Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Au TJP, une saison au service de l’expérience artistique, pour petits et grands

Au TJP, une saison au service de l’expérience artistique, pour petits et grands
De la marionnette au TJP, mais pas que (Spectacle "Lampe", photo Marc Maillard)
De la marionnette au TJP, mais pas que (Spectacle « Lampe », photo Marc Maillard)

Le TJP continue d’imposer sa nouvelle identité de centre dramatique national. Revendiquant des propositions artistiques qui s’adressent aussi bien aux familles avec des enfants en bas âge que d’autres réservées à un public adolescent voire adulte, le théâtre propose une saison ouverte aux curieux de tous poils, du moment qu’ils sont exigeants et audacieux. Et continue de célébrer la marionnette et tout ce qui s’y rapporte, de près ou de beaucoup plus loin.

Renaud Herbin, qui dirige le TJP depuis le 2012, persiste et signe : « Je suis déterminé à créer les conditions d’un déplacement vers quelque chose qu’on ne connaît pas. Faire l’expérience de l’art est éminemment politique, et nous avons une responsabilité. » Il publie d’ailleurs sur le « site ressource » du TJP, Corps-Objet-Image, une tribune signée par les directeurs de centres dramatiques nationaux, -des artistes donc-, après les événements de Charlie Hebdo intitulée « Le théâtre est une idée neuve en France ».

Dans ce texte, les directeurs de théâtres revendiquent un rôle essentiel dans la construction de la société et plaident pour une reconquête des espaces publics, tous les espaces publics. Pour le directeur du TJP, l’engagement n’est pas synonyme d’ennui, bien au contraire. Il apprécie ce qu’il considère comme « la chance d’avoir un public familial, qui est composé d’un très large spectre d’âges qui se croisent ».

Cette variété, il compte la soigner par des spectacles « contemporains et exigeants mais avec une vraie ouverture et une facilité d’accès ». Il coupe également la chique aux mauvaises langues en signalant que le taux de fréquentation des salles est en nette augmentation en comparaison à ses débuts, et que cela vient aussi du fait qu’en ce début de deuxième mandat, les Strasbourgeois commencent à intégrer plus facilement ses propositions dans le paysage culturel.

Corps – Objet – Image… et marionnettes

On pourrait reprocher à Renaud Herbin d’avoir choisi une définition quelque peu conceptuelle et alambiquée pour décrire les propositions artistiques qu’il distille au TJP. Ce serait cependant comme lui reprocher d’appeler un chat « un chat ». En effet, si il affirme avec force que le TJP reste un lieu très impliqué dans le développement de la marionnette, il estime aussi qu’il faut aujourd’hui considérer la marionnette de façon beaucoup plus large et transversale, en en ayant une définition plus large et plus ouverte. Moins figurative aussi, peut-être.

Il s’agit bien, dans la saison 2015-2016 du TJP, d’explorer à nouveau toutes les facettes que revêtent les corps, les objets et les images, – marionnettes y comprises.

Le premier spectacle de l’année, Press, Renaud Herbin le considère une peu comme un « manifeste » du projet du TJP, dans sa radicalité. Pierre Rigal, danseur qui fût auparavant sportif de haut niveau, y explore la perspective d’un corps en lutte contre un univers qui se réduit au fur et à mesure du spectacle. C’est encore un corps mouvant que le TJP accueillera ensuite avec De Mains, spectacle accueillant les tous petits à partir de 2 ans, tout en sensibilité.

Le corps multiple

Le corps humain, et sa torsion violente ou virtuose, reste au le fil rouge d’une saison qui explore, cheminant, des univers très différents. Suites curieuses de la compagnie québequoise Cas public donne un sérieux coup de swing au Petit chaperon rouge (dès deux ans) tandis que Whispers (moins de 16 ans s’abstenir) convoque avec virtuosité la multitude de personnages qui peuplent un seul et même corps.

Gisèle Vienne fait apparaître des nuées de ventriloques quand Phia Ménard, autre fidèle des lieux, questionne le genre avec « des interprètes féminins enragés », dixit Renaud Herbin. Hakanaï, présenté avec Pôle Sud dans le cadre du festival Extradanse, embarque les spectateurs dans une relation aussi innovante que magique : celle du corps à l’objet virtuel et à la matière numérique.

Enfin, le corps n’est rien s’il ne va pas se confronter à la chair, à la matière d’un texte qui semble aussi « triturable » que résistant : celui que Pierre Meunier malaxe avec humour dans Forbidden Di Sporgersi, coproduction du TJP. Pierre Meunier sera d’ailleurs accueilli à nouveau en fin de saison avec sa création Badavlan.

S’il y a un spectacle à ne pas manquer, grande figure du nouveau cirque, c’est à dire surtout du nouveau clown, c’est Ludor Citrik et son Je ne suis pas un numéro hilarant. Attention cependant : ce clown est aussi « borderline, sale et malpoli » (dixit Renaud Herbin) qu’on puisse l’être, et ne se fréquente donc qu’à partir de l’âge raisonnable de 8 ans.

L’objet, accélérateur d’imaginaire

L’objet, c’est l’extension ouverte et nue de le marionnette (comme le corps humain l’est aussi, autrement). C’est par le truchement de l’objet que naît l’expérience et que commence l’imaginaire. C’est lui qui autorise le minuscule à devenir très grand, le solide à devenir tout mou. C’est cette perpétuelle expérimentation destinée à ouvrir les écoutilles des grands et des beaucoup plus petits que Renaud Herbin entend développer à travers des choix de spectacles qui sont autant d’univers différents.

Venez explorer "Caban" à plusieurs (Document remis)
Venez explorer « Caban » à plusieurs (Document remis)

Mamie rôtie permet, à travers le décalage doux et léger de l’objet, d’offrir un regard tendre et irrévérencieux sur la question de la fin de vie. Caban, spectacle accueillant les tous petits à partir de 1 an et plus, est totalement immersif et permet aux enfants, et à leurs accompagnants (ce n’est pas réservé aux parents, chacun peut venir en profiter), de s’inventer des cabanes réelles et rêvées.

L’argentin Ezéquiel Garcia Romieu propose, quant à lui, d’inviter une poignée de spectateurs (réservez vos places à l’avance) à entrer dans son dispositif de poche, tout en intensité, économie et interactions.

"Lampe" de la compagnie Frieda Theater Froe Froe (Photo Marc Maillard)
« Lampe » de la compagnie Frieda Theater Froe Froe (Photo Marc Maillard)

La miniaturisation offerte par les objets et les marionnettes permet aussi de circuler dans des mondes insoupçonnés et de se perdre, avec bonheur, dans les représentations des villes et des mondes des artistes. Lampe nous invite à suivre l’errance nocturne d’un petit garçon tandis que Les somnambules évoquent, par un théâtre d’ombres très fin, les enjeux d’une ville en transformation.

 

Images et représentations

Benoît Faivre nous fait découvrir l’improbable appartement du voisin quand Dal Vivo! nous immerge dans des paysages poétiques, entre peinture et cinéma. Benoît Sicat, fidèle de la maison, revient cette saison avec des pages blanches et des paroles d’enfants sur l’acte créatif. Ressacs illustre, à l’aide d’objets étonnants, le monde décadent d’un vieux couple, tanguant, drôle et sarcastique.

M c’est comme aimer clôt la saison par le spectacle d’une artiste toute jeune tout juste sortie de l’école de Charleville-Mézières, Mila Baleva, qui entraîne grands et petits dans un univers subtil et délicat, faits de papiers découpés minutieusement, de pop-ups et de projections.

Cette année est une année avec !

Cette année est aussi celle du retour de la biennale Corps-Objet-Image, qui ne se défait décidément pas de son titre de Giboulées (même dans le programme du TJP). « Concentré du projet du TJP » selon Renaud Herbin, la biennale, dont la programmation n’est pas encore tout à fait finalisée, se fait fort d’accueillir en 25 à 30 spectacles des artistes très reconnus aussi bien que de tous jeunes arrivants. L’idée est avant tout de « côtoyer l’actualité », d’avoir l’occasion, pour les Strasbourgeois, de voir ce qui est en train de se faire.

"Anywhere", création d'Elise Vigneron (Photo Alesia Contu)
« Anywhere », création d’Elise Vigneron (Photo Alesia Contu)

Ce sera donc un temps fort, du 11 au 24 mars, qui permettra encore plus d’affirmer les partenariats du TJP avec quelques autres structures culturelles strasbourgeoises, dont le Maillon pour Plan B et les TAPS pour Le cantique des oiseaux. Jarg Pataki y sera accueilli au TNS, avec le Theater Freiburg et la Filature de Mulhouse, tandis que Josef Nadj et Akosh Szelevényi présenteront le spectacle Les corbeaux avec Pôle Sud.

Si la plupart des spectacles présentés tournent plus autour du corps et de son rapport, tortueux, drôle et parfois bouleversant (à tous les sens du terme) à l’espace, la marionnette reste encore présente, par exemple dans le très délicat Anywhere d’Elise Vigneron, qui mêle la traditionnelle marionnette à fils à la matière de la glace qui fond.

Le TJP, ce n’est pas que des spectacles

Le site internet du TJP vous invite à en faire l’expérience, ainsi que le site « ressource » : il y a beaucoup de façons différentes de croiser et de pratiquer des expériences artistiques, en tant que professionnel ou en tant qu’amateur. Le TJP se fait fort d’accueillir des artistes en résidence plus de 200 jours par an, même si, dixit Renaud Herbin, « on ne s’en rend pas toujours compte en tant que spectateur ». Le message est passé, et tout ce que le TJP a à offrir de « week-ends » et de « chantiers » doivent être considérés par toutes et tous comme autant de portes ouvertes.

Comment le port de Strasbourg s’est installé sur le Rhin

Comment le port de Strasbourg s’est installé sur le Rhin
Bassin de l'Industrie, dans les années 1960 (Doc. VNF)
Bassin de l’Industrie, dans les années 1960 (Doc. VNF)

Au bout de la rue, la ville. – Si Strasbourg est une ville portuaire depuis 700 ans, cela fait à peine plus d’un siècle que son port est installé directement sur le Rhin. Dans sa partie nord, les bassins du Commerce et de l’Industrie, inaugurés en 1901, sont le creuset (un peu patiné) du port moderne, tandis que le Port aux pétroles, déménagé à la Robertsau en 1927, est désormais le symbole de la difficile cohabitation entre urbanité et activités polluantes.

C’est une partie de la ville pour le moins méconnue, un peu brouillonne sur le plan des cheminements routiers, tant ses rues, toutes plus ou moins parallèles, se ressemblent et bifurquent dans une logique plus ferroviaire qu’urbaine. Un morceau de ville, faut-il le préciser, carrément hostile aux piétons et aux cyclistes qui osent s’y aventurer. Les trottoirs sont inexistants, les pistes cyclables, quand elles ont été dessinées, mènent bien souvent dans des cul-de-sacs, voire des no man’s land.

Le port migre de la ville vers le Rhin en 1901

Et pour cause, La zone portuaire nord, que l’on peut délimiter entre le bassin des Remparts à l’ouest, le Port aux pétroles au nord, le quartier du Port-du-Rhin à l’est et la rue du même nom au sud, a été pensé il y a plus de 100 ans pour faire passer trains, chevaux et chalands fluviaux, puis voitures et surtout camions. Cette zone, à l’esthétique particulière, s’étend sur plusieurs milliers d’hectares de terre-pleins et de bassins, entre Strasbourg et le Rhin.

Nord de l'Île-aux-Epis, rue du Port-du-Rhin (Google map)
Au nord de l’Île-aux-Epis, les bassins des Remparts, du Commerce, de l’Industrie, et celui du port aux pétroles (Google map)

Là, le port est installé sur l’Île-aux-Epis depuis le début du XXe siècle, après avoir migré progressivement vers l’est, entre 1331 et son installation à l’Ancienne Douane, au pied de la cathédrale, et 1901, date de l’inauguration des bassins du Commerce et de l’Industrie. Dans l’intervalle, il est d’abord décalé vers le sud, avec, en 1882, le creusement du bassin de l’Hôpital, en lien avec le tout nouveau canal du Rhône-au-Rhin, puis vers le bassin d’Austerlitz (d’abord appelé « port de la Porte des Bouchers) en 1892. La liaison avec le canal de la Marne-au-Rhin s’effectue alors via les bassins Dusuzeau et des Remparts (1927).

Le Rhin, un fleuve frontière aux rives instables

Pourquoi cette lente progression vers l’est ? D’abord, parce que le Rhin, au lit très large (voir document ci-dessous), connaît de nombreuses crues et que ses rives sont instables. Ensuite, parce que Strasbourg se développe loin des berges du fleuve, cette frontière naturelle sur laquelle la ville met du temps à « s’appuyer ». Ce n’est qu’une fois le Rhin canalisé dans le courant XIXe siècle, sa navigabilité jusqu’à Rotterdam au nord assurée, que Strasbourg, sous administration allemande, installe définitivement son port en bordure du fleuve.

