Minsk : une jeunesse sous surveillance
Carnets du Bulli Tour
Deux journalistes pendant six mois en Europe de l'est à bord d'un combi Volkswagen. On vous raconte ici les coulisses de ce road-trip.
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Minsk : une jeunesse sous surveillance

actualisé le 07/09/2014 à 14h18

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Minsk a été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. La ville a été reconstruite dans le style stalinien.

Pour sa 17e semaine sur les routes, le Bulli est arrivé en Biélorussie. Après sept heures passées à la frontière, nous avons pu entrer dans un pays souvent qualifié, à l’ouest, de « dernière dictature d’Europe ». Nous nous sommes surtout intéressés à la jeunesse de Minsk qui tente de faire bouger les lignes de la société biélorusse. En attendant, le régime reste gouverné par un seul homme, et la police politique s’appelle toujours KGB.

BlogParmi les personnes rencontrées à Minsk, il y a Alesia Ptushka, une jeune journaliste indépendante qui finit ses études sur les Balkans. Ici « liberté de presse et répression » offrent un détonnant mélange. Originaire de Maladzechna, Alesia a quitté les bancs de l’école biélorusse pour poursuivre ses études supérieures en Pologne.

« De nombreux Biélorusses vivent en exil, notamment en Lituanie et en Pologne d’où ils peuvent poursuivre leurs activités librement. Je suis partie faire mes études à Varsovie mais je reviens à chaque vacances et je travaille toujours pour la presse indépendante biélorusse. Je ne veux pas abandonner mon pays. Si je pars, qui va permettre aux lecteurs de suivre autrement l’actualité ? Je reviendrai vivre ici après mes études, même si cela peut être dangereux. Quand je vois comment le conflit en Ukraine est traité ici, c’est la voix de Moscou à travers nos journaux télévisés. »

Découvrez sur Rue89 Strasbourg les coulisses hebdomadaires du Bulli Tour Europa, un road trip journalistique à l’est de l’Europe.

Nos reportages journalistiques sont sur le site du Bulli Tour. Le 20 septembre, vous pourrez lire un article sur le Théâtre livre de Biélorussie, une scène clandestine surveillée de près par le régime.

À 24 ans, Alesia a déjà été arrêtée trois fois par la police. La première fois, elle était encore au lycée et assistait à une soirée littéraire de poètes biélorusses. Elle parlait sa langue maternelle avec un ami quand un policier lui a demandé de le suivre. En 2005, parler biélorusse pouvait être interprété comme un signe de résistance au régime. Cela lui a valu deux heures dans un fourgon de police, et deux appels téléphoniques : l’un à la direction de son établissement et l’autre à ses parents.

« Maintenant, le pays change. Il s’ouvre. On assiste à une évolution des mentalités. Il y a quelques touristes ici et là, et ça aussi, ça aide à s’ouvrir aux autres. Ce n’est pas la Corée du Nord ici, mais ce n’est pas Paris non plus ! La protestation et l’opposition politique restent des activités très dangereuses, ici. En 2012, j’ai cru qu’on allait réussir à changer le pays lors de notre manifestation sur la Place d’Octobre. L’idée était de taper dans les mains, tous les mercredis après-midi, pour dire notre mécontentement. Les manifestations avec des banderoles ou des mots d’ordre sont bien trop dangereuses, alors on avait inventé cette formule. Mais après trois mercredis, la police a arrêté des gens, a fermé les réseaux sociaux et a placé une patinoire sur l’esplanade du square. Tout s’est arrêté. »

Alesia souhaite revenir en Biélorussie à la fin de ses études pour "aider son pays à changer".

Alesia souhaite revenir en Biélorussie à la fin de ses études pour « aider son pays à changer ».

Sortir de Minsk et voir le monde

Alesia fera encore les navettes entre Varsovie et Minsk pendant un an, puis reviendra s’installer chez elle, pour tenter de faire changer les mentalités. 70% des Biélorusses ne sont jamais sortis du pays.

« Il y a un vrai mur autour de nous. Les gens travaillent pour le gouvernement, regardent la télévision officielle, et ne voyagent pas (sinon en Russie ou en Ukraine) : ils n’ont pas d’autre vision du monde. Rares sont ceux qui s’aventurent ailleurs. Ce sont d’ailleurs toujours les mêmes personnes qui demandent leurs visas pour l’espace Schengen. Je dois faire gonfler les statistiques avec les 15 visas que j’ai déjà reçus ! »

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Minsk compte deux millions d’habitants. Elle ne cesse de construire de nouveaux logements pour faire face à l’exode rural.

Quand on lui demande si on peut la prendre en photo, Alesia rit et explique qu’elle ne peut pas se cacher ici, qu’elle est déjà connue des services de police. Elle espère que de nombreuses personnes s’engageront elles aussi, pour une nouvelle Biélorussie.

« Depuis 20 ans, on a le même président. Les gens ne voient pas d’autre système, ils ne connaissent pas d’autre réalité. C’est dur de leur faire comprendre qu’on pourrait avoir un autre régime. Ces gens-là pensent qu’Alexandre Loukachenko les protège et qu’il est l’homme qu’il leur faut. Ici, les gens ne sont pas des citoyens, ils sont convaincus que la politique ne nous touche pas, qu’on ne peut ni l’atteindre, ni la changer. »

Alesia travaille pour un des rares journaux locaux indépendants de Biélorussie.

Alesia travaille pour un des rares journaux locaux indépendants de Biélorussie.

Des burgers, oui ! Des manifs, non !

Élu en 1994 et réélu en 2001, 2006 et 2010 (lors d’un scrutin contesté par la communauté internationale), Alexandre Loukachenko est plus que controversé. Mais le président de Biélorussie pense déjà à se présenter aux prochaines élections et ne manque pas une occasion de sortir accompagné de… son fils ! La dynastie Loukachenko pourrait donc se prolonger.

Minsk compte 2 millions d'habitants. La ville ne cesse de construire de nouveaux logements pour faire face à l'exode rural.

À la simple vue de soldats, Alesia accélère le pas: « je ne suis jamais tranquille quand je vois des hommes en vert ».

Mais le moment de changer les mentalités est plutôt mal choisi, en raison du conflit en Ukraine. Les tensions à Donetsk et en Crimée sont utilisées par le gouvernement Loukachenko pour faire peur aux Biélorusses.

« Au sujet de l’Ukraine, les gens pensent qu’il leur faut un homme fort pour les protéger. Notre président nous interpelle : “Est-ce que vous voulez la même chose qu’en Ukraine ? Non ? Alors soutenez un homme fort comme moi !” Il joue sur la peur et sur l’aveuglement. Oui on a des McDo et des jeans ici mais on n’a pas de liberté de la presse ni de liberté de manifester ! »

À Minsk comme ailleurs, tout rassemblement public de plus de cinq personnes est interdit. La prochaine élection présidentielle aura lieu en décembre 2015. Sans réel suspens.

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Le Bulli quitte la Biélorussie pour regagner l’Europe. Prochaine étape:  de la traversée des pays baltes.

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L'AUTEUR
baptistecogitore
baptistecogitore
Réalisateur de films documentaires, journaliste rapporteur d'images. Éditeur à ses heures. (Cette photo a 10 ans, c'est dingue comme le temps passe vite)

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