Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Moins de logements, plus de parcs… Les choix écologistes pour les Deux-Rives

Moins de logements, plus de parcs… Les choix écologistes pour les Deux-Rives

La municipalité écologiste « réoriente » l’emblématique aménagement du secteur Deux-Rives. Elle veut moins bâtir sur les surfaces au sol et ajouter des équipements publics. Le nombre de nouveaux logements devrait diminuer de 15%.

Lorsqu’une nouvelle équipe prend les commandes dans une ville, il y a « les coups partis » et les dossiers avec « des marges de manœuvres », compare la maire de Strasbourg Jeanne Barseghian (EELV). Avec des travaux prévus jusqu’en 2030, le quartier des Deux-Rives fait partie de la deuxième catégorie. La municipalité écologiste s’est donc attelée à « concilier des enjeux qui peuvent paraître contradictoires » : le besoin de logements, la qualité de vie, l’implantation d’équipements publics, tout en limitant la consommation des terres.

Le secteur des Deux-Rives, qui va de Neudorf jusqu’au Rhin, ne sont pas une terre inconnue pour les écologistes puisque deux élus de l’actuelle majorité, Alain Jund et Syamak Agha Babaei s’occupaient des dossiers d’urbanisme dans la précédente. Mais la construction du « Strasbourg am Rhein, » cher à Roland Ries, était le grand chantier dans lequel l’ancien maire s’impliquait personnellement.

Après 18 mois de réflexion des écologistes pour leurs « réorientations », le programme de la société publique locale (SPL) des Deux-Rives a été dévoilé mercredi. Il prévoit désormais la construction de 3 700 logements d’ici 2030, contre 4 400 auparavant, soit une diminution de 16%. Et même si « tout n’était pas à reprendre », selon Françoise Schaetzel, vice-présidente de l’Eurométropole en charge de « l’urbanisme opérationnel », le principal reproche était « un déficit flagrant d’équipements publics, à part les écoles, ce qui est le minimum syndical » selon Jeanne Barseghian. Pour la présidente de l’Eurométropole Pia Imbs (sans étiquette), ce projet « révisé » permet de mieux prendre en compte « la qualité environnementale » et « les espaces verts », notamment avec des bâtiments « plus responsables ». Elle rappelle que les immeubles représentent « 56% des gaz à effets de serre » dans la métropole.

Tout ces choix coûteront 44,7 millions d’euros (8,3 pour la Ville et 36,4 pour la métropole) pour la période 2021-2026. Passage en revue d’Est en Ouest, en partant du Rhin.

Le long du Rhin : 6 tours plutôt que 7

Là où sept tours étaient programmées (la délibération juste avant les élections avait été retirée in extremis), le nouveau programme en compte six, mais « moins épaisses ». La hauteur, jusqu’à 50 mètres, n’a pas été remise en cause. C’est un parti pris général pour moins construire au sol (62 à 85% d’espaces « non-bâtis » selon les secteurs) sans trop rogner le nombre de logements : ne pas raboter les grands bâtiments et en particulier une future « skyline » strasbourgeoise le long du fleuve.

Au pied du pont du tram, sur l’espace de l’ancienne « Cour des douanes », aujourd’hui détruite, des aménagements sportifs sont prévus en 2023, ainsi qu’un studio de musique, une médiathèque et un espace « France Service », qui regroupe tout un panel d’administrations et d’institutions pour 2025. Deux des six tours y trouveront place.

Au bord du Rhin, deux tours et des berges aménagées. Photo : Visuel Agence TER

Pour minimiser la coupure entre anciens et nouveaux habitants, une école primaire sera implantée d’un côté de l’avenue du Rhin, tandis que l’école élémentaire se situera de côté l’autre. La rue Jean Monnet, qui passe sous l’avenue du Rhin, est appelée à devenir un lieu de vie et de passage naturel entre l’ancien et le nouveau quartier.

Une salle polyvalente à la Coop

Le parti pris de l’urbaniste Alexandre Chemetoff était de réutiliser au maximum l’existant de l’ancien siège social de Coop Alsace, face aux industries. Une orientation qui convient aux écologistes, dans cette partie la moins peuplée à l’avenir (550 logements). C’est peut-être dans ce quartier que les réorientations sont les moins prégnantes.

Principal ajout, une salle polyvalente à destination du quartier historique, dans la salle dite de la Cave à vins, ainsi qu’un centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA).

La Coop verra bientôt ses premiers habitants s’installer. Une salle polyvalente trouvera place dans ce bâtiment. Photo : Visuel Studio Persevoir pour Alexandre Chemetoff et associés

Pas de changement pour le parc du Petit-Rhin

Pas de changement prévu pour ce parc imaginé sur cet ancien bras du Rhin, entre les quartiers Coop et Starlette. Il sera longé par la rue du Péage, en voie d’achèvement, qui détournera le trafic qui passe aujourd’hui le long du futur quai Starlette. Un emprise est également réservée pour pouvoir prolonger la ligne F jusqu’à l’arrêt Starcoop, lors d’un futur mandat.

Le parc du petit Rhin sera une jonction entre les quartiers Coop et Starlette. (visuel agence TER.)Photo : agence TER

Des bâtiments moins massifs pour le reste de Starlette

Le long de l’eau, les écologistes veulent éviter un grand « quartier dortoir ». Ils prévoient notamment une maison de la Petite Enfance et des activités tertiaires. La municipalité souhaiterait des immeubles un peu moins imposants que ceux actuellement en construction (« RiveActive » de 200 logements).

Bien que bâtie qu’à 15% des surfaces et 68% de surfaces végétalisées, il s’agira de la partie la plus peuplée des Deux-Rives, avec 1 450 nouveaux logements. La municipalité et la SPL privilégieront des bâtiments « bioclimatiques » qui favorisent la ventilation naturelle et avec beaucoup de lumière. Côté bassin, un quai verdoyant est prévu, tandis que côté rue, les voitures iront dans un parking en silo et la circulation abaissée à 20 km/h pour avoir un lieu apaisé.

Le quartier Starlette prévoit des quais le long du bassin. (visuel Agence TER)Photo : Agence TER

Cette nouvelle approche est aussi la résultante de choix financiers « À cet endroit, la dépollution des sols coûte très cher. Avant, il y avait cette contrainte d’équilibrer les comptes malgré ces coûts importants, ce qui pousse à choisir de grands ensembles », détaille Éric Hartweg directeur de la SPL. Avec une participation publique accrue, l’Eurométropole pourrait accepter des offres d’immeubles plus petits et aérés.

La partie nord de cette bande de terre, en cours de programmation, accueillera notamment un institut d’hôtellerie-restauration. La question d’y implanter un gymnase, et surtout un collège, une compétence du Département (devenu CeA), est toujours à l’étude.

Citadelle, Starlette, Coop, Rives et Port du Rhin… Vous connaissez tous les quartiers ? Photo : Carte SPL Deux Rives

Presqu’île Citadelle : le parc élargi, un nouveau lieu éphémère aux halles cet été

Par rapport aux plans initiaux, le projet de parc sera élargi sur la partie ouest et au nord de la presqu’île. Cette partie sera reliée, comme prévu, au parc de la Citadelle sur l’autre rive, via une passerelle piétonne et cycliste.

La passerelle va d’ailleurs être surélevée, ce qui prendra plus de temps et coûtera 2 millions d’euros de plus. Une nécessité pour permettre le passage de bateaux d’une hauteur importante, une demande du Port autonome.

Une passerelle piétonne et cycle reliera les parcs de la Citadelle, et de la presqu’île du même nom. Photo : Visuel Agence TER

Avec un total de 910 logements, environ 10% de moins que prévus initialement, la municipalité aimerait créer « un quartier bas carbone », c’est-à-dire avec des matières et des techniques moins nocives pour l’environnement et de moyenne hauteur. Le choix final pourrait valoir les critiques de l’opposant Alain Fontanel, qui lors de la campagne des élections municipales proposait de ne rien construire, à part une fondation artistique, sur cette partie nord de la presqu’île et y implanter un très grand parc.

Quant à la tour « Émergence » annoncée dès 2018 pour une réalisation en 2021, elle est « toujours programmée », mais ce chantier n’est pas lancé. « On se laisse un peu de temps pour voir », temporise Éric Hartweg.

Enfin, la SPL a lancé un « appel à manifestations d’intérêt » pour l’occupation des deux halles et des espaces extérieurs dans l’herbe, pour une durée de 3 ans à partir du printemps. Elle espère y installer un lieu « d’animation conviviale » ouvert toute l’année, après l’ouverture en extérieur du Phare Citadelle pendant l’été 2021.

Quel rapport avec le Rhin ?

Alors que les écologistes ont amorcé une « dédensification » des Deux-Rives, les choix précis retenus le long du fleuve seront très important pour l’urbaniste strasbourgeois Alfred Peter :

« Il n’y a pas d’image forte de Strasbourg et du Rhin. Le fleuve a été canalisé pour devenir un tuyau insipide. Or aujourd’hui, avec l’enjeu climatique, on a besoin de l’inverse comme des zones humides. Le long de Loire, qui n’a pas été canalisée, Nantes a ouvert une promenade artistique jusqu’à Saint-Nazaire. Il faut veiller à ne pas banaliser les rives avec des constructions qui existent partout comme des logements. Sur cette question de notre rapport au Rhin, qu’est-ce que Strasbourg peut apporter sur son tronçon ? C’est une occasion comme il s’en présente une fois par siècle et il faut que la décision dépasse l’enjeu du moment. »

Pour Jeanne Barseghian, l’ambition est de « prolonger cette reconquête » de la ville vers l’Allemagne. La « ville sur le Rhin ». Elle imagine une « grande promenade », avec « de nouveaux passages » qui rapprocheront les deux rives. « Ce sera un rapport quotidien et vécu », complète-t-elle en référence aux nouveaux lieux de vie (médiathèques, espaces sportifs, services publics, commerces, etc.) près des berges. Cette « grande promenade » vise notamment à relier les forêts du Rohrschollen au sud et de la Robertsau au nord.

Ces orientations doivent être votées lors du conseil municipal du lundi 31 janvier, à suivre comme à chaque fois en direct-commenté sur Rue89 Strasbourg à partir de 12h30.

Aux centres de rétention de Strasbourg et Metz, les admissions sont suspendues à cause du Covid

Aux centres de rétention de Strasbourg et Metz, les admissions sont suspendues à cause du Covid

Le centre de rétention de Geispolsheim et celui de Metz ne peuvent plus accueillir de nouvelles personnes retenues. Les bâtiments y hébergent depuis mi-janvier des personnes positives au Covid qui ne peuvent être isolées.

Depuis le 14 janvier, le centre de rétention administrative (CRA) de Geispolsheim près de Strasbourg est « gelé. » Ses bâtiments ne peuvent plus accueillir de nouvelles personnes, en raison de cas positifs au covid à l’intérieur et de l’incapacité du centre à les isoler. L’information a été transmise à Rue89 Strasbourg par l’une des personnes retenues et confirmée par l’Assfam, l’association choisie par le ministère de l’Intérieur pour accompagner les personnes retenues au centre de Geispolsheim.

Une vue intérieur du centre de rétention de Geispolsheim Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

Ce centre d’une capacité de 34 places est prévu pour « retenir » des personnes en situation de séjour irrégulier sur le territoire. Elles peuvent en sortir sur décision judiciaire mais plus fréquemment lorsqu’elles sont renvoyées vers leur pays d’origine. Depuis l’épidémie de Covid-19, il est prévu que le centre transfère les personnes retenues détectées positives vers les centres de Plaisir près de Paris et de Lyon afin d’éviter les contagions. Mais depuis la vague Omicron, ces deux derniers centres sont submergés et ne peuvent plus accueillir de nouveaux retenus.

En conséquence, lorsque 6 personnes ont été détectées positives au Covid le 14 janvier à Geispolsheim, la police aux frontières a été dans l’incapacité de les transférer… Toute admission supplémentaire a été suspendue mais au 25 janvier, le centre compte douze personnes positives, sur une vingtaine de personnes présentes en tout.

La situation se complique dans l’Est

La situation se complique encore puisqu’il est prévu qu’en cas de saturation ou d’impossibilité du CRA de Geispolsheim, les personnes à retenir soient envoyées vers le CRA de Metz. Cependant, la situation est identique en Moselle, dont le centre a lui aussi été « gelé ».