Carte des méandres du Rhin vers 1730 (Doc. PAS)
Carte des méandres et bras du Rhin vers 1730 (Doc. PAS)

Sur la position frontalière du port, deux chercheurs notent d’ailleurs dans un article d’analyse géohistorique de la relation fluviale ville-port à Strasbourg (revue Métropoles) :

« Après un démarrage tardif à l’extrême fin du XIXe siècle, la fonction portuaire de Strasbourg culmine dans l’Entre-deux-guerres, à une époque où le port autonome représente un enjeu symbolique et fonctionnel de premier plan. Cette vocation internationale et macrorégionale pour le Grand Est va toutefois s’estomper au cours des années 1960 et réorienter le port vers une fonction plus industrielle et régionale. Le renouveau actuel des trafics, grâce à l’accès privilégié aux grands ports maritimes de la rangée nord-européenne, vient à nouveau bouleverser la donne. Il inaugure un nouveau cycle où la ville et son port se retrouvent, portés par un projet convergent de durabilité et de mixité des fonctions. »

Les « épis » pour ralentir le débit du Rhin canalisé

Mais avant de se reconnecter à son port, chantier que Strasbourg mène activement depuis une dizaine d’années, la ville s’en déconnecte. Pour se faire, elle choisit d’établir ses premiers bassins en lien direct avec le Rhin sur l’Île-aux-épis.

Le nom de cette île, qui sépare Strasbourg du fleuve, ne vient pas d’une quelconque vocation céréalière des lieux, mais du rapport au Rhin : rectifié au XIXe siècle, il voit son débit tellement accéléré que les bateaux n’arrivent plus à le remonter. Des « épis », ouvrages de maçonnerie immergés et perpendiculaires au courant qui permettent de le contrôler, sont donc construits à la fin du siècle. Cette parcelle de prairies anciennement rattachée, dans sa partie nord, au Conseil des XV, prend ainsi, en 1894, le nom d’île « aux épis de rétention et de stabilisation ».

Après 1871, de « nouvelles orientations aux intérêts commerciaux de l’Alsace »

À propos de l’installation sur le Rhin du Port autonome de Strasbourg (PAS), structure administrative créée en 1926, André Trinquet, chef de l’administration générale du PAS, écrit en 1951 :

« Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, à l’apparition des remorqueurs de grande puissance, que la capitale alsacienne, contrainte par ailleurs de donner après 1871 une nouvelle orientation aux intérêts commerciaux de l’Alsace, rechercha à tout prix le trafic rhénan. Elle le fit en deux étapes successives, d’une part en construisant en 1890 le bassin de la porte d’Austerlitz, qu’elle mit en communication avec le Rhin par l’intermédiaire d’une écluse, d’autre part en aménageant entre 1898 et 1901 le port du Rhin, comprenant le bassin du Commerce et celui de l’Industrie. »

Les bassins du Port autonome de Strasbourg et leur date de mise en service (Doc. PAS)
Les bassins du Port autonome de Strasbourg et leurs dates de mise en service (Doc. PAS)

En 1892, apprend-t-on encore dans les archives du Port, « le bassin d’Austerlitz est à peine terminé qu’il est déjà trop exigu. Aucun terrain n’est plus disponible dans son périmètre. On se tourne alors vers les terrains de l’Île des épis [sic], qui appartenaient à la Ville et à des particuliers.

L’armée allemande accepte de lever les servitudes militaires « non aedificandi » qui pesaient sur cette île. Contre l’autorisation de construire à cet emplacement, Strasbourg accepte de verser 2,5 millions de marks, une charge écrasante pour la construction du port du Rhin ».

Avant-port nord : formation et dislocation des « trains de chalands »

En 1901, donc, c’est l’ouverture des bassins du Commerce et de l’Industrie. L’avant-port nord, aménagé entre 1921 et 1927, sert principalement à la formation et à la dislocation des « trains de chalands », et rend l’accès plus facile – par un angle de 60° avec le Rhin au lieu de 15° initialement – aux bassins du Commerce et de l’Industrie. Des dragages périodiques sont nécessaires pour évacuer les graviers.

Avant-port nord vers 1950 - on y attachait et détachait les "trains" de chalands à l'entrée des bassins du Commerce et de l'Industrie (Doc. PAS)
Avant-port nord vers 1950 – on y attachait et détachait les « trains » de chalands à l’entrée des bassins du Commerce et de l’Industrie (Doc. PAS)

Sur la rive Est de l’avant-port, on transborde du minerai sur les voies ferrées. Strasbourg importe notamment du charbon de la Rhur et exporte la potasse d’Alsace, des machines ou du bois. Sur la rive ouest, des remorqueurs sont en stationnement, installés plus tard dans des garages à bateaux sur la rive gauche du Petit-Rhin (comblé dans les années 1950).

Bassin Louis-Armand, à l'extrémité de l'ancien bras du Rhin dit Petit-Rhin - En arrière-plan, les silos des Grands moulins de Strasbourg (Photo Emmanuel Jacob)
Bassin Louis-Armand, à l’extrémité de l’ancien bras du Rhin dit Petit-Rhin – En arrière-plan, les silos des Grands moulins de Strasbourg (Photo Emmanuel Jacob)

Stockage au Commerce, usines à l’Industrie

Autour du bassin du Commerce, darse « moderne » de 1 365 mètres de long sur 100 mètres de large, l’on transborde et entrepose des marchandises diverses, et notamment des céréales transformées sur place dans les minoteries des Grands moulins de Strasbourg. Dans la première moitié du XXe siècle, avant que le port sud ne prenne le relais, c’est dans le bassin du Commerce que la navigation est la plus active du PAS (fourmillement bien visible sur la photo ci-dessous, en haut à droite).

Bassins Dusuzeau et Vauban au sud, bassin des Remparts au nord - A noter : le Petit-Rhin, comblé dans les années 1950, serpentait à la place des actuelles rues d'Alger, de Dunkerque et du Petit-Rhin (Doc. PAS)
Bassins Dusuzeau et Vauban au sud, bassin des Remparts au nord – A noter : le Petit-Rhin, comblé dans les années 1950, serpentait à la place des actuelles rues d’Alger, de Dunkerque et du Petit-Rhin (Doc. PAS)

Le bassin de l’Industrie est affecté quant à lui en totalité, comme son nom le laisse imaginer, à l’industrie (construction mécanique, métallurgie, forge avec laminoir de tôle…) et aux chantiers charbonniers. Les rives sont surplombées par divers ouvrages d’accostage et de chargement. « Tout le bassin est enveloppé par d’épaisses fumées et par des poussières de charbon qui lui donnent son véritable caractère de bassin industriel », se félicite André Trinquet dans les années 1950.

Rue du Port-du-Rhin, lien ténu entre ville et Rhin

Au sud des deux bassins de 1901, la rue du Port-du-Rhin, ainsi nommée depuis 1918, est un lien ténu entre Strasbourg et le fleuve. Bordée progressivement d’entrepôts et de brasseries, en plus de la minoterie devenue malterie, la rue accueille, côté sud, les bâtiments de la Coop, aujourd’hui désaffectés, mais bientôt réinvestis par La Laiterie.

En 1899, la Ville fait construire, toujours sur la rue du Port-du-Rhin, à l’extrémité sud du bassin du Commerce, le poste de commandement du port de Strasbourg, baptisé « capitainerie » (ci-dessous). Aujourd’hui transformé en bureau de Poste, ce bâtiment néo-renaissance en pierres grises et à pignons en escaliers, est surmonté d’une tour, visible au fond de la darse depuis l’avant-port, et orné d’un élégant oriel (in « Dictionnaire historique des rues de Strasbourg », aux éditions Le Verger).

La capitainerie du port de Strasbourg a été construite entre 1899 et 1901 - Elle héberge aujourd'hui un bureau de Poste (Doc. BNU)
La capitainerie du port de Strasbourg a été construite en 1899 – Elle héberge aujourd’hui un bureau de Poste (Doc. BNU)
Bassin du commerce, centre névralgique du port nord - Au fond, la capitainerie (Photo Emmanuel Jacob)
Bassin du commerce, centre névralgique du port nord – Au fond, la capitainerie (Photo Emmanuel Jacob)

Quand le pétrole était débarqué à proximité de la Citadelle

À l’opposé, le port nord héberge depuis près d’un siècle le « bassin aux pétroles ». Il n’en a pas toujours été ainsi : à la fin du XIXe siècle, on débarque les hydrocarbures à proximité du bassin d’Austerlitz et de la Citadelle. Les lieux sont rapidement jugés trop étroits et l’activité dangereuse.

Creusement du bassin Albert-Auberger, création de terre-pleins, de routes et d’installations ferroviaires démarrent au nord du quai Jacoutot (du nom d’un philanthrope, fondateur d’un institut pour sourds-muets à la Robertsau) en 1924. Le port aux pétroles est inauguré en 1927 par le ministre des Travaux publics français. Il est étendu vers le nord en 1963 et désormais classé zone « Seveso », relevant d’un plan de prévention des risques technologiques » (PPRT).

Le port aux pétroles, avant son extension en 1963 (Doc. PAS)
Le port aux pétroles, avant son extension en 1963 (Doc. PAS)
Le port aux pétroles, zone Seveso de Strasbourg, soumis à un plan de prévention des risques technologiques (Photo Emmanuel Jacob)
Le port aux pétroles, zone Seveso de Strasbourg, soumis à un plan de prévention des risques technologiques (Photo Emmanuel Jacob)

Autrefois centre névralgique du port de Strasbourg, la zone qu’on désigne aujourd’hui sous l’appellation de « port nord », fait un peu figure de vétéran face à la zone sud, développée dans la seconde moitié du XXe siècle, qui regroupe la majorité des 300 entreprises et des 10 000 emplois du port. Outre l’activité céréalière qui persiste, la zone nord accueille désormais une importante activité « conteneurs », mais également des entreprises de télécommunications (les datacenters d’OVH au bassin du Commerce et de SFR au bassin Vauban, au sud du pont éponyme).

Compatibilité entre habitations et activités portuaires ?

Avec l’urbanisation progressive de l’axe Deux-Rives (secteur Starlette-Coop, quartier du Port-du-Rhin…) et le développement de la Robertsau, dont les habitants contestent pour certains le maintien même du port-aux-pétroles à Strasbourg, le port nord est-il menacé ? Si la question est rarement ouvertement formulée, les entreprises installées sur les terrains du PAS s’inquiètent déjà de la compatibilité entre logements (avec leur cortège de services, écoles…) et activités logistiques ou industrielles, encombrantes, bruyantes et/ou polluantes.

Réponse (peut-être) dans 5 ou 10 ans, quand la Porte de France aura quadruplé son nombre d’habitants, la clinique Rhena été inaugurée, le tram D vers Kehl lancé.

Sur le bassin du Commerce, le "data center" d'OVH (photo Emmanuel Jacob)
Entre bassins du Commerce et de l’Industrie, le « data center » d’OVH (photo Emmanuel Jacob)

Cannabis thérapeutique : Bertrand Rambaud une nouvelle fois condamné

Cannabis thérapeutique : Bertrand Rambaud une nouvelle fois condamné
Bertrand Rambaud, militant du cannabis thérapeutique, dans l'enceinte provisoire du tribunal de grande instance de Strasbourg (Photo PF / Rue89 Strasbourg)
Bertrand Rambaud, militant du cannabis thérapeutique, dans l’enceinte provisoire du tribunal de grande instance de Strasbourg en 2014 (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

Poursuivi pour détention de cannabis, Bertrand Rambaud a été reconnu coupable de détention et usage de produits stupédiants par la Cour d ‘appel de Colmar comme en première instance à Strasbourg, mais dispensé de peine.

Bertrand Rambaud cultive et fume du cannabis, seul remède selon lui pour soulager les douleurs que lui provoquent un traitement contre le VIH et l’hépatite. Mais en avril 2014, il est contrôlé et arrêté par la police, qui découvre sur lui quelques grammes de cannabis et quelques feuilles. Une perquisition à son domicile et le voilà poursuivi pour « détention et usage de produits stupéfiants ».

En juin, le tribunal correctionnel de Strasbourg le reconnaît coupable mais le dispense de peine. Malgré cette dernière clause, Bertrand Rambaud avait décidé de faire immédiatement appel. Pour lui, il ne peut pas être condamné pour se soigner comme il l’expliquait alors :

Lors du procès en appel, le procureur général a requis la confirmation du jugement de première instance. Il a été suivi par la cour, qui a une nouvelle fois reconnu coupable jeudi 10 septembre Bertrand Rambaud de détention et usage, avec une dispense de peine.

