Mercredi 29 septembre, les trois premiers épisodes de la websérie « Au pied d’ma tour » seront diffusés au cinéma UGC à Strasbourg. La série raconte la vie du quartier de Hautepierre à travers le parcours de trois rappeurs en devenir. Elle est écrite et réalisée par des jeunes strasbourgeois du quartier, accompagnés par des structures comme la Jeune Equipe d’Éducation Populaire (JEEP), la Maison des Adolescents, Kapta ou Horizome. Pour tourner les épisodes suivants, le projet cherche des financements culturels et ne plus dépendre d’un fond contre la délinquance.
Après trois ans d’écriture, de tournage, de montage et d’apprentissage, la première partie de la websérie Au Pied d’Ma Tour est finalisée. Cette production proposée par trois jeunes du quartier de Hautepierre, Dylan Hunzinger, Ameur Brieg et Mikaïl Baba, rejoints ensuite par Abdou N’diaye (dont Rue89 Strasbourg vous avait parlé en 2019), raconte les parcours de rappeurs pour montrer la vie du quartier. Après deux diffusions officielles, à l’Odyssée lors du festival des quartiers, puis à la fête des 50 ans de Hautepierre, c’est cette fois-ci à l’UGC que la fiction est projetée, ce mercredi 29 septembre à 18h30. Ces épisodes, d’une durée de 9 à 14 minutes, ne sont pas encore disponibles en ligne sur une plateforme de streaming.
Entre drame, action et suspense, la websérie tourne autour de trois jeunes artistes de la « maille » Eleonore du quartier strasbourgeois de Hautepierre. Repérés par un producteur, deux hommes et une femme vont connaître des trajectoires différentes pour tenter de réaliser leur rêve : percer dans le rap. « Utiliser ce style musical nous tenait à cœur », explique Mikail Baba, un des jeunes réalisateurs de la websérie. « Le rap est vraiment né dans les quartiers. Aujourd’hui, c’est la musique la plus écoutée dans le monde entier. C’est un message d’espoir. D’où que l’on vienne, on peut finir par faire des grandes choses. »
La websérie Au Pied d’Ma Tour raconte l’histoire de trois artistes de Hautepierre qui cherchent à percer dans le rap. Ici le rappeur de Hautepierre Ridfauve joue le rôle… d’un rappeur de Hautepierre. Photo : doc remis
Le rap pour parler de Hautepierre
L’influence du rap infuse au delà du scénario dans le projet Au Pied D’Ma Tour. Les acteurs principaux sont des artistes strasbourgeois dans la vraie vie, tandis qu’une bande son locale a été choisie et parfois même produite sur mesure pour la série. « On essayé de faire une série le plus possible issue de Hautepierre » explique Mikail. « Ce n’est pas pour le côté fierté, c’est juste que ces personnes représentent le mieux le quartier puisqu’elles y ont vécu. » Les rappeurs Moxxx, Ridfauve, Junior, ou encore la chanteuse Serena jouent dans la série qui a fédéré des talents strasbourgeois intergénérationnels parfois en dehors du quartier de Hautepierre. Le rappeur Kadaz par exemple, un pilier de la scène strasbourgeoise depuis les années 90, a lui aussi produit une musique spécialement pour la websérie.
Si le rap est très présent dans la production, Mikail réfute une étiquette de « projet rap » et estime que leur websérie s’en détache :
« L’une des premières choses que l’on voulait mettre en avant, c’était de montrer la diversité de la vie d’un quartier comme Hautepierre. Même si on fait une série où le rap est très représenté, cette culture ne résume pas le quartier. Ce n’est pas soit tu finis dealer, soit tu finis rappeur. Pour moi, les productions audiovisuelles retranscrivent encore mal les quartiers. Il y a trop cette image de brutes, de barbares, de gars de quartier super violents, alors que non pas du tout ! On n’a pas tous la vie de Tony Montana ! »
La websérie Au Pied d’Ma Tour mélange drame, action et suspense selon ses réalisateurs. Photo : doc remis
Un objectif de 7 à 8 épisodes
Avant la série, Mikail et ses amis Dylan et Ameur réalisaient déjà de petites productions audiovisuelles amateures comme de courtes vidéos à l’Iphone, des clips musicaux ou des montages photos pour des flyers. Ce projet leur a permis d’entamer un réelle professionnalisation. « On est vraiment passés de spectateurs passionnés à vidéastes semi-professionnels. On est dans le bain, on peut le dire je pense. Plus qu’une série, c’était une formation. J’arrive à réaliser mes clips et court-métrages tout seul maintenant. »
L’accompagnement, notamment par le réalisateur Vincent Viac et la structure audiovisuelle Kapta, leur a permis de voir et de participer à l’ensemble des procédés de la création audiovisuelle, de l’écriture de scénario jusqu’à la diffusion et la communication, en passant par le tournage et le montage.
« La première année, on n’avait pas un budget énorme » relate Vincent Viac. « C’était beaucoup de travail de transmission autant sur le cadrage, que l’utilisation de la caméra ou les valeurs de plans… la mise en forme du scénario finalement. » Ce long processus débuté fin 2018 est encore en cours, puisque la série ambitionne de produire 7 ou 8 épisodes au total. « Quand on voit des vidéos, on s’imagine que c’est facile, mais elles représentent des centaines d’heures de travail », s’exclame Mikail. « L’organisation d’un projet devient vite catastrophique quand on ne connaît pas ce milieu. »
Ce projet, soutenu par des associations locales a pu initier des jeunes aux métiers de l’audiovisuel. Photo : doc remis
Passer d’un financement contre la délinquance à des subventions culturelles
La question du financement interroge les accompagnateurs, comme l’admet Waila Cury, une éducatrice spécialisée en prévention spécialisée de l’association Jeune Équipe d’Éducation Populaire (JEEP) aux côtés du projet depuis son origine :
« Ce genre de projet est un tremplin pour les jeunes et montre qu’il est possible d’y arriver. Mais le nerf de la guerre, c’est l’argent. Actuellement, la JEEP porte un budget dans le cadre du Fond interministériel de prévention de la délinquance (FIPD). On essaie de pousser pour que le projet Au Pied D’Ma Tour soit fléché vers un budget culturel ou audiovisuel et qu’il puisse sortir de ce carcan qui est celui de la prévention de la délinquance, du quartier, du QPV etc… Surtout au vu des compétences acquises par les jeunes et la maturité du projet. »
Trois jeunes de la maille Eléonore du quartier strasbourgeois de Hautepierre sont à l’origine du projet. Plusieurs dizaines de personnes du quartier ont également travaillé bénévolement ou non sur la websérie. Photo : doc remis
Pour elle, l’engouement qu’ont suscité ces tournages est la preuve que « la créativité bouillonne » dans des quartiers tels Hautepierre :
« Nos structures tentent de faire ressortir ces idées, mais souvent les projets et les acteurs sont cantonnés à un secteur géographique et social : c’est « les jeunes du quartier », comme s’ils n’avaient pas la possibilité de s’ouvrir complètement et de bénéficier des autres réseaux comme ceux de la culture, du grand public… »
Ce fond FIPD, issu de la préfecture et de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), a permis de lancer l’écriture du scénario, des ateliers d’initiation et de perfectionnement pour les jeunes, ainsi que le tournage et le montage des trois premiers épisodes à hauteur de 30 000€ sur trois ans.
En 2020, la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) a rajouté une enveloppe de 5 000 euros pour subventionner des pratiques amateures, selon Vincent Viac. Le réalisateur remet ces chiffres en perspective : « Pour une production normale dans le milieu, un épisode nous coûterait environ 26 000 € ». L’équipe d’ Au Pied d’Ma Tour cherche désormais une boîte de production pour porter des demandes de financement au Centre National du Cinéma (CNC) ainsi qu’à la Région et à l’Eurométropole, pour continuer la réalisation des autres épisodes.
Une nouvelle marche pour le Climat aura lieu samedi 2 octobre. Elle s’intègre dans le programme d’un festival Climat, qui aura lieu pendant trois jours, du 1er au 3 octobre sur la place de l’Université. Parmi les revendications de cette édition : mettre en avant l’éducation à l’environnement dans le débat public, avant l’élection présidentielle de 2022.
« On est plus chauds, plus chauds que le climat ! » Le slogan résonne dans les manifestions françaises depuis septembre 2018 pour exprimer la colère face à l’inaction des dirigeants, publics et privés, vis-à-vis de la crise climatique. Suite à la démission de l’ancien ministre de l’écologie Nicolas Hulot, de grandes marches pour le Climat se sont organisées un peu partout en France.
La dernière manifestation strasbourgeoise de ce type a eu lieu le 9 mai, rassemblant 1 500 personnes. La prochaine aura lieu le 2 octobre, à l’approche de la COP26 qui se tiendra à Glasgow en Écosse, du 1er au 12 novembre. Parallèlement, un festival Climat se tiendra du vendredi 1er octobre au dimanche 3 octobre sur la place de l’Université.
Séverine Rudloff, membre du comité de pilotage du festival pour Alsace Nature, reconnaît avoir des doutes sur l’utilité de la marche comme mode d’action politique :
« La grande question c’est : est-ce que ça sert encore à quelque chose de marcher pour le climat ? Beaucoup de gens se le demandent, y compris au sein du mouvement climat à Strasbourg. »
Mais malgré un phénomène d’écoanxiété fulgurant, la militante assure que les membres du mouvement ne se résignent pas et continuent à se mobiliser, sans « tomber dans le désespoir ».
Les marches pour le Climat sont connues pour leur flopée de pancartes et slogans accrocheurs. Ici, le 12 septembre 2020 à Strasbourg. (Photo ML / Rue89 Strasbourg / cc)Photo : ML / Rue89 Strasbourg
Le mouvement de la jeunesse pour le climat (Youth4Climate ou Fridays4Future, abrégé en Y4C) a émergé dans le sillage de la grève scolaire de Greta Thunberg, dénonçant l’inaction des gouvernements face à la crise climatique. Olivier Marchand, doctorant en physique et membre actif du mouvement Y4C à Strasbourg, organise des manifestations depuis plus de trois ans :
« Cette fois-ci, on ne veut pas que ça soit une marche juste pour marcher et que les médias titrent avec de jolies photos de gens qui sourient avec des belles pancartes. On veut provoquer un réel effet, alors on l’ancre sur l’échéance présidentielle. »
La thématique de l’éducation à l’environnement
Pour changer de l’habituelle marche, les organisateurs veulent mettent en avant certaines problématiques spécifiques au centre du débat public. Après la gratuité des transports en commun, les militants de Y4C s’attaquent désormais à l’éducation aux enjeux environnementaux, décrite dans une tribune publiée par le Journal du Dimanche :
« On ne veut plus des discours creux et des congrès internationaux où rien ne ressort vraiment. On veut du concret, et une vision interdisciplinaire. On ne peut pas compter juste sur cette mesure pour avancer, mais l’éducation à l’environnement fait également partie des choses sur lesquelles on n’appuie pas assez. Pourtant c’est un droit inscrit dans les accords de Paris. Ce droit n’est pas respecté aujourd’hui. »
Olivier Marchand, doctorant en physique et membre actif du mouvement Y4C à Strasbourg.
Un atelier de confection de pancartes est prévu avant le départ de la marche climat le samedi 2 octobre, sur la place de l’Université Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc
Selon Séverine Rudloff, des enjeux environnementaux locaux et actuels seront aussi abordés :
« Il n’y a pas une échelle qui est moins importante que les autres. C’est important d’illustrer les problématiques globales avec les exemples à ne pas suivre (voir la carte qui répertorie « les luttes contre les grands projets inutiles en France », sur Reporterre, ndlr) qui vont à rebours de ce que les scientifiques nous disent. Il y aura aussi des revendications locales par rapport aux projets climaticides comme Stocamine, MackNext à Plobsheim, le Grand contournement ouest… »
Le festival subventionné par l’EMS, mais pas la marche
L’Eurométropole de Strasbourg (EMS), dirigée par une coalition où les écologiste ont le plus grand groupe suite aux élections municipales de 2020, soutient le festival à hauteur de 10 000 euros selon les organisateurs, mais pas directement la marche. La subvention aurait été accordée « sans contrepartie », insiste Olivier Marchand de Y4C, bien que l’EMS ait un stand dans le village associatif. Et selon Séverine Rudloff, membre du comité de pilotage du festival : « C’est important que les habitants de l’EMS entendent les initiatives prises par la collectivité ».
Un crowdfunding est en cours avec un objectif à atteindre de 3 000€ pour aider à compléter le financement des festivités (achat de matériel, rémunération des artistes, gel et masques). Le passe sanitaire sera d’ailleurs demandé à l’entrée de la place de l’Université.
La victoire des Verts aux élections municipales n’a pas fait bouger le constat d’urgence climatique des associations comme Alternatiba. Photo : ML / Rue89 Strasbourg
Youth4Climate Strasbourg, qui chapeaute la marche pour le Climat avec les associations organisatrices du festival, assure éviter la récupération : « La marche est entièrement coordonnée par les associations et les citoyens qui sont engagés. Il n’y a aucune décision imposée, ni d’interférence et une stricte indépendance à ce niveau-là, ainsi qu’au niveau financier » affirme Olivier Marchand.
