Les drag queens strasbourgeoises sortent de la nuit
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Les drag queens strasbourgeoises sortent de la nuit

Depuis trois ans, le milieu drag strasbourgeois vit une petite renaissance, avec l’arrivée d’une nouvelle génération créative et hyper-connectée. Rue89 Strasbourg a rencontré des membres de cette petite communauté qui s’ouvre au grand public et repose encore sur des codes précis et une tradition d’entraide. 

« Entre 1993 et 2017, il n’y avait quasiment pas de drag à Strasbourg », rigole Nöxïmä, 1m80, le bouc bien taillé, la peau matte. La diva à l’univers « souk, cabaret, oriental » connaît très bien l’Histoire drag de la ville car elle était là dès les débuts. L’âge d’or strasbourgeois correspond à la période faste du Drag (pour « Dressed As a Girl ») dans le reste du pays : dans les années 80 et 90. Le monde de la nuit d’alors met en scène des « ballrooms », des shows où des « maisons » s’affrontent lors de défilés endiablés ou de chants en « lipsync » (en play-back).

À ce moment-là, la jeune Nöxïmä est de toutes les soirées, avant de faire une longue pause. C’est que sa famille ne voyait pas d’un très bon œil sa deuxième vie :

« Je suis rentrée chez moi après une énième after, mal démaquillée. Et ma mère m’a dit : il faut que tu arrêtes. Par pudeur, j’ai arrêté 20 ans. »

Il ou Elle ? Nos choix de pronoms

Nous utilisons indifféremment dans cet article les pronoms féminins et masculins pour parler des personnes rencontrées, après les avoir consultées sur la question. Les propos rapportés montrent qu’elles alternent les pronoms en parlant d’elles-mêmes et des autres. Pour reprendre les mots de Nöxïmä Marley : « Il ou elle ? Tu dis ce que tu veux tant que tu me considères comme un ange ».

Tenue, maquillage et autres talents : des artistes complètes

Elle redevient Nordine à plein temps, travaille dans le tourisme et la restauration. Mais la scène lui manque. Elle rechausse les talons au début des années 2010 et crée la « House of Marley », dont elle deviendra la « mother ». C’est en partie à elle qu’on doit le retour des shows drag à Strasbourg : en 2017, elle lance les soirées The Crazïness Ball Show au So Crazy (ex-Spyl), l’établissement LGBT de l’Esplanade, en s’appuyant sur Amanda La Grande et L-ïxyr, autres membres de la scène drag strasbourgeoise.

Le principe ? Un peu comme un « Open Mic » ou un « Talent Show », mais pour les plus extravagantes des créatures. Elles sont invitées à se montrer, à défiler, à créer des tableaux musicaux ou à faire du lipsync.

Bleu, Rose et Roynita : le Coven est une toute jeune confrérie qui se fait sa place dans le milieu drag strasbourgeois. (doc remis)

Les candidates rivalisent de créativité, à commencer par les tenues : perruques, bas, collants, soutiens-gorges, corsets… Et puis, il y a le maquillage, incontournable pour se mettre dans la peau de son alter ego féminin et extravagant. « J’ai déjà mis 8 heures pour un maquillage », raconte Stéphane, alias Rose Tental. La vingtaine, barman, il se produit depuis un peu plus d’un an, dans un univers « très fantastique, style horreur glamour ».

Interpréter une drag, c’est trouver un personnage : excentrique, sexy, « trash », plus sage ou gothique… Il y en a pour tous les goûts. Grâce aux Crazïness, tous les derniers samedis du mois (quand il n’y a pas de pandémie), des « baby-drags » (comme les appellent Nöxïmä) se découvrent une vocation. C’est ainsi que sont arrivés ceux qui allaient devenir Ämnésïa et Maÿbe Marley, les « filles » de Nöxïmä.

Les frontières invisibles de Strasbourg

Tout l’été, chaque vendredi, Rue89 Strasbourg propose d’interroger les frontières invisibles, ces barrières ou limites physiques ou mentales qui émaillent notre quotidien.

