Au mariage de l’Ami Fritz à Marlenheim, à la recherche de l’identité alsacienne
Société 

Au mariage de l’Ami Fritz à Marlenheim, à la recherche de l’identité alsacienne

Avec l’apparition de la région Grand Est et des nouvelles générations qui parlent de moins en moins le dialecte, les défenseurs de l’identité alsacienne s’inquiètent. Rue89 Strasbourg est allé à la rencontre d’Alsaciens regroupés ce 14 et 15 août 2018 pour célébrer le mariage de l’Ami Fritz à Marlenheim.

« Vive Marlenheim, vive l’Alsace et vive l’Ami Fritz ! » Marcel Luttmann, maire de ce village situé à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, ouvre les festivités des 14 et 15 août 2018. Alsaciens et touristes ont afflué pour célébrer, comme chaque année depuis 1973, le mariage traditionnel de l’Ami Fritz et de la belle Suzel... Inspiré d’une œuvre qui célèbre le vivre-ensemble dans l’espace rhénan sur fond de costumes traditionnels, colombages, knacks et géraniums, nous en avons profité pour demander aux participants ce que signifie être Alsacien aujourd’hui.

Le maire Marcel Luttmann lance la 46ème fête de l’Ami Fritz (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

Des noces à la mode du XIXème siècle

L’histoire de l’Ami Fritz

En 1864, deux écrivains lorrains, Erckmann et Chatrian, publient le roman « L’Ami Fritz. » C’est l’histoire d’un riche héritier du village, Fritz Kobus, qui jure à son ami « le rabbin David » qu’il ne se mariera jamais. Il y promet même son meilleur vignoble. Mais quand il croise le chemin de la belle Suzel, il ne peut s’empêcher de rompre son engagement. Lors de leurs noces, lui a 36 ans, elle n’en a même pas 17. L’œuvre est présentée comme une célébration du vivre-ensemble, où Protestants, Catholiques, Juifs et Bohémiens cohabitent et tissent des liens d’amitié, mais aussi un rappel du « rôle de la famille comme fondement de la civilisation. » Il a été adapté en quatre films et téléfilms, mais surtout en opéra italien sous le nom de l’Amico Fritz. Luciano Pavarotti en a interprété une version.

La décoration de la place du Maréchal-Leclerc est soignée. Les parterres de fleurs sont parfaitement entretenus et étrangement fournis pour des lendemains de canicule. Des effluves de bières envahissent déjà les rues de Marlenheim. L’église Sainte-Richarde surplombe les maisons en colombage et torchis qui encadrent la place. Une dizaine de stands sont déjà installés à 18h30, le marché a commencé il y a une heure et demie. Entre les saucisses grillées, les viandes séchées et les bars à bières, des artistes locaux vendent leurs dernières créations. Des poupées brodées trônent à côté de bijoux faits main, des coeurs en tissu kelsh pendent au milieu de souvenirs régionaux de toutes sortes : porte-clés, chiffons, aimants…

D’un côté de la place, au fond d’une grange aménagée en salle de restauration pour la fête, Marc et Alain bavardent en alsacien. Ils vendent les saucisses d’Alain et de son fils, devant une série d’affiches qui datent d’une dizaine d’années, vantant les vins de Marlenheim, dont le Steinkoltz, le grand cru produit ici. Un verre à la main, ils affirment : « Chez nous, on fait des vraies knacks d’Alsace, bien comme il faut, avec de la bière d’Alsace. »

« Sixième génération mais pas Alsacien à 100% »

Marc a 53 ans « et sixième génération d’Alsaciens ! » précise-t-il immédiatement avant d’indiquer que finalement, il n’est pas « tout à fait Alsacien, » car son patronyme est francophone. Il écrase sa cigarette dans le cendrier posé sur la table devant lui :

« L’Alsace reste l’Alsace. On est des Alsaciens avant d’être des Français. On choisit d’être Alsacien mais pas d’être Français. À un moment, on aurait même pu être autonome. On doit garder l’identité alsacienne malgré la région Grand Est. Pourquoi les Corses ou les Bretons ont pu rester dans leur région mais pas nous ? »

Brasseur à Obernai pour Kronenbourg, Marc se désole que l’identité alsacienne se perde jusque dans sa brasserie industrielle :

« Je me souviens qu’il y a une douzaine d’années, avant que j’arrive, une usine avait été fermée en Lorraine et les employés étaient venus travailler à Obernai. Quelqu’un avait séparé les toilettes des Alsaciens de ceux des Lorrains en l’écrivant au marqueur. Et puis, on a été racheté par Carlsberg, un groupe danois… »

Le mariage de l’Ami Fritz, il le connaît bien. Il a dansé quinze ans pour le groupe folklorique de Marlenheim :

« C’est ma mère qui joue la maman de la belle Suzel… Mais ce genre de traditions disparaissent avec ma génération. Avec mes amis je parle encore alsacien et je fais attention à acheter local pour sauvegarder notre culture. J’ai mis mes enfants dans des écoles bilingues, mais ça n’a rien changé. Ils ne parlent pas alsacien. »

Dehors, tous les regards de la foule sont dirigés vers la scène, installée au centre de la place. Deux animateurs portent un costume traditionnel alsacien, le veston rouge avec les boutons dorés. Autour d’eux, une dizaine de filles et de femmes portent la coiffe. Les spectateurs attendent la venue des « futurs mariés », l’Ami Fritz et la belle Suzel.

