Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Pour mieux se faire entendre, les communistes montent un groupe distinct des écologistes

Pour mieux se faire entendre, les communistes montent un groupe distinct des écologistes

Les cinq élus communistes de Strasbourg prennent leur distance avec le grand groupe unique de la majorité municipale, dont ils faisaient partie. Ils estiment qu’en fondant leur propre fraction, ils pourront mieux se faire entendre sur les sujets où ils ont un point de vue légèrement différent, comme la Zone à faibles émissions ou le stationnement. Ils quittent aussi le groupe majoritaire à l’Eurométropole.

Avec 5 élus sur 65, les communistes vont fonder un groupe supplémentaire au sein du conseil municipal de Strasbourg. Mais à ce jour, il fera partie de la majorité, contrairement aux trois autres groupes, les marcheurs (6 membres), « Les Républicains » (5) et les socialistes (5).

Avec 5 voix dans une majorité de 48 élus, ce groupe n’aura pas de pouvoir de blocage lors des votes. Mais sa présidente Hülliya Turan participera par exemple aux réunions des présidents de groupe, qui fixe l’organisation des débats. Lors des conseils municipaux, les communistes auront également un temps d’expression garanti lorsqu’un premier tour de parole est réservé à chaque formation politique, sur des points majeurs et notamment lors des discussions budgétaires.

C’est d’ailleurs cette raison qui pousse les élus PCF à fonder ce groupe selon Hülliya Turan :

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Les handicapés mentaux, pour la première fois appelés à choisir le président, apprennent ce nouveau droit

Les handicapés mentaux, pour la première fois appelés à choisir le président, apprennent ce nouveau droit

Les personnes sous tutelle, degré le plus élevé des mesures de protection judiciaire, vont pouvoir participer au scrutin présidentiel en avril pour la première fois. Un nouveau droit qui s’apprend. Reportage à l’association l’Arche, qui accueille des personnes en situation de handicap mental.

Dans la file, Justine ne tient pas en place. Cette première participation à une élection lui donne la patate. Ce soir là, les gestes du rituel citoyen ne seront qu’un entraînement pour elle et la quinzaine d’autres novices résidents des habitats inclusifs de l’association l’Arche, à Strasbourg, tous en situation de handicap mental. « Je vais voter parce que c’est mon choix ! Et il faut se faire aider », a retenu la jeune femme des discours des professionnels qui l’accompagnent.

Depuis 2019, les personnes sous tutelle ont automatiquement le droit de vote. Les juges ne peuvent plus s’y opposer. Un combat de longue date des associations de défense des personnes en situation de handicap. Aux élections européennes en 2019, trois mois à peine après le vote de la loi, elles ont été rares à exprimer leurs voix. Puis sont venues en 2020 les élections municipales, mais difficile d’organiser ça en pleine crise du Covid. En 2022, sur une vingtaine de bénéficiaires de L’Arche, quatorze ont souhaité se préparer à l’élection présidentielle. Pour onze d’entre eux, ce sera la première occasion de se rendre aux urnes.

Pour se repérer dans le choix des bulletins de vote, les résidents de l’Arche s’appuient sur les images des candidats. Photo : Claire Gandanger / Rue89 Strasbourg

« Que le virus s’en aille, et que des chanteurs puissent revenir »

Avec son camarade Vincent, Justine s’amuse à reconnaître les candidats dans l’ensemble de portraits assortis sur des polycopiés. « Lui, c’est Macron ! », pointe-t-elle avec évidence. « Et lui… C’est… Poutine ? », tente-t-elle le doigt sur la trombine de Jean-Luc Mélenchon. « C’est bien possible… », hésite Vincent en fronçant les sourcils. « Et Marine Le Pen ! », conclut la jeune femme en touchant les traits de Valérie Pécresse. « Ne vous inquiétez pas », rappelle Laura, en formation d’éducatrice spécialisée :

« Aujourd’hui ce ne sera pas votre vrai choix. On vote pour de faux. »

Les yeux pétillants, Justine dévoile ce qu’elle attend du futur président de la République :

« Que le virus s’en aille et que des chanteurs puissent revenir, comme la dame sur mon t-shirt que je veux voir en concert ! »

« Et si aucun des candidats ne te plaît ? », interroge Esmaella, assistante de maison. « Il faut essayer ! », s’accroche Mathilde. « Quand on n’est pas d’accord, on a le droit de ne pas aller voter », insiste François Petit Ruppert, responsable des trois maisons strasbourgeoises de l’Arche, à l’adresse de tous. Esmaella rappelle que chacun pourra demander de l’aide autour de lui s’il ne sait pas comment s’y prendre dans le bureau de vote. Mais ni à elle, ni à ses collègues. Le jour J, les professionnels de la structure médico-sociale, tout comme les parents des habitants, n’auront pas le droit de les accompagner.

Pour l’heure, Dina a besoin d’assistance. Marylène, en formation d’éducatrice spécialisée, joue le tiers neutre et l’aide à déchiffrer sur les bulletins de vote les noms des candidats associés aux images disposées devant elle. Dina fait son choix derrière le rideau de l’isoloir improvisé, dont François Petit Ruppert maintient la tringle en place. A voté ! Pour la dernière étape de l’expérience, la jeune femme doit encore apposer sa signature sur le registre. Pas si simple. Marylène lui tient la main.

À l’association l’Arche, les pensionnaires en situation de handicap mental simulent l’élection présidentielle. Photo : Claire Gandanger / Rue89 Strasbourg

« Qu’il fasse en sorte que tout le monde ait les mêmes droits »

Damien, qui patiente sur un canapé, est l’un des rares initiés du groupe. Il a déjà voté lors des élections municipales de 2020 :

« J’ai voté il y a deux ans avec maman pour la maire de la ville, quand je vivais encore avec elle. Elle m’a aidé à choisir mais j’étais tout seul dans l’isoloir. Je suis content de pouvoir voter tout seul. Ça veut dire que je suis adulte, même si mes parents veillent encore sur moi. »

Le jeune homme dit s’informer principalement sur Internet et discuter en famille. Pour la présidentielle, il n’a pas encore fait son choix mais mesure son poids :

« C’est toujours dur de prendre les bonnes décisions. Je veux que ce président soit capable de diriger la France correctement et qu’il fasse en sorte que tout le monde ait les mêmes droits. La France et cette planète sont chères à mes yeux donc je voudrais qu’il les défende. J’aimerais beaucoup qu’il respecte l’environnement. »

Damien prévient qu’on n’en saura pas plus :

« Ce que je fais doit rester confidentiel. C’est ma vie privée. »

« Nous n’irons pas jusqu’au bureau de vote pour tout le monde », pressent François Petit Ruppert :

« Il va nous falloir mesurer avec chaque personne sa capacité à prendre une décision. Beaucoup ont déjà des difficultés à élaborer un choix très simple de la vie de tous les jours. Alors quel candidat tu préfères, ça peut être compliqué. »

Le début de l’implication politique

Au quotidien, le responsable des maisons repère des aspirations communes aux résidents, centrées sur leur accès au droit commun : avoir un réseau social et une place dans la société par le travail, comme lieu de socialisation où ses compétences sont reconnues, avoir une liberté de circulation dans les transports en commun, et surtout que leur droit à une vie de couple soit respecté.

