Vingt idées pour réparer l’avenue du Rhin ratée
Politique 

Vingt idées pour réparer l’avenue du Rhin ratée

La mission d’information sur l’axe le plus pollué de Strasbourg a rendu ses conclusions et liste des propositions de court et de moyen terme.

Il fut un temps où Strasbourg rêvait de se doter d’une autoroute moderne côté sud. À quelques pas du centre, la « contournante sud » aurait permis de relier l’Autobahn allemande qui déboule à Kehl, à quelques centaines de mètres de la frontière. Cette voie fluide, l’ex-RN4 (50 000 véhicules par jour en 2002), était même enjambée par l’ancien viaduc Churchill, pour ne pas perdre de temps à un carrefour.

De l’autoroute à l’avenue cauchemar

Mais le grand dessein a fait long feu. Avec les années 1990 et l’urbanisation des « Fronts de Neudorf », place à une avenue, l’avenue du Rhin. Côté sud, on construit une autre rocade et le pont Pfimlin, mais encore peu utilisés, car… non-raccordés à l’autoroute achevée de l’autre côté du fleuve. Stigmate de cette époque, les premiers bâtiments de l’avenue du Rhin à Strasbourg sont « aveugles », c’est-à-dire sans fenêtre ou presque côté route : le cinéma UGC, les archives départementales, le magasin Siehr…

En 2019, cet axe de 2×2 voies est l’un des cauchemars strasbourgeois : bien que peu d’accidents y soient recensés, elle est trop bruyante, trop polluée (dont 40% vient du trafic routier) ou inesthétique. Pourtant, tout le long de l’axe Deux-Rives, les logements et bureaux se multiplient depuis deux mandats. Et ce sont donc autant des potentiels électeurs mécontents.

Camions, trafic, manque d’alternatives… Un consensus se dégage pour dire que l’avenue du Rhin est ratée. Comment l’améliorer ? (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Une mission d’information

C’est notamment sur ce constat que s’est formée la « mission d’information » autour de l’avenue du Rhin en octobre 2018, dans le contexte post-GCO. En effet, la situation de cet axe fait écho à celle de l’A35, que l’on imagine un jour transformée en boulevard. Depuis 2012, les camions « en transit », c’est-à-dire qui ne s’arrêtent pas, sont interdits. Comme en théorie après la mise en service du Grand contournement ouest. Mais l’incapacité à faire respecter cet arrêté sur cet axe aux 45 000 véhicules par jour, où aucun contrôle ou presque n’a lieu, interroge sur l’avenir de l’A35. Et le statu-quo ne satisfait guère à Neudorf, alors que le trafic avait baissé jusqu’en 2013.

Six mois plus tard, c’est l’heure du rendu avant les vacances pour le groupe qui comprenait 19 élus de toutes les tendances politiques. En s’appuyant sur deux demi-surprises : un quart des 2 500 à 3 000 poids-lourds (autobus et cars compris) n’est pas censé rouler là. Autre apprentissage, 40% des camions qui partent du Port autonome de Strasbourg (PAS) ne sortent pas de la ville. « Il y a un travail à faire sur la logistique depuis le port », en conclut la rapporteuse, l’écologiste Françoise Schaetzel.

Selon la rapporteuse et la présidente de la mission, l’adjointe au maire Camille Gangloff (PS), les sept premières propositions (voir ci-dessous) peuvent être prises sous six mois, avant la fin du mandat. La principale est notamment d’affecter la police municipale à des contrôles « humains ». Par ailleurs, la mission préconise deux arrêtés, l’un qui étendrait le périmètre d’interdiction des camions en transit jusqu’au pont de l’Europe (où la petite zone de contrôle prendrait plus de sens) et l’autre qui interdirait tout poids-lourds entre 22h et 6h, comme sur d’autres avenues résidentielles de la capitale alsacienne.