Depuis 2013, l’usage médical du cannabis est reconnu par décret mais le seul médicament autorisé pour les malades de scléroses en plaques à crampes n’est toujours pas disponible. Bertrand Rambaud étudie avec son avocate les moyens de contester cette décision, soit devant la Cour de cassation, soit devant la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : Bertrand Rambaud, militant du cannabis thérapeutique, condamné sans peine (compte-rendu du procès en première instance)

Sur Rue89 Strasbourg : Bertrand Rambaud, victime du VIH, de l’hépatite C et d’une loi injuste

[Grand entretien] Le Maillon de Frédéric Simon n’attendra plus l’an 2000

[Grand entretien] Le Maillon de Frédéric Simon n’attendra plus l’an 2000
Frédéric Simon, nouveau directeur du Maillon (Photo MB / Rue89 Strasbourg)
Frédéric Simon, nouveau directeur du Maillon (Photo MB / Rue89 Strasbourg)

Frédéric Simon arrive de l’Est mosellan pour reprendre les rênes du Maillon, un théâtre en pleine ascension. Pour Rue89 Strasbourg, il détaille son projet, ses ambitions transfrontalières et la place qu’il entrevoit pour l’institution dans la future organisation territoriale. Objectif : basculer dans le XXIe siècle.

Rue89 Strasbourg avait déjà détaillé les spectacles de la nouvelle saison du Maillon lors d’une rencontre avec son ancien directeur, Bernard Fleury, en juin. Quoi de plus normal après tout, puisqu’il s’agissait bien de sa dernière programmation, à lui. Il la présente cependant en cette rentrée avec Frédéric Simon, nouveau directeur fraichement nommé cet été, qui arrive de la Scène nationale du Carreau à Forbach. Celui-ci nous livre, au débotté, ses ambitions culturelles et ses stratégies pragmatiques pour donner au Maillon la stature promise par le nouvel équipement à venir dans un territoire en pleine redéfinition identitaire.

Rue89 Strasbourg : Est-ce qu’il y a des spectacles dans cette dernière saison de Bernard Fleury que vous recommandez tout particulièrement ?

Frédéric Simon : Il y a peut-être les spectacles qui permettent un peu de jalonner les idées que Bernard a sur le monde. Il y a cette volonté de suivre des artistes et des parcours, donc de ne pas être dans « l’objet spectacle ». On pense à Romeo Castellucci et à Angélica Liddell. Ces artistes-là ne se cristallisent pas en un seul spectacle, on est plus dans une forme de rendez-vous avec une singularité. C’est le cas de Gisèle Vienne aussi.

Quand on vient voir un spectacle de Gisèle Vienne en se disant « je vais tout comprendre de Gisèle Vienne », on est très déçu. Elle ne se dévoile pas en un spectacle. Il y a quelque chose de non-définitif chez elle, de presque un peu hermétique, et le mystère est là : on se dit donc qu’on reviendra voir un autre spectacle pour mieux comprendre le propos de l’artiste. Elle nous amène dans des situations très obscures, dans l’infra-language. Donc l’idée c’est bien de ne plus s’attacher aux objets des artistes mais aux artistes eux-mêmes. On ne peut pas fermer ces histoires-là. Avec Angélica [Liddell], il y a quelque chose qui doit durer.

« Comprendre la relation des publics avec le spectacle vivant »

Derrière tout ça il y a l’idée de s’adresser à des énergies différentes, même chez les spectateurs. Certains se contenteront d’un spectacle, d’autres auront une fidélité au lieu, d’autres vont migrer du TNS au TJP… Il y a bien sur des passerelles entre les lieux, pour les spectateurs comme pour les artistes. Nous allons sans doute lancer avec l’université une étude sur les comportements des publics.

Pas pour de la stratégie de relations publiques, mais plutôt pour observer la relation que les publics s’inventent au spectacle vivant et à la culture aujourd’hui. Est-ce que la culture, et le théâtre en particulier, est encore transmis dans les familles ? J’en doute fortement. Et pourtant cette idée a été notre fonds de commerce sur les classes moyennes. Même ceux qu’un ami appelait les « Maif / Camif / Télérama », autrement dit les bobos, on les voit de moins en moins.

Rue89 Strasbourg : Comment est-ce qu’on prend en main un nouveau théâtre ?

Frédéric Simon : Il faut éviter de croire qu’on est le premier. Certains collègues, il y a cinquante ans, étaient les premiers, comme Hubert Gignoux. Nous, nous devons avoir une autre façon de voir les choses. Aujourd’hui, personne n’attend rien de particulier de nous. Nous sommes là pour continuer, pour ne pas mettre les choses en danger. Et si vraiment on a des idées très différentes de celui qui précède, la première chose à faire c’est de comprendre ce qui s’est passé, ce qui a conduit une maison à être ce qu’elle est.

Là où j’ai dirigé des maisons, j’étais déjà spectateur, ça m’a donné une base solide de connaissances. Je ne suis jamais allé à l’autre bout de la France diriger une maison que je ne connaissais pas. Le Maillon, je le fréquentais. Bernard [Fleury], on l’a connu parce que c’est une figure du métier, à l’ONDA par exemple… Donc pour moi ici ce n’est pas une terre inconnue. Vous m’auriez envoyé à Marseille ou à Bayonne, je n’avais aucune avance à l’allumage. Et puis j’ai été étudiant à Strasbourg, même si j’ai quitté cette ville au moment où Marcel Rudloff était battu. Ça ne nous rajeunit pas !

Quand on change de maison, on met trois ans à comprendre, trois ans à modifier et enfin trois ans à lancer quelque chose de nouveau. Au Carreau, finalement, j’ai fait 10 ans, et c’est pendant les trois dernières années que j’ai senti que je pouvais vraiment mettre ma patte. Nous n’avons rien cassé. Nous avons bougé, translaté, modifié tout doucement, avec l’accord des gens, parce qu’une équipe, c’est un organisme vivant. Il ne faut pas arriver en pensant que tout le monde va pouvoir faire des parcours à angle droit, ou volte-face.

« Il va y avoir du changement, il faudra s’écouter »

C’est comme ça que j’imagine les années que je vais passer ici, avec quand même cette chose nouvelle qui est la préfiguration d’un nouveau lieu. Il y a aussi cette transition à effectuer. Le lieu va être ambitieux, il y a plusieurs salles à l’intérieur. Il va falloir faire plus et mieux. C’est une gageure, puisque Bernard avait déjà fait un boulot pas possible.

Une autre chose particulière à Strasbourg, c’est la densité des opérateurs culturels. Même si il y a une population importante, il y a tout de même une offre culturelle tout aussi importante. On sent bien ici qu’au fur et à mesure des années il s’est construit quelque chose d’assez raisonnable : les établissements ont clairement identifié leurs positions. Le Maillon avait sa place.

Avec l’arrivée de Renaud [Herbin] qui essaie de modifier les lignes au TJP, et de Stanislas [Nordey] au TNS, qui est un garçon turbulent [rires],- vous allez voir, il va agiter le bestiaire ! -, et sachant que je ne suis pas non plus quelqu’un de très classique, il va y avoir du changement. Si on change tous en même temps, il va falloir s’écouter. Mobile dans l’élément mobile, ce n’est pas simple.

Poupée de "I apologize" de Gisèle Vienne (Photo Gisèle Vienne)
Poupée de « I apologize » de Gisèle Vienne (Photo Gisèle Vienne)

« On est dans une phase charnière à Strasbourg, les établissements changent de génération »

Il faudra qu’on travaille ensemble, encore plus fortement qu’avant, tout en restant soi-même, en ayant chacun notre particularité de culture d’entreprise. Et puis il y a aussi Musica, l’Opéra, etc.: on voit bien qu’aujourd’hui on est dans une phase charnière à Strasbourg. La plupart des établissements culturels vont changer de direction et de génération. C’est l’occasion où jamais d’inventer quelque chose de nouveau. Sans casser l’histoire, mais en basculant dans le XXIe siècle.

Ce qui me caractérise sûrement par rapport à ce que faisait Bernard, c’est que je suis peut-être plus proche de l’éducation artistique. Si lui aime la coopération européenne, moi j’aime aussi la coopération transfrontalière. Lui était plus à l’origine de réseaux d’affinités entre établissements : moi ce que j’ai mené à Forbach, dans la Sarre, c’est vraiment des liens avec les Allemands, non seulement sur les publics, mais sur l’éducation artistique et culturelle, et sur des ambitions de construction territoriale.

« Contre la dissolution de ce que nous sommes, nous aurons un rôle déterminant »

Au delà des ruptures, que construisons-nous de commun en invitant les gens à participer à cette histoire ? Ce n’est plus l’histoire des nations, ce n’est peut-être pas non plus l’histoire des langues, c’est peut-être d’avantage l’histoire d’un avenir de l’Europe, dans lequel les choses et les gens seront polyglottes, multiculturels et polycentriques. Ça fait beaucoup pour les Français : nous sommes très classiques, nous aimons la verticalité, les nations, nous sommes très souverainistes – même pour les plus progressistes. Nous le sentons bien par rapport à tout ce qui se passe au Moyen-Orient, nous avons du mal à nous positionner en tant que Français, mais nous n’arrivons pas non plus à nous positionner comme citoyens du monde.

Dans toutes ces ruptures nous serons aidés, forcément, par le changement de génération, qui apporte une autre façon d’envisager le monde. Il faudra aussi que cette rupture soit douce, car si nous basculons brusquement du monde Gutenberg à un monde disons numérique et non-structuré, très migrant, il y aura une dissolution complète de ce que nous sommes. Les établissements culturels ont un rôle déterminant.

« Il faut ré-inventer d’autres espaces-temps »

Il ne faut pas se limiter au plateau, il faut que nous sortions de chez nous. Non seulement sortir du lieu, mais sortir du temps de la représentation. Il faut que nous inventions d’autres espaces-temps. Les deux expériences les plus marquantes en terme de territoires et de culture sont Nantes et Lille. Lille a réinventé le bassin houiller, comme Nantes a réinventé l’estuaire – qui n’est plus aujourd’hui un territoire négrier et de construction navale.

Angélica Liddell en décembre au Maillon (Photo Samuel Rubio)
Angélica Liddell en décembre au Maillon (Photo Samuel Rubio)

Rue89 Strasbourg : Voilà qui tombe à pic puisque vous arrivez à Strasbourg au moment où la ville se ré-invente en temps qu’Eurométropole mais aussi en tant que vraie ville transfrontalière avec l’avancée de la ville vers le Rhin et l’Allemagne. 

Frédéric Simon : Les quatre candidats pour le Maillon avaient tous des qualités. Si j’ai pu me détacher, c’est peut-être précisément sur ce domaine-là. Je ne remettais pas en cause l’histoire du Maillon, mais il y avait, dans mon parcours, l’idée d’une ouverture. Il y avait un autre candidat dont je pense qu’il aurait pu faire beaucoup pour le Maillon. Il aurait pu hisser la maison à un niveau d’excellence.

Mais ceux qui ont retenu ma candidature voyaient le Maillon aussi comme un vecteur pour le territoire. C’est tout de même une maison soutenue essentiellement par la Ville, donc le projet culturel rejoint d’autres projets.

Rue89 Strasbourg : Vous semblez très préoccupé de la question des publics, – qui rejoint en partie celle de Bernard Fleury qui a créé environ 6 000 places de plus pour les spectateurs du Maillon cette année – : quelles sont vos ambitions à ce sujet ?

Frédéric Simon : Bien sur, pour augmenter l’offre, il faut augmenter la capacité. Mais il n’y a pas que ça. Nous commençons aujourd’hui à mieux comprendre ce que nous cherchions quand nous parlions de démocratisation culturelle, ou de théâtre populaire, à la fin de la guerre.

Les ambitions du Conseil national de la Résistance pour faire en sorte que la culture soit un rempart contre la barbarie, ou quand Brecht voulait que le théâtre construise un autre peuple : ces idées étaient informelles et généreuses. Aujourd’hui, nous nous heurtons à des évaluations. Il va donc falloir que nous soyons plus sérieux là-dessus. Nous devrons prouver que nous agissons sur le monde.

« Atteindre ceux qui ne se sentent pas capables de venir »

Nous pouvons nous dire que plus de gens touchés c’est formidable, mais il faudra aussi savoir qui nous touchons. Nous devons aller vers ceux qui aujourd’hui auraient besoin de nous et ne se sentent pas capables de venir. Toucher des gens qui, en étant là, modifient leur place dans le monde.

Je pense par exemple à ceux qui, par leur place, transforment le monde tous les jours : les enseignants. Leur façon d’être au monde, d’être des adultes devant des enfants est essentielle : si nous les aidons à remettre en question et à mieux vivre cette place-là grâce à la culture, même si nous n’augmentons pas le nombre de spectateurs nous augmenterons l’impact de ce que nous faisons. Pour moi tous les citoyens sont égaux, mais certains auront un impact plus fort encore si grâce à ce que nous faisons nous ouvrons de nouvelles fenêtres, de nouveaux chakras comme on dirait en Inde.