Un village associatif avec restauration, stands et concerts se tiendra les 2 et 3 octobre. Ce n’est pas une première pour les marches Climat strasbourgeoises, comme ici en septembre 2020. Photo : ML / Rue89 Strasbourg
Questions, revendications et solutions
Ce festival s’articule en trois temps. Séverine Rudloff, membre du comité de pilotage du festival pour Alsace Nature, explique :
« Une fois qu’on a pris conscience des enjeux le vendredi, on les revendique lors de la marche le samedi. Puis, on revient au village associatif pour s’amuser le soir, et on y retourne le dimanche pour se demander ce qu’on peut faire pour faire changer les choses. »
Le vendredi 1e octobre, il s’agira donc « d’éveiller les consciences » autour du réchauffement climatique et de la 6e extinction de masse de la biodiversité. Le dernier film de Yann Arthus Bertrand,Legacy, sera diffusé à 19h sur la place de l’Université, ainsi que le film documentaire Douce France en présence de son réalisateur Geoffrey Couanon à 19h45 au cinéma Star Saint-Exupéry, dans le cadre du festival du film vert.
https://www.youtube.com/watch?v=HhqGu218ONU
Le temps fort du festival aura lieu lors de la journée du samedi, avec la marche pour le Climat l’après-midi. Avant les prises de paroles à 13h30 et le départ de la manifestation à 14h, des ateliers pancartes seront organisés sur place. Le parcours du cortège se fera sous forme de boucle dans le centre-ville, au départ de la place de l’Université.
La marche finira au village associatif, autour de 16h, avec des stands, ateliers, assemblées populaires, buvettes et restauration, ainsi que des concerts en soirée jusqu’à 22h avec les groupes Tudo BoM, Ballade, Redmaco and the Juliens.
Les marches pour le Climat sont souvent des moments teintés de festivités malgré la gravité de la situation environnementale, ici une fanfare avait animé celle du 12 septembre 2020 à Strasbourg. (Photo : ML / Rue89 Strasbourg).
La journée de dimanche est présentée par les organisateurs comme le temps des débats et des solutions, avec des tables rondes, des ateliers ou encore des spectacles et expositions de 14h à 18h. Il y aura par exemple un débat sur la relation entre écologie et démographie, un atelier de réparation de vélo, d’agriculture urbaine ou encore une conférence gesticulée.
Ancienne interne de la faculté de médecine de Strasbourg, Marie Chevalley, 28 ans, vient de soutenir sa thèse consacrée à la connaissance incomplète qu’ont les médecins français du clitoris. Un travail de recherche inédit qui pointe des manques en termes de formation sur cet organe féminin.
La connaissance que les médecins français ont du clitoris est-elle aussi bonne qu’ils l’imaginent ? Non, si l’on en croit les résultats d’une étude menée auprès de 1168 internes, médecins généralistes et gynécologues par la Dr Marie Chevalley, dans le cadre de sa thèse de médecine générale. Interrogés via un questionnaire en ligne, 87,4% des participants jugent être en mesure de dessiner correctement le clitoris. Mais un répondant sur deux sous-estime sa taille, en moyenne de 8 à 12 centimètres. Et environ un répondant sur six la sous-estime largement, le croyant 10 à 20 fois plus petit qu’il ne l’est en réalité.
Cette méconnaissance du clitoris par les médecins ne se limite malheureusement pas à sa taille. Lorsqu’ils et elles sont confrontés à une présentation de l’anatomie complète de cet organe, en grande partie interne et donc invisible, 68,8% des participants reconnaissent qu’ils ignoraient certains éléments. Et 70,3% des répondants ayant appris quelque chose grâce à ce texte jugent que ces nouvelles connaissances modifieront leur pratique. L’étude relève toutefois que si « les connaissances anatomiques de l’organe sont partielles et les éléments précis de son anatomie peu connus », ils le sont « un peu mieux par les gynécologues et par la plus jeune génération de médecins ».
A 28 ans, Marie Chevalley vient de soutenir une thèse inédite sur les connaissances des médecins concernant le clitoris. Photo : Anne Mellier / Rue89 Strasbourg / cc
« Je voulais savoir si j’étais la seule à ne pas savoir »
Dr Marie Chevalley
A l’initiative de ce travail de recherche, Marie Chevalley a elle aussi fait partie de ces internes et médecins qui méconnaissaient le clitoris sans le savoir. Pour cette jeune généraliste, le déclic a eu lieu il y a deux ans.
« Gang du clito » fait partie des comptes Instagram féministes spécialisés dans la création de contenus éducatifs autour du clitoris.
Il faut dire que le clitoris a longtemps été pris pour un gland dans l’histoire de la connaissance médicale. Ou plus exactement réduit à cette seule partie de son anatomie, visible sous son capuchon à la jonction des petites lèvres de la vulve. N’en déplaise aux poètes, le « bouton de rose » porte mal son surnom puisque cet organe est aussi composé d’un corps, de bulbes et de piliers, dont les tissus se gorgent de sang lors de l’excitation sexuelle, comme ceux du pénis. Découvertes au XVIe siècle, ces composantes internes de l’organe sont celles qui restent encore mal connues du grand public et des médecins.
Interloquée par ses propres lacunes, Marie Chevalley décide alors de tester les connaissances de ses camarades. S’ouvre une période où elle demande aux étudiants de médecine en dernier cycle qu’elle connaît de lui dessiner les organes génitaux féminins et masculins de la manière la plus détaillée possible et d’en donner la bonne échelle. « Je voulais savoir si j’étais la seule à ne pas savoir », explique-t-elle. L’exercice terminé, elle sort de sa poche un clitoris en plastique, imprimé en trois dimensions à partir du modèle disponible en libre accès sur le site d’Odile Fillod. La surprise est presque toujours au rendez-vous. Notamment devant sa taille, largement sous-estimée sur les dessins.
En marge de ses travaux de thèse, Marie Chevalley a également créé le compte instagram « clitodyssee », ou elle raconte l’histoire de « clitorysse », sorte d’Ulysse clitoridien, pour vulgariser son anatomie.
La recherche à la peine
Que penser de ces croquis et réponses erronés ? Témoignent-ils d’une absence de connaissance globale des médecins à ce sujet ? Marie Chevalley décide d’y consacrer sa thèse pour en avoir le cœur net et demande à Odile Fillod d’en être l’une des directrices. Son travail de recherche prend la forme d’un questionnaire qu’elle diffuse largement, via des syndicats de médecins et les réseaux sociaux. Lorsqu’elle l’adresse aux départements de médecine générale des facs de médecine françaises pour qu’ils le transmettent à leurs étudiants, la plupart refusent, expliquant être très sollicités et vouloir privilégier les demandes de leurs propres thésards et thésardes. Mais l’un de ces interlocuteurs a cette réponse aussi lapidaire que révélatrice : « est-ce que votre sujet est une blague ? »
La recherche peine à se pencher sur le clitoris. Les études sont encore peu nombreuses et la nomenclature de son anatomie ne fait toujours pas consensus aujourd’hui : certains estiment en effet que les bulbes ne font pas partie du clitoris en tant que tel. Sa taille n’est encore qu’une estimation : faute de données, la littérature scientifique ne permet pas d’établir avec précision les dimensions moyennes du clitoris.
Des sources essentiellement non médicales
Entre le 26 mai et le 12 août 2020, plus de 1168 médecins et internes ont répondu au questionnaire de Marie Chevalley. Trois fois plus de participants que nécessaires pour valider l’étude. Elle révèle que près de neuf généralistes sur dix et sept gynécologues sur dix n’ont jamais eu de formation médicale sur l’anatomie et le fonctionnement du clitoris. Environ six répondants sur dix n’ont jamais fait de recherches particulières sur cet organe, jugeant que le besoin ne s’en était pas fait sentir. Les autres se sont essentiellement tournés vers des sites web, de la littérature grand public ou des articles de presse pour s’informer, faute de sources médicales accessibles.
Le manque de sources est un problème selon Marie Chevalley :
« C’est énervant de devoir s’informer via des sources non médicales. Et c’est une des raisons qui m’a poussée à vouloir traiter ce sujet pour ma thèse. C’est une manière de rectifier le tir. J’ai voulu sensibiliser les médecins à ce sujet : tous n’iront pas forcément sur des sites ou des comptes féministes pour s’informer. »
Cette coupe sagittale sur le réseau social Instagram a particulièrement marquée Marie Chevalley lors de ses recherches. « C’est ça qu’il faudrait nous montrer pendant nos études ! »
Au terme de sa soutenance de thèse, validée avec les félicitations du jury, la jeune docteure milite pour un meilleur enseignement de cet organe au cours des études de médecine. « Comment se fait-il que l’on trouve sur des comptes féministes des coupes anatomiques plus détaillées et complètes que celles de nos cours et des manuels d’anatomie ? » Une interrogation qui fait écho à celle de Jasmine Abdulcadir, responsable de la consultation spécialisée pour les femmes atteintes de mutilations génitales aux Hôpitaux universitaires de Genève. Interrogée dans le cadre de la thèse de Marie Chevalley, la gynécologue se demande s’il existe un autre organe du corps humain qui n’est pas enseigné et pour lequel on trouve des informations contradictoires selon les sources.
Pour la médecin strasbourgeoise, les lacunes dans l’enseignement s’expliquent du fait d’un « certain sexisme encore prépondérant dans les études médicales ». Les cours sont « essentiellement tournés vers la reproduction ». « Or le clitoris n’a pas de rôle démontré dans ce domaine, sa seule fonction connue est de donner du plaisir », souligne-t-elle. Enfin, elle pointe « une absence de formation à la santé sexuelle » alors que cet enseignement fait partie de la stratégie nationale de santé sexuelle: un ensemble de politiques publiques visant à favoriser la prévention des Infections sexuellement transmissibles (IST) et à promouvoir l’éducation à la sexualité.
Ces dernières années, la représentation complète du clitoris est devenu l’un des totems de la quatrième vague féministe, attachée à la santé sexuelle des femmes et à une meilleure connaissance de leur corps.
Mais au fond, quelles sont les conséquences de cette méconnaissance du clitoris par les médecins ? Pour écrire cet article, nous avions donné rendez-vous à Marie Chevalley dans un café strasbourgeois. Au terme de l’entretien, une cliente distraite dans sa lecture par notre interview finit par se pencher vers notre table. « Excusez-moi mais je vous écoute depuis tout à l’heure et je me demandais : au-delà du sexisme, du patriarcat, tout ça… Si on ne connaît pas très bien l’anatomie du clitoris, c’est peut-être qu’il n’y a pas ou peu de maladies qui le concernent, non ? » « Il existe quelques atteintes et pathologies qui sont aujourd’hui bien connues, comme l’excision ou l’hypertrophie », répond la médecin généraliste. Mais il en reste sans doute à découvrir. Car en médecine, nommer et identifier les structures du corps est indispensable pour ensuite diagnostiquer les maladies qui les touchent.
« Des internes m’ont parfois demandé ce que cela allait changer concrètement dans leur pratique médicale de mieux connaître le clitoris », réagit Marie Chevalley après une brève discussion avec notre voisine :
« C’est important car cela fait partie de l’éducation que l’on peut dispenser aux patients. Quand on suit les réseaux féministes, on a l’impression que tout le monde sait ce qu’est le clitoris. Mais beaucoup de gynécologues peuvent raconter une consultation au cours de laquelle une femme leur a demandé ce qu’était ce bouton en haut de sa vulve. Comment peuvent-elles avoir une sexualité épanouie sans connaître leur corps ? Et si nous, médecins, ne connaissons pas l’anatomie du clitoris et son fonctionnement, comment pouvons-nous leur en parler ? »
L’assemblée des 33 communes va commencer par débattre et voter la nouvelle stratégie alimentaire de l’Eurométropole, qui vise à davantage produire sur son sol de la nourriture pour sa population. A suivre en direct à partir de 9h.
Comme en septembre 2020, le conseil de l’Eurométropole effectue sa rentrée au Palais de la Musique et des Congrès au Wacken, pour favoriser la distanciation sociale entre les 99 élus et élues. La grande majorité des 103 points sont de l’ordre technique ou consensuels.
Le point le plus important, pour commencer, sera le vote de la stratégie alimentaire (points 1 et 2). Lors de la campagne des élections municipales, les écologistes estimaient qu’il fallait viser l’autosuffisance alimentaire vers 2050. Sans aller aussi loin, deux délibérations visent à donner le cap jusqu’en 2026.
En 2019, l‘Eurométropole comptait un total de 11 843 hectares de terres agricoles, soit un tiers de la surface de l’agglomération, mais petit à petit grignoté par l’urbanisation (-1,2% par rapport à 2015). Une simulation de l’Eurométropole estime qu’en l’état, il faudrait 10 fois plus d’hectares pour arriver à l’autonomie alimentaire. « La suffisance alimentaire de l’Eurométropole ne peut s’envisager à l’échelle de l’Eurométropole ; elle doit être le résultat d’une alliance des territoires », nuance d’ailleurs la convention avec la Chambre d’Agriculture d’Alsace.
