Juste avant le début des travaux de confinement des déchets toxiques de Stocamine, enfouis sous la nappe phréatique, le rapporteur public de la Cour administrative d’appel a demandé lundi l’annulation de l’arrêté qui autorise le chantier. Il relève que Stocamine n’a pas présenté de garanties financières suffisantes.
À Wittelsheim, dans la banlieue de Mulhouse, Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, veut enfouir pour toujours, dans un sarcophage de béton, 42 000 tonnes de déchets toxiques, sous la nappe phréatique alsacienne dans une ancienne mine de potasse appelée Stocamine (voir tous nos articles). Ces déchets sont contaminés au chrome, à l’arsenic, à l’amiante ou encore au cyanure. La centrale à béton est déjà en place. Le début du coulage du béton est programmé mi-octobre.
Mais l’arrêté préfectoral qui autorise ces travaux a été attaqué par la Région Grand Est, la Collectivité européenne d’Alsace, la commune de Wittenheim et Alsace Nature. Déboutés par le tribunal administratif de Strasbourg, ils ont porté l’affaire devant la cour administrative d’appel de Nancy. Pendant l’audience qui avait lieu lundi 11 octobre, le rapporteur public a demandé l’annulation de l’arrêté autorisant le prolongement à une durée illimitée du stockage des déchets.
Quel avenir pour les déchets de l’ancienne mine de sel de Wittelsheim, comme ce Bigbag de déchet contenant de l’amiante dans une galerie de stockage à -500m. Photo : Pascal Bastien / Divergence
Pour l’avocat d’Alsace Nature, c’est une excellente nouvelle
En général, l’avis du rapporteur public, un magistrat chargé de proposer une solution, est suivi par les juges administratifs. Ces derniers rendront le délibéré vendredi 15 octobre. S’ils confirment ces conclusions, les travaux ne seront plus autorisés. La rédaction d’un nouvel arrêté préfectoral nécessiterait de reproduire une très longue démarche administrative, avec notamment des études environnementales et une enquête publique. Le confinement par le béton serait donc repoussé d’au moins un an.
Le rapporteur estime que l’arrêté préfectoral actuel n’est pas légal, en raison de l’absence de garanties financières fournies par Stocamine et d’insuffisances dans l’étude d’impact. Me Zind, avocat d’Alsace Nature, ne cache pas qu’il y voit une excellente nouvelle mais il s’étonne que le rapporteur n’ait pas soulevé les incertitudes quant à la nature des déchets présents dans la mine, ainsi que les impacts potentiels sur la nappe phréatique :
« Le président de la cour a posé des questions sur la nature des déchets. De toutes façons, il faudra continuer à lutter pour obtenir le déstockage rapide des produits stockés. Le temps joue contre cette stratégie, puisque les galeries s’affaissent. »
Les services de la Région en lien avec des entreprises pour le déstockage des déchets
Pour rappel, les déchets ont été placés dans d’anciennes mines de potasse, à partir de 1999. Une société ad hoc avait été créée, Stocamine, détenue par l’État, qui promettait à l’époque la réversibilité du stockage. Un mélange de pesticides et d’engrais entreposés illégalement dans ces galeries a provoqué un incendie, mettant fin à l’activité du site en 2002. Des doutes sérieux résident sur la nature des déchets stockés. Depuis 20 ans, des associations et des élus locaux luttent pour qu’ils soient extraits. C’est fondamental selon eux, pour préserver la ressource en eau potable des Alsaciens, mais aussi des Allemands et des Suisses frontaliers. Si les déchets ne sont pas déstockés, quoiqu’il arrive, ils pollueront un jour la nappe phréatique.
Le ministère de la Transition écologique estime de son côté que les travaux pour sortir les déchets du site impliquent un fort risque pour les travailleurs, et que « les avantages d’une telle opération ne sont pas suffisamment démontrés ». Mais d’anciens mineurs et représentants du personnel de Stocamine comme Jean-Pierre Hecht ou Étienne Chamik assurent au contraire qu’il est tout à fait envisageable de ressortir les déchets. Rue89 Strasbourg a pu consulter une lettre envoyée par Jean Rottner, le président de la Région Grand Est, au collectif Destocamine. Il y affirme que ses services sont en communication avec trois entreprises qui pourraient potentiellement réaliser cette opération.
Du plastique pour se protéger, du plastique pour transporter, du plastique pour emballer… Pendant ma semaine infiltrée dans l’usine agroalimentaire d’Herta à Illkirch, j’ai découvert l’ampleur de la pollution plastique générée pour la production industrielle de charcuterie.
Je me souviens avoir réprimé un rire en passant le portique sanitaire avant de prendre mon poste. Je revenais d’une pause clope, il devait être 8h. Deux salariés de l’usine d’Herta à Illkirch discutaient tri des déchets et apport volontaire dans leur commune. Cet échange m’a fait sourire, car il me rappelait à quel point le discours public culpabilise l’individu sur ses déchets. En immersion de quatre jours au sein de l’usine d’Herta à Illkirch-Graffenstaden, j’ai découvert l’ampleur de la pollution générée par l’industrie agroalimentaire. L’emballage en rayon de supermarché n’est que la partie émergée de l’iceberg plastique.
Derrière l’emballage du jambon en rayon du supermarché, il y a plusieurs étapes où la viande est plastifiée. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Gants, housses de bras, bouchons d’oreilles… Des protections en plastique jetable
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Les écologistes s’exposent aux critiques dès qu’un espace naturel est grignoté, que ce soit par des bureaux en zone protégée à Plobsheim ou des logements à la place d’un petit bois à la Robertsau. Des critiques qui opèrent d’autant plus que la municipalité peine à contre-argumenter sur les raisons qui les poussent à faire, ou subir, ces choix. Analyse.
En cet automne 2021, les écologistes strasbourgeois sont particulièrement critiqués pour deux destructions d’espaces naturels, mais pas par les mêmes détracteurs. Il y a d’un côté le projet de bureaux MackNeXT, dans une zone naturelle protégée à Plobsheim. De l’autre, deux immeubles et une maison individuelle (30 logements, 3 245 mètres-carrés) qui remplacerontun petit bois rue de Bussière, à l’extrémité nord de la Robertsau.
À Plobsheim, ce sont plutôt des cercles écologistes qui se mobilisent face à un « régime d’exception » accordé à la famille Mack, les fondateurs d’Europa Park en Allemagne. Ces bureaux pourraient très bien trouver leur place, et apporter le même nombre d’emplois, dans des friches industrielles et espaces prévus à cet effet comme l’a d’ailleurs pointé l’autorité environnementale. À la Robertsau, c’est l’opposition strasbourgeoise de droite et LREM qui se font entendre. Ses élus se font le relais de riverains mécontents de voir arriver de nouveaux voisins à la place du petit bois.
Dans les deux cas, les écologistes sont embarrassés. Ils sont attaqués sur leur identité politique. Et répliquent en reprochant aux opposants leurs incohérences, mais peinent à répondre sur leur vision d’avenir pour la ville.
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En Alsace et en Moselle, le Vendredi Saint et la Saint-Étienne sont des jours fériés. Historien de l’Alsace contemporaine, Benoît Vaillot revient dans cet épisode de la série « Mais pourquoi » sur les origines de ce particularisme régional, à forte valeur identitaire.
Tout nouvel arrivant en Alsace ou en Moselle s’interroge un jour sur les raisons qui font qu’il n’a pas à se lever pour aller travailler le vendredi qui précède Pâques ou le 26 décembre, jour de la Saint-Étienne. S’il pose la question à ses voisins, collègues ou amis natifs de la région, il risque de se voir répondre – selon une idée largement répandue – que c’est « grâce au Concordat ». Il n’en n’est rien.
L’origine de ce particularisme remonte en réalité à l’annexion de l’Alsace et de l’actuelle Moselle (on parlait alors d’Alsace-Lorraine) par l’Empire allemand, à l’issue de la guerre de 1870. Benoît Vaillot, historien à l’Université de Strasbourg et spécialiste de la Première Annexion, explique qu’il existait pourtant une subtile distinction à l’origine entre ces deux jours :
« Le Vendredi Saint et la Saint-Étienne ont été institués en tant que jours fériés en Alsace-Moselle par une ordonnance impériale en date du 16 août 1892. La Saint-Étienne concerne alors tout le monde, tandis que le Vendredi Saint n’est férié et chômé, à l’origine, que pour les communes d’Alsace-Lorraine qui disposent d’un temple protestant ou d’une église mixte. Soit en fait 20 % d’entre elles environ. Le caractère férié du Vendredi Saint se généralise avec le retour des “provinces perdues“ à la France, après 1918. »
Benoît Vaillot est historien à l’Université de Strasbourg et au Centre Marc Bloch à Berlin, spécialiste de la première annexion. Photo : AM / Rue89 Strasbourg / cc
Mettre l’Alsace et la Moselle au rythme de l’Empire
Pourquoi une telle disposition impériale ? Pour « mettre l’Alsace-Lorraine au rythme de l’Empire allemand », poursuit l’historien :
« Ces deux jours sont alors fériés dans beaucoup d’endroits, outre-Rhin. Cela participe également à rallier la population de cette nouvelle région à l’Empire allemand, car les habitants restent encore attachés à la France. Dans ce contexte, l’octroi du Vendredi Saint pour les protestants n’a rien d’anodin, puisque ces derniers – particulièrement les luthériens – sont de loin les plus favorables à la présence allemande à l’époque. Cette ordonnance est à la fois un alignement sur le reste de l’Empire et une forme de récompense. »
En plus de ces deux jours fériés supplémentaires – qui n’existent pas ailleurs en France – les Alsaciens et les Mosellans bénéficient aussi des mesures sociales allemandes, et expérimentent le modèle bismarckien de la sécurité sociale à une époque où « il n’y a rien de tel en France », explique Benoît Vaillot.