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Passer le cap grâce à des rencontres

Guillaume (Maÿbe), 26 ans, qui travaille en indépendant dans le design, s’est toujours « senti attiré » par le milieu des soirées, « sans jamais [se] dire qu’[il] allait devenir drag-queen ». C’était sans compter sur la volonté des queens installées de prendre les jeunes sous leur aile. Au Spyl, il croise régulièrement Nöxïmä, qui l’a tout de suite remarqué :

« Je la voyais graviter dans cette sphère, elle avait un vrai œil, une culture que je partage, une connaissance des bases du drag. Je l’ai aidée une première fois sur le make-up mais elle s’est très vite débrouillée toute seule. »

Maÿbe confirme que le milieu drag est une histoire de relations et de rencontres. Tout le monde peut y entrer mais il vaut mieux se faire « marrainer ».

La House of Marley, avec, de gauche à droite, Ämnésïa, Maÿbe et Nöxïmä (Photo House of Marley / doc remis)

« Une confrérie de sorcières »

Roynita (ou Nicolas à la ville) est une autre nouvelle drag queen. À peine plus âgé que Stéphane et responsable de gestion à la Ville de Strasbourg, il a également débuté en allant aux soirées d’Amanda La Grande au Spyl. C’est à travers cette dernière qu’il a rencontré Rose Tental, qui raconte :

« J’allais souvent au Spyl. C’est Amanda qui m’a donné envie de faire ça, pour le côté artistique, créatif. Elle m’a encouragée, elle nous laissait briller. Et puis je me suis retrouvée en finale d’un lipsync avec Roynita. Au début on ne s’aimait pas ! Et à force de se voir à des soirées, on a décidé qu’on allait créer quelque chose ensemble. »

Ainsi est née leur « house », le Coven, « une confrérie de sorcières avec chacune son style ». Roynita est le pendant solaire de Rose, « une party-girl qui fout le feu » avec ses hauts transparents ou flashys, fluos, ses accessoires et faux ongles qui brillent dans le noir. Dans le Coven, il y a aussi Blue, « la barbie du groupe, » rigole Rose.

Roynita concocte ses tenues avec des habits et accessoires trouvés sur Internet (Photo The Coven)

Ensemble, ils se sont un jour rendus en drag à l’Elastic bar pour la soirée de projection du film Rocky Horror Picture Show. Le patron les a encouragés à revenir. Depuis la rentrée 2019, ils organisent une soirée une fois tous les deux mois dans ce bar de la Krutenau. Quand ils ne sont pas à l’Elastic, il y a souvent une soirée dans un autre bar (le Spyl, le Korrigan…). Des soirées thématiques (« The Darknet », « Pyjama Party »…) où elles font le show et où elles invitent parfois les autres « queens » de Strasbourg.

Des centaines d’euros pour une tenue

Les trois artistes se soutiennent et se donne des astuces sur « la logistique ». Car comment trouver ses tenues et accessoires quand on débute ? Rose raconte son passage de la débrouille au stylisme :

« J’allais dans les friperies puis dans le prêt-à-porter. Sinon, le meilleur ami des drags, c’est… Aliexpress (un site de vente en ligne de produits à bas prix, NDLR). Mais maintenant, je demande des choses sur mesure à des créateurs que je connais. Et je fais coiffer mes perruques. Ça coûte très, très cher. »

Pour se « looker » des pieds à la tête, Rose peut compter jusqu’à 600 euros :

« Je donne tout là-dedans, je mets 75% de mon salaire de barman. Je pense que je vais apprendre à coudre, ça me coûtera moins cher. »

Rose est la version plus confiante de Stéphane, qui se cache derrière un maquillage travaillé (Photo The Coven)

De son côté, Nicolas (Roynita) raconte avoir plus de vêtements pour sa drag que pour lui. Il compose ses tenues principalement à partir d’Internet, en « tapant dans les grandes tailles » sur des sites comme Dolls Kill, qui propose des vêtements à univers glam, punk et pop trash.

