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À la sortie du lycée Kléber après une menace d’attentat : « On commence à avoir l’habitude »

À la sortie du lycée Kléber après une menace d’attentat : « On commence à avoir l’habitude »
Le lycée Kleber était fermé aux élèves le lundi 25 mars

Lundi 25 mars, 17h30. Devant le lycée Kléber, les élèves disent s’habituer à ces menaces d’attentat. Plusieurs professeurs critiquent le manque de communication de la direction d’établissement

« Généralement, quand tu veux tuer quelqu’un, tu ne le préviens pas, ironise Bastien, 19 ans, en prépa MPSI (mathématiques, physique et sciences de l’ingénieur) au lycée Kleber à Strasbourg. J’avoue que je ne suis pas très inquiet. On commence à avoir l’habitude. Des choses comme ça arrivent dans plein de lycées (lire notre article sur les alertes à la bombe d’octobre 2023). » Lundi 25 mars, la direction du lycée Kléber a décidé de fermer l’établissement aux élèves pendant la matinée. Cette décision fait suite au piratage du compte « Mon Bureau Numérique » (MBN) de plusieurs élèves et à l’envoi d’un mail à caractère raciste et terroriste au cours du week-end du 23 mars dans 29 collèges et lycées d’Alsace.

« Je n’y ai pas trop cru »

Au lycée Kléber, où les cours ont repris à 14h, Bastien n’est pas le seul à prendre l’événement avec légèreté. Ludovic, 17 ans, dit n’avoir pas été « spécialement inquiet ». « On n’avait pas beaucoup d’informations, mais j’imagine que c’est normal dans une situation comme ça », résume le jeune homme.

« J’étais surtout content de ne pas avoir cours, avoue Maxime, 18 ans, et puis j’avais confiance en la police. Si nous pouvons revenir, c’est bien qu’il n’y plus de danger ». Lydie, 16 ans, affirme ne pas y avoir cru : « Quand j’ai vu les fautes, je n’ai pas pris le message au sérieux. Ce sont juste des trolls. »

Hugo, 17 ans, a découvert la fermeture sur place :« Comme je suis en classe prépa, je suis rattaché à l’Université de Strasbourg et donc je n’ai pas la messagerie du lycée. Ce sont mes camarades qui m’ont prévenu. Je n’ai pas reçu non plus de mail pour confirmer la réouverture à 14h. »

« Aucune information ne circule »

Du côté des enseignants, le ton est plus critique, et inquiet. « On a aucune information, rien ne circule ici ! », répète un professeur qui, comme ses collègues, préfère garder l’anonymat. « Ils disent que tout va bien mais on sent bien que l’atmosphère est tendue dans l’établissement », rapporte une enseignante.

Une autre professeure réplique :

« On n’a pas d’information du tout. Ce matin, personne n’était là pour expliquer quoi que ce soit. Tout ce qu’il y avait, c’était une voiture de police. Et puis, on reprend à 14h comme s’il ne s’était rien passé. Pas de réunion pour en discuter et s’accorder sur ce qu’on peut dire aux élèves. Tout cela a été vraiment banalisé. »

Valérie, mère d’une élève du collège de Mundolsheim, regrette une communication peu adaptée :

Ma fille de seconde prend une navette tôt le matin pour partir de Mundolsheim. Si elle n’était pas revenue, je n’aurais pas su qu’il y avait quelque chose. J’ai bien reçu quelque chose sur mon MBN mais je ne consulte jamais cette messagerie le lundi matin. Et puis, je n’ai jamais eu de message qui confirmait la reprise des cours. Ils ne l’ont envoyé qu’aux élèves. C’est quand même moyen. »

L’académie de Strasbourg estime qu’au total 29 établissements ont été touchés par ces menaces d’attentat en Alsace. Une plainte est en cours de rédaction par les deux directeurs académiques des services de l’Éducation nationale. 

30 établissements scolaires alsaciens fermés après des menaces d’attentat

30 établissements scolaires alsaciens fermés après des menaces d’attentat
Le lycée Kléber était fermé aux élèves jusqu’à 14h lundi 25 mars.

Lundi 25 mars, les directions de plusieurs établissements scolaires d’Alsace ont décidé de ne pas accueillir leurs élèves suite à l’envoi d’un mail menaçant « d’exterminer les personnes arabes et musulmans ». En Alsace, 30 collèges et lycées sont concernés.

Lundi 25 mars, la direction du lycée Kléber a décidé de fermer l’établissement aux élèves. Cette décision fait suite au piratage du compte « Mon Bureau Numérique » de plusieurs élèves et à l’envoi d’un mail à caractère raciste et terroriste au courant du week-end du 23 mars sur cette messagerie pédagogique.

Le courriel, que Rue89 Strasbourg a pu consulter, menace pour la journée du lundi 25 mars d’une action « pour exterminer toutes les personnes arabes et musulmans présents dans plusieurs établissements dont la (sic) votre. Nous disposons d’armes à feux et avons placé des bombes à certains endroits stratégiques du lycée (…) Soyez prêts, demain sera le début d’un grand massacre. »

En réponse aux parents, la direction du lycée Kléber indique qu’une « équipe de police a travaillé toute cette nuit avec l’aide d’un chien détecteur d’explosifs et est en voie de sécuriser l’ensemble des bâtiments de l’établissement. Par ailleurs, des équipes de police assurent une présence devant l’établissement. »

Dans la matinée du lundi 25 mars, seuls les personnels du lycée Kléber sont autorisés à se rendre sur leur lieu de travail. La reprise des cours y est estimée à 13h40.

D’autres établissements menacés

À Colmar, selon BFM Alsace, les lycées Bartholdi et Blaise Pascal sont aussi fermés pour cause d’une alerte à la bombe. Les DNA signalent eux la fermeture du lycée Marcel-Rudloff de Strasbourg, du lycée Marc-Bloch de Bischheim, du lycée André-Maurois de Bischwiller, de la la cité scolaire Henri-Meck à Molsheim, du collège Leclerc de Schiltigheim, du lycée du Haut-Barr à Saverne ainsi que du collège Frison-Roche de Schirmeck-La Broque pour les mêmes raisons.

Dans un communiqué commun, la préfecture du Bas-Rhin et l’académie de Strasbourg ont indiqué qu’une quinzaine d’établissements scolaires du Bas-Rhin ont été touchés par ces mails malveillants. Les deux institutions précisent que « selon la situation au moment de l’alerte, les élèves ont été évacués, mis en sécurité hors des locaux ou n’ont pas été accueillis afin de permettre la mise en œuvre des procédures de levée de doute. »

Des plaintes de la Région et du Rectorat

La vice-présidente en charge des lycées Christèle Willer a indiqué que la Région Grand Est a déposé plainte pour « usurpation d’identité ».

L’académie de Strasbourg affirme qu’au total 30 établissements ont été touchés par ces menaces d’attentat en Alsace. Une plainte est en cours de rédaction par les deux directeurs académiques des services de l’Éducation nationale.

L’académie de Lille a également été touchée par un piratage des espaces numériques de travail d’une centaine d’établissements dans les Hauts-de-France et des menaces d’attentat. Les lycées y ont ouvert ce lundi 25 mars avec un dispositif de sécurité renforcée. Dimanche soir, le gouvernement a rehaussé le plan Vigipirate à son niveau le plus élevé : « urgence attentat ».

#lycée kléber

De retour de Gaza, deux médecins témoignent mardi 26 mars à Strasbourg

De retour de Gaza, deux médecins témoignent mardi 26 mars à Strasbourg

Deux médecins de Metz et Strasbourg témoigneront de leur engagement en faveur des blessés palestiniens à Gaza mardi 26 mars à Hautepierre.