Une majorité de culture de maïs
Les trois quarts des terres actuelles de la métropole sont cultivées en céréales, notamment du maïs (51%) et du blé (18%) ainsi que des cultures industrielles, comme des betteraves sucrières. Les légumes, vignes et vergers ne représentent que 3,4% de ces surfaces. L’agriculture biologique n’occupe qu’une part symbolique (2,3%, soit 139ha de céréales, 96 de fourrage, 44 de légumes, 5 ha de fruits et autant d’oléo-protéagineux) ). Un pourcentage bien en-deçà de la moyenne en Alsace (8,6%) ou encore plus loin de l’objectif national de 15% vers 2022.
La culture maraîchère est largement minoritaire dans l’Eurométropole. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Alors qu’environ 2 500 hectares vont changer de propriétaire d’ici 2026, la convention avec la Chambre d’Agriculture vise à « orienter » ces changements de main vers des maraîchers bio. D’autres axes consistent à mieux protéger la nappe phréatique de la pollution agricole, réduire l’empreinte carbone des exploitations et favoriser les débouchées commerciales, que ce soit la vente directe à la population ou la restauration collective, notamment dans les écoles.
Pour 2021 et 2022, 32 actions avec la Chambre d’Agriculture sont co-financées par la collectivité soit l’équivalent de 733 jours de travail. Elles recouvrent aussi bien la politique foncière, la transmission, la protection de l’environnement, de l’aide logistique que des opérations de communication. D’autres conventions, de moindre ampleur, avec les structures Bio en Grand Est (120 jours) et Terre de Liens Alsace (16 jours) viennent appuyer cette stratégie. L’aide pour les deux années représentes 290 000 euros de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg.
13 projets soutenus
Par ailleurs, 13 projets en lien avec l’alimentation locale comme un système de consigne (Boomerang), le futur magasin au sein de la Manufacture des Tabacs, un restaurant solidaire à Emmaüs Mundolsheim ou la relance d’une légumerie à Breuschwickersheim seront soutenues pour un total de 1,3 millions d’euros entre 2021 et 2024.
Reste qu’il faudra démontrer que ces beaux projets sont suivis d’effets dans les décisions. Le projet de bureaux MackneXT à Plobsheim va par exemple grignoter des terres agricoles, alors qu’un autre site à Illkirch-Graffenstaden permettrait d’éviter cette nouvelle réduction de terres.
Parmi les autres points du jours, relevons :
Le tracé choisi pour la prolongation de la ligne de BHNS G vers le quartier Danube (point 3)Un budget supplémentaire pour la fin 2021 (points 4 et 5)La constitution de l’Agora Strasbourg Capitale européenne en comité consultatif pour défendre la vocation européenne de la ville (point 6)La création de 49 emplois dans l’administration (point 13)Le remboursement de frais de garde et d’assistance pour les élus prévu par une loi de 2019, qui ont suscité des débats au conseil municipal de Strasbourg lundi (point 15)
Que faire des mineurs qui ont perturbé l’hommage à Samuel Paty ou relayé de la propagande terroriste ? La procureure de Mulhouse a ordonné un stage d’éducation à la citoyenneté pour 7 jeunes Haut-Rhinois dont c’était la première confrontation à la justice. Dans ce dernier épisode, le dessinateur Piet et les autres intervenants racontent la manière dont ils ont animé ce stage. Les jeunes, intimidés, sont toujours aussi peu bavards.
À Strasbourg, des associations citoyennes assurent un soutien matériel vital à des sans-abris. Depuis quelques mois, au vu de la saturation du dispositif d’hébergement d’urgence, elles payent régulièrement des nuits d’hôtel à des personnes gravement malades, des femmes enceintes, des familles vulnérables. Un phénomène qui tend à s’amplifier d’après les bénévoles.
Dans la soirée du 11 septembre, une famille avec un bébé dialysé, en danger de mort s’il n’a pas un environnement stérile, s’apprête à dormir dehors. Sa mère craint pour sa vie. L’association Strasbourg Action Solidarité leur paye une nuit d’hôtel in-extremis. Le lendemain, ils seront pris en charge par les services de l’État.
Le 22 septembre, des bénévoles de l’association Les Petites Roues logent de la même manière Demokrat, un jeune homme polyhandicapé, et Vlore, sa sœur, presque toutes les nuits depuis 10 jours. Auparavant, ils avaient dormi cinq nuits au camp de demandeurs d’asile de Montagne Verte. Demokrat y a énormément souffert physiquement, faute de pouvoir être alité. Ses voisins de tente racontent l’avoir entendu crier de douleur et d’angoisse la nuit. Il n’a pas été pris en charge malgré des appels quotidiens, pendant cinq jours, au 115, le numéro pour demander l’hébergement d’urgence.
Le nourrisson, gravement malade, avait des chances de survie moindres s’il dormait dehors. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Avant d’être hébergés par Les Petites Roues, Demokrat et Vlore ont dormi cinq jours dans une tente. Demokrat en a beaucoup souffert. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
De plus en plus de situations difficiles à gérer pour les associations
Des femmes isolées, des familles avec des nourrissons ou de très jeunes enfants, des personnes présentant des problématiques lourdes de santé… L’association Les Petites Roues, constituée uniquement de bénévoles, organise de l’hébergement d’urgence « presque toutes les semaines depuis le printemps 2020 », témoigne Sabine Carriou, la présidente :
« La vocation de l’association, à la base, c’est la distribution de repas et de matériel de puériculture. Mais lorsqu’on est sur le terrain, face aux personnes, on n’a pas d’autre choix que de les héberger. Surtout dans certaines situations d’urgence, après avoir essayé d’appeler le 115 sans succès. Pour payer les nuits d’hôtel, on a créé une cagnotte Leetchi, dans laquelle on a pioché depuis le 1er janvier 2021, 6 876 euros. Il y a eu de grosses dépenses ces derniers temps. On a notamment dû financer 12 nuits à une femme enceinte afghane qui risquait la fausse couche si elle ne restait pas allongée. »
Sabine Carriou, Les Petites Roues
Comme Sabine Carriou, Valérie Suzan, présidente de Strasbourg Action Solidarité, est sans appel :
« La situation empire. Impossible de donner des statistiques précises, mais depuis le début de l’été, de plus en plus de personnes vulnérables se retrouvent sans solution malgré leurs demandes au 115. Donc nous, on a plus de cas graves à gérer. Mais ce n’est pas notre rôle de répondre à toutes les urgences. Nous sommes obligés de loger des personnes vulnérables dans des hôtels. L’État et la Ville doivent réagir en créant des places d’hébergement, et en faisant en sorte que les délais administratifs soient moins longs. »
Valérie Suzan, Strasbourg Action Solidarité
Strasbourg Action Solidarité distribue notamment des repas à la gare les mardis et jeudis soirs. La semaine du 30 août, les bénévoles ont donné environ 200 collations à chaque fois. « Mais c’est ingérable, ça ne cesse d’augmenter », s’inquiète Valérie Suzan. Le 21 septembre, son association a encore distribué « plus de 300 repas, et ce n’était pas suffisant, il n’y en avait pas assez pour tout le monde », affirme t-elle.
À Strasbourg, des « réfugiés sanitaires » dehors à cause des délais administratifs
D’après Nicolas Fuchs, salarié de Médecins du Monde à Strasbourg, de nombreux réfugiés arrivent de Géorgie, du Kosovo, ou encore d’Albanie, pour des raisons sanitaires. Ils viennent en France pour se faire soigner ou soigner leurs enfants, car ce n’est pas possible dans leur pays. « C’est souvent leur dernière option pour ne pas mourir », explique Nicolas Fuchs. Les demandeurs d’asile qui arrivent ont droit à un hébergement dans un foyer : un centre d’accueil dédié (CADA). Mais concrètement, dans de nombreux cas, ils ne sont jamais logés. S’ils le sont, ils ont un délai de trois semaines à un mois entre leur demande et l’hébergement effectif. En attendant, beaucoup appellent le 115 tous les jours, pour trouver un hébergement d’urgence, et peinent à trouver une solution :
« Ce sont des personnes qui nécessitent une prise en charge immédiate. Mais la longueur des procédures administratives couplée au manque de volonté de la préfecture pour les loger rapidement, implique qu’ils peuvent se retrouver dehors, parfois plusieurs semaines. Les bénévoles des associations citoyennes sont les seuls sur le terrain à répondre suffisamment rapidement. Ils comblent au maximum les angles morts de la prise en charge de l’État, et se retrouvent donc à gérer des situations très difficiles, normalement destinées à des professionnels. Évidemment, toutes les urgences ne peuvent pas être gérées dans de telles dispositions. »
Nicolas Fuchs, Médecins du Monde
Une enseignante de Hautepierre a par exemple signalé à Rue89 Strasbourg, « qu’une famille avec deux enfants scolarisés dans son école, dort devant le parvis de la gare depuis le 20 septembre, avec une petite fille de deux ans ». Cette dernière se dit « désespérée, et prête à se mobiliser ».
Le camp de Montagne Verte, « cas d’école d’une situation très tendue, gérée par des associations »
Le 9 septembre, Médecins du Monde a réalisé un bilan au camp de Montagne Verte, un mois et demi après le début de l’installation de sans-abris sur le site. L’équipe avait recensé une quinzaine de personnes qui déclaraient des problèmes de santé chroniques, deux femmes enceintes dans leurs derniers mois de grossesse, et un épuisement psychologique et physique des personnes rencontrées. Beaucoup étaient primo-demandeurs d’asile. D’autres avaient des titres de séjour santé. Ils avaient droit à une prise en charge immédiate, mais ils sont restés dehors plus d’un mois. Selon Nicolas Fuchs, « cela peut-être bien plus long quand il n’y a pas d’exposition médiatique ».
Les équipes de bénévoles de Strasbourg Action Solidarité ont assuré la survie et un minimum de dignité aux réfugiés, en leur fournissant de l’eau, de la nourriture, des tentes ou encore des produits d’hygiène et de puériculture, grâce à des maraudes régulières organisées spontanément sur le site. « Le camp de Montagne Verte est un cas d’école d’une situation très tendue, avec une prise en charge matérielle et des hébergements d’urgence assurés par des associations », observe Nicolas Fuchs.
Au printemps 2020, au tout début du premier confinement mis en place pour lutter contre la pandémie de Covid-19, des bénévoles ont continué à assurer l’approvisionnement alimentaire des sans-abris. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Contacté, le service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO) du Bas-Rhin, qui gère l’hébergement d’urgence (le 115 donc), n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Pourquoi les demandeurs d’asile ne sont-ils pas placés systématiquement et sans délai dans les centres d’accueil dédiés ? L’État a-t-il gelé des fonds, ou ne souhaite-t-il pas répondre à une demande qui augmente ? Ces questions, posées par Rue89 Strasbourg à la préfecture, ont aussi été laissées sans réponse.
« Nous militons pour l’hébergement inconditionnel, tout à fait envisageable avec de la volonté politique »
Mais d’après une travailleuse sociale impliquée dans le système d’hébergement d’urgence, et qui souhaite garder l’anonymat, « l’État a décidé de moins financer ces dispositifs ». Nicolas Fuchs commente :
« Nous militons pour l’hébergement inconditionnel des personnes sans-abris, tout à fait envisageable avec de la volonté politique. Quelque soit la vulnérabilité des personnes, la vie dans la rue crée des problèmes de santé et des troubles psychologiques. Il y a des solutions. Des bâtiments publics sont vides. Plus de 1 000 places sont vacantes dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) du Grand Est. On peut créer plus de places d’hébergement d’urgence. En 2020, pendant la pandémie, il y avait beaucoup moins de monde dehors, car 2 800 personnes ont été logées dans les hôtels vides à Strasbourg. L’État a montré que c’était possible. Maintenant c’est l’inverse, il coupe les financements, et crée des situations humaines désastreuses. Mécaniquement, ce sont donc des bénévoles, des militants, qui sont obligés de pallier l’État. »
Nicolas Fuchs insiste aussi sur « l’impact négatif de la non-régularisation des réfugiés » :
« En refusant de leur donner des papiers, on maintient les demandeurs d’asile dans la dépendance. Ils ne peuvent donc pas chercher du travail et un logement. Et après on dit qu’il n’y a pas de moyens pour les héberger. C’est absurde. Les réfugiés représentent une grande partie des personnes qui dorment dehors, et qui sont contraintes de demander de l’aide. »
Nicolas Fuchs, Médecins du Monde
De son côté, Sabine a l’impression d’être devant « un nombre inépuisable de problématiques à gérer » :
« Ça ne s’arrête jamais. C’est un problème qui dépasse les petites associations comme la notre. Pour améliorer globalement les choses, il faut une réponse politique d’ampleur. »
Le président de la Commission médicale d’établissement des Hôpitaux universitaires de Strasbourg se félicite de la revalorisation salariale du personnel soignant et d’une reprise partielle de la dette grâce au Ségur de la Santé. Mais le professeur Emmanuel Andrès prévoit des difficultés si cinq projets ne sont pas aidés par l’État au moins à hauteur de 100 millions d’euros. Entretien.
