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À Hatten, une ferme bio entre en résistance contre une nouvelle zone d’activité
Environnement 

À Hatten, une ferme bio entre en résistance contre une nouvelle zone d’activité

par Guillaume Krempp & Abdesslam Mirdass.
Publié le 24 février 2021.
Imprimé le 14 avril 2021 à 12:13
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Début 2021, Hélène Faust découvre dans le bulletin communal un projet de zone d’activités de la communauté de communes sur 10 hectares de ses terres céréalières à Hatten. L’agricultrice bio craint pour la pérennité de son exploitation et pour la survie de l’agriculture paysanne.

Depuis deux semaines, la ferme Faust produit un nouveau pain : le Résistant. L’agricultrice Hélène Faust et le maître-boulanger Daniel Hoeltzel se battent désormais pour la survie de leur exploitation à Hatten dans le nord de l’Alsace, avec l’amer sentiment d’être méprisés par les élus locaux.

En début d’année, le couple a découvert un projet de zone d’activité dans le bulletin de la communauté de communes de l’Outre-Forêt. Cette dernière envisage de modifier le Plan local d’urbanisme sur 54 hectares. Le projet, encore flou, pourrait permettre d’exproprier 10 hectares, soit un quart des terres céréalières en agriculture biologique de la ferme Faust.

Hélène Faust est agricultrice en bio. Son compagnon, Daniel Hoeltzel, est boulanger et transforme les céréales de sa femme en pain. Un projet de la communauté de communes de l’Outre-Foret menace une partie de leurs terres agricoles. (Photo Abdesslam Mirdass / Hans Lucas)

« À gauche, une zone d’activités de 58 hectares »

Mardi 15 février, vers 14 heures, Hélène Faust conduit un 4×4 Duster blanc direction Seltz. Elle sort de Hatten, passe le cimetière pour bientôt longer un bunker reconverti en musée de la ligne Maginot, puis une vaste zone industrielle. « À gauche, vous avez déjà 58 hectares occupés par des entreprises comme Portland, une scierie qui ne tourne plus, sauf pour stocker du bois, un hôtel d’entreprise jamais rempli… », souffle la femme au pull bleu sous un gilet sans manche rouge.

De l’autre côté de la route départementale 28, une zone d’activités de 58 hectares dans sa dernière phase d’expansion. (Photo Abdesslam Mirdass / Hans Lucas)

La patronne de la ferme Faust tourne à droite et s’engage dans un chemin de terre boueux, au milieu de ses champs de sarrasins, d’épeautre, de seigle et autres amidonniers. Ici, les céréales sont cultivées sans pesticide ni insecticide depuis 2006.

Après avoir rencontré Daniel Hoeltzel en 2013, la ferme s’est mise à produire son propre pain, avec sa propre farine. Chaque semaine, 500 pains de campagne, au seigle et autre Waldstaugen Roggen sont vendus sur le marché de Soultz le vendredi, ou par l’Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP) Strasbourg Vosges le samedi.

La crainte de travailler pour rembourser les dettes

Daniel arrive au volant d’une voiture grise. Hélène s’inquiète pour la batterie du véhicule, défectueuse les derniers temps. Le maître-boulanger de 53 ans décrit l’impact qu’aurait la perte de ces 10 hectares sur l’exploitation :

« Lors des bonnes années, c’est ce quart de nos champs qui nous fournit un surplus de céréales à vendre aux moulins. Si on enlève ces dix hectares, on perd cet excédent à vendre, qui est une garantie d’équilibre pour les mauvaises années. »

« Si on enlève ces dix hectares, on perd une garantie d’équilibre pour les mauvaises années. » (Photo Abdesslam Mirdass / Hans Lucas)

« Perdre des terres, c’est aussi perdre des aides de la Politique Agricole Commune (PAC) », ajoute l’agricultrice. En 2019, le couple a pu se verser 20 000 euros de salaire. Avec 60 000 euros d’investissement à amortir la même année, l’exploitante issue de plusieurs générations d’agriculteurs craint de finir par « travailler pour rembourser les dettes, mais plus pour nos salaires. »

