Le lit de noces de l’Alsace avec la Lorraine est fait de cristal
Société 

Le lit de noces de l’Alsace avec la Lorraine est fait de cristal

actualisé le 25/07/2014 à 11h38

Le cristal, c'est lorrain, ça ne se discute même pas (Photo Racineur / FlickR / cc)

Le cristal, c’est lorrain, ça ne se discute même pas (Photo Racineur / FlickR / cc)

En passant par la Lorraine – 2. Alors que les débats continuent de faire rage au sujet de la maternité de Saint Nicolas et du lieu de naissance du pape Léon IX (le Vatican lui-même s’en est mêlé accordant sa bénédiction aux deux régions !), le cristal en revanche unit l’Alsace et la Lorraine et tout ça, grâce au parc naturel des Vosges du Nord.

Tel est pris qui croyait prendre. À Rue89 Strasbourg, la rédaction était intimement convaincue que l’Alsace et la Lorraine se livraient une sourde bataille pour s’approprier l’héritage du cristal. Autant le dire tout-de-go : il n’en est rien. Lorsque l’on demande à Yann Grienenberger, directeur du Centre International d’Art Verrier (CIAV) à Meisenthal, si les deux régions se disputent le cristal (avec humour, c’est important), il répond (avec humour, c’est important) : « Non, non. Le cristal, c’est lorrain, point, à la ligne. » Et continue :

« Il n’y a pas vraiment de couverture à tirer, le cristal est une histoire lorraine même s’il y a eu des aventures en Alsace et qu’il y en a d’ailleurs toujours. »

Pour comprendre, un flash-back s’impose. L’histoire du cristal est intimement liée à celle du verre, la région offre les matières premières nécessaires à l’industrie : la silice (contenue dans le sable), élément de base pour la fabrication du verre et du bois, pour le combustible. Alors que l’Angleterre découvre le cristal au plomb (le « vrai », donc) en 1676, la verrerie de Müntzthal ou plus tard, verrerie royale de Saint-Louis, est la première à avoir inventé le cristal en Europe continentale en 1781, découverte adoubée un an plus tard par l’Académie des Sciences.

1 600 salariés en 2013

Dès lors, le cristal s’installe un peu partout dans la région avec les grandes maisons comme Daum à Nancy, Baccarat à… Baccarat et bien sûr, les Cristalleries de Saint-Louis. En 2013, le pacte Lorraine recensait six entreprises et 1 600 salariés liés au cristal, activité attirant toujours plus de touristes : 37 000 visiteurs se sont donnés rendez-vous l’an dernier sur le site verrier de Meisenthal et au musée du Cristal de Saint-Louis-Lès-Bitche. Une communauté de 18 communes de la vallée de la Meurthe sont réunies depuis 2010 sous le nom de la Vallée du Cristal.

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Taille du verre pour Harcourt (Photos Baccarat)

Si le musée du cristal y est actuellement en rénovation et ce jusqu’à 2015, (pas de panique : le Pôle Bijou Galerie y dédie une section) la société Baccarat SA « première manufacture à réaliser des lustres en cristal » fait rayonner la ville à l’échelle internationale : Maisons Baccarat à Paris et Moscou, collaborations avec de grands designers ou marques notamment Philippe Starck ou Harcourt. La marque et la ville, aujourd’hui indissociables, sont devenues au fil des années symboles du luxe, du savoir-faire et du raffinement à la française. Côté Saint-Louis-Lès-Bitche, village emblématique d’une certaine tradition cristallière, c’est l’histoire qui prime. Renée Ohmann, 68 ans, passionnée de cristal aujourd’hui installée près de Strasbourg et ancienne salariée des Cristalleries Saint-Louis – son père y fut meilleur ouvrier de France – revendique clairement le village comme « sa patrie », elle rend d’ailleurs régulièrement visite à ses amies de la boutique de la Manufacture pour se tenir au courant et possède tellement de pièces qu’elle ne peut « plus les compter ». Elle raconte :

« Les Cristalleries sont très attachées aux gens du village. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’acheter un service de cristal à chaque enfant de la famille est devenu une tradition ! »

Impossible pour l’Alsace de rivaliser face à tant d’histoires et d’attachements. Et Lalique à Wingen-sur-Moder alors ?

Lalique : il aurait préféré la Lorraine

C’est la petite anecdote qui finit par achever nos prétentions alsaciennes sur le cristal. Alors que l’industrie verrière était présente sur le site du Hochberg de 1715 à 1868, René Lalique installe en 1921 son usine à Wingen-sur-Moder. Anne-Céline Desaleux, chargée de communication au musée Lalique, rapporte que l’industriel aurait préféré la Lorraine :

« René Lalique aurait voulu proposer à Meisenthal et à Saint-Louis de fabriquer pour lui, mais ils n’ont pas voulu. Il a fini par se tourner vers Wingen-sur-Moder pour sa proximité avec les voies de chemin de fer, ce qui facilitait l’acheminement des produits vers Paris, et parce que le gouvernement incitait les industriels à s’établir dans la région pour faire de l’Alsace et de la Moselle des vitrines de France. »

Salle du musée Lalique (Photo Musée Lalique)

Salle du musée Lalique (Photo Musée Lalique)

Depuis l’ouverture du musée le 1er juillet 2011, financé par un syndicat mixte composé de collectivités territoriales alsaciennes, on compte plus de 232 000 visiteurs. Si l’Alsace n’est pas reine du cristal, titre on l’a compris, réservé à la Lorraine, elle participe tout de même très clairement à son rayonnement. Les deux régions financent d’ailleurs ensemble les Étoiles Terrestres, projet visant à favoriser les échanges entre le musée Lalique, les Cristalleries de Saint-Louis et le site verrier de Meisenthal tous trois installés sur le parc naturel régional des Vosges du Nord.

Le parc des Vosges du Nord y voit clair

Au parc naturel des Vosges du Nord, on n’a pas attendu un rapprochement administratif entre les deux régions pour monter des projets culturels et collaborer. Il se murmure même que les élus d’Alsace et de Lorraine s’y rencontrent régulièrement. Pour Yann Grienenberger, directeur du CIAV, la collaboration à cheval sur la frontière régionale est naturelle :

« Le parc des Vosges du Nord est une zone d’amitié. De manière très naturelle le pays de Bitche – excroissance lorraine au cœur du territoire alsacien ou acceptation alsacienne des amis lorrains -, se sent plus appartenir au massif des Vosges. Je ne réfléchis pas en terme administratif, mais ici, on ne se sent pas étranger à l’Alsace : on allait faire nos études à Strasbourg, plus proche que Metz, par exemple. S’il est de bon ton de se faire la grimace et quelques blagues, on a clairement quelque chose à jouer dans ce rapprochement culturel. Ce parc, c’est un peu le sas de décompression pour l’acceptation. »

Alors que l’avenir du cristal reste fragile, même s’il est dynamisé par l’implication du Centre International d’Art Verrier, il est le symbole d’une amitié naissante. De là à célébrer les noces de cristal entre l’Alsace et la Lorraine… Début de réponse le 23 juillet, date du vote sur la réforme territoriale à l’Assemblée nationale.

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L'AUTEUR
Cécile Becker
Cécile Becker
Journaliste indépendante. Spécialités : nouvelles technologies, culture et société.

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