« Nous sommes encore en train d’attendre l’an 2000 »

Nous sommes encore en train d’attendre l’an 2000. Je pense que les enfants et les jeunes sentent bien ça chez les adultes. Quelque chose n’est pas passé. L’avenir n’est toujours pas installé. Nous emmenons nos enfants dans des drôles d’injonctions paradoxales en leur disant : « on sait qu’on s’est ratés, mais faites exactement ce qu’on fait. » C’est un problème sociétal, qu’on ne peut pas changer par la loi.

C’est vraiment en cherchant les angles morts, en soulevant des petites portes sur les côtés, que chaque personne va se sentir en responsabilité du monde et s’adresser aux autres de manière différente. C’est là notre responsabilité. Or ceux que nous appelions traditionnellement les « relais » ou les « leaders d’opinion », ceux-là aujourd’hui ne sont peut-être plus dans les salles.

Rue89 Strasbourg : Pourquoi ne sont-ils plus dans les salles ?

Frédéric Simon : Parce qu’ils n’y sentent plus de nécessité. Parce qu’ils sont très vite absorbés par l’imitation, et qu’ils ne prennent plus le temps de remettre en question les enseignements qu’on leur a fait. Les modèles sont pris comme données incontestables.

La seule chose que nous faisons au bout du compte dans notre métier, c’est de faire douter. Nous ne servons qu’à ça. Il y a des théâtres qui peuvent se permettre d’être des « musées du théâtre », commémorant un théâtre des 30 Glorieuses ou du XIXe siècle et des classes bourgeoises, mais si aujourd’hui nous voulons vraiment transformer le monde, il faut déjà en parler, tel qu’il est. Nous ne sommes pas obligés d’être crus ou naturalistes, nous pouvons questionner des structures mentales, l’intimité, la société, les faits divers… Nous voyons bien toutes ces pistes, qu’on retrouve dans la saison d’ailleurs.

« Le spectacle vivant ne s’est pas encore emparé des nouvelles technologies »

Il y a aussi des écritures qui vont arriver et qui sont étonnantes. Elles vont déborder totalement du plateau. Dans les 20 ans qui viennent, il va y avoir un nouvel espace-temps pour les artistes. Bernard Stiegler par exemple nous dit que c’est peut-être la première fois que le monde des arts ne s’empare pas des technologies, aussi rapidement que d’habitude du moins. Dans les théâtres nous étions les premiers à avoir des lampes à gaz et des lampes électriques.

Même si on met un peu de vidéo sur scène, on a bien du mal aujourd’hui à rejoindre un monde dématérialisé, et à avoir des écritures dans ce monde-là. C’est encore pire pour le spectacle vivant. Nous sommes très peu présents, car quelque chose pour nous est mort là-dedans, c’est purement technologique. En fait c’est à nous de lui redonner un visage humain, une présence et une chair.

Rue89 Strasbourg : Vous parliez des grosses structures culturelles strasbourgeoises en terme de collaboration, mais qu’en est-il du côté des associations et des artistes locaux ?

Frédéric Simon : Je suis parti sur un projet de groupement d’employeurs. Je pense que la coopération ne se décrète pas, elle s’effectue. On apprend à se connaître en faisant. Les réseaux sans projets ne durent pas longtemps. Un groupement d’employeurs permettrait de redéployer des petites maisons, – je parle au niveau budgétaire-, pour qu’elles aient d’autres ambitions et créent des liens entres elles, riches et moins riches, par la confiance et par l’action.

« Un groupement d’employeurs, pour mobiliser des compétences »

On n’aime pas les autres structures par décret, il faut qu’il y ait des affinités humaines ou des objectifs communs. Ce groupement d’employeurs devrait permettre, sur l’agglomération et l’Eurométropole, de mobiliser des compétences essentielles quand le besoin s’en fait sentir.

Nous sommes bien dans l’idée d’y inclure des maisons à vocation socio-culturelle ou sociale, et d’y croiser des exigences communes. Nous allons aller au-delà des cercles où on ne s’appelle que par les prénoms, où tous ceux qui ne comprennent pas de qui on parle sont exclus de la conversation. L’idée est plutôt d’avoir le même vocabulaire. Lors de mon expérience en Lorraine, pour partager des expériences communes en milieu rural, on allait voir des spectacles ensemble, pour ensuite en discuter ensemble. On pouvait alors échanger des points de vue sur un objet commun.

« Re-tricoter de l’entregent, y compris au niveau local »

Le groupement d’employeurs sert aussi à ne pas tordre trop le Maillon, dont ce n’est pas la mission principale. Cette solution, qui a l’air d’être purement technique, est souvent la vraie porte de la coopération.

J’aimerais bien que dans ce groupement il y ait une cellule « Europe », une cellule « Éducation artistique » et une cellule « Productions ». Cela implique des gros volumes d’activité que personne ne peut maîtriser seul. L’ingénierie européenne, aucune structure n’en a besoin de manière permanente. Par contre, on voudrait tous être ou chef de file ou rentrer dans des projets européens, qu’ils soient transfrontaliers comme l’Interreg dans le Rhin supérieur ou plus largement en transnational. C’est très gourmand en temps, et on aboutit toujours à la conclusion « on n’a pas le temps de faire ça ».

Pour aller plus loin, pour re-trictoter de l’entregent, y compris au niveau local, il faut qu’on puisse avoir plus d’heures. Ces heures là, on peut les gagner en inter-maisons, en inter-structurel.

Rue89 Strasbourg : Est-ce que ça implique des moyens supplémentaires sur ce groupement d’employeurs ?

Frédéric Simon : Les moyens supplémentaires pour faire vivre un groupement d’employeurs sont des moyens discrets, c’est à dire que ce sont des moyens qui sont liés à des projets. Il y a deux façon d’analyser nos budgets : le fonctionnement, qui est le socle et le budget basique, et de temps en temps nous avons une mission extra-territoriale ou sur des publics spécifiques et là nous avons des moyens supplémentaires. La plupart du temps, ces moyens, on les absorbe dans le fonctionnement. Cela implique un transfert d’énergie du personnel sur ces projets au détriment du fonctionnement. Cela fatigue la maison.

Plutôt que de fatiguer les maisons, prenons cet argent et affectons-le. Sans réinjecter cet argent dans le fonctionnement, on l’attribue à une autre structure, une partie de structure, qui prend en charge ce surcroit de moyens et de travail à faire. Ce n’est donc pas une ponction sur un budget qui est déjà sur l’os, c’est plutôt saisir l’occasion d’opportunités pour travailler les choses différemment.

Rue89 Strasbourg : Est-ce que vous envisagez la recherche de moyens et de partenaires supplémentaires pour le nouveau lieu ?

Frédéric Simon : Le nouveau lieu va être plus ambitieux et plus gourmand en technique. Nous mesurons ça encore mal aujourd’hui. Nous allons cependant y venir, et je l’ai mis sur la table dès que j’ai été recruté. On ne va pas se voiler la face, il va falloir que d’autres partenaires viennent nous rejoindre, ou que ceux qui sont déjà là mettent plus. Pour l’instant, ceux qui sont déjà là ont dit qu’ils ne mettraient pas plus. Ceci dit la porte n’est pas totalement fermée.

Pour faire entrer d’autres partenaires territoriaux, cela impliquerait qu’on déploie l’action à d’autres échelles. Ce qui est à mesurer donc, c’est l’impact d’un lieu sur un territoire, sur une région. Avec une région qui change de taille, ce qui change les choses aussi. Plus que le fonctionnement régional, les grandes régions vont changer les attitudes métropolitaines.

Une place à trouver, dans le réseau des métropoles et en ALCA

On consulte d’ailleurs assez peu le citoyen sur ces grands changements qui sont en germe et qui font grimper le niveau intercommunal. Les 12 métropoles françaises sont la future structure de la France. À quelle échéance ? Je n’en sais rien. En tout cas nous sommes en route pour ça.

Strasbourg a une prééminence sur ce nouveau territoire, d’autant que les chiffres de l’INSEE montrent que la désertification des territoires à l’ouest de la ligne Nancy-Metz s’accomplit à une vitesse folle. On va finir dans des territoires qui n’ont rien à envier à la Meuse. Plusieurs faits, comme la culture viticole ou les sièges sociaux de grandes entreprises, constituent la force de l’Alsace aujourd’hui, qui ne se résume pas à Strasbourg.

Le Maillon doit donc prendre sa place au sein de l’Eurométropole, mais aussi sur le Rhin supérieur, avec Mulhouse, Colmar et les Allemands de Karlsruhe, Offenbourg et Fribourg. Il y a Bâle aussi. Il s’agit de dépasser les collaborations bilatérales déjà existantes pour trouver des objectifs communs. Il s’agit aussi de travailler sur notre place au niveau national et transnational.

À chaque fois cela implique des contacts avec de nouveaux partenaires. Dans ce cas ce serait peut-être plus à la région qu’à l’Eurométropole de nous fixer les conditions d’obtention de nouveaux crédits, par exemple pour devenir la charpente d’une émergence des arts dans cette grande région… Il pourrait aussi y avoir des fonds européens pour faire circuler des spectateurs, des artistes et des œuvres…

Au niveau transnational, parce que Strasbourg compte aussi le TNS et d’autres structures, cela pourrait générer un pôle d’émergence et de structuration d’un métier, d’une écriture, d’une logique européenne. À chaque fois, il faudra que nous racontions notre fable à une échelle différente. Mais il faudra être vigilant à ce que cette fable soit une seule et même histoire.

La force poétique et tellurique de Strasbourg

Je crois que nous sommes tous assez mûrs, sur ce grand bassin rhénan, pour avoir une vision commune. Ce creuset, pas seulement géographique d’effondrement entre deux montagnes, existe. Beaucoup d’artistes sont venus se réfugier à Strasbourg et ont témoigné de cette force tellurique. Il y a quelque chose, dans le Rhin supérieur et à Strasbourg, qui peut cristalliser, même poétiquement.

La figure que j’aime beaucoup à Strasbourg, que je trouve très explicite, c’est celle de Janus, sous la fontaine en face de l’Opéra. Janus, c’est à la fois la paix et la guerre, -le temple de Janus était fermé pendant la paix et ouvert pendant la guerre-, c’est le double regard, dans deux directions, c’est le masque, c’est le Rhin qui coule au-dessus de sa tête… Ça nous rappelle que le théâtre n’est pas loin puisque Dionysos avait aussi deux masques. Il flotte quelque chose de poétique ici, qui ne peut pas se dérouler ailleurs.

Union sacrée pour le parlement de la zone euro à Strasbourg

Union sacrée pour le parlement de la zone euro à Strasbourg
Le Parlement européen aura ce dimanche soir 751 nouveaux députés (Photo Cédric Puisney / Rue89 Strasbourg)
Le Parlement européen est inoccupé trois semaines sur quatre (Photo Cédric Puisney / Rue89 Strasbourg)

Lors de sa visite inaugurale de la Foire européenne de Strasbourg vendredi, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron s’est déclaré favorable à la création d’un parlement de la zone euro et que cette institution ait son siège à Strasbourg.

L’idée fait son chemin depuis que les décisions sur la Grèce sont apparues comme dictées par l’Allemagne. Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, a alors évoqué la nécessité de refonder l’union économique de l’Europe avec un gouvernement et un parlement de la zone euro. L’idée a été reprise par le Président de la République François Hollande en juillet dans une tribune parue dans le Journal du Dimanche.

Le risque de voir deux Europe cohabiter

Pour autant, on voit mal comment un gouvernement et un parlement pour 19 pays pourraient cohabiter avec la commission européenne des 28 membres et le Parlement européen. Pour l’instant, les questions monétaires des 19 sont réglées au sein de l’Eurogroupe, une instance présidée par présidé par le ministre des Finances néerlandais, Jeroen Dijsselbloem, mais sans pouvoir particulier.

Mais qu’importe, pour tous les grands élus alsaciens, c’est l’union sacrée et ils ont écrit à François Hollande pour exprimer leur soutien à ce projet :

« Le rayonnement européen de Strasbourg conforte l’influence de la France au sein de l’Union européenne. (…) Il est donc de notre devoir de nous rassembler et de créer une union sacrée autour de ce projet, qui doit conforter et compléter la vocation de Strasbourg comme siège du Parlement Européen. Nous espérons vivement que ce soutien officiel d’un membre du Gouvernement soit suivi d’effets. Nous souhaitons que vous plaidiez dans les meilleurs délais, auprès de nos partenaires européens, pour la création de cette instance nécessaire à l’avenir de l’Union européenne. »

Aux actes, appellent donc en choeur le maire de Strasbourg, les présidents de collectivités territoriales, les sénateurs du Bas-Rhin et même l’unique eurodéputée alsacienne, Anne Sander.

La lettre des grands élus

Étant donné qu’on a déjà bien du mal à conserver le Parlement des 28 États membres, qui ne fonctionne à Strasbourg qu’une semaine sur quatre, créons en un second et peut-être que Strasbourg aura un parlement complet. De son côté, Daniel Cohn-Bendit propose dans sa chronique sur Europe 1 qu’on utilise ces locaux pour accueillir des réfugiés. On va bien finir par le rentabiliser ce bâtiment.