Normalisation douloureuse pour ces deux provinces
Et le Concordat alors ? Signé entre Napoléon Ier et la papauté bien plus tôt, en 1801, cet ensemble de dispositions qui organisent les relations entre l’État et les différents cultes (catholique, luthérien, réformé et israélite) continue de s’appliquer en Alsace-Lorraine après l’annexion allemande (1871), alors que dans le reste de la France, la loi de 1905 y met fin. L’Empire allemand amende, reformule mais maintient ces dispositions.
En 1918, l’Alsace et la Moselle reviennent dans le giron français, mais non sans douleur :
« Pour le gouvernement français, il s’agit de normaliser ces deux provinces. Il y a une volonté d’en faire des territoires français comme les autres. Des commissaires de la République sont envoyés à Metz, Colmar et Strasbourg : on commence à réorganiser l’administration sur le modèle du reste de la France, mais cela se fait de manière parfois brutale. Du jour au lendemain, on a une imposition de la langue française dans l’administration. Par exemple, les instituteurs en Alsace-Lorraine, bien que parfois francophiles, ne parlaient pas forcément le français. Certains ont été remerciés et remplacés par d’autres venant “de l’intérieur” qui bénéficièrent de primes spéciales, ce qui a été mal perçu localement. »
Benoît Vaillot, historien.
L’église Saint-Thomas, haut-lieu du protestantisme strasbourgeois. Photo : Naval S / FlickR / cc
Une mobilisation de grande ampleur
Confrontés à une population très largement non francophone, les fonctionnaires venus de la France « de l’intérieur » ont fait preuve de maladresse, faisant sentir aux Alsaciens et aux Mosellans qu’ils n’étaient pas des Français tout à fait comme les autres. « Rapidement, on passe de l’éblouissement tricolore du lendemain de la Première Guerre mondiale, à une certaine désillusion dans les années 1920, surtout chez les Alsaciens, moins chez les Mosellans », poursuit Benoît Vaillot.
À la réintégration, en 1918, les jours fériés supplémentaires et le financement des cultes font partie des dispositions prorogées par le gouvernement français, pour des raisons de commodité administrative. Mais rapidement, l’exécutif affiche sa volonté de « normaliser » l’Alsace et la Moselle en les abrogeant. Dans le contexte tendu de la réintégration, les populations locales se mobilisent. « Dans les années 1920, on assiste à une union politique assez exceptionnelle, des communistes aux catholiques. Elle culmine en 1926 avec le Heimatbund, ou alliance de la patrie, en allemand. Il y a aussi des mobilisations locales, des manifestations, des pétitions, etc. On en parle dans chaque paroisse ! » raconte l’historien.
Front commun pour les particularismes locaux
Ce front commun vise à réclamer l’autonomie et à défendre l’ensemble des particularismes locaux : les dispositions concordataires qui permettent le financement des cultes, les deux jours fériés supplémentaires et diverses mesures sociales héritées de l’annexion. Si chacune de ces particularités a une origine et un fondement juridique différent, leur ensemble constitue un bloc identitaire pour les Alsaciens. Hors de question, pour nombre d’entre eux, de toucher à quelque disposition que ce soit.
En 1924, le gouvernement du cartel des gauches d’Édouard Herriot crée une énième crispation autour du régime des cultes d’Alsace-Moselle.
« Son programme, c’est clairement la laïcité partout, pour tous, maintenant, avec application à tout le territoire de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Il y a alors une levée de boucliers en Alsace, mais aussi dans le reste de la France catholique. L’abrogation du régime des cultes est finalement abandonnée, et le Conseil d’État confirme son exception juridique. »
Aujourd’hui, le fait que le Vendredi Saint et la Saint-Étienne soient fériés en Alsace est inscrit dans le code du travail. Rien à voir avec le régime des cultes d’Alsace-Moselle donc. Mais la confusion qui demeure encore aujourd’hui vient sans doute du fait que ces particularismes locaux ont été défendus ensemble, au siècle dernier.
Le Festival des films de l’Est s’installe du vendredi 8 au dimanche 10 octobre au cinéma Star, à la Maison de l’image et à la Maison des associations. Une trentaine de films en lien avec l’Est de la France sont au programme, dont trois longs métrages et deux moyens métrages.
Le Festival des films de l’Est est né d’une impérieuse nécessité : répondre à l’existence du Festival des films de l’Ouest qui irrigue avec insolence depuis 10 ans l’univers du cinéma en Bretagne, en faisant se rencontrer professionnels établis et débutants et en mettant en valeur les compétences régionales.
Face à cette situation intolérable, la petite équipe de Lab Films, une plateforme de mise en réseau des professionnels et intervenants de l’audiovisuel, a décidé de créer le Festival des films de l’Est, avec une ambition strictement identique. Non mais.
Plusieurs mois et 150 films réceptionnés plus tard, l’équipe a sélectionné une trentaine de films à visionner au cinéma Star du vendredi 8 au dimanche 10 octobre :
Dans Dernier Soleil, Eric est prêt à tout pour sauver son fils Esteban, kidnappé dans l’Est de la France Photo : doc remis
Les films doivent avoir été financés par la Région Grand Est, ou compter des réalisateurs de l’Est ou bien encore se dérouler dans le Grand Est pour être éligibles. Ils sont projetés en « séances » regroupant plusieurs courts-métrages. Trois compétitions sont prévues : le prix du meilleur film autoproduit, le prix du meilleur film financé et le prix du public. Des rencontres viennent compléter le programme, une table-ronde sur le financement à la Maison des associations et une master class avec Yannick Karcher à la Maison de l’image.
Une caissière du Super U de Russ depuis 18 ans a été licenciée par son employeur après avoir rapidement échangé un morceau de fromage de tête qu’elle venait d’acheter. Le conseil des prud’hommes a condamné l’employeur pour licenciement abusif.
Il aura fallu 18 mois de procédure mais le conseil des prud’hommes de Saverne a enfin rendu sa décision, le 27 septembre 2021 : le licenciement pour « faute grave » d’une caissière par le gérant d’un Super U alsacien pour avoir échangé un morceau de presskopf de 3,46€ était bien abusif.
L’histoire est assez triste. En avril 2020, Caroline (le prénom a été changé), 59 ans, est caissière depuis 18 ans au Super U de Russ, dans la vallée de la Bruche. Ça ne se passe pas très bien avec son employeur, la SAS Bruchdist, reprise depuis quelques années par le fils de l’ancienne gérante, Charly Kleffer. Caroline sent qu’on cherche à se débarrasser d’elle, elle voit arriver des salariés plus jeunes, aux profils polyvalents…
Un morceau acheté puis échangé
Un mardi d’avril lors du premier confinement, vers 14h, après avoir terminé son service, Caroline se rend à la charcuterie du Super U pour y acheter un morceau de presskopf. La charcutière lui découpe pour 3,46€ de « Délice de tête aux cornichons ». Elle paie, sort du supermarché puis se rend compte que le fromage de tête a atteint sa date limite. Caroline retourne à l’intérieur, va voir la charcutière et échange son vieux morceau de presskopf contre un équivalent plus frais.
Erreur ! Elle aurait dû, comme n’importe quelle cliente, retourner le premier morceau à l’accueil, être remboursée, reprendre un nouveau morceau de presskopf et repasser par la caisse. Le gérant du Super U tient sa « faute grave », il met immédiatement à pied Caroline et la convoque en entretien.
Au pied des Vosges du Nord, le Super U de Russ. Photo : Google Street View
Lorsque Caroline se présente, elle ne se doute pas encore qu’elle va devoir quitter le supermarché. À la demande du gérant, une collègue l’attend à l’entrée du supermarché et l’accompagne à son entretien avec Charly Kleffer. À la grande surprise de Caroline, cette dernière ne la soutient pas lors de cet entretien, où il lui est notifié son licenciement.
« Vous avez choisi de faire pression sur votre collègue »
Dans la lettre envoyée en mai 2020, que Rue89 Strasbourg a pu consulter, M. Kleffer précise :
« Vous êtes employée en qualité d’hôtesse de caisse. (…) À ce titre, vous avez parfaitement connaissance de la procédure à respecter en cas de litige ou de problème qualité : s’adresser à l’hôtesse d’accueil. Mais vous avez choisi de faire pression sur votre collègue [de la charcuterie], en l’obligeant à s’exécuter et à être complice de votre manœuvre frauduleuse ! »
Et c’est terminé pour Caroline, qui est invitée à « se présenter à la direction pour retirer son certificat de travail, son solde de tout compte et son attestation Pôle emploi », après 18 ans de services. Sonnée pendant plusieurs semaines, Caroline trouve finalement la force de contacter une avocate, Me Amandine Rauch, et de contester ce licenciement devant le conseil des prud’hommes de Saverne en juillet 2020.
Lors de l’audience en juin 2021, le Super U de Russ a produit un historique des sanctions prises contre Caroline, dont la plus grave date de 2012 : un avertissement pour s’être rendue aux toilettes sans l’aval d’un supérieur hiérarchique. Dans le rappel des faits, le conseil des prud’hommes précise que cette mention devait montrer aux conseillers que Caroline, « malgré son ancienneté, n’était pas irréprochable. »
Le 27 septembre 2021, le conseil des prud’hommes a reconnu le caractère abusif du licenciement de Caroline et lui a accordé environ 10 000€ d’indemnités de licenciement et 8 600€ de dommages et intérêts pour licenciement abusif. Voilà qui va faire beaucoup de morceaux de presskopf. La SAS Bruchdist peut faire appel de ce jugement. Contacté, Charly Kleffer n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.
Le Social Bar accueille un événement de démocratie participative ludique samedi 9 octobre : des députés de circonstance doivent s’accorder pour voter une loi sur la prostitution. Déb’Acteurs propose de faire de la politique en s’écoutant. Révolutionnaire.