Assis derrière son bureau de la clinique médicale B, le professeur Emmanuel Andrès s’apprête à dérouler un discours désormais rôdé. Depuis quelques mois, le président de la Communauté médicale d’établissement (CME) des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) enchaîne les interviews. Responsable du service gériatrie, il sort de la traditionnelle réserve des médecins.
La pandémie de coronavirus est passée par là, certes. Depuis mars 2020, les journalistes n’ont eu de cesse d’interviewer les soignants sur les vagues successives de covid, les moyens des hôpitaux, la virulence du nouveau variant… Mais pour le médecin strasbourgeois, il y a un nouveau front depuis plusieurs mois.
Dans une situation financière critique, les HUS ont cruellement besoin du soutien de l’État. Malgré les promesses du Ségur de la Santé, entre revalorisation des salaires et reprise de la dette, le chef de la communauté médicale de l’hôpital public strasbourgeois craint que ses collègues ne ressentent jamais les effets concrets des annonces gouvernementales. Car plusieurs projets d’avenir attendent des financements depuis des années, voire des décennies. Et les effectifs continuent de manquer dans de nombreux services.
Directeur de la communauté médicale d’établissement des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, le professeur Emmanuel Andrès plaide pour une aide à l’investissement de 100 millions d’euros pour l’hôpital strasbourgeois, un soutien au recrutement et une révision de la tarification à l’activité. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
« Nous représentons 50% du déficit de tous les CHU français, en dehors de l’AP-HP »
Rue89 Strasbourg : Les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg (HUS) sont régulièrement cités comme l’un des établissements hospitaliers présentant la situation financière la plus dégradée de France. Pourriez-vous nous préciser selon quel critère ?
Emmanuel Andrès : La dette des HUS se situe entre 450 et 500 millions d’euros. Pour piloter l’hôpital, il y a un budget prévisionnel avec un déficit structurel pour l’année à venir autour de 70 millions d’euros. Quand on regarde les déficits générés par les CHU en France, nous représentons 50% du déficit de tous les CHU français, en dehors de l’AP-HP (hôpitaux publics de Paris, NDLR).
Dans une lettre aux personnalités politiques du Bas-Rhin, vous soulignez « que la plus grande partie du déficit est liée à des facteurs exogènes, validés voire souhaités par l’État ». Qu’entendez-vous par là ?
Le déficit du CHU de Strasbourg s’explique en grande partie par des opérations immobilières et des restructurations de plateaux techniques qui se sont faits sur une période relativement courte. La construction du bâtiment de Hautepierre 2 a coûté 150 millions d’euros. Pour l’Institut de cancérologie Strasbourg Europe (Icans), le CHU a participé à hauteur de 50 millions d’euros.
La difficulté, c’est que nous n’avons pas eu d’aide de l’État pour ces projets. Ce sont donc des emprunts totalement à la charge du CHU, qui expliquent une grande part de la dette dont on parlait au départ. Mais ce n’est pas propre à Strasbourg. Depuis 20-30 ans, il n’y a pas d’aide à la hauteur des besoins pour les hôpitaux publics.
Un partenariat public-privé qui participe au déficit des HUS
Au-delà du coût de construction de l’Icans, il y a aussi un partenariat public-privé qui peine à porter ses fruits pour le CHU.
Pour la cancérologie strasbourgeoise, l’Agence régionale de santé (ARS) a souhaité que le public et le privé travaillent ensemble. Le modèle de gouvernance de cette collaboration entre le Centre hospitalier universitaire (CHU) et le Centre Paul Strauss ne donne pas la main aux HUS. Donc aujourd’hui, l’Icans participe au déficit des HUS, c’est sûr. Mais l’Icans a ouvert pendant la pandémie de Covid-19, donc comme toutes les activités médicales de base ont été impactées par le Covid, il n’a pas pu se déployer pleinement pour le moment.
Mais que mes propos soient clairs : je ne conteste pas le modèle sur le plan médical. Ce sont des investissements indispensables pour restructurer notre offre de soins, et avoir un outil de cancérologie au service des patients de tout le territoire, d’Alsace et du Grand Est, avec une dimension de recherche et d’innovation.
Les chantiers que vous avez mentionnés représentent plus de la moitié de la dette actuelle des HUS. Pouvez-vous expliquer le reste de la dette ?
Il y a aussi des facteurs qui sont de notre ressort. Lors du précédent plan de retour à l’équilibre, il y avait un déficit envisagé autour de 35 millions d’euros. La communauté médicale a restructuré et optimisé son offre. Nous avons réussi à augmenter notre activité et à effacer ainsi 10 à 15 millions de déficit.
« Le CHU n’a jamais fait le choix des activités rentables »
Mais il faut rappeler que le CHU de Strasbourg n’a jamais fait le choix de garder ou développer les activités les plus rentables. Je vous donne un exemple : nous avons ici un service de réanimation néonatale qui couvre le Grand Est, de Paris à Lyon jusqu’à Lille. Ce sont sept lits très équipés, avec une centaine de personnes qui y travaillent. Forcément, cela coûte cher et participe au déficit parce que la tarification à l’activité ne finance pas toutes les activités de sécurité, d’expérience, d’expertise à hauteur de ce qu’elle devrait.
Donc il n’y a pas de perspective d’amélioration budgétaire réelle pour l’hôpital public ?
Notre déficit de 70 millions d’euros est un chiffre fluctuant à la hausse. Le Ségur de la Santé a mis en place une revalorisation salariale qui était absolument indispensable pour nos personnels de santé. Cette réévaluation salariale va coûter entre 5 et 10 millions d’euros au CHU, mais elle n’est pas compensée. Elle va être financée dans le cadre d’activités qui vont être un tout petit peu mieux rémunérées. Par exemple, pour une appendicite qui était rémunérée 100€, demain elle sera rémunérée 105€ parce que le gouvernement estime que les 5€ en plus permettront de financer la revalorisation salariale. Sauf que ce sont des estimations. Les salaires, il faut les payer. Donc on sait ce qui sort, mais on ne sait pas bien ce qui entre.
Un autre exemple d’augmentation de nos dépenses, c’est le passe sanitaire. Avec la multiplicité des sites, le passe sanitaire va nous coûter 75 000 euros par mois. Sur une année, cela représente près d’un million d’euros.
L’aide du gouvernement est-elle à la hauteur selon vous ? Pouvez-vous préciser le montant du soutien financier ?
Dans le Ségur, il y a d’abord la reprise de la dette. La région Grand Est a reçu 1,2 milliard d’euros pour tous les établissements de santé de la région. Sur cette somme globale, l’ARS nous a informés que le CHU recevrait 190 millions d’euros pour la reprise de dette. Cet argent va donc rembourser des dettes et des frais financiers, la communauté médicale et soignante n’en verra rien.
À côté de ça, il y a 400 millions d’euros d’aide à l’investissement pour tous les établissements de la Région. Pour l’instant, nous ne savons pas encore quelle part d’aide à l’investissement recevra le CHU. Nous allons nous positionner à hauteur de 100 millions d’euros dans le cadre de notre plan d’avenir. Nous l’avons construit avec les projets classés prioritaires pour le développement des HUS. Il y a cinq projets qui représentent chacun 20 millions d’euros.
Gériatrie, pédopsychiatrie… Les projets d’avenir des HUS
Plusieurs projets sont bloqués depuis plusieurs années faute de financement. Quels sont ceux qui pourront être relancés grâce à l’aide financière gouvernementale ?
Il y a tout d’abord le regroupement des unités de soins intensifs, près des services de réanimation chirurgicales et médicales. L’idée, c’est de prendre une soixantaine de lits dans plusieurs services pour les regrouper près de la réanimation et éviter la dispersion des médecins et des infirmières. En mutualisant le personnel et le matériel, on pourra transformer plus de lits de soins, en lit de réanimation en période de pic de Covid.
Le deuxième projet porte sur la gériatrie aiguë. C’est un enjeu majeur. Tous les jours, on hospitalise 25 à 30 malades qui ont plus de 75 ans. Quand ils arrivent aux urgences, parce qu’il n’y a pas de plateau technique à la Robertsau, on est obligés de faire tous les scanners et les tests pour éviter d’avoir à les renvoyer de la Robertsau vers le NHC ou Hautepierre. Donc on veut intégrer la gériatrie aiguë dans l’un de ces sites. On évite ainsi les examens complémentaires. Le parcours de soin est optimisé, la qualité de vie est meilleure et le patient retourne plus rapidement sur son lieu de vie. Il y a un vrai sens médical et cela permet une durée moyenne de séjour inférieure, donc ça fait sens au niveau financier.
Le professeur Emmanuel Andrès est le directeur de la communauté médicale d’établissement des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Il détaille les projets qui pourraient voir le jour, avec l’aide financière gouvernementale (photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg).
Nous avons aussi un projet pour l’aval des urgences. Depuis mi-juillet, l’hôpital de Strasbourg est classé « hôpital en tension ». En juillet 2021, à la place de 160 passages par jour aux urgences, ce qu’on voit d’habitude en juillet-août, on est entre 200 et 220, voire parfois 250 passages par jour. Nous avons ainsi besoin de 80 à 90 lits de médecine pour des patients souvent âgés et avec des pathologies chroniques, très fragiles. On va donc renforcer le pôle de médecine de Hautepierre, en y mettant la gériatrie, le service de médecine interne et le service d’endocrinologie-diabétologie. Avec entre 75 et 100 lits supplémentaires, on pourra vraiment prendre tous les patients des urgences. Les patients verront tout de suite les internistes compétents et on estime ainsi que la durée moyenne de séjour va baisser, ainsi que le nombre d’examens complémentaires.
Nous avons aussi besoin de moderniser notre pharmacie, qui a été un élément crucial pour l’ensemble du CHU pendant la pandémie, sur les PCR, les médicaments, les vaccins… De plus, il y a aujourd’hui plein de nouvelles technologies, des traitements qui reposent sur des transferts de cellules humaines ou sur des thérapies géniques. Pour les utiliser, on a besoin de salles et de locaux.
Le dernier point qui me semble important, c’est le service de pédopsychiatrie. L’idée c’est de rapatrier le service de l’Elsau pour l’intégrer à Hautepierre avec la pédiatrie. Dans un deuxième temps, il y a l’objectif de restructurer le bâtiment de psychiatrie.
Les HUS risquent de régresser
Comment allez-vous obtenir un accord avec l’ARS ?
Si l’ARS ne nous aide pas, je pense que ça sera très mal vécu par la communauté soignante. Encore une fois, la reprise de la dette de 190 millions d’euros est une aide conséquente, mais cela ne change rien pour les soignants. Or, un hôpital qui n’a pas de projet d’avenir est un établissement qui ne recrute pas de jeunes et reste sur place avant de régresser par manque de personnel…
Je suis plutôt confiant, car pour une fois depuis des décennies, notre gouvernement a décidé de consacrer 23 milliards d’euros à la santé. Mais c’est un rattrapage du sous-investissement chronique qui dure depuis 20 ans. C’est comme ça que je le sens, et c’est pareil pour ma communauté médicale. Il faut que l’État prenne conscience que ce rattrapage est salutaire, mais dans quatre ou cinq ans, on risque de retrouver la même situation parce que la tarification à l’activité entraîne irrémédiablement un déficit du CHU.
« On continue d’expliquer à notre communauté médicale qu’on ne peut pas recruter »
Qu’en est-il des conséquences du Ségur de la Santé sur les effectifs soignants, le nerf de la guerre lorsqu’on parle de conditions de travail et de prise en charge des patients ?
On a une situation dégradée au regard du temps d’un soignant disponible pour chaque patient. La population a vieilli, elle vit plus longtemps, mais souvent en mauvaise santé, malheureusement avec beaucoup de pathologies… Des besoins considérables ont donc émergé, mais pas seulement au niveau des médecins, aussi au niveau des infirmières, des aides-soignantes, des assistantes sociales. Ce sont des métiers en tension où l’on manque de ressources, notamment car il n’y a pas assez de gens formés.
Aujourd’hui ce qui me fait un peu peur, c’est de me dire que le Ségur a fait beaucoup d’annonces mais on continue d’expliquer à notre communauté médicale qu’on ne peut pas recruter. Pour résoudre ce problème, il faut qu’on puisse porter de vrais projets médicaux partagés par la communauté, et que l’on puisse investir sur des projets d’avenir, pas uniquement sur des bâtiments. Sans financement de nos projets d’avenir et sans aide au recrutement, le Ségur risque de n’être qu’une petite rustine sur un trou béant.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Photo : Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons / cc
Suite à notre enquête sur le cinéma Odyssée, le président de l’association gestionnaire, les Rencontres cinématographiques d’Alsace, a fait parvenir ce droit de réponse à Rue89 Strasbourg.
Les articles des 6 et 7 septembre 2021 que Rue89 Strasbourg a consacrés au cinéma l’Odyssée appellent de notre part les réponses suivantes.