Ici comme souvent ailleurs, l’ouverture des personnes en situation de handicap mental sur la société en est à ses balbutiements. Depuis peu, des temps de parole « Actu’nouvelles » sont organisés, lors desquels les participants épluchent un article ensemble et débattent autour d’un sujet de leur choix. François Petit-Ruppert observe que les grands thèmes politiques n’entrent encore que rarement dans les préoccupations :

« Ce n’est pas tant par incapacité intellectuelle que de par leur environnement social restreint. Ces personnes ont une vision de l’environnement limité dans l’espace et dans le temps, à leur famille, leur lieu de vie, leur lieu d’activité. La société ne les invite pas à s’ouvrir à un monde plus large que le leur. C’est un véritable enjeu pour l’avenir que de reconsidérer leurs identités autrement que par leur handicap. Nous sommes aujourd’hui à un tournant sociétal dans la façon de les accompagner mais ça implique que tous les acteurs prennent leurs responsabilités. Et ça ne peut être qu’un travail progressif. »

Les résidents de l’Arche s’entraînent pour leur première élection présidentielle. Photo : Claire Gandanger / Rue89 Strasbourg

Analyser les programmes

Ces prochains jours, le groupe rentrera dans le vif du sujet : dégrossir les grandes idées des candidats. Ces derniers sont censés produire des supports « faciles à lire et à comprendre ». Les professionnels se devront évidemment de rester le plus neutres possible. François Petit Ruppert réfléchit :

« On va sûrement partir de quatre thèmes qui les concernent et voir ce que les candidats proposent. Ça pourrait être la santé, l’environnement, la sécurité et les transports publics. »

D’ici le premier tour, il va prendre attache avec des associations spécialisées, censées pouvoir mettre à disposition des « tiers neutres », des bénévoles qui peuvent accompagner les personnes qui le demandent. L’association prendra aussi contact avec l’équipe du bureau de vote pour s’assurer que les assesseurs ne soient pas surpris de ce nouveau droit et savoir si des personnes seront bien disponibles sur place pour aider.

« C’est facile de sortir un droit, mais il faut des moyens derrière »

En dernier recours, les électeurs dans le besoin peuvent légalement se tourner vers un gendarme. Mais un agent se déplacerait-il pour dix personnes ? François Petit Ruppert en doute. L’équipe espère qu’il sera possible d’adjoindre aux bulletins de vote les photographies des candidats pour faciliter la tâche à leurs résidents. « Si ce n’est pas possible, peut-être qu’on s’organisera avant de partir. Ils peuvent aussi préparer leur enveloppe chez eux », se projette l’éducateur.

Il sait que son équipe doit encore apprendre comment intégrer ce droit et prend le rendez-vous électoral présidentiel pour ce qu’il est :

« C’est facile de sortir un droit, mais il faut des moyens derrière pour qu’on puisse garantir sa mise en œuvre. On verra, on va expérimenter et on fera un rapport à la fin pour les associations de défenseurs des droits. »

Déni et faible prise en compte des personnes droguées à leur insu en soirée

Déni et faible prise en compte des personnes droguées à leur insu en soirée

De nombreuses jeunes femmes témoignent d’avoir été droguées à leur insu lors de leurs sorties autour de Strasbourg. Ce phénomène est encore très mal pris en compte par les établissements de nuit et la police nationale.

En réaction à la « recrudescence de cas constatés de personnes droguées à leur insu », la police nationale de Strasbourg a publié le 11 mars une vidéo sur le réseau social Twitter afin de populariser les « bons réflexes » à avoir si l’on est témoin ou victime de soumission chimique. Cette pratique, selon l’association de prévention et réduction des risques Ithaque, consiste à administrer « un produit psychotrope à des fins criminelles » à une tierce personne.

« J’étais incapable d’agir »

Rue89 Strasbourg a recueilli de nombreux témoignages de victimes de soumission chimique. Parmi celles-ci, Pénélope a 19 ans et fait des études de commerce à Strasbourg. Elle aime aller en boîte avec ses amis pour écouter de la musique « qui fait bouger » selon ses mots. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2021, Pénélope a été droguée à son insu. Elle était sortie au Gold Club à Kehl avec des amis. Sur place, ils ont commandé une bouteille servie fermée. Ils étaient les seuls à pouvoir se partager la boisson. Pénélope nous raconte ses derniers souvenirs :

« La dernière chose dont je me rappelle est d’avoir été dans le fumoir pour discuter. J’étais dos à mon verre, donc quelqu’un aurait pu avoir accès à ma consommation sans que je puisse le voir. C’est le seul moment de la soirée où je n’ai pas fait attention à mon verre, ça n’a duré que très peu de temps. »

Pénélope souhaite témoigner pour lever le tabou sur la soumission chimique Photo : doc remis

Contrairement à Pénélope, Mathilde, dont le prénom a été changé à sa demande, se souvient des faits. Cette jeune étudiante en droit a été droguée dans la nuit du 4 au 5 mars, également au Gold :

« J’étais incapable d’agir. On me posait des questions, je souhaitais y répondre mais rien ne pouvait sortir de ma bouche. Je peinais à marcher, je tombais souvent. J’étais encore consciente, mais je n’étais plus du tout maître de ce qu’il se passait. N’importe qui aurait pu me faire subir n’importe quoi si je n’avais pas été entre de bonnes mains. »

Prise en charge tardive

Contacté par Rue89 Strasbourg, le chargé de communication de la police nationale à Strasbourg, Joël Irion, déplore :

« On parle de ce phénomène, mais on ne peut pas quantifier les victimes, car elles ne viennent pas souvent porter plainte. De plus, quand les personnes reprennent conscience, c’est déjà trop tard pour les tests toxicologiques. »

Pénélope n’a porté plainte qu’au bout de quelques jours. Sa mère a été la première à se douter qu’elle avait été droguée. Au début, Pénélope niait ce qui lui était arrivé, elle détaille :

« Je n’avais bu qu’un ou deux verres à cette soirée. D’habitude je bois plus sans pour autant être ivre. Mes amis m’ont dit qu’à la soirée, j’avais tenu des propos incohérents et que j’avais l’air complètement saoule. Mais l’alcool ne m’a jamais fait agir de la sorte. J’ai commencé à douter du fait que j’ai pu avoir été droguée. Je me suis ensuite brouillée avec mes potes parce qu’ils ne me croyaient pas. »

Le 5 mars à 21h, soit moins de 24 heures après les faits, Mathilde est allée au commissariat pour porter plainte contre X. Le mardi 8 mars, soit trois jours plus tard, Mathilde a réalisé un test capillaire :

« Il était trop tard pour faire des tests dans les urines ou le sang mais ils m’ont dit qu’ils me tiendraient au courant des résultats. »

Un phénomène méconnu

Mathilde affirme que la police pense qu’elle aurait été droguée au GHB. Ce psychoactif est autrement connu sous le nom de « drogue du violeur ». Mais selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé (ANSM) datant de 2019 et repris par Ithaque, le GHB ne serait pas la drogue la plus utilisée à des fins de soumission chimique. Julien Anthouard, chargé de projet à l’association Ithaque explique :

« Il s’agit souvent de médicaments détournés de leur usage comme les Benzodiazépines – anxiolytiques comme le Stilnox ou le Valium, de somnifères hypnotiques tels que le Flunitrazepam ou le Zolipdem, ou encore des drogues illégales, telles que l’ecstasy, le LSD ou la Kétamine. Mais l’alcool reste le premier instrument de soumission chimique. »

L’association de réduction des risques Plus Belle La Nuit ajoute sur un post Facebook datant du 15 mars que « la substance qui circule le plus en France, c’est la GBL. Un solvant industriel qui sert à dissoudre les peintures et faire fondre certains plastiques. […] Il se consomme de la même manière que le GHB mais il est beaucoup plus fort : 2,5 ml de GBL peuvent être fatals. »

boite de nuit Photo : Aiko Konishi / Flickr / cc

Une seule condamnation depuis l’automne 2021

Joël Irion n’a pas souhaité communiquer sur les substances psychoactives retrouvées chez les victimes après des plaintes pour soumission chimique. Il n’a pas non plus voulu préciser le nombre de plaignantes concernées par ce phénomène :

