Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Un immeuble insalubre de Joseph Benamran devant la justice administrative

Un immeuble insalubre de Joseph Benamran devant la justice administrative

En 2019, la préfecture du Bas-Rhin a pris un arrêté d’insalubrité concernant un immeuble de deux logements situé rue de Mulhouse, dans le quartier de Neudorf, et appartenant à Joseph Benamran. Le multi-propriétaire strasbourgeois avait fait l’objet d’une mise en demeure pour réaliser des travaux. Devant le tribunal administratif, Joseph Benamran conteste la décision et estime avoir fait les travaux nécessaires.

À la tête d’un vaste empire immobilier familial, le propriétaire strasbourgeois Joseph Benamran a été épinglé à plusieurs reprises dans les médias (les enquêtes de Rue89 Strasbourg à lire ici) et sur les réseaux sociaux pour le caractère insalubre de ses logements. Ce mardi 18 janvier, le tribunal administratif de Strasbourg s’est penché sur l’une de ces affaires.

En décembre 2019, un arrêté préfectoral a déclaré un immeuble de la SCI Foncière Benamran, situé au 40 rue de Mulhouse, en situation « d’insalubrité remédiable ». En raison d’un volume de chauffage insuffisant, les services de l’État demandaient à la société immobilière de réaliser des travaux en urgence. Le propriétaire devait ensuite transmettre une attestation d’entretien de la chaudière et de ramonage des conduits. La hauteur des pièces devait également être diminuée pour « chauffer de manière plus économique ».

Des travaux réalisés, mais incomplets 

C’est sur ce point que l’avocat de la SCI Foncière Benamran a contesté l’arrêté préfectoral auprès du tribunal administratif le 5 février 2020. Face au silence de la préfecture du Bas-Rhin, qui signifie le rejet de la demande, Me Fabrice Jehel a initié un recours gracieux devant le juge administratif.

En audience, l’avocat de la SCI Foncière Benamamran assure que « plusieurs types de travaux ont été effectués » par son client, comme le nettoyage ou le ramonage de l’immeuble, pendant le délai de quatre jours imposé par la préfecture. En revanche, il estime que le propriétaire « n’a pas eu le temps nécessaire pour être en conformité avec la mise en demeure ». L’arrêté préfectoral de décembre 2019 mentionne notamment l’obligation d’abaisser la hauteur du plafond pour améliorer la performance énergétique du bâtiment. « Il n’est pas possible de mener ce type de travaux dans un délai aussi court », défend l’avocat.

La façade du 40 rue de Mulhouse Photo : Google Maps

Le rapporteur public, dont l’avis juridique est souvent suivi par les juges, a proposé l’annulation partielle de l’arrêté concernant l’abaissement du plafond des appartements. Mais le magistrat a aussi fait état de plusieurs problématiques liées aux logements, comme « l’absence de fenêtre dans le salon, qui prive l’appartement de lumière naturelle » ou la présence de moisissures dans tout l’immeuble. Il également émis des doutes concernant la gestion des travaux, qui n’avaient pas été portés à la connaissance des services de l’État. Aucun représentant de la préfecture n’était présent à l’audience.

La présence d’une locataire remis en cause

La présence d’un locataire en 2019 dans l’un des deux appartements a également occupé une partie importante du débat. Le « risque pour la santé ou la sécurité physique des personnes » permet de qualifier un logement comme insalubre, comme l’a relevé le rapporteur public. Il affirme qu’un locataire était présent dans l’un des logements.

L’avocat de la SCI Benamram rétorque qu’il s’agit, selon lui d’une « erreur d’appréciation, car le locataire était en congé jusqu’au mois de janvier 2020. L’occupation n’était donc pas licite ». Une proposition de relogement aurait été refusée par le locataire selon l’avocat de la SCI Benamram.

La décision du tribunal administratif est attendue le 1er février. 

À la Meinau, une centaine de sans-abris squattent un bâtiment en instance de démolition

À la Meinau, une centaine de sans-abris squattent un bâtiment en instance de démolition

Depuis décembre, des familles, des couples et des personnes isolées ont peu à peu investi un immeuble rue de Bourgogne. Le site, qui appartient à la société immobilière IN’LI Grand Est, devait être démoli. Reportage.

Elene accueille dans son salon, avec du thé chaud. Difficile de se rendre compte que son appartement fait partie d’un squat. Elle habite ici, avec ses trois enfants et sa mère, depuis le 25 décembre 2021. Sur la façade de ce vieux bloc de la Meinau s’alignent les entrées du 23, du 25 et du 27 rue de Bourgogne. Devant le parvis, un permis de travaux indique : « Démolition d’un immeuble de 54 logements », pour IN’LI Grand Est. Contactée, la société immobilière confirme être propriétaire des lieux, mais ne souhaite pas donner plus d’informations.

L’immeuble compte 9 étages. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Nino, Salomé et Sopio vivent ici également. Tour à tour, ces mères de famille racontent leurs difficultés à trouver un toit. « Quand on appelle le 115 (le numéro de l’hébergement d’urgence), il n’y a jamais de solution », constatent-elles. Nino, dans un français parfait, explique que le lieu est squatté depuis décembre :

« Petit à petit, une centaine de personnes sont arrivées. Nous sommes presque tous géorgiens. Il y a deux familles arméniennes aussi. Beaucoup d’entre nous vivaient dehors avant. Moi, j’étais cinq mois dans ma voiture avec mes deux enfants avant d’arriver ici mi-décembre. »

Salomé, à gauche, Nino, à droite, et Elene, derrière, dormiraient dans la rue avec leurs enfants si elles ne squattaient pas cet immeuble rue de Bourgogne. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Des appartements qui semblent habitables

Hillary, coordinatrice de la mission mobile de Médecins du monde, s’est rendue sur place à deux reprises, les 6 et 13 janvier :

« Nous avons rencontré 68 personnes dont 18 mineurs, des familles, des personnes isolées et des couples. Tous les habitants n’étaient pas là quand nous sommes passés. Sur les 27 appartements dans lesquels nous sommes rentrés, nous avons constaté des moisissures et de l’humidité dans deux d’entre eux. Nous n’avons pas fait d’étude approfondie, mais les 25 autres semblaient en bon état. »

La plus jeune fille d’Elene, Anastasia, n’a pas encore fêté son premier anniversaire. La petite dort dans une chambre voisine. Sesili, l’ainée, est scolarisée au collège Martin Schongauer, à Ostwald. Cette dernière assure : « On est bien mieux ici qu’à Hoenheim ! » Sa mère précise :

« Avec la pandémie, nous avons été logés dans un hôtel à Hoenheim. Fin décembre, on nous a dit que c’était fini, que nous devions partir. Nous n’avions pas de solution. Alors nous nous sommes installés dans cet appartement, parce que des amis vivaient déjà là et nous on dit de venir. »

« Qu’est-ce qui pose problème si on reste dedans ? »

D’après Nino, ce sont des habitants du quartier qui ont dit aux premiers squatteurs de l’immeuble qu’il était vide. Puis le mot est passé dans la rue. Koba, un homme qui habite au-dessus, entre dans la pièce et s’assoit sur un fauteuil, le sourire aux lèvres. Salomé commente : « Forcément, on se connait bien maintenant, on est voisins. » Elle reste pensive quelques secondes et ajoute :

« L’immeuble ne sert à rien. Qu’est-ce qui pose problème si on reste dedans ? La vie dehors traumatise les enfants et leur cause des problèmes de santé. »

Pour l’instant, l’électricité et l’eau fonctionnent. Les couloirs sont globalement propres et en bon état. Dehors, des sacs commencent à s’entasser autour des poubelles. La collecte des déchets n’est pas encore bien organisée.

Interrogée, la Ville dit ne pas être « engagée sur ce dossier pour l’instant ». D’après les habitants rencontrés, la police est déjà venue à deux reprises. « Ils ont toqué aux portes et ont posé des questions. On est beaucoup à avoir très peur d’être expulsés », témoigne Nino.

Une occasion pour la Ville de porter un projet d’habitat intercalaire ?

Hillary, de Médecins du monde, souligne que même si l’immeuble est en bon état, les conditions de vie en squat restent précaires :

« Avec Strasbourg Action Solidarité et les Vélos du Cœur, nous suivons ces personnes. Elles ont un toit, c’est bien, mais la peur de l’expulsion crée des incertitudes. C’est difficile à vivre. L’idéal serait que l’on intervienne aussi avec des partenaires institutionnels pour assurer l’accompagnement social. »

Justement, la mairie prône l’hébergement intercalaire : l’utilisation de bâtiments vides pour loger des personnes avant qu’ils soient réutilisés pour d’autres fonctions. Va t-elle se saisir de cette opportunité ? Il faudra aussi obtenir l’accord d’IN’LI Grand Est, propriétaire des lieux.

Le vertige du robot vient hanter le Maillon

Le vertige du robot vient hanter le Maillon

Le robot fascine autant qu’il dérange. Copie imparfaite du corps humain, être aux capacités multiples, il demeure cependant simple objet. Mais est-ce encore le cas à l’heure des intelligences artificielles et des progrès fulgurants que connait la robotique ? Du 20 janvier au 5 février, le théâtre du Maillon propose de plonger dans l’étrange corridor, entre l’humain et la machine, avec Paranoid Androids – des robots et des hommes.

Les robots exercent une grande fascination sur l’imagination. Bien avant l’arrivée des androïdes cybernétiques, les golems de glaise apportaient à leurs constructeur un frisson singulier. Il y a quelque chose de la transgression divine dans cet acte : la création d’un être à figure humaine. Aujourd’hui que la technologie est intégrée comme un élément fonctionnel de nos vies, un prolongement même de nos membres et de notre esprit, que sont les robots ? Des outils, des possessions, ou déjà quelque chose de plus ? C’est sur cette troublante interrogation que germent les spectacles proposés au Maillon.

La machine au visage humain

Sur la scène, un homme en polo noir est assis. Décontracté, il a croisé ses jambes l’une sur l’autre et tient près de lui un ordinateur portable. Mais derrière une légère calvitie, son crâne est ouvert, fendu, dévoilant un ensemble de composés mécaniques chromés. Si la face de cet être ressemble fortement à l’écrivain allemand Thomas Melle, tout l’arrière est une machine. Conçu par le collectif théâtral Rimini Protokoll, l’étrange écorché nous invite à écouter sa leçon.

La Vallée de l’étrange est le titre de ce spectacle pour le moins déroutant. C’est aussi le nom d’un concept développé par le roboticien japonais Masahiro Mori. Ce vertige angoissant survient lorsqu’une représentation humaine ressemble fortement à un corps réel, sans toutefois l’égaler. Les quelques imperfections qui demeurent sont alors grossies et apparaissent comme monstrueuses. C’est pour cela que les poupées font plus facilement peur que les ours en peluche.

Le robot de cette « uncanny valley » est d’autant plus troublant qu’il est la reproduction d’un véritable humain, l’écrivain Thomas Melle. Photo : de Gabriela Neeb

Que ressent-on face à un robot à figure humaine ?

Le spectacle n’a même pas besoin du texte pour poser son principal enjeu : que ressent-on face à un robot à figure humaine ? Peur, empathie, colère, affection, répulsion… C’est un mélange de sentiments qui secoue l’esprit face à cette étrange altérité. Ce sujet sera développé par les créateurs du spectacle lors d’une conférence.

Le robot est là installé à la place de l’auteur. Il a pris sa voix. Il l’a comme déjà remplacé, et pourtant c’est bien l’homme qui est derrière. Cette étrange cohabitation entre la chair et le silicone force le spectateur à s’interroger sur son propre rapport à lui-même. Car, à force de similitude, la part qui distingue l’humain et la machine semble dangereusement s’amincir.

Une pharmacienne en métal et ses psychotropes

Face au personnage de Happiness l’hésitation est moindre. Cette créature n’est pas humaine. Cependant, son visage de peau synthétique, ses yeux noirs, ses expressions faciales rejoignent les nôtres. Dans un cube de béton, cette jeune pharmacienne en métal explique tout le bien que procurent les psychotropes alignés derrière elle. Le médicament apparait subitement comme un prolongement de l’usager. Tout comme une prothèse, l’antidépresseur vient soutenir une défaillance du corps naturel. Comme un exosquelette, la drogue permet de travailler plus longtemps, d’aller plus vite.

