À l’usine d’incinération, ceux qui ont dénoncé l’insécurité ont été virés
Environnement 

À l’usine d’incinération, ceux qui ont dénoncé l’insécurité ont été virés

actualisé le 16/10/2019 à 14h01

En moins de deux ans, l’usine d’incinération du Rohrschollen a perdu un tiers de ses salariés. Ces démissions et licenciements font suite à un conflit social très dur. Fiches d’exposition à l’amiante jamais rendues, maintenance insuffisante de l’outil de production, boycott de la direction par une partie des ouvriers… Rue89 Strasbourg a enquêté sur la situation sociale explosive qui a précédé le redémarrage de l’actuelle Unité de Valorisation Energétique.

Entre mai et août 2019, trois accidents du travail ont été signalés à l’usine d’incinération du Rohrschollen à Strasbourg. L’Unité de Valorisation Energétique, comme on doit l’appeler maintenant, vient à peine de redémarrer après d’importants travaux de désamiantage.

En mai, un ouvrier a chuté dans des escaliers salis par des travaux. Il est deux heures du matin, Maxime (le prénom a été modifié) est seul dans l’usine. Sans téléphone, il aurait passé la nuit là. Probablement à cause d’une erreur de planning, aucun agent d’astreinte n’est présent. Blessé au dos, les pompiers interviendront pour l’amener aux urgences. Plusieurs salariés et anciens employés de l’incinérateur ont dénoncé la mauvaise gestion du calendrier auprès de Rue89 Strasbourg.

En tout, 200 millions d’euros ont été nécessaires pour redémarrer l’usine d’incinération. Près de 40 millions ont été investis dans des travaux… insuffisants selon de nombreux employés. (Dessin Piet)

Acide et cendres toxiques

Deux mois plus tard, un salarié est sur le point de se blesser après une intervention à proximité de produits chimiques. Sans veste de protection, de l’acide a coulé sur son t-shirt. Après s’être rincé, il remet ses vêtements qui commencent à être attaqués par une substance corrosive. Il s’en est fallu de peu pour que la peau soit touchée…

Visiblement non-informée, le médecin du travail a demandé « que les déclarations d’accident du travail lui soient transmises. » Enfin, en août 2019, un tas de cendres hautement toxiques est tombé sur le visage d’un homme tentant de déboucher les électrofiltres. Ambiance.

Un conflit social historique

La direction affirme avoir mis fin aux causes de ces accidents. Concernant les cendres CMR (cancérogènes, mutagènes, réprotoxiques), le directeur de l’incinérateur du Rohrschollen assurait en septembre à Rue89 Strasbourg que « plusieurs sociétés ont été mandatées pour résoudre le problème. »

Mais depuis son arrivée en 2018, le directeur Thierry Provendier ne parvient pas à rassurer les salariés les plus anciens. La plupart ont perdu espoir dans la capacité de l’installation à fonctionner normalement. En cause : un conflit social qui a débuté il y a dix ans, avec la prise de conscience d’une insécurité physique alarmante par les ouvriers…

Maintenance insuffisante, mécontent viré

Au début des années 2010, le délégataire de service public Sénerval laisse l’outil industriel se dégrader. Son prédécesseur, la société Protires, avait fait de même dès 2008. En trois ans, le nombre d’incidents chaudières passe de quelques-uns à 80 par an. Mais le nouveau groupe est mandaté pour construire un réseau de distribution de chaleur. Les salariés dénoncent alors des travaux sans intérêt au regard de la maintenance nécessaire à la sécurité des installations.

Extrait du rapport « Sénerval. Diagnostic risques psychosociaux. Expertise CHSCT », datant de juillet 2015. (Document remis)

Peu après l’arrivée de Sénerval, les salariés de l’usine s’inquiètent aussi du départ d’un ancien responsable maintenance. Les ouvriers le considéraient comme un fin connaisseur des installations. Ils lui faisaient confiance pour « monter au créneau » lorsque des moyens supplémentaires étaient nécessaires. L’étude du cabinet Technologia cite l’interprétation d’un des employés :

« Sénerval a poussé les installations au maximum de leur utilisation en négligeant la maintenance nécessaire pour assurer la sécurité et la sûreté (en faisant des économies sur les pièces de rechange, par exemple). L’ancien responsable maintenance a été poussé à la dépression parce qu’il n’avait plus le droit de mener les actions de maintenance nécessaires, “parce que ça revenait trop cher”. Il est parti en 2011/2012. »

Des salariés mal protégés

Un rapport sur les risques psychosociaux du cabinet Technologia a constaté les conséquences de ce défaut de maintenance sur la santé des travailleurs. En juillet 2015, les auteurs de l’expertise affirment qu’en « 2012-2013, l’empoussièrement a été brutalement plus fort et (…) les salariés n’ont pas été suffisamment protégés. »