« La police ne peut communiquer ce genre d’informations au risque de porter préjudice aux affaires et ce, à l’avantage des agresseurs. Ce phénomène de soumission chimique existe depuis l’automne 2021 à Strasbourg. Je peux seulement confirmer qu’il n’y a eu qu’une seule condamnation durant cette période. »

Selon la thèse de Maxime Samaille sur « La soumission chimique, états des lieux, mutations, prévention et perspectives », le phénomène existerait pourtant depuis plusieurs siècles. Maxime Samaille affirme en effet que les premiers signes de soumission chimique volontaire seraient apparus « au début du XVIe siècle », avec « un phénomène sans violence. Les voleurs utilisaient de la poudre de datura pour endormir leurs victimes et les détrousser sans heurt. »

« Je n’ai pas envie de vivre dans la peur »

Ni Mathilde, ni Pénélope n’ont reçu de suite concernant leurs tests ou leur plainte. Mathilde veille désormais à ne jamais rester seule en soirée et fait toujours attention à son verre. Elle déplore le fait que les victimes soient culpabilisées :

« Je n’ai pas envie de vivre dans la peur, pas envie de payer un vernis cinq euros pour voir si l’on m’a droguée, pas envie d’acheter une protection de verre à chaque fois que je sors… C’est donner raison aux agresseurs et responsabiliser les victimes. Lors de mon prélèvement capillaire, la médecin légiste m’a d’ailleurs demandé si je trouvais normal de sortir avant mes examens partiels… »

Du côté des boites de nuit, le Gold Club n’a pas réagi concernant ces cas répétés de personnes victimes de soumission chimique dans leur établissement. Joël Irion affirme que la police a mené une campagne de prévention dans le milieu festif :

« Nous avons rencontré les représentants de l’Union des métiers de l’hôtellerie (Umih) en mars afin de sensibiliser les responsables et le personnel du milieu de la nuit sur ces questions. »

Campagnes de prévention

Pénélope et Mathilde estiment qu’il est important d’informer sur ce fléau. Mathilde conseille de ne sortir qu’accompagné d’amis sûrs  :

« Si on est victime de soumission chimique, il ne faut pas culpabiliser, ne pas se dire qu’on n’aurait pas dû sortir, ni être influencé par des personnes qui dédramatiseraient les choses. »

De son côté, Pénélope fabrique ses propres protections de verres, à partir de ballons de baudruche qu’elle découpe. Elle les distribue ensuite quand elle va en boîte. Elle porte une attention particulière aux autres en soirée :

« Si l’on pense qu’une personne a été droguée, il faut aller la voir afin de la mettre en sécurité, ne pas la laisser seule et la croire. Et surtout, il est important d’aller porter plainte contre X au plus vite. »

L’association Ithaque mène également une campagne d’information et de prévention relative au phénomène de soumission chimique. Que ce soit sur le terrain, sur les réseaux sociaux ou dans ses locaux, elle propose un espace d’écoute pour les victimes afin de mieux comprendre le problème et de mieux le prévenir. L’association a déjà préparé une commande de protections de verres qui, si elles sont acceptées et utilisées, seront largement déployées dans les bars et les boites de nuit.

Le théâtre de Racine et Artaud déconstruit l’ordre social dans Bajazet

Le théâtre de Racine et Artaud déconstruit l’ordre social dans Bajazet

Quels est le rôle social du théâtre et de la parole ? À quel point peuvent-ils bouleverser l’ordre établi et le regard du public ? Avec Bajazet, en considérant Le Théâtre et la peste, Frank Castorf présente au Maillon sa relecture d’une des pièces les plus politiques de Racine. Du mercredi 6 au dimanche 10 avril, le metteur en scène allemand livrera sa vision chaotique, cathartique et politique du théâtre.

Plus qu’une pièce, le Bajazet qui débarque sur la scène du Maillon, présenté en co-réalisation avec le TNS, se veut être une expérience incisive et bouleversante, à l’image des précédentes productions de Frank Castorf. Connu pour ses mises en scène troublantes et déconstruites, l’artiste allemand, qualifié d’iconoclaste, revisite pour la première fois, en français, une pièce de Racine. 

Écrite en 1672, Bajazet est une tragédie au goût de soleil. En mêlant pouvoir et passions, elle retrace le cheminement d’individualités qui se heurtent aux émotions, aux convenances et à la société. En toile de fond, l’Empire ottoman du XVIIe siècle et un sérail de Constantinople. Alors que le sultan est parti en guerre, des conspirations enflent pour le renverser et placer Bajazet, son frère emprisonné, sur le trône. Mais l’histoire se complique au fur et à mesure que l’amour se déclare. Bajazet est aimé par Roxane, la favorite du sultan, tout en étant l’amant secret de la princesse Atalide.

La pièce est présentée en coréalisation du TNS et du Maillon. Photo : de Mathilda Olmi

Libération du langage et bouleversement politique

Le scénario posé, Frank Castorf peut à loisir le déconstruire et le confronter aux écrits d’un autre grand homme de théâtre français, le théoricien Antonin Artaud. Une idée étonnante au premier abord, au vu des trois siècles qui les séparent et de l’approche qu’ont les deux hommes du théâtre. Antonin Artaud est surtout un théoricien, alors que Racine a écrit plus d’une dizaine de pièces.

À cette remarque, Jeanne Balibar, interprète de Roxane, répond lors d’un entretien réalisé par le TNS

« Dès le début, Frank avait dit “si je travaille sur Racine, ce sera en combinaison avec Artaud”. Il a toujours pensé qu’il y a une filiation presque double : Artaud fils de Racine – par le classicisme de la langue, la violence des passions – et Racine fils d’Artaud. De l’un à l’autre, il y a une traversée de la culture française, cet alliage de l’hyper brutalité et physicalité des rapports de passion, de pouvoir, avec un extrême domptage de la langue par le classicisme rhétorique et prosodique. »

A la recherche d’un art total, Frank Castorf a rapidement inséré la vidéo dans ses productions. C’est à nouveau le cas dans Bajazet où elle prend une place importante. (Photo de Mathilda Olmi)

Avec cette adaptation, Frank Castorf questionne la place de la parole et l’impact que sa déconstruction par le théâtre peut avoir sur les hommes et la société. Alors que Racine se sert des mots, exprimés ou tus, pour bouleverser les chemins politiques de ses personnages, Artaud rêve d’un théâtre qui libère des carcans sociaux par la réinvention du langage.

Le metteur en scène se place dans le sillage de ce dernier et, par l’incise de ses théories dans la pièce, prône un théâtre utile, violent et cathartique. Il souhaite se servir des passions qui se déchaînent dans Bajazet pour purger, à son tour, les passions de son public. Ce mécanisme n’ayant pour autre but que de bouleverser les acquis, les préjugés et les cadres sociaux des spectateurs. 

Néons, cage et costumes kitsch

Au-delà du texte, Frank Castorf promet une adaptation scénique tout aussi déconstruite, puisqu’il se libère du contexte historique pour mélanger les époques, les costumes et les décors. Une arrière-cousine miteuse côtoie une cage en fer et une immense tête de sultan sur lequel se réverbèrent d’étonnant néons. 

Dans cet espace chaotique déambuleront des comédiens vêtus de robes haute-couture ou de costard bling-bling. Parmi eux, Jeanne Balibar, dont la saisissante interprétation de Barbara dans le film de Mathieu Amalric lui avait valu le César de la meilleure actrice en 2018. Elle travaille avec le metteur en scène depuis 2014. C’est elle qui lui a fait lire Bajazet pour la première fois. 