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Compagnie Maguy Marin (doc remis)
Compagnie Maguy Marin interprétera May B, inspiré de l’univers de Samuel Beckett (doc remis)

Pôle Sud entame sa deuxième saison en tant que centre de développement chorégraphique. La brochure indique qu’il est encore « en préfiguration » mais déjà, Pôle Sud parvient à proposer une saison 2015 / 2016 ambitieuse malgré des moyens limités, avec des joyaux qui ne seront proposés que peu de temps et aux apparitions parfois très rares dans une ville de province comme Strasbourg.

La danse est un art raffiné. Les danseurs, ces êtres fragiles, semblent irréels dans ce monde de plus en plus brutal et terrien. Ils se font rares. À Strasbourg, c’est au sud de la ville qu’on peut en croiser, dans une MJC devenue 30 ans plus tard « centre de développement chorégraphique ». Le titre est pompeux mais il faut croire que ce bouclier est devenu nécessaire à Pôle Sud pour continuer d’entretenir la flamme de la danse contemporaine.

Pôle Sud dispose d’un budget d’1,7 million d’euros, dont un million proviennt de la Ville de Strasbourg, pour cette mission. Avec ça, l’équipe de Pôle Sud est parvenue à programmer 25 spectacles en faisant appel à des artistes internationaux parfois, émergents à l’occasion, mais toujours inventifs, créatifs et beaux. Voici résumés les choix de Pôle Sud en moins de trois minutes :

À chaque fois, les artistes ne restent qu’une ou deux soirées, voire trois. Contrairement au TNS, Pôle Sud ne peut proposer de grandes séries, comme l’explique la directrice Joëlle Smadja :

« Compte-tenu de nos spectacles, on est contents quand on remplit une salle de 300 personnes deux soirs de suite. On se concentre sur des spectacles qui font venir un ou deux danseurs. Pour les projets plus importants, on partage les coûts avec le Maillon par exemple. »

Le premier événement à noter dans l’agenda, c’est l’ouverture de saison. Pôle Sud offre deux spectacles avec Amala Dianor vendredi 18 septembre et investira le parvis devant ses bâtiments, avec un pot d’accueil dès 19h. Installé à la Meinau, Pôle Sud doit s’inscrire dans le quartier, ne pas paraître comme un temple isolé de la culture de centre-ville. Compte-tenu de ses nouvelles orientations, le défi est permanent.

Une grande scène rarement à Strasbourg

En octobre, Pôle Sud accueillera 10 artistes d’un coup, pour La Grande Scène, une « compilation » de ce qui frémit dans la danse contemporaine française. C’est un spectacle issu d’un réseau inter-régional appelé Les Petites Scènes Ouvertes, qui accompagne et promeut les jeunes auteur(e)s chorégraphiques. Les pièces proposées ont été sélectionnées à la suite d’un appel à projets. La Grande Scène est cette année à Strasbourg, elle était à Rillieux-la-Pape, Marseille et Saint-Herblain les années précédentes.

https://vimeo.com/132939893

En novembre, Pôle Sud recevra durant trois soirées la chorégraphe flamande Lisbeth Gruwez pour son dernier spectacle, en solo : It’s going to get worse and worse and worse, my friendLorsqu’on demande aux artistes de nous aider à éclairer le monde, ce spectacle est un bon exemple des réponses qu’ils donnent.

Autre spectacle politique, Sacré Printemps ! d’Aïcha M’Barek et de Hafiz Dhaou, où il sera question de la révolution en Tunisie, de ce qu’elle a semé, des forces qui l’ont menée.

https://vimeo.com/132808717

Que dit le jeu de nous ?

Signalons également l’impressionnant travail de Salia Sanou en janvier, avec une troupe composée de danceurs et de lutteurs burkinabés dans La clameur des arènes. Un décor opressant, une musique live et… des muscles. Beaucoup de muscles.

https://vimeo.com/132715728

En mars, notons Les lecteurs complices, un spectacle gratuit : le rendu de David Rolland, qui sera accueilli en résidence à Pôle Sud avec l’ambition de produire un nouveau « spectacle participatif ». Cette fois, il va proposer, notamment avec le soutien du centre socioculturel de la Meinau, une « expérience scénographique à vivre en famille ». Le chorégraphe assure qu’il n’est « pas la peine d’avoir pris des cours de danse ou de répéter en amont », le concept est de se laisser guider par la musique et deux danseurs professionnels.

https://vimeo.com/132800506

L’ensemble de la saison peut être parcourue sur le nouveau site de Pôle Sud, qui s’offre un lifting à l’approche de la fin de sa période de préfiguration.

ExtraDanse, festival intense

En avril, Pôle Sud reprend son double festival, ExtraDanse qui proposera cette année sept spectacles sur un mois, suivi d’Extra Pôle, dont la programmation est encore à affiner mais qui a vocation à occuper l’espace public.

Parmi la programmation soutenue d’ExtraDanse, soulignons la performance d’Adrien Mondot et Claire Bardainne dans Hakanaï, une subtile mise en scène où l’humain le dispute à la machine grâce à un dialogue entre une danseuse et un décor contrôlé par ordinateur. Un moment rare d’art numérique sur scène.

https://vimeo.com/132915904

Fin avril, Joëlle Smadja est particulièrement fière d’accueillir Louise Lecavalier, une danseuse de renommée internationale pour son dernier spectacle en duo, So Blue. Dans une chorégraphie d’une énergie et d’une précision étonnante, elle rappelle qu’elle a été l’icône du chorégraphe canadien Edouard Lock, à l’époque de la compagnie La la la Human Step. Voici ce que ça donnait :

Trente ans plus tard, Louise Lecavalier n’a rien perdu de son énergie :

https://vimeo.com/132925387

Signalons également le déroutant May B, de Maguy Marin, qui s’annonce comme le temps fort d’ExtraDanse cette année.

https://vimeo.com/132925389

Aller plus loin

Sur l’agenda des sorties : tous les événements programmés à Pôle Sud

Sur Pôle-Sud.fr : l’ensemble de la saison 2015 / 2016

Le moustique tigre est installé dans le Bas-Rhin

Le moustique tigre est installé dans le Bas-Rhin
Les opérations de démoustication sont aussi nocives pour les autres insectes
Les opérations de démoustication sont aussi nocives pour les autres insectes de l’écosystème (Photo Pil / FlickR / cc)

Tenace, le moustique tigre est durablement installé dans le Bas-Rhin. L’opération de démoustication à Schiltigheim a été un échec, un nouveau foyer a été découvert au Neudorf à Strasbourg.

L’Agence régionale de santé (ARS) est fataliste : enrayer la prolifération du moustique tigre dans le Bas-Rhin n’est plus possible. Malgré l’opération de démoustication menée à Schiltigheim, à coup d’insecticide Aqua K dans la nuit du 25 au 26 août, des larves du Aedes albopictus ont été retrouvées dans 7 des 23 pièges-pondoirs. 

Un résultat qui ne surprend pas Amélie Michel, ingénieur au pôle santé et risques environnementaux de l’ARS Alsace :

« Pas d’affolement, nous savions que le moustique-tigre allait arriver dans notre département, la question était de savoir quand. Aujourd’hui, il est considéré comme installé, il faut apprendre à vivre avec. L’opération de démoustication n’a probablement pas pu atteindre les jardins privés situés en cœur d’îlots, abrités derrière de hauts immeubles. Donc toutes les sources n’ont pas pu être détruites. »

Pire, 4 nouveaux pièges se sont révélés positifs au nord la commune de Schiltigheim, ce qui veut dire que la présence du moustique tigre progresse. Pour l’ARS, une seconde opération du même genre n’aurait pas de sens.

Répérés au Neudorf

De plus, entre le 9 et le 21 août, la présence du moustique-tigre à été confirmée 4 fois dans le quartier du Neudorf (rue de la Gravière, des Mouettes et des Perdreaux). Un réseau de pièges à été mis en place pour évaluer l’étendue de la progression de l’insecte.

Pour empêcher les moustiques-tigre de s’installer dans les jardins, il faut être vigilant à ne pas leur offrir une zone de confort. Friands d’eaux stagnantes et de zones sombres, ils aiment particulièrement les soucoupes de pots de fleurs, l’eau des vases, les gouttières et tous les abris pouvant se remplir d’eau. Pour Amélie Michel, la population doit maintenant prendre le relais :

« Nous ne demandons pas aux particuliers d’utiliser des produits chimiques mais pour stopper la prolifération, il faut détruire les larves. Les insectes-tigres pondent dans l’eau. »

Carte de la prolifération du moustique tigre en France (Min. santé)
Carte de la prolifération du moustique tigre en France (Min. santé)

L’Alsace en zone orange

Jusqu’alors classé au niveau de surveillance zéro, l’Alsace est désormais en « zone orange », comme 23 autres départements de France, d’après le site du ministère de la Santé. Un niveau qui indique la présence ponctuelle de moustiques tigres. Ces moustiques peuvent parfois être porteurs des virus du chikungunya, de la dengue voire du zika. L’ARS va s’employer à former les médecins et les pharmaciens à ces pathologies.

Le site internet (www.signalement-moustique.fr) permet de signaler la présence d’un moustique tigre.

Comment aider les réfugiés à Strasbourg ?

Comment aider les réfugiés à Strasbourg ?

La Ville vient de lancer un numéro vert pour canaliser l’élan de solidarité envers les réfugiés. Pour le moment, comme les associations, elle se contente d’enregistrer les offres d’hébergement alors que les réfugiés à accueillir ne sont pas encore identifiés. En attendant qu’un cadre soit posé pour leur hébergement, l’association Alsace-Syrie se propose de mettre les Alsaciens en relation avec des réfugiés en besoin d’assistance.

Depuis l’annonce de Roland Ries que Strasbourg rejoignait le réseau des villes solidaires, la municipalité attend les directives de l’Etat pour passer à l’action sur l’accueil de refugiés. François Hollande a promis l’accueil de 24 000 réfugiés dans l’Hexagone d’ici deux ans. Pour l’heure, les premiers réfugiés pris en charge officiellement en France après leur arrivée en Allemagne se trouvent en région parisienne. Le nombre de ceux qui seront redirigés à Strasbourg reste inconnu. En attendant, les associations comme Médecins du Monde, la Croix Rouge ou la Cimade s’organisent pour être prêtes à intervenir. Que peut-on faire en tant que particulier ?

Préparer l’accueil à venir

Offres d’hébergement, dons matériels… La Ville de Strasbourg a ouvert début septembre un numéro vert pour recenser toutes les propositions de soutien de ses citoyens (0800 60 90 90). Un formulaire a également été mis en ligne sur le site de la municipalité.

Après le succès de sa page Facebook « Pour que les Alsaciens accueillent 10 000 réfugiés rapidement », Philipe Spitz a créé l’association Alsace terre d’accueil. Les volontaires peuvent se manifester sur le site internet Terredaccueil.alsace. Près de 500 personnes se sont déjà enregistrées auprès de l’association. A l’avenir, Alsace terre d’accueil devrait servir d’interface entre les associations et les citoyens qui veulent s’impliquer. Elle mène actuellement une étude des besoins réels des associations et réfléchit à une offre de formation pour les volontaires bénévoles.

Caritas Alsace se tient aussi prête à assister les volontaires à l’accueil de personnes. Elle a mis en ligne un dossier de demande d’aide sur son site. Concernant les propositions d’hébergement, l’organisation catholique met en garde sur l’engagement que cela implique :

« Caritas Alsace alerte sur la nécessité de réunir des conditions d’accueil digne des personnes avant d’ouvrir son toit : assurer un espace de vie préservant l’intimité de chacun, avoir un rythme de vie compatible avec des temps d’échange et de partage… »

Faire des stocks

En attendant qu’un accueil des réfugiés soit coordonné dans un cadre officiel, que peut-on faire concrètement ?

L’association Caritas Alsace se tient aux côtés des personnes migrantes, réfugiées, demandeuses d’asile ou déboutée du droit d’asile. Face aux arrivées qui s’annoncent, elle se tient prête à intégrer de nouveaux bénévoles et lance un appel aux dons financier. Vous pouvez envoyer un chèque à l’ordre de « Caritas Alsace – accueil migrant », 5 rue Saint Léon, 67082 Strasbourg cedex, ou faire un don en ligne sur le site internet www.caritas-alsace.org.

Les associations ne prennent plus de dons de vêtements. Mais elles ont besoin de faire des réserves de nourriture (aliments secs) et de produits hygiéniques.

Un camp de réfugiés syriens au Kurdistan irakien (Photo Béatrice Dillies / FlickR / cc)
Un camp de réfugiés syriens au Kurdistan irakien (Photo Béatrice Dillies / FlickR / cc)

Que dit la loi sur l’hébergement par des particuliers ?