Contactée, la préfecture du Bas-Rhin précise que « la rétention ne répond pas à une automaticité territoriale. L’envoi des personnes retenues vers un CRA dépend notamment des places disponibles ». Il y a 24 centres de rétention administrative en France, dont 21 en métropole.

Avec la dématérialisation, « le service public n’est plus assuré pour les étrangers », alertent des associations

Avec la dématérialisation, « le service public n’est plus assuré pour les étrangers », alertent des associations

En juin 2021, la préfecture du Bas-Rhin a été assignée en justice par un collectif d’associations pour avoir imposé une procédure entièrement numérique aux usagers souhaitant demander ou renouveler un titre de séjour. Mais après sept mois, l’audience se fait toujours attendre. Les associations et le syndicat FO-Préfecture, fustigent une « administration publique dégradée » par le manque de moyens alloués aux services des droits aux étrangers.  

Saturation des plannings de rendez-vous, absence de guichets physiques, difficultés d’accessibilité dues à la fracture numérique… Un collectif d’associations composé de la Ligue des droits de l’Homme, du Syndicat des avocats de France et de La Cimade a déposé une requête au tribunal administratif de Strasbourg, le 30 juin 2021, pour assigner en justice la préfecture du Bas-Rhin.

En ligne de mire, les démarches numérisées pour les usagers étrangers souhaitant obtenir ou renouveler un titre de séjour. En juin 2017, la préfecture du Bas-Rhin a imposé la prise de rendez-vous uniquement via internet. Et depuis mai 2020, le dépôt des dossiers se fait sur le portail de l’Administration Numérique pour les Etrangers en France (ANEF).

L’audience se fait attendre

Cette obligation de faire usage d’outils informatiques « ne respecte pas les dispositions légales » pour les associations, qui s’appuient sur un jugement du tribunal administratif de Rouen datant du 18 janvier 2021. La juridiction administrative avait annulé pour illégalité un arrêté de la préfecture de Seine-Maritime imposant aux personnes étrangères de déposer en ligne leurs demandes de séjour.

Sept mois après le dépôt de la requête contre la préfecture du Bas-Rhin, les associations patientent toujours. Une première audience devait se tenir le 14 décembre, mais elle a fait l’objet d’un report au 18 janvier. Entre temps, le Conseil d’État a été saisi afin de statuer sur l’imposition des procédures numériques pour les usagers étrangers, renvoyant l’audience à une date ultérieure, toujours inconnue. Pourtant, la plus haute juridiction administrative avait déjà indiqué, en 2019, que les procédures dématérialisées ne pouvaient pas être la seule voie d’accès aux droits.

Environ cent-cinquante personnes s’étaient mobilisées devant la préfecture du Bas-Rhin, mercredi 30 juin 2021, pour marquer le coup d’envoi de la requête au tribunal administratif. Photo : Anne Mellier/ Rue89 Strasbourg

« On ne peut pas faire le travail de la préfecture » 

Me Typhaine Elsaesser, l’une des avocates du droit des étrangers qui porte le dossier, déplore cette situation : 

« L’attente de l’audience fait perdurer les difficultés que rencontrent les demandeurs étrangers, comme l’impossibilité d’accéder à internet. Mais elle a aussi des conséquences sur les associations et les avocats, qui passent beaucoup de temps à comprendre les procédés administratifs et surmonter les nombreux obstacles pour faire valoir le droit des usagers étrangers. Ils ont donc moins de temps pour les accompagner dans les démarches autres que celles d’un accès à un guichet. » 

Sans voies alternatives pour mener à bien les démarches administratives, les étrangers en quête d’un titre de séjour affluent dans les associations d’aide aux étrangers, comme à La Cimade. Mais beaucoup viennent aussi pour des problèmes liés à la barrière de la langue ou la méconnaissance des outils numériques, détaille Élodie Martin, déléguée interne sur les questions juridiques à La Cimade :

« On est très mobilisés, mais on ne peut pas faire le travail de la préfecture. C’est un service public, c’est à eux d’accompagner les personnes. On ne peut pas prendre des rendez-vous ou faire les démarches de téléprocédures pour tout le monde. Nous sommes en première ligne, ce n’est plus possible, il nous faut une solution. »

Pour le collectif d’associations, cette « solution » doit passer par la mise en place de guichets avec des personnes physiques. 

Moins d’agents, plus de missions et de vacataires

Cependant, le manque de moyens humains ne permet pas à ce jour d’assurer ce type de service, comme le souligne Antoine Goffinet, le secrétaire du syndicat Force ouvrière de la préfecture du Bas-Rhin :

« Dans le domaine du droit des étrangers, on s’est aperçu que les réformes successives du ministère de l’Intérieur permettaient de libérer des emplois à temps plein et donc de faire des économies. En près de 10 ans, une cinquantaine de postes ont été supprimés à la préfecture, soit 10 % de l’effectif initial. On a donc moins d’agents dans ce service, mais avec plus de missions. »

Les procédures dématéralisées invisibilise les besoins en gestion des dossiers des étrangers Photo : Mathieu Nivelles / Visualhunt / cc

Et lorsqu’il faut renforcer les effectifs, la préfecture fait régulièrement appel à des vacataires, parfois des services civiques, selon le secrétaire FO-Préfecture. Ces agents répondent à des besoins ponctuels de la fonction publique et sont recrutés pour accomplir des missions précises. Contrairement à des CDI ou des CDD, ils ne perçoivent pas de salaire, mais sont rémunérés à la tâche. Deux problèmes se posent avec cette politique de recrutement pour Antoine Goffinet :

« Ils n’ont aucune connaissance de la culture administrative et du service auxquels ils sont affectés. Les agents en poste vont passer trois semaines à les former sur le tas pour qu’ils soient autonomes. Les services pour les étrangers sont concernés comme ils sont en sous effectif. »

Plus généralement, un rapport des députés Mme Stella Dupont (LREM) et M. Jean-Noël Barrot (MoDem) du 26 mai 2021 montre que sept plans visant à recruter des vacataires ont été déclenchés dans les préfectures françaises entre 2017 et 2020. Pour sa part, le syndicat FO-Préfecture du Bas-Rhin déplore cette stratégie impulsée par le ministère de l’Intérieur, qui participe à la « perte d’un service public de qualité », au profit d’une « logique économique ».

Entre 2017 et 2020, les préfectures françaises ont enregistré 6320 « mois vacataires ». 12 « mois vacataires » correspondent à un ETP (équivalent temps plein). L’ETP est une unité de mesure proportionnelle au nombre d’heures travaillées par un salarié sur un an. Photo : Rapport du 26 mai 2021 / Stella Dupont et Jean-Noël Barrot

« On utilise encore word 1997, alors qu’on est 2022 »

Les moyens techniques sont également pointés du doigt par le syndicat Force ouvrière :

« On a des postes performants, mais les logiciels dont on dispose sont trop anciens. On utilise encore word 1997, alors qu’on est 2022. Le ministère de l’Intérieur a acheté une version du pack office au rabais. »

Antoine Goffinet, secrétaire de la section Force ouvrière de la Préfecture du Bas-Rhin.

Par ailleurs, les différents confinements, survenus en 2020 et en 2021, ont généralisé le télétravail. Sur un volume de 400 agents, « environ 290 travaillent depuis leur domicile », estime Antoine Goffinet. Mais selon lui, le matériel personnel dont ils disposent ne permet pas toujours d’effectuer leurs missions dans de bonnes conditions (problèmes de connexion, vieux ordinateurs…) et d’assurer « un véritable service de proximité ».

Le silence de la préfecture face au manque de moyens

Elodie Martin, la déléguée juridique de La Cimade regrette la position de la préfecture du Bas-Rhin :

« On n’est pas contre la dématérialisation, ça pourrait être positif si tout le monde y avait accès. Mais sans voies alternatives, c’est une trop grande difficulté pour les usagers étrangers. On a déjà envoyé plusieurs mails et courriers à la préfecture pour qu’on échange avec eux sur les difficultés et les réponses à apporter. Nous n’avons jamais obtenu de réponses. »

« Le seul espoir » réside désormais dans une annulation par le tribunal administratif de l’imposition des procédures dématérialisées. Un jugement qui permettrait de respecter « l’égalité dans l’accès au service public », comme le revendique régulièrement le collectif d’associations.

Sollicitée, la préfecture du Bas-Rhin n’a pas répondu aux questions de Rue89 Strasbourg.

Communiste libertaire, Yann a été gardé à vue 46 heures et perquisitionné pour des tags

Communiste libertaire, Yann a été gardé à vue 46 heures et perquisitionné pour des tags

Manifestant aux côtés des professeurs, Yann a été interpellé jeudi 15 janvier. Poursuivi pour deux tags, il a passé près de 48 heures en garde à vue. Son domicile a été perquisitionné. Il est interdit de manifester jusqu’au 1er mars, date de son audience devant le tribunal correctionnel.

« Dans cette histoire, le mot le plus important c’est la disproportion. » Yann a 24 ans. Étudiant en première année de master de sociologie, il a manifesté aux côtés du personnel de l’Éducation Nationale dans l’après-midi du jeudi 13 janvier. En fin de manifestation, l’ancien surveillant dans un lycée strasbourgeois est interpellé suite à un contrôle d’identité.

Pour deux tags, Yann a passé près de 48 heures en garde à vue, avec perquisition du domicile et mesure de privation de liberté jusqu’au 1er mars 2022, date de son audience au tribunal correctionnel de Strasbourg. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

Les policiers le soupçonnent d’avoir tagué « ACAB (All Cops Are Bastards, tous les flics sont des bâtards) » et « Mort à Blanquer (du nom du ministre de l’Éducation Nationale) pendant cette manifestation, ce qu’il nie. Il est menotté, emmené à l’hôtel de police et placé en garde à vue. Il ne sera libéré que 46 heures plus tard, après une perquisition à son domicile et un déferrement devant le Parquet, qui le poursuit pour « dégradation ou détérioration légère de bien destiné à l’utilité ou la décoration publique par inscription d’un signe ou d’un dessin », « menace de mort ou d’atteinte aux biens dangereuse à l’encontre d’une personne dépositaire de l’autorité publique » et « refus de se soumettre au prélèvement biologique. » En outre, l’étudiant est interdit de manifestation sur le territoire alsacien jusqu’au 1er mars, date de son audience devant le tribunal correctionnel.

« Ma présomption d’innocence était niée dès le départ »

Yann raconte cette histoire depuis son salon. Au deuxième étage d’une tour à quelques pas du parc Citadelle, l’étudiant strasbourgeois perd parfois le fil de ces deux journées éprouvantes. Tout commence dans une fourgonnette de police, qui fonce toutes sirènes hurlantes vers l’hôtel de police, « genre je suis un dangereux criminel », ironise le jeune militant qui se définit comme « communiste libertaire ». Puis il y a ces longues heures dans une cellule du sous-sol du commissariat. Suite à une première audition où Yann refuse de répondre aux questions des policiers, l’étudiant est réveillé à 3 heures du matin. Ses empreintes sont relevées et le jeune homme est photographié. Il refuse ensuite le prélèvement génétique : « pour moi ce prélèvement est autoritaire et injustifié pour une histoire de tags », explique-t-il.

La lumière blafarde du néon dans le couloir l’empêche de dormir du jeudi 13 au vendredi 14 janvier. Il fait froid. Dans la geôle, un plaid est souillé « de merde et de sang ». Et puis il y a le stress : « J’avais l’impression que ma présomption d’innocence était niée dès le départ. »

Garde à vue prolongée et perquisition

La matinée du vendredi 14 janvier commence avec un petit-déjeuner sommaire, « deux biscuits et un jus d’orange ». Par la suite, un officier de police judiciaire (OPJ) se rend dans la cellule de Yann pour lui indiquer que sa garde à vue est prolongée, signe qu’un magistrat du Parquet considère qu’il risque une condamnation supérieure ou égale à un an de prison. Le fonctionnaire de police lui laisse aussi entendre qu’il pourrait bien passer son week-end à la maison d’arrêt de l’Elsau, avant de passer en comparution immédiate au tribunal correctionnel de Strasbourg. « Ses intimidations ont fini par me faire peur, mais je n’ai pas craqué, » dit l’étudiant.