Frank Castorf a été le directeur de la Volksbühne à Berlin pendant 25 ans. Déjà soumis à la censure, il est connu pour ses mises en scène subversives. (Photo de Mathilda Olmi)

Cette mise en scène rappelle que Frank Castorf s’attaque souvent à des classiques (Shakespeare, Brecht Molière ou encore Dostoïevsky) pour mieux les détourner et les découper pour en faire une chimère contemporaine. Les mots du passé doivent être conservés, mais ne peuvent plus être dits aujourd’hui comme il y a 100 ans.

« Un théâtre grave, qui bouscule toutes nos représentations »

En tournée depuis 2019, cette adaptation provoque souvent des réactions très fortes. Du spectateur qui s’enfuit à l’entracte, à celui qui l’ovationne lors des applaudissements, Bajazet, en considérant Le Théâtre et la peste, heurte et bouscule celui qui le regarde. 

Une vision du théâtre qu’évoquait Artaud dans Le Théâtre et son double et dont la justification résonne encore très justement aujourd’hui : 

« Dans la période angoissante et catastrophique où nous vivons, nous ressentons le besoin urgent d’un théâtre que les événements ne dépassent pas, dont la résonance en nous soit profonde, domine l’instabilité des temps. La longue habitude des spectacles de distraction nous a fait oublier l’idée d’un théâtre grave, qui bouscule toutes nos représentations, nous insuffle le magnétisme ardent des images et agit finalement sur nous à l’instar d’une thérapeutique de l’âme dont le passage ne se laissera plus oublier. »

Le quotidien « 20 Minutes » va s’arrêter à Strasbourg

Le quotidien « 20 Minutes » va s’arrêter à Strasbourg

Le journal papier gratuit « 20 Minutes » ne sera plus distribué à Strasbourg. Le nombre de journalistes sera réduit. Les deux derniers permanents deviendront des correspondants pour une édition nationale.

Depuis 17 ans, c’était devenu un objet lié aux tramways et TER du matin. Le quotidien gratuit « 20 Minutes » ne sera plus distribué à Strasbourg dans les prochains mois. La conséquence d’un plan social pour le média fondé en 2002. Il avait ouvert une édition Strasbourg en 2005.

20 Minutes veut renouer avec les 18-30 ans, un lectorat qui a délaissé le média. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Trois autres villes, Rennes, Nantes et Nice, sont également concernées par cette disparition. « La direction nous a dit que c’était les agences les moins rentables », raconte Gilles Durand, délégué syndical SNJ-CGT et élu au comité social et économique (CSE) de l’entreprise.

Deux départs parmi les trois journalistes plus la commerciale

La rédaction locale de « 20 Minutes Strasbourg », située rue du Saumon en centre-ville, compte trois journalistes à temps plein, ainsi qu’une commerciale. Le journal a une ligne éditoriale généraliste, avec de courts articles sur le sport alsacien, les sujets de société, la politique, les faits-divers, ainsi que beaucoup de sujets sur les transports, là où le journal est le plus lu.

Le plan de départ de 33 postes (sur environ 200 salariés) vise à diminuer les effectifs en région, puisque 9 commerciaux et 4 journalistes sont concernés par ces départs contraints. Ainsi, un journaliste strasbourgeois et la commerciale vont cesser leur activité selon le délégué syndical SNJ-CGT. Quant aux deux journalistes restants, ils resteraient salariés mais auraient une sorte de rôle de correspondant pour le site et les journaux qui resteront distribués dans sept villes (Lille, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Montpellier et Paris). « 20 Minutes » ne compterait plus qu’une édition Paris et une édition « régions ».

La crainte d’une fermeture totale à Strasbourg

Gilles Durand redoute les conséquences à moyen-terme de cette réorganisation :

« On ne voit pas pourquoi un annonceur local à Lille serait un intéressé pour un journal qui n’a plus de spécificité locale. On a très peur que si cette édition régions ne marche pas, la suite soit de supprimer tous les journalistes en région. »

Le représentant de l’intersyndicale (avec la CFDT et le SNJ) revient sur la spécificité de ces rédactions locales :

« 20 Minutes était le seul journal national avec des agences locales, avec un travail quotidien de localier. Ça nous permettait d’être proche du lectorat et en avance sur certaines informations. Les employés paient des erreurs stratégiques. Il y a huit ans, on a basculé la priorité sur le web, mais les annonceurs n’ont pas suivi, ils ne sont pas intéressés par un site national. On a eu deux ans de perte avec le Covid, où le papier a dégringolé, mais ça repartait depuis trois mois… »

« Il n’y a aucune stratégie »

Le média dont les revenus sont tirés de la publicité indique vouloir se recentrer sur les 18-30 ans et le numérique. « Mais il n’y a aucune stratégie pour y arriver. Il y a trois ans, on nous disait que les régions était la plus-value de 20 Minutes », reproche un autre élu du personnel, qui reste anonyme.

Le basculement sur le web a fait perdre le lien avec un lectorat plus jeune pour Gilles Durand :

« On s’est mis à écrire pour une machine, pour remplir des règles de référencement… On a uniformisé notre écriture, et comme les articles étaient ensuite repris dans le papier, on a perdu le ton 20 Minutes, un style plus jeune qui nous différenciait. »

Tous les gratuits ont disparu

Le chiffre de 33 départs ne prend pas en compte les personnes qui distribuent le journal aux arrêts de transport en commun, employées par l’agence Adrexo à Strasbourg. 20 Minutes était le dernier journal gratuit distribué à Strasbourg, après la disparition de Metro, puis CNews, qui n’avaient pas d’édition locale.

20 Minutes est codétenu par le groupe de presse belge Rossel (qui possède notamment La Voix du Nord) et le groupe Ouest-France. Ce dernier, via sa filiale Publihebdos, a lancé en 2019 une édition « Strasbourg » d’actu.fr, un site web gratuit qui traite de l’actualité quotidienne.

#20 Minutes

Samedi 2 avril, un match de foot place Kléber pour dénoncer les morts sur les chantiers de la Coupe du monde

Samedi 2 avril, un match de foot place Kléber pour dénoncer les morts sur les chantiers de la Coupe du monde

Samedi 2 avril, le collectif Maquis Alsace-Lorraine et Amnesty International organisent un match de foot pour interpeller le public sur l’exploitation des ouvriers migrants dans les stades de la Coupe du monde au Qatar. Le match démarre à 14h à place Kléber.

Le collectif Maquis Alsace-Lorraine continue de se mobiliser pour le boycott de la Coupe du monde au Qatar. Cette fois, les militants s’associent à l’organisation non-gouvernementale (ONG) Amnesty International pour un match de foot sur la place Kléber samedi 2 avril à 14 heures. « Il n’y a pas d’équipes constituées. On fera des trois contre trois ou des cinq contre cinq avec les passants volontaires. Et en dehors des matchs, on informera surtout sur les conditions de vie des travailleurs migrants, la corruption et l’impact écologique de cette compétition », explique Ariel, membre du collectif Maquis Alsace-Lorraine. L’objectif reste donc le même qu’en novembre 2021, lorsque le collectif avait mené une action aux abords du stade de la Meinau : sensibiliser le grand public à l’exploitation jusqu’à la mort des ouvriers migrants sur les chantiers du Coup du Monde au Qatar.

Le Maquis Alsace-Lorraine et Amnesty International n’ont pas le même objectif. Si le collectif alsaco-mosellan exige de l’équipe de France qu’elle boycotte la Coupe de monde au Qatar, l’ONG internationale a pour mission de mettre fin à l’exploitation des ouvriers migrants. Elle n’exige pas de boycott mais demande une prise de position de la Fédération Internationale de football association (Fifa) et des équipes nationales pour qu’elles dénoncent publiquement les conditions de travail, de vie et de mort de la main d’œuvre migrante au Qatar.