Par sa seule présence dans la petite pharmacie, le robot questionne ces limites. Avec l’intégration de la technologie à nos quotidiens, au point qu’elle soit devenue indispensable pour beaucoup, qu’est-ce qui nous distingue encore du robot ? En regardant cette androïde, le spectateur se rencontre. C’est là un thème récurrent du robot : plus qu’un autre de synthèse, c’est une projection, un reflet de l’humanité où celle-ci se contemple.

Dans l’inquiétante officine de « Happiness », la technologie présente un visage humain terrifiant, car vissé à même le métal. Photo : de Willem Popelier

En route vers l’hybridation

Un immense tube de plexiglas sur l’obscur plateau vient poser un renversement. Dans cette éprouvette colossale, remplie de volutes opaques, une main humaine apparait. Un corps flotte, se tord, se meut. C’est à l’intérieur de ce Tank que Doris Uhlich fait de son être une machine de viande. Sur une musique électronique, l’organisme se modifie, nu et exposé, avec la même froideur que s’il était mort. Voilà un corps manifestement humain qui cesse alors de se comporter comme tel, et adopte les mouvements de l’artificiel.

C’est un élément récurrent dans les laboratoires de savants fous. Mais voir l’un de ces tanks pour de bon ne laisse pas indifférent. Photo : de Ilner Katja

Cette idée que l’humain a besoin du robot pour atteindre un autre niveau n’est pas nouvelle. Elle traverse le concept même de technologie. Mais là où les outils et machineries habituelles sont des éléments bien distincts des hommes, la robotique fait intervenir le technique directement dans le corps. Avec Ce que nous pourrions être, les artistes roboticiens viennent s’interroger sur les possibilités d’une artificialisation et sur l’importance de conserver l’humain.

Devenir machine ou s’appuyer sur le robot

Au-delà de mettre des machines dans le corps, le corps lui-même peut être une machine et en absorber les principes. C’est une expérimentation que le spectateur est invité à faire avec l’atelier-labo En contact. Le chorégraphe Éric Minh Cuong Castaing convie les membres de cet atelier à explorer d’autres formes de contact. Il creuse l’interaction avec les technologies qui se superposent à notre perception du réel. Dans la même veine, l’atelier jeune Deviens un robot propose une approche ludique des gestes mécaniques.

Le post-humanisme envisagea cette solution. L’hybridation apporte une consolation à la faiblesse des corps, qui seraient comme des freins et des poids. L’esprit se trouve limité par la maladie, la fatigue, le vieillissement. Le corps du robot apparait à ce titre bien plus enviable. Les robots et les intelligences artificielles se développent d’ailleurs en milieu hospitalier. Elles appuient le corps médical et le corps en souffrance. Les enjeux de ces avancées sont discutées dans Soignant·e, soigné·e et robot avec de nombreux spécialistes.

La guerre des machines aura-t-elle lieu ?

Même si les robots nous aident, soignent nos corps ou préparent notre café, il reste une méfiance. Si la science-fiction nous a bien appris quelque chose, c’est que les intelligences artificielles se développent pour nous détruire. L’homme contre la machine, c’est une guerre symbolique dont le fantôme est tenace. Des films comme Blade runner, projeté durant ce temps fort, ont forgé notre imaginaire sur la question.

Et le sujet est pressant. Notre cohabitation se fait de plus en plus intense. Il faudra peut-être bientôt régler des problèmes domestiques transhumanistes et négocier avec la machine. C’est le postulat que pose Contes et Légendes de Joël Pommerat. Un futur proche, où des humains côtoient des androïdes à leur image. La succession des scènes pose doucement une zone de flou. Les normes sociales, les devoirs imposés par la loi et le groupe tendent à se rapprocher de la programmation qui anime les corps de métal. L’affrontement confine ici au tâtonnement, de la part d’êtres en construction qui hésitent sur la marche à suivre.

Dans le paysage de « Contes et légendes » l’intégration des robots à la vie quotidienne semble aussi compliquée que les interactions sociales traditionnelles. Photo : d’Elisabeth Carecchio

Les machines dissidentes de Man Strikes Back

C’est une collaboration plus spectaculaire à laquelle se livre Man Strikes Back. Le jongleur Stijn Grupping et le percussionniste Frederik Meulyzer entament une drôle de danse avec cinq boites animées. Elles assistent le jongleur dans ses numéros, créant avec lui d’improbables trajectoires de balles. Mais elles se montrent soudain remuantes, presque dissidentes. Elles bougent, dirigent, renversent le rapport de force. C’est le jongleur qui semble alors suivre leurs directives, et la musique obéit à ce nouvel ordre. La belle symbiose fait place à une inquiétante lutte. Le robot permet des prouesses qui dépassent l’humain solitaire, mais à quel prix, et à quel risque ? Pour prendre la pleine mesure des possibilités d’évolution de ces machines, une conférence organisée par le sociologue Dirk Baecker pose la question de l’intelligence. Quelles sont les différences entre l’esprit humain et l’intelligence artificielle, et quelles sont ses possibilités, et ses freins ?

Jongler avec les robots peut donner lieu à quelques surprises. Photo : de Karolina Maruszak

La robotique a si bien infusée dans notre quotidien qu’elle n’est plus tellement conscientisée. Ces techniques se sont intégrées à la norme, et le robot s’est déjà en partie fondu dans l’humain. Les spectacles, performances et conférences proposées par Paranoid Androids – des robots et des hommes permettent de remettre cette question en perspective. Quel est notre réel rapport à la machine ? Et surtout, quelles sont nos ambitions, nos souhaits et nos craintes vis-à-vis du futur ? Pour l’heure, ce sont toujours les humains qui fabriquent les robots, et poser une réflexion sur leur devenir est la seule variable dans l’équation de leur développement.

#robotisation

À l’hôpital, le Covid pourrait être traité comme une maladie courante, selon le chef de pôle Yves Hansmann

À l’hôpital, le Covid pourrait être traité comme une maladie courante, selon le chef de pôle Yves Hansmann

Face au pic de transmission du variant Omicron, moins virulent et plus contagieux, l’infectiologue strasbourgeois Yves Hansmann estime que la stratégie sanitaire pourrait devenir moins contraignante, à l’hôpital comme ailleurs. Seule inconnue, de taille : la nature des prochains variants…

« Le virus dicte sa loi. » C’est l’une des rares phrases que l’infectiologue Yves Hansmann prononce avec certitude. Le chef de pôle aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg (HUS) préfère rester prudent : « L’hôpital reste en grande difficultés. Il va falloir rester très vigilant dans les semaines à venir. » Dans la matinée du lundi 17 janvier, l’hôpital public strasbourgeois accueillait 165 patients Covid pour hospitalisation et 38 patients positifs au coronavirus en réanimation. Une situation similaire à la « deuxième vague », en novembre 2020. « La pression a un peu diminué au niveau de la réanimation. Ca faisait un mois qu’on était à cinquante patients en moyenne », commente le médecin, avant de continuer : « Mais au niveau des besoins en hospitalisations, ça continue d’augmenter de semaines en semaines. »

Yves Hansmann chef du service des maladies infectieuses.Photo : LC / Rue89 Strasbourg

La fin des services dédiés au covid ?

Cette situation hospitalière donne à voir les principales caractéristiques du variant Omicron : plus contagieux mais surtout moins virulent que le variant Delta. C’est ainsi qu’Omicron occasionne progressivement un changement d’organisation de l’hôpital public strasbourgeois face au Covid. D’autant que le pic de contamination atteint à la mi-janvier augure encore d’une à deux semaines de hausse des hospitalisations, en raison du décalage entre les infections et le développement de formes graves, qui nécessitent une prise en charge à l’hôpital. .

Le chef de pôle maladies infectieuses détaille :

« On peut difficilement continuer de dédier des services entiers à la prise en charge du coronavirus, car ça limite le nombre de places pour prendre en charges d’autres patients. Donc nous hospitalisons de plus en plus de personnes atteintes du covid dans des services non-dédiés. Cela nous permet aussi de mieux partager l’effort sur l’ensemble de l’équipe médicale et soignante. »

Pour Yves Hansmann, le variant Omicron occasionne une nouvelle situation épidémique :

« On est dans une phase de transition épidémique. Si le virus circule plus et qu’il est moins virulent, la stratégie de dépistage pourrait être moins systémique. Aujourd’hui, on est encore dans une stratégie où toutes les personnes avec des symptômes ou cas-contact se testent. Mais si le virus circule de manière non-maîtrisée, on pourrait laisser filer et dépister uniquement les personnes les plus à risque. »

La possibilité d’une gestion comme « la grippe »

« On a eu de la chance avec le variant Omicron », glisse le médecin aux HUS. « Si la même vague avait eu lieu avec le variant Delta, la pression aurait été insupportable pour l’hôpital », explique Yves Hansmann. Et l’infectiologue d’envisager le passage d’une pandémie à une endémie. Explications :

« Une pandémie, c’est une épidémie mondiale dans un temps limité. Si l’infection persiste avec un taux d’incidence stable sur le long-terme, sans explosion des contaminations, on se retrouve face à une endémie. L’exemple classique est celui de la grippe. On espérait se débarrasser du virus, mais c’est utopique. On va apprendre à vivre avec. »

Après avoir semé l’espoir d’une amélioration, l’infectiologue redouble de prudence : « L’endémie reste une hypothèse. On ne peut pas dire que l’on fait face à une endémie actuellement, car on ne connait pas les futurs mutants du Covid… »

Incertitudes liées au variant et à l’hôpital

Et au-delà du futur du virus, celui de l’hôpital n’est pas rassurant. Chaque vendredi depuis le mois de décembre 2021, des centaines de soignants observent une minute de silence « pour la mort annoncée de l’hôpital public ». Les HUS ont à la fois du mal à recruter des infirmières et des aides-soignantes. Mais l’établissement hospitalier, toujours en « Plan blanc », peine aussi à retenir ses salariés, épuisés par la pandémie, le sous-effectif et les rappels sur journée de repos ou de congés pour remplacer un collègue malade. Vendredi 14 janvier, le taux d’absentéisme au sein des HUS était de 16%. « C’est un taux exceptionnel », commente le secrétaire du syndicat Force ouvrière Christian Prud’homme, « en général, ce taux oscille entre 8 et 10%. »

Si les caractéristiques du variant Omicron donnent un peu d’optimisme au professeur Hansmann, le chef de pôle reste prudent au vu de la situation des HUS : « Pour l’instant, on ne voit toujours pas comment l’hôpital arrivera à fonctionner sereinement dans les prochains mois. »

En Alsace, l’hiver doux ajoute une saison d’agriculture

En Alsace, l’hiver doux ajoute une saison d’agriculture

La chaleur hivernale entre décembre et janvier est venue perturber les activités agricoles, comme le maraîchage et l’apiculture. De plus en plus récurrent avec le réchauffement climatique, ce phénomène contraint les exploitants à s’adapter à de nouveaux cycles. 

