Un mardi soir, quand tout s’emballe…
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Un mardi soir, quand tout s’emballe…

L’attaque de Strasbourg a profondément marqué notre petite rédaction. Entre choc et professionnalisme, nos journalistes se sont mobilisés sans compter pour rendre compte des événements et des informations qui en découlaient. Récit d’une soirée où tout s’est emballé.

Je me souviens très exactement de ce que je faisais ce mardi soir quand c’est arrivé. J’étais en train de siroter une Perle de Noël dans mon bar préféré, La Solidarité. Mais j’aurais pu tout aussi bien être aux Savons d’Hélène, à la Mandragore ou rue des Grandes-Arcades.

Un peu après 20h, Pierre m’appelle, avec une tension dans la voix qui ne lui est pas familière : « il y a eu des coups de feu au centre-ville, on est repoussés par la police et confinés. » Comme à chaque fois qu’un fait-divers se produit, j’hésite. Notre petite rédaction, indépendante et autonome je le rappelle, ne dispose pas de journaliste de permanence. À cette heure, toute l’équipe a déjà enquillé une bonne journée de travail et comme à chaque fois avec les faits-divers, nous sommes dépendants des informations délivrées au compte-gouttes par la police, qui sont les mêmes que celles de nos confrères. Dans ces conditions, à quoi bon se mobiliser pour quelque chose qui pourrait être un pétard ?

Les policiers empêchent quiconque de rentrer dans l'enceinte de la Grande-ïle, même les habitants (Photo Pierre Pauma / Rue89 Strasbourg)

Au soir du mardi 11 décembre, les policiers bouclent l’enceinte de la Grande-Île (Photo Pierre Pauma / Rue89 Strasbourg)

Mais Pierre avait déjà récupéré les premières informations auprès des policiers : « il y aurait trois blessés rue des Grandes-Arcades » me dit-il. Dès lors, il n’est plus question de pétard ni de valise oubliée. « Quelqu’un » s’en est pris au Marché de Noël. Je pose ma bière sur le comptoir et regagne mon vélo. J’appelle Jean-François, il ne répond pas. Quand il est au basket, il a l’intelligence de couper son téléphone pour éviter les notifications et les emmerdes de dernière minute. C’est malin mais là, c’était un peu flippant pour les autres, qui n’ont pas son agenda en tête, ce qui est mon cas.

Trop informations arrivent trop vite, on publie un « live »

J’appelle Guillaume, qui décroche, je l’informe du peu que je sais et je lui demande de se mettre devant son ordinateur et d’attendre tous les éléments que Pierre et moi pourront lui fournir. Il aurait pu répondre « Pierre, j’ai terminé là » et ça aurait été normal. Mais il me dit « d’accord » et commence un travail de mise en ligne des bribes d’informations, de récupération des premières photos, des premiers témoignages… On appelle ça un « live, » un article minuté qui s’écrit au fur et à mesure des événements.

J’arrive à l’île centrale, près des Halles et je me retrouve évidemment bloqué par les policiers, en train d’évacuer le centre-ville. Je me présente à l’un d’eux et lui demande des informations, il me répond ce qu’il sait : « coups de feu dans le centre-ville, circulez. » Bon, je prends quelques photos et demande aux Strasbourgeois et touristes qui sortent s’ils ont vu quelque chose. Maigre récolte. De nombreuses personnes viennent vers moi et me demandent ce qu’il se passe, je ne peux leur répondre qu’avec les informations très parcellaires dont je dispose.

Que faire face aux images qui circulent ?

Je reste près de deux heures devant le pont, à collecter des témoignages au téléphone et de vive voix, et à coordonner l’équipe qui se met en place peu à peu. On s’échange les infos sur un groupe de Facebook Messenger. Mais que faire face au flot d’informations qui nous proviennent d’Internet ? Nous sommes plutôt habitués à l’enquête, aux infos recoupées plusieurs fois et un brin désemparés face aux photos et vidéos qui circulent. Comment les vérifier ? Faut-il les publier ? Heureusement, notre réseau de contacts, dont certains se trouvent au centre-ville, nous permet d’en recouper une partie. Mais le nombre de morts reste une énigme, il faudra attendre 22h pour avoir la confirmation de trois décès.

Averti par ses coéquipiers alors qu’il sort de la douche, Jean-François a rallumé son portable et trouvé nos messages. Il rassure sa famille et nous rejoint dans le dispositif.

Un bug réglé depuis la Bosnie

Au fur et mesure de la soirée, nous découvrons en même temps que tous les Strasbourgeois l’ampleur de l’attaque. Le site peine à répondre sous le nombre des sollicitations, mais notre webmaster, Geoffrey Brossard, se mobilise à son tour depuis la Bosnie. En 30 minutes, Geoffrey parvient à mettre fin à un bug qui empêchait le site de répondre correctement. Nous récupérons nos moyens de diffusion.

Je quitte mon poste face aux policiers, de plus en plus énervés, pour rejoindre mon domicile et je me connecte à mon tour au flot d’informations qui nous provienne des réseaux sociaux et des témoins. Jean-François hésite un peu, mais se dirige vers le Neudorf, où il se retrouvera à son tour bloqué devant les policiers, qui traquent le tueur. À ce stade, vers 23h, nous avons des yeux à l’Ancienne Douane, au Neudorf et sur Internet.

Vers 1h du matin, le flot d’informations baisse en intensité. Je me rends à une déclaration de presse du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Personne n’apprend rien de nouveau avec la déclaration du ministre, mais l’intervention a au moins le mérite de stabiliser les choses. Nous collectons le reste des informations alors que la traque s’organise au Neudorf. Pierre héberge chez lui un témoin direct de l’attaque. Vers 4h, Guillaume et Jean-François trouvent la force de rédiger une synthèse de la journée, pour démarrer l’édition du lendemain. Moi, je m’effondre.

Trois jours avec une rédaction étoffée

Cette organisation spontanée durera trois jours, jusqu’à ce que la police finisse par abattre Chérif Chekatt. Dès le mercredi, nous sommes rejoints par Claire, Ophélie et Abdeslam, ce qui nous permet de publier des articles avec des angles choisis, comme la sécurité du Marché de Noël ou l’attitude à adopter avec les enfants.

À chaque instant, nous nous sommes questionnés sur notre rôle en tant que média local, alors que les équipes des télévisions nationales et internationales envahissaient les rues. Face au flot d’informations relayées très vite, nous avons choisi de ne publier que les informations que nous pouvions vérifier même si ça a eu comme effet de retarder, par exemple, la publication de la photo et de l’identité du tueur sur notre site. De même, nous avons évité de parler d’attentat avant que le mobile de Chérif Chekatt ne soit formellement établi. Nous avons aussi remarqué que les témoignages que nous arrivions à récolter sur son entourage, dont deux co-détenus, différaient aussi un peu des éléments de portrait transmis par les enquêteurs, souvent à des médias nationaux.

L’ensemble de notre travail peut être retrouvé sous le mot-clé « attaque de Strasbourg. » Il n’est pas terminé, nous collectons un maximum de témoignages pour recréer un film des événements aussi précis que possible.

Et vous ? Comment vous êtes-vous informé durant ces trois jours ? Y a-t-il des informations ou des traitements que vous auriez aimé lire sur Rue89 Strasbourg et que vous n’avez pas trouvé ?

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L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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