La garde à vue se poursuit avec une perquisition dans l’après-midi du vendredi 14 janvier. Après un énième repas fait de « boulgours secs et de ratatouille dégueulasse », Yann est à nouveau menotté, direction son domicile. Il croise ses voisins en arrivant avec cinq policiers. « Ils ont pris des photos de ma bibliothèque, de mes dessins qui sont pour certains engagés. Sur l’étagère, un policier a vu plusieurs ouvrages d’inspiration communiste et libertaire. Il a pris le livre “Face à la police, face à la justice : guide d’autodéfense juridique” en ricanant : “Ça va vous servir !”. »

« Ce type de dégradations devrait donner lieu à une contravention »

Lors d’une dernière audition au commissariat, Yann voit la carte mémoire de son téléphone fouillée par l’OPJ. Ce dernier fait défiler des photos de vacances, de famille, d’amis. Le policier écoute quelques chansons, notamment des Quatre Barbus, un groupe des années 60 qui a interprété des chansons anarchistes. Yann a gardé le silence.

Avocate de Yann, Me Sendegul Aras, s’étonne de l’évantail des poursuites à l’égard de son client :

« S’agissant de tags, j’ai défendu quelques manifestants, qui ont été cités ensuite devant le Tribunal par une simple convocation d’officier de police judiciaire (COPJ). Ce type de dégradations était sanctionné jadis par une contravention. Concernant le refus de prélèvement ADN, une condamnation me semblerait disproportionnée si l’on s’en réfère à l’arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) qui a estimé, le 22 juin 2017, que la France ne peut engager des poursuites si les faits reprochés s’inscrivent dans un contexte politique ou syndicale sauf à porter une atteinte disproportionnée à la vie privée du prévenu. »

Contacté, le Parquet n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Services d’ordre, tractage, réseaux sociaux : la riposte des antifas locaux contre l’extrême-droite

Services d’ordre, tractage, réseaux sociaux : la riposte des antifas locaux contre l’extrême-droite

À Strasbourg, deux organisations s’affirment antifascistes : la Jeune Garde et l’Action Antifasciste. Rue89 Strasbourg a interrogé ces activistes discrets qui prônent l’autodéfense populaire face aux attaques de militants d’extrême-droite lors de mobilisations de gauche. Avec des syndicats, associations et partis politiques, elles ont formé le Collectif Antifasciste 67 en décembre.

Leurs chants rodés, leurs fumigènes, et leurs banderoles ne sont pas passés inaperçus. À Strasbourg, entre cinquante et cent militants se sont rejoints dans des blocs antifascistes lors des manifestations depuis 2021, contre la loi sécurité globale, celle du 1er mai, ou encore en décembre, contre les violences sexistes et sexuelles. Avant cela, le 29 novembre 2020, ils avaient repoussé des hooligans néonazis qui attaquaient le cortège contre la loi sécurité globale et frappaient des manifestants.

Affrontements lors de la manifestation contre la loi Sécurité globale du 28 novembre 2020 (vidéo Jeune Garde Strasbourg / Facebook)

Dans la capitale alsacienne, deux collectifs politiques se revendiquent antifascistes : la Jeune Garde Strasbourg, née en octobre 2019, et l’Action Antifasciste Strasbourg (AFA), créée en septembre 2020. « Notre engagement est surtout une réaction aux agressions des militants d’extrême droite, et à la forte présence médiatique d’Éric Zemmour, de Marine Le Pen, de l’extrême droite en général », pose Cem Yoldas, porte-parole de la Jeune Garde Strasbourg. « On ne souhaite pas communiquer sur notre nombre », déclare t-il, tout comme William (prénom modifié) de l’AFA.

Organisation de services d’ordre et sensibilisation

Concrètement, ils assurent « régulièrement le service d’ordre d’événements militants, pour prévenir les attaques dans les rassemblements et réagir collectivement en cas de violences en repoussant les groupes de fascistes », expose Cem. Ils organisent aussi des séances de tractage et de discussion, « souvent dans des quartiers populaires ou sur le campus universitaire, pour sensibiliser sur ce qu’est l’extrême-droite et le danger qu’elle représente pour la société », indique William.

Cem ajoute :

« Nous affirmons notre présence en collant des affiches et en appelant à participer à des cortèges antifa dans les manifestations. Aussi, nous investissons les réseaux sociaux et postons régulièrement des textes, notamment des rappels historiques sur le fascisme. Tout cela fait de nous des cibles. »

Sur Facebook, les sections strasbourgeoises de la Jeune Garde et de l’AFA comptent, fin janvier, respectivement 2 400 et 1 600 abonnés. William souligne :

« Bien sûr, quand on tracte, on se prend des râteaux, comme tout le monde. Mais comme on milite contre l’extrême-droite, on a quand même beaucoup de personnes réceptives, qui veulent en savoir plus. Après l’attaque de la manif, on avait eu de nombreux retours positifs de gens qui trouvent rassurant de voir que des groupes s’organisent pour s’opposer aux mouvances fascistes et racistes. »

Le 12 décembre 2020, un grand cortège antifa s’était constitué suite à l’attaque d’une manifestation quelques jours plus tôt. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

« L’antifascisme n’est pas une fin en soi, c’est une réaction nécessaire »

En Alsace, plusieurs groupuscules actifs d’extrême-droite mènent ou projettent des actions violentes. En août 2021, les forces de l’ordre ont trouvé 4 bombes radioactives dont trois prêtes à l’emploi chez un homme à Rouffach, qui avait également une tenue du Ku Klux Klan (un mouvement raciste américain) et des écussons nazis. En mai, six membres d’un groupuscule néonazi suspectés de préparer un attentat contre une loge maçonnique ont été arrêtés en Alsace et dans le Doubs.

Les militants de gauche sont aussi des cibles. Dès le 28 mars 2018, six étudiants qui sortaient d’une assemblée générale contre les réformes du gouvernement, avaient été passés à tabac sur le campus de l’Esplanade par des membres du Bastion Social, dissout depuis. Le 13 décembre 2019, des membres de l’Action française, une organisation royaliste, ont agressé physiquement des étudiants qui bloquaient le bâtiment du Patio à la fac, pour lutter contre la réforme des retraites.

Cet automne, des militants d’extrême-droite sont allés jusqu’à imprimer et coller des stickers à Strasbourg, avec le visage de Cem et une étoile juive en fond. « Malheureusement, on a l’habitude de ce genre de pratiques. Leurs tentatives d’intimidations nous donnent encore plus de force pour lutter », promet Cem.

Il complète :

« Il y a aussi de nombreux cas d’agressions en marge de manifestations. C’est une nécessité de nous organiser face à cette menace. L’antifascisme n’est pas une fin en soi, mais une réaction nécessaire contre l’extrême-droite. Cette inclinaison politique est très violente, notamment contre les militants du mouvement social. À la Jeune Garde, plusieurs d’entre nous en sont issus. C’est cela qui nous a concerné et obligé à réfléchir à nous défendre. »

« Il est important pour nous d’être organisés, de créer un rapport de force »

William, de l’AFA, abonde : « Nous refusons de baisser les yeux, d’être dans une posture victimaire, nous militons pour l’autodéfense populaire », affirme t-il :

« C’est pas que ça nous amuse de jouer les gros bras. En fait, nous ne considérons pas que la police nous protège, surtout pas si on est des militants de gauche. Au contraire, elle réprime nos mouvements. De l’autre côté, les hooligans néonazis ne sont pas inquiétés. C’est évident que nous devons nous auto-organiser, pour protéger nos luttes. »

Parallèlement, une quinzaine de personnes ont fondé le collectif Strasantifa en fin d’année, aussi dans le but de sécuriser les cortèges. Les militants ont notamment participé à des manifestations au Luxembourg et à Nancy.

Régulièrement en manifestation à Strasbourg, sous l’impulsion des antifascistes, la foule entonne le célèbre slogan : Siamo Tutti Antifascisti, « Nous sommes tous antifascistes » en italien. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

L’AFA et la Jeune Garde, qui manifestent souvent côte à côte, ne se concentrent pas sur les mêmes revendications. William témoigne que dans ses tractages et ses événements, l’AFA insiste sur les « dérives fascistes » du gouvernement, et dénonce le racisme dans la police : « Chaque année, il y a 10 à 15 personnes qui sont tuées par les forces de l’ordre », soulève t-il.

La Jeune Garde, quant à elle, « lutte en particulier contre les organisations et les idées d’extrême-droite », selon les mots de Cem :

« Si Éric Zemmour ou Marine Le Pen gagne l’élection présidentielle, cela serait très dangereux pour les syndicats, les associations comme le planning familial et les luttes sociales dans leur ensemble. Le Rassemblement national essaye de redorer son image mais c’est un parti dangereux. On a vu qu’un candidat aux élections municipales de 2020 à Strasbourg avait été condamné parce qu’il lançait des cocktails molotov sur des kebabs dans les années 2000. »

Pour dénoncer le « fémonationalisme », le fait de lier les violences sexistes et sexuelles et l’immigration, comme le groupe Nemesis, des militantes féministes et antifascistes ont défilé le 25 novembre. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Création d’un collectif antifasciste avec des associations et des syndicats

En décembre 2021, la Jeune Garde, l’AFA, les syndicats Solidaires, FSU, CGT, CNT, Alternative Étudiante, les associations Attac, Planning Familial, le collectif D’ailleurs nous sommes d’ici, et les partis France Insoumise (FI) et Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), ont formé le collectif Antifasciste 67. La page Facebook compte 2 700 abonnés fin janvier. « Nous pensons qu’il y a urgence à renouer des liens entre nos structures et à unir nos forces militantes pour combattre l’extrême-droite », déclarent-ils sur le réseau social.

Maria, étudiante syndiquée à Solidaires, donne le sens de l’engagement de son organisation :

« Pour nous, le fascisme est un ennemi du droit des travailleurs et des étudiants. L’extrême droite est historiquement contre les syndicats et le Code du travail. Nous avons dû lutter contre elle pour obtenir des acquis sociaux. Nous entendons aussi dénoncer le gouvernement, qui applique des politiques d’extrême-droite, par exemple pour l’accueil des migrants. La polémique sur « l’islamogauchisme » dans les universités ou le supposé « wokisme« , portée par des ministres, témoigne de la droitisation du débat public. C’est important de nous opposer à cela. »

Luc, de la France insoumise à Strasbourg, insiste aussi sur la nécessité de « contrer les discours de haine, qui sont la stratégie politique de l’extrême droite », en assumant « une position antifasciste » :

« Nous défendons un projet de société à l’exacte opposé, basé sur des valeurs humanistes. La riposte doit être massive à gauche. »

Présentation du collectif et diffusion d’un film le 27 janvier

Les soutiens de Jean-Luc Mélenchon sont d’ailleurs « souvent ciblés par les nationalistes », relève Luc. Des militants pro-zemmour se sont filmés entrain de s’entrainer au tir en citant les noms de députés insoumis en décembre. Quelques mois plus tôt, un youtubeur influent d’extrême-droite avait simulé le meurtre d’un militant insoumis. « L’extrême droite, ce n’est pas une orientation politique comme une autre, d’où l’importance de s’y opposer très fermement, tous ensemble », livre Luc. William analyse l’intérêt de la création du collectif :

« L’union de nombreuses organisations avait permis d’obtenir la fermeture de l’Arcadia, l’ancien local des fascistes du Bastion Social à Strasbourg. Nous avions lutté sur plusieurs plans, avec des événements festifs et des manifestations. La différence c’est qu’à l’époque, nous avions un objectif précis, donc notre impact était simple à mesurer. Aujourd’hui, nous sommes mobilisés contre les idées et les politiques d’extrême droite, c’est plus diffus. »

Les dégradations successives de la vitrine par des antifascistes avaient aussi poussées le propriétaire du local de l’Arcadia à ne pas renouveler le bail. D’après Maria, de Solidaires, le collectif aura tout de même des revendications précises, « comme demander à la mairie de refuser la tenue des meetings d’Éric Zemmour et de Marine Le Pen dans ses salles ». Le prochain événement du collectif Antifasciste 67 aura lieu au Molodoï le 27 janvier. Le collectif diffusera le documentaire « Generation Hate » sur l’infiltration d’un journaliste dans un local lillois de Génération Identitaire. Des manifestations et un concert au Molodoï sont aussi prévus en mars.