« Une rigueur hivernale, avec une constance des températures froides, serait la bienvenue. Mais c’est la météo qui dicte nos lois quand on est agriculteur », pose Jean-François Vierling, maraîcher à Schnersheim. Avec des températures bien au dessus des normales de saison, le mois de décembre a été doux en Alsace, notamment durant la période des fêtes : « Entre le 27 et le 31 décembre, les écarts à la normale de saison étaient de +10 degrés. C’est plutôt remarquable. La température la plus élevée observée au cours d’une journée a atteint 15,9 degrés le 30 décembre », rapporte le météorologue d’Atmo-Risk, Christophe Mertz, qui a analysé les données de la station Strasbourg-Entzheim. Il détaille :

« S’il y a une explication météorologique, qui est la présence d’un anticyclone en provenance d’Afrique du Nord, il y a aussi une explication à tendance structurelle : le dérèglement climatique. Ces épisodes d’hivers doux se sont accentués et deviennent répétitifs. »

Les normales de saison sont des références climatiques calculées sur 30 ans et mises à jour toutes les décennies. En décembre, les écarts avec les normales étaient le plus souvent positives, avec une forte augmentation à partir du 24 décembre. Photo : Graphique Infoclimat

Le manque de constance dans les basses températures peut provoquer un bourgeonnement précoce des plantes. Le conseiller maraîchage de la Chambre d’agriculture d’Alsace, Sébastien Fuchs, précise :

« Les cultures ont un “zéro de végétation”, c’est-à-dire une température en dessous de laquelle le développement se stoppe. Pour le maïs, par exemple, ce seuil se situe à 6 degrés. En général, la végétation a besoin d’une certaine somme de températures pour arriver à maturité. Cette somme oscille autour de 1 500 degrés pour que le maïs atteigne son développement total. Ainsi, des températures hautes pendant l’hiver permettent un développement plus rapide des plantes. Elles peuvent pousser très localement, sur certaines parcelles, au détriment d’autres. Les agriculteurs sont obligés de prendre cela en compte et décaler leurs travaux selon les températures enregistrées sur ces parcelles. »

Un signal de printemps envoyé trop tôt

Dans les fermes du Bas-Rhin, les maraîchers trouvent avantages et inconvénients à ces hautes températures. Le bourgeonnement précoce peut offrir de bonnes récoltes comme le détaille Vincent Moschler, maraîcher depuis 1990 :

« On a eu beaucoup d’épinards, qui se consomment plutôt bien cette saison. C’était prévu pour le début d’année mais on en a déjà depuis mi-novembre. »

Mais son exploitation de 47 hectares à Innenheim a également subi l’arrivée de « mauvaises herbes », dont la germination est intervenue dès le mois de décembre. Avec le beau temps et des températures exceptionnellement douces, la phase de dormance des graines est levée et l’apparition des plantes adventices, c’est-à-dire qui poussent facilement sans avoir été plantées, est prématurée. 

Les températures constatées peuvent envoyer le signal aux plantes de sortir de leur période d’hibernation, mais elles risquent d’être détruites par le gel peu de temps après le bourgeonnement. Vincent Moschler appréhende :

« Tout va bien quand le gel arrive en février, car il permet de préparer l’ameublissement du sol en détruisant les mottes de terre compactes. Quand le gel arrive en avril, c’est embêtant. Les légumes, comme les salades sont déjà sortis et peuvent être altérés ».

Ces épisodes de gel tardif, comme celui qui a ravagé plusieurs vignobles français en avril 2021, se sont nettement renforcés avec le réchauffement climatique. Selon les calculs des scientifiques du World weather attribution (un programme d’étude sur les effets possibles du changement climatique), la probabilité d’incidence d’un gel dans une période de démarrage végétatif augmente de 40% avec une hausse des températures de 2°C.

Le risque de voir davantage de parasites

À Schnersheim, Jean-François Vierling exploite 70 hectares en cultures « traditionnelles », à l’instar du blé. La semence a été plus tardive en raison du planning de récolte lié à la Politique agricole commune, mais grâce à la météo, son blé automnal a bien poussé. Il reste cependant vigilant quant à la prolifération de parasites :

« Quand vous avez des hivers aussi doux, les larves des insectes ne sont pas suffisamment détruites. Après l’éclosion, on peut avoir une invasion de parasites. Pour ma part, je ne vais pas augmenter les traitements phytosanitaires. Je pense que la nature est bien faite et que des prédateurs s’en occuperont. »

À la ferme Vierling, les températures hautes ont permis un développement précoce du blé. Photo : Jean-François Vierling / doc remis

À la périphérie de Reichstett, entre un vaste champ et un terrain de football abandonné, se trouve la ferme apicultrice Gross Berger et ses 600 ruches. Ce mercredi matin de début janvier, les abeilles ne veulent pas se frotter aux températures extérieures. Une aubaine pour Joël Gross, l’un des deux associés de l’entreprise, préoccupé par l’activité de ses abeilles lorsque les températures hivernales se radoucissent :

« Le souci c’est qu’elles sortent pour se dégourdir quand les températures sont supérieures à 10 degrés. Alors un jour ça va, mais après c’est plus compliqué, car elles dépensent trop d’énergie et mangent plus. Il faut être attentif et les nourrir davantage avec du sirop ou de l’eau sucrée. »

Suractivité des abeilles d’hiver

Les abeilles d’hiver, qui naissent après l’été et jusqu’en novembre, assurent la pérennité de la ruche et accompagnent les premières générations d’abeilles du printemps. Une fois leur succession assurée, elles se permettent de mourir. Mais entre les dépenses énergétiques inutiles et la surconsommation, le stock de nourriture pour l’hibernation peut diminuer très rapidement et ainsi compromettre leur survie hivernale selon Joël Gross :

« L’absence de ces abeilles peut provoquer la mort de la colonie au moment du bourgeonnement, car il n’y en plus assez pour chauffer la grappe d’abeilles. Ça peut représenter des pertes financières étant donné qu’une colonie coûte entre 150 et 180 euros à maintenir. » 

Lors des hivers plus doux, Joël Gross reste attentif à la chaleur produite par la grappe d’abeilles. Photo : DW / Rue89 Strasbourg

Une période hivernale douce peut également déclencher la ponte des reines et ainsi bonder le rucher de larves. Ce phénomène présente un risque sanitaire, puisqu’il accroît la prolifération du varroa, un parasite de l’abeille qui se reproduit dans le couvain des ruches. Son développement est rapide et peut amener à paralyser les ruches en mangeant les larves et en s’accrochant sur les abeilles

« Il y a des produits qui tuent le varroa, mais il faut les utiliser de manière raisonnée. Je suis contraint de trouver des lieux d’hivernages beaucoup plus adéquats, à l’abri du vent et du soleil pour les protéger. » 

Pour l’heure, l’apiculteur parvient à s’adapter, mais la récurrence de ces épisodes l’inquiète, ils pourraient avoir « de lourdes conséquences sur ses activités, » dit-il pudiquement.

À l’école du travail social, « la direction impose un climat de terreur »

À l’école du travail social, « la direction impose un climat de terreur »

De juillet à décembre 2021, cinq salariés de l’École supérieure de l’intervention sociale ont été virés. Selon la CGT, ces licenciements sont liés à une volonté de faire taire les oppositions à la direction. Pour d’anciens représentants des salariés, ces départs s’inscrivent dans les méthodes brutales de management au sein de l’institut.

« Nous avons subi une épuration », estime Nicolas (prénom modifié), ancien responsable de filière à l’École Supérieure européenne de l’intervention sociale (ESEIS) de Strasbourg. Il était aussi membre élu du Comité social et économique (CSE) pour la CFDT. Il fait partie des quatre formateurs virés en juillet 2021 pour « inaptitude à son environnement de travail ». La direction a indiqué que l’absence de ses trois collègues, qui étaient en burn-out depuis plusieurs mois, perturbait l’école. Nicolas analyse :

« C’est surtout parce qu’on était en désaccord avec les dirigeants. Nous dénonçons des problèmes organisationnels de l’école depuis 2018. Toutes nos alertes et nos propositions d’amélioration sont restées sans réponse. »

Rue89 Strasbourg a recueilli les témoignages de huit salariés et ex-employés de l’école. De peur des représailles de la direction, d’autres membres du personnel ont refusé de témoigner pour cet article, même anonymement. « Ils nous poursuivront jusqu’au tribunal s’ils en trouvent le moyen », « Si je suis identifié, le licenciement est certain », nous a-t-on dit. Même les actuels délégués syndicaux de la CGT et de la CFDT, pourtant protégés contre ce risque, ont décliné nos demandes d’interviews, mais nous avons pu échanger avec deux anciens membres du CSE, dont Nicolas. Au total, depuis 2018, nos sources identifient 18 départs de formateurs, responsables de filières et secrétaires de formation : cinq licenciements, quatre démissions, cinq non renouvellements de contrats et quatre ruptures conventionnelles.

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Au TNS se joue le spectacle-machine de toutes les fractures

Au TNS se joue le spectacle-machine de toutes les fractures

Le metteur en scène et auteur Lazare présente, jusqu’au 22 janvier, le premier spectacle de 2022 du Théâtre National de Strasbourg. Cœur instamment dénudé se réapproprie le mythe de Psyché, jeune mortelle aimée de Cupidon. Le récit sert de squelette à une impressionnante démonstration scénique, aux accents discordants et à l’ambition mordante.

Sur un plateau éclaté, des chaises en formica côtoient une statue de cerf râpée. Un amoncellement de planches et de poutres évoque un radeau alangui sur des rochers après la tempête. L’immense rideau rouge, celui du théâtre ou d’un olympe décadent, couvre une partie de la scène. C’est le décor d’un spectacle qui ne suit aucune convenance, pas de schéma qui lui pré-existerait. Le théâtre de Lazare est un théâtre très personnel : l’auteur et metteur en scène sait injecter dans ses créations assez de substance personnelle (la sienne et celle de toute son équipe) pour que le résultat soit réfractaire à toute catégorisation. Le mythe qui lui sert de prétexte initial éclate bientôt en une fresque débordante d’énergie et de joie.

Aux origines du mythe, la première étincelle de l’incendie

L’histoire est celle de Psyché, une jeune fille que beaucoup de vieux riches veulent marier. Sa beauté rend jalouse la déesse Vénus, peinte ici comme une mère maquerelle dont le charme fané métaphorise la suprématie des dieux et l’affranchissent les mortels. Lorsqu’elle convoque son fils Cupidon, celui-ci débarque avec fracas. Moqueur et sadique, il clame sa joie de faire souffrir ceux qui ont le malheur de croiser sa route, en leurs distribuant des amours impossibles. Il est alors missionné par sa mère pour se débarrasser de Psyché, et de la menace qu’elle représente. Mais comme de bien entendu, il tombe amoureux. Il emmène son amante dans le Palais des délices, où il demeure toujours invisible. Amoureux au-delà du raisonnable, il finit comme enchainé à cette humaine qui ne se satisfait pas pleinement de son divin quotidien. Très vite, cette désorganisation du ciel et de la terre amène à un chaos généralisé, qui couvait déjà de longue date.

Fracasser, c’est ce que le spectacle fait le mieux. Photo : de Jean-Louis Fernandez

Sur un plateau incertain donc, voici une troupe d’acteurs et d’actrices, parfois aussi d’astreinte à la chanson, aux instruments ou à la technique. Il n’y a pas de fiction proprement dite, pas la moindre parcelle d’un quatrième mur. La représentation s’arrête soudainement : une actrice demande à reprendre la scène, différemment. Ce que nous voyons ce sont des acteurs et des actrices, incarnés dans leur enveloppe, dépossédant les personnages de leur propre plateau. La musique est omniprésente. Le spectacle prend vite des airs de comédie musicale aux genres multiples. Piochant dans le cabaret, la musique urbaine, la chanson française, l’histoire avance au rythme des chants et des instruments. Tout est une fête sur une scène doublement distendue par la mise en chanson des drames.

Le spectacle peut être qualifié de fable pour ce qu’il vient piocher dans un fond de mythes antiques. Il y a Cupidon le playboy gouailleur. Il y a Vénus, sa Cadillac et sa furie. Il y a la jeune et belle Psyché, avec sa famille de mortalité et de jalousie. Il y a Zéphyr, le vent confidentiel qui fait le lien entre la terre et les cieux. Il y a aussi un oracle en combinaison Hazmat. Il avait prévenu, annoncé les virus et le libéralisme triomphant, avec l’indifférence d’une Cassandre. Alors il pulvérise, désinfecte, et porte la nécrose de sa propre chair comme une offrande.

