Samedi 8 juin à 22h, Awa Camara sent des contractions. Enceinte depuis plus de neuf mois, elle appelle le Samu… qui tarde à venir. Suite à un deuxième appel, les urgentistes resteront bloqués devant l’entrée de l’immeuble. Malgré ses appels au bailleur social, le nom d’Awa Camara ne figure pas sur l’interphone. La femme a donc accouché seule dans son salon, aidée par sa voisine du dessus…
Modibo Bajayoko est né ici, dans le salon d’un logement social du quartier de l’Elsau à Strasbourg. Dans les bras de sa mère, Awa Camara, le bébé de six mois rit en agitant les bras. Sur un matelas à même le sol, sa sœur Kadidia dort à poings fermés sous une couverture rose. Dans la nuit du 8 au 9 juin, c’est elle qui a alerté la voisine du dessus : « Maman va accoucher ! »
Ce jour-là, aux alentours de 20h, Awa Camara est prise de contractions, elle a appelé le Samu… mais elle n’est pas prise au sérieux : « Ils m’ont dit que les douleurs allaient passer, qu’il fallait prendre un spasfon… »
Illustration Ariane Pinel
« Sans elle, ça aurait été la catastrophe »
« Quand j’ai rappelé le Samu vers 22 heures, je leur ai dit que j’avais des contractions, que j’ai toujours mal au ventre, se souvient Awa Camara, je leur ai dit que j’avais dépassé le terme de neuf mois. Ils m’ont dit qu’ils allaient envoyer une ambulance. »
Mais à minuit passé, Awa Camara est toujours seule dans son appartement. Elle sent l’accouchement s’approcher et envoie sa fille chercher sa voisine, Jansari. Cette dernière ne cache pas son angoisse à l’idée de faire accoucher quelqu’un pour la première fois : « Je n’ai pas de mots pour la remercier… Sans elle, ça aurait été la catastrophe », soupire la mère de quatre enfants. Contactée, la direction de la communication des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg a refusé de nous répondre.
« Ils n’ont jamais mis mon nom sur la sonnette »
Vers 1 heure du matin, le téléphone d’Awa sonne. La voisine décroche et tombe sur le Samu : « Elle a déjà accouché », crie-t-elle au téléphone, se souvient Awa. Jansari apprend que les urgentistes sont en bas de l’immeuble de la mère de famille. Faute d’avoir trouvé le nom « Camara » sur la sonnette, ils sont restés devant l’entrée du bloc.
« J’ai appelé et je suis allé voir CUS Habitat plusieurs fois (désormais Ophéa, ndlr) pour leur dire d’ajouter le nom dans la liste proposée par l’interphone, mais ils ne l’ont jamais fait », regrette Awa Camara. Du côté du bailleur social, on jure « qu’aucune trace écrite de cette demande n’a pu être trouvé. » « Nous avons pourtant d’autres écrits de la part de cette locataire, ajoute une responsable de la communication, c’est bizarre… »
« Je ne voudrais pas perdre cette solidarité »
Le bébé est déjà dans les bras d’Awa Camara lorsque les urgentistes entrent dans son appartement. Ils aident la mère à expulser le placenta et l’amènent à l’hôpital. Et la femme de remercier encore une fois sa voisine : « Elle a aussi gardé mes enfants pendant que j’étais absente… »
Awa Camara habite le quartier depuis deux ans. Avec son mari aide à domicile, ils se serrent la ceinture pour payer le loyer de 555 euros et nourrir leurs quatre enfants. Car la mère de famille ne peut pas travailler. Elle boite lorsqu’elle marche : « Je dois avoir une opération pour avoir une prothèse de hanche. »
Pour lui éviter de descendre les escaliers trop souvent, la voisine amène parfois les enfants d’Awa à l’école élémentaire Martin Schongauer, juste à côté. « Quand j’arrive devant l’immeuble avec les courses, elle envoie parfois ses enfants pour m’aider », sourit la mère de famille. Son immeuble ne sera pas détruit par la rénovation urbaine à venir. C’est tant mieux pour Awa, qui compte bien rester dans le quartier : « J’ai tous mes amis ici. Je ne voudrais pas perdre cette solidarité. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Deux associations d’habitants ont lancé une pétition contre « les dérives du Marché de Noël » à Strasbourg. Les 4 têtes de listes aux municipales sont invitées à débattre de cette question vendredi.
Deux associations d’habitants du centre-ville de Strasbourg ont mis en ligne une pétition sur Change.org ce week-end. Titrée « Stop aux dérives du Marché de Noël« , elle vise à attirer l’attention des élus de la Ville de Strasbourg sur les nuisances que subissent les résidents suite aux mesures de sécurité.
Ces « Strasbourgeois citadins et citoyens, n’en [peuvent] plus de ce Marché de Noël qui pendant cinq semaines nous dépossède de notre ville » indiquent les premiers signataires.
Militaires de l’opération Sentinelles dans les rue de Strasbourg pendant le Marché de Noël Photo : Victor Maire / Rue89 Strasbourg / cc
Ils dénoncent notamment la « surenchère commerciale et sécuritaire » qui « transforme la cité en bunker illuminé où citadins et citoyens ne peuvent plus vivre, se rencontrer ni circuler normalement. »
Les signataires se demandent « comment peut-on parler de magie de Noël quand les patrouilles et les fouilles sécuritaires obstruent les rues, quand les passages obligatoires par des checkpoints polluent le quotidien ou quand les transports publics sont amputés de nombreuses stations. »
Les deux associations rappellent que le concept de « Strasbourg capitale de Noël » n’a été créé qu’en 1992 et qu’il est « d’abord une marque déposée » qui « étend son emprise marchande aux dépens du vivre ensemble chaque année. »
Outre le budget 2020, le conseil municipal va débattre du périmètre d’intervention dans les changements d’enseignes au centre-ville. En toute fin de séance, il sera question de l’avenue des Vosges et du Marché de Noël. À suivre en direct-vidéo commenté exceptionnellement dès 9h30.
Le dernier conseil municipal de l’année s’apparente chaque année à un marathon. La séance débute dès le matin pour s’arrêter en fin d’après-midi. Celui de ce lundi 18 décembre devra adopter le tout dernier budget du maire Roland Ries (PS ? LREM ?), avant de laisser les commandes en mars 2020.
L’occasion pour chaque groupe, opposition comme majorité, de dire ce qui va bien, et surtout ce qui pourrait être mieux. Lors du débat d’orientations de novembre, Roland Ries n’avait guère goûté au ton plus véhément qu’à l’accoutumée des écologistes. « Je vais un peu leur rentrer dedans », avait-il chuchoté un peu trop fort à son voisin, le premier adjoint et candidat Alain Fontanel (LREM).
La principale orientation de ce budget est la stabilité des effectifs, autour de 3 800 agents pour la Ville de Strasbourg (en plus des 3 200 environ pour l’Eurométropole), après plusieurs années de réductions.
Lors du débat préalable, l’adjoint au maire à l’état civil Éric Schultz (qui a rejoint la liste PS de Mathieu Cahn) avait menacé de ne pas voter le budget si « un tour de table » de la question n’est pas fait d’ici là. Et comme rien n’a été fait depuis, il pourrait s’abstenir, ce qui reviendrait à sortir de la majorité.
Roland Ries a précisé :
« On est en campagne électorale. Je pense que quand on a été 12 ans dans la majorité et que tout d’un coup rien ne va, je trouve ça… dommage, pour ne pas dire autre chose. Quand on reste dans une majorité, on cautionne un peu. »
Mais Éric Schultz pourrait arguer qu’avant d’alerter dans l’hémicycle, il l’a fait en réunions d’adjoints…
De l’autre côté de l’hémicycle, il sera intéressant de voir ce que font les élus de droite qui ont rallié le premier adjoint Alain Fontanel (François Loos, Thomas Rémond, Thierry Roos…). Voteront-ils comme leur candidat fétiche ou marqueront-ils toujours leur opposition ?
Le périmètre de sauvegarde des commerces en débat
L’autre point qui devrait soulever des débats est le vote d’un « périmètre de sauvegarde du commerce et de l’artisanat » (point 37, voir les détails ici). Comme les ouvertures et fermetures de commerces concernent beaucoup de monde, toutes les formations devraient vouloir exposer leur vision. Elles pourront développer le degré d’intervention que devrait avoir selon eux une municipalité dans les changements d’enseignes.
Le sujet prend une résonance particulière dans l’actualité puisque les burgers Five Guys vont remplacer la boutique Adidas rue des Grandes-Arcades. En face, la brasserie Schutzenberger à l’abandon depuis 2006 (!) vient enfin d’être rachetée et sera rénovée avant l’arrivée de nouveaux occupants. À la place du Café de l’Europe, place de l’Homme de fer, la franchise Burger King a aussi des vues.
Un outil mais pas de sous
Surtout, la délibération n’est qu’un « outil ». Le débat devrait éclairer sur comment les élus comptent s’en servir. Sachant qu’aucun moyen financier n’est réservé pour d’éventuelles interventions face à la loi du marché.
Avec son nouveau périmètre de sauvegarde, la Ville mettra-t-elle son grain de sel dans l’avenir de la brasserie Schutzenberger, à côté du Mc Donald place Kléber ? Photo : Victor Maire / Rue89 Strasbourg
Le débat pourrait occasionner quelques règlements de comptes au sein de la majorité. Lorsque l’adjoint au commerce Paul Meyer (La Coop./LREM) avait soulevé l’idée en avril 2018 (mais aussi des obligations sur l’origine des produits), il avait peu goûté les critiques de ses collègues. Il reproche à l’adjoint à l’urbanisme Alain Jund (EELV) de ne pas assez durcir des permis de travaux lors des changements de propriétaires, afin de « dissuader » des implantations. Un peu fataliste, ce dernier rétorque que le Plan d’urbanisme ne peut pas tout réglementer.