Sous couvert d’évoquer trente ans d’activité du cinéma municipal de Strasbourg, ces articles ont adopté la forme, les codes et les méthodes des procès à charge. Le but est limpide. Il s’agit d’un dispositif médiatique destiné à décrédibiliser l’équipe actuelle de l’Odyssée au moment où la nouvelle équipe municipale s’apprête à renouveler la délégation de service public qui régit ce cinéma, et donc de favoriser implicitement les candidats concurrents de l’Odyssée. Un calendrier qui ne trompe personne.
À cette fin, tout était bon à ramasser : des accusations anonymes ; des insinuations ; des contentieux réchauffés (des affaires survenues il y dix ans resurgissent ici, recyclées par opportunité). La photo participe à la mise en condition du lecteur, qui est invité à hurler avec les loups contre l’Odyssée : une photo signée MdC donne à voir le hall d’entrée du cinéma avec une légende qui annonce « des lieux vides la plupart du temps ». Effectivement, on ne voit que des chaises vides. Mais si l’on regarde le décor de près, on voit à l’arrière-plan les portes fermées du bar ; on est hors des heures d’ouverture. Dès lors il n’est pas étonnant que les chaises soient vides. Nous le confirmons solennellement : quand les portes sont fermées, il n’y a personne.
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Depuis 2016, Marie est victime de violences conjugales. Elle a commencé à se manifester auprès de la justice en 2019. Après plusieurs plaintes pour violences et viol, son ex-mari est toujours libre. Marie, elle, vit dans la crainte qu’il la retrouve un jour, et reste cloîtrée dans un centre parental avec ses trois enfants.
De longs cheveux bruns aux reflets auburns encadrent un visage fermé et triste. Marie (qui a choisi son prénom d’emprunt) a 32 ans et trois enfants de 2, 4 et 10 ans. Elle n’est pas là pour raconter son histoire. Celle d’une épouse humiliée, trompée, frappée, menacée, et violée. Elle veut crier sa colère contre la justice qui, dit-elle, ne l’entend pas. « Lorsqu’une femme meurt tuée par son mari ou son ex, on entend souvent dire qu’elle n’avait pas porté plainte, qu’elle n’avait pas fait ce qu’il fallait, qu’elle ne l’avait pas quitté… Moi j’ai fait tout ce que je pouvais, et malgré ça, rien ne se passe », lâche Marie, désabusée.
Elle est venue témoigner pour dénoncer le temps de la justice, qui parfois semble déconnectée de ce que vivent les victimes. Car si son ex-mari a bien été condamné en janvier 2021 pour des faits de violences volontaires à trois mois de prison avec sursis, c’était pour des faits de 2019. Les premiers d’une série de violences à chaque fois plus graves : entre temps, Marie a porté plainte contre son ex-mari pour viol, pour de nouvelles violences conjugales et pour des violences sur ses enfants. Elle a également porté plainte pour menaces de mort.
Mais la justice prend ce temps que certaines n’ont pas. Dans l’attente d’une condamnation plus sévère pour des faits très graves, Marie se sent injustement traitée : elle vit recluse et terrée dans un centre parental, avec ses enfants, alors que son ex-mari circule librement, à Strasbourg.
Marie subit des violences conjugales depuis au moins 2016. Elle a décidé de témoigner et de porter plainte depuis 2019, mais elle commence à désespérer d’être un jour entendue (photo Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).
Octobre 2019, « violences avec circonstances aggravantes »
Marie est une jeune femme d’origine turque, elle est mariée depuis 2008 à Salim (prénom modifié), un homme de nationalité turque, violent, et qui la frappe souvent. Pendant des années, Marie ne dit rien à personne, pardonne, oublie. Mais depuis 2019, elle parle. Le 18 octobre de cette année, une énième dispute éclate entre le couple. Salim, fortement alcoolisé selon Marie, veut prendre la voiture. Elle refuse de lui donner les clés. « Il avait bu deux litres de whisky, j’avais peur qu’il ait un accident et qu’il tue quelqu’un » :
« Il m’a étranglée à quatre reprises. La quatrième fois, je me suis vue mourir. Je me suis dit, tes enfants seront seuls avec lui, alors j’ai lâché les clés. »
Marie compose le 17 pour appeler à l’aide. « Au téléphone, la personne me disait “arrêtez d’être essoufflée !”, alors que moi je venais de me faire étrangler et que je n’arrivais plus à respirer ! En attendant personne ne venait. » Heureusement, des voisins, alertés par les bruits provenant de l’appartement, ont également appelé la police. Les forces de l’ordre arrivent en bas de l’immeuble du couple, situé à Hautepierre, et interpellent Salim au moment où il s’apprête à prendre le volant.
Lors de son arrestation, l’homme alors âgé de 33 ans se montre violent avec les policiers. Il est directement placé en garde-à-vue :
« Un policier est venu me voir pour me dire que même si je ne portais pas plainte, Salim serait jugé pour les violences commises sur eux, et sur moi. SOS médecins est venu à la maison, j’avais énormément d’hématomes, des griffures, j’avais des traces de doigts sur le cou. »
Le lendemain matin, le frère de Salim et sa femme débarquent chez Marie. « Il m’ont demandé de ne pas porter plainte, de ne pas faire d’histoire. Ils m’ont dit qu’il avait bu et qu’il ne recommencerait plus. » Quelques heures après, un policier revient voir Marie, cette fois pour la convaincre de venir porter plainte. « J’ai refusé, je voulais lui laisser une chance. J’ai simplement déposé une main courante. » La pression de la belle-famille, qui vit dans la même résidence, n’y est sans doute pas étrangère.
Nous n’avons pas retrouvé de trace de cette main courante ni des certificats médicaux réalisés suite à cette dispute, Marie en a fait la demande à l’un de ses avocats, Me Jean-Jacques Gsell, mais ce dernier a refusé de répondre à nos questions, évoquant « une affaire encore en cours. »
« Pendant le confinement, j’ai appelé le 3919, on m’a dit qu’il n’y avait pas de place »
Comme toujours depuis les premières violences (Marie a eu le doigt fracturé dans une porte en 2016), elle croit que Salim peut changer. Mais le confinement du printemps 2020 l’enferme dans un climat de terreur dont elle n’arrive plus à sortir. Son mari, qui d’après la jeune mère de famille, a toujours eu des gestes violents envers ses enfants, n’a plus de limite.
« Un jour, je suis sortie faire des courses, et il était seul avec nos trois enfants. Il s’est énervé contre mon fils (2 ans à l’époque), et l’a suspendu au porte-manteaux. » Sur une photo que nous avons pu consulter, on peut voir un petit garçon accroché au porte-manteaux par le haut de son tee-shirt. La main de son père le soutient. Était-ce une mauvaise blague ? La fille aînée, qui a pris la photo pour la montrer à sa mère, assure qu’il s’agissait d’une punition.
« Ma fille a peur de son père, elle ne veut plus le voir. Il la frappe depuis des années, parfois avec un bâton. Elle m’a raconté qu’un jour où les enfants étaient seuls avec lui, il l’avait tirée par les cheveux, et soulevée de terre en la prenant à la gorge car elle ne voulait pas s’occuper de ses frère et sœur. Aujourd’hui elle refuse de le voir. »
« Je leur ai dit que je n’en pouvais plus, qu’il était violent avec les enfants et moi-même. La femme au téléphone m’a juste dit : “Désolée, on ne peut pas vous donner de logement d’urgence, on n’a pas de place.” Elle ne m’a même pas demandé mon nom, mon prénom ou mon adresse. Elle ne m’a pas proposé d’appeler la police, rien. Mon mari est entré dans la chambre, il a vu que j’appelais, et il a cassé le téléphone. »
Été 2020, viol conjugal et violences : Marie porte plainte pour la première fois
Le cauchemar de Marie ne cesse de s’empirer. Elle refuse d’avoir des relations sexuelles avec son mari depuis plusieurs mois. « Il buvait trop, et depuis qu’il m’avait étranglée, j’avais du mal à avoir des relations avec lui. » La jeune femme dort avec son fils. « Bêtement, je me disais qu’il ne viendrait pas me chercher si j’étais avec notre fils. Je me suis trompée. »
Dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020, Marie raconte que Salim, fortement alcoolisé, la viole :
« Il est venu me chercher dans le lit de notre fils, m’a tirée par les cheveux, m’a attachée à notre lit, et m’a violée. J’ai crié, j’ai essayé de me débattre mais je ne pouvais rien faire. J’ai saigné. Après, j’ai voulu appeler la police, il m’en a empêchée, m’a mise la tête sous l’eau froide pendant cinq minutes et m’a dit de ne pas parler. »
Marie, 32 ans, a subi de nombreuses violences conjugales depuis au moins 2016 (photo Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).
Le 14 juillet, Marie est hospitalisée au centre médico-psychologique de l’Epsan pour dépression. Dans un certificat médical que nous avons pu consulter, un psychologue écrit que Marie est suivie depuis septembre 2020 « suite à de nombreuses violences de la part de son mari », et qu’elle était « dans un état de stress post-traumatique et dans une dépression sévère ». Elle est également hospitalisée en août pour des tendances suicidaires.
Le 13 août 2020, la jeune femme – qui a quitté le domicile conjugal suite au viol et à son hospitalisation – porte plainte à la gendarmerie de Brumath contre Salim. Elle raconte l’agression sexuelle, les violences conjugales subies depuis 2016, et les violences sur ses enfants. Elle est alors examinée par un médecin légiste (elle sera opérée en octobre de lésions « en lien avec un viol conjugal », peut-on lire sur un certificat médical de l’Epsan). Rue89 Strasbourg n’a pas pu consulter le dépôt de plainte intégralement, gardé lui aussi par l’avocat de la jeune femme.
Octobre 2020, classement sans suite de la plainte pour viol et violences, faute de preuves suffisantes
Salim est placé en garde à vue le 17 août, « mais relâché quasiment tout de suite », raconte Marie, dépitée. Leur fille aînée, réveillée la nuit du viol par les hurlements de sa mère, est également entendue. Mais le 2 octobre 2020, la plainte est classée sans suite. « Les faits ou les circonstances des faits n’ont pu être clairement établis par l’enquête. Les preuves ne sont donc pas suffisantes », peut-on lire dans un avis du Parquet de Strasbourg.
Pour Marie, c’est l’incompréhension :
« Que leur faut-il de plus ? J’ai été examinée par un médecin légiste qui a constaté que j’avais encore des lésions du viol, et je témoigne ! Même ma fille a entendu des cris, et il n’est pas poursuivi pour ça !? »
La jeune femme est sous le choc. Son avocat, Me Jean-Jacques Gsell, glisse qu’il ne comprend pas non plus cette décision. Marie a fait appel en mars 2021 et attend toujours la réponse de la justice, plus d’un an après les faits.
« On m’a dit que j’avais mis trop de temps à porter plainte après mon viol. Mais j’ai mis un mois, c’est tout ! Et puis j’ai été hospitalisée à deux reprises pour dépression pendant ces trois semaines. J’avais peur et j’étais traumatisée. Même chez mes parents, il venait me menacer. »
Refus d’une ordonnance de protection par le juge aux affaires familiales puis par la Cour d’Appel de Colmar
Le 3 septembre 2020, Marie demande une mesure de protection. Elle craint pour sa vie, et dit recevoir de nombreux appels anonymes la menaçant. Le 29 septembre, le juge aux affaires familiales en charge de la procédure de divorce du couple rejette la demande de Marie. Nouvelle incompréhension pour la jeune femme :
« Il (le juge, ndlr) m’a dit que je mentais, et que j’avais bourré le crâne de ma fille avec mes histoires, puisqu’elle raconte exactement la même chose que moi. »
Une fois encore, la jeune femme fait appel de cette décision en novembre, mais la Cour d’Appel de Colmar suit l’avis du juge, et refuse une nouvelle fois de « dissimuler l’adresse » de Marie. Nous sommes en février 2021. Trois mois plus tôt, Marie a pourtant porté plainte le 27 octobre 2020 pour avoir reçu des menaces de mort :
« J’ai reçu trois appels masqués, de voix que je n’ai pas reconnues qui me disaient : “Je vais te tuer, je te tue, je te tue.” Puis j’ai reçu un quatrième appel, et là j’ai reconnu la voix de mon mari, qui m’a dit en turc qu’il allait me tuer. Ça a duré 4 secondes environ. »
Sa plainte pour viol et violences a été classée en octobre 2020, « faute de preuves suffisantes ». Marie a demandé, en vain, pendant six mois, une ordonnance de protection contre son ex-conjoint violent. Elle se sent abandonnée par la justice. (Photo Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).