La chanson et le cabaret sont omniprésent et font beaucoup pour le rythme du spectacle. Photo : de Jean-Louis Fernandez

Où est le cœur instamment dénudé si ce n’est dans le public qui assiste, qui observe, qui subit ? Le dénuement confine à l’écorchage. Il n’y a pas de polissage des mots, de bienséance à observer. Cela ne verse pas non plus dans cette outrance à tout prix qui fait le succès de certaines scènes modernes. Le ressenti qui se dégage clame que tout ce qui pouvait être fait l’a été. Les mots sont pris pour leur sens plutôt que pour leur saveur. Ils chahutent en mélangeant les registres, langues et références. De la pop-culture aux poètes, des mythes grecs à la big data, tout une série de lambeaux arrachés à l’histoire semblent fondre dans le creuset de la scène.

Dépassionner la passion pour renoncer à la distance

Il serait tentant de prendre une telle pièce pour une tribune portant un message, soulignant des problèmes, clamant « société » à chaque virgule. Ce n’est pas le cas. Le spectacle ne porte pas de morale ou d’incitation, pas d’engagement ni de démoralisation. C’est une bouillie joyeuse et rocambolesque qui remue, en-dehors et au-dedans, un constat sur l’évidence. Les flammes grimpent, les murs explosent, et rien n’est vraiment si sérieux. La distance qui se maintient entre ce qui est dit et ce qui est montré, le jeu excessivement cabotin et les déclamations lascives désamorcent le tragique sans pour autant l’effacer.

Un ours blanc passe parfois, et accompagne ici Psyché pour son retour sur la terre des mortels. Photo : de Jean-Louis Fernandez

Cœur instamment dénudé tient du soufflet, autant pour la claque que pour la respiration. Bien que le spectacle demande un temps d’adaptation, durant lequel il semble long à démarrer, il se laisse apprivoiser et tend volontiers la main comme marchepied. Ses dynamiques deviennent alors plus limpides. Les cris outrés des acteurs ne sonnent plus comme des entorses, mais comme l’expression amusée d’une écriture sans concession. L’interprétation du spectacle passe par une prise à bras-le-corps. Tout ce qui y est dit transpire de polysémie. À l’instar du dieu invisible, partout et nulle part, le sens est dissolu dans la multitude.

Ce qui est transmis le plus efficacement par Cœur instamment dénudé c’est son énergie, bien plus que n’importe quel discours qui serait distillé méticuleusement dans ses frasques. Le plateau est un étalage de faits, de circonstances, de drames et de railleries qui sont jetés sans arrière-pensée apparente. Les personnages se passent le relai des corps qui virevoltent de part et d’autre, et changent de costume.

Cupidon évolue, change d’humeur, mais il reste au cœur des machinations. Photo : de Jean-Louis Fernandez

Le spectacle a subi de plein fouet le croche-patte du Covid : une grande partie de l’équipe artistique malade, les répétitions furent écourtées. La fanfare qui devait accompagner le spectacle elle-même touchée (et donc absente) il n’en demeure pas moins que le résultat est remarquable. Et il n’y a là que la moitié du projet initialement prévu. Lorsque les 90 minutes arrivent à leurs termes, les applaudissement ne viennent d’abord pas. Tout le monde sent bien que ce n’est pas fini, que quelque chose attend encore Psyché, Cupidon et leur cortège de mauvais génies. Puis les mains commencent à battre, pour saluer le début d’un très long entracte.

Au cœur de l’hiver, les Bibliothèques idéales reprennent une parole poétique et politique

Au cœur de l’hiver, les Bibliothèques idéales reprennent une parole poétique et politique

Malgré l’hiver et la crise sanitaire, les Bibliothèques idéales tiennent bon. Une nouvelle édition se tiendra du 17 au 23 janvier à la Cité de la musique et de la danse ainsi que dans les médiathèques de l’Eurométropole. Le festival littéraire apparait comme une respiration dans la grisaille hivernale et convie à Strasbourg un cortège de grandes plumes. Entre lectures poétiques et projections sur l’avenir, les livres prennent la parole pour rappeler que la littérature est fondamentalement politique.

Deux fois l’an, Strasbourg devient le centre de l’actualité littéraire avec son festival d’ampleur nationale. Les auteurs à succès se mêlent aux plumes militantes, philosophes et personnalités politiques. La fascination qu’exercent les mots semble d’autant plus capitale en période d’instabilité politique.

C’est dans un contexte troublé par la crise sanitaire et par l’approche de l’élection présidentielle, que les Bibliothèques idéales se tiennent, balise de repère dans la glissade frileuse de janvier. Le festival poursuit la défense de ses valeurs avec cette nouvelle édition, dont le titre fait écho à celle de septembre « Les livres prennent le pouvoir« . Cette fois-ci « les livres prennent la parole » et de fait, la lecture à voix haute a plus que jamais sa place dans la programmation.

Lire, écouter, se rencontrer : toutes les façons d’apprécier les livres

Ces Bibliothèques idéales coïncident avec la sixième édition des Nuits de la lecture. Il était naturel que les deux événements s’associent. Plusieurs lectures sont programmées, allant du Petit Prince aux Argonautes d’Insa Sané. Dans une autre médiathèque, à Lingolsheim, des groupes de théâtre amateurs lisent des textes de Saint-Exupéry, auteur mis à l’honneur. On le retrouve également dans l’événement proposé par Fatou Ba : une ré-écriture du Petit prince en jouant avec les idées apportées par les lecteurs. Elle dessinera également les scènes au fur et à mesure de sa narration. Une soirée contes réunit petits et grands cependant que la médiathèque sud à Illkirch-Graffenstaden se transforme en planétarium pour explorer le cosmos.

La littérature s’impose en ville avec le festival. Photo : remise

Comme à leur habitude, les Bibliothèques idéales font jouer à plein leur fibre musicale. Mathias Malzieu, leader du groupe de rock français Dionysos, raconte l’histoire de son père, en 1944. Enfant, le petit Mainou traverse la Lorraine caché dans une charrette à foin pour rejoindre sa grand-mère, près de l’ancienne frontière allemande. C’est en musique que l’artiste fera revivre les derniers mois de la guerre dans les mots de son père.

Baudelaire verra sa poésie mise en musique et lue en français, ainsi que dans de nombreuses traductions. Preuve, s’il en était besoin, de l’universalité du poète. L’accent mis sur la lecture souligne une valeur forte des Bibliothèques idéales : défendre une littérature par tous les moyens, sur tous les supports.

Les livres qui vous engagent

La période que traverse la France est plus politisée que jamais. Élections imminentes, incertitudes quant au futur climatique, la pression que subissent les Françaises et les Français pousse à prendre une part active au devenir du monde. Lorsqu’il faut engager son raisonnement et faire des choix éclairés, c’est aussi là que la littérature fournit de précieuses armes. Plusieurs figures récurrentes des Bibliothèques idéales seront présentes pour porter leurs engagements.

Rokhaya Diallo et Grace Ly poursuivent leur lutte de justice sociale et présentent « Kiffe ta race », le livre qui prolonge leur podcast sur les questions raciales. Leur travail pour la promotion d’un antiracisme politique soulève des sujets qui ne peuvent être ignorés ou ramenés à une notion de choix , ni même de morale. Il s’agit de phénomènes qui agissent sur le quotidien, sur les décisions politiques, sur le développement du pays.

Toujours une grande ferveur de la part du public, qui rappelle la chaleur humaine que recèle le papier. Photo : de Alban Hefti

Les livres sont des lieux de lutte évidents, où se font les combats et où ils se racontent. Le travail de Réjane Senac est éminent sur ce sujet, puisqu’elle a pu interroger de très nombreuses personnes engagées dans des luttes, associations ou collectifs. C’est un engagement qui se retrouve dans les investigations du journaliste Taha Bouhafs, qui raconte le quotidien des plus défavorisés. Il sera avec Jean-Baptiste Rivoire, critique aiguisé du système médiatique, pour discuter de l’état actuel d’un paysage politique.

Féminisme et bande dessinée, des rayonnages bien installés

La littérature féministe est toujours un moment puissant du festival, et cette édition n’est pas en reste. Une table ronde portant sur l’état des luttes féministes se tiendra le 21 janvier. La présence de Rose Lamy, qui épingle sur Instagram le sexisme infusé dans les médias, rappelle qu’il n’existe pas une littérature univoque et que la lutte comme les lettres viennent par tous les chemins. Les philosophes Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère seront également présents. Enfin, la dessinatrice Klou présente un roman graphique qui retrace son parcours de travailleuse du sexe et son militantisme.

Les Bibliothèques idéales, c’est aussi l’occasion de faire de plein de livres, et d’obtenir quelques dédicaces. Photo : de Alban Hefti

Car de même qu’il y a une pluralité de parcours, les Bibliothèques idéales valorisent une pluralité de formats. Riad Sattouf vient de sortir une histoire dessinée sur les débuts de l’acteur Vincent Lacoste. Lisa Blumen et Manon Debaye, elles, portent la bande dessinée féministe, avec deux livres en forme de récits du quotidien, au regard éclairé sur les mécanismes de violence.

Les Bibliothèques idéales demeurent en accès libre, entièrement gratuit. Il est cependant nécessaire de s’inscrire sur sur le site même si les rendez-vous seront toujours ouverts au public de dernière minute, sous réserve de disponibilité. Avec cette nouvelle édition, le festival réaffirme sa vision de ce que doit être la littérature : un espace de vie accessible et modulable pour tout le monde.

Le rendez-vous manqué de la Primaire populaire avec la gauche strasbourgeoise

Le rendez-vous manqué de la Primaire populaire avec la gauche strasbourgeoise

Le mouvement de la « Primaire populaire » prône l’union de la gauche à l’élection présidentielle. Alors qu’un week-end de communication décisif s’annonce pour convaincre les sympathisants de voter et mettre la pression sur les candidats, l’antenne strasbourgeoise cherche encore à mobiliser ses bénévoles. Une illustration de la difficulté à monter une force politique sans les partis.

Les Strasbourgeois pourront croiser quelques militants de la « Primaire populaire » place Gutenberg ce samedi 15 janvier dans l’après-midi. En ce début d’année 2022, le mouvement qui milite pour l’union de la gauche à l’élection présidentielle devrait vivre ses semaines de mobilisation les plus intenses. Le vote de citoyens, grâce à un jugement majoritaire, est prévu du 27 au 30 janvier.

Pourtant à Strasbourg, l’action de samedi s’apparente davantage à un dernier sursaut, une ultime tentative pour convaincre des curieux. Lors de la semaine, aucun événement ne s’est déroulé, faute de troupes. Dans la dernière ligne droite, les militants locaux se retrouvent ainsi à mobiliser un noyau dur de bénévoles, plutôt que de convaincre les curieux moins familiers avec l’initiative. Environ 70 personnes sont listées comme engagées, mais seule une dizaine est vraiment active, selon les responsables locaux.

Absence d’événements

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Féminicide de Sylvia Auchter : 20 ans de prison prononcés contre Jacky Walter

Féminicide de Sylvia Auchter : 20 ans de prison prononcés contre Jacky Walter

La cour d’assises du Bas-Rhin a condamné Jacky Walter à 20 années de prison, pour avoir tué sa compagne, Sylvia Auchter, à coups de couteau en novembre 2019 à Oberhoffen-sur-Moder.

La culpabilité de Jacky Walter dans la succession d’événements  qui ont abouti à la mort de Sylvia Auchter dans la nuit du 10 au 11 novembre 2019 (voir notre article) n’a pas été contestée. L’accusé a reconnu avoir porté des coups de couteau sur sa femme. La cour d’assises du Bas-Rhin devait donc estimer si Jacky Walter, 60 ans, est une personne dangereuse ou s’il a été emporté, malgré lui, dans une spirale de tensions conjugales jusqu’au féminicide.