Côté PS, les deux anciens amis au PS Philippe Bies et Mathieu Cahn défendaient de leur côté « un centre-ville pour tous ». L’adjoint et candidat pour mars 2020 Mathieu Cahn distingue le périmètre voté ce 16 décembre et les annonces de l’an dernier :
« L’exemple pris à l’époque était la ville de Florence où seuls les produits toscans sont autorisés sur un place. Là, il s’agit d’autre chose, avec un périmètre bien plus large du centre-ville. La tribune s’élevait face aux fausses-bonnes idées et comparaisons hâtives. La délibération permettra à la Ville d’être mieux informée et c’est forcément une bonne chose. Attention tout de même à ne pas créer de fausses attentes, car la collectivité peut certes dialoguer, mais n’aura pas les moyens d’intervenir systématiquement. Le centre-ville appartient à tout le monde et je me méfie d’une appréciation qualitative qui nous reviendrait. Avec le Five Guys, c’est une chaîne qui remplace une chaîne, cela ne me pose pas de problème. »
Son ancien ami Philippe Bies (il annoncé qu’il ne figurera pas sur sa liste), par ailleurs président d’Habitation Moderne qui gère une partie du patrimoine immobilier de la Ville, est globalement sur la même ligne :
« Le périmètre est une bonne chose, la mise en oeuvre s’annonce plus compliquée. J’avais étudié la question en 2015, mais créer un nouveau service n’est pas vraiment la tendance. Nous votons l’outil, mais sans les moyens humains qui vont avec, or il en faudra. Il n’y a pas les commerces nobles d’un côté et ceux des classes sociales moins aisées de l’autre. Il faudra veiller à maintenir de la diversité dans les deux sens. »
Alain Jund n’a pas répondu à nos sollicitations avant le conseil. En 2000, la Ville avait préempté l’ancienne pharmacie du Cerf face à la Cathédrale, qui aurait pu être vendue à une franchise de restauration rapide.
Avenue des Vosges et Marché de Noël pour finir
En fin de conseil, c’est le candidat de la droite, Jean-Philippe Vetter (LR), qui cherchera à se positionner avec deux courtes interpellations. Six mois après l’ajout de bandes cyclables, il questionne le réaménagement de l’Avenue des Vosges, le coût de l’opération, les conséquences pour les automobilistes et la fréquentation par les vélos.
De plus, il demande un point sur la fréquentation du Marché de Noël et l’impact sur la vie quotidienne. Il note qu’en dépit du « rayonnement » de l’événement, « beaucoup de Strasbourgeois ont le sentiment d’être dépossédés de leur propre ville ». Ce sera le sujet de notre débat à la librairie Kléber, vendredi à 17h30.
Pour finir, il proposera une motion contre le transfert de la chancellerie des universités de la région Grand Est sous l’autorité du au rectorat de Nancy-Metz, au détriment de Strasbourg, voulu par le gouvernement. Un décret qui inquiète la droite et vise à pousser ses rivaux marcheurs à se positionner.
L’ensemble des syndicats de salariés appellent désormais à la grève et à manifester contre la réforme des retraites mardi 17 décembre. À Strasbourg, toutes les cantines et plusieurs écoles seront fermées. Le cortège partira à 14h de la place de la Bourse.
L’intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires, CNT…) qui a appelé à se mobiliser contre la réforme des retraites préparées par le gouvernement est désormais rejointe par la CFDT, l’Unsa et la CFTC suite aux annonces du Premier Ministre Édouard Philippe quant au projet d’instaurer un système de retraites par points.
Après la journée nationale du 5 décembre et deux autres rassemblements strasbourgeois, il s’agit de la première journée de grève générale interprofessionnelle depuis que la formation de ce front syndical uni.
Manifestation à 14h
Le rendez vous est donné place de la Bourse (place du Maréchal de Lattre de Tassigny) à la Krutenau d’où le cortège partira à 14h. L’itinéraire du parcours sera le même que pour le 5 décembre, mais sera rallongé si l’affluence est aussi forte. Les manifestants rejoindront donc la place de la République. Marché de Noël oblige, le cortège doit contourner le centre-ville.
En raison des grèves, les perturbations seront importantes mardi 17 décembre, surtout dans les services publics.
Le 5 décembre avait marqué une manifestation record à Strasbourg depuis une petite dizaine d’années. Photo : Victor Maire / Rue89 Strasbourg
Cantines et nombreuses écoles fermées
Toutes les cantines des écoles de la Ville de Strasbourg seront fermées le mardi 17 décembre. Les accueils périscolaires maternels du matin et du soir seront assurés dans la mesure du possible, assure la municipalité qui renvoie les parents auprès des directions des écoles. Pour les enfants dont les enseignants sont en grève, un service minimum d’accueil est prévu.
Trafic SNCF très perturbé
Le trafic de trains sera très fortement impacté, d’autant que les cheminots n’ont pas relâché leur mouvement depuis le 5 décembre.
Selon les prévisions de trafic, la SNCF n’est en mesure de faire rouler que 6 allers-retours entre Bâle et Strasbourg en TER 200, six allers-retours entre Strasbourg et Molsheim, pareil entre Strasbourg et Haguenau et seulement 3 allers-retours en Strasbourg et Saverne. Les allers se feront le matin et les retours en soirée.
Sur la ligne à grande vitesse, seuls 9 allers-retours Strasbourg – Paris sont prévus lundi (3 Inouï, 1 Ouigo et 3 Alléo).
Quelques autocars seront affrétés en renfort « essentiellement en matinée et en soirée » sur d’autres lignes de TER, mais l’accès n’est pas garanti et les places limitées.
Pas de perturbations à la CTS
La Compagnie des transports strasbourgeois (CTS) n’a pas communiqué de perturbations prévisibles pour la journée de mardi. Le trafic devrait être normal.
Pas de spectacle au TNS
À l’issue de la représentation du 16 décembre, les comédiens qui interprètent « Un Ennemi du Peuple » (voir notre article) au Théâtre National de Strasbourg jusqu’au 20 décembre ont indiqué qu’ils participeraient à la journée de grève nationale. En conséquence, ils ne donneront pas de représentation ce mardi 17 décembre.
La ville de Strasbourg souhaite mettre en place un périmètre de sauvegarde du commerce et de l’artisanat de proximité. Mieux vaut tard que jamais, alors que le coeur de ville compte désormais deux Starbucks, un KFC, un McDonald’s et bientôt un Burger King ainsi qu’un restaurant Five Guys !
Valerie Linge se décrit comme une « tricoteuse urbaine ». Elle fabrique des écharpes, des bonnets ou des gants pour les accrocher à des statues, des arbres ou un poteau. Mais l’artiste regrette de voir ses œuvres rapidement décrochées et se sent seule à Strasbourg. Elle rêve d’un gang des tricoteuses, comme à Mulhouse.
« On a quand même une belle ville, mais les statues sont grises, tristounettes. Alors je veux leur remettre des couleurs. » Suite à notre article sur le calligraphiste syrien Ayman Hassouri, Valérie Linge nous a écrit pour nous faire part de ses difficultés. La « tricoteuse urbaine » est peinée de voir ses écharpes, ses bonnets ou ses gants disparaître des statues ou des poteaux qu’elle décore. « À chaque fois, le lendemain, mon tricot est enlevé », se désole-t-elle.
Valerie Linge aimerait que ses tricots restent plus longtemps sur les statues strabourgeoises. Et puis encore mieux s’il y avait un gang de tricoteuses, comme à Mulhouse Photo : Guillaume Krempp / RUe89 Strasbourg / cc
Des faits d’armes interdits?
Ancienne laborantine, puis Auxiliaire de vie scolaire (AVS), Valérie a arrêté de travailler suite à un cancer. Elle vit dans un logement social du centre-ville, où elle tricote souvent. Dans son studio, à côté d’un petit bureau, une grosse boite pleine de pelotes de laine déborde.
Sur la table, Valérie montre fièrement ses faits d’armes : une écharpe autour de la statue Pfimlin à l’Orangerie, une autre autour de la statue d’Athéna devant la faculté de droit, ou encore un tricot pour arbre sur le campus de l’Esplanade.
Première oeuvre, posée un dimanche matin, en catimini. Photo : Doc remis Statue Athéna dans le quartier Esplanade. Place de la République.
Valérie ne sait pas si la Ville de Strasbourg interdit son art. Elle se demande si les agents municipaux sont tenus d’enlever les écharpes des statues. Alors elle dépose ses œuvres tôt le matin, le dimanche entre 8 et 9h. « Une fois, il y avait des policiers pas loin, mon cœur battait fort, se souvient la tricoteuse urbaine, du coup je préfère le faire quand il y a personne, je suis plus tranquille. »
Des clubs de tricot, mais pas de gang
À Strasbourg, Valérie peut retrouver d’autres tricoteuses : « Il y a des clubs de tricot au Thé des Muses ou à l’Art Café du Musée d’Art Moderne… » Mais la Strasbourgeoise ne s’y sent pas toujours à l’aise : « Les gens sont dans leur tricot, c’est difficile de communiquer avec eux… » Le rêve de l’artiste : former un gang de tricoteuses urbaines, comme celui de Mulhouse, « c’est ma seule référence artistique dans ce domaine », ajoute-t-elle.