Le médecin réanimateur spécialiste de la médecine d’urgence et de guerre Raphaël Pitti sera à Strasbourg mardi 26 mars à 20h, au centre socio-culturel du Galet à Hautepierre. Fondateur de l’ONG Mehad, il revient d’un engagement à l’hôpital européen de Gaza en Palestine, où il a soigné dans des conditions extrêmement précaires des Palestiniens subissant les bombardements continus de l’armée israélienne, répliquant à l’attaque du Hamas du 7 octobre.

Dans un entretien au Monde en février, il déclarait :

« La masse des patients à prendre en charge souffre de pathologies aiguës et saisonnières. Du fait des conditions d’hygiène catastrophiques, il y a énormément de problèmes respiratoires, de maladies liées au froid, à l’humidité, au manque d’eau, de toilettes, de nourriture et on fait face à de multiples infections. Puis, à chaque bombardement on reçoit une vague de blessés et de morts. Il y a également de nombreuses victimes par des tirs de snipers, notamment des femmes et des enfants. Elles sont le plus souvent visées à la tête, parfois à l’abdomen et arrivent encore en vie. »

Le Dr Raphaël Pitti sera accompagné par le Dr Jubran Durbas, chirurgien vasculaire aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, et membre de l’ONG Mehad. Pour l’association PalMed, il a également été engagé à Gaza. Jubran Durbas est par ailleurs réfugié de Syrie.

https://youtu.be/VNNl0hUC7vM?si=KHUN-12M3iKV3LF-&t=30
Le témoignage du Dr Raphaël Pitti à son retour de Gaza, le 6 février 2024.

Loin de l’autosuffisance, l’agriculture alsacienne nourrit surtout l’industrie

Loin de l’autosuffisance, l’agriculture alsacienne nourrit surtout l’industrie
La plante la plus cultivée en Alsace est de loin le maïs, mais il n’est pas destiné à la consommation humaine.

Les terres agricoles occupent un peu plus de 40% de la surface de l’Alsace. Elles servent majoritairement à alimenter des usines d’amidonnerie et produisent peu de fruits et légumes.

La « souveraineté alimentaire » est souvent invoquée, par les élus de droite et des syndicats agricoles comme la FNSEA, pour justifier la nécessité de débrider la production et d’abaisser les normes environnementales. Cette expression floue laisse entendre que le but recherché est l’autonomie alimentaire, que le modèle agricole conventionnel serait indispensable pour permettre à la population de se nourrir.

Mais que produit, concrètement, l’agriculture alsacienne ? Est-ce vraiment un système qui engendre des productions indispensables à la population ? Pour répondre à cette question, Rue89 Strasbourg a compilé les dernières données disponibles, datées de 2022, publiées par le ministère de l’Agriculture. Pour chaque département, les surfaces occupées par les différents types de culture et les quantités produites sont disponibles.

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Trois « écureuils » contre l’A69 occupent deux arbres devant la Cour européenne des droits de l’Homme

Trois « écureuils » contre l’A69 occupent deux arbres devant la Cour européenne des droits de l’Homme
Trois militants occupent deux peupliers

Trois membres du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), en lutte contre la construction d’une autoroute entre Castres et Toulouse, occupent des arbres près de la Cour européenne des droits de l’Homme à Strasbourg. Ils veulent rendre visible une requête dénonçant des mauvais traitements des forces de l’ordre.

Dimanche 24 mars vers 13h, trois membres du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA) sont montés dans deux peupliers en face de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), au niveau de l’arrêt de tram éponyme à Strasbourg.

Ces « écureuils », Raoul, Petitjean et Kiwi, comme ils se surnomment, âgés d’environ 30 ans, sont venus du Tarn pour accompagner une requête en référé de la CEDH, visant à faire condamner la France pour les traitements infligés aux militants s’opposant par leur présence perchée à la construction d’une autoroute entre Castres et Toulouse depuis plus de deux mois.

Mauvais traitements

« Les gendarmes ont allumé des lumières stroboscopiques, pour empêcher les écureuils de dormir, indique Raoul, l’un des militants perchés à Strasbourg. Un seul ravitaillement a eu lieu en 39 jours d’occupation. En les privant de sommeil et de nourriture, l’État a mis la vie des militants en danger. »

Une première requête déposée devant la CEDH le 29 février n’avait pas été suivie d’effets, mais elle avait permis de débloquer une distribution alimentaire, selon le militant. Sur le site du bois de la Crémade dans le Tarn, les derniers « écureuils » ont accepté de descendre dimanche de leurs arbres centenaires, après une indication de l’Office français de la biodiversité que ce lieu ne pouvait pas être défriché avant le 1er septembre.

Les trois « écureuils » à Strasbourg n’entendent cependant pas descendre de leurs peupliers. D’autres actions similaires ont eu lieu auparavant à Paris, devant le ministère de la Transition écologique, et à Bruxelles, devant les institutions européennes.

Stade de biathlon au Champ du Feu : des habitants consternés par ce projet « du passé »

Stade de biathlon au Champ du Feu : des habitants consternés par ce projet « du passé »
Une partie des manifestants et manifestantes se sont rendus à pied jusqu’à l’emplacement prévu du stade de biathlon.

Près de 200 personnes se sont mobilisées samedi 23 mars contre la construction d’un stade de biathlon sur une forêt du Champ du Feu, dans les Vosges alsaciennes. Parmi elles, des habitants du coin, médusés de découvrir un tel projet.

Un vent glacial souffle sur les chaumes du Champ du Feu, ce samedi 23 mars. Venus pour marquer leur opposition à l’édification d’un nouveau stade de biathlon, la plupart des quelques 200 manifestants décident finalement de s’abriter dans le chalet refuge du Département pour casser la croute.

C’est ce même Département, la Collectivité européenne d’Alsace (CeA), qui planifie la construction et l’extension de plusieurs infrastructures dans les environs, pour huit millions d’euros d’argent public. La moitié serait destinée à la création d’un équipement pour les biathlètes (les détails à retrouver dans notre précédent article), dont la discipline cumule le ski de fond et le tir à la carabine. Un ancien stade daté des années 80 et peu utilisé existe déjà en aval.

La salle de collation du refuge du Champ du Feu est bondée ce 23 mars.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Des membres des trois collectifs organisateurs de la mobilisation, le Chaudron des Alternatives, Vallée Debout et l’association Nature et Vie, enchainent les prises de parole pour démontrer l’absurdité du projet. « Ils veulent construire 30 postes de tir. Il y a 28 licenciés biathlètes au total dans le Bas-Rhin », rappelle Pascal Lacombe, porte parole du Chaudron des Alternatives.

Une communication publique discrète

« À entendre les élus, on dirait qu’il n’y a que le tourisme comme activité possible dans la région, lance Lucie au micro… Cet argent servirait plus pour garantir l’accès au logement à tout le monde, ou soutenir l’emploi local pour qu’on ne soit pas obligés d’aller jusqu’à Strasbourg pour travailler. »

Christian, habitant de Bellefosse, commune voisine du Champ du Feu, dénonce un manque de transparence des élus :

« La CeA dit qu’elle a fait toutes les communications dans les règles : trois annonces dans des journaux, des affichages dans les communes et des informations sur son site. Qui est-ce qui a eu connaissance du projet de cette manière ? »

La salle répond par des rires copieux. Beaucoup affirment en avoir entendu parler grâce au réseau militant et associatif, qui l’a exposé dans les médias et a diffusé l’information par mail, malheureusement seulement après la fin de la concertation, qui a duré un mois entre juin et juillet 2023. « Tous les maires auraient dû organiser des réunions publiques », estime Christian. Ses cheveux longs et sa boucle d’oreille lui donnent une allure de rebelle comme on en trouve peu dans les alentours.