La préméditation n’est pas retenue

Vendredi soir, après deux jours d’audience, la cour d’assises a condamné Jacky Walter à 20 ans de réclusion criminelle. Une peine lourde mais en-deçà de ce que la loi prévoit pour les homicides aggravés comme celui-ci, la détention perpétuelle. L’avocat général, Sébastien Pompey, avait requis 25 ans. Lors de ses réquisitions, il cherchait à démontrer que le meurtre de Sylvia Auchter avait été prémédité par Jacky Walter. Il ne croit pas à un « coup de sang » lorsqu’il s’adresse à l’accusé :

« Vous avez compris qu’elle vous échappait et vous avez eu tout le temps de vous préparer. Cacher un couteau de boucher sous un coussin, ce n’est pas pour dormir, c’est pour s’en servir. Vous avez verrouillé la porte de sorte qu’elle ne puisse pas s’échapper. Quand vous êtes passé à l’acte, ce fut un véritable massacre : 13 plaies de défense à la main gauche de Sylvia, 22 à la main droite ! Et quand elle est à terre, vous l’achevez en lui plantant le coup au thorax d’une profondeur de 10 cm ! »

Ultime preuve de la préméditation de l’accusé selon l’avocat général, le calme apparent de Jacky Walter, lorsque Sylvia s’éteint dans les bras de sa fille. Il est calme, il se lave les mains et, selon trois témoins de la scène, il s’ouvre une bière. « Vous avez le sentiment du devoir accompli », a analysé Sébastien Pompey.

Aucune violences conjugales auparavant

Le jury de la cour d’assises a semble-t-il pris en compte que Jacky Walter n’avait jamais été condamné auparavant. Les témoignages de ses deux premières femmes, qui ont catégoriquement nié toute violence physique pendant les 15 et 23 ans durant lesquels elles étaient en couple avec lui, a semble-t-il joué. Durant la matinée, les analyses psychiatriques et psychologiques de Jacky Walter ont fait la démonstration d’un homme certes empêtré dans ses contradictions et ses certitudes, mais pas de quelqu’un au discernement altéré. Jacky Walter manque d’empathie mais il n’est pas psychopathe pour autant.

La défense a donc axé son discours sur ce parcours d’homme tranquille, voire banal. Dans sa plaidoirie, Me Sophie Schweitzer s’est appuyée sur la forte personnalité de la victime :

« Sylvia Auchter n’est pas la victime d’un féminicide classique, au sens d’une femme dominée par un conjoint violent, qui est tuée après de multiples appels au secours. Sylvia se défendait, provoquait M. Walter même et tenait à ne pas abandonner la maison. Ce qui est arrivé est une tragédie, la conclusion inévitable d’une relation toxique entre deux fortes personnalités. »

Pour Me Sophie Schweitzer, avocate de Jacky Walter : « Ce qui est arrivé est une tragédie, la conclusion inévitable d’une relation toxique entre deux fortes personnalités. »

« Après l’énoncé des faits, Jacky Walter a haussé les épaules »

Pour les parties civiles, principalement la fille de Sylvia Auchter, Stella Guitton, Me Maxime Bordron a regretté le manque d’empathie exprimé par Jacky Walter à l’audience :

« Après l’énoncé des faits, au moment où la cour a demandé ses observations à l’accusé, Jacky Walter a haussé les épaules. On aurait aimé entendre des explications de sa part. Il a enlevé une mère et une soeur aux parties civiles, leur peine est perpétuelle. Aujourd’hui encore, Stella éprouve des difficultés à sortir, à utiliser le téléphone… »

Me Maxime Bordron a regretté le manque d’empathie exprimé par Jacky Walter à l’audience. Photo : Pierre France / Rue89 Strasbourg / cc

Après l’énoncé du verdict, Stella Guitton s’est déclarée « sous le choc. » « C’est rien », a-t-elle lâché, « ce n’est pas le signal que nous attendions contre les féminicides. » Jacky Walter a en outre été condamné à payer aux parties civiles environ 75 000€ d’indemnités diverses.

A l’issue de l’audience, Me Schweitzer estime que la peine prononcée a été « juste » et qu’elle a « pris en compte les circonstances » tandis que Me Bordron estime que la peine devrait permettre aux familles de « soulager leur douleur et leur souffrance, à condition qu’elle soit comprise et acceptée. »

Féminicide de Sylvia Auchter : aux assises, la chronique d’une mort annoncée

Féminicide de Sylvia Auchter : aux assises, la chronique d’une mort annoncée

La cour d’assises du Bas-Rhin a examiné jeudi la personnalité de Sylvia Auchter et de son mari, Jacky Walter, accusé de l’avoir tuée à leur domicile conjugal en novembre 2019. Le couple s’était enfermé dans une relation toxique que ni l’un, ni l’autre, n’avaient les moyens de faire cesser.

Jeudi lors de la première journée du procès de Jacky Walter, accusé d’avoir tué sa compagne Sylvia Auchter, la personnalité de cette dernière a longuement été évoquée devant la cour d’assises du Bas-Rhin. Manipulatrice pour les proches de l’accusé, aveuglément amoureuse selon les proches de la famille, tous s’accordent cependant à évoquer qu’elle était une femme joviale, agréable mais déterminée et avec un « fort caractère. »

Est-ce pour cette raison qu’elle a perdu la vie, un soir de novembre 2019 sous les coups de couteau de son mari Jacky Walter ? Car malgré les mots, les menaces, puis les claques et les coups que lui assène Jacky Walter lorsqu’il boit, elle s’accroche. Alors que les deux précédentes femmes de Jacky Walter s’éloignaient ou esquivaient quand il avait trop bu, Sylvia répondait, elle lui tenait tête. « Elle l’avait dans la peau », a déclaré sa fille Stella.

Quelques heures avant le drame, alors que les signaux d’alerte s’étaient multipliés, la meilleure amie de Sylvia la supplie de rester dormir chez elle. Rien à faire, Sylvia retourne dans sa maison mitoyenne d’Oberhoffen-sur-Moder. Elle y est chez elle, elle y restera jusqu’à ce qu’elle soit vendue, répond-t-elle à son amie.

Des relations conjugales très tendues

Sauf que Jacky Walter est aussi un homme déterminé. Grand, fier, il est celui qui a toujours raison, que ce soit en football ou en remplissage de lave-vaisselle. C’est la troisième fois qu’une femme le quitte. Ça commence à faire beaucoup pour quelqu’un qui, à 59 ans, aime tout contrôler. Depuis que Sylvia lui a annoncé qu’elle divorçait en juillet 2019, il se sent piégé. Le quitter, lui, après tous les efforts qu’il a faits pour elle, et d’abord ce mariage dont il ne voulait pas ? À partir de 2018, les relations du couple, houleuses depuis leur rencontre en 2015, sont devenues extrêmement tendues : menaces et dénigrement mutuels, accusations, jalousie, surveillance… Les amis se sont éloignés, la famille reste à distance et même Stella, la fille de Sylvia dont elle est très proche, ne vient plus au domicile du couple.

Me Maxime Bordron, avocat des parties civiles Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc

Ce dimanche 10 novembre 2019, Jacky Walter a enquillé des bières devant des matchs de football à la télévision. Sylvia a travaillé toute la matinée, elle est agent de service (ASH) à l’hôpital de Bischwiller, où elle s’occupe de l’entretien des salles et du matériel. Dans l’après-midi, quelques personnes sont venues visiter la maison, en vente sur Le Bon Coin. Lorsque Sylvia rentre de chez son amie, vers 22h, elle constate qu’un couteau manque, elle le retrouve sous un coussin du canapé. Elle prend cette alerte au sérieux : l’avant-veille, Jacky Walter l’avait menacée avec un couteau, les gendarmes s’étaient déplacés, et elle l’avait surpris quelques heures plus tard à se dire à lui-même dans les toilettes « si je ne le fais pas aujourd’hui, je le fais demain. » Inquiète, Sylvia appelle sa fille vers 23 heures qui lui conseille de sortir de la maison. Jacky Walter lui demande de parler moins fort, ce à quoi elle lui répond « va te faire foutre. »

Stella entend sa mère hurler de terreur au téléphone

Alors qu’elle est toujours au téléphone avec sa fille, Jacky Walter se saisit du couteau. Stella entend des coups, puis sa mère hurler de terreur. Avec deux amis, elle se rue au domicile du couple. L’un d’eux verra par la baie vitrée Jacky Walter asséner un coup de couteau circulaire à la gorge de Sylvia, qui s’écroule. Ils tentent de briser la porte-fenêtre, qui ne cède pas. Jacky Walter frappe à nouveau Sylvia alors qu’elle est au sol. Le second ami de Stella parvient à forcer la porte d’entrée. Jacky Walter recule, Sylvia se relève, sort en titubant de la maison puis s’écroule dans les bras de sa fille. Elle décèdera d’une hémorragie, consécutive à trois plaies aux cervicales et au thorax.

À ce moment-là, Jacky Walter se rend à la cuisine puis appelle la gendarmerie : « j’ai buté ma femme, » leur dit-il. Il appelle ensuite ses enfants : « Je l’ai tuée, je vais aller en prison, je vous aime. » Arrivés quelques instants plus tard, les gendarmes devront faire usage d’un pistolet à impulsions électriques pour neutraliser Jacky Walter.

Me Sophie Schweitzer, avocate de Jacky Walter Photo : PF / Rue89 Strasbourg

Appelés à témoigner, les proches de Jacky Walter ont dépeint un homme droit, fort, mais agréable et fiable sauf quand il avait bu. Par moments, il s’enivre et devient mauvais, insultant, méchant voire violent. Jocelyne, sa première femme, attendait qu’il s’endorme quand ça lui prenait. Mireille, sa deuxième femme, s’éloignait dans le jardin dans ces moments où il devenait « un sale con ». Toutes les deux ont fini par le quitter mais pas à cause de son alcoolisme, parce qu’elles ont découvert qu’il leur avait été infidèle.

Les deux enfants de Jacky Walter, issus des deux premiers couples, ont également témoigné d’un père aimant et présent. Ils n’ont jamais eu à se plaindre de violences à leurs domiciles, tout juste quelques engueulades. Sur l’alcool, ils ont bien détecté « un problème », sans pour autant avoir les moyens ou l’envie d’intervenir.

Sylvia, elle, avait une autre stratégie : boire avec lui. « Je veux comprendre son problème », a-t-elle confié à ses proches. C’est désormais l’objectif de la cour d’assises, le procès se poursuit vendredi avec l’audition de l’accusé, les réquisitions et les plaidoiries.

Après l’évacuation du gymnase, la vie isolée au « centre d’aide pour le retour » de Bouxwiller de familles demandeuses d’asile

Après l’évacuation du gymnase, la vie isolée au « centre d’aide pour le retour » de Bouxwiller de familles demandeuses d’asile

Suite aux évacuations du gymnase Branly, et à la descente de la police aux frontières le 6 janvier, c’est à Bouxwiller que certaines personnes ont été conduites. Dans cette commune de 4 000 habitants, l’association Accueil Sans Frontière 67 gère un Centre d’Aide Pour le Retour (CAPR), sous convention avec l’État. Rue89 Strasbourg s’est rendu dans ce lieu éloigné de Strasbourg et ses écoles, où l’État espère que les familles choisissent de rentrer dans leur pays, parfois avant la fin de leurs recours.

Le 6 janvier, une quinzaine de personnes, familles incluses, ont été déplacées en bus depuis le gymnase Branly jusqu’à la commune de Bouxwiller, à une quarantaine de kilomètres de Strasbourg. Toutes avaient été équipées d’un bracelet vert. Ces familles ont alors été orientées vers ce qu’on appelle un « Centre d’Aide Pour le Retour ». Mais de quoi s’agit-il vraiment ?

À l’entrée, des panneaux indiquent que le bâtiment appartient à l’association Accueil Sans Frontière 67. Photo : CB / Rue89 Strasbourg

« Au gymnase, ils nous ont dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’ils allaient nous reloger et qu’il n’y avait pas de problème » se souvient un père de famille, qui n’est resté que quelques heures à Bouxwiller. « Mais une fois là-bas, j’ai vite compris qu’ils nous proposaient de rentrer dans notre pays d’origine, et ça, je ne veux pas » complète-t-il. Sa procédure d’asile n’est pas terminée : la famille attend une décision en appel de la Cour nationale du droit d’asile, en région parisienne (CNDA, voir notre article sur les parcours possibles). En ce début d’année 2022, quelques familles résident temporairement au CAPR, originaires de différents pays d’Europe de l’Est.

