Au procès de la profanation d’un cimetière juif à Sarre-Union, pour comprendre l’incompréhensible
Société 

Au procès de la profanation d’un cimetière juif à Sarre-Union, pour comprendre l’incompréhensible

Plus de deux ans après le saccage de 250 tombes au cimetière juif de Sarre-Union au nord de l’Alsace, le procès des cinq adolescents s’ouvre à huis clos au tribunal pour enfants de Saverne. L’enquête, dont nous avons pu consulter des extraits, a révélé des échanges haineux avant les faits pour au moins l’un des participants.

Que s’est-il passé dans la tête de ces cinq adolescents dans l’après-midi du jeudi 12 février 2015, pourquoi ont-ils subitement saccagé plus de 250 tombes du cimetière juif de Sarre-Union ? C’est à cette énigme que leur procès devant le tribunal pour enfants de Saverne jeudi 14 et vendredi 15 septembre tentera de répondre. Il se tiendra à huis clos car les prévenus étaient mineurs au moment des faits, il y a plus de deux ans et demi. Scolarisés à Sarre-Union et Sarrebourg, ils avaient entre 15 et 17 ans.

L’état du cimetière n’a guère changé

Trois jours après l’acte, un dimanche en fin d’après-midi, une habitante découvre la scène dans cette commune du nord de l’Alsace. Environ 250 tombes sur 400 sont brisées ou renversées. Sur les tombes, il n’y pas de graffiti. À ce jour, entre 20 et 30 tombes ont été restaurées, notamment par les descendants des personnes enterrées. Pour certaines tombes, le Consistoire israélite du Bas-Rhin, propriétaire et gestionnaire du lieu, est toujours à la recherche des descendants. Le reste est dans le même état qu’au moment de l’attaque.

À l’entrée, le Monument aux morts en souvenir de la Shoah a été réparé par l’État allemand, conformément à l’engagement de son ambassadrice le jour de la cérémonie d’hommage deux jours plus tard en présence de François Hollande.

Un retour à la vie normale

Plus de deux ans et demi après les faits, les cinq jeunes ont plus ou moins repris une place dans la société. Sauf l’un d’eux, qui se revendiquerait « marginal » et réside au centre éducatif fermé de Mulhouse. Les autres ont repris des études ou une formation, tous éloignés de Sarre-Union. Après un passage dans un centre à Laxou, à côté de Nancy, l’un d’eux est retourné chez ses parents à Lunéville et effectue un bac professionnel dans un établissement privé.

Après une reconversion, un troisième a effectué un stage chez un garagiste et réside chez sa tante en Moselle. Un quatrième était en terminale à Colmar et le dernier était en seconde générale à Bischheim l’année dernière. Il n’y aurait pas de signe alarmants dans leur comportement. Ils ont désormais le droit de revenir dans la commune de Sarre-Union, leur contrôle judiciaire a été levé.

L’état du cimetière a assez peu changé par rapport aux faits en 2015 (photo Claude Truong-Ngoc / Consistoire israélite)

Un saccage en deux temps

Concernant l’après-midi fatidique, tout juste sait-on que les tombes ont été renversées en deux fois et qu’ils n’étaient a priori pas tous ensemble en même temps dans l’enceinte du cimetière. Entre les deux sessions, ils sont partis « boire » (on ne sait pas s’il s’agit d’alcool ou non). Tous les suspects avaient avoué et même pleuré lors des interrogatoires menés par les gendarmes quelques jours après la découverte.

Le parquet a retenu le caractère antisémite de l’acte. Les avocats de la défense vont se concerter pour savoir s’ils combattent cette qualification ou non. Les parties civiles estime qu’il y a eu recours à des outils, pour endommager autant de tombes mais rien n’a été trouvé lors de l’enquête. Des interrogations sur le rôle d’autres personnes, mineures et majeures, vont même être soulevées en début d’audience, ce qui pourrait relancer l’enquête (voir notre article de l’édition abonnés).

Prison encourue

Selon le Code pénal, la violation ou la profanation de tombeaux, de sépultures, d’urnes cinéraires ou de monuments édifiés à la mémoire des morts est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. La loi prévoit aussi une « excuse de minorité » qui atténue la peine maximale. En revanche, le caractère antisémite, s’il est avéré, est aggravant. Poursuivis pour « profanation de sépulture en raison de la religion des défunts et pour dégradation de biens publics », ils risqueraient jusqu’à 7 ans de prison.

Les cinq jeunes ont tous un avocat différent. Seul Me Olivier Charles a donné suite à nos sollicitations. Il défend le prévenu qui s’est dénoncé à la gendarmerie dès le lendemain de la découverte.