Malgré un accord entre le Qatar et l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en 2017, les ouvriers migrants au Qatar subissent la « kafala », un système d’exploitation des travailleurs qui les empêche de constituer un syndicat, de changer de travail ou même de quitter le pays sans l’autorisation de leur employeur. Selon le média The Guardian, 6 500 travailleurs migrants sont morts au Qatar depuis que la Coupe du monde a été attribué à Doha.

#Maquis Alsace-Lorraine

16 705 mercis pour l’investigation locale

16 705 mercis pour l’investigation locale

Rue89 Strasbourg a dix ans et quelques poussières… et grâce à la générosité de ses lecteurs et lectrices, le média local d’investigation, complètement indépendant, va pouvoir grandir plus vite.

Grâce à la générosité de ses lecteurs et lectrices, Rue89 Strasbourg va pouvoir investir dans l’embauche d’un nouveau journaliste permanent. Mille mercis aux 244 contributeurs de cette nouvelle campagne de financement participatif pour avoir contribué à hauteur de 16 705€, leurs noms ont rejoint ceux des contributeurs qui nous ont aidé à nous transformer en 2015, sur le Mur des soutiens de Rue89 Strasbourg. Toutes ces personnes, souvent déjà abonnées, ont à cœur l’existence et le développement d’un média indépendant à Strasbourg. Nous sommes touchés par leur engagement démocratique et nous serons à la hauteur de leurs attentes.

Une partie de l’équipe de Rue89 Strasbourg : Pierre France, Stéphanie Wenger, Thibault Vetter, Maud de Carpentier, Jean-François Gérard et Guillaume Krempp Photo : Rue89 Strasbourg

Recruter un nouveau journalistes permanent est toujours une étape importante dans un petit média comme le nôtre. Il y a dix ans, l’équipe permanente était composée de deux journalistes, en 2018 nous sommes passés à trois, puis quatre en 2020. À chaque embauche, c’est la croissance du nombre d’abonnés qui a permis d’embaucher, sauf en 2020 où nous avons bénéficié d’une aide exceptionnelle de Google et Facebook suite aux pertes dues à la pandémie de Covid-19.

Annonceurs effrayés, soutien d’abonnés

L’économie d’une société comme Médialab, l’entreprise éditrice de Rue89 Strasbourg, entièrement indépendante, n’est pas très compliqué. Chaque journaliste permanent coûte environ 32 000€ par an. En tant que dirigeant, mon objectif est donc d’augmenter graduellement les recettes jusqu’à obtenir une trésorerie d’environ 20 000€, période à laquelle l’entreprise a suffisamment d’argent pour envisager la création d’un nouveau poste.

Simple, mais long puisque le nombre d’abonnés progresse lentement. Et surtout, c’est la seule ligne de recettes qui peut augmenter puisque, notre ligne éditoriale s’affermissant, elle tend à effrayer les annonceurs. À ce jour, près de 1 600 personnes soutiennent l’investigation à Strasbourg avec un abonnement à 5€ par mois. Pour financer un nouveau poste, il faut donc attendre d’avoir entre 500 et 600 abonnés supplémentaires… ce qui prend environ 18 mois au rythme actuel.

Cette campagne nous permet donc de gagner beaucoup de temps ! À l’issue de notre dixième anniversaire, elle va nous permettre de consolider notre équipe, d’investir sur les compétences et la connaissance du terrain. Nous serons très heureux d’annoncer prochainement ce nouveau recrutement !

Les électeurs des écologistes attendent une action plus visible de la municipalité

Les électeurs des écologistes attendent une action plus visible de la municipalité

Près de deux ans après l’élection de Jeanne Barseghian et des écologistes à la mairie, leurs électeurs continuent de chercher des changements concrets dans la politique de la Ville.

Sur le quai des Bateliers à Strasbourg un vendredi après-midi, Fahima, une professeure d’université se désole : 

« Je ne vois pas de changement. Je ne vois aucune différence entre cette municipalité verte et les précédentes. Les constructions à Danube sont moches et pleines de béton. Chaque année, un nouveau sapin de Noël est érigé place Kléber, ce n’est pas très écolo. La gratuité des transports en commun, c’est bien pour les familles avec des enfants, mais pourquoi ne pas l’étendre aux autres personnes ? Si la municipalité a fait ce changement au nom de l’écologie, ils auraient dû l’étendre à tout le monde. »

Fahima, qui a voté pour Jeanne Barseghian en juin 2020 comme toutes les personnes interrogées pour cet article, renchérit : 

« Les seuls changements que je vois sont temporaires, quelques arbres place Kléber par-ci, par-là… Or ce qui ne dure pas coûte cher. Et ça les écolos devraient le comprendre… » 

Le Plan Canopée mis en place par la municipalité dès les débuts du mandat a permis la plantation d’environ 900 arbres à Strasbourg, selon un état fourni par la Ville. Mais la majorité des personnes interrogées pour cet article ne constatent aucun changement dans leur environnement immédiat. Il est vrai que ces nouveaux arbres se trouvent en bonne partie dans des parcs existants… La municipalité s’est donné pour objectif de planter 10 000 arbres à l’horizon 2030, afin de baisser la température ressentie à Strasbourg, notamment durant les périodes estivales.

« Les écologistes prennent trop de temps »

Un soir de semaine, des habitants de la Krutenau et de la Bourse doivent tenir une réunion de leur assemblée de quartier à la Maison des syndicats. Avant le début de la réunion, Carole s’avoue déçue par l’action, ou – plus précisément – l’inaction, de la municipalité : 

« Six ans, ça passe vite. Ils prennent trop de temps pour prendre des décisions. La zone à faibles émissions, c’est bien mais ça se met en place trop lentement… La qualité de l’air n’a pas varié ! C’est un sujet typiquement écologiste pourtant. Si les écolos ne font rien sur l’air et les mobilités, personne ne fera quelque chose ! »

Cécile évoque la même impression alors qu’elle enlève son manteau pour participer à la réunion : 

« Je reste dans l’expectative. Pour l’instant, je ne vois ni action positive, ni négative. J’attends en particulier des développements dans les transports doux mais je ne les vois toujours pas… J’aimerais que la municipalité donne envie aux gens d’abandonner leurs voitures mais sans les forcer. Pour ça, il faudrait augmenter la facilité pour se déplacer à vélo, construire plus de pistes cyclables, rendre des zones piétonnes moins dangereuses. Les écologistes pourraient augmenter la vitesse des bus pour que les temps de trajets soient comparables à ceux des voitures… » 

Décidé fin 2020, le tram vers l’Ouest sera la première extension du réseau, lors de ce mandat, vers 2025 ou 2026. Photo : Evan Le Moine / Rue89 Strasbourg

« On a une piste cyclable à côté, on a de la chance »

Pour la majorité des électeurs rencontrés, la politique en faveur du vélo est plus visible que le verdissement de la ville. En 2021, l’Eurométropole a débuté le déploiement d’un « plan vélo » qui prévoit d’ajouter 120 kilomètres de pistes cyclables avant 2026. Mais selon ces électeurs, le principal problème à résoudre reste la sécurité. Trop souvent, pointent-ils, il n’y a pas de distinction claire entre les espaces piétons et les pistes cyclables, ce qui provoque de trop nombreux conflits d’usages. Ils regrettent aussi l’absence de séparation stricte entre les voitures et les vélos sur la voirie.

