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Au tribunal, la chute de quelques pions du trafic de stup’ à l’Elsau
Société 

Au tribunal, la chute de quelques pions du trafic de stup’ à l’Elsau

par Guillaume Krempp.
Publié le 9 mars 2020.
Imprimé le 04 août 2021 à 15:12
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Après une enquête de trois mois et un coup de filet en février à l’Elsau, une douzaine de prévenus se sont retrouvées en comparution « immédiate » vendredi 6 mars. Mais les faibles quantités saisies, le manque de preuves et de liens entre les prévenus laissent une impression d’inachevé.

L’opération antidrogue à l’Elsau du mardi 11 février n’a pas permis de démanteler de réseau d’approvisionnement. Douze personnes ont été arrêtées ce jour là et prévenues pour « offre, emploi ou cession d’héroïne, de cocaïne ou de cannabis. » Elles ont été jugées vendredi 6 mars par le tribunal correctionnel de Strasbourg, en « comparution immédiate. » Le substitut du procureur de la République, Vincent Tridon, a requis des peines sévères, pour la plupart entre 3 et 6 ans d’emprisonnement ferme.

Mais le tribunal correctionnel n’a prononcé que cinq peines de plus de deux ans de détention. Concernant les sept autres prévenus, trois jeunes ont été condamnés à des peines entre huit mois et un an ferme de détention. Un autre prévenu sortira bientôt de la maison d’arrêt de l’Elsau, sa peine d’un mois de prison couvrant la durée de sa détention provisoire. Enfin, une peine avec sursis, une condamnation aménageable et une relaxe ont été prononcées.

Quelques minutes avant que le juge prononce les condamnations, une trentaine de personnes attendaient fébrilement devant la porte de la salle 301 du palais de justice de Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

12 prévenus, cinq kilos

Environ 5 kg de produits stupéfiants ont été saisis, principalement de la cocaïne et de l’héroïne. Me Eric Lefebvre, conseil de l’un des prévenus, parle d’une opération « de communication ». Habitué des dossiers de stupéfiants, l’avocat s’étonne des faibles quantités saisies et des petits montants de liquidités retrouvés chez certains accusés :

« J’ai des dossiers où l’on parle de centaines de milliers d’euros après des enquêtes de 18 mois. Ici, on comptait les billets de 10 euros après trois mois d’investigation… »

Face au président et à ses deux assesseurs, la plus grande salle du tribunal a été remplie toute la journée pour ces « comparutions immédiates. » Douze prévenus au premier rang, 12 gardiens derrière eux et au troisième rang, une quinzaine de copines, sœurs ou mères des prévenus.

D’emblée, le procès ouvert n’était pas à la hauteur de cette opération qui a mobilisé plus de 200 agents des forces de l’ordre en février. Les médias locaux ont relaté ce déploiement, titrant parfois sur un « démantèlement de réseau. » Or, ce vendredi 6 mars, aucun prévenu n’était poursuivi pour « association de malfaiteurs ». Il n’y a pas eu d’instruction, aucun lien n’a été solidement établi entre les différents accusés.

« Des histoires singulières qui sont juxtaposées »

Au cours des premières heures du procès, le président du tribunal a parfois interrogé les prévenus en évoquant des liens d’amitié entre eux, l’utilisation d’un même téléphone portable ou les témoignages de clients. « On fait croire, de manière artificielle, qu’on juge un réseau de trafic. Ce sont seulement des histoires singulières qui sont juxtaposées », rétorque Slim Benchaabane, l’un des 11 avocats de la défense dans sa plaidoirie.

Lors des questions aux prévenus, le président du tribunal et le procureur ont semblé manquer d’éléments solides à plusieurs reprises. Lorsqu’il interroge Fahrid (le prénom a été modifié) sur un récent voyage à Amsterdam, le juge doit se contenter des réponses du mis en cause. Aucun fait à sa disposition ne lui permet d’acculer l’accusé dans d’éventuelles contradictions : « Il y est allé avec sa copine pour son anniversaire, en train et en réservant un hôtel à son nom », rappelle Me Xavier Metzger, son avocat, en réaction aux suspicions.

Toujours pour tenter d’établir un lien entre les accusés, le procureur évoque la découverte de bonbonnes jaunes chez Ahmed (le prénom a été modifié). Le procureur dans ce procès note la couleur jaune de ces contenants servant généralement au trafic de cocaïne ou d’héroïne. « Dans la cave de Denilbek (le prénom a été modifié), il y a aussi des emballages jaunes », souligne-t-il. « Si on se fournit dans la même épicerie qui vend ces emballages jaunes, ça ne veut pas dire qu’on travaille ensemble », répond l’un des mis en cause.

Les « pions » se sont faits prendre

L’un après l’autre, les avocats contestent les peines « disproportionnées » demandées par le procureur. Me Xavier Metzger rappelle que Denim (le prénom a été modifié) n’a jamais été observé en possession de stupéfiants au cours des trois mois d’enquête, et ce malgré les caméras de surveillance et les policiers planqués à plusieurs reprises à proximité des lieux de deal. D’une réquisition du procureur de 3 ans d’emprisonnement ferme, Denim écope finalement d’un placement en détention de dix mois.

Au courant de l’après-midi, après 7 heures d’audience, quelques proches des prévenus sortent fumer une cigarette. Pour ces habitantes de l’Elsau, ce sont les petites têtes du deal, les « pions » du réseau, qui sont aujourd’hui jugées. La mère d’un accusé se demande « quand est-ce que ça a merdé, est-ce que je lui ai donné trop de liberté ? » Une voisine lui répond par « l’abandon des jeunes du quartier », qui finissent par tomber dans le trafic « parce qu’il n’y a rien à faire à l’Elsau. »

Des petits vendeurs et un malchanceux

Sur le premier banc, parmi les douze prévenus, une moitié n’a pas le profil du donneur d’ordres. Il y a Walis (le prénom a été modifié) qui gagne près de 450 euros en travaillant sur des marchés. Consommateur quotidien de joints, amateur de cocaïne le week-end, il dit vendre pour financer sa consommation. Son casier judiciaire est vierge. Le juge l’interroge brièvement. Il écope de huit mois de prison avec sursis.

À côté de Walis, Alexandre (le prénom a été modifié) est accusé d’avoir vendu près de 200 grammes de cannabis entre septembre 2019 et février 2020. « Selon vos déclarations, vous avez gagné moins d’un Smic avec cette vente ? », demande le procureur. Le jeune en jogging confirme. L’ancien travailleur en manutention sera condamné à 8 mois de prison avec sursis.

Tout au bout du banc, il y a Adou. Il semble ne pas comprendre ce qu’il fait là. Cet Algérien, en situation irrégulière en France, a eu le malheur d’être présent sur les lieux de vente de shit. Jamais condamné, il nie être un vendeur. Déclaré pénalement irresponsable par une expertise psychiatrique, il sera finalement relaxé.

Pour les sept autres condamnés, le juge a donc prononcé des peines plus lourdes, de plus d’un an d’emprisonnement ferme. Ceux-là étaient récidivistes. Ils stockaient chez eux ou dans des caves plusieurs centaines de grammes de drogues dures, parfois des couteaux, un taser ou un pistolet. Lorsque l’énoncé des condamnations prend fin, quelques femmes pleurent au fond de la salle, voyant leur fils, leur frère ou leur copain partir en prison.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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