Des propositions pour les prochains mandats

Les autres propositions sont à plus long terme, avec comme objectif final, une 2×1 voie en 2030. Elles pourraient donc s’inviter dans le débat des élections municipales. Citons par exemple l’idée de rouvrir la gare TER du Port-du-Rhin, prolonger le tram F du côté de Starlette et la Coop, végétaliser les abords, ouvrir des stations Citiz, créer une piste cyclable distante de l’avenue le long du canal et du quartier Danube ou plus périlleux, « encourager les activités économiques qui apportent une plus-value en matière d’emplois », mais qui « limitent les transports par la route ». La question de rouvrir une route à camions (ex-route EDF) le long de la forêt de la Robertsau (bientôt classée en réserve naturelle) pour accéder au Port par le Nord est la seule préconisation qui divise les participants.

Une des modifications parmi les plus significatives serait de prendre en compte la qualité de l’air dans les futurs plans locaux d’urbanisme, et que les permis de construire en dépendent. Idem pour les écoles, le cas de l’implantation de l’école Danube (Solange Fernex) ayant laissé des traces…

La Coopérative se désolidarise

Au moment de la présentation du rapport, le groupe local La Coopérative a indiqué qu’il ne partage pas les conclusions. Les 4 élus de Génération.s qui avaient pour représentant l’adjoint Jean-Baptiste Gernet estiment qu’il ne ressort du rapport que des « propositions génériques qui pourraient être appliquées à tout axe routier ». Fidèle à sa ligne de conduite, il porte une série d’attaques sur ses anciens colistiers PS (Syamak Agha Babaei et Philippe Bies) et les écologistes (Alain Jund), oubliant un peu vite que les Deux-Rives est avant tout un dossier porté par le maire Roland Ries (PS mais hors groupes) un des rares qu’il ne délègue pas à ses adjoints. « L’exposition de
plusieurs milliers de nouveaux habitants à la pollution n’était pas une fatalité », estime le groupe. Il demande une interdiction du diesel en 2025, alors qu’un report vers 2030 est envisagé et s’oppose à la réouverture d’une route à camions le long de la forêt de la Robertsau, pour accéder au port par le Nord.

En débat dès lundi

À cela s’ajoute la proposition de mettre en place une « gouvernance » de l’avenue. Concrètement, elle prendrait la forme d’un groupe avec les parties prenantes de ces mesures (Ville, Eurométropole, Port, l’État, Atmo Grand Est, habitants, etc.), suivrait les décisions et en rendrait compte tous les ans.

Le rapport et ses préconisations seront soumises au maire Roland Ries et débattues au conseil municipal de ce lundi 24 juin.

Le tram D, récemment prolongé vers l’Allemagne et imaginé comme « épine dorsale » avant la construction des logements, est déjà très utilisé, proche de la saturation aux heures de pointe. Pour Camille Gangloff (PS), cette situation appelle à repenser la suite du développement du quartier pour apaiser l’avenue du Rhin :

« Il y a un plan de mobilité au Port mais seuls 5% des employés l’utilisent, il n’y en a pas à Rhéna… Avant de poursuivre la densification du secteur, il faut un travail sur les mobilités alternatives. Le trafic baissait sur cette avenue jusqu’à 2013 et depuis a toujours augmenté. »

De quoi sûrement relancer d’âpres débats dans l’hémicycle et en dehors, jusqu’à 2020.