Le tricot : une mode, bientôt un luxe?
Sa mère et sa grand-mère tricotaient. Et Valérie a quarante ans d’expérience dans le domaine. D’abord, ce retour à la mode du tricot l’a fait doucement sourire : « C’est artificiel. Sur Instagram, je vois ces gens qui friment en disant qu’ils font ça pour se détendre. »
Mais la femme craint surtout une hausse des prix de la laine : « Pour une pelote de qualité, c’est entre cinq et six euros. Un seul pull, ça peut vite coûter 100 euros… Je dois toujours tout calculer. Je suis au chômage, je ne peux pas me le permettre. »
Une écharpe verte, jaune et rouge
Mercredi 4 décembre, en milieu d’après-midi, Valérie monte sur son vélo bleu direction place de Zürich. À peine arrivée, elle sort une écharpe verte, jaune et rouge et l’enroule autour du cou de la statue de La jeune fille à la libellule. De l’autre côté de la place, un vrombissement se fait entendre. C’est celui d’une balayeuse municipale. Valérie en profite pour demander au conducteur s’il doit retirer un tricot qu’il verrait autour d’une statue. L’homme ne sait pas quoi répondre.
La Ville de Strasbourg a aussi peiné à fournir une réponse à la question : A-t-on le droit de poser un tricot sur une sculpture municipale ? Après une semaine de recherches, la communication municipale n’a apporté aucun élément de réponse…
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Jusqu’au 19 janvier 2020, l’artiste autrichien Arno Gisinger transforme la salle d’exposition du FRAC Alsace en un laboratoire artistique expérimental qui met en dialogue la sismologie, la photographie et la musique.
Un concert à ciel ouvert a inauguré l’exposition « Les Bruits du Temps » au FRAC Alsace le 11 octobre à Sélestat. Entre l’Ill et la façade vitrée du bâtiment, la classe d’électroacoustique du Centre de Formation de Musiciens Intervenants a conçu une composition musicale bien particulière : balles de ping pong, panneaux routiers, tuyaux et autres matériaux ordinaires étaient détournés pour créer des sons rythmiques et étonnants. Le concert se poursuivait à l’intérieur de la salle d’exposition, vidée pour l’occasion, avec des instruments plus « classiques » (guitare, piano, violon) qui faisaient vibrer, voire trembler le sol et l’air.
Entre art et sismologie
Ce concert est le fruit d’une longue résidence artistique d’Arno Gisinger à l’Université de Strasbourg depuis 2018, intitulée « Montrer l’invisible : photographie et sciences de la terre ». Elle visait à rapprocher la science de la sismologie à la riche histoire de la ville et la pratique de l’artiste plasticien. En effet, la capitale alsacienne est pionnière en matière de sismologie.
Fondé au tout début du XXe siècle, l’Institut de sismologie strasbourgeois a joué un rôle clé dans la naissance de la sismologie moderne. On y a mis au point les premiers instruments capables d’enregistrer des séismes à grande distance. Depuis un siècle, la station de sismologie enregistre 24 heures sur 24 l’activité sismique de toute la France métropolitaine et des zones frontalières. De vastes archives scientifiques en résultent, composées notamment de photographies sur plaque de verre conservées à l’École et Observatoire des Sciences de la Terre. Arno Gisinger y a puisé l’inspiration et les sources pour concevoir « Les Bruits du Temps ».
Fortement intéressé par l’écriture de l’histoire et le statut des images photographiques, il interroge les « images » sismologiques des archives. Il met en évidence le rôle crucial joué par la photographie dans le développement de cette nouvelle science à la fin du XIXe siècle.
Vue de l’espace central de l’exposition « Les Bruits du Temps » Photo : : Célia Turmes
S’immerger dans la musique et la science
Pour mettre en résonance la vision artistique de Gisinger et les sources scientifiques de l’Université, le bâtiment du FRAC Alsace a été transformé en laboratoire à expériences multiples, réactivant les archives visuelles sismographiques. Une installation sonore est diffusée dans l’ensemble de l’espace d’exposition. Organisés par Thierry Blondeau et ses étudiants du CFMI, des sons d’intensités variées sont diffusés à travers des haut-parleurs placés discrètement au milieu de la salle. Ces sons rappellent les ondes émises de mouvements sismiques tout en se mêlant aux bruits des visiteurs. Musique et science forment un véritable environnement sonore dans lequel le public est immergé.
Les sons font également écho à l’installation centrale de l’exposition : l’espace est dominé par un sismogramme agrandi 25 fois sur du papier peint, à l’échelle du mur convexe. Ceci change profondément la conception du document scientifique. Enregistré les 11 et 12 août 1944, ce sismogramme historique témoigne du bombardement de Strasbourg lors de la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est plus le « bruit » des mouvements de la terre qui est enregistré, mais le tumulte de l’Histoire. En proposant une représentation à la fois concrète et abstraite de l’événement, l’artiste transforme la perception d’un bombardement dont on ne connaît souvent que les photographies de l’après.
Vue de l’extérieur : Les photographies sur le vie de Marc Bloch sont visibles des deux côtés du bâtiment Photo : : Célia Turmes
Entre sismologie et Histoire
Gisinger interroge non seulement la commémoration de l’événement historique, mais aussi la mémoire des figures clés strasbourgeoises. Visibles de l’extérieur et de l’intérieur, six photographies en noir et blanc accrochées sur les vitres du FRAC reprennent des lieux emblématiques parcourus par l’historien Marc Bloch. Le Palais Universitaire et son domicile sont représentés en surimpression. Deux images sont superposées sur le même film photographique. Floues et instables, elles rappellent les vibrations de tremblements de terre.
La référence à Marc Bloch n’est pas anodine : l’historien, professeur à l’Université de Strasbourg, a co-fondé l’Ecole des Annales, à l’initiative d’une approche transdisciplinaire de l’Histoire. C’est également toute la particularité de cette exposition qui articule différents média et disciplines pour rendre visible l’invisible. L’image, le son, le document et la vidéo s’allient pour créer une expérience hétérogène.
Réalisé en collaboration avec le plasticien et cinéaste Nicolas Bailleul, le court métrage « République » est diffusé dans une boite noire. Série de plans fixes accompagnés de la voix off de contributeurs du projet, celui-ci retrace le processus de création et de conception de l’exposition dans une démarche tout aussi narrative que scientifique. La première image du film montre un sismogramme sur un écran d’ordinateur : la traduction visuelle du séisme à Fukushima en 2011. L’événement est discuté de manière rétrospective, entre recherche et archive sismologiques, ainsi que les œuvres exposées. Particulièrement didactique, la vidéo clarifie et enrichit le propos de l’exposition en développant son contexte historique et scientifique.
« Donner de la matière à l’immatériel »
En définitive, « Les Bruits du temps » questionne le monde en rendant visible l’invisible : des archives que l’on ne voit que rarement, dont on ne connaît même pas l’existence. Qui savait que le bombardement de Strasbourg en 1944 avait été enregistré par un sismogramme ? Ainsi mises en scène, les archives sont confrontées à des pratiques contemporaines : le passé et le présent se rencontrent, entre le sismogramme géant accroché au mur et l’installation sonore disséminée dans l’espace.
Ce dialogue réactive des moments passés, figés dans le temps, pour les retravailler et en renouveler le sens. Cette démarche est familière chez Gisinger, qui associe son attrait d’artiste pour l’Histoire et une démarche scientifique. L’archive est l’un de ses objets de prédilection, comme en témoigne son article « Reproduire les œuvres, activer les archives, Kulturbolschewistische Bilder et les tableaux disparus de la Kunsthalle de Mannheim » publié en 2018[1] ou encore l’installation Nouvelles histoires de fantômesde 2014réalisée en collaboration avec Georges Didi-Huberman au Palais de Tokyo à Paris.
Pratique récurrente en art contemporain depuis le milieu des années 80, le recours à l’archive est non seulement un outil de mémoire mais également un instrument de dénonciation. Signal (2004) de Christian Boltanski en est un exemple fameux : l’œuvre reprend des reproductions en couleur datant de la Seconde Guerre mondiale tirées de la revue de propagande nazie du même nom. Visant à décontextualiser et recontextualiser l’archive, l’installation juxtapose en diptyque les clichés de guerre et de divertissement, mettant à nu les stratégies douteuses de la propagande nazie.
Vue sur le court-métrage « République » : présenté dans une black box, on y voit les ondes sismiques du tremblement de terre à Fukushima. Photo : : Célia Turmes
L’exposition du Frac Alsace mobilise la subtilité et l’ambivalence du document historique. Pour autant, le public reste quelque peu sur sa faim : les sources archivistiques de l’artiste, particulièrement riches et diversifiées, avaient largement le potentiel de nourrir une réflexion plus approfondie. On relève un manque de fil conducteur entre les objets exposés, à l’exemple de la juxtaposition des photographies liées à Marc Bloch et du grand sismogramme au mur. Leurs rapports demeureraient incertains sans les explications données plus loin dans le court métrage.
En sismologie, le « bruit » décrit le temps enregistré sur un sismogramme quand aucun tremblement de terre ne se produit, voire les heures sans incident. Dans l’exposition « Les Bruits du Temps » au FRAC Alsace, ces moments de silence sont complétés de matières sonores et photographiques. Elles apportent de nouvelles visions sur des disciplines en les croisant, tout en confrontant le passé au présent, en faisant trembler notre rapport au monde.