Thomas Pittau est un idéaliste. Né en Alsace, il a grandi dans la Petite-France à Strasbourg. C’est peut-être ce cadre idyllique de belles maisons à colombages qui a forgé son caractère. Car à 28 ans, diplômé d’une école de commerce, au lieu de participer à la grande machine du consumérisme, il rêve d’intéresser les citoyens à la politique. Alors que dans toutes les familles de France ou presque, la politique est soigneusement laissée en dehors du champ des discussions possibles, lui veut en faire une « instance de socialisation ».
Il organise samedi 9 octobre à 14h30, au Social Bar de Strasbourg, une sorte de jeu de rôles : les participants seront des députés répartis en plusieurs groupes (libéraux, conservateurs, socialistes, écologistes…) et devront aboutir au vote d’une loi équilibrée, sur le thème, risqué, de la prostitution (il a eu d’autres bonnes idées comme ça : le Revenu universel, les déchets nucléaires, les énergies renouvelables…).
Une séance de Déb’Acteurs Photo : Olympe Cothouit / doc remis
Tout est parti de Nuit Debout
Aujourd’hui installé à Paris, Thomas Pittau s’est libéré pour dédier tout son temps à ce concept, qu’il a appelé « Déb’Acteurs » :
« Quand j’étais encore étudiant, j’ai vu pendant le mouvement Nuit Debout que les gens étaient en fait intéressés par la politique. Je me suis dit qu’il fallait permettre aux gens de débattre plus souvent, sur les sujets qui les concernent. Déb’Acteurs est né de cette idée pendant le confinement, en visio. L’objectif est de provoquer chez les participants une empathie politique. »
L’empathie politique, c’est, selon la définition de Thomas Pittau, la capacité d’écouter les arguments des autres, même s’ils sont opposés, pour qu’à chaque étape, des compromis soient trouvés. Dit comme ça, ça ressemble un peu à la politique chez les Bisounours, mais l’optimisme de Thomas Pittau ne se démonte pas :
« Chaque participant n’arrive pas avec ses idées pour en débattre. Il est d’office inscrit dans un groupe politique, qui peut très bien ne pas lui correspondre. En outre, il n’y a pas de groupe majoritaire. Donc il faut s’écouter les uns les autres car si les arguments sont imposés, les scrutins intermédiaires sont perdus et au final, la loi n’est pas votée. Tout le monde perd. »
Une séance de Déb’Acteurs et de Déb’Actrices doit durer environ 2h30, selon le nombre de participants qui peut aller de 15 à 40. L’inscription est gratuite mais obligatoire, afin de permettre à Thomas Pittau d’organiser ses groupes. Une sorte de « chapeau numérique » est proposé aux participants à la fin du jeu, via Tipeee. Thomas Pittau lance les premières sessions mais il espère constituer une réseau d’animateurs qui créeront des débats similaires sans lui.
Thomas Pittau Photo : Olympe Cothouit / doc remis
Ce modèle économique n’est que la partie visible de la petite entreprise, qui fonctionne grâce à une équipe composée de pédagogues et d’experts du développement, pour l’instant bénévoles. Thomas Pittau prévoit de financer cette activité en proposant des variations de ces concepts à des collectivités, des institutions engagées dans des débats publics ou au sein de l’univers scolaire. Tout est à construire, mais c’est la partie la plus stimulante de la politique !
Le groupe belge de pièces automobiles Punch Motive International a déposé une offre de reprise pour l’usine de bus électriques Aptis d’Alstom à Hangenbieten. Au regard de l’historique de Punch, cette perspective ne rassure pas les salariés, qui estiment pouvoir retrouver du travail plus facilement après une fermeture de l’usine et le plan social.
Punch va-t-il jouer les sauveurs de l’industrie alsacienne pour la troisième fois en dix ans ? Le groupe belge a déposé une offre pour reprendre la société de bus électriques haut de gamme Aptis à Hangenbieten. Au printemps, Alstom a décidé d’arrêter la production, après une série de ratés, des bus défaillants et l’absence de commandes (lire notre enquête).
Cette situation place les 141 salariés d’Aptis dans le doute. Vont-ils bénéficier des dispositions financières et d’accompagnement prévues par le plan social tout juste négocié et signé avec Alstom, ou bien vont-ils finalement rejoindre les effectifs du fabricant belge de pièces automobiles ?
Des fermetures évitées, en échange de millions d’euros
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En conférence de presse mardi, l’archevêque de Strasbourg, Mgr Luc Ravel, a vigoureusement dénoncé la responsabilité de l’Église dans les abus sexuels commis par des ecclésiastiques. Mais face à la demande d’une victime, l’archevêque a refusé de rendre publique la suspension d’un prêtre alsacien par le Vatican, « sachant que le prêtre est à la retraite et que peu de personnes ont pour l’instant connaissance des faits ».
« L’avenir de l’Église se joue aujourd’hui. Si nous minimisons ce rapport, alors nous n’avons plus d’autre avenir que celui d’une secte moralisatrice. » L’archevêque de Strasbourg, Monseigneur Luc Ravel, a enchaîné les phrases chocs en conférence de presse mardi 5 octobre. Face au rapport accablant de la Commission indépendante des abus sexuels dans l’Église (Ciase), Mgr Ravel a dénoncé son institution, « qui a permis à la pédocriminalité de perdurer en son sein. » « Depuis trois ans, j’ai eu moi-même à subir des critiques fortes, a-t-il déploré, comme si j’en faisais trop, comme si combattre le mal n’était pas la mission de l’Église ». Pourtant, le témoignage d’une victime alsacienne et un courrier signé de l’archevêque démontrent que les efforts de Luc Ravel s’arrêtent là où commence la réputation d’un prêtre agresseur.
Monseigneur Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, lors d’une conférence de presse le mardi 5 octobre 2021. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Corinne Laemlé a 55 ans. Ce n’est qu’en 2019 que cette greffière colmarienne prend conscience des abus sexuels qu’elle a subis quand elle avait 15 ans. « Longtemps, je me suis racontée que j’étais tombée amoureuse d’un prêtre. Je trichais sur l’âge pour le rendre plus acceptable », explique-t-elle. En arrêt maladie de longue durée à plusieurs reprises, des années de séance chez des psychiatres, puis un psychologue, l’aident à trouver l’origine de son mal-être. Puis elle se reconnait dans des témoignages de victimes à la télévision.
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Environ un millier de personnes ont défilé mardi 5 octobre à Strasbourg, à l’appel d’une intersyndicale CGT, FO, FSU, Solidaire et CNT. Il s’agissait selon ces syndicats de défendre l’emploi, réclamer des hausses des salaires, protester contre la réforme des retraites et exiger l’abandon de la réforme de l’assurance chômage.
Slogans, beau temps et chants. Tout était réuni pour que la première mobilisation intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires et CNT) depuis la crise sanitaire soit une réussite. Mais finalement, un millier de manifestants seulement a participé au cortège revendicatif, dans les rues du centre-ville de Strasbourg mardi 5 octobre 2021. Partis de la place Kléber, sous les yeux de la statue du général toujours vêtue d’une écharpe d’Octobre rose, les manifestants ont clamé de nombreuses revendications sociales, allant de la hausse des salaires à l’abandon de la réforme de l’assurance chômage en passant par les conditions de travail.
Le premier cortège intersyndical depuis la crise sanitaire n’a réuni qu’un millier de participants. Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
Les archéologues employés à la mission seront parmi les premières victimes de la réforme de l’assurance chômage Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
« Avec le nouveau mode de calcul de l’indemnisation, on n’arrivera pas à vivre »
La réforme de l’assurance chômage, entrée en vigueur le 1er octobre 2021, est une aberration pour Laura, Laurence et Luc, du groupe Archéos En Lutte :
« La précarité des archéologues va augmenter. Dans notre profession, on enchaîne les périodes de travail en CDD et de chômage. Avec le nouveau mode de calcul de l’indemnisation, on n’arrivera pas à vivre car il faudra absolument avoir travaillé six mois sur une année pour être indemnisé, ce qui est loin d’être toujours le cas. Il y a des contrats plus longs, et des périodes de carence plus longues aussi. »
Laura, archéologue
Enseignante, Anaïs constate que les services de la vie scolaire sont dépassés dans son collège Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
Les manifestants abordent souvent leurs mauvaises conditions de travail. C’est l’un des sujets les plus évoqués. Ainsi Anaïs, professeure d’allemand au collège Kléber de Strasbourg, aimerait retrouver un peu de sens à son métier :
« Dans mon établissement, il y a parfois deux surveillants pour 847 élèves. Dont un qui vient de débarquer pour remplacer une collègue partie en burnout. Quand l’un de mes élèves arrive en retard, je ne l’envoie plus à la vie scolaire car ils sont dépassés. Comment voulez-vous enseigner convenablement dans de telles conditions ? »
Anaïs aime son métier mais constate un tel découragement parmi ses collègues que nombre d’entre eux ont perdu toute motivation :
« Beaucoup aimeraient quitter l’enseignement mais se ravisent parce qu’ils n’ont pas de plan B. Il suffirait de faire un sondage en salle des profs pour le constater ! »
Plusieurs membres du personnel soignant étaient dans le cortège, la prime de 183€ prévue par le Ségur de la Santé n’a pas été octroyée à tous Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
Professeure des écoles, Aminatou comprend le désintérêt des jeunes pour la fonction publique Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
« Il faut que ça change maintenant »
Un constat partagé par Aminatou, enseignante en classe de CP à l’école Catherine, situé dans le quartier Hautepierre de Strasbourg :
« Concrètement, les professeurs ne sont pas remplacés lorsqu’ils sont absents. Sans les primes, nos salaires seraient dérisoires. Le service public n’est plus à la hauteur. Il faut que le gouvernement se réveille, que ce soit pour l’éducation ou le secteur médical. »
Marie, future AES, s’inquiète déjà pour son avenir (Photo MB / Rue89 Strasbourg / cc)
Le personnel soignant était représenté lors de cette manifestation, essentiellement pour réclamer de meilleures conditions de travail. Marie, future AES (Accompagnant éducatif et social), en dernière année d’apprentissage, souhaite une revalorisation salariale de sa profession. Du haut de ses 22 ans, la jeune femme se bat pour son avenir : « Il faut que ça change maintenant, sinon qu’est-ce qu’il adviendra dans les prochaines années ? »
Albert, 72 ans, est très bien à la retraite mais il est toujours solidaire. Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
De l’autre côté de la pyramide des âges, Albert Riedinger, typographe à la retraite de 72 ans, partage la même envie de lutter :
« Nous les retraités, on l’a déjà notre pension ! On se mobilise pour les jeunes, qu’ils aient quelque chose de convenable. Ce qui ne sera pas le cas avec la réforme des retraites. »
Repousser l’âge de départ à la retraite. Une folie pour Éric Borzic, ouvrier dans la métallurgie au sein d’Amcor, à Selestat : « Impossible de partir à la retraite à 67 ans quand on travaille en trois-huit à l’usine. »
Les revendications de cette première mobilisation depuis la crise sanitaire étaient larges Photo : MB / Rue89 Strasbourg / cc
Le juge des référés du tribunal administratif a rejeté mardi 5 octobre les quatre référés-libertés introduits contre la préfecture du Bas-Rhin, concernant quatre Afghans expulsés vers la Bulgarie avant que cette décision n’ait été validée par la justice. Le juge a considéré que les demandeurs d’asile n’avaient pas de titre de séjour et que la Bulgarie était un pays sûr.