Jeudi, manifestation pour une hausse généralisée des salaires

Jeudi, manifestation pour une hausse généralisée des salaires

Plusieurs syndicats appellent à participer à la grève nationale, ce jeudi 27 janvier, pour réclamer « une augmentation immédiate et générale des traitements et des salaires ». À Strasbourg, le cortège s’élancera à 14h depuis la place Kléber. 

À l’appel interprofessionnel des organisations syndicales CGT, FO, FSU, Solidaires et CNT, une manifestation est prévue jeudi 27 janvier, à partir de 14h. Au départ de la Place Kléber, le cortège traversera les rues Francs-Bourgeois, Division Leclerc, de la Douane, et des Grandes Arcades pour revenir au point de départ.

Dans un communiqué commun, l’intersyndicale fait état « d’une grande précarité de vie et de travail accentuée par la crise sanitaire, économique et sociale » et fustige « des réponses qui ne sont pas à la hauteur de la colère qui s’est exprimée ». Les syndicats réclament donc « une augmentation immédiate des salaires » : « Cela se traduit, par exemple, par le dégel du point d’indice dans la fonction publique », détaille Gilles Dimnet, secrétaire adjoint CGT Territoriaux de Strasbourg-Eurométropole.

Quelle mobilisation pour cette première manifestation interprofessionnelle depuis plusieurs mois ? Photo : GK / Rue89 Strasbourg

Les organisations contestent également la réforme de l’assurance-chômage, « qui aura pour conséquence d’enfermer de trop nombreux salariés dans des emplois à faible salaire, à temps partiels ou en CDD. »

Ex du RN, étudiants de l’UNI, membres de l’Action française… Qui sont les relais d’Éric Zemmour en Alsace

Ex du RN, étudiants de l’UNI, membres de l’Action française… Qui sont les relais d’Éric Zemmour en Alsace

Entre collage d’affiches, rassemblements et organisation de déplacement du candidat, la campagne d’Éric Zemmour à l’élection présidentielle se déploie en Alsace. Rue89 Strasbourg raconte la genèse de cette mobilisation aux origines hétérogènes.

« En Alsace, les Français m’accueillent comme un ami », se vantait Éric Zemmour à son retour du Haut-Rhin, le territoire qu’il a choisi pour l’un de ses premiers déplacements de campagne, le 18 décembre 2021. Dans le département, le candidat à l’élection présidentielle bénéficie de soutiens d’élus de longue date, mais aussi de syndicats et de groupuscules aux tendances nationalistes, identitaires ou même royalistes.

La nébuleuse des Amis d’Eric Zemmour

Dès le printemps 2021, soit plus de six mois avant la candidature officielle de l’éditorialiste à l’élection présidentielle, la section alsacienne des « Amis d’Éric Zemmour » commence à s’agiter sur les réseaux sociaux. À l’époque, Jean-Luc Schaffhauser, ancien eurodéputé et conseiller municipal de « Strasbourg Bleu Marine », un mouvement relais du Rassemblement national à Strasbourg, ex-proche de Marine Le Pen, anime des visioconférences hebdomadaires pro-Zemmour avec des soutiens répartis dans tout le Grand Est. Selon lui, l’impulsion est venue « d’un groupe de dissidents du Rassemblement national qui a trouvé qu’Éric Zemmour pouvait être un bon candidat ».

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À la Revue Scoute, surveillance et présidentielle éclipsent le Covid

À la Revue Scoute, surveillance et présidentielle éclipsent le Covid

La Revue Scoute reprend du service et combat le froid par le rire. Après une année blanche, cette institution de l’humour alsacien revient, la quarantaine bien tassée, dans la salle de la Briqueterie à Schiltigheim. Elle s’y produira jusqu’au 12 février puis elle se déplacera à la Scène de Strasbourg avant de commencer, fin mars, sa tournée régionale. « L’Œil de mon scout » s’attaque à la surveillance généralisée, aux manipulations politiques et aux excès des nouvelles technologies.

Dans la vaste salle de la Briqueterie, le public s’installe sous les mélodies de l’orchestre, déjà sur scène. La Revue Scoute est un moment qui s’apprécie en musique. La salle se remplit doucement, laissant de nombreux sièges vides même à l’heure de débuter le spectacle. Le coup porté par le Covid à tout le secteur culturel se mesure dans ces creux. Un élément que déplore l’organisation, en enjoignant le public à revenir et à parler du spectacle. Mais ce soir, le virus reste à la porte, pour laisser du souffle au rire.

Des thématiques d’actualité, pour oublier un temps la crise sanitaire

Le spectacle s’ouvre avec une galerie de personnages iconiques de l’Histoire de France. Lorsque Saint-Pierre glisse entre eux, téléphone à la main, il apparait que ces figures historiques sont sollicitées par les politiciens pour la campagne électorale. Le général de Gaulle est surchargé de demandes et Jean Jaurès refuse un meeting, pendant que Vercingétorix s’étonne de son impopularité. Il est effectivement très drôle d’imaginer les défunts débordés par tous les candidats appelant à leur mémoire. La présidentielle revient dans le spectacle sous différents aspects, notamment pour souligner le désintérêt des Français vis-à-vis des élections. Un passage sur les sondages s’amuse de la façon dont ces indicateurs peuvent facilement être dévoyés.

Révolution française et enjeux contemporains, tout passe à la moulinette de l’humour alsacien. Photo : de Patrick Kupferschlager / Acte5

Pas de sketch sur le Covid dans cette nouvelle revue. Une volonté affirmée par Dany Chambet-Ithier, cocréateur et metteur en scène de la Revue Scoute, qui souligne la lassitude du public. Mise à part une discrète allusion aux vaccins, le spectacle se concentre sur d’autres sujets brûlants, comme la crise écologique ou le Grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg. Jeanne Barseghian, avec son arrivée à la mairie strasbourgeoise, est une cible de choix. Elle se livre notamment à une petite lutte sportive avec Catherine Trautmann. Elle est aussi peinte en cheffe de la Révolution française. Bonnet phrygien sur la tête, dans une grande baignoire, elle fait défiler Robespierre et Danton, interdit les voitures en ville et le foie gras.

Les chansons sont un point fort de la Revue Scoute. Elles détournent des airs populaires, allant jusqu’à proposer une surprenante mais agréable reprise de Believer des Imagine Dragons. L’orchestre est toujours puissant, accompagnant avec justesse les différents temps du spectacle. Les musiciens sont installés derrière un grand pan de tissu, qui descend de temps en temps pour leur donner un peu de visibilité. Ces pièces de toile pendues sur la scène sont des éléments très polyvalents. Grace à des projections d’images, elles prennent différents aspects et textures. Le résultat est une scénographie très riche malgré son apparent dépouillement.

Les personnages récurrents de la Revue sont au rendez-vous encore cette année. Photo : de Patrick Kupferschlager

Le comique est mis à toutes les sauces, et même dedans

De l’humour on ne discute pas, et la Revue Scoute ne déroge pas avec son irrévérence habituelle. Le ton satirique tape sur les politiques comme les citoyens lambdas. L’accent alsacien est un ressort comique toujours efficace. Même le registre le plus scabreux sait faire mouche, avec cette vision surréaliste des bus mulhousiens propulsés au biogaz, en recyclant les selles des usagers. L’humour potache glisse parfois vers d’étonnantes hardiesses, comme lorsqu’un homme en kimono surgit en poussant des interjections, parodies de prononciation asiatique.

Le sketch en question se moque des revendications des diverses communautés, avec en idée de fond le besoin de rassembler autour d’un universalisme humaniste. Une curieuse de leçon de tolérance que l’effacement de la diversité. C’est d’autant plus curieux que d’autres sketchs se montrent plus fins sur des sujets similaires. L’entrée du pronom iel dans le dictionnaire du Petit Robert donne lieu à un morceau de bravoure plutôt poétique. La comédienne fait jongler des mots, des rimes, et tisse un perspective joyeuse de progrès.

Toute la troupe fait preuve d’une belle cohésion. Photo : de Patrick Kupferschlager / Acte5

Un certain nombre de numéros reviennent sur la figure du jeune, abruti par la technologie, et sur les dérives des téléphones portables. Une femme accouche pendant que son compagnon cherche un Uber, des adolescents discutent de religion et de réseaux sociaux. Les ressorts utilisés pour parodier le sujet commencent à s’user.

Panne de réseau, plus de batterie, vocabulaire d’une jeunesse qui a pu exister dans quelque passé lointain (« oim comme je kiffe le rap, mais j’ai explosé mon forfait ») l’angle choisi fait rire, sans innover. Les problématiques que posent aujourd’hui la surveillance, l’utilisation des données à des fins publicitaires ou les campagnes de désinformation sont mises de côté au profit d’une critique des objets en soi. Un choix curieux quand le titre du spectacle, « L’œil de mon scout », avec le QR code et les références aux affiches de propagande bolchévique, annonçait le contraire.

Une bande de jeunes multiculturelle en pleine discussion sur leur nouvelle religion : les réseaux sociaux. Photo : de Patrick Kupferschlager / Acte5

Le sketch sur la famille paranoïaque qui se croit surveillée fait d’avantage mouche, mais se trouve un peu isolé. L’écriture du spectacle donne l’impression de rester sur ses acquis sans vraiment prendre de risque. La salle, pleine d’une grosse moitié, a fait cependant preuve d’un bel enthousiasme. Le restaurant accueille toujours le public avant et après le spectacle. Cet élément tient au cœur des artistes, pour qui les soirées dépassent le simple temps de la représentation. La Revue demeure un moment qui défend des valeurs de convivialité et de partage.

#La Briqueterie#Revue Scoute

Passe sanitaire dans les médiathèques : « Les publics précaires ne reviennent pas »

Passe sanitaire dans les médiathèques : « Les publics précaires ne reviennent pas »

Dès lundi, le passe vaccinal sera nécessaire pour entrer dans les bibliothèques et médiathèques. Or, des agents alertent sur la quasi disparition des jeunes et des précaires depuis l’instauration du passe sanitaire, ils dénoncent un « obstacle à l’entrée d’un lieu public censé accueillir tout le monde ».

« D’ordinaire, les bibliothèques et médiathèques sont un des seuls lieux de culture où les gens n’ont rien à montrer, rien à payer », martèle Anne, bibliothécaire à Strasbourg depuis une quinzaine d’années (tenue par le devoir de neutralité, elle témoigne anonymement et souhaite que nous ne précisions pas son lieu de travail). Cela fait quelques années qu’elle est dans sa médiathèque actuelle. Après deux ans de péripéties liées au Covid, le constat est flagrant : les gens viennent moins. « On a observé 25 à 30% de fréquentation en moins depuis le premier confinement », remarque Anne.

La situation concerne les douze bibliothèques et médiathèques de la Ville et de l’Eurométropole, explique Murielle Fabre, maire de Lampertheim et vice-présidente de l’Eurométropole en charge de l’action culturelle :

« Selon les lieux, la fréquentation a baissé d’un quart voire d’un tiers, entre “l’avant-covid” et aujourd’hui, même si on a observé un petit rebond à la rentrée de septembre. En fait, c’est très fluctuant. »

En fin d’année 2019, 4 319 personnes fréquentaient ces bibliothèque chaque jour. Le total est tombé à 2 100 personnes à la même période en 2020 et s’établit à 2 837 fin 2021 (-35% par rapport à 2019). Si l’on prend un total par mois, le nombré d’entrée était de 70 000 à 112 000 personnes avant le Covid contre 42 à 70 000 désormais. En clair, les mois les plus fréquentés sont équivalent aux mois les moins fréquentés avant la pandémie.

« On refuse tous les jours entre 10 et 15 personnes »

Et le passe sanitaire a empiré les choses. Applicable dans les bibliothèques et médiathèques depuis le 9 août 2021, il concerne les mineurs de 12 à 17 ans depuis le 30 septembre. Dans l’Eurométropole, il est contrôlé par des agents spécialement affectés.

Médiathèque Malraux (Photo Yellowstar / FlickR / cc)
A la médiathèque Malraux, « on refuse 10 à 15 personnes par jour » Photo : Yellowstar / FlickR / cc

Il n’y a pas de chiffre à disposition entre le début de l’application du passe et aujourd’hui, mais les agents voient la différence sur le terrain. Comme Levan (le prénom a été changé), agent de sécurité à la médiathèque Malraux. C’est lui qui scanne les passe… et doit refuser régulièrement des gens :

« Il y a eu moins de gens avec le covid en général, et encore moins de gens depuis le passe. On refuse tous les jours entre 10 et 15 personnes. Des personnes qui ont dépassé les 7 mois après la 2e dose, ou pas vaccinées du tout. »

Murielle Fabre indique qu’après l’instauration du passe, le taux de refus en moyenne sur l’ensemble des bibliothèques s’est même élevé à 20%.