[1] Arno Gisinger,
« Reproduire les oeuvres, activer les archives. L’exposition Kulturbolschewistische Bilder et les tableaux
disparus de la Kunsthalle de Mannheim », Transbordeur. Photographie
histoire société (« Photographie et exposition »),
Paris, Macula, no 2, 2018, pp. 148-157
Jeudi, vers 12h30, un groupe d’une quinzaine d’individus se revendiquant de l’Action Française, une organisation politique royaliste, s’en sont violemment pris aux étudiants qui bloquaient l’accès à des bâtiments de l’Université.
Des étudiants ont bloqué 3 bâtiments universitaires pour « permettre aux autres de se mobiliser contre la réforme des retraites » le jeudi 12 décembre. Vers 12h30, ils n’en bloquaient plus qu’un, celui du Patio, et ils s’apprêtaient à partir dans l’heure pour rejoindre la manifestation syndicale prévue à 14h place de la Bourse. D’après 3 témoignages (2 étudiants bloqueurs et un étudiant qui a constaté les faits mais qui ne faisait pas partie des bloqueurs) « anonymes de peur des représailles », 15 militants de l’Action Française, une organisation politique royaliste, ont provoqué une altercation. Une vidéo a été prise pendant les faits.
Vidéo prise pendant les échauffourées (document remis)
Ceux-ci se sont dirigés vers les portes du Patio pour débloquer le bâtiment, et ont porté des coups aux étudiants qui se sont interposés. Ces derniers se sont défendus, notamment à l’aide d’une gazeuse qui appartenait à une personne qui la porte « en cas d’agression dans la rue. » Les agents de la société de sécurité du campus se sont interposés et ont obligé les militants de l’Action Française à sortir du campus. Une étudiante bloqueuse témoigne :
« Ils ont crié « Action française » au début. Certains étaient cagoulés. C’était très violent, beaucoup d’étudiants sont choqués. Ils n’ont pas hésité à nous frapper au visage. »
7 jours d’ITT pour une des personnes agressées
Trois personnes se plaignent de douleurs au visage. L’une d’entre elles est allée au service médical de l’université pour réaliser un certificat. « La durée d’incapacité totale de travail est de 7 jours à compter de la date des faits, sous réserve de complications. »
Certificat produit par le service de médecine de l’université Photo : doc remis
Le soir même, les militants de l’Action Française ont revendiqué « le déblocage » sur leur page Facebook, à travers un communiqué :
« Nous avons débattu jusqu’à ce que la sécurité de l’université nous demande de sortir. Cette dernière étant également quotidiennement menacée par les forces d’extrême-gauche, nous avons obtempéré, en soutien. »
« En fait, quant tu milites pour tes droits sur le campus de Strasbourg, tu n’es pas en sécurité » s’indigne un étudiant qui faisait partie des bloqueurs. Dans un communiqué de presse, l’intersyndicale de l’Université de Strasbourg appelle la présidence de l’Université à porter plainte :
« Les valeurs qu’incarne “L’Université résistante de Strasbourg” ne sauraient souffrir plus longtemps que l’Université par la voix de son président mette sur un même plan les actions conduites par des étudiants engagés dans le mouvement social contre la réforme des retraites, et les violences physiques préméditées en bande organisée commises par un groupuscule, dont le seul nom rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Nous lui demandons instamment d’engager toutes les démarches administratives et judiciaires utiles, qui seules permettront d’établir les faits, de sanctionner les auteurs de cette agression et de prévenir que de tels actes ne se reproduisent dans notre université. »
La présidence : « Non à la violence sur les campus »
Dans la journée de vendredi, le président de l’Université Michel Deneken a réagi par un communiqué titré « Non à la violence sur les campus » :
« Je condamne cette expédition punitive avec la plus grande force. Nul ne saurait s’arroger le droit de quelque recours à la force que ce soit en dehors des lois de la République. Les étudiants victimes de cette exaction qui portent plainte doivent savoir qu’ils ont le soutien de la présidence de l’université. Comme président je suis le garant de la liberté de tous et de chacun sur le campus de l’université. Cette liberté est notamment celle de débattre. »
Jean-François Sivadier revient au Théâtre National de Strasbourg (TNS) présenter Un ennemi du peuple. Cette pièce du norvégien Henrik Ibsen pose un regard cynique sur une société malade de ses propres égoïsmes. Mais plutôt que de faire une simple illustration de ce constat, elle pose la question du fonctionnement même de l’exercice démocratique.
Dans une petite ville, apparemment isolée du monde, la vie est belle, car l’économie est florissante, grâce à l’établissement des bains thermaux. Ce cœur battant de la commune est le projet des deux frères Stockmann. Peter est préfet et président du conseil d’administration de la station thermale. Tomas quant à lui est médecin et travaille dans cet établissement qu’il a imaginé.
Un jour il fait une découverte : suite à l’incompétence des notables (ayant décidé de poser les canalisations sans suivre ses conseils), l’eau est infectée de micro-organismes délétères. Les thermes sont empoisonnées, propageant le typhus et la dysenterie. S’engage alors une terrible lutte entre Tomas qui veut révéler le danger, quitte à ruiner la ville, et Peter qui pense avant tout à la sécurité financière des notables et des actionnaires.
L’intrigue n’est pas aussi manichéenne que pourrait laisser penser cette situation initiale, l’écologiste médecin lanceur d’alerte contre le bureaucrate nanti et malveillant. Henryk Ibsen est un auteur qui n’épargne personne et son théâtre n’a pas besoin de héros.
Tomas Stockmann fait face à son beau-père, un vieux tanneur ronchon et violent. Photo : Jean-Louis Fernandez
L’eau : un enjeu écologique moderne et enjeu de pouvoir
Ce qui frappe tout au long de ce spectacle, c’est l’omniprésence de l’eau comme enjeu sanitaire et politique. Les deux grands lustres, sur lesquels Thomas Stockmann fait brièvement se concentrer l’attention du public, sont composées de poches de plastiques remplies d’une eau limpide. Ces décorations sont là pour montrer sa réussite, enfin acquise, et la richesse qui l’accompagne. Lorsque les pierres voleront sur la maison du docteur, ce seront des poches d’eau semblables qui éclateront au sol.
L’eau accorde la richesse à la ville grâce à la station thermale mais elle porte la pollution. Une pollution qui n’est pas d’origine inconnue puisque les tanneries et leurs déchets sont mis en cause. C’est le modèle de l’environnement ravagé par l’industrie.
Un ennemi du peuple fut écrit par Henrik Ibsen en 1882 et ses enjeux nous sont totalement familiers. L’eau n’est pas un élément anodin : c’est un symbole, une nécessité à la vie et une marque de privilège. L’eau polluée, c’est la vie qui meurt et les intérêts économiques deviennent terriblement cyniques lorsqu’ils sacrifient la nature pour engranger les profits.
Le docteur a envoyé des échantillons d’eau au laboratoire de l’université. Les résultats sont formels : ce remède est mortel. Photo : Jean-Louis Fernandez
Pour autant ce n’est pas une pièce soutenant un discours écologiste. Car cette question de pollution devient très vite accessoire. Alors que le médecin Stockmann pensait que l’affaire se réglerait simplement, il se retrouve entraîné dans un engrenage qui le broie. Chacun voit son intérêt d’abord : les journalistes, les petits propriétaires et les notables, et tous veulent instrumentaliser cette découverte. Finalement, c’est en dérangeant la bonne marche du monde que Tomas Stockmann devient cet ennemi du peuple.
N’en avez-vous pas assez du théâtre politique ?
Le passage le plus remarquable est le quatrième acte. Dans la pièce d’Ibsen, c’est une assemblée publique où Tomas Stockmann, dépité d’avoir perdu ses soutiens, espère faire entendre raison au peuple. Il y révèle son individualisme et sa haine pour ce qu’il se met à traiter de populace, de « masse compacte » où « les imbéciles sont la majorité ». La salle, évidemment, tient le rôle du peuple de la ville.
Peter et Tomas, deux frères ennemis tout aussi mégalomanes se déchirent autour d’enjeux de pouvoir. Photo : Jean-Louis Fernandez
Le texte se met à dériver quand Nicolas Bouchaud, l’acteur, surgit derrière Tomas Stockman. Il n’est plus le docteur qui s’inquiète de la pollution de l’eau. Il se met à pester sur le théâtre contemporain, sur sa lassitude d’un art qui se veut politique et ne fait qu’ânonner des platitudes. Un moment plein d’autocritique, puisque l’acteur fustige exactement le théâtre qu’il pratique depuis vingt ans.
Des dispositifs face public, des formes d’art conscientisées et prêchant la bonne parole, du Brecht. Et le public qui annone pacifiquement sans jamais réagir, masse compacte et passive. « Vous êtes des veaux ! » hurle Nicolas Bouchaud. Le message est clair : le théâtre ne doit pas être une tribune.
Ce spectacle n’est pas une tribune, et Jean-François Sivadier ne fait pas cette auto-critique par simple humilité. Un ennemi du peuple est avant tout une comédie et le plaisir est réel. Tout le spectacle est drôle, même dans ses obscénités et ses outrances. La salle n’est jamais déconnectée de ce qui se joue sur le plateau. Les comédiens descendent volontiers de la scène, les lumières restent allumées. Une spectatrice est même conduite sur les planches pour servir de patiente au docteur pendant ses premiers travaux sur le traitement des maladies. Et les retournements de situation sont avant tout utiles au divertissement.