Depuis 2014, le père Rodolphe Vigneron, de l’archevêché de Strasbourg, a déjà coordonné l’accueil de dizaine de familles de réfugiés irakiens dans le cadre d’un programme d’aide spécifique aux minorités d’Irak mis en place par le gouvernement français. Dans son réseau, de nombreux Alsaciens attendent aujourd’hui d’accueillir de nouvelles familles. Mais il déplore son impuissance à user de ces bonnes volontés. Pour le prêtre catholique, la France doit d’abord donner des visas aux réfugiés :

« Malgré la médiatisation actuelle, il n’y a pas de réfugiés réguliers à héberger comme l’année dernière. Ces Irakiens étaient arrivés en situation régulière, avec des visas depuis l’Irak. Il faut bien savoir que les gens qui accueillent des migrants en situation irrégulière se mettent dans l’illégalité. »

En fait, la loi a modifié le code de l’entrée, du séjour et de la demande d’asile en 2013 pour atténuer la portée du « délit de solidarité » mis en place sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, l’aide au séjour irrégulier reste un délit mais il est très encadré, comme l’explique Me François Zind, avocat spécialiste en droit des étrangers :

« Il n’y a aucun risque pour un particulier ou une association à aider une personne étrangère, que ce soit pour l’entrée sur le territoire, son séjour ou pour l’aider financièrement ou matériellement. Il ne doit pas y avoir de contreparties financières, directes ou indirectes. D’une manière générale, il convient que la personne soit enregistrée le plus tôt possible comme demandeuse d’asile auprès de la préfecture, ce qui lui assurera une situation régulière temporaire. La préfecture du Bas-Rhin ne renvoie pas aux frontières de l’Europe les personnes en provenance de pays ouvertement en guerre, comme la Syrie, l’Afghanistan ou l’Irak. Pour des migrants en provenance du Kosovo ou de l’Afrique, c’est plus risqué. »

Attention cependant à ce que la personne aidée ne soit pas déjà sous le coup d’une procédure d’expulsion.

Quelques réfugiés se trouvent déjà à Strasbourg

L’association Alsace-Syrie vient en aide aux Syriens en Syrie depuis trois ans. Dernièrement elle s’occupe aussi comme elle peut de soutenir ceux arrivés jusqu’à Strasbourg. Nazih Kussaibi, président de l’association Alsace-Syrie, estime le flux à quatre familles par semaine, plus quelques jeunes isolés. Ces personnes sont venues par la Turquie, la Grèce puis l’Italie, alternative à la route des Balkans qui passe par la Hongrie. Une part d’entre elles n’est que de passage dans son voyage vers l’Allemagne. Mais une part de plus en plus importante souhaite rester à Strasbourg :

« Dans les premiers temps qui suivent leur arrivée ici, la situation de ces réfugiés syriens est très précaire. Une fois inscrites à la plate-forme des demandeurs d’asile, les personnes isolées peuvent être livrées à elles-mêmes pendant plusieurs mois, le temps qu’il soit statué sur leur demande d’asile. Si les familles sont mieux loties, elles doivent elles aussi faire face à quelques jours de flottement avant d’être prises en charge en centre d’hébergement. »

Pour le moment, l’association répertorie les volontaires pour les héberger. Ses bénévoles pourraient les mettre en relation avec les Syriens dans le besoin. Mais pour se faire, Alsace-Syrie attend une coordination « officielle » de la mairie, explique Nazih Kussaibi.

« Pour l’accueil, nous voulons agir dans la transparence. »

Aider des Syriens via Alsace-Syrie

En situation très précaires, les réfugiés syriens installés à Strasbourg manquent de matériel pour aménager leur quotidien. Frigos, canapés, vaisselle, cuisinières, meubles pour des chambres… Vous pouvez signaler tous les objets disponibles dans un état correct à l’association Alsace Syrie, qui vous mettra en relation avec des réfugiés intéressés.

Si vous parlez l’anglais ou l’arabe, vous pouvez donner de votre temps pour accompagner des Syriens dans leurs démarches administratives ou tout simplement dans l’achat d’un billet de train.

Certains Syriens ne sont que de passage à Strasbourg et manquent d’argent pour continuer leur voyage. Pour les aider, vous pouvez vous porter volontaire pour leur payer directement un billet de transport vers la destination de leur choix, que ce soit l’Allemagne ou une autre ville en France.

Pour proposer votre aide à Alsace-Syrie, vous pouvez appeler au 06 12 11 11 22 ou écrire à l’adresse alsace.syrie@gmail.com.

Avec Pierre France

Papier actualisé le 6 octobre 2015

On a visité l’hôtel en Forêt-Noire où les réfugiés sont accueillis

On a visité l’hôtel en Forêt-Noire où les réfugiés sont accueillis
Près de 500 réfugiés seront accueillis à l'hotel Bel Air de (Photo GG / Rue89 Strasbourg)
Près de 500 réfugiés seront accueillis à l’hotel Bel Air de Sasbachwalden (Photo GG / Rue89 Strasbourg)

Vidéo – À 40 km de Strasbourg, l’hôtel désaffecté du « Bel Air » à Sasbachwalden est utilisé pour accueillir des réfugiés syriens passés par la Hongrie. Le Land du Bade-Würtemberg loue les locaux en attendant que leur situation soit réglée.

Il y a quelque chose de déconcertant d’arriver au sommet de Sasbachwalden… En haut d’une route sinueuse, deux personnes en gilet jaune nous accueillent poliment. Ne voyant « aucun problème » à la venue de journalistes, elles nous demandent simplement de faire les derniers mètres à pied, parce que des cars avec 200 nouveaux réfugiés sont attendus. En haut de cette bourgade de 2 400 âmes en Forêt-Noire, à près de 1 000 m d’altitude, quelques appartements bordent la route avec une vue imprenable. Au bout de la route l’entrée de l’hôtel « Bel Air ». Le lieu n’est ni luxueux, ni insalubre.

Bien qu’abandonné depuis 3 ans, l’hôtel est loué par le Land du Bade-Würtemberg au propriétaire. Une entreprise assure la gestion du site, une société privée s’occupe de la sécurité. Un représentant du canton de Fribourg, Thomas Hosp, supervise les opérations. Très disponible comme l’ensemble du personnel et des bénévoles, il nous montre les lieux et toutes les pièces. Il répond à toutes les questions. La seule consigne est de ne pas filmer le visage de réfugiés, car s’ils sont reconnus, leur famille risquerait des représailles ou cela compliquerait leur retour s’ils ne pouvaient pas rester en Europe.

Près de 500 réfugiés seront accueillis à l'hotel Bel Air de (Photo GG / Rue89 Strasbourg)
Près de 500 réfugiés seront accueillis à l’hôtel abandonné Bel Air de Sasbachwalden, en Allemagne. (Photo GG / Rue89 Strasbourg)

Réfugiés souriants, tout est calme

D’après Thomas Hosp, 99% des personnes hébergées à Bel-Air viennent de Syrie : 80% sont des hommes, 10% des femmes et 10% des enfants. Après avoir passé plusieurs jours en Hongrie, ils sont 228 depuis samedi 5 septembre et environ 200 de plus étaient attendus dans la soirée. L’hôtel est calme et ordonné. Il y a à manger pour tout le monde, ainsi que des vêtements en abondance qui, eux, viennent tous des nombreux dons.

Les réfugiés sont souriants, propres et semblent soulagés d’être hébergés ici. Ceux qui le souhaitent peuvent sortir de l’hôtel et aller dans les environs, avec un papier expliquant leur situation. La prochaine étape est Karlsruhe où leur situation administrative sera traitée, bien que les services y sont débordés. Voir une telle structure à quelques kilomètres de la France est saisissant, tant les conditions semblent différentes.

Vidéo : Gaspard Glanz
Texte et traduction : Jean-François Gérard

Tribune : « Il s’appelait Aylan et venait de Kobané… »

Tribune : « Il s’appelait Aylan et venait de Kobané… »
Pour Nawel Rafik Elmrini, Strasbourg doit montrer qu'elle est à la hauteur de son statut de capitale européenne (Photo Jérôme Dorkel / Eurométropole)
Pour Nawel Rafik Elmrini, Strasbourg doit montrer qu’elle est à la hauteur de son statut de capitale européenne (Photo Jérôme Dorkel / Eurométropole)

Adjointe au maire de Strasbourg en charge des affaires internationales, Nawel Rafik Elmrini revient sur l’engagement de la Ville en faveur des réfugiés. Et pour elle, Strasbourg doit se montrer à la hauteur de son statut de capitale européenne.

TribuneIl venait de Kobané, l’enfant allongé sur la plage, petit corps brisé que les vagues, avec la douceur réservée aux martyrs, avaient ramené sur la terre ferme, vers nous qui ne l’attendions pas. Parmi tous les enfants anonymes qui dorment au fond de la mer, celui-ci nous aura donc été rendu, comme un remords.

Et il aura un nom: Aylan. Pour mémoire. Et nous l’avons vu : semblable à un enfant dormant paisiblement sur une plage déserte, bercé par les vagues de la mer Egée. Cette mer si douce aux vacanciers.

Et l’effroi nous a saisis à cette vue.

Un homme a saisi l’enfant dans ses bras, avec douceur, les jambes de l’enfant pendaient, inertes, et nous l’avons imaginé un court instant, vivant, courant comme tous les enfants du monde.

Et l’indignation nous a saisis.

Il venait de Kobané, la ville martyre, encerclée par les hordes armées de Daesh.

« Devant le désastre humain, nous assistons impuissants »

Strasbourg avait alors lancé un appel à la solidarité auprès des villes françaises du réseau de Cités Unis France et exprimé ainsi son soutien à une population terrorisée, impuissante, prête à l’exil.

Ils ont été nombreux à fuir. Et nombreux, trop nombreux, à mourir à nos portes, toutes ces populations de ces villes d’Irak et de Syrie menacées par les hordes déchaînées de Daesh et de Bachar El Assad. Leur mort n’aura été longtemps qu’une suite d’images obstinément tressées devant nos yeux décidément aveugles.

Devant le désastre humain auquel nous assistons depuis trop longtemps en spectateurs impuissants, le chef de l’Etat secouant la longue léthargie de la communauté internationale, lance aujourd’hui un appel incitant à accueillir les réfugiés, tandis que des villes se mobilisent afin de constituer un réseau de villes solidaires.

Ainsi en sera-t-il de Strasbourg, siège du Conseil de l’Europe et du Parlement Européen, appelée en tant que capitale européenne des droits de l’Homme à conforter de façon exemplaire la place qu’elle occupe en Europe et dans le monde.

Tributaire donc de la responsabilité qui lui est faite de porter haut et fièrement le drapeau de l’universalité des droits de l’homme, ces valeurs qui fondent le devoir de solidarité entre les peuples.

Notre ville a, depuis longtemps, rayonné comme un symbole. Celui d’un humanisme singulier vers lequel ont convergé les peuples les plus divers, avides de savoirs et de cet esprit d’ouverture que ses universités prestigieuses dispensaient si généreusement.

« N’avons nous pas entendu les récits de nos anciens ? »

Ainsi, que notre indignation nous incite à garder les yeux ouverts sur les malheurs et injustices de ce monde.

L’enfant de Kobané est mort devant nos yeux et il nous sera impossible désormais de les refermer. Nous, citoyens de Strasbourg n’avons nous pas entendu les récits de nos anciens, contraints à l’exode ?

1939, année de l’évacuation de Strasbourg, année terrible.

1940, un pays tout entier sur les routes de l’exil: femmes, enfants, vieillards. Et les morts, dans les fossés, mitraillés sans pitié. Là aussi des enfants morts près des corps criblés de balles de leurs parents.

1945, les réfugiés européens, par millions, plus tard, d’autres encore tentant de franchir le rideau de fer pour retrouver une Europe libre, l’Europe des libertés. Ces mots qui résonnaient alors dans le monde entier comme un exemple, un espoir.

Aujourd’hui l’Union Européenne et l’ONU exigent des quotas. Plus qu’un simple vœu pieux, c’est l’évidence d’une urgence absolue d’instaurer une répartition équitable en Europe, dans l’accueil de ces populations en danger de mort.

Strasbourg sera, n’en doutons pas, la ville qui répondra avec générosité à cet appel.

Nawel Rafik Elmrini
Adjointe au maire de Strasbourg, en charge des affaires internationales

À l’Elsau, un Carrefour City en octobre, c’est promis par Éric Elkouby

À l’Elsau, un Carrefour City en octobre, c’est promis par Éric Elkouby
Un Carrefour City devrait ouvrir ses portes en octobre. (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)
Un Carrefour City devrait ouvrir ses portes en octobre. (Photo OG / Rue89 Strasbourg)

Fermé en avril, le supermarché de l’Elsau devait rouvrir en mai sous l’enseigne Carrefour City. Sauf que cinq mois plus tard, rien n’a bougé et après la fermeture d’un autre Leclerc Express fin août, la pilule passe mal auprès des habitants. Éric Elkouby, l’élu de quartier assure qu’un Carrefour City ouvrira bien ses portes… en octobre.