« Les gens à la marge ont disparu »

Conséquence : certains publics ont disparu, tout simplement. Étienne (le prénom a été changé), qui travaille dans une médiathèque de quartier, remarque que des personnes qui utilisaient le matériel informatique, la photocopieuse, etc., ont « décroché ». Elles ne détenaient pas le passe, et il estime qu’elles seront « difficiles à reconquérir ». 

Anne s’inquiète du fait « qu’énormément de personnes qui venaient pour pouvoir se poser, être au chaud quelques heures, sans qu’on leur demande rien, ne viennent plus ». Car pas besoin d’abonnement pour passer du temps sur place sans emprunter de document. Sur son lieu de travail, elle constate aussi que « les hommes un peu dans l’errance, un peu à la marge, qui utilisaient beaucoup les ordinateurs, ont disparu également ».

Si Levan précise qu’il voit tout de même des personnes sans domicile présenter un passe valide, Anne fait l’hypothèse que certains publics sont éloignés de la vaccination et ne font pas la démarche de faire un test PCR avant d’aller à la médiathèque, sans compter ceux et celles qui ne se vaccinent pas, par conviction :

« Je connais une maman qui venait toutes les semaines avec ses enfants et qui avait arrêté de venir depuis le passe. Et voilà qu’ils étaient de retour en décembre. La petite fille se réjouissait de “pouvoir revenir à la médiathèque”, maintenant qu’ils avaient “tous eu le covid”… »

On refuse l’entrée à des enfants

C’est un des phénomènes qui la frappent le plus les salariés et salariées : que le passe sanitaire ait éloigné les enfants de la bibliothèque, parce que certains ados, déjà peu enclins à aller à la bibliothèque, ne sont pas vaccinés et ne font pas de tests. « On a vu les vigiles refuser des enfants », raconte-t-elle. « Cela choque beaucoup les équipes ».

De nombreuses sorties scolaires en bibliothèque sont également annulées, parce que « des professeurs décident de ne pas venir pour ne pas avoir à exclure certains de leurs élèves non-vaccinés », rapporte Anne. « Et les collégiens qui venaient s’installer, travailler un peu, on ne les voit plus », ajoute Etienne.

La médiathèque Ouest, à Lingolsheim. Photo : Quentin Tenaud / Rue89 Strasbourg

Anne pointe une politique allant à l’encontre du principe des bibliothèques, celui d’un accueil inconditionnel : « Nous, on veut assurer l’accueil de tout le monde, et on se retrouve dans une mission de contrôle. Ça ne va pas du tout ! »

Karim Hadi, secrétaire général du syndicat CGT Eurométropole, s’indigne surtout de l’incohérence, selon lui, du champ d’application du passe :

« On peut faire des courses dans un centre commercial comme la place des Halles sans avoir à présenter de passe, mais on ne peut pas aller lire un bouquin ou écouter un disque dans un endroit qui accueille 10 à 15 fois moins de personnes et qui portent le masque. Il y a quelque chose qui ne va pas là-dedans ».

Etienne considère que la justification sanitaire peut être vite évacuée, car « les bibliothèques ne rassemblent pas des foules, moins de 30-40 personnes en moyenne dans ma médiathèque », et que c’est « un des lieux où le protocole est le mieux respecté puisque les agents rappellent de bien mettre le masque, de se laver les mains, etc. »

Le coût des fournitures scolaires est de plus en pus élevé (Photo Jean Perrin/FlickR/cc)
Dans une médiathèque de quartier, Etienne constate que les collégiens qui venaient travailler un peu ne viennent plus Photo : Pixlr / cc

Pour Anne, c’est tout simplement une barrière supplémentaire, pour des gens qui parfois n’osent pas franchir le pas d’un lieu culturel : « Il y a des bibliothèques où il y a deux portes à pousser, et j’ai déjà constaté que cela pouvait être énorme pour certaines personnes, habitantes de quartiers prioritaires par exemple. Si on rajoute un QR Code à montrer, c’est un obstacle ».

Au-delà de la question du vaccin, Étienne estime que c’est tout le protocole Covid qui est lourd pour ces personnes :

« Entre le masque, le lavage de mains et maintenant le passe, ça fait déjà 3 étapes supplémentaires avant de pouvoir dire bonjour à un bibliothécaire. Ça fait beaucoup de freins pour un lieu public censé être ouvert à tous. »

« Les enfants ont appris à mentir »

Anne craint que le passe vaccinal empire les choses. Voté le 16 janvier par le Parlement, il imposera à tous les plus de 16 ans de montrer un certificat de vaccination. Pour les jeunes de 12 à 15 ans, le passe sanitaire continuera de s’appliquer. Pour les moins de 12 ans, aucun passe ne sera requis. Des dispositions qui vont « donner beaucoup de place à l’aléatoire », selon Anne :

« Les agents de sécurité vont devoir jauger qui a entre 12 et 15 ans… Or, les enfants ont appris à mentir. J’ai déjà vu des jeunes d’1m75 assurer qu’ils avaient 11 ans et demi. Mais cette fois, le vigile pourra demander la carte d’identité. On renforce donc encore le contrôle à l’entrée. »

médiathèque olympes de gouge (CUS)
A la médiathèque Olympe de Gouges comme ailleurs, un agent de sécurité vérifie les passes derrière les deux portes en verre Photo : Eurométropole

Une mise en œuvre compliquée

Étienne pointe surtout que la disposition conduit à des situations ubuesques :

« On a des familles où seuls les enfants peuvent entrer, donc les parents les utilisent pour leurs emprunts. On a parfois dû renouveler des abonnements d’enfants en allant dehors, pour pouvoir faire signer les parents. Il y a aussi toutes les personnes qui avaient pris leur carte juste avant l’application du passe, et qui se retrouvent à ne plus pouvoir utiliser les services de la bibliothèque. »

Il se dit attristé de ne plus voir certains visages, et souligne à quel point la situation est particulière pour les petites médiathèques, où les agents connaissent très bien les habitués :

« Certains usagers qui venaient depuis 15 ans, quand ils ont su que le passe s’appliquerait, nous ont posé les livres dans les mains, en disant : “si c’est comme ça, on ne viendra plus”. On le prend presque personnellement car ce sont des gens qu’on voyait souvent. »

Il regrette aussi les bugs techniques, les problèmes de mise à jour, de QR Code illisibles, qui mettent en porte-à-faux les agents, quand ils sont obligés de refuser des personnages familiers et qui affirment avoir un passe valide, mais qu’ils ne peuvent laisser entrer car « l’application affiche rouge ».

Un soutien politique local mais pas d’exemption

Excédés, les agents culturels de la Ville et de l’Eurométropole ont fait grève au mois de septembre pour réclamer la fin du passe dans les bibliothèques et médiathèques. Ils avaient reçu le soutien de la maire Jeanne Barseghian (EELV) et de la présidente de l’Eurométropole Pia Imbs (sans étiquette) : dans un courrier adressé à la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, elles demandaient d’examiner la demande d’abrogation portée par les Associations professionnelles de bibliothécaires. Une pétition circule pour demander la fin du passe dans les médiathèques et bibliothèques. En vain.

Murielle Fabre affirme que la Maire et la Présidente de l’Eurométropole continuent de soutenir les agents et ont conscience des difficultés de mise en place et de fonctionnement du contrôle des passes sanitaires. Elle salue leur « adaptation et le fait qu’ils continuent de faire leur travail avec conviction ». 

Étienne est partisan d’une exemption des bibliothèques pour le passe et pense que des solutions peuvent être trouvées :

« À Lyon par exemple, la Ville accorde une exception aux 12-18 ans, s’appuyant sur une exception possible pour les usagers « accédant à ces établissements pour des motifs professionnels ou à des fins de recherche » ».

La Ville de Lyon considère en effet que les jeunes de 12 à 18 ans entrent dans cette catégorie d’usagers, s’appuyant sur l’obligation de scolarité pour les 12-16 ans, et de formation pour les 16-18 ans.

À défaut de pouvoir contrecarrer les décisions du gouvernement et de la majorité présidentielle, Etienne aimerait qu’à Strasbourg, l’Eurométropole prévoie des solutions de secours, comme le click and collect, qui était possible au début de la pandémie.

« La place d’une autre », un film romanesque sur la destinée sociale

« La place d’une autre », un film romanesque sur la destinée sociale

Pour son troisième long-métrage, Aurélia Georges raconte une histoire d’amour filial inattendu entre deux femmes de catégories sociales différentes. Elle livre un récit romanesque sur l’injustice sociale. Entretien.

Nélie (Lyna Khoudri) a échappé à une existence misérable en devenant infirmière auxiliaire sur le front en 1914. Un jour, elle prend l’identité de Rose (Maud Wyler), une jeune femme qu’elle a vue mourir sous ses yeux alors qu’elle était promise à un meilleur avenir. Nélie se présente à sa place chez une riche veuve, Eléonore (Sabine Azéma), dont elle devient la lectrice. Le mensonge fonctionne au‑delà de ses espérances. Adapté du roman de Wilkie Collins, The new Magdalen, de 1873, le film aborde la problématique toujours contemporaine de la destinée sociale, dans un récit à la fois romanesque et subtil.

La bande-annonce de « La place d’une autre »

Rue89 Strasbourg: Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter le roman de Wilkie Collins The new Magdalen ?

Aurélia Georges: Il y a plusieurs choses, c’est un récit très riche. D’abord la question du transfuge social, qui est une question toujours brûlante aujourd’hui et puis c’est une histoire de femmes, les questions qu’elles se posent sont des questions d’êtres humains. Le récit est original et haletant, avec un dilemme moral incroyable : c’est l’histoire d’une menteuse sincère ! Elle n’a aucune intention de nuire mais elle se place de fait dans un endroit très inconfortable. Être obligée de mentir à des gens qui vous accueillent la met dans une position intenable. Et le romanesque de cette histoire m’a plu, et je l’ai appuyé, notamment à la fin : au fond c’est une histoire d’amour filial, bouleversante et qui n’était pas écrite d’avance.

Le roman se déroule pendant la guerre franco-prussienne de 1870, pourquoi avoir préféré la Première guerre mondiale pour votre histoire ?

Je voulais rapprocher l’histoire de nous, la Première guerre mondiale nous est plus familière mais c’est aussi une période plus moderne et de transition plus nette pour les femmes.

Le choix de Lyna Khoudri peut paraître audacieux puisque c’est une jeune actrice franco-algérienne, alors qu’elle interprète une jeune fille sensée venir d’une famille bourgeoise suisse du début du siècle. Mais ça fonctionne complètement, et cela renforce le fait qu’Éléonore (Sabine Azéma) ne veut pas voir qu’elle n’est pas la personne qu’elle dit être.

Énormément d’actrices françaises pourraient être d’origine étrangère et ont joué tous les rôles. En France, il y a tous les types physiques. Je l’ai choisie pour elle-même, ses qualités d’actrices et ses traits. Ce qui m’intéressait était d’offrir à cette jeune comédienne son premier rôle classique, en costume.

Nélie (Lyna Khoudri) et Eléonore Photo : Sabine Azéma

Comment avez-vous travaillé la reconstitution historique ?

Je voulais quelque chose qui soit évocateur, surtout pas de reconstitution empesée, pléthorique. La maison par exemple est un mélange de plusieurs époques car le lieu où l’on vit est souvent le fruit de plusieurs générations différentes. Pour la lumière, nous avons travaillé sur le clair-obscur : cela nous a permis de créer des zones d’ombres et une atmosphère plus inquiétante.

Comment s’est passé le financement de ce film ? Je pose cette question pour comprendre quel cinéma français est soutenu aujourd’hui.

Il a pris du temps, notamment parce que je suis mal identifiée par les financeurs : je n’avais réalisé que deux films en 13 ans et ils étaient restés assez confidentiels. S’ajoute à cela une proposition de récit assez classique, inattendue pour une cinéaste venant de la marge. Nous n’avons pas obtenu l’Avance sur Recettes du CNC (Centre …etc), ce qui est dommage, parce qu’il y a encore peu de films sur des femmes et réalisés par des femmes. Mais nous avons eu le soutien de la Région Grand Est, de Canal+ et d’Arte.