Le spectacle expérimente l’impossibilité de trouver la nuance
Thomas Stockman n’est pas un homme sans reproche. Petit-bourgeois arrogant, il dit se soucier du peuple mais il ne se rappelle même pas du nom de sa domestique, qu’il affuble de quolibets dégradants. Il est misogyne et colérique, malmenant ses ennemis comme ses soutiens. Sa mégalomanie se dévoile peu à peu, suite à sa désillusion, lui qui croyait pouvoir faire tomber aisément le pouvoir établi. Il s’enorgueillissait d’avoir pour lui la vérité et le peuple, puis il finit par leur cracher au visage. Même s’ils se dresse et que la tentation révolutionnaire dit le soutenir sans réserve, il n’est pas le démocrate bienveillant derrière lequel les citoyens voudraient se ranger. Et pourtant.
La bonne entente règle tant que l’argent afflue. Pour conserver cette providentielle source certains n’hésiteront pas à se pincer le nez. Photo : Jean-Louis Fernandez
Lors du quatrième acte, il est demandé au public de prendre parti. Rester assis pour condamner Tomas Stockmann, ou se lever pour l’absoudre. Lors de la première représentation à Strasbourg, le public s’est levé comme un seul homme.
Et cette attitude est la plus répandue, d’après Véronique Timsit, collaboratrice artistique sur le spectacle. Elle s’en dit choquée et même effrayée. Car Tomas Stockmann est dangereux, mais le simple drame du seul contre tous lui suffit à gagner la sympathie du public. Véronique Timsit raconte qu’un soir un spectateur s’est allongé : « il ne voulait pas soutenir l’un ou l’autre camp, alors il s’est couché. »
Cette facilité à manipuler les émotions des spectateurs rend songeur sur la rhétorique des figures médiatiques et politiques qui axent tout leur argumentaire sur leur posture anti-système. La fatigue du peuple envers les abus des notables peut aisément construire à acclamer un autocrate.
Un ennemi du peuple ne délivre pas de message, pas de morale et encore moins de consigne. Il constate, de façon partiale et cynique, un état du monde. Le malaise qu’il procure est édulcoré par le plaisir du rire, mais ne disparait jamais. Lors de ses dernières répliques, Tomas Stockman cherche à définir ce qu’est « l’homme le plus fort du monde ». Il commence par dire « L’homme le plus fort au monde, c’est celui qui est le plus seul. » Puis il se ravise, se reprend. « L’homme le plus fort au monde, c’est celui… » Noir. Le spectacle prend fin et laisse planer cette incertitude, une question ouverte qui n’appelle plus de réponse. Ce qui perturbe à la sortie c’est de ne pas savoir, au fond, qui est le peuple et qui en est l’ennemi.
Mercredi 27 novembre, deux jeunes Tchétchènes ont été placés en garde à vue plus de 24 heures pour « apologie du terrorisme ». Sans aucune preuve contre eux autre qu’un index levé sur une photo devant la cathédrale, ils ont été relâchés. L’un d’eux raconte plus d’une journée en cellule.
Arrêté, menotté, placé en garde à vue… pour un index levé. Mercredi 27 novembre, une patrouille de CRS interpelle Aboubakar et son ami. En visite à Strasbourg, le sportif d’origine tchétchène a vu son séjour virer au cauchemar. Convaincus que ce geste du doigt signifie une allégeance à l’Etat islamique, les forces de l’ordre embarquent les deux jeunes pour « apologie du terrorisme. » Le jeune homme ne comprend pas ce qui se passe : « Ce geste, je le fais souvent quand je gagne une compétition. Certains lèvent le pouce, d’autres lèvent l’index… », explique le champion d’Europe de jujitsu.
Aboubakar a été arrêté devant la cathédrale de Strasbourg après avoir levé l’index vers le ciel pour une photo. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
« C’était de la provocation »
Il n’y a pas eu de violence physique de la part des policiers, assure Aboubakar, mais le jeune homme est mis sous pression dès son interpellation :
« Dans la voiture, un policier disait « Inchallah, on vous a attrapés. » Comme si on avait été pris en flagrant délit… Dans la cellule, certains policiers venaient devant et me disait : “Vas-y montre ton doigt.” J’ai rien dit, je savais que c’était de la provocation. »
Aboubakar a passé ses 24 premières heures de garde à vue sans avocat. Selon cet habitant de Troyes, les policiers l’auraient dissuadé de recourir à un représentant légal : « Ils m’ont dit que je n’allais rester que trente minutes, que ce n’était la peine de demander un avocat… »
Index levé, « hyper grave » pour les policiers
Une fois les 24 premières heures écoulées, le jeune homme doit à nouveau signer un document. Cette fois, il demande un avocat. « Je pense que la première journée de garde à vue ne s’est pas bien passée, analyse Aboubakar, quand j’ai dit que l’index levé veut dire « Dieu est seul », le policier a réagi comme si c’était hyper grave… »
Pendant ce temps, la famille d’Aboubakar finit par s’inquiéter pour leur fils, qui ne donne plus de nouvelles. Son grand frère, Dikiy (le prénom a été modifié), appelle plusieurs fois l’hôtel de police… « mais les policiers nous ont répondu qu’il n’était pas là. Pourquoi ont-ils fait ça ? Pourquoi ils n’ont pas laissé mon frère nous appeler au début de la garde à vue ? C’est son droit ! »
« Maintenant il a peur »
Le deuxième Tchétchène emmené par les policiers au même moment et gardé à vue n’a pas souhaité nous répondre. Son ami Aboubakar explique sa décision en décrivant la situation du jeune : « Il est choqué de fou. Il n’a pas de papier, ne parle pas français et ne connaissait pas ses droits. Maintenant il a peur. »
Interrogé sur les conditions de la garde à vue et les premiers résultats des investigations, le parquet de Strasbourg n’a pas souhaité communiquer arguant d’une « enquête toujours en cours. » Les téléphones portables des deux jeunes hommes sont toujours en la possession des enquêteurs. « Ils peuvent rechercher dedans autant qu’ils le souhaitent, mais ils ne trouveront pas ce qui n’existe pas », écrivait Aboubakar sur son compte Instagram, début décembre.
« Dur de s’adapter quand on est jugé comme ça »
Dikiy dénonce l’arrestation de son frère alors que celui-ci ne demande qu’à recevoir la nationalité française pour représenter l’Hexagone lors des compétition de jujitsu : « On veut s’intégrer à la société française, mais c’est dur de s’adapter quand on est jugé comme ça. »
Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a apporté son soutien à Aboubakar en lui proposant un avocat. Les deux frères attendent les résultats de l’enquête : « S’ils disent qu’il n’y a rien, on va demander à notre avocat de s’assurer qu’Aboubakar n’est pas inscrit au fichier S, explique le grand frère Dikiy. Tout ce qu’on veut c’est la justice. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Des étudiants ont bloqué plusieurs bâtiments sur le campus universitaire ce jeudi 12 décembre. Ils sont mobilisés contre la réforme des retraites et la précarité étudiante.
« Il n’y a pas eu de banalisation des cours aujourd’hui alors que c’est une journée de mobilisation contre la réforme des retraites qui pourrait avoir de gros impacts sur nos vies. On veut permettre aux étudiants de se mobiliser, » explique un militant.
Il fait partie de la cinquantaine d’étudiants qui se sont retrouvés vers 6h30 ce jeudi 12 décembre sur le campus. Une dizaine de Gilets jaunes les ont aidé. Sur le campus de l’Esplanade, ils ont bloqué le Patio, le Platane et le Portique.
Peu avant 9h cependant, le Platane était débloqué par la société de sécurité de l’Université. C’était ensuite au tour du Portique d’être rouvert de la même manière, vers 9h30. Une assemblée générale étudiante se tient depuis 9h30 environ devant le Patio, bâtiment voisin.
Bloquer pour pouvoir se mobiliser
Cet étudiant donne les raisons de cette action, au lendemain des annonces du Premier Ministre sur la réforme des retraites :
« L’objectif est aussi de permettre aux étudiants de s’informer sur l’actualité politique du moment. Nous sommes engagés contre la réforme des retraites, qui aura des impacts sur nombre d’étudiants car ceux-ci connaîtront certainement des périodes de précarité à la sortie de leurs études. Celles-ci seront prises en compte dans le calcul de leur retraite, contrairement à la situation actuelle où ce sont uniquement les 25 meilleures années de la carrière en général, et les 6 derniers mois pour les fonctionnaires. Cela aboutira à une dévaluation des retraites. On se bat aussi contre la précarité étudiante, contre la réforme de l’assurance chômage et pour une augmentation généralisée des salaires comme en 1968. » (les salaires ont augmenté de 12% dans l’année qui a suivi 1968.)
Vers 8h, les étudiants bloqueurs étaient une centaine, rejoints par des soutiens arrivés au compte-goutte. Les réactions des autres étudiants sont variées, certains sont agacés, d’autres semblent s’en réjouir.
Blocage ponctuel
« Le blocage ne devrait pas se reconduire demain. L’action a eu lieu seulement dans le cadre de la journée de mobilisation », explique un des organisateurs.
L’assemblée générale est suivie d’un barbecue à midi. Des étudiants devraient ensuite rejoindre le rassemblement local prévu par l’intersyndicale à 14h, place du Maréchal de Lattre de Tassigny.