Une alternative aux centres de rétention

En 2015, une instruction ministérielle depuis abrogée crée le dispositif d’aide pour le retour. Ce dispositif, s’adressant particulièrement aux familles déboutées de leur demande d’asile, vise à « développer des alternatives à la rétention pour l’éloignement des ressortissants de pays tiers d’une part, [et] fluidifier le parcours des demandeurs d’asile d’autre part ». Selon un rapport de novembre 2021 de la Cimade, le dispositif d’aide au retour du Bas-Rhin serait le second plus grand de France, avec 90 places.

Le CAPR de Bouxwiller est donc un hébergement temporaire pour les personnes déboutées de leurs demandes d’asile, travaillant avec l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) et placé sous la responsabilité de la Préfecture. Son but : organiser les retours des familles volontaires vers leurs pays d’origine.

Pour l’avocate strasbourgeoise Maître Claude Berry, l’aide au retour est un moyen de faire exécuter les mesures d’éloignement, qui sont peu exécutées :

« Si la personne est d’accord c’est beaucoup plus simple. Une aide financière est proposée pour que les personnes ne soient pas totalement démunies à leur retour dans leur pays d’origine. C’est une incitation au départ volontaire. »

L’aide au retour peut être proposée en même temps qu’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), de l’ordre de quelques centaines d’euros selon les situations. « Les familles sont invitées à prendre rendez-vous avec l’OFII pour organiser leur retour », poursuit Me Berry. En outre, une famille qui attendrait une décision peut également abandonner sa demande, pour bénéficier de cette aide. « Mais souvent, les gens partent par eux-mêmes de la structure » estime l’avocate.

La façade du centre d’aide pour le retour de Bouxwiller ressemble à un immeuble traditionnel, sur une des artères principales de la ville. Photo : CB / Rue89 Strasbourg

Libres par principe, isolés dans les faits

Un CAPR n’est pas un centre de rétention, ni un hébergement d’urgence. Le règlement de fonctionnement fourni par Accueil Sans Frontière 67 prévoit que les personnes résidant dans l’établissement peuvent recevoir des visites entre 8 heures et 22 heures, et découcher 8 jours par an. Les occupants sont libres de s’absenter en journée pour faire des courses ou aller à des rendez vous administratifs et médicaux, sans avoir à en informer la structure.

Si le dispositif d’aide pour le retour s’accompagne normalement d’une assignation à résidence, décidée par le préfet du département, les familles rencontrées sur place ne semblent pas concernées. Cette restriction est supposée être valable pendant 45 à 90 jours, « pour permettre l’organisation du départ ».

À l’arrière du bâtiment, des jouets pour enfants et des poussettes garées dans le couloir. Photo : CB / Rue89 Strasbourg

Mais même en l’absence d’assignation à résidence, l’éloignement jusqu’à Bouxwiller, située entre Saverne et Haguenau, est déjà une complication du quotidien. En bus et train, le trajet dure souvent plus d’une heure et coûte entre 10 et 13 euros pour un adulte. Se rendre à Strasbourg est donc long et onéreux pour les personnes résidant au CAPR.

Sur place, difficile de savoir si les familles ont accès à des travailleurs sociaux. Des agents de l’OFII viennent visiter les résidents (à raison d’une demi-journée par semaine en principe), mais personne sur place ne semble les aider dans leurs démarches médicales, sociales et juridiques. Pour cela, ils doivent se rendre à Strasbourg. Quant à l’aide financière, un montant de subsistance de 4 euros par personne et par jour est normalement prévu. Si elles ont reçu une somme d’argent à leur arrivée, entre 40 et 250 euros en fonction des situations, les familles ne savent pas si elles recevront d’autres aides, ni à quelle fréquence.

Aucun accès à l’éducation pour les enfants

Nous avons interrogé une demi-douzaine de familles, qui ont séjourné récemment ou résident en ce moment à Bouxwiller. Elles tiennent toutes le même propos : si elles acceptent de rester là-bas, leurs enfants ne pourront plus aller à l’école. C’est pour cela que deux familles ont choisi d’en partir. « Je veux que mes enfants poursuivent leur éducation, ça fait quatre ans que nous sommes là », assène une maman logée à la fin 2021 avant d’en partir. Celle-ci attend depuis plus de deux ans une décision de la CNDA quant à sa demande.

À l’entrée du centre d’aide pour le retour, l’affiche préconise de faire attention à ne pas laisser le portail ouvert. Photo : CB / Rue89 Strasbourg

Maître Julien Martin, avocat et membre de la commission droits de l’homme du barreau de Strasbourg, précise : « Le droit à l’instruction est prévu par l’article 2 du protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l’Homme, donc la France doit le respecter ». Ce droit international s’applique à toute personne présente sur le territoire d’un État qui a ratifié le texte. La charte des droits fondamentaux de l’Union européenne prévoit également le droit à l’éducation, tout comme la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. « Pas besoin de se rendre devant une juridiction supranationale pour faire valoir ce droit : les juges nationaux sont les premiers garants du respect de ces conventions » précise l’avocat. L’éducation est aussi un droit garanti par la Constitution française.

La France a déjà été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme, installée à Strasbourg, pour les traitements réservés aux mineurs en centre de rétention. Elle l’a également été en 2020 concernant des « conditions d’existence inhumaines et dégradantes de demandeurs d’asile vivant dans la rue ».

Me Claude Berry précise néanmoins que, si « la scolarité est obligatoire partout, ce n’est pas un fondement pour demander l’asile ». Ainsi, un parent ne peut pas invoquer la scolarisation de son enfant pour obtenir le statut de réfugié. « Dès lors que c’est un centre d’aide au retour, s’il est prévu que les personnes partent dans la semaine qui suit, les enfants ne vont pas intégrer une classe pour une semaine » nuance l’avocate. Mais à Bouxwiller des familles sont là depuis plus de trois semaines et le droit à la scolarité des enfants devrait alors être assuré.

Une longue attente de la suite

Pour les familles restées à Bouxwiller, l’avenir est incertain. L’une d’elle a accepté l’aide au retour vers son pays d’origine, mais ne sait pas quand le voyage aura lieu ni les modalités précises de ce retour. D’ici là, elle attend dans un appartement presque vide, sans autre distraction possible qu’une télé et quelques jeux pour enfants.

Dans le bâtiment, des couloirs vides et des incitations à porter le masque dans les espaces communs. Photo : CB / Rue89 Strasbourg

Pour celles qui ont quitté par elles-mêmes le centre, c’est le retour à la rue. « On m’a dit soit tu rentres dans ton pays, soit tu ne peux pas rester ici », témoigne une mère. Après deux semaines au CAPR, elle rentre en bus et en train à Strasbourg avec son conjoint et ses enfants, sans solution d’hébergement. « Le 115 n’a pas de place pour nous depuis, les enfants dorment très mal, mais ils doivent aller à l’école », explique-t-elle.

Le père d’une autre famille revenue à Strasbourg complète : « Depuis le 6 janvier, mes enfants ont même peur des contrôleurs de bus, et j’ai peur de la police ». Resté seulement quelques heures au CAPR avec ses proches, il fait part de son incompréhension. « On attend une décision de la CNDA, on n’aurait pas dû nous proposer de rentrer dans notre pays ». 

Contacté par téléphone, Vincent Jullien, directeur de l’association Accueil Sans Frontière 67, nous a réorienté vers la préfecture pour répondre à nos questions, « étant donné la sensibilité du sujet ». Cette dernière n’a pas donné suite à nos demandes d’information.

Crises d’angoisses, malaises, tremblements : les témoignages du personnel éducatif à bout

Crises d’angoisses, malaises, tremblements : les témoignages du personnel éducatif à bout

Dans le cortège de la manifestation du personnel de l’Éducation nationale du 13 janvier, des enseignants, des surveillants, des directrices d’écoles et des accompagnants d’élèves en situation de handicap ont témoigné sur leurs conditions de travail. Ils se disent épuisés par les protocoles sanitaires et la charge de travail qui va avec, parfois au point d’éprouver leurs corps.

« Je suis épuisée. C’est simple, ça ne peut pas continuer, c’est physiquement impossible », assure Mariam. Elle est assistante d’éducation (surveillante, ou AE), au lycée des Pontonniers. Impossible pour elle de louper la manifestation de ce 13 janvier. Le rassemblement est fixé devant l’inspection académique, avenue de la Forêt noire, par l’ensemble des syndicats de l’Éducation nationale (FSU, SGEN, UNSA, FO, CGT Éduc‘action, SNALC, SNE, SUD). L’objectif : dire stop aux protocoles sanitaires inapplicables et demander des moyens humains et matériels pour la protection de tous les personnels de l’éducation.

« J’ai fait des crises d’angoisse cette semaine »

Environ 1 200 personnes répondent à l’appel et s’apprêtent à marcher jusqu’au rectorat, près de la place des Halles. Dans le cortège, sous les pancartes et les drapeaux, les langues se délient. Mariam, la voix serrée, raconte son quotidien :

« Nous sommes deux assistantes d’éducation (AE) à temps plein, et une à temps partiel, pour 995 élèves. Une infirmière scolaire est présente un jour et demi par semaine. La charge de travail est monumentale. On gère les absences et le tracing, avec le protocole qui change régulièrement. Depuis le 3 janvier, on a eu 91 malades du Covid dans l’établissement. Je dois appeler tous les parents des élève cas contact, pour leur indiquer la démarche à suivre. On a fait un signalement au rectorat pour avoir un poste d’AE en plus, mais ça n’a pas été possible. Cette situation est affolante et on n’en voit pas le bout. J’ai fait des crises d’angoisse cette semaine, je tremblais et j’étais en pleurs. »

Mariam travaille 41h par semaine pour le salaire minimum. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Les accompagnants d’élèves en situation de handicap très exposés, sans matériel de protection

À quelques mètres de Mariam, Paule et Sandra, sont directrices d’écoles primaires à Uberach et Engwiller. Elles se confient aussi sur leurs conditions. Elles dénoncent une multitude de tâches supplémentaires liées aux directives sanitaires : « Nous devons contrôler les attestations sur l’honneur à l’entrée de l’école le matin, gérer les absences et le tracing », explique Sandra. Paule ajoute : « Nous n’avons pas assez de temps pour appeler tous les parents des cas contact comme le demande le ministère, c’est inapplicable. Alors nous envoyons un mail groupé. » Cette dernière explique travailler tous les week-ends et pendant les vacances : « Mon mari me dit que je dois changer de métier. Il me voit devant l’ordi en permanence. Malheureusement, il a raison, je n’en peux plus. »

Sandra (à gauche) et Paule (à droite), directrices d’école primaire toutes les deux, ont fait le déplacement depuis le nord de l’Alsace. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Julien est accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH) dans une école strasbourgeoise. Il pointe du doigt le manque d’équipement de protection « qui peut avoir de lourdes conséquences » au vu de la nature de son travail :

« Toute la journée, je suis au contact des élèves. Certains ne peuvent pas porter de masques. Malgré cela, l’Éducation nationale ne nous transmet pas suffisamment de gel hydroalcoolique et de masques. Ceux que nous recevons sont en tissu. Je me suis fourni moi-même. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’éducation, ferait mieux de se soucier de notre sécurité, plutôt que de financer et d’inaugurer un colloque sur le « wokisme » qui cible les féministes, les antiracistes et les anticapitalistes. C’est indécent. »

« Tous au bord de l’implosion »

Sous le soleil d’hiver, le cortège avance doucement, au rythme de chansons écrites pour l’occasion. Des représentants de chaque syndicat tiennent la banderole de tête. Laure Trémolières, secrétaire départemental Unsa 67, se réjouit de la forte mobilisation du jour :

« Des AESH aux directeurs, en passant par les enseignants et les AE, on est tous au bord de l’implosion. Nous sommes environ 50% à suivre la grève. »

D’après le rectorat, le taux de grévistes dans l’académie de Strasbourg est de 36,83 % dans les écoles maternelles et élémentaires, ainsi que de 25,54% dans les collèges et de 15,19% dans les lycées. À l’échelle nationale, le gouvernement estime que 31% des enseignants ne sont pas allés travailler, avec, comme en Alsace, davantage de mobilisation dans les écoles primaires (38,48%). Un décompte qui tranche avec celui des syndicats, qui comptabilisent environ 75% de grévistes à l’école et 62% dans le secondaire. « Peu importe », balaye Isabelle, enseignante au Lycée Louis Couffignal : « Ils ne peuvent pas nier qu’on est là », lance celle qui est aussi syndiquée à la CGT. Elle se dit en permanence au bord du burn-out depuis plusieurs mois, à cause des cours à rattraper, loupés lors des fermetures de classes au rythme de l’épidémie :

« En plus, les élèves devront passer le bac dès mars après la dernière réforme. On gère en même temps le retard accumulé pendant la pandémie et les réformes. J’ai des élèves qui viennent en pleurs parce qu’ils se sentent dépassés. Les prises de décision sont absolument déconnectées du terrain. C’est flagrant. Moi j’ai fait un malaise pendant la première semaine de janvier. Je suis tombée dans les pommes au lycée. J’exerce ce métier par passion, et là, je ne le reconnais plus. Je resterai mobilisée tant qu’il n’y aura pas de réponse d’ampleur du ministère. »

Un nationaliste dérape sur Facebook, le mondialiste l’emmène devant le tribunal

Un nationaliste dérape sur Facebook, le mondialiste l’emmène devant le tribunal

Mercredi, le tribunal correctionnel de Strasbourg a entendu Laurent Husser, un Strasbourgeois nationaliste, accusé de diffamation au préjudice du psychiatre mondialiste Georges Federmann. Le tribunal a tenté de s’extraire du terrain politique, ce fut difficile.