Mais rien n’y fait, une fois encore la plainte est classée. Et Marie, désemparée. Ni les menaces, ni les plaintes pour viol et violences ne semblent avoir convaincu la justice. Pourquoi ? L’une des avocates en charge du dossier de la jeune femme à Colmar parle d’une décision « contestable », et analyse :
« Dans ce type d’affaires, les juridictions se renvoient souvent la balle. La Cour d’appel a jugé sur une pure question de droit en se disant que ce n’était pas à eux de juger sur cette décision de protection, le juge aux affaires familiales a estimé que tant qu’il n’y avait pas de poursuite pénales, il n’y avait sans doute pas de danger, et comme la plainte au pénal a été classée… »
L’action salvatrice des services sociaux
Ce sont finalement les services sociaux qui, après une enquête confiée par le juge aux affaires familiales fin septembre, préconisent un placement des enfants et de leur mère, en Centre parental. Dans leur avis rendu lors de l’audience du 7 décembre 2020 au tribunal pour enfants, les services de protection de l’enfance notent :
« Mme X. a quitté le domicile conjugal au cours de l’été 2020, déposé plainte pour violences, sur elle-même et les enfants. (…) Elle a été hospitalisée pour dépression. (…) Les enfants ont alors évolué entre les domiciles de leurs grands-parents et auprès de leur père, qu’ils dénonçaient comme l’auteur de nouvelles violences. (…) Mme X et les enfants vivaient dans l’angoisse de son retour et l’épuisement.
Il apparaît que les enfants demeurent très perturbés par la situation, et Mme X particulièrement angoissée. Une prise en charge en centre parentale est préconisée. (…) Les enfants présentent une grande insécurité justifiant la mise en place d’un suivi thérapeutique. »
Extrait du jugement en assistance éducative du tribunal pour enfants, rendu le 7 décembre 2020, pour les enfants de Marie et Salim.
La mère de 32 ans et ses trois enfants vivent depuis décembre 2020 dans un centre parents-enfants qui dépend du Conseil départemental :
« En fait, j’ai été en quelque sorte protégée grâce à mes enfants qui sont placés. Mais moi, en tant que victime de violences conjugales, je ne suis pas prise en compte. »
Trois mois avec sursis en janvier 2021 pour l’agression de 2019
Après un an et demi de bataille judiciaire livrée par Marie et une vie sous étau pour la jeune femme et ses trois enfants, Salim est enfin jugé le 14 janvier 2021 pour les faits commis en octobre 2019 (violences avec circonstances aggravantes, sur conjointe et alcoolisé). Pourquoi un tel délai ? Le Covid-19 et les confinements de 2020 ont eu raison du calendrier.
Sauf qu’entre temps, Salim a de nouveau sévi. Et Marie a de nouveau porté plainte… Mais la justice a du mal à faire le lien entre plusieurs affaires et les faits survenus depuis octobre 2019 (comme le viol, les nouvelles violences, les menaces de mort) ne sont pas pris en compte dans le jugement de janvier.
Alors, lorsque le tribunal correctionnel de Strasbourg condamne le jeune homme à seulement 3 mois de prison avec sursis, et à un stage de responsabilisation, Marie est submergée par la colère :
« Je me rappelle de la juge qui m’a demandé ce que je voulais. J’ai répondu que je voulais juste être protégée. Elle m’a répondu : “Ce n’est pas à la justice de vous protéger.” Mais alors, c’est à qui ? »
La jeune femme conserve tous ces documents, plaintes, mains courantes, certificats médicaux dans un grand classeur qu’elle garde précieusement dans son foyer d’urgence (photo Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).
Le juge décide tout de même de doter Marie d’un téléphone « dispositif grand danger ». « Je ne le quitte jamais », raconte la mère de famille, en tapotant son sac à main noir doucement. « Ils ont même expliqué à ma fille comment s’en servir, si jamais maman ne pouvait plus le faire. » Marie, bien que soulagée par cette décision, questionne : « Si j’ai un téléphone grand danger, alors je suis en danger, non ? Mais pour autant, je ne suis pas protégée ? »
« Moi je ne peux pas sortir sans avoir peur et lui, il est libre »
Car Marie ne bénéficie toujours pas d’une ordonnance de protection (qui empêcherait notamment son ex-conjoint de connaître son lieu de résidence). Depuis le jugement en correctionnelle, Salim a certes l’interdiction d’entrer en contact avec son ex-femme mais il a le droit d’appeler le Centre parental pour parler à ses enfants une fois par semaine. « Lui, il sait où j’habite, où il peut me trouver, mais pas moi, s’énerve Marie. Je ne comprends pas la logique. »
Si la jeune femme a voulu témoigner, c’est pour montrer son parcours, ses demandes, répétées, de protection. Et ses plaintes, classées, à chaque fois. « La dernière fois que j’ai voulu déposer une main courante parce que mon ex m’a appelée, le policier m’a dit que ça ne servirait à rien. J’ai insisté et il a fini par accepter, mais je trouve ça fou. »
Marie a déposé une plainte et une main courante pour les menaces de mort qu’elle reçoit de la part de son ex-conjoint. Cette plainte, déposée en octobre 2020, a été classée sans suite (photo Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).
La jeune femme a développé une obsession des féminicides. « Persuadée d’être la prochaine », elle suit des comptes sur les réseaux sociaux qui répertorient les meurtres de femmes par leur mari ou leur ex. « Je peux vous dire qu’aujourd’hui il y en a eu 84 depuis le début de l’année », lance-t-elle, amère, en ce 17 septembre 2021.
« Je trouve que c’est injuste. Au final, ce sont mes enfants et moi qui avons dû déménager, nous sommes cloîtrés dans un foyer, mes enfants vont mal, ils ont dû changer d’école, ils sont tous les trois suivis par des pédo-psychologues…. Moi, j’ai peur en permanence qu’il me trouve. Je ne sors jamais seule, je me débrouille toujours pour être accompagnée. Pendant que lui, il est libre, il peut aller où il veut, faire ce qu’il veut. Mais je sais qu’un homme qui est aussi violent avec sa femme, le sera avec toutes les autres. Il faut que la justice fasse son travail. »
Marie a changé six fois de numéro de téléphone en un an et demi. Mais il y a deux semaines, elle a encore reçu un appel d’une femme lui parlant turc et lui intimant d’arrêter « de chercher la merde ». « Elle m’a dit que si je continuais, j’allais voir. » Marie a décidé de ne plus céder aux menaces. En espérant simplement être accompagnée dans son combat, un jour peut-être, par la justice.
Diplômée à Lille en 2012. Après Paris et Marseille, je me suis installée à Strasbourg en 2020. Je suis aujourd’hui indépendante en radio et web, pour Rue89 Strasbourg, Mediapart, Louie Media et France Culture. J’aime les reportages et les enquêtes au long cours, sur les sujets de société et sur notamment sur les violences sexistes et sexuelles.
La nouvelle réforme du stationnement et de l’organisation de l’espace dans les rues sera le point d’orgue du conseil municipal de rentrée, ce lundi 20 septembre. Un sujet explosif à suivre en direct et avec nos commentaires à partir de 12h30.
Cette fois-ci, on entre dans le vif du sujet. Comment réorganiser l’espace dans les rues ? Oubliés, les atermoiements de la campagne électorale sur le stationnement gratuit pour aller dans un restaurant qui coûte le triple. Les écologistes s’attaquent aux « voitures ventouses », qui prennent de l’espace, 10 m² par véhicule dans les rues et avenues de la ville pendant de longues durées. Le sujet, un brin idéologique, touche aux habitudes du quotidien, au portefeuille et au cadre de vie. Tous les éléments sont donc réunis pour que le débat dans l’hémicycle (points 5 et 6) tourne au concours de mauvaise foi et d’approximations dont les hommes et femmes politiques ont parfois le secret.
Il faut dire que les délibérations sont encore très vagues. Officiellement, le conseil municipal ne votera qu’une « nouvelle répartition du stationnement », des « concertations, réflexions et études » avec un examen en particulier des quartiers de la Neustadt, de la Montagne Verte et du Neudorf. Dans ce dernier, le stationnement est pour l’instant gratuit. Les nouvelles règles entreraient en vigueur courant 2022.
Mais les écologistes ont aussi annoncé leurs intentions. Il s’agit notamment de réduire les places dans les rues (le stationnement en voirie) pour davantage orienter les résidents vers les parkings « en ouvrage » (souterrains ou en étages) ou les garages personnels, parfois sous-utilisés. Et de « mieux ranger les voitures » pour laisser des places pour les personnes qui viennent de l’extérieur, notamment les professionnels.
S’appuyant sur l’Observatoire du stationnement (le dernier rapport date de 2018), la municipalité constate que les voitures sont immobilisées 96% du temps. Que la majorité des places dans les rues sont désormais occupées par des habitants, ou encore « qu’un tiers des abonnés au stationnement résidant ne déplacent pas leur voiture en journée, car ils se déplacent autrement », selon Pierre Ozenne, adjoint à la maire en charge de l’espace public.
Jusqu’à 75% de l’espace public occupé par les voitures
Jeanne Barseghian esquisse les objectifs de cette politique :
« Nous avons des demandes de plus en plus fortes de trottoir larges, d’espaces de jeux, de végétalisation, de pistes cyclables, d’espaces apaisés et sécurisés. Dans certaines rues, 75% de l’espace public est occupé par les automobiles et le reste aux autres usages. À Strasbourg, ça peut être l’enfer de trouver une place, notamment pour les professionnels. C’est une perte de temps et de la pollution en plus. »
À ce jour, 11 000 ménages sur les 137 000 de la ville bénéficient d’un abonnement de « stationnement résidant ». Limité à une voiture par foyer, il permet de stationner en illimité dans son quartier de résidence si le stationnement y est payant, à condition de trouver une place. On parle souvent de « macaron », même si les voitures n’en arborent plus, et ont leur numéro de plaque enregistré depuis des années. Son prix est de 15 euros par mois. Parmi les leviers pour changer les habitudes, les écologistes comptent augmenter ce tarif. Face aux inquiétudes, Jeanne Barseghian a finalement pris l’engagement que le nouveau tarif n’excédera pas « 30€ par mois ». Le but est de converger avec l’abonnement dans les parkings existants et sous-utilisés. Le parking sous le Musée d’art moderne propose par exemple un tarif à 25€/mois aux habitants de la Petite France (mais pas aux résidents du quartier Laiterie où il est situé). En règle générale, il faut plutôt compter entre 50 et 100 euros par mois pour un abonnement de ce type.
Le stationnement en voirie pour plusieurs jours, un luxe qui va devoir se monnayer plus cher… Photo : Rue89 Strasbourg / cc
En plus de faire converger ces prix, « les personnes qui font un effort peuvent avoir accès à des services en plus : pouvoir se stationner gratuitement en bas de chez soi pendant une heure pour se décharger ou bénéficier d’un abonnement gratuit aux transports en commun », annonce Pierre Ozenne. Quant à Jeanne Barseghian, elle rappelle que « l’autopartage, que l’on veut encore développer, permet d’avoir des places en voirie le jour où on en a besoin. » À moyen terme, des parkings supplémentaires pourraient être construits.
Les Socialistes opposés
Favoriser les parkings en ouvrage pour les longues durées, y développer les abonnements résidents, mieux partager l’espace, améliorer « la rotation » des véhicules pour trouver plus facilement une place en centre-ville… C’était le discours, et les actions, des Socialistes lors du mandat précédent dont deux élues s’occupaient du stationnement à la Ville et à l’Eurométropole. Mais pour cette étape supplémentaire, ils voteront contre. « Cette hausse n’aura aucune répercussion pour ceux qui ont les moyens. On nous rappelle souvent que Strasbourg est une ville pauvre, mais le nouveau tarif aura un impact sur le pouvoir d’achat. La décision impactera les classes moyennes, qui peuvent certes se payer une voiture, mais n’ont pas les moyens de faire autrement », estime Caroline Barrière, ancienne présidente de Parcus. « On nous fait voter sur la ville idéale et soi-disant on la construit derrière, mais les décisions semblent déjà prises, avec notamment une extension du périmètre payant. »
Cheffe de file des Socialistes, Catherine Trautmann estime qu’avant les choses se faisaient autrement : « Il n’y a jamais eu de piétonisation sans plan de circulation. Les flux sont un impensé de cette politique », même si elle accorde un bon point aux écologistes avec les travaux pour le contournement cycliste de la Grande-Île que proposait également sa liste. Ancienne adjointe au stationnement, Pernelle Richardot voit là l’expression du « communautarisme » des écologistes, car cette réforme « oppose les communautés des piétons, des cyclistes et des automobilistes ».
Dans l’opposition de droite, le stationnement est l’un des sujets de prédilection et on ne veut pas rater cette séquence pour mobiliser contre la majorité. Discret depuis le printemps, Jean-Philippe Vetter (LR) prédit la « suppression du stationnement résidant ». Il appelle à une manifestation devant la mairie à 12h place de l’Étoile, une demi-heure avant le début de la séance. Il a lancé sa propre pétition en ligne. L’initiative rappelle celle de son ancien acolyte Thierry Roos contre « le racket du stationnement » lors de la réforme des prix en 2018. Il avait alors déposé solennellement les 6 563 signatures récoltées sur le pupitre du maire Roland Ries. Une mise en scène théâtrale, mais qui n’avait rien changé aux décisions prises. Le nouveau conseiller départemental des quartiers nord de Strasbourg aura-t-il plus d’impact en 2021 ?