Selon Christian, la CeA n’a pas assez communiqué concernant la reconversion du Champ de Feu.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

La peur de s’opposer

Le matin même, Frédéric Bierry, président de la CeA, est venu échanger avec les opposants. Une démarche bienvenue même si « c’est difficile de l’interrompre », relate Christian, un brin amer. « C’est ça la démocratie aujourd’hui », conspue Nicolas, 39 ans et résident de Grendelbruch :

« T’as des élections qui sont des chèques en blanc, et ensuite en tant que citoyen tu ne peux plus mettre le nez dans les affaires. Les élus nous font leur langue de bois, mettent un tampon écoresponsable et organisent des enquêtes publiques qui ne servent à rien sauf à donner son avis, mais ils font ce qu’ils veulent à la fin. »

D’après Nicolas, la plupart des habitants ne sont pas au courant du projet.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Des manifestants sortent du refuge et installent une mise en scène de piste sans neige. Les participants sont invités à l’emprunter en mimant une descente ratée. Certains sont vêtus de combinaisons de ski, pour mieux symboliser l’aberration d’un programme de sports d’hiver alors que la neige manque de plus en plus chaque année dans les Vosges. Des écologistes strasbourgeois d’organisations telles qu’Alternatiba ont fait le déplacement pour soutenir la mobilisation.

Des militants slaloment sur une piste de ski de fond artificielle.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Claire vient de Belmont, un autre village tout proche. Elle est bénévole dans un bistrot associatif qui accueille entre 25 et 50 fêtards tous les vendredis soirs. « Quand on en parle avec les gens, ils sont souvent contre mais ils ont peur de s’y opposer, constate t-elle. C’est le problème dans les zones comme ça, où tout le monde se connait. Même si on l’aime bien, quand le maire est là, plus personne ne parle du stade de biathlon parce qu’on sait qu’il est pour ».

Claire craignait que son opposition au nouveau stade de biathlon ne soit mal interprétée.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Une enquête publique en 2025 ?

Elle déplore, à l’instar de Véronique venue de Mollkirch, ou de Viviane de Breitenbach, « un projet du passé, une mentalité qui considère qu’on a le droit d’utiliser la nature ». « C’est incroyable qu’ils veuillent encore bétonner la montagne aujourd’hui », souffle Véronique.

Sabine et Viviane viennent respectivement de Neuve-Église et Breitenbach.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Matthieu, de Sélestat, pratique le ski de fond au Champ du Feu. Mais cela ne l’empêche pas de contester le stade de biathlon : « Il n’y a jamais personne quand je passe à côté du stade existant. »

La manifestation se rassemble devant le chalet de la Collectivité d’AlsacePhoto : TV / Rue89 Strasbourg

La partie du groupe la plus résistante au froid se dirige ensuite vers l’emplacement prévu du futur aménagement, à une demi-heure de marche. S’il neige par intermittence dans l’après-midi, les pistes de la station du Champ du Feu restent désespérément vertes. Une chorale féministe venue de Saint-Dié-des-Vosges entonne des chants sur le chemin.

Arrivé devant les arbres qui pourraient être rasés, Pascal Lacombe désigne la lisière de la forêt. « J’espère qu’on arrivera à la sauver », lance une femme, le bonnet enfoncé sur le front.

Pascal Lacombe se tient devant l’écosystème qui risque d’être détruit au Champ du Feu.Photo : TV / Rue89 Strasbourg

Si la concertation s’est terminée à l’été 2023, la Collectivité européenne d’Alsace assure que le projet peut encore être remanié. Elle envisage de soumettre sa version finale à une enquête publique en 2025. Les opposants ont encore du temps pour infléchir les plans du Département.

Avec Dimitri Konstantinidis, lumière sur 25 ans d’actions artistiques européennes chez Apollonia

Avec Dimitri Konstantinidis, lumière sur 25 ans d’actions artistiques européennes chez Apollonia
Dimitri Konstantinidis, devant l’installation de Philippe Jacq « En découdre ! », Mars 2024

Apollonia, association d’échanges artistiques européens, fête ses 25 ans. La structure mène des actions visant à mettre en valeur des artistes issus d’Europe ou d’ailleurs. L’occasion de revenir sur les valeurs et les projets d’un centre d’art qui se bat toujours pour exister sans renoncer à son autonomie ni à son indépendance. 

En parcourant les archives d’Apollonia, l’origine de sa création apparait très vite : une envie d’Europe, mais une envie à la fois forte, originale et innovante. Dimitri Konstantinidis, 64 ans, directeur de l’association, le précise : « La chute du mur de Berlin en 1989 a été le démarrage symbolique de nos idées d’actions : l’objectif était d’effacer la distinction loufoque entre les deux pôles (l’Est “mauvais” et l’Ouest “bon”). Les projets s’articulaient avec un même fil conducteur et des volontés claires : faire coopérer les artistes et montrer des démarches artistiques inédites à travers l’Europe. »

Apollonia est mobile, volatile et même… nomade ! Elle aurait pu s’installer n’importe où en Europe. Pourtant, elle s’est posée à la Robertsau en 2018, dans une ancienne ferme d’élevage de taureaux. Sa situation géographique est assez stratégique pour « jouer un rôle d’intermédiaire entre le quartier historique et les institutions européennes ». Comme le précise Dimitri Konstantinidis, « contrairement aux structures qui ne dépendent que d’une ville ou d’une collectivité territoriale, le fondement de notre existence c’est la coopération européenne ». Pour le directeur d’Apollonia, « afin d’aller vers une véritable mobilité, l’idéal serait même la création d’un système associatif européen… » 

Des projets mobiles, une association nomade

Après huit années d’existence à la Robertsau, il se réjouit des travaux de rénovation que la Ville de Strasbourg va entreprendre et exprime sa crainte pour le devenir de l’espace qu’occupe la galerie, qui doit être rasé en 2026 en même temps que débuteront des travaux d’extension de l’École européenne.

Chez Apollonia, les projets se déplacent : la mobilité est une notion fondamentale. L’échange, la rencontre et la coopération ne sont possibles que si l’artiste et les œuvres peuvent se déplacer. L’association s’engage pour une Europe unie, à travers des cycles qui rassemblent des artistes originaires d’un même pays ou d’une même ville. Ainsi Rencontrer l’Europe avec la Lettonie, Chypre, la Hongrie, ou E-Cité avec Bucarest, Gdansk, Réthymnon, etc. « On s’adaptait aux spécificités des villes, explique Dimitri, un bateau militaire qui sillonnait la Mer Noire pendant deux mois ou même dix remorques de camions investies par dix artistes originaires de pays différents. »

Pour les Chemins de l’Europe en 2002, le musée était remplacé par le camion, symbole de mobilité et de rencontre. Après avoir investi la place de la Gare, cette opération s’est intégrée dans la cour du Parlement européen. Apollonia cherche à prouver que l’art contemporain dépasse les formats, mais aussi les époques… avec des expositions parfois plus historiques. « Pour la Lettonie, lors d’une visite à la mairie de Riga, nous avons constaté l’ampleur merveilleuse du fonds d’affiches lettonnes et celles-ci ont donné lieu à une exposition à Strasbourg », se souvient Dimitri Konstantinidis.

24 pays visités, des centaines d’artistes rencontrés

Le voyage provoque ses surprises et, visiblement, c’est le meilleur moyen pour accéder aux travaux d’artistes peu connus en France. Pour Dimitri Konstantinidis, « la seule méthode valable est de sortir des réseaux institutionnalisés – qui évidemment jouent un rôle – en allant rencontrer des artistes dans leurs contextes. En quatre à cinq jours de voyage, on rencontre du monde et on tente de ne pas louper la scène artistique du pays ! » Résultat : pendant les deux ou trois premières années, l’association a visité 24 pays et ne compte plus les centaines d’artistes rencontrés dans leurs ateliers.