Quelques nouvelles pistes cyclables ont été aménagées en 2021, notamment pour amorcer un « contournement » cyclable de la Grande-Île. À midi, devant l’école Saint-Jean dans le quartier des Halles, Gil attend son enfant. Il fait l’éloge de sa vie de quartier :

« On a de la chance, une piste cyclable a été construite juste à côté de nous, rue de Bitche. Au parc des Contades, ils ont ajouté des arbres et à l’école Schoepflin, la cour a été végétalisée. Celle de l’école Saint-Jean ne l’est toujours pas, mais je pense que c’est prévu. (NDLR : la Ville de Strasbourg n’a pas confirmé cette information, mais l’objectif est de modifier toutes les cours d’ici 2026). »

Les électeurs écologistes ont des attentes sur le contournement cyclable de la Grande-Île, en cours de réalisation par petites touches. Photo : Martin Lelièvre / Rue89 Strasbourg

À la sortie de la même école, Florence donne des smarties à sa fille. Elle a pu repérer des actions municipales, dans le Neudorf où elle habite :

« Je veux que la municipalité poursuive et élargisse le développement de la vie de quartier. Les nouvelles rues piétonnes sont agréables et j’apprécie leur volonté de rencontrer et d’échanger avec les habitants avant de prendre des décisions, par exemple au projet d’art dans la rue Thann, et pour la construction au 92 avenue du Rhin. »

Avenue du Rhin pourtant, le projet de bureaux est loin de faire l’unanimité des habitants. Une partie d’entre eux reproche à la Ville de faire disparaître, avec un bâtiment en bois, un espace encore vide et utilisé par un city-stade. Un nouveau stade sera reconstruit, mais plus petit et accessible seulement à certaines heures à la discrétion du propriétaire.

Le projet de construction à la place du city-stade avenue du Rhin provoque une forte opposition Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc

À l’école élémentaire Sainte-Aurélie, dans le quartier Gare, Élodie regrette que les améliorations urbaines ne concernent pas tous les quartiers. Parent d’élève et également enseignante au Neuhof, Élodie précise : 

« Les développements pour les cyclistes sont biens, j’apprécie surtout les aides pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter un vélo. Mais en termes de pistes cyclables, pourquoi ne pas en construire des nouvelles au Neuhof ? Quand je prends mon vélo pour aller au travail, la piste cyclable s’arrête à la rue de la Ganzau, or les voitures roulent vite dans cette rue. »

Élodie soulève cependant un raté de la municipalité écologiste, important à ses yeux :

« Malgré quelques efforts, il n’y a toujours pas assez de places d’hébergement pour les personnes sans-abri. À Sainte-Aurélie, il y a des enfants migrants qui n’ont pas de logement. Je connais au moins deux familles dans cette situation. J’ai signalé ces dossiers à la Ville ; ils m’ont répondu mais ces familles n’ont toujours pas reçu de propositions concrètes… »

La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont promis la création de 500 places d’hébergement supplémentaires durant le mandat. À ce jour, 394 places ont été votées (190 par l’Eurométropole, 204 par la Ville).

« Je suis écolo mais il y a d’autres priorités… »

Devant l’école Finkwiller dans la Petite-France, une mère de famille, Feriel, trouve que les animaux sont mieux protégés que les êtres humains :

« Moi, je suis écolo mais il y a d’autres priorités… Il y a une prolifération de pigeons et de corbeaux en ville. Je suis pour la protection des animaux mais il faut quand même surtout protéger les êtres humains, notamment les bébés et les personnes à risque. »

Maxence, un autre parent d’élève de l’école Finkwiller, a du mal à suivre les politiques mises en place. « Les écologistes interdisent les voitures diesel mais sans proposer d’alternatives abordables », débute-t-il. En effet, les diesel Crit’air 5 seront interdites en 2023, puis les Crit’air 4 en 2024 et Crit’air 3 en 2025. Quant aux Crit’air 2, les diesel les plus récents, leur interdiction est repoussée au mandat suivant, sauf si le calendrier est « accéléré » si la qualité de l’air évolue peu. Des aides complémentaires pour les particuliers à bas revenus, pour changer de véhicule ou de mode de transport, ont été votées à l’Eurométropole. Ils peuvent se renseigner à l’Agence du Climat.

Il poursuit sur la disponibilité des élus locaux :

Ils ont dit qu’il y aura des représentants de la mairie dans toutes les écoles, mais ce n’est pas le cas. L’Eurométropole a tout un projet de compostage, mais inexistant dans nos quartiers… D’une manière générale, il y a un manque d’infos. Par exemple, dans les écoles, j’apprécie la végétalisation des cours mais j’aimerais savoir pourquoi telle école reçoit plus d’argent qu’une autre… »

Maxence indique avoir posé plusieurs questions aux élus, sans qu’il ne lui ait été apporté de réponse concrète. De même, Feriel pointe qu’elle n’a jamais rencontré un élu en charge de son quartier, malgré l’objectif affiché de la municipalité de se rapprocher des habitants en doublant le nombre d’élus de quartiers

Les électeurs écologistes aimeraient des transports en commun plus réguliers. Photo : Evan Le Moine / Rue89 Strasbourg

« Ils ont un style désagréable »

Dans la rue du Bain-Finkwiller un jeudi après-midi, Étienne affirme avoir « toujours voté écolo » mais il ne croit pas au dialogue local, affiché dans les objectifs de la municipalité :

« Ils ont un style désagréable. Ils font de fausses opérations de participation où alors ils font semblant d’écouter quand, en vrai, tout est prévu. En plus, je les trouve un peu secs ou froids. Je voudrais qu’ils aient un meilleur rapport avec les habitants, plus humaniste, plus détendu. »

Une opinion que ne partage pas Caroline, rencontrée quai des Bateliers alors que sa fille s’amuse à proximité : 

« J’aime la présence de Jeanne Barseghian sur les réseaux sociaux, ça semble naturel, pas trop travaillé. Grâce à ça, j’ai l’impression d’être mieux connectée à l’action municipale. Avant, je ne savais pas du tout ce qui se passait à la mairie. »

Étienne attribue le souci de communication des élus à un « problème de jeunesse » :

« On dirait que les écologistes prennent toujours des décisions sans préparation, il faut avoir de l’expérience pour ça. Strasbourg est une grande ville internationale. Peut être l’exercice de cette gestion se situe à un niveau trop élevé pour eux. Jeanne Barseghian, je la trouve bien, mais elle est un peu novice quoi. »

Parmi les personnes rencontrées, deux ont mentionné spontanément l’affaire de la mosquée Eyyub Sultan et une le feuilleton sur la définition de l’antisémitisme.

Droit de réponse de Maxime Herrgott, ex-directeur de l’association APEI Centre Alsace

Droit de réponse de Maxime Herrgott, ex-directeur de l’association APEI Centre Alsace

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Jeudi 17 mars, un patient est mort aux urgences par défaut de prise en charge

Jeudi 17 mars, un patient est mort aux urgences par défaut de prise en charge

Un homme atteint d’une hémorragie digestive est mort aux urgences jeudi 17 mars. Un décès occasionné par le manque de personnel et de lits d’hospitalisation, selon un urgentiste. La direction des Hôpitaux universitaires de Strasbourg a demandé l’ouverture d’une enquête interne.

À l’hôpital public, le manque de moyens tue. Mercredi 16 mars, vers 23 heures, un homme atteint d’hémorragie digestive a été admis aux urgences du Nouvel hôpital civil (NHC). Dans un service débordé par le nombre insuffisant de lits d’hospitalisation, il est resté plusieurs heures sur un brancard. Il est décédé jeudi 17 mars vers 13 heures. Il venait à peine d’être pris en charge pour une transfusion après avoir passé près de 12 heures dans la zone 4, un espace dédié à la répartition des patients, non-propice aux soins.