Les juges n’apprécient pas que leurs tribunaux servent d’arènes politiques. Mercredi, la présidente du tribunal correctionnel de Strasbourg, Isabelle Karolak, a rappelé qu’il s’agissait de faire du droit alors qu’elle avait à juger la diffamation sur Facebook d’un militant mondialiste par un militant nationaliste.

Un psychiatre antiraciste face à un militant du Rassemblement National

Psychiatre, Georges Federmann s’est donné pour mission d’accueillir et d’écouter les sans-papiers, les étrangers ou les migrants quelle que soit leur situation, d’une manière générale tous les exclus, dans son cabinet. C’est une pratique difficile, qui a coûté la vie à sa première épouse et qui lui a beaucoup coûté aussi. À 66 ans, l’homme grisonnant et arborant régulièrement un « judenhut », un chapeau pointu imposé aux Juifs entre le XIIIe et le XVe siècle, s’est néanmoins promis de garder cette flamme allumée. Outre ses combats en faveur de la paix en Palestine, il a repris l’engagement de sa première femme au Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP).

Georges Federmann avant l’audience du procès pour diffamation dont il a été victime Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc

De l’autre côté de la barre, Laurent Husser est un militant d’extrême-droite strasbourgeois. Après avoir officié pour la droite locale, il a rejoint le Rassemblement national puis il est devenu assistant d’eurodéputés frontistes. À 50 ans, il est devenu conseiller politique pour le groupe des eurodéputés nationalistes à Bruxelles.

Au niveau des opinion politiques, tout sépare les deux hommes. En novembre 2019, lorsque Laurent Husser découvre dans les DNA qu’un psychiatre de Strasbourg serait le « pivot d’un réseau de clandestins maghrébins« , il est persuadé qu’il s’agit du Dr Federmann. Il publie sur son profil « Georges-Yoram Federmann est d’évidence un passeur… et une crapule. » Interpellé dans les commentaires sur une possible méprise, Laurent Husser réitère : « Vous connaissez beaucoup de psys de 64 ans magouillant avec les migrants ? J’ai eu affaire à lui dans un ancien temps, ce personnage est un militant d’extrême-gauche dangereux. »

Trop tard pour la rumeur

Manque de chance pour le militant nationaliste, l’article des DNA ne parlait pas du tout du Dr Federmann. Comprenant sa méprise, Laurent Husser efface le message plusieurs heures après sa publication mais trop tard, la rumeur a commencé à se propager jusqu’au Parlement européen, où travaille la compagne du Dr Federmann. Le psychiatre strasbourgeois, qui a appris la calomnie dont il était l’objet alors qu’il commémorait la mort de Véronique Dutriez, a porté plainte pour diffamation.

Devant le tribunal, Laurent Husser a reconnu « une erreur » et il a présenté ses excuses au Dr Federmann. Il a cependant contesté le caractère public de sa publication et les effets néfastes qu’elle a engendrés : de nombreux appels au cabinet du psychiatre, une republication sur le profil public de l’eurodéputée frontiste Virginie Joron commentée avec des menaces à l’encontre du Dr Federmann, et des interrogations au Parlement européen auprès de la femme du psychiatre. Pour le militant nationaliste, cette affaire a été instrumentalisée par le MRAP.

Deux militants du mouvement antiraciste ont été cités comme témoins. Cyril, 38 ans, a ainsi expliqué qu’il suit les personnalités politiques strasbourgeoises, et qu’il prend régulièrement des captures d’écran des propos tenus, afin de constituer « un historique » en cas de besoin. Alfred, 72 ans, a vérifié l’historique de la publication diffamatoire avant d’en informer le Dr Federmann.

« Qu’est-ce qui vous embête chez M. Federmann ? »

Interrogé sur son absence de vérification avant sa publication, Laurent Husser a répondu au tribunal :

« J’ai fait un lien qui n’existait pas. Mais des psychiatres strasbourgeois qui militent pour installer des immigrés en France à Strasbourg, il n’y en a pas pléthore. »

Intervenant pour le Dr Federmann, Me Christine Mengus lui a alors demandé « mais qu’est-ce qui vous embête dans la pratique de M. Federmann ? » « On ne va pas rentrer dans les opinions politiques de chacun », rappelle une nouvelle fois la présidente qui passe la parole au psychiatre. Le Dr Federmann note les excuses du militant nationaliste puis déclare :

« Crapule… Passeur… Ce sont quasiment des compliments en provenance d’un adversaire politique. Mais avec cette procédure, je souhaite avant tout protéger la pratique médicale d’un petit groupe de médecins en faveur des exclus. Le contexte politique m’oblige à relever cette attaque. »

Une décision du tribunal le 1er février

Nouveau rappel de la présidente à se garder d’un débat politique. Me Mengus, également membre du MRAP, se pliera à cette nouvelle injonction dans sa plaidoirie en rappelant que les titres de séjour pour raisons médicales sont « extrêmement compliqués à obtenir et ne concernent que des pathologies très graves. » Elle a demandé 5 000€ en réparation du préjudice subi par le Dr Federmann. Pour le procureur de la République, Alexandre Chevrier, « l’imprudence de Laurent Husser sur Facebook » pourrait bien être doublé « d’un brin de malveillance. » Il a requis 2 000€ d’amende.

En défense de Laurent Husser, Me Marion Nass, a contesté le caractère public de la publication Facebook, rappelé qu’aucun constat d’huissier n’avait été dressé et que les propos pouvaient être tenus dans le cadre d’une controverse politique. Elle a demandé la relaxe pour son client. Le tribunal a mis le jugement en délibéré au 1er février.

Sans-abris : les associations interpellent la Ville qui interpelle l’État, qui est satisfait

Sans-abris : les associations interpellent la Ville qui interpelle l’État, qui est satisfait

Le 6 janvier, dans une lettre à Jeanne Barseghian, des associations dénonçaient la mauvaise gestion de l’hébergement d’urgence par l’État à Strasbourg, et demandaient le soutien de la municipalité. La mairie se défend d’avoir créé 384 places d’hébergement, alors qu’elle n’est pas censé le faire. La préfecture, en charge de l’accueil d’urgence, estime de son côté « assumer ses responsabilités ». Pour sortir de cette impasse, la Ville compte mobiliser des bâtiments publics vides. Et propose à la préfecture de co-financer ensemble ces nouveaux dispositifs.

Seize associations et collectifs, dont Strasbourg Action Solidarité, Pas d’enfant à la rue, et Les Vélos du Cœur, s’alarment de « la gestion calamiteuse de l’hébergement d’urgence », dans une lettre adressée à Jeanne Barseghian (EELV), maire de Strasbourg, le 6 janvier :

« Notre seule alternative est l’implication d’un réseau parallèle, composé d’associations, de collectifs, de citoyens, la plupart bénévoles, pour prendre le relai d’un État défaillant, loger, nourrir, vêtir, conseiller et soigner des individus rejetés par une société maltraitante. […] Madame la maire, indignez-vous, soutenez-nous ! »

Le logement de sans-abris par les associations passe entre autres par des cagnottes de dons pour payer des nuits d’hôtel dans l’urgence. Cette mission incombe d’ordinaire à l’État via le service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), qui gère le 115.

384 places d’hébergement créées par la Ville et l’Eurométropole

Floriane Varieras, adjointe à la maire pour les questions sociales, martèle : « C’est l’État qui est en charge de l’hébergement d’urgence, et qui ne loge pas une grande partie des personnes à la rue. » Elle rappelle que la Ville et l’Eurométropole ont créé 384 places d’hébergement d’urgence depuis le début du mandat à l’été 2020, dont 70 pour les femmes victimes de violences. La quasi-totalité de ces places sont réparties dans des hébergements type HLM ou des appartements classiques, avec des associations bailleurs. « Il faut bien comprendre que notre budget ne sert pas à ça en théorie », souligne Floriane Varieras.

La préfecture du Bas-Rhin a d’ailleurs engagé un recours gracieux dans la foulée d’une délibération sur la création de ces places par l’Eurométropole, votée le 24 septembre 2021. Les services de l’État estiment que, contrairement à la municipalité, l’assemblée des 33 communes n’a pas les compétences légales pour engager une telle action. « On n’a vraiment pas compris cette démarche, d’autant plus que l’État ne loge pas tout le monde. Pourquoi nous mettre des bâtons dans les roues ? », interroge Floriane Varieras. Cette dernière n’est cependant pas inquiète :

« Nous avions deux mois pour répondre. C’est fait. D’un point de vu légal, nous n’avons rien à nous reprocher. »

Selon son appréciation des réponses fournies, la préfecture pourra soit se satisfaire des éléments apportés à sa connaissance, soit au contraire renvoyer la délibération vers le tribunal administratif de Strasbourg. Les juges se prononceront alors sur la légalité ou non de la délibération, et son éventuelle annulation.

Floriane Varieras considère qu’il n’est pas souhaitable que la Ville finance seule davantage de dispositifs d’hébergement d’urgence. Elle souhaite inciter la préfecture à le faire, comme c’est son rôle. Photo : GK / Rue89 Strasbourg

Au début de son quinquennat, Emmanuel Macron avait annoncé à plusieurs reprises que « sa première bataille serait de faire en sorte qu’il n’y ait plus personne dans la rue à la fin de l’année ». C’était en 2017. De son côté, Josiane Chevalier, préfète du Bas-Rhin, vantait son action en faveur des sans-abris dans un communiqué intitulé « MISE AU POINT DE LA PREFETE : CHACUN DOIT ASSUMER SA RESPONSABILITE » (sic), le 17 décembre :

« Nous assumons pleinement nos responsabilités concernant l’hébergement d’urgence dans le Bas-Rhin. Les services compétents sont mobilisés pour proposer des solutions adaptées à la situation des personnes concernées. 45 millions d’euros ont été consacrés à l’hébergement dans le Bas-Rhin, en 2020 et 2021. »

Justement, Floriane Varieras met en perspective les sommes engagées par la préfecture ces deux dernières années. Plus de 2 000 personnes sont logées dans des chambres d’hôtel à Strasbourg en ce moment. « Ce procédé coûte environ 50 euros pour une nuit. Les bénéficiaires ne peuvent pas cuisiner et voient rarement les travailleurs sociaux », critique l’élue écologiste. Elle soulève que les places en structures dédiées ou en appartement, comme celles créées par la municipalité sont moins onéreuses : « 16 à 19 euros par jour et par personne, en comprenant l’accompagnement social », argue t-elle. Des arguments déjà développés par la municipalité strasbourgeoise sous l’ancien maire Roland Ries (ex-PS) quand des premières places ont ainsi été ouvertes.