Apollonia rapproche des artistes issus de pays en conflit, même lorsque cela semble inconcevable. Un artiste arménien et un artiste azéri, une jeune femme artiste palestinienne et un artiste israélien, entre autres ont vécu ces rapprochements. Dimitri Konstantinidis explique :

« Il y a ici toute une série de projets où l’aspect purement esthétique n’est plus dissocié des principes qui font la démarche d’un artiste, lui-même toujours inclus dans un contexte socio-politique. Avec le cycle « Dialogues », nous faisions appel à des artistes issus de pays en conflit pour une exposition commune. Ce ne sont pas des rapprochements anodins ! Chaque fois, c’est un risque à prendre. Mais cela se passe bien, les artistes trouvent des arrangements. »

Apollonia n’exclut pas les artistes alsaciens ou strasbourgeois. « Si on voit qu’il y a une idée qui correspond à notre ADN, à notre manière de concevoir la démarche artistique dans la cité, c’est avec plaisir qu’on se lance dans un projet ! », assure Dimitri Konstantinidis. En 2023, lors de l’exposition des artistes iraniennes qui se battaient pour la liberté, la vidéo d’une artiste d’Iran vivant à Strasbourg ressortait… Pour Dimitri Konstantinidis, c’était « difficile à justifier mais sa proposition artistique rentrait dans le concept du projet et nous touchait, alors c’était suffisant »

L’environnement interrogé au quotidien

Apollonia, c’est aussi la nature, l’urbanisme, la cité. Après Rencontrer l’Europe et E-Cité, Artecitya a marqué un nouveau cycle d’opérations en 2014 avec des projets plus théoriques. « Ce n’est finalement qu’une une progression naturelle vers des questions qui s’affinent, notamment car les artistes eux-mêmes avancent ! », précise Dimitri. En effet, Artecitya s’attardait sur le rôle de l’artiste dans la cité, Vivacité concernait davantage le rôle du végétal vivant dans la cité, tandis que Vital correspondait à la participation citoyenne, aux énergies renouvelables, aux ré-emplois des matériaux… 

Les thématiques environnementales évoluent et, surtout, s’aiguisent au fil des années. Dimitri Konstantinidis tente de l’expliquer :

« Les gens s’intéressent au contexte environnemental et social. Cette volonté participative témoigne d’une sensibilité pour des questions qui sont souvent évacuées. Et les artistes s’emparent de ces problèmes. En allant dans l’espace public, ils font déjà preuve d’engagement ! Un fil conducteur traverse alors les projets qui progressent en prenant en considération les démarches des artistes. »

Les actions artistiques menées poussent à s’interroger, à adopter une autre posture, à développer un autre regard, à s’engager aux côtés des artistes. Se promener par exemple, cela peut paraître anodin. Avec Vivacité, « nous cherchions à appréhender la ville avec une vitesse qui n’est ni celle de la course, ni celle du vélo, ni celle des transports afin d’interroger le rapport de l’individu à son environnement ». Dimitri Konstantinidis constate « qu’en marchant, notre regard est autre : nous pouvons voir des tas de choses et se faire une nouvelle idée de la ville ».

Le jardin participatif et artistique, situé dans le prolongement du site de la Robertsau, témoigne de cette volonté de « sortir de l’espace intérieur pour aller vers la cité ». En plus d’être une zone d’expérimentation pour les artistes, « c’est comme un tremplin vers l’extérieur, un moyen d’ouvrir notre opération à un plus grand public », explique Dimitri Konstantinidis.

Et aujourd’hui ?

Créée en 1998, l’association s’est attachée à conserver ses valeurs, faire évoluer ses projets et tout ça, au rythme des préoccupations politiques. En observant ce qu’elle est devenue, Dimitri Konstantinidis affirme :

« Nos principes fondamentaux sont restés les mêmes : création innovante, artistes engagés qui viennent de partout sans se poser la question de la localisation, démocratie, écologie, citoyenneté. Mais, les engagements se sont précisés. Nous réagissons aux propositions artistiques, en les accompagnant aussi bien que l’on peut. On considère que lorsqu’une discussion s’opère autour de sujets concrets, à partir des œuvres, on peut déclencher des prises de conscience. »

Alors que l’unité européenne est toujours en débat, Dimitri Konstantinidis et son équipe poursuivent leurs actions dans l’espoir de ne plus avoir à exister le jour où l’Europe sera devenue banale dans la vie des Européens. Sans relâche, ils montrent que l’art contemporain a un rôle à jouer pour la démocratie, la liberté et l’ouverture à l’autre. 

Vue de l’exposition « En Découdre ! », installation de Philippe Jacq, Mars 2024Photo : Apollonia

Un Dandy Beatnik se dévoile au Fossé-des-Treize mardi 2 avril

Un Dandy Beatnik se dévoile au Fossé-des-Treize mardi 2 avril

Nouvelle formation strasbourgeoise, Dandy Beatnik sera au centre socio-culturel du Fossé-des-Treize mardi 2 avril pour son premier concert. Un mélange de folk et d’electro, de frime et de tentatives bienvenu.

À 44 ans, Matthieu Mary n’en est pas à son premier groupe. Après Enneri Blaka, le musicien à la coiffure la plus célèbre de Strasbourg avait amorcé Montgomery, un duo pêchu mais dont l’envol a été brisé par la cloche du covid. Le revoilà avec un peu moins de cheveux sur le crâne mais un nouveau projet : Dandy Beatnik.

Associé au batteur Samuel Klein et à Coralie Vuillemin aux claviers et au chant, l’ensemble propose un mix de pop-folk, avec une bonne dose d’electro sur une rythmique blues ou rock. C’est vibrant, chaleureux, souvent entraînant.

Sleepwalker, clip réalisé par Marc Linnhoff.

Une naissance dans la douceur

Et c’est aussi très léché pour un groupe qui vient de naître. Normal, puisque les mélodies se sont empilées dans les placards de Matthieu Mary pendant deux ans avant de trouver leurs interprètes… « J’ai 22 titres disponibles, confie le musicien. On pourrait presque sortir un double album mais on va plutôt dévoiler un titre par mois et les rassembler dans un premier album dans un an. »

Issus du cerveau fertile et du studio de Matthieu Mary, ces titres sont confrontés aux améliorations de Samuel Klein et de Coralie Vuillemin avant d’être proposés au public. « C’est magique, les chansons se transforment presque complètement à leur contact et deviennent bien meilleures », note Matthieu Mary qui laisse de grandes marges d’évolution à ce projet. « Je ne sais pas où ça va et c’est ce qui me passionne », dit-il.

I’m going back home (live).

Entièrement autoproduit, le groupe se laisse désormais porter par la chance et le public. « Je me suis enfermé pendant des mois en studio pour écrire ces chansons, maintenant j’ai envie de les voir voyager », indique Matthieu Mary sans plus d’explications.

Le concert au centre socio-culturel du Fossé-des-Treize mardi 2 avril est le premier du groupe. Un retour aux sources pour Matthieu Mary, qui a donné le premier concert de sa vie de musicien au même endroit. C’était le début d’une carrière qui compte déjà trente années. Dandy Beatnik se verrait bien en première partie d’un groupe comme d’Arcade Fire, ce qui arrivera sûrement avant 30 ans.

En Alsace, une amélioration significative de la qualité de l’air en 2023

En Alsace, une amélioration significative de la qualité de l’air en 2023

L’association surveillant la qualité de l’air du Grand Est (Atmo Grand-Est) a présenté son bilan annuel sur la pollution atmosphérique. Si elle note une amélioration en 2023, l’air des villes alsaciennes reste de moins bonne qualité que celui des autres agglomérations du Grand Est.