Extrait du rapport « Sénerval. Diagnostic risques psychosociaux. Expertise CHSCT », datant de juillet 2015. (Document remis)

Il faudra attendre plus d’un an pour que les ouvriers soient correctement dotés en Equipement de Protection Individuel (EPI). Le rapport pointe aussi le « manque de formation au port du masque ventilé ». En 2014, la société d’audit Veritas analyse le niveau d’exposition aux poussières. Elle confirme un niveau élevé d’exposition à des substances potentiellement dangereuses et « des dépassements qui appellent des mesures correctives. »

Extrait du rapport « Sénerval. Diagnostic risques psychosociaux. Expertise CHSCT », datant de juillet 2015. (Document remis)

L’amiante : une problématique sans fin

En avril 2014, les salariés font grève pour obtenir les protections nécessaires face aux poussières et aux agents cancérogènes, mutagènes et réprotoxiques (CMR). Quelques mois plus tard, l’usine est mise à l’arrêt suite à la découverte d’amiante. Selon un rapport du ministère des Finances, publié en 2017, un diagnostic obligatoire avait détecté des traces d’amiante en 2008/2009. Il n’avait pas été suivi d’investigations supplémentaires… Aujourd’hui, pour plusieurs ouvriers historiques de l’incinérateur, la faute de la direction ne fait aucun doute :

« Ils ne veulent pas reconnaître qu’on a été exposés pendant des années à l’amiante. Les électrofiltres à la sortie de la chaudière captent les poussières et quand il y a une fuite dans la chaudière, les ventilateurs aspirent l’eau, et ça fait des croûtes sur les électrofiltres. C’est arrivé plusieurs fois. Il fallait aller nettoyer des centaines de kilos, en tapant avec des manches de bois ou de plastique – qui brûlaient tellement il faisait chaud – mais on n’avait que des petits masques pour se protéger. »

L’amiante : « fantasmée » selon le directeur

Les ouvriers auraient souhaité des excuses de la direction. Ils n’ont même pas reçu leur fiche d’exposition à l’amiante… En 2017, le syndicat CGT a porté plainte contre X pour mise en danger des salariés. Sûr de son bon droit, l’actuel directeur de l’installation affirmait à Rue89 Strasbourg en septembre :

« L’amiante a été fantasmée dans le monde du travail. Cette méconnaissance a généré de l’anxiété. Les attestations d’exposition font l’objet d’une réglementation. Nous la respectons à la lettre. Nous avons fourni des attestations pour les Agents Chimiques Dangereux (ACD) mais pas pour l’amiante. »

Lors du désamiantage, experts et inspecteur du travail ont alerté la direction sur les risques du maintien de l’activité en parallèle de ces travaux en septembre 2015. Ces recommandations ne seront appliquées qu’après un grave incendie, le 25 septembre 2015. Ainsi l’Unité d’incinération des ordures ménagères (UIOM) cesse de tourner en 2016. Une autre phase délétère commence alors pour l’usine d’incinération Sénerval…

Extrait du rapport « Sénerval. Exposition des salariés au risque amiante et suivi des chantiers de désamiantage. Expertise CHSCT » datant de décembre 2016. (Document remis)

Une activité partielle mal organisée

La direction de Sénerval a mal préparé la période d’activité partielle. Transférés sur le site de la Plateforme Mâchefer (PTM), beaucoup d’ouvriers n’ont pas de poste précis. Ils ne travaillent qu’une semaine sur deux, ou trois. Mais les sept jours travaillés sont éprouvants tant les salariés se sentent inutiles. Le rapport du cabinet Technologia parle de « bore-out », un syndrome d’épuisement professionnel. Pendant ce temps, ces hommes livrés à eux-mêmes entendent parler de « centaines de kilos d’amiante retirés » de l’usine. Pas de quoi les rassurer…

Extrait du rapport « Expertise CHSCT. Risques psychosociaux à la Plateforme Mâchefer », datant de juin 2018. (Document remis)

« Guerre entre direction et ouvriers »

Le rapport Technologia de juin 2018 décrit une « atmosphère sociale étouffante et insoutenable pour certains. » Des anciens salariés n’hésitent pas à parler de « guerre entre la direction et les ouvriers ». D’un côté, les anciens salariés font bloc et boycottent les cadres (refus de dire bonjour, dos tourné pendant des réunions…). De l’autre, « l’encadrement supérieur, dont les membres (…) ont tendance à laisser s’exprimer des marques de virilité exacerbées (provocations physiques, rodomontades) », note l’expertise, qui concluait en ces termes : « La situation de chaos actuelle ne pourra pas perdurer encore trop longtemps. »

« Radicalisation des défenses collectives »