Jacky Amman, ses vaches en plein air, le besoin de terres

Une Peugeot Partner blanche sous les traces de boue arrive à proximité de la forêt classée Natura 2000. Jacky Amman sort de la voiture. Cet éleveur de vaches laitières et de 25 génisses aubracs fait aussi partie du collectif « Hatten demain », fondé en opposition au projet de zone d’activités. Il pourrait perdre 8 hectares, soit près de 10% de ses terres, utilisées comme pâturage pour ses bêtes ou pour cultiver la betterave :

« Pour moi l’avenir c’est de sortir les bêtes, donc j’ai besoin de ces terres. Si je perds ces 8 hectares, je vais devoir laisser la culture de betteraves, ou baisser ma production de lait, ou arrêter la production de viande… »

Dernière phase d’expansion pour la zone d’activités d’en face

De l’autre côté de la route départementale D28, plusieurs énormes hangars de tôle grise accueillent les activités logistiques des entreprises allemandes Daimler et Striebig. Des pièces automobiles sont entreposées ici pour les usines de Mercedes à Rastatt, Woerth ou Gaggenau.

Au loin, à travers les centaines de mètres de grillage, des grues s’activent à la fabrication d’un cinquième entrepôt, « Hatten 5 ». Une barrière métallique barre l’accès d’une piste cyclable, récemment rachetée à la commune par Striebig.

Une habitante de Hatten sort de sa voiture, chien en laisse, pour rejoindre le parcours sportif dans la forêt voisine. Salariée de Striebig, elle rappelle les emplois créés par centaines grâce à cette zone d’activité entrée dans sa dernière phase d’expansion. Mais selon elle, « les habitants sont plutôt opposées à ce projet de nouvelle zone d’activité ». L’éleveur Jacky Amman évoque la crainte d’une hausse du trafic automobile dans le village, d’une perte de biodiversité et la défense des producteurs locaux.

Après avoir exprimé sa colère, Jacky Amman est rattrapé par ses obligations. L’éleveur retourne chez lui pour nourrir ses vaches. À l’entrée du village vit un autre agriculteur aux terres concernées par ce projet de zone d’activités.

Bertrand Rott : « Si le projet se fait, je perds 13 hectares »

Bertrand Rott, 46 ans, élève une centaine de vaches allaitantes (elles produisent du lait et de la viande). Représentant de la commune pour le syndicat d’agriculteurs FDSEA, il pourrait perdre 13 hectares de prés, de champs de blé et de maïs. Contacté par téléphone, l’éleveur de viande en vente directe décrit l’impact du projet sur l’équilibre de son exploitation :

« Aujourd’hui, avec le prix du lait et de la viande qui stagnent et les charges qui augmentent, on peut mettre les fermes en difficultés en leur enlevant des terres. Si le projet se fait, je perds 13 hectares parce que je suis locataire. La perte de terres agricoles engendre une perte de revenus importantes car ce sont de bonnes terres, très proches. Ce sont les plus rentables parce qu’elles sont les plus proches de l’exploitations, ce qui permet d’épandre du lisier pour fertiliser la terre à moindre coût par rapport à des champs à 8 kilomètres. »

Également conseiller municipal de la commune de Hatten, Bertrand Rott a tenté de calmer la fronde naissante en organisant une réunion d’information avec le maire, plusieurs adjoints et un représentant de la chambre d’agriculture. Pour l’agriculteur, « on ne sait rien du tout pour l’instant. Ils veulent modifier le PLU pour convertir les champs en zone constructible. La Communauté de communes a sorti un plan trop précis et trop tôt. »

« On ne peut pas dire non à l’expropriation »

Fin 2020, entre Noël et Nouvel An, le bulletin de la communauté de communes de l’Outre-Forêt a fait état du projet de zone d’activités. Hatten pourrait profiter de sa proximité avec les « grands pôles d’activités que sont Strasbourg et Karlsruhe » pour répondre à une « fonction logistique qui tend à se développer et à rayonner Outre-Rhin dans un contexte de raréfaction de l’offre foncière. » Tout en insistant sur le flou du projet, Bertrand Rott se montre déjà pessimiste :

« Lors de la réunion d’information, le représentant de la chambre d’agriculture a dit qu’on ne peut pas dire non à l’expropriation, on peut simplement demander de la compensation, mais où trouver des terres agricoles ? »

Extrait du bulletin de la communauté de communes de l’Outre-Forêt concernant le projet de zone d’activités à Hatten. (Document remis)

Dans son dernier bulletin, la communauté de communes de l’Outre-Forêt semble déterminée. Les responsables politiques ont ainsi « rencontré trois acteurs privés spécialistes de la construction d’immobilier d’entreprises ». La collectivité promet même « une zone d’activités mixte (tertiaire, artisanale, industrielle) pour créer une diversité d’emplois et notamment des emplois à valeur ajoutée permettant de mieux maintenir les 25 – 40 ans dans le territoire. » Le vice-président en charge du développement à la communauté de communes, Olivier Thomassin, n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.