« C’est encourageant, il faut continuer dans cette voie. » Le directeur général d’Atmo Grand Est, Étienne Koszul, estime que « nous sommes dans une tendance globale de diminution de la concentration de polluants. 2023 a été une année d’amélioration significative ».

Comment expliquer ces bonnes nouvelles ? Un parc de véhicules électriques qui se développe, un changement dans les comportements, une rénovation énergétique des logements qui progresse, mais surtout des « éléments plus conjoncturels comme la mise en service du Grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg ou des épisodes de précipitations qui ont lessivé l’air », avance-t-il.

Une baisse de presque tous les polluants

En 2023, la concentration des polluants, les gaz comme les particules, a donc diminué dans le Grand Est sauf pour l’ozone. « On peut l’expliquer par l’augmentation des températures liées au réchauffement climatique. L’ozone a besoin de rayonnement solaire pour se former », souligne Étienne Koszul.

Autre conséquence du réchauffement climatique, l’indice pollinique annuel (le nombre de grains de pollens) a fortement augmenté. Il est 1,75 fois plus élevé en 2023 qu’en 2007 dans la région. Sur le site de Strasbourg, il est même quatre fois plus élevé en 2023 qu’en 2007. Une donnée « inquiétante » d’autant que les estimations prévoient que 50 % des Français y seront allergiques en 2050, du fait d’un printemps qui « commence plus tôt, dès la mi-février ».

L’indice de qualité de l’air moins bon en Alsace

Le cas du pollen n’est qu’un exemple des résultats alsaciens plus mauvais que le reste de la région. Selon l’indice Atmo, la ville de Strasbourg n’a connu que trois jours d’indice « bon » sur l’année, pour 249 jours « moyens », 55 jours « dégradé », 58 jours « mauvais » et zéro jour « très mauvais à extrêmement mauvais ». À Haguenau (3, 256 jours moyens, 63, 43, 0, 0), Colmar (3, 251 jours moyens, 65, 46, 0, 0), Mulhouse (3, 261 jours moyens, 61, 40, 0, 0) et dans l’agglomération de Saint Louis (2, 259 jours moyens, 61, 43, 0, 0), les chiffres restent plus faibles que le reste de la région où l’indice « bon » tourne autour de dix jours et l’indice « mauvais », autour de vingt jours.

Une différence qu’Étienne Koszul explique par la topographie de l’Alsace :

« La façade alsacienne possède un air de moins bonne qualité, car il y a une stagnation des polluants dans un couloir Nord-Sud. Les Vosges à l’Ouest et la Forêt-Noire à l’Est, sont deux barrières naturelles qui empêchent la circulation de l’air. Si on rajoute à ça l’aspect transfrontalier et la densité géographique, on obtient ce résultat. »

Étienne Koszul, directeur général d’Atmo Grand Est

En 2023, les valeurs cibles en quantité de polluants dans l’air n’ont été dépassées que six fois pour de l’ozone. Les sites concernés sont ceux d’Haguenau, Starsbourg par deux fois, Colmar, Mulhouse et dans les Vosges du Nord.

Vers une nouvelle réglementation européenne

Si ces chiffres paraissent inquiétants, la qualité de l’air est globalement en progrès en Alsace. « Il y a une amélioration mais il ne faut pas relâcher la pression », résume Étienne Koszul. Un conseil suivi par l’Eurométropole de Strasbourg (EMS). Si Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique, a annoncé mardi que Strasbourg ne figurait plus parmi les Zones à faibles émissions censées interdire les véhicules Crit’Air 3 à partir du 1erjanvier 2025, l’exécutif de l’EMS a choisi de maintenir son calendrier d’interdiction des véhicules les plus polluants. Strasbourg, comme Mulhouse, deviendra un territoire de vigilance ZFE à partir du 1er janvier 2025.

Étienne Koszul rappelle toutefois que si la ville est passée en moyenne sous le seuil des 40 microgrammes par mètre cube de dioxyde d’azote, elle est encore loin de la valeur guide de l’Organisation mondiale de la santé (10µg/m3). 

Une nouvelle réglementation doit être adoptée par l’Union européenne avant les élections de juin et prévoit de rendre les valeurs cibles plus strictes à l’horizon 2030. Par exemple, pour le dioxyde d’azote, les valeurs limites annuelles doivent être réduites de plus de moitié, passant de 40 μg/m3 à 20 μg/m3. Avec cette réglementation, près de 225 000 habitants du Grand Est vivraient dans une zone dépassant les valeurs limites en dioxyde d’azote contre moins de 500 en 2023.

Au procès de l’attentat de Strasbourg, plongée dans l’univers embrouillé du principal accusé

Au procès de l’attentat de Strasbourg, plongée dans l’univers embrouillé du principal accusé
Le procès se tient dans la salle d’audience « des grands procès », construite à l’origine pour le procès des attentats du 13 novembre 2015. Elle peut accueillir 500 personnes dans le public.

Depuis mercredi 20 mars, la Cour d’assises spéciale de Paris donne la parole à Audrey Mondjehi dans le cadre du procès de l’attentat de Strasbourg. L’occasion d’entendre celui qui est accusé d’avoir aidé Chérif Chekatt à se procurer le revolver de l’attentat du 11 décembre 2018. Des auditions qui ont laissé apparaître un homme au profil violent, multi-condamné, au discours imprécis et changeant.

De ses différents petits boulots à ses adresses, en passant par l’âge de ses enfants… Tout est flou dans le passé d’Audrey Mondjehi, accusé d’assassinat et de tentatives d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste, dans le cadre de l’attentat du 11 décembre 2018 à Strasbourg. Il encourt la perpétuité. La présidente de la Cour d’assises spéciale de Paris, ainsi que les avocats des parties civiles ont tenté, pendant deux jours, d’y voir plus clair. En vain.

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« Power Up » à la Kunsthalle : une exploration militante des réseaux invisibles

« Power Up » à la Kunsthalle : une exploration militante des réseaux invisibles
Maya Mihindou, « Fondation d’un système énergétique féministe d’après Cara New Daggett, réhaussé des propositions de Solange Fernex, Fatima Ouassak et Vandana Shiva », 2024

Du 16 février au 28 avril, l’exposition « Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales » à la Kunsthalle de Mulhouse dévoile les œuvres de 10 artistes qui remettent en cause la vision des infrastructures d’eau, gaz, assainissement, électricité… Par le biais de l’histoire des résistances et des luttes, la Kunsthalle fait revivre des réseaux d’énergies invisibles. 

Issue d’un commissariat d’exposition collectif, « Power Up » construit un axe de réflexion autour des énergies qui font vivre nos quotidiens tout en s’efforçant d’interroger leurs imaginaires. Fanny Lopez, historienne de l’architecture et des techniques, Géraldine Gourbe, autrice, philosophe et commissaire d’exposition, ainsi que Sandrine Wymann, directrice de la Kunsthalle et commissaire d’exposition se sont associées pour dépeindre les infrastructures d’un nouvel angle et tenter de changer les regards qui y sont portés. 

L’exposition est imaginée tel un cheminement en trois chapitres. Un premier groupe d’œuvres s’attache à contester « l’ordre électrique et ses imaginaires ». Ensuite, « le mythe et le culte du nucléaire » sont remis en question par le biais des résistances et des luttes. Puis l’exposition s’achève sur une critique féministe des techniques et sur la réappropriation du champ de l’ingénierie par les femmes artistes. 

Déconstruire l’omnipotence de l’ordre électrique

L’exposition s’ouvre sur une « carte mentale » mise en image par Jérome Saint-Loubert Bié, qui retrace une histoire alternative des techniques qui apparaissent dès la fin du XIXe siècle. Des images d’archives s’y entremêlent, mettant en exergue des projets d’architecture et d’ingénierie oubliés, desquels la fresque tire son nom : « Les outsiders de l’infrastructure ».