L’organisation étudiante « de droite et anti-blocages » UNI Strasbourg a vite réagi contre l’action : « Le blocage des bâtiments a été décidé hier soir par une quarantaine de personnes et n’est donc pas légitime ». L’association qui compte un représentant au conseil d’administration demande au président de l’Unistra de faire appel « immédiatement » aux forces de l’ordre.
Les salariés aussi concernés
Par ailleurs, une assemblée générale interprofessionnelle ouverte à tous les corps de métiers est prévue de 16h à 19h dans l’amphithéâtre Athéna, à la faculté de droit.
Une prochaine journée de grève nationale est prévue mardi 17 décembre. Cette fois-ci un front syndical uni défilera, puisque la CFDT a décidé de rejoindre le mouvement suite aux annonces redoutées sur « l’âge-pivot » fixé à 64 ans. Pour les départs avant cet âge là, les retraites seront amputées.
Il faut un nouveau pacte de cohabitation pour le Marché de Noël. Avec la librairie Kléber, Rue89 Strasbourg invite les candidats aux élections municipales à se prononcer.
Le direct
Chaque année, l’annonce des mesures de sécurité accompagnant le Marché de Noël à Strasbourg provoque des réactions épidermiques. Une partie des Strasbourgeois n’en peuvent plus de se faire fouiller quatre fois par jour et s’indignent que pour vendre des paillettes assemblées en Chine, il règne un état d’exception sur le centre-ville pendant quatre à cinq semaines. D’autres estiment que tout événement d’ampleur aujourd’hui doit s’accompagner de mesures de sécurité.
Mais ces mesures de sécurité ont été ajoutées par couches successives, suite aux attentats de Paris en 2015, Nice en 2016 et à l’attaque à Strasbourg en 2018. Décidées par le préfet du Bas-Rhin en concertation avec la municipalité, ces mesures n’ont jamais vraiment été discutées publiquement, ni débattues.
Est-ce que ce tous ces micro-signalements ne concernent finalement que des victimes collatérales d’un dispositif de sécurité bien dimensionné ou est-ce qu’ils annoncent qu’en décembre, un ordre sécuritaire orwellien s’abat sur le centre-ville ?
Et puis pour quels résultats ? Est-ce qu’on se sent vraiment en sécurité quand des milliers de personnes doivent passer ces contrôles chaque jour, forcément ultra-brefs et superficiels ? Quelles sont les menaces et qu’essaie-t-on d’empêcher ?
L’entrée du marché de Noël à Strasbourg n’est plus très festive… Photo : Manuel M. / FlickR / cc
Quel est le pacte de cohabitation ?
Il est temps que les Strasbourgeois redéfinissent ensemble quel est le « pacte » de cohabitation pendant le Marché de Noël : qu’est-ce qu’on accepte et pourquoi.
La période des élections municipales est le moment idéal pour ça, la ou le future maire devra se positionner et proposer aux Strasbourgeois des contours pour le futur du Marché de Noël. Nous avons donc invité les quatre têtes de listes déclarées pour les élections municipales à Strasbourg à venir en débattre vendredi 20 décembre à 17h30 à la salle blanche de la librairie Kléber :
Jeanne Barseghian, tête de liste « Strasbourg écologiste et citoyenne »,Mathieu Cahn, tête de liste « Strasbourg ville solidaire et vivante »,Alain Fontanel, tête de liste « La ville heureuse pour tous »,Jean-Philippe Vetter. tête de la liste soutenue par Les Républicains.
De 1970 à nos jours, pas moins de 77 affaires de violences sexuelles dans le sport ont été étouffées ou pouvaient être évitées. Révélations sur une omerta qui a fait près de 300 victimes, la plupart âgées de moins de 15 ans au moment des faits.
Des rêves de podiums brisés. De jeunes athlètes murés dans le silence, sous l’emprise d’un entraîneur. Des enfants traumatisés, n’osant plus courir, nager ou combattre. Des centaines de victimes démunies face à l’omerta, au déni et à l’ignorance de la grande famille du sport.
Pendant huit mois, Disclose, média d’investigation à but non lucratif dont Rue89 Strasbourg est partenaire, a enquêté sur les violences sexuelles en milieu sportif. Cette plongée inédite dans le monde fermé des clubs amateurs et professionnels démontre la faillite de tout un système, des associations sportives aux fédérations, jusqu’aux services de l’Etat.
Des
années 1970 à nos jours, Disclose révèle pas moins de 77
affaires marquées
par des dysfonctionnements majeurs. Football, gymnastique,
équitation, athlétisme mais aussi tir à l’arc, roller ou échecs…
28 disciplines sportives sont concernées.
Ces
drames ont fait au moins 276 victimes, pour la plupart mineures de
moins de 15 ans au moment des faits.
Pour dresser cette cartographie (voir ci-dessus), Disclose est allé à la rencontre de centaines de victimes et témoins partout en France. Ces témoignages rares et souvent inédits ont été recoupés avec des pièces judiciaires, des documents internes et des articles de presse, puis compilés dans une base de données établies par nos soins.
Ils révèlent de graves manquements, tant au niveau des fédérations et des clubs, qu’à l’échelle des collectivités locales, de l’Etat ou de la justice. Parmi les faillites mises au jour : l’absence de contrôle des éducateurs bénévoles, le maintien en poste d’encadrants sous le coup d’une procédure judiciaire ou déjà condamnés, ainsi que le défaut de suivi socio judiciaire et l’inaction de dirigeants ayant choisi d’étouffer le scandale plutôt que défendre l’intégrité de leurs licenciés. Au mépris des lois françaises. Loin d’un empilement de faits divers, nous avons choisi de ne traiter que les affaires présentant l’une ou l’autre de ces cinq défaillances :
La récidive
Notre enquête révèle un premier chiffre alarmant, mettant directement en cause le suivi judiciaire des délinquants sexuels. D’après nos données, près d’une affaire d’infractions sexuelles sur deux est un cas de récidive. Par récidive, nous entendons une répétition de faits à caractère sexuel, dans sa définition courante et non juridique (lire l’encadré « En coulisses » ci-dessous). Ces cas impliquent aussi bien des éducateurs sportifs rémunérés que des bénévoles.
Pour
ces derniers, l’enjeu est de taille : structuré en une myriade
d’associations, le sport amateur ne doit son existence et sa survie
qu’à l’investissement de quelque 3,5 millions de volontaires.
Qu’ils soient dirigeants de petites associations sportives,
encadrants, chauffeurs ou simples accompagnateurs les jours de match.
Or,
dans le cas des bénévoles, un vide juridique et administratif est
source de problèmes sérieux : la vérification du casier judiciaire
n’est pas obligatoire pour qui veut entraîner ou diriger
gracieusement un club sportif. Pas plus que ne l’est l’examen du
Fichier
judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles et
violentes (FIJAISV).
Quant aux salariés et aux indépendants, les clubs et fédérations oublient trop souvent de contrôler le bulletin n°2 du casier judiciaire, facilitant ainsi la réitération des faits et la multiplication des victimes (lire « Le fléau des entraîneurs récidivistes »).
Le maintien en poste
Deuxième donnée inquiétante : dans 78% des cas recensés, l’agresseur a soit poursuivi son activité malgré une procédure judiciaire en cours, soit retrouvé un poste dans le milieu sportif après une condamnation pour une infraction à caractère sexuel. Une situation qui augmente le péril de la récidive et fait courir des risques aux jeunes sportifs. Pourtant, un article de loi stipule précisément qu’une personne condamnée pour un crime ou un délit à caractère sexuel ne peut entraîner des athlètes ou encadrer une activité sportive (lire « Des agresseurs toujours en poste »). Il s’agit de l’article 212-9 du code du sport. Au cours de l’enquête, nous avons découvert que la plupart des dirigeants sportifs ne connaissaient pas ce fameux code et son ensemble de lois et décrets applicables au domaine du sport. Que ce soit dans les clubs de villages ou les bureaux des ligues et des fédérations nationales.
Absence de signalement aux autorités
Dans près d’un quart des cas recensés, des personnes ou des institutions ont été alertées de faits précis sans en informer la justice, comme l’exige pourtant la loi. Dans la majorité des cas, les responsables de cette omerta n’ont pas été inquiétés pour avoir couvert des infractions à caractère sexuel (lire « Le silence coupable des autorités »).
Soutien de l’agresseur
Dans
17 affaires, le club, la fédération, la collectivité locale ou
l’école ont pris fait et cause pour l’agresseur. Une défense
souvent accompagnée d’un mépris pour la parole des victimes,
voire de tentatives d’intimidation. Des condamnations pour des
faits de violences sexuelles ou des décisions de justice ont parfois
été remises en cause, certains soutiens allant même jusqu’à
invoquer l’erreur judiciaire.
Négligence de signaux forts
Enfin, dans une dernière catégorie, nous avons recensé neuf affaires où des alertes – pas toujours de nature à être caractérisées sur le plan pénal, ont été prises à la légère avant que l’éducateur ne commette des agressions. Par exemple, un entraîneur passant la nuit seul dans une chambre avec un athlète ou encore ayant pour habitude de prendre sa douche, nu, au milieu des enfants d’un club. Dans ces cas-là, les professionnels de la protection de l’enfance – brigade des mineurs et associations contre les violences sexuelles, recommandent d’alerter les autorités.
La fuite des agresseurs
Dans
18 cas, soit près d’un quart de nos affaires, on
observe un déplacement de l’agresseur. D’une
région ou d’un club à l’autre, ces mouvements sont une façon
de passer sous le radar, dans un système où la chaîne de
transmission de l’information déraille facilement. Dans la
majorité de cas, ces « fuites » ont été la source de
récidives.