Pour le groupe LREM, les arguments et les exemples devraient être sensiblement les mêmes. Pierre Jakubowicz (Agir) juge que « le quotidien des personnes âgées, à mobilité réduite ou des familles sera rendu plus difficile : il faudra désormais marcher depuis les parkings avec ses courses », une situation également décrite dans la pétition de Jean-Philippe Vetter. Les deux hommes voient-là une illustration de ce qu’ils appellent « l’écologie punitive ». « Strasbourg va devenir la capitale de la vie compliquée », redoute Pierre Jakubowicz, adepte des bonnes formules qui ont le don d’agacer les écologistes.
Parmi les 65 points à l’ordre du jour, d’autres devraient amener des débats :
L’habituel ajustement du budget 2021 pour la fin d’année. (points 1 à 3)La mise en œuvre d’un deuxième budget participatif, trois ans après celui de 2019. (point 4)Le lancement d’études pour une rénovation d’une grande salle du Palais Rohan. (point 14)Le recrutement de 95 agents à la Ville et l’Eurométropole. (point 25)Le remboursement de frais de garde d’enfants et d’aide aux personnes âgées ou handicapées pour les élus et élues. (point 26)L’avenir de l’Opéra (voir notre article – point 35)Les financements annuels des clubs sportifs professionnels, de la SIG et du Racing (achat de places et d’encarts publicitaires pour un montant cumulé de 732 00 euros – point 46)
Les socialistes « pas dans la majorité », mais prêts à participer « au coup par coup »
Avant le conseil municipal, les élus socialistes ont tenu à préciser leur positionnement vis-à-vis de la majorité, et prendre un peu plus de distance. Les sept élus du groupe se disent avant tout « libres et indépendants », « non-alignés », mais « sans hostilité ».
Catherine Trautmann constate :
« Nous n’avons pas d’accord politique de fond, comme c’était le cas lors des fusions d’entre-deux tours aux municipales, l’intergroupe ne se réunit plus depuis mars et nous ne sommes pas dans la majorité de Pia Imbs à l’Eurométropole. Il y a donc un exécutif à deux vitesses qui nous pose problème, car nous ne sommes pas inclus systématiquement. »
Dans l’exécutif, les Socialistes ont pourtant une adjointe au numérique et à la citoyenneté européenne, Céline Geissmann, et deux présidents de sociétés d’économie mixte (Salah Koussa à Ophéa et Serge Oehler à la Samins). « Il n’y a plus de réunion d’adjoints, mais des réunions de l’exécutif qui impliquent les 47 élus écologistes puisqu’ils ont tous une délégation contre seulement deux de nos élus », déplore Catherine Trautmann. Céline Geissmann prend justement l’exemple de cette instance pour en montrer ses limites : « Nous n’y avons pas eu de discussion sur la politique de stationnement ».
Catherine Trautmann et Jeanne Barseghian, trouvent peu de terrains d’entente. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
« Historiquement, les écologistes étaient pleinement associés à la majorité et ça ne les empêchaient pas de voter contre certains points », compare Serge Oehler. Un constat juste, à la différence que les Socialistes concentrent leurs interventions sur leurs critiques et très peu la défense des politiques qu’ils soutiennent. Au-delà des désaccords de fond, leurs attaques portent aussi sur l’identité de leurs anciens alliés, ce que ne faisaient pas les écologistes. Un des éléments de langage habituel est que la politique écologiste est « anti-sociale. »
Catherine Trautmann estime donc que les Socialistes doivent désormais participer « au coup par coup » et « politique par politique ». « On ne peut pas voir les choses de manière binaire, être dedans ou en dehors de la majorité, » résume-t-elle. Elle compte notamment participer aux réflexions à venir sur le financement des cultes. Un pied dehors, un pied dedans, telle est la difficile et inédite ligne de crête que comptent maintenir les Socialistes. Une manière aussi de ne pas être assimilé à l’opposition LR et LREM, et de tomber dans l’indifférence.
Le cinéma Star Saint-Exupéry accueille Gianfranco Rosi vendredi 24 septembre à 19h45, pour une séance de Notturno. Rue89 Strasbourg propose de gagner 15 invitations pour deux personnes pour cette soirée.
Le pitch
De combien de douleurs, de combien de vies se compose l’existence au Moyen-Orient ? Notturno a été tourné au cours des trois dernières années le long des frontières de l’Irak, du Kurdistan, de la Syrie et du Liban ; tout autour, des signes de violence et de destruction, et au premier plan l’humanité qui se réveille chaque jour d’une nuit qui paraît infinie.
La rédaction de Rue89 Strasbourg est composée de journalistes toutes et tous prêts à écouter les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois pour parler des sujets qui les intéressent. Notre existence et notre moral dépendent du nombre d’abonnements pris pour nous soutenir. 🙏⤵
Vendredi 17 septembre, une centaine d’opposants au projet MackNext se sont réunis à Plobsheim. Le collectif portant la manifestation, le Chaudron des Alternatives, dénonce l’urbanisation évitable d’un site de 2,9 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels. La maire de la commune soutient le projet du groupe d’Europa Park et se retranche derrière le respect des procédures administratives.
Le dialogue n’est pas rompu, mais les arguments des deux camps n’évoluent pas. Vendredi 17 septembre, une centaine de personnes se sont réunies à Plobsheim, un village au sud de l’Eurométropole, pour afficher leur désapprobation face à un projet de pôle multimédia et de siège social du groupe Mack International, propriétaire d’Europa Park. Ils ne comprennent pas que le projet MackNeXT prévoit de détruire des terres agricoles de la commune, alors que le Parc d’Innovation d’Illkirch, tout près, peut accueillir des bureaux. La maire du village, Michèle Leckler, soutient le projet, qu’elle estime suffisamment respectueux de l’environnement, et annonce que le permis de construire devrait être finalisé dans les jours à venir.
Une centaine de personnes étaient présentes pour manifester leur opposition à l’implantation du projet MackNeXT à Plobsheim. Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc
Vers 18h, des prises de paroles ont eu lieu sur le parking derrière la mairie. Au micro, Pascal Lacombe du collectif le Chaudron des Alternatives critique les élus : « Ils auraient du dire non à ce projet. Il a été initié certes sous la gouvernance précédente, mais les élus actuels l’ont proposé au vote et il n’y a eu aucune voix contre ce projet. » Seuls 14 élus verts se sont abstenus au vote à l’Eurométropole.
Son camarade Eloi Navarro explique que le but de la manifestation est de « faire parler du projet du groupe Mack, qui consiste à construire des bureaux sur une zone agricole et naturelle, et que l’entreprise a obtenu les dérogations aux règles d’urbanisme pour ce projet. »
Le cortège a fait un aller-retour jusqu’à au début du futur site où devrait s’installer MackNeXT, sans pouvoir y accéder à la tombée de la nuit. La foule, dispersée vers 19h45, était majoritairement composée de personnes issues du milieu militant et associatif écologiste alsacien. Peu d’habitants de la commune s’y sont rendus. Sophie, l’une des seules résidentes de Plobsheim présente, a été surprise de découvrir tardivement le projet, elle n’a pas eu connaissance de l’enquête publique. Elle s’est rendue à la manifestation pour « en savoir un peu plus » et se dit inquiète :
« On prend le train en marche. Il y a peu de chances de faire reculer l’implantation visiblement. De ce que je comprends, le seul argument qui tienne la route pour ce projet, c’est le prestige. On l’impression de se faire avoir. »
Les manifestants se sont rendus à proximité du futur site MackNeXT avant de revenir sur le parking de la mairie. Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc
Une lettre aux opposants reçue la veille de la manifestation
Un peu lasse, Michèle Leckler, maire de Plobsheim, observe la fin de la manifestation depuis l’arrière de la mairie :
« On a déjà reçus ces opposants, ils ont pu s’exprimer lors de l’enquête publique, qui a rendu un avis favorable. Le projet a été voté à l’unanimité au conseil municipal et à l’Eurométropole. Toutes les procédures réglementaires et démocratiques ont été respectées… Le temps n’est plus à la contestation. »
L’édile estime avoir mis en place « toutes les garanties autour de ce projet pour le rendre acceptable » environnementalement « et largement au dessus de la moyenne de ce qui peut se faire. » Elle met en avant notamment « 16 hectares sur l’Eurométropole rendues à l’agriculture » en compensation d’un projet « de moins de trois hectares avec 40% d’artificialisation au maximum. »
La partie nord du site MackNeXT abrite un champ et longe le cours de la Muehlgiessen. Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc
La veille de la manifestation, le collectif Le Chaudron des Alternatives a reçu une lettre de la part de la maire de Plobsheim et de la vice-présidente de l’Eurométropole, Danièle Dambach (EELV). Mais pour les militants écologistes, la lettre ne répond pas à leurs arguments, comme l’indique Yeliz Gencer, membre du collectif :
« Cette lettre ne remet pas en cause ce qu’on leur dit. Les élus parlent des compensations mais ça ne suffit plus aujourd’hui, on le sait. Il faut arrêter les projets néfastes pour l’environnement et pour des bureaux, on n’a pas besoin d’utiliser des terres agricoles. Utilisons les friches industrielles comme il est mentionné dans les lois et les positions politiques locales et nationales ! La réponse des élus est en phase avec une écologie compatible avec la croissance, le développement durable, etc. »
Des mesures compensatoires récusées
Dans le cortège, Béatrice, présente avec d’autres membres du groupe local de Greenpeace à Strasbourg, estime elle que ces mesures compensatoires sont des leurres :
« A partir du moment où l’on rentre dans la négociation de ces mesures compensatoires, on rentre dans quelque chose d’irréversible pour l’environnement. »
Elle évoque également les autres projets du groupe Mack International en Alsace qui effraient les militants environnementaux :
« Oui la surface de ce projet n’est pas conséquente, mais même si Danièle Dambach et Michel Leckler s’en dédouanent dans leur lettre, le groupe Mack cherche aussi à construire un complexe hôtelier de 200 hectares dans des zones humides du Ried. Ce projet MackNeXT n’est qu’un premier pas en Alsace pour cette entreprise. Les élus pensent que les 2,9 hectares de MackNeXT ne sont pas beaucoup ? Mais ce n’est que le début ! Pourquoi accorder des passe-droits à une entreprise au seul motif d’installer des bureaux à proximité du golf ? Ça n’a pas de sens. A partir de quand est-ce qu’on décide qu’on a détruit assez de surface agricole et de biodiversité ? Pour moi la ligne rouge a été franchie depuis longtemps. »
Pascal Lacombe du collectif le Chaudron des Alternatives a distribué des schémas du futur projet. Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc
« Il y a eu des études de site et environnementales. On a imposé un certain nombre de choses au porteur de projet et on met en place un suivi. C’est dommage d’opposer écologie et économie, on a là une belle occasion de montrer que les deux peuvent être menés de front. Les engagements pris vont augmenter la qualité environnementale de ce site. »
Elle rappelle que Plobsheim n’a pas de zone d’activité ou commerciale, mais c’est aussi le point de départ d’une critique formulée par certains des habitants interrogés, estimant ne pas avoir été assez consultés et attachés au fait que « Plobsheim est censée être l’une des dernières communes rurales de l’Eurométropole. »
Les dirigeants de l’association du Wagon Souk ont reçu une lettre du propriétaire des lieux, remise par un huissier de justice, début septembre. Selon les termes de cette mise en demeure, le hangar festif agrémenté d’une terrasse situé au parc Gruber à Koenigshoffen devra fermer ses portes début octobre.
En colère, Mohamed Zahi, le président de l’association qui gère le Wagon Souk, a déchiré la lettre remise par huissier le vendredi 3 septembre. Le propriétaire de ce local situé dans la partie inférieure du parc Gruber à Koenigshoffen, ordonne au Wagon Souk de cesser de recevoir du public, entre autres griefs.
Installé dans une cave depuis novembre 2018, le Wagon Souk a développé une programmation de soirées festives, des petits concerts ainsi qu’une série d’activités en solidarité avec les personnes précaires ou migrantes, notamment une cantine à prix libre, une friperie, etc.
Mais cette galerie à moitié enterrée a été initialement louée à l’association uniquement comme entrepôt. Le propriétaire, qui avait trouvé avec le Wagon Souk un preneur pour cette cave ancienne et sombre, exige que le Wagon Souk se conforme aux conditions initiales du bail d’ici le 3 octobre. Le Wagon Souk doit donc mettre fin à toutes ses activités festives et ranger les tables et chaises posées sur la terrasse devant le local.
Paul Fischer, propriétaire du local, ne voit pas comment le Wagon Souk pourrait respecter ces clauses en si peu de temps :
« Le Wagon Souk, c’est un organisateur d’événements festifs, ce qui n’entre pas dans la destination de ces locaux. Je suis ouvert à la discussion, mais les difficultés durent depuis deux ans. On n’est pas sur une voie d’apaisement. Début octobre, on demandera au tribunal la résiliation du bail et l’expulsion des occupants du local. »
L’accueil du public doit cesser immédiatement
Car les griefs listés dans la lettre remise par l’huissier de justice sont nombreux. Le responsable de l’association gestionnaire du Wagon Souk est accusé d’occuper et d’encombrer les voies d’accès et de circulation extérieure de façon permanente. Les activités, notamment festives, suscitent des plaintes du voisinage du fait des nuisances sonores. Le courrier ordonne aussi de présenter des justificatifs d’assurance du lieu.