Vue de l’exposition « Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales », 2024 | Jérôme Saint-Loubert Bié, Tomi Ungerer, Jessica Arseneau Photo : Emilie Vialet

De l’autre côté de cette cartographie, le dessin d’une centrale introduite dans un environnement utopiste réalisée par Claude Parent tapisse le mur comme le feraient les motifs d’un papier peint. Ces reproductions répondent aux trois photographies de Jürgen Nefzger, exposées sur le même mur. Tirés d’une série de 75 images, ces paysages bucoliques et harmonieux plongent les spectateurs et les spectatrices dans une certaine sérénité, qui se veut pourtant troublée par la présence, presque cachée, des centrales nucléaires. Celles-ci sont esthétisées par le photographe, qui souligne leur omniprésence, quelque soit le paysage qui les accueille. L’étrangeté de ces cartes postales évoque la dépendance, presque malsaine, que nous entretenons envers ces structures, que nous acceptons pourtant, par habitude ou par commodité. 

Claude Parent, « Un nouvel état du paysage », 1975
Vue de l’exposition « Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales », 2024 | Jürgen Nefzger, série « Fluffy Clouds », 2003-2005 – sur une tapisserie réalisée à partir d’un dessin de Claude Parent Photo : Emilie Vialet

Une histoire des résistances

Le parcours de l’exposition se poursuit par un tour d’horizon de l’histoire des luttes antinucléaires : dès les années 1970 des résistances de plus en plus radicales se déploient, via des collectifs qui se forgent rapidement.

L’installation de Hilary Galbreaith met ces problématiques en lumière, en questionnant les imaginaires techniques et sociaux qu’elle concilie avec la question des activismes féministes. Dans sa vidéo haute en couleur et volontairement absurde, l’artiste rend hommage à celles que l’on appelait les « Guêpes de Fessenheim », un groupe de trois femmes qui se sont mobilisées contre l’installation de la centrale nucléaire de Fessenheim dans les années 1970 (voir « Les femmes de Fessenheim »).

L’artiste les met en relation avec les hôtesses de la centrale de Chinon. Recrutées spécifiquement par EDF pour accueillir et accompagner le public dans leur visite du site nucléaire, elles avaient pour objectif de participer à sa promotion. Dans l’imaginaire collectif, la présence de femmes sur un site confère intrinsèquement une certaine douceur à celui-ci, le rendant plus accueillant et chaleureux. 

Vue de l’exposition « Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales », 2024 | Hilary Galbreaith, « Atomes », 2024 Photo : Emilie Vialet – ADAGP, Paris, 2024

Un peu plus loin, « Ganthophonie » de l’artiste Carla Adra occupe le sol de l’espace d’exposition : des mains en béton émergent tel un hommage à Solange Fernex, pionnière des luttes écologistes et féministes. Elle disait elle-même que la terre était le fondement de sa force de vie : c’est elle qui l’encourageait à combattre, d’où la présence de ces mains dressées vers le haut.

Avec cette œuvre, Carla Aura et la Kunsthalle s’attachent à faire passer Solange Fernex de la mémoire à l’histoire : il est question de transmettre aux plus jeunes l’histoire encore trop oubliée de cette figure d’une lutte pacifique, qui fut souvent joyeuse et festive. La militante, déployée dans l’espace d’exposition par un portrait collectif, devient la preuve d’un lien entre luttes anti-infrastructures et luttes féministes. Les femmes sont sorties de leur foyer, de leur domesticité habituelle, pour, d’abord, se documenter quant aux faiblesses des infrastructures, afin d’éduquer les autres, et proposer des alternatives.

Vue de l’exposition « Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales », 2024 | Suzanne Treister, Marjolijn Dijkman, Carla Adra, Maya Mihindou Photo : Emilie Vialet

Alternatives féministes : la réappropriation de l’industrie par les femmes artistes

Dans le même désir de faire émaner des figures de proue des combats écologistes et féministes, et de leur conférer une certaine reconnaissance, le centre d’art de Mulhouse commanda une fresque à l’artiste Maya Mihindou.

Basé sur l’ouvrage de la politologue Cara New Daggett, Pétromasculinité, le dessin mural en résultant est une réelle constellation de figures fortes du féministe des années 1970. De cette fresque émane visuellement la densité de pensées — entre féminisme, décolonialisme et écologisme — et la complexité du monde technique, qui se déploie ici comme un réseau sur lequel l’œil ne peut réellement se poser. 

L’exposition, qui ne se veut pas solutionniste, propose cependant des pistes de réflexion qui pourraient mener à des changements liées à ces infrastructures, mais surtout, au démantèlement des idéaux associés. 

Manifestation contre le racisme et le fascisme samedi 23 mars à Strasbourg

Manifestation contre le racisme et le fascisme samedi 23 mars à Strasbourg
Manifestation contre la montée de l’extrême-droite, le 12 mars 2022.

Dans le cadre d’une journée de lutte contre le racisme et le fascisme, une manifestation est organisée samedi 23 mars à partir de 14h à Strasbourg par le Collectif contre la loi Darmanin. Le collectif Palestine se joint au cortège.

Au cri de « Liberté, Égalité, Papiers », un cortège doit partir de la place Kléber à Strasbourg, samedi 23 mars vers 14h dans le cadre de la Journée internationale contre le racisme et le fascisme. L’événement strasbourgeois est organisé par les Marches de Solidarités et le Collectif contre la loi Darmanin de Strasbourg.

Les collectifs organisateurs dénoncent des « pouvoirs [qui se] mettent en place, sur le dos des immigrés et des immigrées, avec des politiques racistes, nationalistes et liberticides. Un mouvement qui s’accompagne du renforcement des inégalités sociales et de l’exploitation de toutes les travailleuses et travailleurs ». Des politiques qui « légitiment les idées réactionnaires de l’extrême-droite, ouvrant la voie aux courants fascistes ».

Une loi dans le viseur

Les collectifs veulent à nouveau dénoncer en exemple la récente loi sur l’immigration (que les collectifs appellent la « loi Darmanin », du nom du ministre de l’Intérieur), votée en janvier par la droite et l’extrême-droite de l’Assemblée nationale, et promulguée malgré la censure par le Conseil constitutionnel d’un tiers de ses dispositions. Les collectifs rappellent que ces « décisions politiques impactent la vie quotidienne de ceux et celles qui vivent et travaillent en France et de celles et ceux qui arriveront demain ».

Ils protestent en outre :

    « contre les arrestations, les centres de rétention, les expulsions, les violences policières et l’arbitraire préfectoral, pour la régularisation collective de tous les immigrés sans papiers, contre la remise en cause du droit du sol et de l’Aide médicale d’État, pour le respect du droit d’asile, un logement, des soins, l’accès à l’éducation, pour tous et toutes.

Le collectif Palestine 67, qui organise chaque samedi depuis fin octobre une manifestation en soutien aux Palestiniens, appellent à rejoindre le même cortège.

Le réfugié kurde strasbourgeois risquant l’extradition en Turquie a été libéré

Le réfugié kurde strasbourgeois risquant l’extradition en Turquie a été libéré

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Eau, nitrates, prairies… Dans le Bas-Rhin, les concessions de la préfète aux agriculteurs

Eau, nitrates, prairies… Dans le Bas-Rhin, les concessions de la préfète aux agriculteurs
Pendant la manifestation des agriculteurs du 25 janvier 2024, un tracteur affiche une pancarte : « Pas d’eau = pas d’agriculture »

Depuis le début de leur mobilisation fin janvier, les agriculteurs ont vu plusieurs de leurs revendications satisfaites par le gouvernement. Dans le Bas-Rhin, les exploitants agricoles ont notamment obtenu des concessions sur l’accès à l’eau de la nappe phréatique.