Jeudi 27 janvier, les cantines scolaires de Strasbourg seront fermées

Jeudi 27 janvier, les cantines scolaires de Strasbourg seront fermées

En raison du sous-effectif lié à la pandémie et d’un appel à la grève de plusieurs syndicats, les cantines scolaires de la Ville de Strasbourg seront fermées jeudi 27 janvier.

À l’appel des organisations syndicales CGT, FO, FSU, Solidaires et des organisations lycéennes Fidl et MNL, une grève nationale entraînera la fermeture des cantines scolaires de la Ville de Strasbourg jeudi 27 janvier. Dans un communiqué publié vendredi 21 janvier, la municipalité développe :

« Au regard de la forte mobilisation envisagée, dans un contexte où nos équipes sont déjà en sous-effectif en raison de la situation sanitaire, la Ville de Strasbourg est amenée à fermer l’ensemble des restaurants scolaires ce jeudi 27 janvier. » 

En temps normal, les cantines scolaires de Strasbourg accueillent environ 10 000 enfants Photo : Rue89 Strasbourg

Une revendication : l’augmentation des salaires

Dans un communiqué commun, les organisations syndicales font état d’ »une grande précarité de vie et de travail accentuée par la crise sanitaire, économique et sociale ». Gilles Dimnet, secrétaire adjoint CGT Territoriaux de Strasbourg-Eurométropole, détaille :

« La grève interprofessionnelle et intersyndicale de jeudi porte sur une revendication : l’augmentation immédiate et générale des traitements et des salaires, ce qui se décline dans la fonction public par le dégel du point d’indice (qui sert à calculer le salaire brut, ndlr). »

« Les repas ne seront pas facturés »

La Ville annonce également que « les repas ne seront pas facturés » et que les parents n’auront aucune démarche à réaliser pour l’annulation des réservations. Les accueils périscolaires du matin et du soir seront en revanche maintenus « dans la mesure du possible ». Dans le cas contraire, les familles seront informées sur place par les personnels de l’établissement.

Les enfants « des personnels mobilisés dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus » pourront rester sur place et s’alimenter avec un repas tiré du sac, « dès lors qu’ils ont classe la journée ».

Les Oiseaux contre les dieux à l’Opéra du Rhin

Les Oiseaux contre les dieux à l’Opéra du Rhin

Qu’y a-t-il entre la terre et le ciel ? C’est là le domaine des oiseaux, plus hauts que les hommes mais plus bas que les cieux. L’Opéra national du Rhin présente pour la première fois en France Les Oiseaux, un opéra écrit pendant la Première Guerre mondiale par le compositeur allemand Walter Braunfels à partir d’un texte antique. Cet opéra devait être dirigé par Aziz Shokhakimov, nouveau directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. Touché par le Covid, il est remplacé par la jeune cheffe Sora Elisabeth Lee. L’opéra se joue à Strasbourg jusqu’au 30 janvier avant de se produire à Mulhouse les 20 et 22 février.

Dans une vaste pièce aux teintes pastel, une petite foule de crânes dépasse des box. L’assemblée laborieuse figure un bureau anonyme, avec une saveur d’Amérique des années 80. De cette foule vont émerger deux compères, épuisés et las de leur morne routine. Fidèlami et Bonespoir, dans leur chemise blanche, se mettent à errer jusqu’à rencontrer un roitelet. Celui-ci les mène au roi Huppe, ancien humain devenu souverain des oiseaux. Ces derniers n’ont pas de royaume propre, car le ciel est aux dieux, qui règnent sur tous les êtres. Fidèlami émet soudain une idée : les oiseaux doivent reprendre le pouvoir. En excitant le peuple ailé, il les convainc que c’est la place qu’ils méritent. Ils s’attèlent donc à bâtir dans le ciel une grande forteresse qui captera la fumée des sacrifices que les hommes envoient aux dieux. L’opéra repend une pièce de l’auteur grec antique Aristophane. Créée 400 ans avant notre ère, ce texte comique se moque des démagogues qui promettent d’impossibles utopies.

Le travail comme la plus ancienne forme d’oppression

Le choix du metteur en scène américain Ted Huffman de placer l’intrigue dans un open space laisse peu de place à l’interprétation. Les oiseaux y sont dépeints sous forme humaine, en travailleurs appliqués rivés à leur bureau. Loin de l’image de liberté qui leur est souvent associée, il ne semblent pas plus épanouis que les hommes. Fidèlami et Bonespoir ne se distinguent d’ailleurs pas des autres, et tous participent à une grande machine administrative dont la finalité n’est jamais montrée. Leur travail, sans but, sans évolution, est ici utilisé dans sa seule force symbolique d’aliénation. Les oiseaux sont en cage. La lumière que filtrent les larges fenêtres aveugles complète le tableau. Dans un tel cadre, le désir de révolution apparait d’autant plus légitime.

Fidèlami et Bonespoir amorcent la révolution des oiseaux Photo : de Klara Beck

Bientôt, le bureau est renversé. Excités par les harangues de Fidèlami, les oiseaux envoient voler des liasses de documents, renversent les chaises, poussent des cris. De ce bureau ils font un un château de meubles empilés et de grandes constructions en papier. Un peu en marge de ces chambardements, Bonespoir somnole à la lumière des étoiles. Il rencontre le Rossignol et les deux parlent d’amour. Le chant de l’oiseau plonge l’homme dans un sommeil exaltant de couleurs et de musiques. La scène est accompagnée par une performance de danse qui s’accorde étrangement avec l’atmosphère du moment.

Dans la pâle blancheur du bureau en ruine, comme un champ de bataille coloré par la lune, le danseur se révèle en justaucorps jaune criard. Sa danse frénétique, parfois épileptique, semble courir sur un rythme bien plus rapide que la musique, encore calme et ample. Le rythme s’accélère ensuite, lorsque les oiseaux rentrent dans leur domaine. Adieux tristes uniformes, ils se sont parés de merveilleux plumages. C’est un assemblage hétéroclite de tenues bigarrées et de chapeaux étranges. La rupture avec la norme est ainsi marquée dans les vêtements, pour appuyer encore ce que dit le changement de décor. C’est dans leur nouveau siège qu’ils célèbrent un mariage. La scène, entièrement dansée, est muette, avec des cavalcades et des danseurs qui se grognent dessus pour faire la cour à une colombe.

La liberté s’exprime autant par le mobilier renversé que par les tenues bariolées. Photo : de Klara Beck

Un homme en sweatshirt noir se montre, tirant une poubelle. C’est Prométhée, qui ramasse les papiers éparpillés alentour. Il prévient les oiseaux qu’il ne faut pas défier les dieux. Il raconte sa propre histoire, son expiation et les souffrances qu’il doit encore endurer en paiement de son arrogance. C’est là le grand sujet de la mythologie grecque : l’ordre du monde se doit d’être respecté. Quiconque sort de sa place commet une faute d’orgueil qui sera durement punie. Mais les oiseaux n’écoutent pas les avertissements : Fidèlami y veille. Il repousse les conseils du titan et clame que la guerre sera sans merci. La musique lui répond avec une clameur qui semble présager d’un terrible affrontement.

Le retour à l’ordre a la saveur amère

Lorsque Zeus finit par intervenir, aucune riposte n’est envisageable. Le tonnerre qui secoue le château de papier est marqué par quelques éclats de lumière. Les chanteurs convulsent en agitant des feuilles jaunes évoquant les éclairs, habile filage de la métaphore bureaucratique. C’est surtout la musique qui donne la mesure de cette furie. Quand le souverain du ciel se montre en personne, il est simplement vu comme le patron de l’entreprise venu recadrer ses salariés. Le retour à l’ordre était, depuis le début, la seule conclusion envisageable.

Le sens de la fable peut apparaitre ambigu. Les oiseaux ont-ils eu tort de suivre les conseils des humains et de lancer cette rébellion ? En voyant comment Fidèlami s’est arrogé le pouvoir et a réclamé les honneurs, il serait tentant d’acquiescer. Oui, la révolution était une mauvaise idée, et l’humain n’a fait que profiter de la naïveté des oiseaux. Cependant, la situation initiale, qui est aussi la finale, n’a rien d’enviable. Les oiseaux sont de nouveaux muets, vissés à leurs chaises, les yeux baissés. Fidèlami exprime sa satisfaction de revenir à la routine qu’il avait abandonné. Il argue que le confort est important, et la chaleur de sa maison lui tient plus à cœur que le château céleste trempé par la pluie. Tous ses discours d’émancipation et de liberté prennent un écho bien amer. Le seul qui a véritablement changé dans toute cette aventure, c’est Bonespoir. Lui seul a pu voir quelque chose qui semblait valoir cette aventure. Le contact du Rossignol a laissé en lui un souvenir douloureux et le regret d’un bonheur perdu.

Dans le bureau calme, le temps semble n’avoir pas de prise. Photo : de Klara Beck

Le choix de poser l’histoire dans un cadre de lieu de travail est efficace, bien que peu original. L’open space à l’américaine fait depuis longtemps partie des lieux communs incarnant l’aliénation des classes laborieuses. Cet espace de bureaux tous identiques, dans un bâtiment commun, c’est une certaine vision de l’enfer. C’est aussi notre quotidien, et les deux paysages se mélangent. L’opéra ne tente pas de créer quelque éblouissement magique devant la ville aérienne. Dans le cadre quotidien du bureau, toutes les barricades de papier et tous les renversements de meubles n’apparaissent que comme un jeu naïf. Les Oiseaux est un spectacle qui marque par le contraste entre sa musique puissante, enthousiasmante, et sa mise en scène qui incarne l’étouffement et la cage. Et surtout, cette certitude sur l’impossibilité d’y faire quoi que ce soit.

Présidentielle 2022 en podcast : rencontre d’un Gilet jaune et Insoumis avec une « Jeune avec Macron » à Lyon 

Présidentielle 2022 en podcast : rencontre d’un Gilet jaune et Insoumis avec une « Jeune avec Macron » à Lyon 

[Podcast « Dialogues de campagne »] – Tout au long de la campagne de l’élection présidentielle 2022, les trois Rue89 Locaux (Lyon, Bordeaux et Strasbourg) vont faire se rencontrer et débattre des citoyen·es sur des thèmes de société. Deuxième épisode à Lyon, autour de la jeunesse et de l’engagement. 

Peut-on encore discuter de politique et de choix sociétaux sans s’écharper ? C’est le pari de nos trois rédactions locales, après ce début de campagne d’une élection présidentielle sous tension, où les invectives sur les plateaux des chaînes d’information semblent servir de métronome.

À Lyon, nous avons réuni autour de la table Arifé Yizild, représentante des « Jeunes avec Macron », et Warren Dalle, porte-parole des Gilets jaunes, investi chez La France insoumise, qui ont accepté de confronter leurs idées et leurs trajectoires. À 34 ans, la première a été collaboratrice d’élus en Allemagne, elle est directrice conseil dans une agence de communication à Lyon. Arifé s’est investie au sein des « Jeunes avec Macron » dès la création de ce mouvement satellite de La République en marche, en 2015.

Les deux jeunes lyonnais ont suivi un engagement très différent, mais se retrouvent dans la nécessité de s’investir en politique. (PhotoPhoto : DD/Rue89Lyon)

Warren Dalle, quant à lui, poursuit à 26 ans une double-licence en Droit et Sciences politiques à l’université Lyon 3. Il a fondé « l’assemblée des Gilets jaunes de Lyon » dès le début du mouvement en 2018, puis il a été invité par des militants de La France insoumise à rejoindre le parti au niveau local.

Mouvements différents, mais un même engagement

Au vu des engagements pris relativement tôt dans leurs parcours individuels, ils n’ont eu que peu de doutes sur ce qui pouvait les opposer, plutôt radicalement. Mais le fait d’aborder de manière intime leurs choix respectifs a permis un dialogue qu’Arifé comme Warren ont nourri vivement et même apprécié. Origines familiales et sources de l’engagement, ambitions et projets pour jouer un rôle politique : ils ont échangé sur leurs nombreuses différences. 