« Le prolongement de Stéphane, c’est Rose »

C’est la passion qui les porte car la plupart du temps, les soirées ne sont pas rentables, « sauf à remettre très souvent les même tenues », explique Rose. Malgré ces énormes investissements, les deux acolytes n’arrêteraient pour rien au monde. Le drag, c’est à la fois une seconde vie et une soupape, raconte Stéphane :

« Le prolongement de Stéphane, c’est Rose. C’est tout ce que je ne peux pas faire dans la vie. Rose a cette confiance, elle arrive plus facilement à “remballer quelqu’un” qui la saoule. »

Il raconte avoir demandé très jeune à sa mère pourquoi les garçons ne mettaient pas de jupes. Pendant longtemps, il a porté du vernis, des faux ongles, un peu de maquillage dans sa vie de tous les jours. Et puis, il a « mis tout [s]on féminin dans la drag queen. »

Nöxïmä veut décloisonner la scène drag (Photo House of Marley)

« Aimer les choses extravagantes »

Nöxïmä se voit davantage comme une meneuse de revue que comme une drag queen interprétant la féminité. Elle cherche « l’excitation, le délire », et aime à rappeler que :

« Être une drag queen ce n’est pas être une femme, c’est aimer les choses extravagantes. »

C’est aussi cette soupape que recherche Guillaume, alias Maÿbe Marley. jeune homme discret, qui dégage une gentillesse solaire. Nöxïmä dit de lui qu’il a un côté académique et que la drag queen lui permet de lâcher prise. Son protégé confirme :

« J’ai toujours eu envie de créer quelque chose, sans vraiment savoir comment. Le drag allie la danse, la création en tout genre, la musique… C’est un parfait complément d’une pratique plus rigide dans la vie de tous les jours. Ça permet de faire des choses qu’on ne ferait pas par ailleurs. »

En l’occurrence, expérimenter un style « arty, design, avec des influences disco et nineties« , porter de grandes perruques bouclées, souligner son regard bleu perçant avec un maquillage ciselé.

Maÿbe a intégré la House Marley à la faveur d’une première rencontre au Spyl (Photo House of Marley)

Trouver la solidarité dans un milieu de compétition

Ainsi, la scène drag est un refuge pour ceux qui veulent exprimer leur féminité et leur créativité. Et le système des « house » répond à ce besoin de solidarité, voire de seconde famille, même si Nöxïmä préfère parler de « crew », d’équipe qui « avance ensemble. »

Les membres du Coven disent aussi qu’ils sont avant tout des amis qui prennent beaucoup de plaisir à s’amuser ensemble : 

« On se « looke » ensemble, on fait nos soirées ensemble, mais on se voit aussi en-dehors, on se fait des soirées crêpes. On est soudé. »

Elles regrettent une ambiance parfois trop « compétition » dans le milieu. Elles avancent qu’elles ont rapidement réussi à se faire une place et à se produire régulièrement, ce qui aurait suscité un peu de jalousie.

C’est ce que soulève Ruby Starlight, 19 ans, qui est arrivée récemment dans le milieu grâce aux soirées Crazïness. Derrière Ruby, il y a Thomas, étudiant en école d’esthétique et maquillage. Il regrette que la communauté drag ne se retrouve que lors des soirées concours et aimerait qu’il y ait un peu de « sisterhood », comme il le dit dans son accent anglais parfait (Thomas est franco-canadien) :

« C’était assez facile de s’intégrer au début. Ensuite je me suis professionnalisé et j’ai remarqué que certaines pouvaient me voir comme une menace. Mais en vrai, tout le monde a été ami au moins une fois ! »

Il estime que derrière une façade d’inclusion, il y a encore des problèmes d’intolérance :

« Quand on est une personne de couleur, il y a de la discrimination. On a peur de ne pas avoir autant d’opportunités, de ne pas être invité dans les shows. Bon, en même temps, je n’ai pas trop eu ces problèmes car je fais bien mon job. Mais ce n’est pas anodin d’être la seule drag noire de Strasbourg. »

La communauté est aussi en ligne

Comme Roynita et d’autres, Ruby Starlight a découvert le drag grâce à « RuPaul’s Drag Race », une émission de téléréalité américaine qui met en compétition des drag queens, animée par RuPaul, peut-être la plus célèbre drag queen contemporaine.

Ruby est de cette génération hyper connectée, qui s’inspire de ses homologues américaines présentes sur Netflix, Instagram, et Youtube. Rose, la vingtaine, évoque notamment la chaîne Youtube « Boys do it too », où de jeunes hommes proposent leurs meilleurs « tutos » drag. En France, c’est Cookie Kunty qui fait parler d’elle, une drag parisienne ayant fait des apparitions dans la série Scènes de ménage et dans la téléréalité Les Marseillais.