« La préfète ? Elle est de notre côté. Elle a dit qu’elle ferait tout son possible pour nous aider. » Agriculteur à Mulhausen, Guy Decker ne doute aucunement des efforts de Josiane Chevalier pour soutenir sa profession. Pour appuyer son propos, l’exploitant agricole évoque sa venue lors de l’assemblée générale du syndicat des Jeunes Agriculteurs (JA), le 20 février. « L’AG a eu lieu à l’hôtel préfectoral. C’est la première fois qu’on fait ça chez eux », précise l’agriculteur venu manifester devant le Parlement européen mardi 12 mars. À l’appel des JA et de la FNSEA, ils étaient une cinquantaine à venir mettre sous pression les eurodéputés. Ces derniers votaient une réglementation sur la pollution, qui pourrait concerner les élevages de porcs et de volailles.

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Solenne Jouanneau, sociologue : « Selon la loi, certaines violences ne mettent pas en danger »

Solenne Jouanneau, sociologue : « Selon la loi, certaines violences ne mettent pas en danger »
Solenne Jouanneau

Solenne Jouanneau, sociologue et maîtresse de conférences à Sciences Po Strasbourg, a publié un livre sur les ordonnances de protection pour les femmes victimes de violences. Un mécanisme moins utilisé en France que dans d’autres pays qui en sont dotés.

Après avoir travaillé sur les imams en France, la sociologue Solenne Jouanneau, maîtresse de conférences à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, publie une enquête aux éditions du CNRS. Elle y analyse l’utilisation faite par les juges d’un mécanisme mis en place en 2010 pour les femmes victimes de violence conjugale : les ordonnances de protection.

Intitulé « Les femmes et les enfants d’abord ? Enquête sur l’ordonnance de protection », son ouvrage s’appuie sur l’exploitation d’une base de données nationale relative aux demandes d’ordonnances, à leur obtention ou refus. Entretien.

Rue89 Strasbourg : Vous expliquez votre intérêt pour cette recherche par votre questionnement sur la pénétration de l’État dans la sphère privée, pouvez-vous expliquer ?

Solenne Jouanneau : J’ai rejoint le projet de recherche de deux doctorantes strasbourgeoises qui m’y ont conviée, on se connaissait par les réseaux féministes. Ma thèse portait sur les imams en France donc, a priori, rien à voir. Mais je me suis dit qu’il serait intéressant de voir comment l’État pénètre la sphère privée, notamment celle de la relation entre conjoints, où son intervention est perçue comme progressiste. Le lien entre les deux enquêtes, c’est que l’État pénètre plus souvent la sphère privée des classes populaires que celle des classes supérieures.

La question du rapport à la justice

Évidemment, les violences conjugales sont un phénomène transclasse qui touche toutes les femmes, quel que soit leur milieu social. Pour autant, la judiciarisation de ces violences, que ce soit au pénal ou au civil, concerne majoritairement les femmes de milieux populaires. Ce sont surtout les femmes en situation de précarité économique qui font appel au dispositif des ordonnances de protection. Celles qui ont les moyens essayent généralement de se débrouiller autrement qu’avec la justice.

Rue89 Strasbourg : Dans votre livre, vous dressez une chronologie de la prise en compte des violences faites aux femmes par le droit français depuis les années 70. Quelle est la spécificité des ordonnances de protection, et en quoi sont-elles utiles pour les femmes victimes de violences conjugales ?

Les procédures d’urgence ont toujours existé, si un conjoint se mettait à dilapider tout l’argent du couple par exemple. Mais il appartenait au juge d’estimer l’urgence de la demande, l’audience n’était pas un droit et les mesures étaient uniquement civiles. En 2004, la réforme du divorce a créé un dispositif de référé-violences, qui impliquait un contradictoire : la personne mise en cause devait aussi s’expliquer. Il était réservé aux couples mariés et ne permettait pas la prononciation de mesures pénales d’éloignement.

En 2010, une loi a créé les ordonnances de protection, qui sont accessibles aux conjoints, quelle que soit leur modalité d’union – mariés ou non, séparés, en concubinage ou non. Le juge aux affaires familiales doit audiencer, en urgence, chaque demande qui lui est faite.

Le juge aux affaires familiales est en principe un juge civil, qui peut prononcer des divorces par exemple. L’innovation des ordonnances lui permet de prendre des mesures pénales et civiles. Il peut ainsi prononcer des interdictions de contact, des interdictions de se trouver en certains lieux ou de porter une arme. Tout autant qu’il peut attribuer le domicile conjugal, fixer le montant de la contribution à l’éducation d’un enfant ou son lieu de résidence.

Rue89 Strasbourg : Quels sont les critères pris en compte par le juge pour attribuer une ordonnance de protection ?

Selon la loi, il faut prouver que vous êtes vraisemblablement victime de violence et vraisemblablement en danger. Pour les parlementaires, il était logique qu’une victime de violence soit en danger. Mais les juges interprètent le texte comme posant deux critères cumulatifs. Cette interprétation pose problème.

Elle acte dans la loi que certaines violences ne mettent pas les gens en danger. Le juge aux affaires familiales (JAF) se retrouve dans une position où il détermine à partir de quand la violence met en danger, quel est le seuil tolérable de violence dans le couple, juridiquement. Là, on vient dire que finalement, si la violence ne donne plus lieu à un danger, il n’y a pas de décision à prendre.

« Une claque donnée dans le cadre d’une séparation devient juridiquement acceptable »

Solenne Jouanneau

Souvent, les juges considèrent que les ordonnances de protection sont utiles, mais qu’elles remettent en cause la liberté individuelle du conjoint violent et conduisent potentiellement à la réduction de ses droits parentaux. De leur point de vue, il n’est pas souhaitable de débloquer une ordonnance de protection pour chaque claque donnée. Donc une claque donnée dans le cadre d’une séparation par exemple, devient juridiquement acceptable.

Rue89 Strasbourg : Est-ce l’une des raisons pour lesquelles elles sont peu délivrées par les juges ?

En Espagne, sur 30 000 ordonnances demandées chaque année, le taux d’acceptation est de 70%. En France, sur moins de 6 000 demandes en 2021, ce taux est de 60%. Mais en Espagne, c’est un juge pénal qui gère ce dispositif. Les juges pénaux ont plus l’habitude de prendre des décisions qui réduisent les libertés individuelles des individus. En France, c’est un juge civil.

Pour demander l’ordonnance, c’est à la femme de réunir les preuves des violences subies. Alors que dans un procès au pénal, le parquet enquête via la police pour réunir les preuves. Or on le sait, les violences au sein du couple sont difficiles à prouver, les femmes qui les subissent ont tendance à les cacher pendant longtemps, à en avoir honte.

« Sans plainte, il est rare que l’ordonnance soit accordée »

Solenne Jouanneau

Les parlementaires ont voulu rendre plus facile la preuve des violences, elles doivent être « vraisemblables », c’est-à-dire non caractérisées. Mais dans l’enquête, les statistiques que j’ai établies pour 2016 montrent que les juges sont exigeants sur les preuves demandées pour décider l’ordonnance. Par exemple, en théorie, il n’est pas nécessaire d’avoir porté plainte. Mais dans les faits, sans plainte, il est rare que l’ordonnance soit accordée. Les pièces demandées dans la plupart des cas sont a minima un dépôt de plainte et un certificat médical, idéalement établi par un institut médico judiciaire. Il existe une méfiance envers les attestations d’associations féministes, un soupçon qu’elles soient partisanes.

Mine de rien, lorsque le juge aux affaires familiales accorde l’ordonnance, il reconnaît une forme de culpabilité du conjoint violent et restreint sa liberté individuelle et ses droits parentaux. Alors que la politique en matière de parentalité tend à préserver le couple parental au-delà du couple conjugal, pour que le lien avec l’enfant perdure.