En avril, le Leclerc Express de l’Elsau baissait définitivement le rideau laissant un goût amer aux riverains : il venait s’ajouter à la longue liste des banques, coiffeurs et autres commerces qui avaient déjà déserté le secteur. Un Carrefour City devait le remplacer en mai, sauf que depuis cinq mois plus tard, le « magasin [est toujours] fermé pour transformations », comme l’indique la pancarte accrochée à l’entrée.

Que s’est-il passé ? Dans un premier temps, Carrefour s’était montré intéressé par la reprise du site puis s’était désengagé, considérant le loyer des 700 m² du supermarché trop élevé et le pouvoir d’achat du quartier, trop bas. En attendant, les habitants doivent sortir de l’Elsau pour s’approvisionner, un trajet pas toujours évident quand on n’a pas de voiture.

Nouveau rebondissement en juin : Leclerc décide de renégocier la vente du commerce à hauteur d’un million d’euros. Éric Elkouby, élu du quartier en charge du dossier, raconte :

« Au départ Carrefour ne voulait plus. Puis, c’est Leclerc qui s’est retiré de la signature. Ça a été extrêmement difficile de trouver un autre acquéreur qui soit intéressé par une reprise à ce prix-là. Il a fallu que je renégocie absolument tout. Certains ne donnaient pas cher du lieu. Ça a été embêtant pour la population. La politique de Leclerc est de fermer [les magasins] du jour au lendemain sans prévenir personne, c’est inadmissible. C’est choquant. »

La fermeture du Leclerc Express rue du Faubourg National, dans le quartier gare, fin août, a surpris tout le monde. C’est d’autant plus dommageable pour les habitants de l’Elsau qu’il s’agissait de leur supermarché de repli.

« Les gens sont en attente »

Sur place, les habitants racontent qu’ils ont « entendu parler d’une réouverture » mais sans en être sûrs. Devant l’association Cojep, dont le local jouxte le magasin, un homme s’emporte :

« On est même pas tenu au courant. Moi encore, j’ai une voiture et je peux aller faire mes courses ailleurs, mais les personnes âgées, elles vont où ? »

Depuis la fermeture du Leclerc, il ne reste que deux épiceries et le marché, avec trois stands, où l’offre de produits est réduite. Pierrette Schmidt, présidente du centre socio-culturel (CSC) raconte :

« Les gens sont en attente, tout le monde guette une ouverture proche. Certes, il reste deux épiceries, mais la grande surface reste pratique pour tout le monde, sans que les habitants aient à prendre le tram. Même nous, association de quartier, il a fallu qu’on anticipe pour les achats lorsqu’on a des manifestations. »

L’entrée en jeu d’un promoteur privé

L’élu avoue qu’il a du un peu « outrepasser ses fonctions » pour trouver une solution pérenne pour le quartier et a même cherché parmi ses connaissances personnelles pour trouver un promoteur intéressé par le rachat des murs. Il a également négocié pour que Carrefour revienne dans les discussions. Contacté par Rue89 Strasbourg, le groupe de grande distribution n’a pas souhaité répondre à nos questions avançant que le « dossier était toujours en cours ».

Mais il semblerait que le premier avis de Carrefour sur l’Elsau ait changé puisque le quartier aurait finalement du « potentiel ».

En juillet, le compromis de vente a finalement été signé entre Leclerc, Carrefour et le promoteur privé et devrait définitivement être acté courant septembre. Éric Elkouby assure qu’un Carrefour City doit ouvrir ses portes en octobre, avec une boulangerie et le retour d’un distributeur automatique.

Nos repérages de groupes alsaciens programmés à la Laiterie

Nos repérages de groupes alsaciens programmés à la Laiterie
Yeallow
Le groupe strasbourgeois Yeallow jouera en première partie des Stranglers le 14 novembre sur la grande scène (Doc. remis)

En cette rentrée encore bien estivale, la Laiterie rouvre ses portes pour la 22ème saison consécutive. Et pour ce dernier trimestre de l’année, l’agenda sera bien chargé avec plus de 80 soirées au menu jusqu’au 19 décembre dont une vingtaine de formations de la région. Coups de cœur et tour d’horizon thématique.

Dès l’entame de la saison, le 11 septembre, ce sont deux étudiants strasbourgeois d’adoption qui chaufferont la grande salle, juste avant l’Irlandaise Roisin Murphy, ex-moitié du groupe Moloko. Aurélien Fournier et Bastien Marline, réunis sous le patronyme Barton Bug, reviennent à la Laiterie avec leur électro-pop douce, planante et mélancolique après un premier passage il y a six mois dans le cadre de la tournée d’auditions du concours Inrocks Lab sur la zone Grand-Est :

Sombre Liste Noire le 30 octobre

Moins bondissant tout en conservant son côté dansant mais marqué du sceau d’une électro plus vintage doublée de sonorités cold wave, voici Liste Noire, programmé le 30 octobre.

Ex-duo formé en 2005 et déclaré à l’état civil en tant que Velvet Condom, Alice Gift et Oberst Panizza jouent désormais avec un troisième larron (Kali Fagerberg) et se tournent encore un peu plus vers Berlin tout en gardant un ancrage strasbourgeois. Leur premier EP signé Liste Noire et intitulé Afire Afire date du mois d’avril dernier.

Western d’Alsace avec Carol’s Cousin

Dans une veine folk idoine pour brosser le portrait des grands espaces, il faudra absolument venir tôt dans la grande salle, le 9 octobre. Car en ouverture de l’immense John Mayall, il y aura Dom Ferrer, alias Carol’s Cousin. On pense aux Etats-Unis mais l’action se déroule au pied du Grand Ballon, entre septentrion franc-comtois et Alsace méridionale.

Jewly et Yeallow sur des affiches prestigieuses

Plus abrasif, rock et heavy blues, à l’image de leur excellent album Bang Bang Bang, Jewly et ses trois musiciens (Sylvain Troesh à la guitare, Raphaël Schuler à la batterie, Philippe Tempo à la basse) lâcheront leur son rebelle et épicé le 4 novembre avant que Ten Years After ne ressuscite par bribes le mythe de Woodstock. Et avant même l’immersion temporelle en 1969, ça risque de bien déménager :

Eux aussi auront la lourde mais excitante tâche de chauffer l’ambiance avant un groupe légendaire : Yeallow, quatuor strasbourgeois au rock efficace et carré à l’ADN revendiqué briton, ouvrira le 14 novembre pour les Stranglers et pourra servir son cocktail musical protéiforme déjà savouré sur l’album Homebred publié au printemps dernier.

Last Train, locomotive du nouveau rock français

Last Train, en revanche, jouera en tête d’affiche le 2 octobre au Club. Les quatre jeunes Mulhousiens (dont le propre label, Cold Fame Records, présentera aussi le duo lyonnais Holy Two le 14 octobre) démontent littéralement la scène rock française depuis quelques mois, passant du statut de jeunes pousses prometteuses à celui de poids lourds en devenir. Une victoire aux Inouïs du Printemps de Bourges 2015 et une programmation au festival Rock en Seine le 30 août dernier ont assurément déplacé le curseur un peu plus encore vers le haut.

Grand-messe metal

Grosse soirée metal par ailleurs, le 18 septembre au Club, avec une double programmation alsacienne : Dust in Mind, combo strasbourgeois dont le nouvel album Never Look Back sortira le soir-même, et les Thannois Fall of Death dont les mélodies implacables et destructrices font mouche à tous les coups.

Des Scènes d’Ici en accès libre

Le 3 octobre, les deux salles de la Laiterie accueilleront le traditionnel rendez-vous Scènes d’Ici, organisé trois à quatre fois par saison par les programmateurs du lieu. Au menu de cette soirée gratuite : Marxer, Petseleh, Luderitz, Chlore, Oscar on the Lawn, Les Chapeaux Noirs, Tybalt & Mercutio et Ross Heselton.

Reggae, soul, folk et hip hop

Les amateurs de riddims, eux, trouveront leur bonheur le 1er octobre avec le collectif colmarien de reggae Spirit Revolution (en ouverture d’Alpha Blondy) ainsi que le 6 novembre : les Strasbourgeois de Tribuman et leur Digital Raggamuffin précéderont Yaniss Odua, le prince du dancehall antillais.

Enfin, pour être complet, la soul puissante (et en français) de Miss Yella viendra réchauffer le Club le 8 octobre tandis que la sensibilité folk de Thomas Joseph complétera à merveille l’affiche formée le 29 octobre avec le Suédois Jay-Jay Johanson. La plume inspirée de Kadaz posera les Rimes d’un soir le 19 novembre, trois semaines après le flow hip hop bien groovy de l’une des figures du genre à Strasbourg et bien au-delà : Eli Finberg (alias Mr E d’Art District mais aussi des soirées Freestyle du lundi au Mudd Club ainsi que des groupes Blockstop et Caterva), qui sera sur la scène du Club le 21 octobre avec son collectif Freez, en première partie du tandem west coast américain Blackalicious.

La Région Alsace fait de la place pour accueillir les futurs élus d’ALCA

La Région Alsace fait de la place pour accueillir les futurs élus d’ALCA
L'hôtel de Région, futur siège de l'Assemblée d'Alsace ? (Photo Patrick Müller / FlickR / CC)
L’hôtel de Région, futur siège de l’Assemblée d’Alsace ? (Photo Patrick Müller / FlickR / CC)

Comment accueillir les 122 nouveaux élus régionaux et leurs collaborateurs à l’hôtel de Région ? Bien que le lieu du futur siège du conseil régional de la grande région ALCA soit soumis au vote, les premières réunions se tiendront à Strasbourg. Du côté du Wacken, on prévoit de déménager certains agents. Pour que les élus s’installent ?

La Région Alsace réfléchit aux moyens à mettre en œuvre pour accueillir les futurs élus de la grande région Alsace – Lorraine – Champagne Ardennes (ALCA) de la meilleure des façons. Alors que le conseil régional alsacien comptait 47 conseillers régionaux, le nombre de conseillers régionaux d’ALCA après les élections de décembre sera tout simplement l’addition des trois conseils régionaux actuels, ce qui portera le grand total à 169 !

Il faut donc faire de la place. La loi fixe les premières sessions dans la même ville que la préfecture, c’est-à-dire à Strasbourg. Les nouveaux élus auront ensuite six mois, au maximum, pour décider où se réunir de manière définitive.

Résultat : on réfléchit à réaménager les locaux place Adrien Zeller, au Wacken. La direction de la culture, des sports et du tourisme s’est vu proposer de déménager dès la deuxième quinzaine du mois d’octobre (en pleins congés scolaires) au 6 rue Oberlin, dans d’autres bureaux de la Région. Le matériel sera tout neuf et les agents auront soit des tickets de tram pour aller à la cantine du Wacken soit des tickets restaurants.

Mais surtout, du côté de la vingtaine d’agents on est encore dans le flou sur la manière de travailler avec les élus à l’avenir (qui resteront donc place Adrien Zeller) et on se demande si cela ne signifie pas un déménagement futur en Lorraine voire en Champagne-Ardenne.

Pas une manœuvre politique pour la Région

Les détracteurs de Philippe Richert, (« Les Républicains », ex-UMP) président de la Région Alsace et candidat à la présidence de la future grande région ALCA y verront peut-être une manœuvre pour mettre les futurs élus devant un équipement déjà opérationnel. Le sujet de la capitale régionale risque d’être un sujet de frictions de la future campagne des régionales, voire même un diviseur au sein des camps.

Son directeur de cabinet, Christophe Kieffer, réfute la démarche politicienne :

« Nous réaménageons quelques bureaux mais ce sont de simples mouvements de cloisons pour accueillir les nouveaux élus. Nous résonnons à périmètre constant dans l’ensemble de nos locaux. Il n’est pas question d’acheter ou d’en louer de nouveaux. Ce qui est important, c’est que l’on puisse travailler dès le 4 janvier à l’organisation future de la Région avec les nouveaux élus et respecter leur décision, car la collectivité ne peut fonctionner sans eux. On y réfléchit mais rien n’est encore décidé. On agira en toute transparence. »

Notons que le candidat Philippe Richert a pris position pour que le siège soit à Strasbourg. Si les locaux de Châlons ne semblent pas adaptés pour un tel agrandissement, ceux de Metz pourraient aussi convenir. Seul autre parti a avoir pris position, le FN, lui, plaide pour Metz.

Cet été, l’agrandissement de l’hémicycle pour disposer de 169 places, bien que Strasbourg soit obligé d’accueillir la ou les premières sessions, avait déjà causé des remous dans les partis politiques. Le siège définitif devra être voté par 60% des nouveaux conseillers régionaux.