« On attend des réponses radicales et courageuses de la part des élus écologistes »

Dans son communiqué, Josiane Chevalier pointait ensuite la Ville, qui a la charge des « actions d’évaluation et de prévention », en matière de protection de l’enfance. Sous-entendu, la mairie a aussi sa part de responsabilité dans le fait que des enfants dorment dehors à Strasbourg. Floriane Varieras dément : « Nous finançons effectivement des aides éducatives pour des mineurs, car nous sommes mandatés par le département. Mais cela n’a rien à voir avec le logement des familles à la rue, qui relève, je le répète, de l’État. »

Sabine Carriou, présidente de l’association Les Petites Roues, analyse :

« On a compris que l’État n’allait pas loger tout le monde de manière inconditionnelle (comme il est censé le faire, NDLR). Les signaux envoyés par la Préfecture vont dans le sens inverse. On constate des méthodes brutales et une volonté d’expulser des personnes. »

La police aux frontières a réalisé deux opérations au gymnase Branly, ouvert pour accueillir les sans-abris à cause des basses températures, le 16 décembre et le 6 janvier. Elle était aussi intervenue lors du démantèlement du camp de Montagne Verte le 14 septembre. « Des personnes, avec qui nous sommes en contact, ont été reconduites dans leur pays d’origine depuis l’évacuation du camp. Ces pratiques sont traumatisantes, surtout pour les enfants », affirme Sabine Carriou. Sollicitée, la préfecture n’a pas donné suite à notre demande d’interview, et n’a pas répondu à nos questions adressées par mail. Catherine, du collectif Pas d’enfant à la rue, poursuit :

« Dehors, on voit des tentes sur les espaces verts, les trottoirs, sous les ponts. De plus en plus sont obligés de dormir dans des squats. Parmi eux, il y a des dizaines d’enfants, des femmes isolées, des personnes malades. Cela doit cesser. Il faut sortir de cette situation où la préfecture et la Ville se rejettent éternellement la responsabilité. On attend des réponses radicales et courageuses de la part des élus écologistes, plutôt qu’un discours pour se dédouaner de leurs responsabilités. »

Régulièrement ces derniers mois, les militants associatifs demandent pourquoi la mairie, qui possède du foncier vide, ne l’utilise pas massivement pour loger des sans-abris.

Le collectif Pas d’enfant à la rue avait organisé un rassemblement le 8 décembre dernier devant le centre administratif de la Ville et de l’Eurométropole, pour interpeller les élus locaux. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Un bâtiment à Koenigshoffen pour accueillir 60 personnes

Floriane Varieras indique que la recherche de bâtiments vides adaptés est difficile car il faut sélectionner des immeubles qui ne nécessitent pas trop de travaux pour être aux normes. Mais elle estime que le logement inconditionnel des personnes sans-abris peut effectivement passer par des procédés de ce type. « Ils ont l’avantage de proposer un grand nombre d’hébergement rapidement, et d’être peu coûteux », relève l’adjointe à la maire.

Elle annonce qu’un site susceptible d’accueillir temporairement une soixantaine de personnes est par exemple identifié à Koenigshoffen :

« Notre idée, c’est que la Ville mette des bâtiments à disposition, avant qu’ils ne soient réutilisés pour d’autres fonctions. C’est le principe du logement intercalaire. Nous souhaitons établir un cofinancement avec l’État des dispositifs en question, dont les pourcentages de participation sont à fixer. De cette manière, nous pensons pouvoir convaincre l’État à financer davantage de places, comme c’est nous qui identifions et fournissons les lieux. En 2022, nous comptons proposer plusieurs projets de ce type. Et cette pratique peut aussi être envisagée par la Préfecture, qui pourrait utiliser des bâtiments qui lui appartiennent. Cela s’est déjà vu ailleurs (par exemple à Marseille, NDLR). »

La Ville et la préfecture ont une réunion à la mi-janvier, pendant laquelle la municipalité va soumettre son projet à Koenigshoffen. Une manière aussi pour la mairie, qui ne veut pas porter tous les efforts supplémentaires seule, de pousser la préfecture à se positionner. Cette dernière souhaite-t-elle sortir du renvoi mutuel des responsabilités démarré cet été ou se satisfait-elle de la situation actuelle ?

La rénovation urbaine fera passer l’Elsau aux poubelles enterrées… sauf chez Alsace Habitat

La rénovation urbaine fera passer l’Elsau aux poubelles enterrées… sauf chez Alsace Habitat

Dans le cadre de la rénovation urbaine de l’Elsau, les locataires d’Ophéa et de CDC Habitat seront dotés de poubelles enterrées, un système de collecte de déchets que la municipalité écologiste juge plus efficace contre la prolifération des rats. Le bailleur social Alsace Habitat, géré par la Collectivité européenne d’Alsace, opte pour un autre modèle, suscitant une pétition signée par plus d’une centaine de ses locataires.

« Il y a une dizaine d’années, notre bailleur social a installé des poubelles en extérieur. Depuis, les rats prolifèrent et l’été on n’ouvre pas les fenêtres tellement ça pue. » Menouba Arbouche habite dans un appartement d’Alsace Habitat, rue Rembrandt. Ici, les immeubles de ce bailleur social de la Collectivité européenne d’Alsace forment une sorte de carré.

Au centre : des places de parking, quelques arbres… et plusieurs blocs de pierre contenant des poubelles aux couvercles bleus et jaunes. Pour la représentante des locataires du syndicat Confédération Nationale du Logement (CNL) 67, ce système de collecte de déchets a prouvé son inefficacité. L’Elsauvienne plaide désormais pour des poubelles enterrées.

Menouba Arbouche déplore la prolifération des rats permise par les poubelles extérieures dans sa rue. Elle se plaint aussi d’odeurs insupportables l’été. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

Une pétition pour des poubelles enterrées

Fin novembre, Menouba Arbouche a donc lancé une pétition. Les revendications sont nombreuses : réintroduire un concierge pour les rues Rembrandt et Waltz, remettre à disposition des locataires un local à vélo, entretenir les espaces verts… et enterrer les containers poubelles pour lutter contre la prolifération des rats, souris et autres animaux nuisibles. Après avoir récolté 118 signatures pour les 212 logements d’Alsace Habitat dans la rue Rembrandt, la militante de la CNL 67 affirme que 56% des habitants sont favorables aux poubelles enterrées.

De l’autre côté de l’Elsau, les maisons individuelles longent l’Ill et ses berges verdoyantes. Ici, la question des poubelles ne se pose pas. Chacun a la sienne. Mais Marc Ferrante se bat pour que la partie Quartier Prioritaire de la Ville (QPV) bénéficie des poubelles enterrées. Ce membre de l’Amicale des habitants de l’Elsau plaide pour une solution « qui fonctionne partout en France ». « C’est une chance pour l’Elsau de régler en une fois un problème majeur pour le quartier, celui des nuisibles », ajoute-t-il. L’artiste-plasticien fustige donc le choix d’Alsace Habitat de refuser ce système de collecte de déchets :

« Avec le choix d’Alsace Habitat, il faudra une deuxième tournée de camions-poubelles pour un bailleur social qui représente à peine 13% des logements du quartier. C’est un non-sens économique et écologique. De plus, notre solution aurait permis de dégager les pieds des bâtiments pour planter des arbres et offrir une meilleure vue aux habitants. »

Un rapport favorable à la collecte enterrée

À proximité du centre socioculturel de l’Elsau, les poubelles extérieures donnent en effet une triste image du quartier. Les couvercles de métal sont souvent ouverts sur les blocs de pierre noircis par le temps. À certains endroits, quelques encombrants trainent à côté des poubelles. À proximité de la rue Watteau, une dizaine de sacs en plastique noir trainent à même le sol aux côtés d’autres emballages. À la fenêtre, un vieil homme moustachu attire notre attention sur les poubelles en bas de chez lui. Dans un français incertain, il se plaint : « C’est plein de maladies tout ça… »

A proximité du Centre socioculturel de l’Elsau, les poubelles extérieures donnent en effet une triste image du quartier.

Pour prôner la poubelle enterrée, Marc Ferrante s’appuie sur un rapport de la Ville de Strasbourg concernant « la gestion des rats en ville et des animaux liminaires dans l’habitat ». Ce document indique, page 54, que « les logettes et locaux à poubelles constituent une offre alimentaire importante et peuvent grandement favoriser l’installation de rongeurs. » Ces dispositifs cumulent en effet plusieurs défauts. Ils ne sont pas étanches, et laissent donc les rats entrer et se régaler. Les containers sont parfois trop hauts pour des enfants, qui laissent les sacs à côté des containers. Les auteurs de l’étude en déduisent : « La collecte des déchets par borne enterrée semble être plus efficace pour empêcher les infestations de rongeur. »

« Il faut mettre en place un ensemble de mesures »

Adjoint en charge de la politique de la ville, Benjamin Soulet aurait préféré voir tous les bailleurs sociaux de l’Elsau adhérer au dispositif des poubelles enterrées. Mais l’élu écologiste admet les limites de ce dispositif :

« La collecte enterrée n’est pas la solution ultime. Il faut mettre en place un ensemble de mesures. Quand on a développé la collecte enterrée à Hautepierre, il y avait une concertation avec les habitants sur l’emplacement du site choisi. Il y a aussi un travail de pédagogie à faire sur la taille des sacs, parce qu’au-dessus de 80 litres ça passe pas. Il est possible qu’Alsace Habitat ait eu d’autres retours d’expérience sur les poubelles enterrées. »

L’option d’Alsace Habitat : des locaux hermétiques

Pour Nabil Bennacer, directeur d’Alsace Habitat, la collecte enterrée n’est pas une solution. Le dirigeant du bailleur social donne l’exemple de la rue Colette, dans le quartier de Hautepierre, « c’est une déchetterie à ciel ouvert, qui pose des problèmes de salubrité publique. Plusieurs fois par semaine, mes gardiens d’immeuble doivent ramasser des dizaines de sacs poubelles. Nous avons eu le même problème dans le quartier des Écrivains (à Schiltigheim et Bischheim NDLR), où nous avons expérimenté la collecte enterrée en 2016. Cette solution n’est pas adaptée à l’habitat social. »

12 locaux de ce type ont été installés par Alsace Habitat dans les rues de Lingolsheim et Vendenheim à Bischheim. Photo : Document remis

Nabil Bennacer plaide donc pour une autre solution : des poubelles placées dans des modules de béton étanches, accessibles grâce à un badge délivrés au locataire. Le directeur d’Alsace Habitat évoque un retour d’expérience positif à Bischheim pour 12 installations de ce type dans les rues de Vendenheim et Mundolsheim :

« Cette solution occasionne un surcoût de 20% par rapport à la collecte enterrée. Mais elle nous a permis de réduire les dépôts sauvages. De plus, puisque le local est hermétique, il n’y a pas de passage possible pour les rongeurs et les rats. Et nous n’avons plus de problème d’incendie non plus, puisque le badge permet de savoir qui est la dernière personne à avoir accédé aux poubelles. »

Le directeur d’Alsace Habitat promet que « les modules installés à l’Elsau seront identiques (à celui de la photo ci-dessus, NDLR) et actuellement situé à Bischheim (rue de Vendenheim/Mundolsheim).

Les quartiers de Hautepierre, Ostwald-Kirchfeld, Bischheim-Guirbaden ou Cronenbourg disposent déjà de conteneurs enterrés. Dans l’Eurométropole de Strasbourg, 4 431 logements sont ainsi équipés de ce dispositif. L’objectif de l’EMS est de quadrupler ce total, et atteindre 18 000 logements dotés de conteneurs enterrés en 2026, Les logements de CDC Habitat passeront aux poubelles enterrées fin 2022 et ceux d’Ophéa entre 2023 et 2025.