« Le Grand-Est n’a rien changé à ma vie »

Vers 19h, on annonce au micro qu’on va « accueillir la charmante Suzel. » Les chuchotements s’intensifient. Une mère se tourne vers sa fille, « Elle est mignonne hein la mariée ? » Alors que sur la scène, la jeune femme prononce sa seule phrase en tant que Suzel, « La plume ne marche pas », des Alsaciennes en tenue traditionnelle remarquent : « Elle n’est pas à l’aise, elle a peur », « On ne peut pas danser avec cette coiffe » rétorque son amie.

L'Ami Fritz est tombé amoureux instantanément de la belle Suzel. Et l'inverse aussi ! (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

L’Ami Fritz est tombé amoureux instantanément de la belle Suzel. Et l’inverse aussi ! (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

L’ami de Marc, Alain, hèle son petit fils, qui court avec d’autres enfants sur la place. Pendant la signature du contrat de mariage, les jeux se sont stoppés. Ils ont repris dès l’installation de l’orchestre de Bloosmüsick, la musique traditionnelle alsacienne, mais qui interprète à ce moment-là « Comme d’habitude » de Claude François.

Alain regarde par dessus ses lunettes rouges avant de s’exprimer. Il ressent comme Marc une sorte de fierté d’être Alsacien mais lui non plus ne se considère pas comme un « Alsacien pure souche. » Son grand-père est venu de Pologne. À 55 ans, il se targue d’être l’un des derniers bébés nés dans l’hôpital civil de Wasselonne :

« Ah oui ! Je suis fier d’être Alsacien ! Fier du patois et de nos valeurs : le respect de la personne… Le passage à la région Grand-Est ? Je m’en fiche, ça n’a rien changé à ma vie, je paye pareil. On n’avait pas le choix. On ne peut rien y faire. »

Questionnés sur les traditions alsaciennes, les deux hommes ont pourtant du mal à les préciser. La danse, la langue, la culture sont les seuls exemples qui leur viennent à l’esprit. Quant aux valeurs, le rassemblement et le vivre-ensemble sont évoqués du bout des lèvres.

Les visiteurs regardent la scène sur laquelle l’orchestre de Bloosmüsick va jouer quelques heures plus tard (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

« L’Alsace, c’est l’accent et la choucroute »

Vers 21h, une heure après la signature du contrat, la belle Suzel enchaîne encore les photos et les selfies. Elle continuera le lendemain, quand les touristes afflueront pour la cérémonie à l’église. Cette année, c’est Joanna, 19 ans et étudiante en ostéopathie à Strasbourg, qui a repris le rôle de la jeune paysanne. Elle s’est portée volontaire, elle suit une sorte de tradition familiale, sa mère a été Suzel dans les années 1990 :

« J’ai lu le roman pour la fête et j’ai adoré. Si jamais les touristes nous demandent, il faut qu’on sache tout par cœur, ça ne le fait pas trop si on se trompe de personnage ou de date… Je voulais représenter l’Alsace même si je ne parle pas vraiment la langue.”

Pourtant, la fête n’est probablement même pas alsacienne. Écrit par deux Lorrains (voir encadré), le roman se passerait plutôt dans le Palatinat, en Allemagne. Au XIXème siècle, les deux régions étaient similaires dans leur architecture, leur langage et population. La confusion naît de cette proximité. D’abord fêté à Obernai, c’est à Marlenheim que le mariage s’est ancré, sur décision du maire de l’époque, Xavier Muller.

Mais les touristes sont conquis. Sur le marché, ils sollicitent Joanna. Elle détaille pour eux la coiffe, la longueur de la robe, la couleur de sa jupe… Son enthousiasme étonne parmi le public originaire des environs, pour qui il est de plus en plus difficile de trouver des acteurs pour la fête de l’Ami Fritz. « Le folklore n’attire plus les jeunes, » selon eux.

Le fils d’Alain, Amaury, 22 ans, partage cet avis. Il tient le stand de knacks de son père. Devant lui, des pots de moutarde, de ketchup et de mayonnaise sont soigneusement rangés, à côté des baguettes de pain et de la marmite qui réchauffe les saucisses. « C’est trop alsacien, ce n’est pas de mon âge. » Se sent-il tout de même Alsacien ? « Oui et non, » hésite-t-il devant son père. Il vit à côté de Marlenheim depuis toujours et y a fait sa scolarité. Amaury comprend le dialecte, initié par son père, mais ne le parle pas. Contrairement à ses voisins de table, il se sent « d’abord Français. »

Pour certains, la relève du folklore alsacien n'est pas assurée... (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour certains, la relève du folklore alsacien n’est pas assurée… (Photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

Des tables en bois, bancs brinquebalants assortis, sont installées le long du marché. Sous une grande tonnelle, l’association de pisciculture propose des knacks à trois euros, des frites à deux euros et des bretzels à un euro. Il est 23 heures, des bénévoles se pressent pour servir les tablées déjà installées. L’odeur des frites envahit les allées.