De nombreux acteurs n’ont pas pris leurs responsabilités, laissant un délinquant sexuel passer entre les mailles du filet. Dans 53% des cas, les défaillances viennent de la justice. Des situations interpellent : comment se fait-il qu’une personne condamnée pour des délits ou crimes sexuels commis sur des mineurs ne fasse pas systématiquement l’objet d’une interdiction d’exercer auprès d’enfants ? Pourquoi le suivi socio-judiciaire ne dure-t-il parfois que quelques années ? Quels critères conduisent à ce qu’une condamnation pour des délits ou crimes sexuels disparaisse parfois très rapidement des différents extraits du casier judiciaire ?
Viennent
ensuite les clubs, à l’origine de dysfonctionnements dans 35% des
cas. Notre enquête révèle que les informations ne remontent pas
toujours jusqu’aux fédérations, la préfecture ou la justice,
souvent par volonté de protéger le club d’un scandale. De plus,
les dirigeants sportifs, qu’ils soient bénévoles ou
professionnels, sont rarement formés sur les violences sexuelles ou
la législation en vigueur. Résultat : ils se retrouvent
totalement démunis lorsqu’une affaire éclate.
Huit mois d’enquête (vidéo Disclose / YouTube)
Plusieurs mairies, écoles ou employeurs d’un éducateur sportif ont également été alertés, mais n’ont pas averti les autorités. L’article 40 du Code pénal oblige pourtant les élus et fonctionnaires à signaler les faits au procureur de la République dès qu’ils en ont connaissance et à « transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ». Dans deux cas, ce sont même les services de l’Etat – ministère des Sports et préfecture, qui ont fait preuve d’une inertie coupable.
Enfin, il arrive que les familles des victimes elles-mêmes éprouvent une réticence à parler. La reconnaissance et l’attachement à l’égard de l’entraîneur peuvent être des freins à la dénonciation. « Dans l’Eglise, on parle d’une emprise morale, mais c’est pareil dans le sport », souligne Marie Mercier, rapporteuse de la mission d’information sur les infractions sexuelles sur mineurs mise en place par le Sénat en 2019.
Mais
à l’inverse des affaires de pédophilie dans l’Eglise
catholique, aujourd’hui
mieux exposées, les violences sexuelles en milieu sportif restent
peu médiatisées en France. Deux sportives victimes d’agressions
sexuelles avaient pourtant lancé l’alerte il y a plusieurs
années : l’athlète Catherine
Moyon de Baecque,
dans les années 1990, et la joueuse de tennis Isabelle
Demongeot
en 2005. En vain.
En
2008, Roselyne Bachelot, alors ministre des Sports, avait porté un
plan de lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles dans
le sport. Un an plus tard, il accouchait d’une enquête nationale
dévoilant que 17% des athlètes interrogés avaient été victimes
ou pensaient avoir subi une forme de violence sexuelle. Puis, pendant
dix ans, les ministres se sont succédés, entre annonces timides et
grands plans de communication sans lendemain.
En novembre 2017, en pleine vague #MeeToo, l’ex-championne olympique d’escrime Laura Flessel, alors ministre des Sports, osait même déclarer : « Il n’y a pas d’omerta dans le sport. »
L’enquête de Disclose sur les éducateurs sportifs toujours en poste en dépit d’une condamnation pour des actes à caractère pédophile met en lumière un cas à Colmar. La réalisation de l’enquête a poussé la fédération nationale de judo à retirer une distinction à un entraîneur toujours en poste.
Notre enquête révèle que plusieurs dizaines d’éducateurs sportifs sont toujours en poste malgré une condamnation ou une procédure judiciaire en cours. Un phénomène qui pointe le manque de respect grave et répété des interdictions d’exercer au contact de mineurs. Et la méconnaissance absolue de la loi, en particulier l’article 212-9 du Code du sport.
À cet égard, l’histoire de Mustapha El-Hadifi est édifiante. Le 5 février 2004, pendant un entraînement de judo dans un petit club d’une commune à proximité de Colmar, cet homme de 38 ans agresse l’une de ses élèves, âgée de 13 ans. Deux jours plus tard, la famille porte plainte.
De la prison mais des soutiens locaux
En dépit des faits reprochés, le judoka bénéficie alors de nombreux soutiens dans le petit monde du judo alsacien. « C’était un gars bien, aimé par tout le monde, par tous les sportifs, relate Jean-Pierre Wiss, l’ancien président d’un club de village où intervenait l’éducateur à l’époque. On a même fait des pétitions de soutien. »
En 2007, Mustapha El-Hadifi est condamné à deux ans de prison, dont un an avec sursis, pour agression sexuelle sur une mineure. Il écope également d’une interdiction d’exercer auprès des enfants.
Fait rare, il a été confondu par son ADN retrouvé sur la culotte de l’adolescente, au niveau de l’entrejambe. « Le pantalon de kimono se porte en principe fortement serré autour de la taille, peut-on lire dans l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel de Colmar. L’hypothèse d’une introduction – fût-elle partielle – de la main dans le pantalon, a fortiori dans la culotte portée sous ce dernier effet, est plus qu’improbable dans le contexte d’une simple séance d’entraînement ».
Joint par téléphone, l’agresseur dit avoir « payé et souffert ». Maisnie toujours les faits :« J’avais quand même derrière mois une trentaine d’années d’enseignement et j’ai en moyenne deux cents élèves par année… Une seule fille m’accuse, sur tant de filles, affirme-t-il. C’est vraiment un bon coup monté. C’est une histoire de village. Ce n’est pas ça qui va arrêter ma vie, mon travail et ma passion ».
Un poste retrouvé
Mustapha El-Hadifi retrouve un poste d’entraîneur au club des Arts Martiaux de Colmardès sa sortie de prison. « J’étais directeur technique du club et entraîneur pendant quelques années pour les adultes », se défend-t-il. Plusieurs témoins rencontrés par Disclose assurent qu’il entraînait également des enfants. « Il lui était impossible de respecter son interdiction puisqu’il y avait aussi des mineurs dans les cours pour adultes qu’il dirigeait », affirme notamment Alfred Rosenzweig, ancien président de la ligue de judo d’Alsace. Quoi qu’il en soit, Mustapha El-Hadifi va reprendre l’encadrement des plus jeunes les années suivantes.
« La justice a fait son travail, il a été condamné, il n’y a rien de plus à dire,déclare Stéphane Panetta, le président du club colmarien et employeur de celui dont il fut l’élève. La vie a repris son cours et je peux vous garantir qu’on n’a aucun problème avec cette personne, que ça se passe très bien au niveau des cours. On fait partie des meilleurs clubs régionaux et c’est grâce à son investissement. Il faut respecter ça, il faut respecter l’homme. »
Consécration suprême, Mustapha El-Hadifi a reçu en 2018 des mains du président de la fédération française de judo, Jean-Luc Rougé, une palme de bronze. Cette décoration distingue les techniciens qui ont « un rayonnement sur l’ensemble de la région (…) sont respectueux des valeurs et savent se maîtriser », peut-on lire dans le guide des récompenses rédigé par la fédération. Il avait déjà obtenu cinq ans plus tôt une première récompense : la médaille de bronze de la Ville de Colmar. Contacté, l’Office des sports de la ville n’a pas répondu à nos questions.
Une distinction retirée
Dans le sillage de l’enquête menée par Disclose, la fédération française de judo finit pourtant par reconnaître, par la voix de son vice-président et secrétaire général, Jean-René Girardot, « une erreur manifeste de discernement ». Résultat : les instances dirigeantes ont retiré sa palme de bronze à Mustapha El-Hadifi, le 18 novembre 2019. Quant à la responsable de la commission des distinctions de la ligue Grand-Est de judo, elle a démissionné.
Concernant le maintien en poste de Mustapha El-Hadifi auprès d’enfants, Jean-René Girardot estime que « seule l’autorité administrative dispose du pouvoir de police pour empêcher ou interdire à quiconque d’enseigner une activité physique sur le territoire français, pouvoir dont la Fédération ne dispose pas (articles L.212-9 et suivants du Code du sport) ». Soit. Mais la fédération peut néanmoins demander des comptes à l’employeur du judoka, en l’occurrence le club de Colmar.
Quant à la préfecture du Haut-Rhin, pourquoi ses services n’ont-ils pas tiqué sur le cas El-Hadifi ? Interrogée, la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) explique qu’une vérification des antécédents des éducateurs salariés est réalisée automatiquement une fois par an. L’alerte se déclenche lorsque le système décèle qu’une carte professionnelle coïncide avec une mention au bulletin numéro 2 du casier judiciaire. Or, celui de Mustapha El-Hadifi aurait été effacé. « Sur le B2, il s’est débrouillé, d’une façon ou d’une autre pour qu’il n’y ait rien », indique Laurent Dupuy, inspecteur à la DDCSPP du Haut-Rhin.
La psychologue Faouzia Sahraoui et l’avocat Arnaud Friederich ont suivi de nombreuses victimes de l’attentat au Marché de Noël de Strasbourg. Ils décrivent tous les deux la longue convalescence des personnes blessées physiquement et la résurgence du traumatisme psychologique un an après la tragédie du 11 décembre.
1660 personnes ont été prises en charge à l’Espace d’information et d’accueil (EIA) des victimes depuis l’attentat du 11 décembre à Strasbourg. Aujourd’hui, 317 d’entre elles continuent de solliciter l’aide des psychologues et juristes de la structure, affirme Faouzia Sahraoui, psychologue et responsable de l’EIA situé rue du Jeu-des-Enfants à Strasbourg.