Le juge des référés du tribunal administratif de Strasbourg n’a pas osé condamner la préfecture du Bas-Rhin pour avoir anticipé une décision de justice. Saisi dans le cadre d’une procédure de référé-liberté, le juge a considéré mardi 5 octobre que le maintien en détention de quatre exilés afghans, malgré une décision contraire d’un juge des libertés et de la détention (JLD), dans la nuit du dimanche 26 au lundi 27 juillet, n’a pas porté atteinte à leur « liberté d’aller et de venir » puisqu’ils n’étaient pas titulaires d’un titre de séjour valide en France. En conséquence selon le juge des référés, que l’appel du Parquet contre la décision de remise en liberté ait été examinée ne change rien.
Ces quatre exilés afghans avaient formulé une première demande d’asile en Bulgarie, le juge des référés considère que c’est à bon droit que la préfecture a renvoyé ces quatre personnes au centre de rétention de Bustmantsi près de Sofia, l’administration se conformant ainsi aux dispositions du règlement européen de Dublin.
La Bulgarie, pays sûr
Le juge des référés a rejeté les accusations de traitements inhumains et dégradants auxquels seraient soumis les demandeurs d’asile afghans en Bulgarie avancés par les deux avocates des demandeurs d’asile, Me Typhaine Elsaesser et Me Ekaterini Sabatakakis. Ces dernières craignent que leurs clients ne soient renvoyés vers l’Afghanistan sans que leurs dossiers ne soient vraiment étudiés, des mesures systématiques selon elles, et inchangées malgré la prise de contrôle du pays par les talibans en août.
Avant l’audience du tribunal administratif saisi en référé de l’expulsion de quatre Afghans Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc
Mais pour le juge des référés, la Bulgarie, pays membre de l’Union européenne et signataire des conventions européennes sur les droits de l’Homme, offre « un standard de protection équivalent » à celui de la France aux exilés. Le juge a considéré que l’aspect systématique des renvois d’exilés afghans vers leur pays d’origine par la Bulgarie n’était pas prouvé.
Avocate de deux des quatre exilés afghans, Me Typhaine Elsaesser déplore que le juge se soit placé sur le mauvais terrain :
« Le juge a considéré que puisque le transfert des Afghans vers la Bulgarie était légal, les conditions de détention l’étaient également. Il indique à la préfecture qu’elle peut transférer les demandeurs d’asile en procédure Dublin comme elle l’entend, même avant épuisement de leurs recours puisqu’il n’y a de toutes façons plus aucune cour en mesure de l’empêcher… C’est préoccupant pour le respect des libertés par l’administration… »
Me Elsaesser a annoncé son intention de faire appel de cette décision devant le Conseil d’État. Bien que saisi en procédure d’urgence, le Conseil d’État devrait mettre plusieurs semaines à répondre. Pendant ce temps, les quatre Afghans sont maintenus en rétention à Bustmantsi et pourraient être renvoyés vers Kaboul dans l’intervalle.
Agate est sage-femme à Strasbourg. Elle ira manifester à Paris jeudi 7 octobre pour défendre sa profession. Si son métier reste sa passion, elle est aussi épuisée par un rythme effréné et réclame, comme toutes ses collègues, une amélioration de ses conditions de travail.
« Bonjour, c’est Agate je suis la sage-femme ! » D’une voix douce mais ferme, Agate procède à son rituel du matin dans les couloirs de la maternité de Hautepierre. Elle frappe aux portes, ouvre, se présente en se lavant les mains au gel hydro-alcoolique, puis commence sa consultation.
Agate Le Mellec ausculte une patiente venue à la maternité de Hautepierre après avoir perdu les eaux. (Photo Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg / cc).
« C’était un choix de bosser à l’hôpital »
La sage-femme de 32 ans commence habituellement sa garde à 8h. Son service se termine 12 heures plus tard. « Mais ça, c’est la théorie », sourit la jeune femme brune derrière son masque rose. « Dans la vraie vie, quand on est en train d’accompagner une femme qui accouche à 15 minutes de la fin de sa garde, on ne va pas la laisser-là, en plan. On est responsables de vies humaines, celles de femmes et d’enfants. »
Agate a commencé « le plus beau métier du monde », comme dit le dicton, en 2013. D’abord à Cayenne, en Guyane, puis en Suisse, pour un retour à la case départ en 2018 : Strasbourg, et l’hôpital de Hautepierre :
« C’était un choix de bosser à l’hôpital, explique-t-elle. D’abord, parce qu’on s’occupe de tout le monde ici, quelque soit son milieu. Ensuite, pour la sécurité de l’emploi et puis pour le travail en équipe. »
« Les parents m’aident parfois à faire les lits »
Autocollant « Sages femmes en grève – Code Noir » sur la poitrine, la jeune femme dynamique nous fait visiter le service Maternité de l’hôpital de Hautepierre. « Lors de la dernière mobilisation, on était en Code Rouge, c’est le nom de code que l’on utilise lorsqu’il y a des urgences vitales lors d’accouchement, explique Agate, là, on n’en peut plus, on est dans le noir. »
Une banderole a été installée dans les couloirs de la maternité de l’Hôpital de Hautepierre, pour soutenir le mouvement de grève des sages-femmes, en septembre et octobre 2021. (Photo Martin Lelièvre / Rue89Strasbourg / cc).
La sage-femme décrit son début de journée habituel :
« Quand j’arrive le matin, je fais les transmissions avec mes collègues de la nuit. En général, il y a une dizaine de femmes dans le service, mais parfois elles sont 12, 13, 14. Sans compter les bébés bien sûr. On fait le point sur les priorités, les besoins de chacune… Mais la plupart du temps, la priorité, c’est faire les lits avec l’auxiliaire de santé. »
Cette tâche d’hygiène de base ne fait pas partie des attributions d’Agate. Mais face au manque de bras et de moyens, elle participe comme elle peut à l’effort général. Au niveau de son étage, il y a seulement une auxiliaire de santé pour faire une quinzaine de lits. « Il m’est arrivé d’être aidée par un papa pour faire le lit de sa femme, raconte Agate, un peu gênée. C’est dur à dire, mais c’est ça la réalité. »
S’occuper, en même temps, d’un accouchement et d’une interruption de grossesse
Le nombre de patientes qu’Agate gère chaque jour est évidemment très aléatoire. « En principe, on est censées s’occuper de trois femmes, maximum, en salle d’accouchement au même moment. » Mais ça, ce sont les normes. La réalité, encore une fois, est bien différente.
Maternité de Hautepierre (Photo Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg / cc).
Émue, elle se remémore sa journée de la veille. Seule, Agate a dû gérer deux patientes dont les besoins étaient radicalement opposés. Dans une chambre, une femme donne naissance à son deuxième enfant. Dans la chambre d’à côté, une autre femme subit une interruption médicale de grossesse (IMG, avortement thérapeutique, réalisé uniquement lorsque la santé de l’enfant ou de la mère est en cause). La sage-femme souligne la difficulté de la situation :
« Vous imaginez ? Passer d’une femme heureuse, où tout se passe bien, à cette autre femme qui va donner naissance à son bébé sans vie d’un moment à l’autre ? Une IMG, ce n’est pas juste prendre un médicament. Nous, notre rôle, c’est aussi qu’il y ait une prise en charge psychologique des femmes dans ces moments-là. Heureusement qu’elle était venue avec sa mère, parce que sinon, quand je devais aller voir l’autre femme en train d’accoucher, j’aurais dû la laisser seule ! Quand j’étais avec l’une, je pensais à l’autre. Et quand j’étais avec l’autre, je pensais à la première. »
Agate s’interrompt quelques secondes. Les larmes embuent ses yeux bleus foncés. « Désolée, mais c’était très dur ». La jeune femme raconte encore que ses collègues étaient toutes occupées avec d’autres patientes. « Forcément, après, quand je rentre chez moi le soir, j’ai l’impression de ne pas avoir donné le meilleur accompagnement possible à chacune de ces femmes. »
Un planning surchargé : le risque des violences obstétricales
Autre conséquence pour Agate : les fameuses « violences obstétricales », dont certaines patientes commencent à se plaindre ces dernières années. « Malgré toute la bienveillance qu’on essaie d’avoir, et notre bonne volonté, à force d’essayer d’être partout à la fois, il est certain que nos actes peuvent parfois être vécus comme de la maltraitance. » Elle repense par exemple à cette femme à qui elle aurait dû donner la main, ou à telle autre qu’elle aurait dû prendre le temps d’écouter. « Quelle que soit la garde que j’ai faite, je rentre très souvent insatisfaite. »
Mais la jeune femme ne voit pas comment elle peut mieux faire :
« Concrètement, on doit à la fois faire les examens obstétricaux, les accouchements, les entretiens de suite de soins. On doit rédiger les ordonnances, les rapports d’hospitalisations, réaliser les bilans sanguins. Il faut aller chercher les femmes qui ont accouché à l’étage d’en-dessous avec un fauteuil roulant et un berceau pour le bébé, les remonter dans leur chambre, les écouter, leur parler si elles ont besoin. Faire un suivi et un conseil en allaitement, aider les femmes qui ont subi une césarienne à se lever, à aller aux toilettes… Tout ça prend énormément de temps ! Toute la journée, c’est la course. »
Agate Le Mellec, sage-femme de 32 ans, est déjà épuisée par son travail (Photo Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg / cc).