Dans ce « combat sans merci où chaque groupe accuse l’autre des maux les plus durs », un petit groupe pris entre deux feux souffre énormément. Le rapport sur les risques psychosociaux estime que ces ouvriers n’appartenant à aucun clan subissent « la peur liée à l’éviction du groupe, (…) la peur de l’avenir de l’usine et la tension éthique liée au conflit de loyauté entre le groupe ouvrier et la direction. »

Face à une « radicalisation des défenses collectives », les experts notent deux issues possibles :

« Une fermeture du site ou des licenciements de masse ne sont pas totalement à exclure compte tenu des enjeux liés au redémarrage de l’usine qui coïncident également avec des élections politiques concernant l’EMS au premier semestre 2019. »

L’Eurométropole de Strasbourg informée

Rue89 Strasbourg a pu se procurer un enregistrement d’une réunion entre des salariés de l’usine et plusieurs responsables de l’Eurométropole de Strasbourg. La collectivité est en effet propriétaire de l’incinérateur et responsable de sa délégation de service public. Le 5 juin 2018, Serge Foresti, directeur général adjoint de l’Eurométropole, rétorquait ainsi aux appels à l’aide des employés :

J’entends votre alerte. J’entends les questions que vous posez. (…) Le fonctionnement des instances relève de l’entreprise, et pas de la collectivité. Chacun dans son rôle, sinon il n’y arrivera pas.

Extrait de la réunion d’information du 5 juin 2018 organisée par l’Eurométropole de Strasbourg sur le redémarrage de l’incinérateur. (Document remis)

Le directeur général adjoint de l’Eurométropole de Strasbourg renvoyait ainsi le problème social à Sénerval vers les instances étatiques, notamment l’Inspection du travail. Les délégués du personnel CGT ont en effet sollicité cette instance à de nombreuses reprises. Selon nos informations, l’inspectrice en charge du dossier Sénerval à la Direccte croulait sous les mails, les attestations de témoins et les déclarations de « danger grave et imminent » (sept entre novembre 2017 et avril 2018).

Contactée, l’Inspection du travail a assuré du suivi « des licenciements disciplinaires (…) y compris pour les salariés protégés et autres ruptures de contrats. » Elle affirme aussi que plusieurs attestations de témoins, accusant notamment la direction de propos racistes, ont été partiellement dictées par des représentants du personnel. L’un des auteurs de ces témoignages a admis une partie de mensonge dans sa déposition. Plusieurs délégués CGT ont nié les faits, pointant du doigt des pressions de la direction et un abandon des ouvriers par l’Inspection du travail.

Un tiers des salariés poussé vers la porte

La direction de l’usine a finalement choisi de se débarrasser d’un tiers de la soixantaine de salariés. Parmi la dizaine de licenciements, plusieurs concernent des délégués du personnel et des ouvriers historiques. Ayant connu plus de cinq directeurs successifs, les « anciens » pensaient avoir l’expérience et la légitimité nécessaires pour dénoncer le manque de formation, une maintenance insuffisante de l’installation ou des erreurs de planning et de paiement des heures supplémentaires. Huit autres personnes ont demandé des ruptures conventionnelles.

Extrait du rapport « Expertise CHSCT. Risques psychosociaux à la Plateforme Mâchefer », datant de juin 2018. (Document remis)

Des nouveaux employés à former

Aujourd’hui, la direction doit gérer les conséquences de cette décennie de mauvaise gestion des risques physiques et psychologiques. Thierry Provendier affirme que le recrutement de nouveaux employés a été « difficile, compte-tenu d’un marché de l’emploi où il est compliqué de trouver toutes les compétences. » Selon lui, le groupe Séché a ainsi du investir 145 000 euros dans la formation de nouveaux techniciens de l’usine. « Mais ce n’est pas assez, reconnait le directeur de l’établissement, ce qui donne des connaissances, c’est l’expérience… »

Parmi les employés historiques restants, certains dénoncent le manque de compétences au sein de l’usine. Julien en décrit les conséquences :

« Des électriciens sans formations adaptées ne portent pas les protections adéquates. Il y a peu, un nouveau a pété un pont roulant, une pièce essentielle pour gérer les déchets dans la fosse. Coût des dégâts : plus de 100 000 euros… »

« Je ne vais pas rester et risquer ma vie »

Un autre ouvrier interrogé se réjouit de recevoir enfin des équipements de protection individuelle « après avoir bataillé pendant plus d’un mois. » Rémi, qui a tenu à garder l’anonymat, comme tous les ouvriers de l’usine, confie à Rue89 Strasbourg :

« Parmi les nouveaux, aucun n’ose se plaindre. Certains ne dénoncent pas les fuites qu’ils observent, parce qu’ils ont peur d’être tenus pour responsables. Les anciens, jamais ils n’auraient réagi comme ça. Tous les anciens qui l’ouvraient pour leur sécurité, ils sont partis. Moi je vais pas rester ici, je vais pas risquer ma vie, j’en peux plus. »

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L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.

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