« Pas un procès emblématique de l’antisémitisme »

Sa défense n’a pas varié par rapport à celle d’il y a deux ans. L’avocat pénaliste évoque une « bande d’ados », qui n’étaient « pas venus pour ça » et se sont entraînés dans « un jeu de rôle d’extrême mauvais goût » :

« Ce n’est pas un procès emblématique de l’antisémitisme en France. Il n’y a pas de graffiti, pas de revendication. S’ils n’avaient pas avoué avoir fait le salut nazi et crié “Heil Hitler”, il n’y aurait aucun élément sur cette circonstance aggravante dans le dossier. L’un d’eux était même plutôt dans une mouvance antifasciste. Tout cela est arrivé dans un contexte émotionnel chargé, quelques semaines après l’attentat de l’hyper-casher. J’espère que l’on pourra juger cela avec plus de recul et de sérénité, maintenant qu’ils ont pris conscience de leurs actes. »

Il répète aussi que la plupart étaient bien notés à l’école, et qu’ils ne présentaient pas de signes inquiétants. Cette interprétation des faits diverge complètement avec celles des parties civiles. Me Raphaël Nisand, qui intervient au nom du Consistoire, estime que les jeunes étaient « sous une influence idéologique d’extrême-droite » :

« Ils ont sciemment pris le temps de tout dévaster. On ne détruit des tombes comme ça, à mains nues. Dans ce dossier, on n’est pas dans le cas du conflit du Moyen-Orient importé, mais bien porté par un sentiment néo-nazi endogène. »

Simon Burkatzki, avocat de la Ligue contre la racisme et l’antismétisme (Licra) ne croit pas non plus à une simple jeu à « l’ambiance gothique » qui aurait mal tourné, mais à une influence idéologique, peut-être avec l’aide d’autres personnes :

« Il y a plusieurs éléments matériels mais on en sait assez peu sur leur milieu. Il aurait été bien d’approfondir l’enquête sur leurs accointances avec l’extrême-droite locale notamment. »

Des échanges très douteux

La fouille par les enquêteurs des ordinateurs, des réseaux sociaux et des SMS des prévenus établit des propos haineux clairs chez certains. L’un d’eux a par exemple téléchargé le 2 février la chanson « Je suis un bon nazi ».

Surtout, le plus jeune (15 ans et demi) échangeait régulièrement avec une sixième personne, non-incriminée, sur des thèses conspirationnistes. Ils parlaient notamment d’agir après les attentats de janvier 2015.

Echange en janvier 2015 entre l’un des jeunes accusés et une sixième personne après les attentats à Charlie Hebdo et l’hyper casher en janvier 2015 (extrait du rapport d’enquête / Doc Rue89 Strasbourg)

Une des échanges en janvier, parle de « se rendre au stock » pour trouver des Juifs, ce qui laisse penser qu’au moins certains avaient l’intention de se rendre sur ces lieux selon certaines parties civiles.

Cet échange en janvier entre l’un des protagonistes et une sixième personne fait penser à certaines parties civiles que l’acte était prémédité. (extrait du rapport d’enquête / doc Rue89 Strasbourg)

Qu’il y ait eu un ou plusieurs leader dans les événements ne décharge pas complètement les « suiveurs », car la profanation est caractérisée comme « un acte en réunion ».

Près de 900 000 euros de préjudice demandés

Parmi les parties civiles, le Consistoire établit le préjudice à 847 345 euros. Un montant qui s’appuie sur un devis effectué en juin 2015 pour estimer la restauration des tombes, que le tribunal peut contre-expertiser.

Une lourde somme qui devrait se reporter sur les parents des prévenus et leurs assurances en cas de condamnation. En février, la presse locale indiquait que seuls 66 000 euros avaient été versés par l’État à la commune. Le maire de Sarre-Union, Marc Sené, avait très vite réagi et assurait vouloir prendre en charge environ la moitié des frais.

Deux jours après la découverte du drame, le président de la République s’était rendu sur les lieux, ici aux côté du maire Marc Sené (Photo Claude Truong Ngoc)

Parmi les autres parties civiles, SOS Racisme, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) et la Licra qui demandent un préjudice moral à hauteur de 5 000 euros. Une somme symbolique « difficile à estimer » convient Me Butzanski, mais plus élevée que les 1 000 euros demandés habituellement par l’association qu’il défend (la Licra), compte tenu de l’ampleur de l’acte. D’autres avocats représentent également les descendants de personnes inhumées dans le cimetière.

Une audience sur intérêts civils peut déterminer les sommes dans un second temps.

Me Raphaël Nisand questionne aussi le cercle familial. Il se demande si le huis clos sera l’occasion d’une prise de conscience :

« Plus de deux ans après les faits, nous n’avons pas eu de contact ni de la part des jeunes, ni de la famille, pour proposer de réparer ou de payer pour les dégâts. »

Selon d’autres sources, une lettre d’excuse au grand rabbin aurait été écrite par l’un d’eux, ainsi qu’une proposition de remise en état. Me Olivier Charles ajoute même que tous sont allés dans un autre cimetière faire des réparations, même s’il ignore avec quelle autorité les jeunes ont eu affaire.

Une peine exemplaire attendue par les parties civiles

Pour Thierry Roos, vice-président de la Licra et en charge du dossier pour le consistoire israélite du Bas-Rhin, la question de la sanction n’est pas seulement matérielle :

« On attend une réparation du préjudice matériel, mais aussi une peine éducative exemplaire. S’il n’y a pas de travail de mémoire, l’antisémitisme qui a toujours été présent en particulier dans ce secteur de l’Alsace perdurera. Même s »il ne faut pas non plus stigmatiser une région : une grande partie des lycéens scolarisés dans l’établissement avaient protesté contre ces actes. »

Alors que tout semble accuser les jeunes, l’un des enjeux repose sur l’assortiment du sursis aux peines qui seront prononcées. Et idéalement comprendre quel a été le déclencheur, pour éviter que de tels actes ne se reproduisent. Il s’agissait déjà de la sixième profanation du cimetière et surtout l’une des plus importante depuis environ 25 ans. L’intimité du huis clos laissera certains détails entre les quatre murs de la salle d’audience.

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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