Michel, le beatnik misanthrope de la Petite France

Michel, le beatnik misanthrope de la Petite France
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Michel passe beaucoup de son temps dans son atelier à vélo situé dans sa cour intérieure. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

« Freak ». Musicien. Artisan. Misanthrope. À 68 ans, Michel ne sait plus trop comment se définir. Cet ancien électricien se promène aujourd’hui entre passions musicales, réparation de vélos récupérés pour les vendre à petit prix et la fumette. Tous ses souvenirs se découvrent à travers des milliers d’objets qui gisent dans un appartement à l’allure chaotique, en plein centre de la Petite France à Strasbourg.

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La vaisselle est laissée à l’abandon chez Michel, il préfère cuisiner sur sa petite terrasse. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Passé le seuil de la porte de chez Michel en plein centre de la Petite France à Strasbourg, on découvre une petite cuisine sortie tout droit de l’univers de Tim Burton. Des objets stagnent aux murs, au plafond et au sol. La table est inondée de babioles, le lavabo déborde de vaisselle qui erre surement depuis des années. Chacun de ses objets raconte une bribe de sa vie pendant que la voix de Bob Dylan retentit dans le tourne-disque qu’il vient d’acquérir.

« Je l’ai acheté hier parce que j’ai eu un retour de fortune. C’est une merveille. Le genre où je peux être bourré et tout, j’y ferai toujours attention. Tu mets ton cd et t’as juste à appuyer sur le bouton. Et bim. C’est Bob Dylan, c’est un magicien lui. Je l’ai vu à Francfort. C’était l’époque de Shout of Love, c’était fou. Imagine, comme guest-star il y avait Eric Clapton. Magnifique. »

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A 68 ans, Michel continue d’étonner et de faire le « zouave » (Photo Tania Gisselbreicht / Rue89 Strasbourg)

Le misanthrope qui aimait les autres

Michel ressemble à l’idée que l’on se fait souvent du soixante-huitard qui aurait voulu ne jamais abandonner l’utopie, mais qui n’a pas eu d’autre choix que de la voir filer entre ses mains. La Beat Generation semble également lui coller à la peau. Être « beat », foutu, à bout de souffle, exténué, cela lui convient. À présent, il se dit lui-même « beatnik » et nouvellement « misanthrope et radin ».

« Je m’occupe de ma radinerie. C’est venu il n’y a pas longtemps parce que sinon, j’aurais crevé la bouche ouverte. Je n’ai plus confiance, je suis aussi devenu misanthrope, c’est tout nouveau pour moi. Attention, misanthrope ça ne veut pas dire qu’on hait l’humanité mais plutôt qu’on en a une idée très haute et que quand tu vois comment on se comporte… L’humanité est la honte du règne animal. L’animal, c’est l’âme, anima. L’être humain de son côté, c’est une pure merde, c’est le seul animal qui fait du mal à ses semblables. »

Le pseudo-misanthrope n’a pas toujours eu cette vision de l’autre. Lorsqu’il raconte quelques souvenirs à travers sa soixantaine d’instruments de musique, on comprend qu’ils sont souvent liés à des personnes particulières et à des moments de partage. Et puis autour des instruments suspendus au plafond ou étalés sur un vieux matelas, il y a aussi les marques d’une solidarité et d’une confiance que Michel a accordé à des inconnus en les hébergeant dans l’appartement dans lequel il vit depuis 33 ans.

Lorsque l’on regarde les murs, on y découvre de belles fresques peintes avec quelques inscriptions autour.

« C’est joli hein ? En fait, un coup j’ai rencontré des gens qui venaient du monde entier, c’était des Erasmus. Ils ont squatté ici pendant six mois, ils me peignaient des trucs. Ils sont toujours là sur mes murs. J’en ai d’autres de certains amis de passage. Parfois j’y rajoute des écritures et des traits autour. Enfin il y en a partout, ils viennent de plein de personnes différentes. »

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Michel se souvient des Ti’Punchs de son père et décide de s’en boire une gorgée avant d’aborder le sujet de son éducation. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Le souvenir bourgeois

Né à Alger d’une famille de professeurs expatriés aux envies voyageuses, Michel a vécu aux États-Unis et en Espagne pour apprendre les langues durant son enfance et son adolescence. Il garde cette éducation bien ancrée chez lui. Des photos, des lettres, des souvenirs de voyage, peu importe la pièce, son passé s’est installé entre les murs.

Lorsqu’il retrouve par exemple un petit échiquier qu’il a rapporté d’Espagne pour son père aujourd’hui décédé, l’envie de boire un Ti’Punch lui vient.

« C’est la recette de mon papou. Avant, il nous le servait toujours avec cinq volumes de sirop de sucre, un de rhum, de l’angustura et un zeste de citron. Un jour, il revient de chez son frère à Bordeaux et il s’enflamme en me racontant que pendant toutes ces années il s’était planté… C’était cinq volumes de rhum et un de sirop de sucre, pas le contraire. »

Si cette anecdote revient à Michel lorsque l’on aborde son histoire familiale, c’est parce qu’il n’a jamais oublié cette image lisse et « bourgeoise » que ses parents dégageaient mais de laquelle il ne s’est jamais vraiment senti proche.

« Le Ti-Punch, c’était l’apéro des jours de fête dans la famille. Mais lorsque mon père est arrivé avec la bonne recette, il fallait les voir ! C’était tous des bons bourgeois et ben là, ils étaient complètement pétés. On doit être des descendants de Dionysos ! »

De culture gaulliste, ses parents ont choisi de donner une éducation assez éloignée de leurs combats pacifistes ou anti-capitalistes à leurs enfants. Lorsque Michel le découvre, c’est une révélation, il ne se sent plus à part.

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Même dans son univers, Michel retrouve parfois quelques souvenirs oubliés. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

« Je suis un économiquement faible »

À la vingtaine, Michel décide de lâcher le confort familial pour une vie plus bohème aux environs d’une certaine année 1968… Après un an en sociologie et un autre en philosophie à Strasbourg, il débute sa relation avec la précarité quotidienne sans trop le regretter.

« Henri Miller, c’est quelqu’un qui m’a fasciné parce que j’ai un peu l’impression d’être un remake. Ce mec, il arrive à 40 ans c’est un raté total et d’un coup, il écrit un truc et un éditeur lui dit que c’est génial. Cette espèce d’obsédé sexuel devient un personnage invité dans le monde entier, pété de thunes ! Ça m’a fasciné parce que nous, on avait quand même vachement l’idée que tu te fais un destin dans la jeunesse et qu’à 40 ans t’es fini. »

Sur une des étagères de la chambre du fond, on aperçoit parmi d’autres livres, celui de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de Solitude. Cela réveille un vieux souvenir :

« Dans ma jeunesse, j’ai découvert le cannabis, c’était 68 quoi ! Et puis une fois à l’université, en philo, c’était un sport de ma génération, les livres, ça se volait, parce que ça coûtait cher. Mais parents me filaient de l’argent pour que j’aille les acheter, mais moi je gardais tout ça pour fumer et manger. »

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Un portrait de lui enfant est accroché sur son mur. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Il abandonnera petit à petit la lecture et conservera ce mode de vie jusqu’à ses trente ans, avant de devenir lui-même un parent.

« Quand on a vécu 68, la répression et tout le bordel, on se dit que le monde court à sa perte. Je ne voulais pas d’enfant, c’était comme un crime de faire un petit et de le balancer dans un monde de merde. Mais j’aimais ma copine et elle en voulait un. Et c’est une nouvelle histoire qui a commencé. Quand t’as des enfants, ton cerveau, ton corps, ta perception, plus rien n’est pareil. Tout seul, si t’as envie tu prends un flingue et c’est fini, quand t’as un gosse, ça change la donne. »

Michel tente alors de trouver ses marques dans une société et des rapports sociaux qui ne lui correspondent pas. Il devient électricien et découvre le monde d’ouvrier, d’artisan.

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Michel collectionne, créé et conserve tous les objets qui lui passent sous la main. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

L’homme aux objets

Pour parer à la fatalité d’une vie trop bien rangée, Michel se passionne alors de musique, des femmes, d’art et des objets. Mais derrière la collection variée de babioles, Michel conserve également ses propres créations et tout ce qu’il répare.

« Pour moi, un bout de bois, c’est une statue en devenir. Quand il n’est plus végétal, il se sculpte, c’est fait pour être ouvragé. Au début, quand j’avais besoin de quelque chose j’allais l’acheter et puis je me suis posé la question : pourquoi l’acheter alors que je peux me le fabriquer ? »

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Michel possède plus d’une soixantaine d’instruments de musique, au plafond comme au sol ! (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Fabriquer et surtout inventer ! Michel est particulièrement fier de ce qu’il appelle « le violoncelle de camping », cette vieille guitare reconvertie à l’aide d’un tuyau et d’imagination qu’il peut réaliser à moindre coût :

« La différence entre un violoncelle classique et un violoncelle de camping “à la Michel” c’est que le premier vaut minimum 6 000 euros et le mien, vous l’avez, garanti à vie, pour 60 euros ! En gros, il y a quatre cordes que tu joues avec un archet et deux cordes sympathiques qui passent dans le tuyau et qui font du bourdon. Elles entrent en résonnance. J’ai massacré deux guitares avant parce que ça provoque une tension terrible, ça s’affaisse mais peu à peu j’ai trouvé les solutions. J’ai déjà joué avec mais je veux que la version finale ne soit pas du bricolage, il faut que ça soit parfait. »

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Il ne manque plus que les cordes sur le nouveau prototype du violoncelle de camping « à la Michel » (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Michel ne se considère pas comme un luthier, il sait seulement qu’à chaque fois qu’il croise une guitare brisée, il la répare instinctivement. Quant à la pratique de ses instruments, il lui aura fallu pas mal d’années pour s’assumer.

« Je suis entouré d’excellents musiciens alors tu m’étonnes, j’avais un énorme complexe. Pourtant, pendant des années ma guitare 12 cordes était légendaire, mais je n’arrivais pas à y croire, je me disais juste que j’étais fou et que dans ma folie je me croyais musicien. Maintenant je sais que je le suis. »

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Dans son atelier à vélo, Michel peut raconter une histoire sur chacun de ses bicycles. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Des vélos et de la récup’

Le disque de Bob Dylan se met à dérailler et à tourner en boucle, Michel descend alors pour aller retrouver son atelier de réparation de vélos dans la cour commune du bâtiment. Récemment, il a décidé de récupérer des carcasses de vélos un peu partout autour de Strasbourg pour les rendre comme neufs et les revendre grâce au bouche-à-oreille. Le business a l’air de fonctionner mais ce n’est pas pour plaire à tous les voisins. L’une d’elle l’apostrophe :

« J’aurais aimé vous parler de la cour parce que ce matin je me suis encore blessée, j’ai déjà filé quatre collants avec vos trucs qui dépassent de partout. En plus, on a une facture énorme à cause de l’électricité que vous consommez dans votre atelier. Je ne suis pas fâchée mais je voulais juste vous demander de ranger un peu. »

Michel acquiesce et s’excuse.

« Je n’ai plus qu’un neurone mais je l’astique »

Ranger. Michel le sait qu’il va falloir le faire, et pas seulement dans la cour commune, mais aussi là-haut, chez lui. Le créateur dans sa caverne d’Ali Baba le dit lui-même :

« Je suis en phase de triage. J’ai du rangement à faire dans l’appartement. Il faut aussi que je m’occupe des étoiles, il va y avoir du boulot. Mais j’ai le temps, je m’emploie à mourir tranquillement. J’aimerais bien que ça soit avec un pétard au bec quand même ! »

Michel est capable de parler d’art, de magie, de la joie de la fumette, de l’amour et de la mort dans la même phrase, sans se poser de questions. Une sorte d’imbroglio de petites joies atténué par quelques déceptions du passé, sans oublier pour autant de garder une certaine fierté.

« Un jour, un de mes amis m’a dit qu’à force de me défoncer, je n’allais bientôt plus avoir de neurones. Et moi je lui ai répondu : oui je n’ai plus qu’un neurone mais je l’astique. Il y a des gens qui ont plein de neurones mais ils font de la merde, ça ne leur sert à rien. Ils en auraient deux fois plus, ils feraient deux fois plus de merde. »

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La petite Yoko semble bien s’aclimater de l’univers de Michel. (Photo Tania Gisselbrecht / Rue89 Strasbourg)

Ce passionné des choses, ancien électricien, artisan à vie, réparateur de vélos et poète à ses heures est à l’image de son appartement. Bordélique, décalé, rigolo, rempli du passé, des souvenirs, de la vie, créatif et intriguant.

Derrière son éducation « bourgeoise », Michel a passé sa vie a essayer de tout lâcher, tout ramasser et ne rien ranger, peut-être pour trouver sa place ou réussir à l’assumer. Aujourd’hui il est temps de « faire le tri ». Ça tombe bien parce qu’il y a une chose que Michel aime bien, c’est étonner les gens.