Kilomètre 1 556, Vukovar et la trahison des joints
Carnets du Bulli Tour
Deux journalistes pendant six mois en Europe de l'est à bord d'un combi Volkswagen. On vous raconte ici les coulisses de ce road-trip.
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Kilomètre 1 556, Vukovar et la trahison des joints

actualisé le 29/05/2014 à 20h41

Rocky en pleine Serbie... un nouveau genre de mémorial (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Rocky en pleine Serbie… un nouveau genre de mémorial (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Le Bulli Tour s’enfonce dans les Balkans et dans les affres mémorielles de la Croatie. Traverser Vukovar, c’est ouvrir des cicatrices encore vivaces issue de la guerre d’indépendance de l’ex-Yougoslavie.

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Le Bulli a fait un passage remarqué à Zagreb puisque les caméras de notre équipe se sont retrouvées à filmer le trottoir du Ministère de l’intérieur croate… Et la police de répéter « Erase, erase ».

S’ensuit une course poursuite avec les passeports tant attendus qui, après avoir transité par Paris, puis par Strasbourg, partent sur les routes d’Europe, jusque dans les bacs de l’Ambassade de France de Zagreb. Outre les visas, le gouvernement belarus a glissé des cartes magnétiques pour circuler dans le pays ainsi que différents documents assez obscurs. Nous nous retrouvons avec une ribambelle de papiers, de cartes et de tampons pour une étape biélorusse qui durera tout juste une semaine. Enfin, mission réussie ; l’Est nous attend !

A proximité du Mémorial de Jasenovac, partiellement inondé (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

A proximité du Mémorial de Jasenovac, partiellement inondé (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Sur le chemin vers Vukovar, nous apercevons des champs et des plaines inondés. L’ampleur des dégâts des inondations est en constante évolution et les véhicules de secours de sillonner les autoroutes du pays. Le gouvernement serbe a déclaré trois jours de deuil national. Nous gardons nos distances avec la rive, pour éviter les routes sous l’eau. Nous croisons aussi, à une centaine de kilomètres de Vukovar, le mémorial du camp de concentration de Jasenovac, partiellement inondé.

Les témoins de témoins

Mais le moment le plus intense a été l’arrivée à Vukovar. Pendant la Guerre d’Indépendance de la Croatie dans les années 1990, la ville a été au centre des affrontements entre Serbes et Croates. Le siège a duré trois mois et a fait de très nombreuse victimes civiles. Un comité d’accueil nous attend à notre arrivée dans la ville : une dizaine de rescapés des camps d’internement serbes, de femmes violées, et d’orphelins de guerre.

A Vukovar, les stigmates de la guerre sont encore bien présents (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

A Vukovar, les stigmates de la guerre sont encore bien présents (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

 

Ils se rassemblent autour d’une table dans la maison où nous sommes logés, et attendent notre micro. Nous passons ainsi la journée et la soirée à écouter leurs témoignages, avec une volontaire qui traduit tant bien que mal du croate à l’anglais, et nous de l’anglais au français. Nous avons alterné les batteries, modifié l’éclairage diurne en nocturne et avons ainsi enregistré d’intenses déclarations et souvenirs, pendant plusieurs heures.

Cohabitations houleuses

Pour la suite de notre séjour à Vukovar, certaines des femmes rencontrées le premier jour veulent nous montrer le moindre impact de balles, chaque lieu en ruines, chaque recoin où un crime a été commis. « Dans le jardin de mes parents, des Croates ont été assassinés par des Serbes », lance Snjezana Maljak alors que nous sommes installés dans le jardin avoisinant la maison familiale.

Le château d'eau abandonné en dit long sur l'état de la ville... (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Le château d’eau abandonné en dit long sur l’état de la ville… (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Vukovar n’est pas une destination qui laisse indemne… Mais personne ne vient jamais ici et tous ces témoins sont de véritables oubliés de l’histoire. De nombreuses victimes attendent toujours des procès. Leurs agresseurs vivent ici, à leurs côtés. Jelena Jera Gaonic nous raconte comment elle rencontre presque quotidiennement, dans la ville, un des assassins de son père. « Il travaille à la poste et je le croise assez souvent dans les rues de Vukovar. Je sais qui il est. »

Jelena a perdu son père pendant le conflit de 1991, assassiné à l'hôpital. (Photo BC Rue89 Strasbourg)

Jelena a perdu son père pendant le conflit de 1991, assassiné à l’hôpital. (Photo BC Rue89 Strasbourg)

Nous peinons à rencontrer des Serbes tant l’accueil des victimes croates est impressionnant, intense et parfois presque oppressant. Chaque femme veut nous amener dans sa famille, nous inviter à prendre un café, ou nous montrer le lieu où elle a été agressée. C’est une ville triste, marquée par des visages graves, quelques maisons en ruine et ici et là des impacts de balles. Ici, il y a plus de 80% de chômage et la guerre continue, différemment : Serbes et Croates ne se mélangent pas. Il y a des classes pour les uns, des classes pour les autres. Certains évoquent une protection de l’identité minoritaire, d’autres un apartheid.

La Croatie dans l’Union coupe les liens avec la Serbie

Et le beau Danube bleu de traverser la ville et de marquer la frontière entre les deux pays. Et d’entendre dans ma tête la musique de Strauss, devenue alors ironique et dérangeante.

Il y avait un ferry qui reliait les deux rives. Depuis l’entrée de la Croatie en 2013 dans l’UE, le bateau a disparu et plus moyen de rejoindre l’autre rive, qui n’est pas dans l’Europe. Triste contradiction.

Une maison à Vukovar (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Une maison à Vukovar (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

« Mets de l’huile »

Le Bulli, c'est pas tout à fait le même modèle que sur l'enseigne (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Le Bulli, c’est pas tout à fait le même modèle que sur l’enseigne (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Pour le Bulli, c’est aussi une étape importante puisqu’il a vaillamment parcouru ses mille premiers kilomètres depuis le départ. La nouvelle boîte de vitesse nous oblige à une vidange de l’huile plus fréquente.

Claire en pleine négociation internationale sur l'huile nécessaire (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Claire en pleine négociation internationale sur l’huile nécessaire (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Mais problème : le garagiste et sa femme ne parlent que croate. Gesticulations, mimes et bruitages nous permettent d’expliquer la requête.

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Transaction réalisée ! On peut tout faire à présent (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

Cela nous permet de dépenser les derniers Kuna croates avant de passer en Serbie et de faire à nouveau le change en Dinars.

Arrivés en Serbie, le joint cède

Mais arrivés en Serbie, c’est la déconfiture… Une large flaque d’essence sous le Bulli ! Le moteur goutte et la jauge se vide. Nous mettons les mains dans le moteur, tâtonnons, tapotons, (jurons aussi), et avisons finalement un joint poreux.

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Baptiste fait semblant de s’y connaître en mécanique (Photo BC / Rue89 Strasbourg)

En deux coups de cuillère à pot, le garagiste du village nous change l’élément défectueux. Et hop, on est repartis. Pour la prochaine panne, on révise déjà.

Le passage de douanes et de frontières est parfois chaotique, long, mais nous nous frayons un chemin à travers les postes de contrôles et roulons, toujours plus à l’Est. Prochaine étape, la Roumanie !

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L'AUTEUR
baptistecogitore
baptistecogitore
Réalisateur de films documentaires, journaliste rapporteur d'images. Éditeur à ses heures. (Cette photo a 10 ans, c'est dingue comme le temps passe vite)

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