Lieu solidaire le jour et festif la nuit, le Wagon Souk devrait aller voir ailleurs. Photo : PF / Rue89 Strasbourg
« À chaque fois, les voisins ou le proprio se plaignent de quelque chose d’autre »
Pour Hélène Humbert, trésorière de l’association Sauver le monde, gestionnaire du Wagon Souk, le propriétaire du local est fermé au dialogue. La coordinatrice artistique du lieu affirme qu’un courriel a été envoyé à Paul Fischer pour adapter le contrat de location lorsque l’association s’est mise à organiser des événements publics : « On n’a jamais eu de réponse », regrette-t-elle. La bénévole veut aussi prouver que l’association s’est toujours pliée aux contraintes du propriétaire :
« En novembre 2020, on a eu un rendez-vous avec deux adjoints à la maire de Strasbourg, Pierre Ozenne et Guillaume Libsig (l’un en charge du quartier Koenigshoffen, l’autre de la vie associative et de l’animation urbaine). Ils nous ont dit que le lieu n’est pas adapté pour accueillir du public. Depuis, on a arrêté les événements en intérieur. On a commencé à réfléchir à des formats en extérieur. On essaye de trouver des solutions, mais à chaque fois, les voisins ou le proprio se plaignent de quelque chose de nouveau. »
Le parvis devant le Wagon Souk en septembre 2020 Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc
Un lieu de moins pour les personnes précaires
Mohamed Zahi, alias Zaï Mo, regrette la fin de ce lieu qui permettait « de valoriser culturellement ce patrimoine du parc Gruber, avec et pour les précaires. » À l’appui de ses propos, il cite les acteurs du Wagon Souk : « Je suis artiste et jardinier, issu de l’immigration, Adama, cuisinière et sans papier de 62 ans, il y a aussi Jamel, et Jean-Paul, un SDF qui errait dans les rues de Strasbourg… » Pour Zaï Mo, le Wagon Souk était une œuvre d’art vivante, « on voulait inverser les choses, ces personnes qu’on discrimine d’habitude, elles sont maintenant des acteurs d’un lieu. »
Le président de l’association Sauver le monde analyse, désabusé :
« Quand on observe les gens qui doivent quitter le parc Gruber, on trouve le Wagon Souk et l’Hôtel de la rue. La réalité est toujours la même : avec l’embourgeoisement, les premiers qui partent sont les précaires et les gens issus de l’immigration… Ceux qui dérangent. »
Comme Zaï Mo, Hélène Humbert estime que « ce n’est plus vivable de rester ici. De toutes façons, le Wagon Souk ne dépend pas d’un espace, si on veut le faire ailleurs, on le fera ailleurs. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Que faire des mineurs qui ont perturbé l’hommage à Samuel Paty ou relayé de la propagande terroriste ? La procureure de Mulhouse a ordonné un stage d’éducation à la citoyenneté pour 7 jeunes Haut-Rhinois dont c’était la première confrontation à la justice. Piet les a rencontrés, et a animé auprès d’eux un atelier sur le dessin de presse. Deuxième épisode au cours duquel il tente de leur faire découvrir la liberté de dessiner et ses limites. Des notions complexes, où il n’y a pas toujours de bonnes réponses.
Trop petit, inconfortable et dangereux, peut-on encore sauver l’opéra de Strasbourg ou faut-il en construire un nouveau ? Alors qu’aucune municipalité n’a réussi à trancher la question, les écologistes proposent une nouvelle réflexion en se demandant ce que Strasbourg veut pour les décennies à venir. Quitte à prendre leur temps, alors que des appels à la décision émergent.
L’opéra national du Rhin, 22 millions d’euros de budget, 277 salariés répartis dans trois villes (Strasbourg, Colmar et Mulhouse), 226 « levers de rideaux » pour 112 000 spectateurs en 2018 / 2019 et une salle « à l’italienne » strasbourgeoise, qui cumule deux tiers du public, mais aussi tous ses problèmes. Par où commencer ? La sécurité revient toujours en premier dans les appels à la modernisation de ce qui s’appelle officiellement le « théâtre municipal de Strasbourg ». Depuis 1997, l’édifice vieux de 200 ans, enchaîne lors des commissions de sécurité les avis négatifs, auxquels les maires successifs dérogent. Ce mauvais état implique des mesures dites « compensatoires », comme l’échafaudage en métal à l’arrière du bâtiment qui fait office de sortie de secours, ou encore des décors enduits d’un produit « ininflammable ». Ce qui a, entres autres, pour conséquence d’augmenter de 30% le prix des matières premières lors de leur conception.
Quand les rideaux prennent feu
Lors d’une visite de sécurité en octobre 2018, un rideau s’est mis à s’enflammer à cause de la surchauffe d’un luminaire. Quelques mois plus tôt, à la place d’une représentation de Chaplin, 800 enfants ont été renvoyés chez eux car « un élément de poutrelle menaçait de s’effondrer », racontait aux DNA l’ancienne directrice Éva Kleinitz, décédée en 2019.
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La nouvelle saison de l’Opéra national du Rhin (ONR) s’ouvre avec un conte populaire revisité par la musique contemporaine. Comme de coutume, il s’agit d’une création inédite en France. La Reine des neiges est un opéra écrit en 2019 par Hans Abrahamsen qui s’empare du conte d’Andersen pour en tirer une pièce empreinte de fantastique. Entre les tempêtes de glace et les châteaux merveilleux, la petite Gerda recherche son ami Kay, enlevé soudainement par la souveraine.
Commencer la saison avec La Reine des Neiges à l’opéra est significatif d’une volonté d’ouverture. Présentée dans le cadre du festival Musica, la pièce contemporaine pose autant un récit symbolique et mature qu’une fable pour enfants. Dans une vaste galerie de paysages magiques et de personnages curieux, la musique déroule une atmosphère toujours changeante. Le compositeur danois Hans Abrahamsen est peu connu du public francophone mais sa maîtrise musicale n’est plus à prouver. L’opéra suit fidèlement le conte d’Andersen, mais l’inventivité de sa musique lui donne un goût d’actualité indéboulonnable. James Bonas et Grégoire Pont ont conçu pour l’occasion un décor mouvant, reposant en partie sur la vidéo et l’animation.
Se confronter aux pertes dans un conte d’errance et de courage
La première scène fait office de prologue et prépare tous les enjeux de l’aventure. Le public est plongé dans la douillette chaleur d’un logis protégé de la colère des éléments qui grondent au-dehors. Gerda et Kay sont au lit, la grand-mère tricote en écoutant la neige bourdonner. C’est une soirée de contes. Il s’y raconte celui de la Reine des neiges, mais aussi la légende d’un miroir enchanté fabriqué par des démons. Capable de corrompre ce qui s’y reflète, il fut brisé au ciel et ses éclats parcourent le monde, en maudissant tout ce qu’ils touchent. C’est lorsque Kay reçoit un éclat dans les yeux et un autre dans le cœur qu’il devient mauvais et abandonne Gerda. La Reine des neiges survient alors et l’emporte très loin, dans son palais. Gerda se lance alors à corps perdu dans le monde, et entame un voyage qui rompt avec la sécurité de son enfance.
Dès le début, Kay est un garçon turbulent et provocateur. Il fanfaronne même l’idée de faire entrer la Reine des neiges chez lui pour la regarder fondre sur le poêle. Photo : de Klara Beck / ONR / doc remis
Au cours de sa quête, Gerda rencontre de nombreuses créatures, notamment deux corneilles, un renne, une sorcière, un prince et une princesse. Ces figures communes de tout conte prennent dans ce spectacle des allures inédites. Les corneilles sont deux hommes à demi-emplumés, entre cabaret burlesque et métamorphose partielle. Dans le château, Gerda est accueillie par des formes humanoïdes flottantes aux visages stoïques. Même le renne, un allié dévoué, prend des airs d’homme sauvage au visage inquiétant.
Quant à la Reine des neiges, elles est campée par un soliste basse de haute stature. Cette voix surprenamment grave ne fait qu’ajouter à la puissance démesurée du personnage. La Reine, ainsi que la Corneille du château, expriment dans leur apparence une fluidité de genre qui sert leur force évocatrice. Elle est à l’image de la musique, toute en textures hésitantes qui peuvent se changer à tout instant.
Le décor d’animations au service du voyage fantastique
En accord avec l’histoire, les effets visuels sont saisissants. Le grand rideau de chaînes tendu sur la scène offre un écran mobile et texturé pour les projections. Grégoire Pont s’applique à créer ses animations sur le rythme de l’opéra. Il accompagne autant la musique que les mouvements des solistes avec une précision stupéfiante. Il s’agit bien de faire ressentir toute la magie et la frayeur qui habitent le récit. L’envol de la Reine des neiges enlevant Kay, au milieu d’un vortex glacé, est la première démonstration de puissance magique de la souveraine.
La Reine des neiges s’envole et le numéro d’apesanteur allié à l’animation produit un effet de vitesse vertigineux. Photo : Klara Beck / ONR / doc remis
Le voyage de Gerda en traineau et son accident sont également très frappants, tant l’alliance des effets visuels et des mouvements en apesanteur de solistes suspendus par des câbles discrets fonctionne. La mobilité des projections permet un changement de décor rapide et marquant. Les tempêtes de neige, soutenues par une musique implacable, impactent directement les corps qui se débattent sur scène.
Parfois cet unique usage de la projection vidéo laisse un goût d’inachevé, car elle ne peut rivaliser avec la sensation prégnante d’un décor physique qui émergerait des mécanismes de la scène. Mais c’est le revers d’une médaille indiscutablement grandiose. Le soin apporté aux animations et leur impact sur la force évocatrice de l’opéra ne font aucun doute. Certains effets qui sembleraient complexes à réaliser sans ces artifices deviennent très convaincants. Avec cet habillage dynamique, le plateau se couvre de sortilèges et de décors brumeux en constante évolution.
Lors de la confrontation finale, Gerda se retrouve aux prises avec la Neige elle-même. Photo : Klara Beck / ONR / doc remis
La musique qui rythme le monde du conte
La force évocatrice des grands classiques peut faire oublier l’existence d’une création contemporaine. Et pourtant, elle est d’une grande vigueur. La musique de Hans Abrahamsen possède une étrange ambiguïté par rapport à cet héritage, que le compositeur a manié toute sa vie comme arrangeur. Il est connu pour appartenir au mouvement de la nouvelle simplicité né dans les années 60 en réaction à l’intellectualisme de la musique savante. Pourtant, cet opéra se révèle extrêmement complexe. Avec un ensemble de quatre-vingt-six musiciens, la fosse de l’ONR ne suffit plus. Les interprètes se retrouvent donc en fond de scène, séparés par un rideau semi-opaque, et font partie intégrante du décor.
La musique est composée avec une grande rigueur mathématique, mais également une arythmie perturbante. L’image de la neige a profondément inspiré Hans Abrahamsen dans son travail, et La Reine des neiges est le résultat d’une réflexion amorcée dans les années 2000. Tout comme les flocons, les éléments constitutifs de cette musique sont rigoureusement détaillés. Presque chaque instrument dispose de sa partition propre et opère des variations soigneusement orchestrées. Cette hétérophonie est tellement exigeante que, durant un temps, un second chef d’orchestre vient rejoindre Robert Houssard.
Les figures fantastiques peuplent ce conte, mi-menaçantes mi-rassurantes. Photo : Klara Beck / ONR / doc remis
Cet ensemble produit une harmonie singulière et une apparente simplicité. Mais ces décalages peuvent aussi prendre une dimension erratique et furieuse, comme un blizzard qui souffle dans des directions imprévisibles. L’impression générale qui s’en dégage oscille entre une forme de reconnaissance de la musique lyrique et une inexplicable distorsion de celle-ci. L’oreille alterne entre terrain connu et surprises déroutantes. Comme lorsque les cordes, soudain pincées, jettent un concert d’aigus stridents qui évoquent aussi bien la glace que des lames de couteaux.
La Reine des neiges ne traine jamais en longueur. Avec ses trois actes relativement brefs, de 18, 30 et 40 minutes, l’opéra propose un voyage direct dans le monde de la fantaisie. Le temps se retrouve parfois étiré, dans des moments de tendresse ou d’errances glacées. La quête de la jeune Gerda devient de plus en plus pressante à mesure qu’elle s’approche de son but, et les instruments rythment son angoisse comme sa volonté. L’ambiguïté de la neige, douce et silencieuse dans la morsure du froid, se trouve contenue dans cette musique changeante et ample. La Reine des neiges est finalement peu présente sur la scène de son propre opéra et n’intervient que dans quelques scènes. Mais c’est qu’elle n’est au fond que l’incarnation d’une atmosphère plus globale, qui imprègne chaque note de ce spectacle.