Agate le confesse sans état d’âme. Aujourd’hui, elle se sent en colère. Entre deux consultations avant accouchement, la jeune femme qui – pour une fois – prend le temps (de répondre à nos questions) s’insurge :
« Quand on court tout le temps, on finit par avoir peur pour la vie des bébés. Les femmes qui viennent ici ne sont pas juste des dossiers, elles ont besoin de plus. »
Une pénurie de sages-femmes hospitalières
Pourquoi ces gardes sont-elles si dures ? Pourquoi Agate et ses collègues sont-elles épuisées, « rincées » comme le dit la jeune femme âgée de seulement 32 ans ? « Nous sommes face à une pénurie de sages-femmes », explique Nadine Knezovic, la sage-femme coordonnatrice du pôle gynécologie et obstétrique de Hautepierre.
Nadine Knezovic, sage-femme coordonnatrice et cadre du pôle de gynécologie et obstétrique du CHU de Hautepierre (Photo Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg / cc).
Cadre de pôle de 55 ans et diplômée sage-femme depuis 1987, elle nous reçoit dans son bureau, un poster de Wonder Woman affiché à la porte. Son téléphone n’arrête pas de sonner. Mais Nadine Knezovic est capable d’effectuer trois tâches en même temps. Répondre à nos questions, passer un coup de fil à quelqu’un d’autre, et avoir une discussion avec une collègue dans la même pièce. De bonnes qualités pour être sage-femme visiblement.
« On a récupéré des accouchements, mais pas du personnel ! »
Avec environ 180 sages-femmes sur les deux sites des Hôpitaux universitaires de Strasbourg dont elle a la charge (Hautepierre et le CMCO à Schiltigheim), la maternité de Strasbourg « est dans les normes », explique posément Nadine Knezovic, dans sa robe verte à fleurs, visible sous sa blouse rose. Avant de déclarer sèchement : « Mais les normes ne sont pas bonnes. » Elle continue :
« Nos effectifs sont basés sur un décret qui date de 1998. Or, la réalité a évolué. Notamment les lieux de travail qui ne sont plus des petites structures, mais de grands pôles. En Alsace, de nombreuses maternités ont fermé depuis une dizaine d’années : Obernai, Ingwiller, Bitche, etc. On a récupéré des accouchements, mais pas du personnel ! Pourtant, nous avons besoin de bras. »
Dans les couloirs de la maternité de l’hôpital de Hautepierre, environ 180 sages-femmes travaillent chaque année, réparties également sur le CMCO de Schiltigheim (Photo Martin Lelièvre / Rue89Strasbourg / cc).
Conséquence : Nadine Knezovic parle aussi des « violences faites aux femmes ». La cadre de pôle parle des transferts de patientes vers d’autres maternités qui se multiplient, en raison du manque de lit ou du manque de personnel pour accueillir des femmes sur le point d’accoucher. Et ça risque de s’aggraver, puisque les candidates manquent à l’appel pour rejoindre les rangs :
« On a de plus en plus de mal à recruter. En juin dernier, nous n’avons pas trouvé de candidates pour les contrats de cet été. Et c’est de pire en pire. Les sages-femmes qui sortent d’école n’ont plus envie de venir exercer à l’hôpital. En quatre ans, 10% à 60% des diplômées indiquent vouloir exercer en libéral. »
« 2 100 euros nets et 9 euros de prime par nuit, pour avoir des vies entre nos mains »
Quand on commence en tant que sage-femme à l’hôpital, « la pratique est d’enchaîner les CDD pendant six ans », explique Agate : « Avec tout ce que ça implique de précarité pour se loger, emprunter auprès d’une banque, ou fonder une famille ». La professionnelle de santé dénonce une rémunération injuste :
« Je suis payée 2 100 euros nets par mois. Un ingénieur, qui n’a pas de vie entre ses mains, gagne au moins deux fois plus. Les nuits, on est payées 1 euro de l’heure en plus. Donc quand je travaille la nuit, je gagne 9 euros nets de plus sur ma fiche de paie. »
Agate, 32 ans, sage-femme aux Hôpitaux de Strasbourg depuis 2018, diplômée depuis 2013.
Le dernier rapport en date de l’Inspection générale des affaires sociales n’a pas apaisé la situation. Publié le 10 septembre, il a agacé les membres d’une profession qui se considèrent déjà comme « oubliées », « non reconnues » et « mises de côté ».
Une petite phrase a retenu l’attention de Nadine Knezovic. À la page 22 du rapport, il est écrit que « les gynécologues représentent l’autorité médicale, intellectuelle et morale ». « Mais nous ne sommes pas sous l’autorité des gynécologues ! », s’insurge la cadre de pôle. « Les auteurs de ce rapport ne connaissent rien à notre profession ».
Banderole des sages-femmes en grève, à la maternité de Hautepierre ( Photo Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg / cc).
Autre requête des sages-femmes : la reconnaissance de leur Bac+5 et un statut de praticien hospitalier (aujourd’hui elles font partie de la fonction publique hospitalière). Quelques jours après la publication de ce rapport, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait une prime de 100 euros nets par mois pour les sages-femmes travaillant à l’hôpital à partir de janvier 2022. Autre promesse : une hausse de salaire de 100 euros bruts par mois. Insuffisant, pour Nadine Knezovic :
« Les gens vont dire qu’on est des princesses qui se plaignent, alors qu’on est augmentées. Mais ça fait des années qu’on est sous-payées. Cette augmentation, c’est une entourloupe ! »
Agate et ses collègues ont donc décidé – pour la sixième fois depuis janvier 2021 – de manifester le 7 octobre, à Paris. « J’ai encore l’espoir que les choses changent », confie la jeune femme, avant de reconnaître : « Mais je pense parfois déjà à ma future reconversion. »
Diplômée à Lille en 2012. Après Paris et Marseille, je me suis installée à Strasbourg en 2020. Je suis aujourd’hui indépendante en radio et web, pour Rue89 Strasbourg, Mediapart, Louie Media et France Culture. J’aime les reportages et les enquêtes au long cours, sur les sujets de société et sur notamment sur les violences sexistes et sexuelles.
Une intersyndicale appelle tous les travailleurs du privé et du public à manifester mardi 5 octobre à 14h, dans toute la France. Plusieurs revendications seront affichées sur les pancartes : hausse des salaires, défense de l’emploi et bien sûr, abandon de la réforme des retraites. À Strasbourg, le rendez-vous est donné place Kléber.
C’est la rentrée des mobilisations avec une journée de convergence des luttes prévue ce mardi 5 octobre. L’intersyndicale CGT, FO, FSU, Solidaires, CNT mais aussi l’organisation étudiante Unef appellent à la grève et à une grande manifestation de « l’ensemble des travailleurs du secteur privé et public, et de la jeunesse ». À Strasbourg, cette manifestation doit partir de la place Kléber à 14 heures.
Tout comme pour la manifestation du 1er mai (ici en 2019), l’intersyndicale CGT, FSU, SOLIDAIRES, UNEF, FO et CNT appellent à une forte journée de mobilisation sur l’ensemble du territoire le mardi 5 octobre 2021.
Pour une hausse des salaires et l’annulation de la réforme des retraites
Ces organisations se mobilisent ensemble et formulent les mêmes revendications : hausse des salaires, abandon définitif de la réforme des retraites, arrêt des licenciements, fin des fermetures de services, meilleure protection sociale…
« En cette rentrée, l’emploi est une des préoccupations essentielles des jeunes et du monde du travail. La précarité est en forte hausse, et malgré une opposition unanime, la mise en œuvre de la réforme de l’assurance chômage reste d’actualité. Le retour de la réforme des retraites que nous avons combattue et empêchée revient à l’ordre du jour. Gouvernement et patronat veulent imposer de nouveaux reculs sur les retraites. »
Extrait du tract de l’intersyndicale qui appelle à la manifestation du 5 octobre à Strasbourg, et dans toute la France.
Certains syndicats, comme la CGT Mosaïque Action Sociale du Bas-Rhin, appellent également à la fin de l’obligation vaccinale et des sanctions financières dans le secteur médico-social « qui créent des situations intolérables, tant pour les salariés concernés que pour la prise en charge et l’accompagnement des publics. »
À la Compagnie des transports strasbourgeois (CTS, joignable au 0800 73 73 15) en revanche, peu de perturbations sont prévues, selon un communiqué envoyé dimanche soir. Les lignes de tram A, B, C et E circuleront toutes les 10 minutes (au lieu de 5 à 6 minutes habituellement). La ligne de tram D circulera toutes les 10 minutes entre les stations Poteries et Port du Rhin, Kehl Rathaus ne sera desservie que toutes les 20 minutes environ. La ligne de tram F circulera toutes les 15 minutes.