Une hémorragie digestive nécessite, dès l’arrivée du patient, un bilan de santé ainsi qu’une transfusion et un traitement médicamenteux. Ce jour-là, les soignants qui devaient prendre en charge le patient n’ont pas pu réaliser ce suivi et ces soins à temps. Retrouvé en arrêt cardiaque, il est décédé dans des conditions qui restent encore à déterminer selon la communication des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) :

« Tout décès au sein de notre institution reste une situation difficile à vivre pour notre communauté médicale, soignante et administrative. Conformément à la procédure applicable, le décès a été déclaré à l’Agence régionale de santé (ARS) sur le portail national des évènements indésirables et une enquête est diligentée par le directeur général. »

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Pourquoi les fermetures des cantines scolaires de Strasbourg sont récurrentes

Pourquoi les fermetures des cantines scolaires de Strasbourg sont récurrentes

Toutes les cantines scolaires de Strasbourg sont fermées ce jeudi 31 mars. Pour la sixième fois depuis septembre 2021, les parents devront s’occuper de la pause déjeuner de leurs enfants. La Ville décide de fermer les cantines lors de certains appels nationaux à la grève qui ne concernent pas le personnel périscolaire en particulier.

Vincent est père de deux enfants, tous les deux à l’école maternelle Saint-Jean. Âgés de 4 et 6 ans, les petits ont manqué plusieurs fois la cantine en raison de sa fermeture, décidée par la Ville de Strasbourg suite à des grèves du personnel périscolaire, qui encadrent les élèves pendant la pause midi. En tant que parent, Vincent trouve cette situation « insoutenable » :

« Nous sommes obligés, au mieux, de prendre une pause déjeuner au travail de 11h30 à 14h pour chercher nos enfants pour le repas de midi, au pire de poser des congés de dernière minute pour assurer leur déjeuner. Cela a un impact direct sur notre environnement de travail. »

Depuis la rentrée 2019, plus de 15 fermetures de cantine

Sophie (prénom modifié), est maman de deux enfants, en première et troisième section de maternelle, également à Saint-Jean :

« Depuis que j’ai mis mon premier enfant à l’école maternelle, soit en 2019, il y a eu au moins 15 à 20 jours de fermeture des cantines. Une de mes amies m’avait déjà prévenue à ce sujet, mais je ne l’avais pas crue. »

Pour l’année scolaire 2021/2022, six jours de grève provoquant la fermeture de la cantine de l’école Saint-Jean ont été comptabilisés par « éducartable », une application qui permet la communication entre les parents d’élèves et l’école. La cantine a fermé ses portes les 5 octobre, 14 décembre, 13 janvier, 27 janvier, jeudi 17 mars, et ce jeudi 31 mars.

« Peu importe le nombre de grévistes, la Ville ferme systématiquement les cantines »

Le 17 mars 2022, la CGT, FSU, Solidaires et les organisations de jeunesse FIDL, MNL, UNEF et VL avaient appelé à la grève et à manifester à l’échelle nationale pour l’augmentation des salaires. Cette manifestation réunissait les employés du privé comme du public et portait des revendications similaires à la mobilisation du 27 janvier 2022.

Ce 31 mars, la CGT appelle les professionnels de l’accompagnement, de l’aide et des soins à domicile – y compris les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) – à faire grève. Il ne s’agit donc pas d’une grève spécifique au personnel périscolaire, mais d’une grève intersectorielle. Selon Gilles Dimnet, permanent à la CGT de Strasbourg-Eurométropole, la fermeture des cantines de Strasbourg relève d’un « choix de l’employeur », et non de la grève en elle-même :

« Ces appels à la grève, comme celui du 17 mars, ont été réalisés au niveau national. Il n’y a pas un taux de grève plus élevé dans le périscolaire comparé aux autres services. Peu importe leur nombre, la Ville ferme systématiquement les cantines lors de préavis de grève. »

Jeudi 31 mars, environ 25% du personnel périscolaire de Saint-Jean devrait être en grève. Ce taux de participation est régulier, selon un membre du personnel de l’école Saint-Jean, qui a préféré garder l’anonymat.

Photo : Rue89 Strasbourg

« Pourquoi la Ville ne trouve pas de solution ? »

Soraya Ouldji est adjointe à la maire de Strasbourg en charge de la petite enfance et de la restauration scolaire. Selon elle, « les employés de la restauration scolaire n’ont pas le devoir de déclarer 48h à l’avance leur intention de faire grève ». L’élue explique :

« En fonction du nombre estimé de grévistes, soit les cantines restent ouvertes avec un personnel réduit, soit des repas froids tirés du sac sont mis en place, soit une partie, voir la totalité des cantines – comme ce jeudi 31 mars – doivent fermer. S’il y a un fort relai au niveau local de ces appels à la grève nationaux, il faut s’attendre à une forte mobilisation.

Le 17 mars, nous avions 30% des personnels de la restauration scolaire à Strasbourg en grève, et 25% des agents périscolaires. Nous ne pouvons plus assurer un accueil sécurisé des enfants à partir de 25% de grévistes estimés. Dans ces cas là, nous sommes obligés de fermer les cantines. »

« C’est un problème qui dure dans le temps »

Soraya Ouldji affirme que le service d’accueil est difficile à mettre en place :

« Si nous remplaçons des employés lors de grèves, on risque d’entraver le droit de grève. En temps que parent, je comprends la fatigue générale engendrée par la situation, qui va de pair avec les restrictions sanitaires mises en place depuis deux ans. »

Sophie espère que des mesures seront mises en place pour faire face à ces fermetures intempestives :

« Nous attendons toujours avec angoisse les mails de l’école et de la mairie, au cas où il faut poser un congé ou bien s’organiser autrement en cas d’absence ou de grève. C’est un problème de fond puisque ça dure… Nous ne savons même pas les raisons qui poussent le personnel à faire grève, et je n’ai pas l’impression que la mairie ait pris des mesures les concernant. Je suis attentive à leur situation, mais je ne comprends pas pourquoi la Ville ne trouve pas de solution. »

Photo : Rue89 Strasbourg

Pas de revendications spécifiques du personnel périscolaire selon la Ville

Hülliya Turan est adjointe à la mairie de Strasbourg en charge de l’éducation et de l’enfance. Elle affirme également qu’il n’y a pas de revendications spécifiques de la part du personnel de la cantine car les appels à la grève se font à l’échelle nationale :

« Depuis le début de son mandat, la mairie de Strasbourg a mis en place des échanges et des rencontres régulières avec les représentants syndicaux afin de faire face aux difficultés rencontrées et la baisse de moyens dans le secteur de l’éducation, notamment en raison de la crise sanitaire. Nous sommes à l’écoute du personnel périscolaire, nous réfléchissons à des améliorations des conditions de travail, notamment pour les emplois vacataires.

Mais il n’y a pas eu de demandes spécifiques, de prise de contact ou de négociations de la part du personnel des cantines scolaires. La crise du Covid a également provoqué une recrudescence des absences dans le personnel scolaire et périscolaire, en raison des restrictions. Si la situation sanitaire continue à s’améliorer, on espère que les cantines scolaires fonctionneront de manière pérenne, même s’il y a des grèves dans le secteur. »

Contrairement à ce qu’affirme Hülliya Turan, à travers le collectif Strasbourg Animation en lutte, le personnel périscolaire a formulé des revendications précises et a même rencontré des élus.

Aussi, les cantines fermaient déjà souvent en 2019, soit avant la pandémie. Gilles Dimnet, de la CGT, confirme :

« La fermeture systématique des cantines est antérieure au Covid. L’ancienne municipalité le faisait déjà en cas de grève. C’est une décision que nous respectons à la CGT, mais nous n’avons jamais été associés. »

Dix raisons de donner à Rue89 Strasbourg : un média qui met les décideurs sous pression

Dix raisons de donner à Rue89 Strasbourg : un média qui met les décideurs sous pression

Votre média d’investigation local a lancé une campagne de financement pour recruter un, voire deux journalistes. Chaque jour jusqu’au 31 mars, nous publions dix bonnes raisons d’y participer.