Les 21 propositions

Premier temps : Diminuer le trafic routier en 3 ans

1. Mieux informer sur les interdictions :

  • améliorer la signalétique et l’information, y compris dans un cadre transfrontalier (panneau à Kehl avant le Pont de l’Europe, ainsi qu’en sortie d’autoroute allemande) ;
  • demander aux opérateurs de GPS d’actualiser leurs informations à partir des nouvelles données de trajectoire, évitant l’avenue du Rhin ;
  • utiliser des panneaux à messages variables sur l’A35 pour donner les temps de parcours

    2. Rendre effective l’interdiction de transit des poids lourds

  • multiplier les contrôles humains, par la police municipale, et si possible avec la police nationale (contrôles conjoints et pluri-thématiques : interdiction de transit, application de la directive européenne, dispositif Crit’air…).
  • élargir le périmètre géographique d’interdiction du transit jusqu’à l’entrée du Pont de l’Europe ;
  • aménager des espaces permettant de contrôler en toute sécurité ;
  • saisir dès maintenant l’Etat afin d’obtenir une requalification de l’amende pour l’interdiction de transit (actuellement peu dissuasive à 22 euros),
  • lancer une expérimentation de vidéo-contrôle automatisé.

    3. Élargir l’arrêté d’interdiction de circulation à tous les poids lourds de 22h à 6h à l’avenue du Rhin

    4. Interdire les poids lourds sur l’avenue du Rhin dès le premier jour des pics de pollution

    5. Installer des radars de contrôle de vitesse

    6. Aménager pour sécuriser

  • sécuriser l’accès piéton à l’école Solange Fernex (Danube) pour la rentrée 2019 et aménager une dépose minute ;
  • améliorer la signalisation de l’accès piéton à la clinique Rhéna ;
  • améliorer certains aménagements pour piétons et cyclistes (élargir les passages piétons, sécuriser et assurer la continuité de pistes cyclables).

    7. Élargir aux quartiers du Danube, du Port du Rhin et des Deux Rives le dispositif de livraison de marchandises déjà mis en place sur la Grande Île

  • élargir le dispositif d’ores et déjà opérationnel au centre-ville en articulation avec des plateformes logistiques existantes telles que celle de la Plaine des Bouchers ainsi qu’avec le PAS ;
  • renforcer la logistique fluviale de proximité initiée dans les derniers mois ;
  • envisager un transport urbain de marchandise en utilisant le tram en nocturne ;
  • implanter sur l’avenue du Rhin le dispositif de gestion du trafic expérimenté à l’heure actuelle sur l’avenue de Colmar.

    8. Renforcer les critères de prise en compte de la qualité de l’air dans les documents cadre d’urbanisme

  • introduire des critères prescriptifs de prise en compte de la qualité de l’air dans le règlement du PLUI de la compétence de l’Eurométropole de Strasbourg (EMS) et dans les permis de construire de la compétence de la ville ;
  • développer une concertation renforcée entre PMI, services de la ville et de l’EMS, ARS pour ce qui relève des décisions concernant l’implantation de tous les lieux dévolus à la petite enfance, quelque soient leurs statuts, public ou privé ;
  • faire des mesures ponctuelles régulières des dioxydes d’azote dans les futures écoles situées à proximité de l’avenue (air intérieur)

    9. Végétaliser autant que nécessaire les abords de l’Avenue du Rhin

  • aménager autant que nécessaire des alignements végétalisés et arborisés à proximité de l’avenue ;
  • faire en sorte que les voies piétonnes et les pistes cyclables soient situées entre ces barrières vertes et les bâtiments.

    10. Renforcer les transports collectifs en optimisant le tram D et en ouvrant la gare du Port du Rhin

  • optimiser les trams de la ligne D : augmenter la capacité des trams de la ligne D et les prolonger tous jusqu’à Kehl ; mieux intégrer de la ville de Kehl au réseau CTS et acheter une nouvelle rame en co-financement avec Kehl ;
  • adapter les lignes de bus 2, 14 et 27 notamment pour que le Port soit mieux desservi ;
  • réouvrir la gare du Port du Rhin, prévue dans le Plan local d’urbanisme et assurer une continuité ferroviaire jusqu’à Kehl ainsi qu’un cadencement ;
  • renforcer la concertation avec la SNCF afin de faciliter la multimodalité.