Ruby est une des plus jeunes queens de la scène drag strasbourgeoise (Photo @theonlyrubystarlight)

C’est sur les réseaux sociaux, son domaine de prédilection, que Ruby trouve sa communauté. Elle raconte qu’on pourrait l’apparenter aux « Teen Drag », les jeunes drag queens mineures qui ne peuvent aller se produire en boîte de nuit. Elles se concentrent donc principalement sur le maquillage et les cheveux et mettent en scène leur personnage sur Instagram ou Tik Tok. Sur son compte Instagram, l’artiste affiche plus de 2 000 abonnés, qu’il chérit :

« Avec mes abonnés je crée du lien, je reconnais leurs noms, leurs photos, on a une sorte de relation en ligne. »

Cela suffit à Ruby d’être présente sur les réseaux, notamment car elle peut y gagner de l’argent. Son objectif est d’être créatrice de contenu pour des marques, ce qu’elle fait déjà avec la marque de maquillage Gerard cosmetics par exemple. Pour elle, c’est une évolution bienvenue pour le milieu :

« Il y a simplement diverses manière d’être une drag queen. Et c’est bien, car ainsi, nous sommes un peu partout. Moi ça me va très bien de rester à la maison et de gagner quand même ma vie comme ça. »

La pandémie du coronavirus lui a aussi montré qu’il était possible de faire des shows en ligne. Elle a sauté sur l’occasion. Cette période bien particulière lui a révélé la dualité entre les drag queens qu’elle appelle « old school » et la nouvelle génération. « Comment ont fait les “anciennes” pendant la crise, alors que tous les établissements étaient fermés ? », se demande-t-elle.

Show must go on

Du côté de la « mother » Nöxïmä Marley, le ton est plutôt au rassemblement, pour dépasser les clivages, les différences de style, d’âge, etc. Car au fond, se serrer les coudes et se soutenir ne peut être que bénéfique pour la communauté :

« Je pense qu’il faut aller aux soirées des autres, ne surtout pas lâcher le truc, la dynamique qui est en train de se créer. On peut avoir des opinions différentes, mais tant que le show continue, ça va. C’est le maître-mot de ce métier. »

Avec Ämnésïa, la House of Marley est au complet pour conquérir son public dans les lieux « mainstream » (Photo House of Marley)

Une manière de changer un peu les mentalités d’un public qui a peut-être encore des a priori sur le monde de ces dames. Si le public est de plus en plus varié, attirant notamment « de plus en plus de filles hétéros, qui aiment le maquillage », comme le raconte Roynita, Rose témoigne d’une légère fébrilité dès qu’elles se produisent hors des lieux communautaires :

« On essaye d’aller dans de nombreux événements culturels. Je suis venue en drag au NL Contest, on a été présent pendant Strasbourg mon Amour, on a fait un bal des pompiers… Les réactions du grand public, c’est un peu 50 / 50. Il y a ceux qui veulent juste prendre des photos et il y a ceux qui veulent toucher, qui demandent si on est un mec, qui disent “Oh regarde, il y a des travelos”, ou qui essayent de regarder sous les jupes… »

« La drag queen n’est pas faite que pour la nuit »

Nöxïmä a fait de ce contact au grand public son credo. Elle affirme que « la drag queen n’est pas faite que pour la nuit » et que la communauté a tout à gagner à se montrer davantage :

« D’une certaine manière, à la House Marley, on milite pour le décloisonnement de la scène drag. S’il y a une house grand public, c’est la nôtre. »

En s’appuyant sur Maÿbe, elle organise de nombreux événements dans des endroits « mainstream », parfois en plein jour. Il y a eu les soirées au Cabaret Onirique, au bar Les Aviateurs, au bar du 7e art, au Wagon Souk, au cinéma Vox… Maÿbe a même organisé sa première soirée avec Captain Bretzel, la compagnie de bateaux sans permis, sur sa terrasse flottante dans l’éco-quartier Danube.

Pour Nöxïmä, qui est aussi intervenue au Conseil de l’Europe, son activité se résume à un postulat simple :

« Il n’y a pas de limite artistique. »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste. Je travaille sur des sujets de société, les questions féministes et d'inclusion. Et le franco-allemand, parfois !

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