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À Strasbourg, des médecins appellent à une minute de silence « pour la mort annoncée de l’hôpital public »
Société 

À Strasbourg, des médecins appellent à une minute de silence « pour la mort annoncée de l’hôpital public »

par Guillaume Krempp.
Publié le 10 décembre 2021.
Imprimé le 17 mai 2022 à 09:36
40 628 visites. 10 commentaires.

Pénurie croissante de personnel soignant, fermeture de lits malgré la hausse des besoins d’hospitalisation… Le médecin des urgences strasbourgeoises Sébastien Harscoat et plusieurs de ses collègues appellent à une minute de silence vendredi « pour la mort annoncée de l’hôpital public ».

« On démarre l’hiver sans aucune possibilité d’ouvrir le moindre lit supplémentaire. Je suis médecin depuis 16 ans. On a connu des moments difficiles. Mais ce qu’on vit là est inédit. » Dorothée Bazin-Kara exerce au sein du service de néphrologie des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS). Son collègue Sébastien Harscoat partage le constat d’une décennie de « dégradation continue, au niveau du budget, des effectifs et des lits d’hospitalisations ». Médecin aux urgences, il estime qu’ « entre 15 et 20% des lits de médecine et de chirurgie des HUS sont fermés actuellement ».

Avec ses collègues, il appelle tout le personnel hospitalier à observer une minute de silence « pour la mort annoncée de l’hôpital public » devant le parvis de chaque site des HUS, vendredi 10 décembre à 14 heures.

De gauche à droite : Dr Floriane Zeyons, cardiologue, Dr Dorothée Bazin-Kara, néphrologue, Dr Vincent Poindron, médecin immunologue, Dr Annie Trinh, cardiologue et Dr Sebastien Harscoat, médecin aux urgences des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Un sous-effectif croissant depuis 2018

Dans son service, Sebastien Harscoat a vu un médecin partir après un mois d’exercice tant les conditions de travail étaient épuisantes. Toujours aux urgences, le docteur constate que des infirmières essuient un refus de la direction lorsqu’elles démissionnent. « Pour partir, elles sont obligées d’abandonner leur poste », souffle l’urgentiste qui rappelle :

« Il y avait déjà un manque de 150 soignants aux HUS en 2018, mais aujourd’hui ce sont 300 postes qui manquent, dont 150 infirmières spécialisées, mais aussi des manipulateurs radio, des techniciens de laboratoire, des assistantes sociales, des kinés… »

« Tout le monde se demande s’il ne ferait pas mieux de quitter l’hôpital »

Cette dégradation constante des moyens de l’hôpital public strasbourgeois aboutit à un « cercle vicieux », comme le décrit Sebastien Harscoat :

« Dans cette pénurie d’infirmières et de personnel soignant, on finit par tomber dans la maltraitance en rappelant les soignants sur leurs repos ou leurs congés. Ils finissent par jeter l’éponge sinon leur santé est atteinte. Aujourd’hui je crois que tout le monde se pose la question chaque jour : est-ce que je ferais pas mieux de quitter l’hôpital ? »

Pour Vincent Poindron, médecin du service d’immunologie des HUS, cette situation de sous-effectif au niveau des infirmières existe depuis plus de dix ans :

« Chaque été, on ferme des services pour permettre aux infirmières de prendre leurs vacances. Mais en une décennie, aucun responsable politique n’a essayé de mettre fin à cette dégringolade du service public… »

Retard accumulé, reprogrammation et risque de décès

Dorothée Bazin-Kara décrit les conséquences de cette pénurie d’infirmières :

« Les blocs opératoires ne fonctionnent qu’à 70-80%. Et l’été dernier, c’était encore pire. Les chirurgiens ne pouvaient pas opérer par manque de personnel. Donc on n’arrive pas à rattraper le retard accumulé avec les hospitalisations déprogrammées pour faire face à la pandémie… »

De même, la cardiologue Floriane Zeyons décrit un stress quotidien dans la gestion de l’urgence et du tri des patients :

« Sur les hospitalisations, il faut faire le choix entre les patients des urgences qui attendent sur un brancard dans un couloir, prendre des patients programmés pour des hospitalisations déjà reprogrammées trois fois ou prendre les gens qui nous sont adressés par leur spécialiste. À force de manquer de place, on fait de la mauvaise médecine. Un jour ou l’autre, ça va être trop de risques accumulés et on aura des décès… »

Interrogés sur leurs revendications, les médecins se joignent à l’objectif affiché par Sebastien Harscoat : « On veut juste soigner correctement les malades ! » Le médecin urgentiste souhaite alerter « sur l’état de l’hôpital public, moribond et exsangue de ses soignants. Car c’est à la population de se mobiliser pour que les institutions prennent de véritables actions afin de sauver l’hôpital public. »

Un hôpital en attente de soutien du gouvernement

Ces derniers mois, Rue89 Strasbourg a révélé à plusieurs reprises les difficultés de l’hôpital public strasbourgeois. En manque de personnel, le service hépato-gastro de Hautepierre ne pouvait plus assurer la sécurité des malades mi-octobre 2021. La pédiatrie fait face à des difficultés similaires, entre lits fermés et sous-effectif. Les chefs de service de ce pôle sont contraints de réfléchir à l’abandon de certaines offres de soins. Ainsi, pour éviter une « régression », les Hôpitaux de Strasbourg réclament une aide de 100 millions d’euros à l’ARS.

La maire de Strasbourg Jeanne Barseghian (EELV) et son adjoint en charge de la Santé, Alexandre Feltz (PP), espèrent attirer l’attention du gouvernement sur la situation des HUS alors que le Premier ministre Jean Castex (LREM) doit se rendre au Nouvel hôpital civil samedi :

« Nous attendons de l’État un soutien à la mesure de la situation du centre hospitalier le plus endetté de France. Cette situation résulte notamment de choix qui ont favorisé l’offre de soins privés au détriment de l’hôpital public. »

Dans une interview aux Dernières nouvelles d’Alsace publiée jeudi soir, le Premier ministre a confirmé que l’État reprendrait à son compte 190 millions d’euros de la dette des HUS, soit 40% de l’endettement total de l’établissement public (comme l’Agence régionale de santé l’avait indiqué au président de la commission d’établissement en septembre, voir notre interview). Jean Castex a également confirmé que l’État financerait à hauteur de 75% les 28 millions d’euros nécessaires pour rénover les locaux de la pédopsychiatrie (lire le reportage de Rue89 Strasbourg dans ces locaux).

Article actualisé le 27/12/2021 à 17h32
L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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