Deux lignes majeures de bus sont impactées, la ligne G qui ne circulera que toutes les 8 à 10 minutes et la ligne L1 avec une fréquence de 8 à 12 minutes environ. D'autres lignes de bus voient leurs fréquences réduites à un bus toutes les 20 minutes, voire 30 minutes, dont les lignes 4/4a, 10, 13, 15, 17, 19, 29, 30, 40, 50, 57, 67 et 70.
Les lignes de bus H, L3, L6, 2, 12, 14, 22, 24, 27, 31, 41, 42, 43, 44, 45, 60, 62, 63, 64, 71, 72, 73, 74, 75 et 76 circuleront normalement. La navette Robertsau circulera normalement. Le service Flex’hop, les services Taxibus ainsi que les circuits scolaires seront assurés normalement (avant 6h et après 20h, fréquences habituelles).
Diplômée à Lille en 2012. Après Paris et Marseille, je me suis installée à Strasbourg en 2020. Je suis aujourd'hui indépendante en radio et web, pour Rue89 Strasbourg, Mediapart, Louie Media et France Culture. J'aime les reportages et les enquêtes au long cours, sur les sujets de société et sur notamment sur les violences sexistes et sexuelles.
Dans l’usine d’Herta à Illkirch-Graffenstaden, les intérimaires sont jetés dans les unités de production les plus difficiles, après une formation sécurité-hygiène express. Seule la précarité les pousse à garder un emploi qu’ils détestent, entre fatigue liée aux horaires en « trois huit », des corps éprouvés par le poids du jambon et la multiplication des normes.
« Vous verrez, il s’agit surtout de remplir des documents. Les tests sont très faciles. » L’employée de l’entreprise d’intérim Randstad m’avait rassuré, la veille de mon rendez-vous dans leurs locaux. Mais je n’aurais pas pensé qu’intégrer l’usine d’Herta à Illkirch-Graffenstaden irait si vite. Jeudi 9 septembre, vers 14 heures, je me retrouve dans une salle de réunion au milieu d’une dizaine d’autres candidats. La présentation de l’entreprise de charcuterie industrielle est rapidement interrompue. La porte s’ouvre sur une dame en costume : « Il y a eu une erreur dans les réservations de salle, il faut la libérer dans une heure. »
Présentation accélérée, tests enfantins
Tant pis si l’accueil des futurs intérimaires prend habituellement deux heures. Notre présentatrice accélère, passant rapidement en revue les normes de sécurité et d’hygiène de base. Au fil des minutes qui passent, elle s’inquiète du peu de temps disponible pour les tests finaux : « Ne vous inquiétez pas, si vous ne terminez pas, je prendrai en compte votre délai contraint. » Il s’agit d’abord d’entourer des situations à risque sur un dessin. Enfantin. Une autre évaluation porte sur la capacité à lire des mots accompagnés de chiffres sans se tromper.
Il y a enfin un dernier questionnaire autour des normes énoncées à toute vitesse quelques minutes plus tôt. Les images qui forment la base des questions sont petites, imprimées en noir et blanc, illisibles. Quand des candidats s’interrogent à voix haute, la formatrice donne les réponses. Avant de sortir, notre référente Randstad nous rappelle la règle d’or pour travailler chez Herta : « Vous devez être disponible. Si on vous appelle le matin, vous devez pouvoir travailler l’après-midi. »
Une heure pour les vêtements de travail et la formation
Le lendemain, une salariée de l’entreprise Randstad m’appelle pour me demander : « Vous êtes prêt à porter 25 kilos de jambon ? » Je confirme, sans trop savoir si j’en suis capable. Alors mon interlocutrice m’annonce les horaires de mon premier service chez Herta : 13h – 22h.
Entrée de l’usine d’Herta à Illkirch-Graffenstaden. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Le premier jour, je reçois mes vêtements de travail et une nouvelle formation express aux normes d’hygiène et de sécurité. Une responsable de l’accueil des intérimaires me passe en revue les rambardes auxquelles il faut se tenir, les gants en plastique qu’il faut changer dès qu’on « touche autre chose que le produit », ce qu’il faut faire en cas d’incendie…
La salariée de l’usine m’explique ensuite mon poste : « MSP, c’est pour mise sous papier. Tu vas devoir placer les pains de jambon dans du papier absorbant. » J’ai du mal à comprendre, mais j’entends qu’il faut « commencer par les jambons les plus hauts » ou encore « faire attention à les porter sur les côtés, pour ne pas qu’ils se brisent. » La séance d’un quart d’heure se termine par un petit questionnaire oral. J’ai l’impression de me tromper à deux reprises au moins, mais la formatrice me fait signer le même test qu’un intérimaire précédent. Son nom figure en haut de la feuille, à côté de sa note 17/17.
Les pains de jambons, de plus d’une vingtaine de kilos, arrivent emballés dans du plastique sur des étagères.
« Tu vas aller à la rôtissoire »
Habillé d’un t-shirt, d’un pantalon, d’une veste et d’une surblouse blanches, ainsi que d’une charlotte verte, un cache-barbe, je peux me diriger vers le rez-de-chaussée du bâtiment. Avant de descendre un escalier métallique, je passe un portique sanitaire où des voyants verts me confirment que je me suis bien lavé et désinfecté les mains. Après avoir longé la partie tranchage et emballage du jambon, ma formatrice me laisse entre les mains d’une cheffe d’équipe.
Dans le service de Mise Sous Papier (MSP) du jambon. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Je comprends très vite que l’on n’a pas besoin de moi en MSP. On m’indique le démoulage, où des pains de jambons d’environ un mètre de long doivent être sortis manuellement de leur moule en métal. Les jeunes intérimaires les placent ensuite sur des étagères à trois niveaux. J’essaye d’imiter les ouvriers devant moi… mais la supérieure se ravise. « C’est trop dangereux de travailler à trois comme ça, tu vas aller à la rôtissoire. »
Des pains lourds, à placer haut, une odeur infecte
C’est ici qu’on réceptionne les pains de jambon démoulés. Un jeune collègue ouvre le plastique autour de cette masse de viande longiligne à l’aide d’un cutter dédié. Puis, il pousse cette sorte de frite géante rose sur un tapis. Je dois m’en saisir pour la ranger dans une étagère de cinq étages. Le plus dur, c’est de placer cette masse carnée à l’étage le plus haut. Sans technique, sans préparation, on en a le souffle coupé. Sans avertissement, on oublie aussi de mettre un tablier. J’ai passé près d’une demi-heure à porter de la viande agglomérée tout juste sortie d’un jus visqueux. Mes vêtements sont mouillés sur les bras et le haut de mon corps. Je me rendrai compte en rentrant le soir, l’odeur qui reste sur la peau et le t-shirt est infecte.
Mon service pendant les trois jours d’infiltration : la rôtissoire. En réalité, on déplastifie ici les pains de jambon avant qu’ils soient rôtis. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Première pause, aux alentours de 16h30, et première erreur. Je sors avec mes bottes, mon pantalon et ma veste de travail. À peine la porte ouverte, un homme assis et fumant sa clope me fait signe de rentrer. Puis un autre précise : « Tu dois te changer ! » Je raconte la scène à deux autres fumeurs, un père embauché et son fils intérimaire. C’est son premier jour à lui aussi. Le paternel rit de ma connerie, « c’est le métier qui rentre », avant de déplorer : « Quand même, ils pourraient au moins faire visiter l’usine pour le premier jour… »
Le service le plus dur, où l’on garde du boulot
Dans la fumée des clopes grillées à la pause, les langues se délient. À l’intérieur, difficile de converser avec son binôme. Il y a d’abord le vacarme des machines, atténué par quelques bouchons d’oreilles en plastique bleu. Et puis l’effort physique empêche de parler. Deux jeunes ouvriers me parlent du service MSP « comme le pire de toute l’usine, avec le démoulage. »
À leurs côtés, un homme d’une vingtaine d’années, barbus aux yeux bruns, confirme : « En MSP, j’ai pas pu rester plus de deux semaines, à cause d’un problème que j’ai au tendon. Maintenant, je suis au découpage des saucissons, c’est plus tranquille. » À ses côtés, un autre intérimaire s’exclame : « C’est clair, la mise sous papier, c’est le goulag… Mais c’est la seule manière d’être sûr d’avoir du boulot à la semaine. Sinon, je me barrerais direct. »
Mal de dos et médicaments, comme une drogue
La pause est vite terminée. Le temps d’une cigarette, deux pour les plus gros fumeurs. Une demi-heure d’interruption, c’est peu lorsqu’il faut faire tout ce chemin pour sortir, en plus de se changer devant son casier, parfois en plein couloir. Je suis en train de mettre mes énormes bottes jaunes lorsqu’un ouvrier passe à mon niveau. C’est l’un des plus anciens. Quand il ne porte pas sa veste de travail, ce salarié d’Herta depuis plus de cinq ans arbore une large ceinture noire, avec des boutons, autour de la taille. Je lui demande à quoi elle sert. Il me répond d’abord avec cette bonhomie qui ne le quitte jamais : « C’est pour me faire exploser ! »
Puis il explique, plus sérieusement :
« J’ai porté n’importe comment ici, depuis des années. Puis, j’ai commencé à avoir mal à dos. Je ne pouvais même plus me brosser les dents, tellement j’avais mal. C’est pour ça qu’aujourd’hui, t’as vu, je ne porte plus. Je fais que conduire (le tire-palette, NDLR). C’est pour ça je dis toujours aux jeunes de faire attention comment ils portent. Un moment, je prenais même des médicaments, comme une drogue, j’étais obligé pour aller travailler. Alors j’en prenais un, à chaque fois avant de conduire. Puis, j’ai commencé à ne plus voir très bien. J’ai demandé à l’infirmière et elle m’a dit d’arrêter de prendre ce médicament. Mais j’étais obligé. J’ai un crédit à rembourser pour une maison que je construis. »
« Il faut pas t’en faire, tu vas avoir du boulot »
Ici, tout le monde a une raison de garder ce travail épuisant. C’est un quadragénaire qui était ferrailleur, jusqu’à ce qu’il perde son permis de conduire, donc son travail. C’est le cas d’un jeune père d’à peine 29 ans, qui élève seul sa fille, et qui compte les heures travaillées jusqu’à ce qu’il retrouve son droit au chômage. Ou encore d’un jeune homme qui attend de recevoir enfin sa prime pour les six mois travaillés à l’usine, récompense des méritants ayant trimé la moitié d’une année.