Rue89 Strasbourg : Ces difficultés concernent la preuve des violences. Quelles sont celles liées au second critère, sur la vraisemblance d’un danger ?

Beaucoup d’ordonnances refusées le sont au motif que les femmes ne sont plus en danger. Par exemple, dans le cas où un conjoint a été violent pour forcer sa femme à quitter le domicile conjugal et que la femme a eu tellement peur, qu’elle ne veut pas récupérer le logement, et bien le juge va considérer qu’il s’agit d’un conflit et que celui-ci est résolu.

Dans les couples où la violence est structurelle, où elle dure depuis longtemps, les juges considéreront plus facilement que la femme est en danger et que les violences risquent de recommencer. L’ordonnance a été conçue sur une certaine représentation de la violence conjugale : un mari très violent et très dangereux, une femme très soumise et sous emprise qui met longtemps à sortir des violences.

Les cas plus complexes sont mal reconnus par le mécanisme, lorsque la violence survient uniquement au moment de la séparation par exemple.

Rue89 Strasbourg : Avez-vous identifié un autre obstacle à l’obtention d’une ordonnance de protection ?

Le régime de l’autorité parentale freine la délivrance d’ordonnance de protection. Il est commun d’entendre qu’un conjoint violent n’est pas forcément un mauvais père. Les juges auront du mal à prononcer un retrait provisoire de l’exercice de l’autorité parentale, par exemple. Ils reconnaissent qu’il faut protéger madame, mais permettent à monsieur de continuer à voir ses enfants.

Le problème, c’est que le conjoint violent peut utiliser la parentalité pour continuer de faire subir des violences, même après la séparation.

Les statuts de victimes des enfants

Aujourd’hui, les magistrats évaluent les demandes parentales en se demandant si les enfants ont été directement exposés à la violence, s’ils ont assisté à des scènes de violences. Mais ce qu’ils ont plus de mal à prendre en considération c’est que même quand les enfants ne sont pas témoins directs, ils sont victimes de cette violence, car leur mère est évidemment moins à même de s’occuper d’eux quand elle victime de violence. La violence, justement, altère la capacité de la victime à exercer correctement son rôle de parent.

Alors, les magistrats demandent si les enfants ont été exposés à la violence ou si c’est une affaire d’adultes. Ils exigent que la femme ait été en mesure de protéger ses enfants de la violence, alors que c’est le conjoint qui a créé les violences. C’est très asymétrique.

Rue89 Strasbourg : Il est précisé dans votre ouvrage que le rôle des juges change, au fur et à mesure que les violences conjugales sont prises en compte dans la loi. Quel est ce changement ?

Habituellement, le rôle de la justice est de considérer des faits passés, de les qualifier, et de voir s’ils sont caractérisés pour les punir ou les réparer. Dans l’ordonnance de protection, on demande au juge de protéger, c’est-à-dire de prévenir une récidive potentielle, c’est un exercice intellectuel très différent. Il exige notamment de se demander pourquoi les hommes sont violents.

« La loi se pense universelle et générale »

Solenne Jouanneau

J’utilise le terme de « violence masculine » mais ce n’est pas le langage juridique. La loi en France se pense universelle et générale pour s’appliquer indifféremment, quel que soit l’âge, le genre, la race ou la classe. En sociologie, on sait que les violences dans le couple, graves et répétées, sont principalement le fait des hommes.

En Espagne, la loi considère la violence conjugale d’un homme sur une femme comme une discrimination, et cet aspect est pris en compte dans l’application de la loi. Un homme peut demander une ordonnance de protection liée à des violences intra-familiales, mais le juge considère que ces violences n’ont pas la même conséquence, car elles ne s’inscrivent pas dans un rapport de domination systémique.

Rue89 Strasbourg : Vous constatez également un biais raciste dans la délivrance des ordonnances. Pouvez-vous expliquer ?

80% des femmes qui demandent des ordonnances de protection sont précaires financièrement. Statistiquement, nous avons découvert que les femmes qui ont le moins de chance de les obtenir sont celles qui sont étrangères ou d’origine étrangère, en couple avec un Français né en France. C’est important : les moins protégées sont les plus soumises aux discriminations de race, de classe et de genre.

L’explication à cette observation se trouve dans les facteurs infra-juridiques, ceux qui ne sont pas écrits dans la loi mais qui participent à son application. Les juges ont peur d’être instrumentalisés. L’ordonnance de protection permet d’avoir des choses qui ne peuvent être obtenues autrement. Normalement lors de la séparation, les conjoints doivent rendre leur bail. Là, l’ordonnance permet à la personne qui l’obtient de le conserver, ce qui est précieux si c’est un logement social par exemple. De même, elle permet la délivrance d’un titre de séjour. Si celui de la femme dépendait de son mari, ça lui évite une double peine – se séparer et être sans-papiers.

Si la demandeuse a un intérêt autre que l’éloignement du conjoint à demander une ordonnance de protection, le soupçon sera grand et on pourra penser que c’est une assistante sociale qui lui a conseillé la démarche. Si la demandeuse est une bourgeoise blanche, sa procédure ne sera pas perçue sous cet angle. Alors que toutes deux ont besoin d’être protégées.

Je pense que les magistrats n’ont pas conscience de ce biais et qu’il s’agit de racisme systémique. Si vous regardez les photos de promotions de magistrats et des auditeurs de justice, ils sont en grande majorité blancs. Ce qui n’aide pas à penser ce genre de questions.

Pour de meilleurs salaires, débrayages vendredi 22 mars dans des supermarchés Auchan

Pour de meilleurs salaires, débrayages vendredi 22 mars dans des supermarchés Auchan
L’entrée du supermarché Auchan de Hautepierre

Vendredi 22 mars, des salariés des supermarchés Auchan de Hautepierre, du Baggersee et de Schweighouse-sur-Moder prévoient de cesser le travail pendant deux heures. Ils réclament une revalorisation salariale de 5% et l’amélioration de leurs conditions de travail.

Une intersyndicale CGT, CFDT, FO et CFTC appelle les salariés d’Auchan de France à débrayer vendredi 22 mars de 10h à midi. En février, la négociation annuelle obligatoire (NAO) entre la direction de la chaîne de supermarchés et les représentants syndicaux n’avait abouti qu’à une hausse de 1,5% des salaires, et une réduction sur les achats en magasins passée de 10 à 15%. Des montants jugés insuffisants pour les syndicats, qui réclament une hausse des salaires d’au moins 5%.

« Ce n’est pas cher payé par rapport à l’inflation. On ne prend pas non plus le patron à la gorge » estime Frederic Schwaller, délégué syndical CGT du supermarché Auchan d’Illkirch-Graffenstaden. Après le débrayage prévu vendredi, des salariés de l’établissement n’excluent pas des grèves durant la semaine du 25 au 30 mars.

« Tout le monde doit être capable de tout gérer »

Mêmes revendications à Auchan Hautepierre où en plus des salaires, David Colino, délégué syndical FO, alerte sur la dégradation des conditions de travail et la réduction des effectifs :

« Lorsque j’ai commencé, il y a 16 ans, nous étions plus de 700 salariés à Hautepierre. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 430. En outre, les manières de travailler ont changé et là où chaque salarié avait son propre rayon à gérer, maintenant, tout le monde doit être capable de tout gérer. »

David Colino, délégué syndical FO du Auchan de Hautepierre

Le groupe de grande distribution sort d’une année 2023 « particulièrement difficile » selon le quotidien économique Les Échos, au cours de laquelle il a connu une perte nette de 379 millions d’euros. Le 14 mars, la société de notation financière Standard & Poor’s (S&P) a fait baisser la note du groupe, signalant des « incertitudes majeures » sur sa capacité à faire face à ses échéances, notamment le rachat d’une centaine de magasins Casino.