Face à Arifé acquiesçant avec conviction, Warren a ainsi voulu conclure :

« C’est simple, si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupera de vous. »

Arifé Yildiz, investie chez les « Jeunes avec Macron », en débat avec Warren Dalle, porte-parole des « Gilets jaunes à Lyon ». Podcast « Présidentielle 2022 : Dialogues de campagne », enregistré par Rue89Lyon le 13 janvier 2022. (PhotoPhoto : DD/Rue89Lyon)

Enregistrement : Dalya Daoud et Laure Solé
Montage : Jean-François Gérard

GCO : quand le contournement devient la seule entrée dans la ville

GCO : quand le contournement devient la seule entrée dans la ville

Le GCO a réussi à faire l’unanimité… contre sa signalisation trompeuse. Une décision en dépit du bon sens prise entre administrations, et notamment à la demande du Conseil départemental du Bas-Rhin (ancêtre de la CeA), dans lesquelles personne n’a jugé opportun d’alerter la hiérarchie. Aujourd’hui, le ministère des Transports assure qu’il est prêt à changer les panneaux si on lui demande, bien que la préfète veut se laisser jusqu’à juin.

Un contournement qui devient… la seule entrée dans la ville. C’est l’absurdité à laquelle est parvenue la signalisation du Grand contournement ouest (GCO). Les nouveaux panneaux sur l’A4 et l’A35, qui indiquent que la direction de Strasbourg, nécessitent forcément d’emprunter un tronçon de l’autoroute payante, puis par l’A351 le long de Hautepierre à l’ouest. Cette signalisation a déclenché la colère des automobilistes, qui ont l’impression d’être pris pour des imbéciles. Car en la suivant, l’itinéraire provoque un détour, parfois d’une dizaine de kilomètres, et concentre la circulation sur un seul axe, déjà saturé aux heures de pointe : un non-sens écologique, coûteux à cause du péage et problématique pour la fluidité du trafic.

Une décision fin 2018

Bien avant la mise en service, ces indications ont été actées dès le 30 novembre 2018 avec l’établissement de la « modification du schéma directeur de signalisation de l’autoroute A 355 » par le ministère des Transports. Mais pour comprendre le cheminement d’une telle décision, c’est l’embarras à tous les étages. Aucune transparence n’existe sur le sujet.

Au ministère, la directrice des Infrastructures, Sandra Bernabei Chinzi, signataire du schéma contesté, nous a renvoyé vers un collègue. Ce dernier a prudemment esquivé les questions de Rue89 Strasbourg. Le service de presse du ministère, comme c’est la règle désormais dans l’administration d’État, répond quelques banalités et assure avoir mené une « concertation avec les collectivités à partir de septembre 2016 ». Une dernière réunion s’est tenue le 4 juin 2018. Selon les différents témoignages, il semblerait que la décision soit restée l’apanage des services techniques, sans que les élus locaux ou le préfet de l’époque, Jean-Luc Marx, n’en soient directement saisis. À l’époque, près de trois ans avant la mise en service de la rocade, personne chez les spécialistes n’a vu l’aberration, ni la polémique, venir.

Une demande du Département du Bas-Rhin

Quelles étaient les positions des uns et des autres ? Le ministère se garde bien de donner des comptes-rendus de ces réunions. Pour l’Eurométropole, le vice-président en charge des Mobilités Alain Jund (EELV), opposant au GCO, assure que lors du mandat précédent, un courrier du 28 novembre 2017 demandait le fléchage de Strasbourg par l’accès gratuit au Nord et au Sud. Sauf qu’il est impossible de voir ce courrier. « Nous sommes dans une phase d’archéologie pour comprendre ce qui s’est passé. Les écrits restent, mais il y a-t-il eu des choses différentes dîtes à l’oral ? Nous étudions toutes les possibilités, y compris juridiques », justifie Alain Jund.

À la Collectivité européenne d’Alsace (CeA), qui a pris la suite du Conseil départemental du Bas-Rhin en 2021, on se refuse même à répondre à la question. « L’ancien directeur des routes est parti à la retraite », tente un interlocuteur gêné, comme si les dossiers n’étaient pas transmis. D’après un compte-rendu de la fameuse réunion du 4 juin qu’ont pu consulter les DNA, c’est bien les services du Département qui ont fait cette proposition, sans en détailler les raisons. Le compte rendu retient alors « la volonté de la métropole de délester l’A35 du trafic de transit, en prévision d’une requalification de cet axe pour une desserte plus urbaine », le fameux « boulevard urbain » imaginé depuis des années, et l’État reprend donc à son compte les propositions du Département.

Quant à l’exploitant Arcos (groupe Vinci), il se défausse en répondant que les « élaborations des panneaux de signalisation ne dépendent pas du concessionnaire autoroutier ». En contradiction avec… le ministère des Transports qui assure que le schéma directeur a été « élaboré par le maître d’ouvrage Arcos ». La société avait déposé le 28 septembre 2017 une « demande d’approbation » du schéma directeur de signalisation de l’autoroute A355 (contournement ouest de Strasbourg), sans qu’Arcos ne veuille aujourd’hui révéler son contenu. La société ne veut pas prendre position publiquement, afin de ne pas froisser ses interlocuteurs, l’État, comme les collectivités locales. Une manière de faire comprendre entre les lignes que ce n’est pas sa proposition initiale qui a été retenue. « Aujourd’hui, il n’y a plus de problèmes. On a eu quelques réclamations à la barrière de péage à Ittenheim les premiers jours et beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, les automobilistes prennent leurs habitudes », répond le responsable communication d’Arcos, Jean-Luc Fournier.

La fausse surprise le 17 décembre

Les responsables politiques font parfois mine de découvrir cette signalisation. Posture théâtrale ou manque d’information ? Président de la CeA, Frédéric Bierry (LR) était déjà président du Bas-Rhin lorsque ses services ont fait cette proposition. Plus tard, un article des DNA faisait également état en janvier 2019 de l’affichage retenu, sans les entrées de Strasbourg par les axes gratuits. Dès 2015, Rue89 Strasbourg écrivait aussi qu’avec le GCO, davantage de trafic serait détourné vers l’A351, dans le but de délester les accès au nord et au sud. Déjà à l’époque, le GCO répond à une logique qui est de rabattre un maximum de trafic sur les axes autoroutiers et limiter au maximum la circulation sur les autres axes, l’A35 n’étant plus considéré comme une autoroute.

Dans la nouvelle mouture du GCO, relancé en 2013, l’échangeur nord à Vendenheim avait d’ailleurs été reconfiguré, quitte à davantage empiéter sur la forêt du Krittwald, de telle sorte qu’en restant sur l’autoroute, l’automobiliste est conduit « naturellement » sur le GCO et l’entrée ouest de Strasbourg. Pour continuer tout droit, vers Schiltigheim et Strasbourg-nord, il sort sur sa droite, ce qui est contre-intuitif par rapport à un plan et le sens de circulation précédent. C’est d’ailleurs surtout des automobilistes venant du nord qui ont rencontré des difficultés d’après Arcos. Ce n’est pas cet agencement qui a été déployé à l’entrée sud, où les sens de circulation précédents sont respectés.

« On aurait aimé faire comprendre ça »

Le collectif GCO Non-Merci avait aussi alerté sur cette future signalisation, en vain. « On aurait aimé faire comprendre ça aux gens » Bruno Dalpra, qui a aujourd’hui fondé un collectif des usagers de la M35 pour demander une modification des panneaux. « C’est comme ceux qui s’étonnent des tarifs, c’est ce que prévoyait le contrat dès 2016″, compare le militant écologiste pour caractériser la légèreté des élus locaux, et notamment Frédéric Bierry.

Interrogé fin décembre en marge d’un conférence de presse, Frédéric Bierry disait ne pas se souvenir d’avoir été consulté sur la signalisation, « mais c’est possible qu’on ait laissé passer quelque chose… », concédait-il. « J’ai saisi la préfète lundi 20 décembre, qui m’a répondu dès le lendemain qu’elle était attentive à la situation. Elle m’a dit qu’il y a une période transitoire et que la signalisation pourrait être revue », répondait-il.

Sur le plateau de France 3 Alsace, il a depuis plaidé que la rencontre de juin était une « réunion très technique », et que depuis, ses services « travaillent à une proposition » de nouveaux panneaux, en accord avec la préfète. Il devrait reparler de ses propositions lors de ses vœux à la presse le 24 janvier.

L’ancien président de l’Eurométropole, Robert Herrmann (PS), ardent défenseur du GCO, dit aussi ne pas avoir avoir été consulté. Il regrette le choix, mais il l’explique :

« Il y a une certaine logique professionnelle, notamment des agents de la DIR (la Direction interdépartementale des routes) qui consiste à détourner le trafic des centres-villes. C’est aussi le cas sur la nationale 83 qui n’indique pas Mulhouse, alors que le trajet est plus court. L’État a obéi à cette règle, qui ici est un non-sens ».

C’est en ce sens qu’il faudrait interpréter le communiqué du 22 décembre de la préfète du Bas-Rhin comme une défense de ses services. Josiane Chevalier vantait cette nouvelle signalisation et l’usage qui « vise à encourager les usagers à utiliser le contournement plutôt qu’emprunter la M35 (l’ex-A35), pour le trafic de transit mais aussi pour certains usages locaux » :

« L’entrée privilégiée dans Strasbourg est prévue par la M4 et la M351 pour que les usagers en provenance du nord et souhaitant rejoindre le sud de l’agglomération, ou l’inverse, empruntent le contournement. »

Communiqué de la préfecture le 22 décembre 2021

Est-ce uniquement la faute de la DIR Est ? L’Eurométropole assure dans un communiqué que par la suite, pendant l’année 2020, « la DIR Est (Direction Interdépartementale des Routes nationales) et l’Eurométropole de Strasbourg rappelaient qu’il était important de flécher Strasbourg avec différentes mentions et demandaient de prévoir des réserves nécessaires de panneaux pour conserver une souplesse sur les mentions à ajouter si nécessaire. À cette époque, l’Eurométropole n’étant pas gestionnaire de l’A35, cet avis technique n’a été considéré que comme consultatif. » C’est donc plus haut dans la hiérarchie que le message n’a pas été répercuté.

L’A35 permet d’accéder à Illkirch-Graffenstaden et Schiltigheim, mais pas Strasbourg ? Photo : PF / Rue89 Strasbourg

Peut-on changer ?

Le GCO ayant, pour la première fois, fait l’unanimité contre lui avec son fléchage défaillant, est-il simple de le rectifier ? Oui, assure Robert Herrmann, ancien président de l’Eurométropole :

« C’est une décision d’ordre technique. Si les collectivités locales demandent la même chose à l’État, la préfète n’a aucun intérêt à aller contre leur volonté. On a déjà changé des panneaux par le passé. Après, si on n’est plus d’accord sur ce qu’est le bon sens, c’est un autre problème… »

À sa successeuse Pia Imbs, il glisse au passage que « si elle s’était rendue à l’inauguration, elle aurait pu le signaler aux représentants de l’État ». Et s’il partage l’objectif de réserver une voie aux transports en commun et au covoiturage à certaines heures sur la portion strasbourgeoise de l’A35 (devenue M35), l’ancien patron de la métropole regrette néanmoins la signalisation. « Il aurait fallu des panneaux d’affichage dynamiques, qui selon les heures, indique à quelle vitesse on peut rouler et quelles voies sont réservées. L’affichage actuel est illisible et même dangereux ».

Interpellé, notamment par le nouveau collectif d’usagers de la M35, Frédéric Bierry a donc repris la main sur ce changement des panneaux. À l’Eurométropole, Alain Jund est plus prudent. « Il faut regarder tous les tenants et aboutissants, que Vinci ne se retourne pas contre nous s’il y a une baisse de trafic ». Une telle obligation existe dans le contrat signé par l’État, et transféré à l’Eurométropole, mais elle concerne l’interdiction des poids lourds en transit sur la partie strasbourgeoise de la M35.

La possibilité de changer facilement les panneaux, c’est en tout cas désormais la promesse du ministère des Transports. À Rue89 Strasbourg, il répond :

« Si les collectivités locales souhaitent aujourd’hui de façon partagée modifier la signalisation, l’État ne verra que des avantages à y procéder. »

Le ministère ne donne pas de calendrier et localement la Préfecture veut attendre jusqu’en juin. Alors que l’Eurométropole et la CeA ont du mal à dialoguer sur le choix de poubelles à l’Elsau, arriveront elles à s’entendre pour les automobilistes ? Au-delà d’un service rendu aux habitants et habitantes, qui après avoir été piégés prennent l’habitude du bon itinéraire, ce serait une manière de montrer que la politique sait encore rectifier les inepties technocratiques.