Se diversifier, une nécessité pour Jacky Amman

Dans un premier bâtiment, Jacky Amman présente sa trentaine de vaches laitières. Tout en balayant un peu de foin, l’éleveur ressasse de mauvais souvenirs d’enfance. Il décrit cette scène qui l’a marqué lors de la crise de la vache folle en 1996, « un banquier et une comptable étaient dans la salle à manger avec mes parents. Ils avaient des dettes à rembourser. Ils travaillaient sans relâche mais ils ne pouvaient plus vendre leur viande. Ils étaient désespérés… »

Aujourd’hui, Jacky Amman se félicite que sa femme ne travaille pas dans son exploitation : « On a bien besoin d’un revenu extérieur », affirme-t-il. Depuis cette crise de la vache folle, l’éleveur sait qu’il doit « éviter de mettre tous les oeufs dans le même panier. » Mais la zone d’activités pourrait bien l’empêcher de maintenir une partie de ses champs en pâturage. Elle permet de produire une viande de génisses Aubrac vendue dans la boucherie du village.

Dorice Faust : « Tous les 20 ans on nous prend des terres »

De retour à la ferme Faust, la mère d’Hélène est sur le point de partir chez le dentiste. L’agricultrice à la retraite évoque un sentiment « d’être poursuivi » après une première perte de terres en 1980. Vingt ans plus tard, c’est au tour de Striebig de prendre possession de l’un de ses champs, compensés par des terres dans le village voisin. « C’est simple, tous les 20 ans on nous prend des terres. »

« La question est simple : est-ce qu’on laisse de la place pour les petites fermes en vente directe et qui maîtrise leur produit du début à la fin ? »

Hélène Faust, agricultrice bio à Hatten

Dans la cuisine, sur le plan de travail, une vingtaine de beignets recouverts de sucre sont posés à côté d’un bol de compote de pommes. Aujourd’hui, c’est mardi gras, Daniel Hoeltzel a régalé les enfants de l’école primaire.

Le père de famille fait visiter ses locaux de meunier et de maître-boulanger. Une délicieuse odeur de farine emplit une première pièce où se trouve un blutoir à farine. La machine en rotation permet de séparer la farine d’autres composants, comme le son. Dans la pièce d’à côté, un gigantesque four à tubes annulaires de 7 tonnes fonctionne aux granulés de bois. L’équipement, financé à 30% par la Région Grand Est, a été acheté en Moselle. « C’est la cohérence qu’on recherche », explique Daniel Hoeltzel.

Hélène Faust rejoint bientôt son mari et partenaire d’exploitation. Elle est accompagnés de ses deux enfants, l’une déguisé en bohémienne, l’autre en boulanger. L’agricultrice veut croire dans un abandon du projet de zone d’activité grâce à une mobilisation de l’opinion publique :

« Je n’imagine pas cette zone énorme de 54 hectares bétonnée parce qu’il n’y a plus de place en Allemagne. Si moi je n’arrive pas à tenir, alors que j’ai là des conditions idéales pour mon exploitation bio, je ne vois pas ce qui peut rester de l’agriculture paysanne. La question est simple : est-ce qu’on laisse de la place pour les petites fermes en vente directe et qui maîtrisent leur produit du début à la fin ? »

La ferme Faust accueillera le marché bio de Steinseltz samedi 27 février dans le cadre d’une manifestation nationale du syndicat agricole Confédération paysanne. De quoi informer les habitants sur la menace qui plane sur les agriculteurs de Hatten. Le bulletin de la communauté de communes de l’Outre-Forêt affirme que « le positionnement de la Collectivité devrait intervenir au courant du premier trimestre 2021. »

Article actualisé le 25/02/2021 à 10h59
L'AUTEUR
Guillaume Krempp & Abdesslam Mirdass

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