Lorsque les emplois du temps de la semaine prochaine sortent. Les intérimaires se retrouvent à plusieurs derrière la feuille de papier à scruter leurs horaires. Ils sont peinés pour moi lorsque je ne trouve pas mon nom sur le tableau, mais me rassurent : « Il faut pas t’en faire, si tu continues comme ça, tu vas avoir du boulot », « T’inquiète pas, ils vont t’appeler… » ou encore « le mieux à faire c’est d’aller directement chez Randstad, pour leur dire que tu veux du boulot. »
Par crainte de ne pas avoir de travail, ou de le perdre, les intérimaires d’Herta ne se permettent aucun écart visible par la hiérarchie. Au service MSP, comme au tri de la viande tout juste livrée, les salariés ne quittent jamais l’usine avant l’heure. Un vendredi, alors que tout le stock de viande a été trié et que le service se termine à 13 heures, j’entends un collègue qui me retient : « Il est 12h45. Ça fait un peu tôt pour signer au bureau, surtout que la cheffe est là. » De même, lorsqu’on termine son service à 22 heures, personne ne se présente à la pointeuse à 21h59.
Dans l’usine, il y a comme deux attitudes avec les règles. Lorsqu’un chef se pointe, elles sont respectées : désinfecter chaque nouvelle étagère remplie de viandes, ainsi que son poste de travail et ses mains ; ne pas conduire, ni même toucher, un tire-palettes sans autorisation. Mais toutes ces obligations et interdits tombent lorsque le supérieur hiérarchique n’est pas là, c’est-à-dire très tôt le matin, ou très tard le soir.
La crainte du chef perdure au-delà des murs. À l’entrée du bâtiment, là où les fumeurs passent leur pause, le passage d’un col blanc suscite toujours un « bonjour » poli, en face. Une fois entrés, supérieurs hiérarchiques et autres employés suscitent parfois de la défiance : « Faut se méfier des types en costume », me glisse un intérimaire, « ils peuvent te dénoncer pour un rien, genre là t’es pas à deux mètres de distance de moi. » Un autre collègue me prévient aussi : « Ne t’oppose jamais à un chef, même si c’est toi qui a raison, eux, à la fin, ils peuvent te virer. »
Un intérimaire : « On est pris pour des chiens »
Convaincue que les intérimaires accepteront le boulot à tout prix, l’entreprise d’intérim traite parfois ces intérimaires avec peu d’égards. Randstad se permet ainsi de ne pas prévenir quand un ouvrier est inscrit sur l’emploi du temps d’Herta. Lors de mon deuxième jour, lors d’une courte pause dans l’approvisionnement en jambon, je découvre par hasard au milieu de l’après-midi que je suis censé travailler le lendemain et le surlendemain. Personne ne m’a prévenu. Pas un appel de la boite d’intérim, ni de Herta.
J’en parle à quelques ouvriers lors d’une pause. Ils ne sont pas étonnés. L’un d’eux me raconte une autre déconvenue, bien plus inconfortable :
« Un matin, je suis arrivé à 6 heures dans l’usine et là, on m’a dit que mon shift avait été déplacé. On m’a demandé si Randstad m’avait prévenu. Ben non, aucun appel, même pas un message ou un mail. Et ensuite Randstad nie, dit qu’on nous a appelé… Mais tout le monde s’en fout, ici on est pris pour des chiens de toutes façons. »
Dernier jour chez Herta, un lundi, je passe récupérer une surblouse à la lingerie. La dame qui y travaille est d’une gentillesse à toute épreuve. Pour chaque ouvrier, elle a un petit mot doux, « mon lapin », « ma belle ». En toquant à sa porte peu après 6 heures, je m’étonne de l’avoir toujours croisée, peu importe l’heure à laquelle j’ai travaillé (6h – 14h ou 14h-22h) : « Vous ne vous arrêtez jamais ? » Elle acquiesce, en précisant qu’elle travaille parfois « bénévolement ». Je lui souhaite alors d’avoir une journée tranquille, mais elle pressent une journée stressante : « Aujourd’hui encore, on reçoit plein de nouveaux intérimaires… »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l'extrême-droite à l'hôpital public en passant par la maison d'arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l'expertise-psychiatrique.
Deux avocates seront devant le juge administratif ce lundi 4 octobre pour que la préfecture du Bas-Rhin fasse revenir quatre demandeurs d’asile afghans, que l’administration a expulsés malgré une ordonnance de remise en liberté et avant que la cour d’appel ne se prononce sur leur cas.
La préfecture du Bas-Rhin avait tout prévu : un avion vers la Bulgarie, quatre billets et des places réservées dans un centre de rétention près de Sofia pour y accueillir quatre demandeurs d’asile afghans qu’elle retenait à Geispolsheim depuis le 24 septembre. Las, la préfecture n’avait pas prévu qu’un juge allait ordonner dimanche 26 septembre leur remise en liberté, compte-tenu des menaces pour leur intégrité que ferait peser sur eux un transfert vers Sofia. La Bulgarie refuse systématiquement l’asile aux Afghans, les renvoyant directement à Kaboul même depuis la prise de contrôle du pays par les talibans.
Malgré cette décision de remise en liberté, la préfecture a choisi de maintenir l’éloignement des quatre Afghans, qui ont été gardés au centre de rétention malgré l’expiration du délai légal, puis ont été placés dans l’avion prévu lundi 27 septembre au matin. Dans une rare prise de parole publique, le barreau de Strasbourg s’est indigné que l’administration s’asseye ainsi sur une décision de justice, et a enjoint la préfecture du Bas-Rhin à « respecter l’État de droit. » Deux avocates, Me Elsaesser et Me Sabatakakis, ont saisi le tribunal administratif de Strasbourg d’une procédure de « référé liberté » pour ces quatre Afghans, dans l’objectif de les faire revenir. L’audience est fixée lundi 4 octobre à 15h.
Le tribunal administratif de Strasbourg. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Méconnaissant la procédure d’asile européenne, les quatre Afghans ont déposé leur demande d’abord en Bulgarie, et pour certains également en Roumanie et en Autriche, avant de la formuler en France, en avril 2021. Ils espéraient ainsi multiplier leurs chances d’obtenir le statut de réfugié alors qu’en vertu d’un règlement européen de 2013 signé à Dublin, seule la première demande compte. Ils sont « dublinés » selon le jargon consacré, et c’est à la Bulgarie de traiter leur demande d’asile (voir notre article détaillant la procédure complète).
Inscrits en préfecture, ils ont été notifiés de leurs transferts aux autorités bulgares en juillet, alors que la situation basculait dans leur pays d’origine. En septembre, la préfecture les convoque par l’intermédiaire des services sociaux. Ils se rendent à la convocation, pensant faire avancer leur dossier et, alors qu’une centaine d’Afghans sont accueillis par l’État à Strasbourg. Mais la préfecture fait procéder à leur arrestation et à leur placement en rétention administrative au centre de Geispolsheim. Suite à cette situation, l’un d’entre eux a tenté de se suicider.
Avocat de deux Afghans, Me Typhaine Elsaesser, considère que tous les éléments sont réunis pour un référé-liberté :
« Il y a bien une situation d’urgence et les droits fondamentaux de mes clients ont été bafoués. D’une part, leur liberté d’accéder à la justice n’a pas été respectée par la préfecture, qui n’a pas attendu la décision de la cour d’appel avant de procéder à leur éloignement vers la Bulgarie, et ensuite l’administration n’avait plus le droit de les retenir après l’expiration du délai de garde suite à la décision du juge des libertés et de la détention. »
La préfecture du Bas-Rhin a répondu à France 3 Alsace que l’appel du Parquet était « suspensif », autrement dit que l’administration pouvait garder les Afghans. Les avocates contestent cet argument en rappelant que d’une part, cette suspension doit être accordée par la cour d’appel et qu’en tout état de cause, l’éloignement ne pouvait intervenir avant l’audience en appel.
Si le juge administratif valide cet argumentaire, alors la préfecture du Bas-Rhin devra faire appel devant le Conseil d’État ou faire revenir les quatre Afghans de Bulgarie, afin qu’il soit statué sur la nécessité d’instruire leur procédure en France, compte-tenu des conditions accordés aux Afghans en Bulgarie.
Un samedi soir à la Meinau. De retour à Strasbourg, j’en profite pour prendre des nouvelles de mon club de cœur, le Studio Saglio. Problème, l’installation du Kalt et l’irruption du Covid ont eu raison de l’esprit d’avant-garde du Studio qui prévalait pendant mes études.
Dans la nuit noire et encore chaude de septembre, je traverse la rue Saglio pour me rendre au club du même nom. Le long de cette allée, on remarque en premier un escalier décrépi au bas duquel des jeunes font le « before » à grands renforts de vodka. Puis c’est l’enchaînement de Clio et de Twingo qui bondissent au rythme de l’autoradio. Un peu plus loin, il y a celles qu’on ne voit pas, les travailleuses de la rue du Doubs qui tiennent le trottoir toute la nuit.