    11. Lutter contre l’auto-solisme, développer les mobilités actives et les nouvelles mobilités

  • finaliser l’aménagement d’une piste cyclable le long de l’eau alternative à celle le long de l’avenue du Rhin ;
  • installer davantage d’arceaux à vélos pour les résidents et les visiteurs ;
  • mettre en place des voitures Citiz sur le secteur Port et Rives du Rhin et à proximité des parkings silo des secteurs Starlette et Coop ;
  • installer rapidement un dispositif de recharge pour les voitures à électricité ;
  • encourager et accompagner toutes les entreprises à élaborer des plans de mobilité ;
  • étudier la possibilité de réserver une voie aux autosolistes, comprenant des dispositifs désincitatifs.

    12. Informer et accompagner aux mobilités alternatives

  • lancer des campagnes de communication et identifier des « ambassadeurs de la mobilité » sur l’ensemble de la chaîne, depuis les services de la collectivité jusqu’aux futurs occupants du quartier, en passant par tous les acteurs de l’urbanisme et y associer les associations de résidents
  • faire des écoles du quartier des sites pilotes « école sans moteur » limitant l’accompagnement des enfants en voiture jusqu’à devant les classes, moteur allumé.

    13. Lancer une étude prévisionnelle sur l’impact de la réduction du trafic sur la qualité de l’air

  • lancer une étude précisant les moyens à déployer notamment en termes de restriction des flux de véhicules pour que la qualité de l’air à proximité de l’avenue soit conforme aux normes OMS.

Deuxième temps : Réduire la circulation pour que la qualité de l’air soit conforme aux normes de l’Organisation mondiale de la Santé d’ici 2025

14. Limiter la circulation aux véhicules à moindre émission

  • accélérer l’élargissement de la ZFE et prévoir une sortie des véhicules à motorisation diesel dès 2025 sur l’avenue du Rhin ;
  • prévoir des mesures d’accompagnement et d’aides en direction des populations les plus modestes ne pouvant changer de véhicules ;
  • soutenir la mise en place d’une taxe poids lourds.

    15. Encourager les activités économiques qui apportent une plus-value en matière d’emplois et qui limitent les transports par route

  • s’assurer que le nouveau contrat de développement entre l’EMS, la Ville et le PAS en cours d’élaboration intègre les objectifs de diminution du trafic portés par la mission ;
  • privilégier le développement d’activités génératrices d’emplois qui limitent le transport par la route.

    16. Privilégier d’autres accès au Port, dont l’accès sud, et renvoyer la circulation vers d’autres jalonnements

  • privilégier l’accès sud en effectuant les travaux nécessaires pour faciliter son utilisation ;
  • développer une coopération transfrontalière plus étroite concernant le trafic poids lourds et l’accès après le pont Pfimlin ;
  • prévoir un deuxième accès au Port ? la mission est partagée, certains de ses membres y étant opposés alors que d’autres  pourraient l’envisager si besoin, après la mise en place des autres préconisations et tenant compte du contexte environnemental.

    17. Accélérer la mise en place du schéma de déplacement urbain

  • étudier rapidement une meilleure régulation du réseau de tram pour soulager la quais-saturation du tram D ;
  • prolonger la ligne F du tram dans la même optique.

Troisième temps : faire de l’avenue du Rhin un axe apaisé d’ici 2030

18. Interdire la circulation des poids lourds

  • prendre un arrêté d’interdiction de la circulation des poids lourds (tonnage à définir).

    19. Passer de 2×2 voies à un boulevard à deux voies

  • supprimer deux voies sur l’avenue ;
  • laisser plus de place aux cheminements piétons et cyclables et aux transports en commun/nouveaux modes de déplacements.

    20. Végétaliser l’avenue

  • investir l’espace libéré sur l’avenue par de « la nature en ville » ou d’autres formes urbaines.

Bonus : quand Strasbourg vantait son contournement sud !

Où l’on évoquait une deuxième phase vers l’Allemagne…
L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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