C’est sous l’une de ces tonnelles que Franck, Naïs, Mathias et Romain sont assis, ils ont 19 et 20 ans. Le groupe d’amis originaire de Saverne, à l’accent alsacien prononcé, détaille :

« L’Alsace, c’est l’accent et la choucroute, déjà. Mais habiter en Alsace, ça ne veut pas dire qu’on est Alsacien, ce n’est pas une région comme les autres. Il y a une période, au collège, où on trouvait ce côté alsacien nul. Ce sont les fêtes du vin qui nous ont redonné goût au folklore ! »

Naïs rit à la plaisanterie de ses voisins de table mais elle est lorraine. Elle trouve que « l’accent et la choucroute », « c’est quand même un sacré cliché ». « C’est vrai, mais on vit de clichés en Alsace » répond Mathias.

Plus attirés par la fête que par le folklore

Les étudiants ne revendiquent pas vraiment d’identité régionale :

« On est Français avant d’être Alsacien. Mais c’est vrai que cette histoire de Grand Est, c’est un peu n’importe quoi. On ne voit pas à quoi ça sert, on ne se sent pas du tout proches des gens de Champagne-Ardenne. Strasbourg déjà, ce n’est pas vraiment alsacien car il y a des gens qui viennent de partout. »

L’été, les compères participent à quelques fêtes du vin comme celles de Saverne, d’Obernai et de Molsheim. Les quatre amis sont loin d’être les seuls jeunes présents au mariage de l’Ami Fritz mais ce qui les motive, c’est d’abord le plaisir de boire un coup. C’est la première fois qu’ils assistent à la fête de Marlenheim et Mathias confie, amusé : « Pour être franc, je croyais que c’était un mariage d’un homme connu qui nous invitait tous ! »

Derrière, les serveurs, en t-shirt jaune, s’activent encore pour laver les tables et servir les derniers arrivés. Mathias part chercher une dernière bière, après avoir hélé un ancien professeur qu’il vient de reconnaître. « D’ailleurs, pour vous, c’est quoi être alsacien ? ». Monsieur Pascal (son nom a été modifié) réfléchit :

« Aujourd’hui c’est dur à dire. Mes enfants ne sont même plus Alsaciens, ils vont à Paris et dans d’autres villes. C’est aussi pour ça, parce que les jeunes bougent, que cette identité se perd doucement et que les Alsaciens de souche disparaissent de plus en plus. Et puis les traditions se perdent, par exemple il n’y a plus de théâtre alsacien à Marlenheim depuis 6 ans. À l’école, il n’y a que deux enseignants qui sont capables de parler alsacien… »

Le marché a duré jusque tard dans la nuit du 14 août et toute la journée du 15 août (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / cc)

Il fait nuit noire à Marlenheim mais les lampadaires aveuglent les derniers spectateurs de l’orchestre. La plupart des visiteurs se sont rassemblés place de l’École pour le feu d’artifice de 23h30.

Une identité qui se perdrait moins à la campagne

Assis sur le rebord d’une haute jardinière, Lina et Albert écoutent la musique. Membres du groupe de danse folklorique de Marlenheim depuis huit et dix ans, ils portent leurs costumes de scène. Ils vivent dans les villages voisins. Albert se souvient de son enfance :

« Quand j’étais petit, on se faisait punir quand on parlait alsacien à l’école. Et maintenant, les jeunes ne savent plus le parler… »

Lina, elle aussi, constate une perte de ce qu’elle appelle les traditions alsaciennes :

« Le dialecte, la danse, la culture, la musique, ça se perd… Moi, j’ai appris à mon fils l’alsacien. J’ai essayé de lui transmettre la fierté d’être Alsacien, et maintenant qu’il a 26 ans, il a toujours cette fierté. »

Puis elle nuance :

« J’ai le sentiment que l’Alsace disparaît moins à la campagne qu’à Strasbourg. L’été, jusqu’en septembre, tous nos week-ends et parfois nos jours de semaine sont pris par des fêtes traditionnelles alsaciennes. On va même jusqu’en Lorraine pour la fête de la tarte flambée. »

La fréquentation de la soirée du 14 août est en augmentation. En 2018, la fête de l’Ami Fritz aura rassemblé environ 10 000 visiteurs sur les deux jours.

L'AUTEUR
Alexia Conrath et Judith Barbe
Étudiantes en journalisme perdues en Alsace.

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