Comme Arnaud Friedrich, avocat de plusieurs victimes de Chérif Chekatt, elle estime que l’état des 11 blessés physiques n’est « pas encore stabilisé. La convalescence psychologique est en cours. »
« Il se remet à marcher mais… »
L’avocat Arnaud Friedrich défend, entre autres, une victime de plusieurs coups de couteau. L’homme avait tenté de barrer la route du tueur. « Depuis peu, il se remet à marcher, il se renforce physiquement, observe Me Friedrich, mais son état psychologique suit l’évolution inverse. » La psychologue y voit une tendance classique chez ceux qui « étaient actifs, qui ont essayé de faire quelque chose. Souvent, ces profils dynamiques parviennent à différer l’atteinte psychologique mais le traumatisme finit par resurgir. »
Faouzia Sahraoui a observé trois types de symptômes en accompagnant psychologiquement les victimes de l’attentat. « Il y a tout d’abord des personnes qui vivent le traumatisme partout, chez elles, au travail, au point que leur personnalité en est perturbée », décrit-elle. Puis il y a des victimes atteintes de trouble du sommeil, et d’états dépressifs. La situation de certains peut encore se compliquer avec des comportements addictifs, comme le jeu d’argent ou la consommation de stupéfiants.
Faouzia Sahraoui, psychologue et responsable de l’Espace d’information et d’accueil des victimes de l’attentat du 11 décembre 2018. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
« Les Strasbourgeois ont fait preuve d’une grande dignité »
« Je trouve que les Strasbourgeois ont fait preuve d’une grande dignité et d’une grande pudeur », affirme Faouzia Sahraoui, avant de donner l’exemple de cette dame âgée « qui venait seulement pour faire le café ». Peu de victimes psychologiques ont fait une demande auprès du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme : « Ils disaient vouloir laisser l’argent aux victimes et à leurs familles », se souvient la psychologue.
Arnaud Friedrich, avocat de plusieurs victimes physiques de l’attentat et de membres de la famille d’une victime. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Ni l’avocat, ni la psychologue n’ont observé de « sentiment de haine » parmi les victimes. « Mais ils veulent comprendre ce qui s’est passé, comment il est entré dans le centre-ville, qui a fourni l’arme », affirme Me Friedrich. Pour l’entourage des victimes, des réunions toutes les 6 semaines ont permis d’organiser l‘hommage du mercredi 11 décembre 2019.
Le 31 décembre 2019, l’Espace accueil et information fermera ses portes. « On peut accueillir toute personne atteinte de près ou de loin par l’attentat en rebasculant sur nos moyens de droit commun », explique la responsable de l’EIA.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Anne-Sophie Lamine est sociologue du fait religieux et professeur à l’Université de Strasbourg. À travers les mots, les poèmes, les dessins ou les peluches déposés sur les lieux de recueillement et conservés aux Archives municipales, elle explique l’importance pour une société de faire corps en fabriquant ses propres symboles.
Il y avait une citation d’Albert Camus, des dessins et des mots d’enfants, des peluches, des fleurs et de nombreuses bougies… Très peu de temps après l’attentat du 11 Décembre, qui a fait 5 morts et 14 blessés à Strasbourg, de nombreux habitants ont exprimé leur désir de cohésion et de solidarité en érigeant des autels de rue sur les différents lieux de recueillement du centre-ville.
Un mois après l’attentat, des dizaines d’objets étaient encore déposés, poussant les Archives municipales à les conserver afin de constituer un fonds documentaire. Anne-Sophie Lamine, sociologue spécialiste du fait religieux et professeur à l’Université de Strasbourg, explique la nécessité pour une société de faire acte de résilience et l’importance de fabriquer des symboles après un événement traumatique.
À Strasbourg, les poèmes, mots, peluches et démonstration d’unité par les habitants après l’attentat ont été nombreux. La Ville a même archivé ces documents. Qu’est-ce que cela dit d’une société ?
Une société a besoin de symboles qui disent son unité. Bien sûr, il y a les symboles classiques, le drapeau, l’hymne national, etc. Mais on en fabrique d’autres collectivement. Puis on les collecte. Ces objets sont transformés en quelque chose qui rappelle ce deuil commun, cette épreuve commune. Les autels de rues symbolisent cette envie de faire groupe, faire société, au delà de ce qui pourrait faire dissensus.
« La terreur est l’hommage que de haineux solitaires finissent par rendre à la fraternité des hommes ». Des mots d’Albert Camus choisis par un anonyme et inscrits sur un mot déposé Place Kléber en décembre 2018. Photo : OG / Rue89 Strasbourg
Un sociologue a cette jolie expression : « solidarité sans consensus » (les membres d’une même société reconnaissent les mêmes références et symboles mais les interprètent différemment, ndlr) que permet ce type de rituel. Il y a les rituels politiques, comme la fête nationale, mais il y a aussi ceux qu’on fabrique quand il y a ce genre de deuil. Cette solidarité est importante.
« On pensera toujours à vous, où que vous soyez ». Les mots et les dessins de Violette, 10 ans. Place Kléber, en décembre 2018. Photo : OG / Rue89 Strasbourg Deux photoreporters s’attardent sur un autel de rue érigé rue des Orfèvres, en décembre 2018. Photo : OG / Rue89 Strasbourg
Comment définir le terme de « résilience », très souvent employé après un attentatdans les médias mais également par certains acteurs politiques ?
Le sens courant de ce terme, c’est de rebondir après un événement traumatique. Certains sociologues qui travaillent sur ce concept dans un contexte post-attentat, disent que ce rebond doit aller de paire avec une capacité à se transformer, à favoriser un développement positif. Un groupe, une communauté est résilient par le renforcement des liens, à la fois au sein de la communauté, entre les communautés mais aussi entre la communauté et les institutions.
Une société résiliente est basée sur le relationnel. Tendre vers davantage de confiance, davantage de stabilité. L’important est de favoriser le développement de ce que les sociologues appellent la « capacité d’agir » : s’engager dans du relationnel ou dans une association par exemple. Notamment chez les jeunes, c’est extrêmement important.
Les attentats contribuent-ils aussi à accentuer les clivages avec les thèses complotistes qui fleurissent sur les réseaux sociaux. ? Ça a été le cas avec l’attentat de Strasbourg où on a pu lire qu’il s’agissait en réalité d’un règlement de compte. Et les jeunes sont plus particulièrement touchés avec les réseaux sociaux…
Complètement. Je pense qu’un des mots qui peut aller de paire avec le mot résilience c’est le mot « polarisation ». Construire la résilience c’est finalement réduire la polarisation. Cette polarisation a été renforcée par certaines réponses sécuritaires aux attentats, mais aussi dans les discours politique du style « regardez les signaux faibles de la radicalisation » qui vont accentuer la polarisation, comme le port de la barbe ou le fait d’être plus pratiquant.
Anne-Sophie Lamine est professeur de sociologie, spécialiste du fait religieux, à l’Université de Strasbourg. Photo : doc. remis
Cette polarisation discrimine les jeunes qui vont dépenser leur énergie à défendre leur identité blessée plutôt qu’à s’engager dans quelque chose d’actif. Pour favoriser cette capacité d’agir, il faudrait de vraies discussions sur les identités afin qu’ils puissent exprimer leur identité, leurs références, dire par exemple qu’on a des grands-parents qui viennent d’ailleurs, qu’on aime sa religion et que ça n’empêche pas d’être complètement Français.
Fin novembre, deux jeunes Tchétchènes ont été interpellés et placés en garde à vue pour apologie du terrorisme. Ils s’étaient pris en photo devant la cathédrale en « pointant vers le ciel » l’index droit, un geste décrit partout comme un signe d’allégeance à Daech. Il s’agit en réalité d’un geste traditionnel de la prière musulmane mais cette mention n’a été faite nulle part. Un tel fait-divers contribue-t-il à accentuer cette polarisation ?
C’est un bon exemple. Le soupçon est typiquement le genre de choses qui aggravent ce phénomène. Là, ce n’était peut-être pas un signe de provocation mais c’est un paramètre à prendre en compte chez les plus jeunes. Après Charlie, un certain nombre de membres d’associations ou d’institutions m’ont dit qu’il y avait eu énormément de signalements, alors que c’était parfois tout simplement des ados qui faisaient de la provocation. Il faut garder ça à l’esprit.
Bougies, fleurs, mots déposés Place Kléber, en décembre 2018. Photo : OG / Rue89 Strasbourg
Dans un travail intéressant intitulé « La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français », deux collègues sociologues, Laurent Bonelli et Fabien Carrié, montrent qu’un des éléments qualifiés de radical, c’est la provocation. Aujourd’hui, pour provoquer ses parents ou son prof, on ne va pas dire qu’on va prendre sa carte chez Mélenchon ou quelqu’un d’autre. Si on veut provoquer, on veut faire peur. À un moment donné c’était sur Al Qaïda et sur Ben Laden maintenant c’est sur Daech ou d’autres, c’est le registre dont on peut se servir parce-qu’il a une vraie efficience pour provoquer. Et donc typiquement ce genre de comportements contribuent terriblement à la polarisation de notre société.
Journaliste indépendante et professeur d’éducation aux médias. Sujets société, inégalités, éducation, police-justice. J’aime aussi écrire sur le rap et la culture hip hop de Strasbourg et d’ailleurs.