J’entre par un grand portail estampillé d’un nom : le Studio Saglio. Il y a quelques années, c’est ici que je venais faire la fête, plusieurs fois par mois. À l’époque, il s’agissait de l’un des seuls endroits pour écouter de la musique électronique à Strasbourg. Avides de nous démarquer, on y trouvait une ambiance différente de celle des boîtes qu’on aimait appeler « commerciales », avec leur aspect bling-bling, leurs bouteilles de Champagne et leur musique pop.
J’ai quitté la ville en 2016. Comme un pied de nez à mes jeunes années, deux ans plus tard, un nouveau lieu a ouvert presqu’au même endroit, le Kalt. Et cette boîte, tout le monde m’en parle, de la Meinau jusqu’à Paris, où je vis désormais. Fin 2019, elle a d’ailleurs accueilli la première édition en région de la très parisienne soirée « Possession » ! Complot ? Coïncidence ? J’ai essayé de comprendre : comment se fait-il que durant mon absence, Strasbourg soit devenue une capitale de la techno ?
C’est quoi cette ambiance guinguette rue Saglio ?
Derrière une maison de plain-pied à la façade de crépi mauve, je retrouve les terres bien connues du Studio Saglio, son bar sponsorisé par Jägermeister et autres alcooliers, sa techno qui culmine à 130 battements par minute et son impressionnante sonorisation Funktion One, à l’époque unique dans les boîtes strasbourgeoises.
Ce que je ne reconnais pas en revanche, c’est la grande terrasse gazonnée accueillante, les dizaines de tables de guinguette et les guirlandes qui ornent désormais la cour. Un bel espace « lounge » pour lequel le gérant du Studio, Richard Hirstel, a mis le paquet. Ce soir, une quarantaine de personnes dansent devant le DJ tandis que plusieurs dizaines d’autres dégustent des tartes flambées en papotant, ambiance fête des voisins.
C’est la grande nouveauté aménagée à la faveur de la pandémie par le patron. La crise sanitaire l’a contraint à n’organiser que des événements en plein air. Cet ancien garagiste, formé sur le tas en reprenant ce qui était jusqu’en 1993 un dépôt d’extincteurs, y a vu une opportunité : attirer une clientèle plus âgée… « et aussi plus calme ! » Cela tombe bien, avec ces soirées extérieures, le Studio doit fermer à 2 heures du matin, contre 7h auparavant.
Richard Hirstel a mis le Studio en vente au début de l’année. Photo : LC / Rue89 Strasbourg / cc
Le patron du Studio aimerait passer la main
Au début de l’année, Richard Hirstel a mis le Studio en vente. « Ça fait trente ans que j’organise des soirées. Je me fatigue », concède l’homme de 57 ans, qui dort dans l’extension de la boîte de nuit. La tête à quelques dizaines de mètres du système-son, il s’est habitué à ne pas s’endormir avant 8h du matin les vendredis et samedis. « Au bout d’un moment, on devient un peu zombie ! »
Mais le fêtard en chef a du mal à trouver un repreneur, et, neuf mois plus tard, il a un peu laissé tomber. Au fond, je le soupçonne de ne pas tellement vouloir baisser le son. Quand on le questionne sur sa vie affective, il s’esclaffe : « Moi ? Je suis marié au Studio ! Et mes enfants, ce sont ceux qui viennent danser. »
Pourtant, avec le Covid qui l’a contraint à fermer boutique pendant des mois, Richard Hirstel a eu des raisons de s’inquiéter. Avant ça, il y a eu un autre séisme dans le monde de la nuit strasbourgeoise, l’arrivée du Kalt, en avril 2018. Du bout des lèvres, Richard Hirstel concède avoir perdu jusqu’à 30% de sa clientèle. Une autre discothèque sur le même créneau musical, à quinze minutes à pied, « ça a été un peu dur », se renfrogne-t-il. L’ouverture de la Kulture en 2015, à la programmation similaire mais située en centre-ville dans des locaux étriqués, n’avait pas eu autant d’impact. Richard Hirstel est allé deux fois au Kalt, pour voir à quoi ça pouvait bien ressembler. Il a trouvé ça « un peu froid » :
« Kalt, comme son nom l’indique… Imaginez-vous, ils ne font pas de bière pression alors qu’on est en Alsace ! »
Richard Hirstel semble un peu dépassé par les évènements. Au bar, il discute avec Alejandro, un étudiant en marketing qui lui prodigue des conseils :
« Ici, au Studio, vous proposez trop de styles d’électro différents. Ça ne vous aide pas à avoir une identité précise. C’est pas bon pour les affaires ! »
Au Kalt, à l’épreuve du physionomiste
Dehors, je rencontre Tito, un intérimaire de trente ans au trait rasé à l’extrémité du sourcil. Il partage une tarte flambée avec Armand, un étudiant de 21 ans au look un peu geek. Derrière ses lunettes, celui-ci confie être un grand timide. « Mais ici, je me sens tellement bien que je viens toujours seul et je rencontre toujours du monde ! » Tito, qu’il vient de rencontrer, lui lance : « T’as pas l’air timide. » « Oui mais là, c’est parce qu’on est au Studio ! »
Tito habite à côté du Studio, à la plaine des Bouchers. Il s’y rend régulièrement. Photo : LC / Rue89 Strasbourg / cc
Aller au Kalt ? Tito a déjà testé. « Je me suis fait refouler deux ou trois fois par le physionomiste à l’entrée, »grogne-t-il. En sarouel et kimono, Pierre-Julien, 24 ans, est amer :
« Cette boîte est un peu élitiste. Il y a un petit côté moi, je vais au Kalt, je suis underground, j’suis bad ass, quoi… »
Avant de m’y rendre à mon tour, j’ai lu les avis Google concernant le Kalt. Certains mots reviennent souvent, plutôt dirigés contre le tri à l’entrée : le staff à ce poste serait « hautain, condescendant, snob ». À l’entrée, je repère immédiatement le physionomiste.
Je commence par demander aux fêtards ce qu’ils pensent de cette boîte. La réponse fuse, indignée : « Le Kalt ? C’est pas une boîte ! C’est un… lieu… » Difficile en effet de définir ce hangar, bien caché dans la zone industrielle. Les murs en béton qui bordent les 300 mètres-carrés d’espace sont implacablement vides. La première impression des festivaliers ? « L’intimidation. »Sur la piste de danse, quelques rais de lumière, deux estrades pour mieux danser en surplombant les autres, et un bar dénué de toutes marques d’alcooliers. Un dépouillement ultra-recherché.
J’ai rendez-vous avec l’un des gérants, qui, à mon étonnement, souhaite garder l’anonymat malgré le succès notable de son affaire. Grand, calme et aussi froid que ses yeux d’un bleu glacé, il me demande ce que je veux boire, je réponds un coca. « Un coca bio, ça te va ? »
Le Kalt cultive son image de club underground Photo : Rue89 Strasbourg
Le lieu dont il ne faut pas parler
« À Berlin, je suis tombé amoureux des clubs et j’ai voulu recréer la même chose ici : un endroit où les gens peuvent faire la fête librement », m’explique-t-il. D’où la petite pastille que l’on a collée sur l’objectif de mon téléphone, en arrivant :
« Ici, il faut que les gens se déchaînent sans craindre qu’on les affiche sur les réseaux sociaux le lendemain. »
Autre impératif : « que les gens soient à égalité. Ici, on a pas de carré VIP, rappelle-t-il, le chômeur et le prof peuvent danser côte à côte ». Mais le physionomiste à l’entrée, quels sont ses critères ? « Ça n’a rien à voir avec les fringues »,assure-t-il avant de laisser échapper que « si tu viens avec ta p’tite chemise en sortant du taf, ça va pas le faire… » Il faut être stylé, mais pas trop. « C’est une question d’état d’esprit », résume-t-il.
Difficile de tirer des informations de ce personnage. Sur ses finances, la gestion du club ou la stratégie marketing, il refuse de s’exprimer. Je me demande d’où vient cette méfiance. Puis, je comprends. Ne pas parler du Kalt, c’est déjà faire la com’ du Kalt. Son image mystérieuse assure à ses habitués de rester des « connaisseurs privilégiés ». D’ailleurs, le Collectif Ephémère, dont sont issus les fondateurs, organisait déjà des fêtes uniquement sur invitation à Strasbourg, dans les années 2010.
Le succès du Kalt a aussi des raisons objectives. Habillés de crop-tops et lourds de bijoux, Louis, coiffeur, et Pablo (les prénoms qu’ils ont choisi), qui travaillent dans la finance, sont pailletés jusqu’aux sourcils. Entre eux, ils s’appellent « ma chérie », « ma puce »… Louis et Pablo sont gays et au Kalt, ces deux Strasbourgeois se sentent bien, « contrairement aux autres discothèques de la ville où c’est la culture hétéro qui prédomine. » La culture queer est inhérente au mouvement techno. Le Kalt l’a bien compris :
« Ici, on ne nous juge pas sur notre apparence ou notre façon de nous comporter, et ça fait du bien. »
Au plus fort de la soirée, je profite de la fête avec près de 400 autres personnes. Grâce à la sonorisation Funktion One, la même que celle du Saglio, installée à l’avant et à l’arrière du hangar, le son m’enveloppe. Je trouve ma place et je m’amuse, avec une pensée pour les fêtards du Studio dont la soirée s’est terminée à deux heures du matin. Ceux que j’ai rencontrés m’ont confié envisager l’after à même le trottoir de la glauque rue Saglio, « à la schlag. »
Alors que ma soirée se termine, Pablo me livre un bon résumé de la situation :
« Il est probable que le Studio récupère un peu de ceux qui n’ont pas pu rentrer ici. »