Des Décrocheurs mazoutent des portraits d’Emmanuel Macron pour dénoncer son inaction climatique

Des Décrocheurs mazoutent des portraits d’Emmanuel Macron pour dénoncer son inaction climatique

Ce mercredi 19 janvier, une trentaine de militants d’Action Non-Violente COP21, Greenpeace et des Amis de la Terre ont recouvert de fioul des portraits d’Emmanuel Macron près du Parlement européen. Objectif : des images pour interpeler sur le bilan « catastrophique » du quinquennat en matière de politique climatique.

Des portraits, du fioul, et un baril en guise d’accusation. Sur un parking situé à trois-cents mètres du Parlement européen, vingt-quatre militants écologistes alignés brandissent à bout de bras et en silence des cadres contenant la photo officielle d’Emmanuel Macron ce mercredi matin. Dernière sortie en plein air pour ces portraits enlevés dans les mairies dans le cadre de l’opération « Décrochons Macron ».

Lancée en 2019 par Action Non-Violente Cop21 (ANV COP21), cette campagne visait à laisser un mur vide en mairie, pour dénoncer l’absence d’une politique efficace de lutte contre le réchauffement climatique de la part du gouvernement français. « C’était juste après l’Affaire du siècle, rappelle la strasbourgeoise Zoé Mary, porte-parole d’ANV COP21. Deux millions de personnes s’étaient mobilisées pour attaquer l’État en justice en raison de son inaction climatique, mais Emmanuel Macron avait répondu en disant qu’il ne changerait pas de cap politique ».

Une trentaine de militants d’ANV COP21, de Greenpeace et des Amis de la Terre se sont réunis mercredi 19 janvier. À défaut de pouvoir rester devant le Parlement, ils se sont placés sur le parking du Wacken voisin, pour une action rapide à l’occasion de la venue d’Emmanuel Macron au Parlement européen. Photo : A.M/Rue89 Strasbourg

« Macron englué dans les modèles du passé

Dans le froid strasbourgeois, une partie des 151 portraits récupérés sont plongés dans du (faux) mazout, dans un baril portant l’inscription « Macron Guilty ». Il est 10h. Le chef de l’Etat doit s’exprimer devant le Parlement européen en fin de matinée, pour dérouler la feuille de route de la présidence française du Conseil de l’Union européenne. Zoé Mary s’empare d’un micro.

« Dans ce discours, il ne manquera pas de se présenter à nouveau comme un champion de la Terre. C’est absolument inacceptable. Nous sommes aujourd’hui venus faire le véritable bilan d’Emmanuel Macron. Le bilan de quelqu’un qui est coupable de sabotage climatique. Nous voulons lancer l’alerte sur son discours trompeur, son manque total de crédibilité. Il fait partie des coupables de l’aggravation du dérèglement climatique et il n’est plus possible de le laisser agir. »

Les militants ont recouvert de fioul des portraits d’Emmanuel Macron pour symboliser son action climatique. Photo : A.M/Rue89 Strasbourg

Un militant s’avance, un cadre à la main, et le plonge dans le baril. « Pour symboliser un président Macron englué dans les modèles du passé, dans une vision périmée du monde, nous avons choisi de mazouter son portrait », poursuit Zoé Mary avant de laisser la parole à Pauline Boyer pour Greenpeace. Cette dernière poursuit le bilan, « catastrophique sur la transition énergétique, que ce soit en termes de retard dans le développement des énergies renouvelables, d’abandon des promesses de sortie du charbon d’ici la fin du quinquennat, ou la division par deux du nombre de passoires énergétique en France ». Elle regrette « qu’aucune véritable politique de sensibilisation à la sobriété énergétique, au questionnement de l’usage que nous faisons de l’énergie et de son développement n’a été posée ».

Zoé Mary a pris la parole pour ANV COP21. Photo A.M/Rue89 Strasbourg

Un lobbying français en faveur du nucléaire

Par la voix de sa porte-parole, Greenpeace dénonce également le lobbying français dans l’élaboration de la taxonomie européenne, qui vise à distinguer les énergies polluantes des vertueuses. Cette classification permettra de flécher les investissements financiers dans le développement d’énergies propres. Or, « Depuis quelques mois, la France a pris la tête d’un lobby en s’alliant avec des pays pro-gaz pour inclure le gaz fossile et le nucléaire dans cette taxonomie, dénonce Pauline Boyer.

« Assimiler ces énergies polluantes aux énergies qui permettraient une vraie transition reviendrait à détourner de l’argent qui devrait être au contraire utilisé pour sortir des énergies fossiles. Emmanuel Macron ne sauve pas le Climat, il prend l’Europe en otage pour sauver le nucléaire ».

Frédéric Amiel, porte-parole des Amis de la Terre, est le dernier à prendre le micro. En dépit de ses participations à des sommets internationaux et des prises de paroles, le chef de l’Etat a, selon lui, « mené une politique internationale de soutien perpétuel aux énergies fossiles et continué à soutenir, avec tous les moyens de la diplomatie françaises, les projets de Total en Ouganda par exemple, ou ceux de grands pipelines traversant l’Afrique de l’Ouest. Il a surtout refusé de s’engager sur la fin des énergies fossiles ».

Tandis que la prise de parole se termine, les portraits sont noircis un à un dans le baril. À l’entrée du parking, un groupe important de CRS se prépare à intervenir. Il est 10h15 lorsqu’ils lancent une première sommation pour mettre fin à cette « manifestation illégale ». Les activistes ne résistent pas et quittent les lieux escortés par les forces de l’ordre. Les portraits sont abandonnés sur le bitume. Une image qui doit illustrer le sentiment de ces militants écologistes vis-à-vis du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Expérimenter les luttes « avec la résistance des images » à la Cryogénie

Expérimenter les luttes « avec la résistance des images » à la Cryogénie

En 2022, la commissaire d’exposition Chiara Palermo crée un cycle d’événements autour de ce que Gilles Deleuze appelle « la société de contrôle ». Premier volet de ce projet, l’exposition « Avec la résistance des images » visible à la Cryogénie jusqu’au samedi 22 janvier, fait découvrir le travail d’Inès Balanqueux, Raphaëlle Lerch, MissV et Marina Bidel.

Mettre en lumière ce qui est occulté, donner leur voix aux paroles inaudibles, laisser entrevoir le temps passé. L’exposition « Avec la résistance des images » dévoile des manières de contrecarrer « la société du contrôle » conceptualisée dans les années 1980 par Gilles Deleuze. Loin de la mésinformation, l’ambition de l’exposition est de saisir les moyens dont nous disposons pour construire des identités multiples. Il s’agit de s’opposer à l’uniformisation des individus, opérée par les médias ou les normes sociales.

Un projet au cœur de l’Université de Strasbourg

Ce croisement des regards et l’ouverture de la pensée au service de l’expérimentation ont lieu à la Cryogénie – Espace de recherche-création gérée par la Faculté des arts et l’unité de recherche Accra (Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques) pour l’Université de Strasbourg. Au cœur du jardin situé derrière le Palais universitaire, ce lieu offre un espace d’expression à la recherche-création. En associant les méthodes académiques classiques aux pratiques artistiques qu’elles soient visuelles, théâtrales ou musicales. L’artiste Katrin Gattinger, coordinatrice de la Cryogénie et des initiatives proposées, invite la commissaire de cette exposition Chiara Palermo ; philosophe, chercheuse associée à l’Université de Strasbourg et directrice des études à l’ENSA de Limoges. Auteure d’une réflexion sur les liens entre esthétique et politique, cette dernière est à l’origine de la sélection des artistes.

Cette collaboration a permis de regrouper le travail de quatre artistes : Inès Balanqueux, Raphaëlle Lerch, MissV et Marina Bidel. En entrant dans l’espace d’exposition les œuvres questionnent d’abord les dérives que la crise sanitaire a entraîné.

Réfléchir l’actualité

Etat d’urgence sanitaire (détail), attestations de déplacement, Inès Balanqueux, 2021.
Vue d’exposition à la Cryogénie par Cassandre Ver eecke.

Inès Balanqueux présente un ensemble de textes qui font état de violences et deux objets conçus à partir de masques et d’attestations de déplacement. L’artiste donne à voir un contexte où l’emprise de l’État atteint un point d’orgue justifié par la pandémie de coronavirus :

« L’une des dérives amenées par le Covid-19 est la recrudescence des violences policières à travers le monde dans le but de faire appliquer les mesures sanitaires. Tout à coup, la police se voit octroyer un pouvoir décisionnaire qui repose sur son jugement du bien fait, mal fait quant au bon respect du port du masque, du confinement ou encore du couvre-feu. »

Une question d’attitude

Raphaëlle Lerch aborde quant à elle notre obéissance au système, avec une vidéo confrontant l’attitude d’un chat et d’un chien. Par le biais de la métaphore de la domestication, l’artiste souligne le caractère irréversible d’une obéissance sans remise en question. Il ne s’agit pas de refuser toute forme d’autorité, simplement questionner la légitimité de son application.

« Si la discipline « c’est avoir prise sur le corps des autres », l’indiscipline se manifeste à l’inverse par un irréductible élan de déprise : ne plus tenir en place, fuguer, se dégager de l’emprise, reprendre son corps et partir avec. »

Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p.140, repris par Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La fabrique, 2018, p.15.
Projection de diapositive, Mirror (détail), MissV, 2021. Vue de l’exposition à la Cryogénie fournie par Cassandre Ver eecke

Un certain regard sur le passé

Si pour Inès Balanqueux et Raphaëlle Lerch il s’agit d’interroger le contrôle exercé par le gouvernement sur la population, MissV montre la transmission comme outil de résistance. Elle présente trois œuvres : une vidéo en noir et blanc accompagnée d’un son à la fois hypnotisant et effrayant, la projection sur miroir d’une diapositive et deux portraits datés des années 1930. La photographe aborde l’effet anonymisant du passé sur l’Histoire, tout en affirmant que même si le récit disparaît, il ne le fait pas sans laisser de traces.

« Nous sommes constitués de raisons enfouies. Une part de moi essaye de les entendre, peut être pour mieux les comprendre. Les apaiser, pourquoi pas. Parce que l’image, qu’elle soit de la mort elle-même, de l’absence de vie, ou qu’elle soit l’image de l’expression des fantômes – par le truchement du montage, du trucage, de la superposition, du hasard des captations ou par accident – provoque une émotion chez moi, chez les vivants, chez celles et ceux qui sont là, en chair, et enclins à les considérer, une chose indicible, enveloppante et fragile. »

MissV

Ecouter les récits pour croiser les regards

La deuxième salle de l’exposition est consacrée à l’installation de Marina Bidel. L’artiste érige un arbre constitué de références à toutes les cultures qui se croisent en Guyane. Un dispositif sonore accompagne la sculpture pour faire entendre des témoignages et des lectures autour de la Guyane française. L’arbre est un totem, un symbole qui, comme une métaphore, donne une dimension universelle au discours. Ici il est question de la fuite comme résistance à un système de contrôle où les oppressions ne sont même pas dissimulées.

Collants brodé, fils et bois, The Rememberance Tree (détail), Marina Bidel, 2021. Vue de l’exposition à la Cryogénie par Cassandre Ver eecke.

L’artiste se réfère au philosophe Dénètem Touam Bona. Dans le livre Fugitif, où cours-tu ? il propose une forme de résistance qui communément ne semble pas en être une. Comme l’explique Marina Bidel, « il évoque alors l’art de la fuite, qui constituerait, notamment pour les « nègres marrons », les esclaves fugitifs, la forme de résistance la plus totale. Il y est alors question de s’invisibiliser, de disparaitre. L’invisibilité devient une modalité de lutte. »

The Rememberance Tree, installation comprenant une sculpture et un dispositif sonore, Marina Bidel, 2021

Loin de s’arrêter à une exposition, les réflexions des quatre artistes invitent à penser, pour les événements à venir. Des conférences, des projections et des performances seront organisées en 2022.

Prochain rendez-vous en mars, avec la projection de The Body’s Legacies Pt.2: The Postcolonial Body (2018), un film de Kader Attia, en présence de l’artiste Olivier Marboeuf.