Raison n°10 : un média qui met la pression sur les décideurs

Rue89 Strasbourg ne lâche pas l’affaire. Quand l’un·e de nos journalistes se lance dans une enquête de long-terme, il peut produire parfois jusqu’à dix articles (c’est par exemple le cas de notre série d’enquêtes « La hess aux HUS » ou de notre travail dans le quartier de l’Elsau). Au sein de notre rédaction d’investigation locale, nous savons qu’il faut parfois plusieurs semaines, plusieurs mois ou années pour découvrir toutes les facettes d’un dossier. Nous sommes aussi conscients qu’un seul article suffit rarement à produire des effets. Suite à une seule publication, les décideurs mis en cause se contentent souvent de faire profil bas pendant quelques semaines. Mais si Rue89 Strasbourg apporte régulièrement de nouvelles révélations, les mis en cause finissent souvent par agir.

L’Elsau, devenu « priorité des quartiers prioritaires »

Premier exemple : le projet Quartiers Connectés à l’Elsau vise à organiser des conférences de rédaction ouvertes aux habitants pour aboutir à la publication régulière d’articles à propos de ce quartier. Grâce à une présence régulière sur le terrain, nous traitons des sujets qui concernent les Elsauviens au quotidien : rénovation urbaine à venir, services de proximité de moins en moins nombreux, solidarité en temps de pandémie… Suite à plus de quatre ans de couverture soutenue, l’Elsau est mis en avant comme la « priorité des quartiers prioritaires », comme l’indique l’adjoint en charge de l’équité territoriale, Benjamin Soulet. Certes la rénovation du quartier n’en est qu’à son début, mais elle suscite déjà des changements concrets en entrée de quartier, comme nous le racontions ici. Ainsi, par un travail approfondi au plus proche du terrain, Rue89 Strasbourg a poussé la municipalité à agir dans l’un des quartiers les plus défavorisés de la ville.

Une surveillance renforcée pour l’incinérateur

Deuxième exemple : l’incinérateur de Strasbourg, ou plutôt, « l’Unité de Valorisation Énergétique », comme l’exploitant tient à appeler son installation depuis son redémarrage en 2019. À cette occasion, Rue89 Strasbourg s’était lancé dans une enquête en trois volets. Le premier décrivait le mauvais état du site malgré les importants travaux. Le deuxième article relatait le départ d’un tiers des salariés de l’usine en moins de deux ans. La plupart dénonçait des conditions de travail dangereuses. Le troisième papier portait sur les vieilles méthodes de deux usines d’incinération alsaciennes, dont celle de Strasbourg, pour masquer leurs excès d’émissions polluantes. D’autres articles ont été écrits par la suite, sur les déchets stockés dehors du fait « de difficultés inhérentes au redémarrage d’une installation », comme l’expliquait la direction. En février 2021, l’usine d’incinération a été placée sous surveillance renforcée par la Préfecture suite à des émissions excessives de dioxines et de furannes.

Rue89 Strasbourg lance l’alerte, le Parquet lance une enquête

Un troisième et dernier exemple : les enquêtes menées depuis plusieurs années par Thibault Vetter sur le stockage de déchets ultimes sous la nappe phréatique à Wittelsheim. Après avoir démontré, documents à l’appui, que la pollution d’une importante source d’eau potable est inéluctable sans déstockage, notre journaliste s’est intéressé à la nature des déchets stockés. Il a ainsi récolté plusieurs témoignages indiquant que des déchets non-conformes au protocole de stockage ont été admis dans les galeries de Stocamine. Ces révélations ont abouti à une plainte d’Alsace Nature. Quelques mois plus tard, le Parquet de Strasbourg a saisi une section spéciale de la gendarmerie pour enquêter sur ces déchets irréguliers.

Aidez-nous à ne jamais lâcher les affaires !

Pour mettre la pression sur les décideurs, qui ont une influence sur la vie dans un quartier, sur les conditions de travail d’ouvriers, la qualité de l’air strasbourgeois ou la pollution de la nappe phréatique, il nous faut plus de journalistes. Plus de journalistes, c’est plus de temps pour enquêter. En participant à notre crowdfunding, vous soutenez à la fois votre droit à l’information tout en poussant les directeurs d’entreprises et autres élus politiques à agir pour mettre fin à une injustice, des conditions de travail dangereuses ou des pollutions. C’est la dixième et dernière raison de nous soutenir : pour ne pas lâcher les affaires, Rue89 Strasbourg a besoin d’un journaliste d’investigation supplémentaire.

Une sortie de crise au foyer Saint-Louis, dont les cours ne seront pas bétonnées

Une sortie de crise au foyer Saint-Louis, dont les cours ne seront pas bétonnées

Le sort du foyer Saint-Louis a agité les deux mandats de Roland Ries. La nouvelle municipalité a repris le dossier pour empêcher la construction de deux parcelles au cœur du quartier. L’aboutissement d’un combat de 10 ans pour un collectif d’habitants… dont l’un des membres actif est désormais un adjoint de premier plan.

C’était devenu un emblème des impasses de la démocratie locale lors des deux mandats précédents. Il aura fallu un changement de municipalité et de curé pour que cette situation du cœur de Robertsau se décante. Comme acté à la fin du mandat précédent, le foyer ne sera pas détruit. Ce lieu héberge une grande salle centrale, des plus petites pièces de réunion, des espaces pour des fêtes de familles, des locaux utilisés par les Scouts, etc.

Mais la nouveauté, c’est que plusieurs parcelles qui devaient être construites deviendront des petits espaces verts en cœur de quartier.

La paroisse voulait un nouveau foyer

Retour sur l’historique. Au début des années 2010, la paroisse Saint-Louis souhaite vendre son foyer pour en construire un nouveau à côté de son église, deux rues plus loin, sur le lieu dit du « jardin du curé » (voir notre article). Cette parcelle lui appartient et a été classée constructible en 2012.

Pour financer l’opération, elle comptait vendre son foyer vieillissant et les terrains attenants, idéalement placés au centre du quartier. L’opération devait permettre la fabrication de 37 logements. Montant de la vente à Icade : 2,7 millions d’euros. Mais c’était sans compter une levée de boucliers d’habitants qui réclament que la municipalité se saisisse du dossier pour s’impliquer financièrement afin de préserver et même améliorer « un Cœur pour la Robertsau ». Le collectif se compose de personnalités de différents bords politiques et attachés à ce lieu historique et à ses fonctions diverses.

À force de recours, et de dissensions dans la majorité de Roland Ries, le projet est alors remis à plat en 2017.

Le foyer Saint-Louis, préservé, concentre des crispations Robertsauviennes depuis 10 ans. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Roland Ries pensait avoir trouvé un équilibre

Avant de passer la main, Roland Ries pense avoir trouvé un point d’équilibre. Moins de logements (11), quelques bureaux et une maison des services publics. La municipalité achète donc une partie de la cour (pour 142 600 euros) et abonde financièrement la rénovation du foyer (117 400 euros sur 1,3 million estimés), qui est finalement préservé. La délibération est votée fin 2019, avec quelques abstentions dans l’opposition et la majorité.

Mais rien ne bouge jusqu’en 2020, alors que les élections municipales envoient à la mairie une nouvelle majorité. Dans l’équipe de la maire Jeanne Barserghian figure Marc Hoffsess, l’un des piliers du collectif « Un coeur pour la Robertsau ». Devenu troisième adjoint, co-président du groupe des élus écologistes, et élu chargé de la Robertsau, cet ancien conseiller de Jacques Bigot et de Roland Ries est l’un des élus qui compte dans la nouvelle majorité.

La nouvelle équipe reprend le dossier. En face, il y a aussi un nouveau curé, Franck Guichard. Cela tombe bien, les relations étaient très tendues avec son prédécesseur, Didier Mutzinger, devenu archiprêtre à la cathédrale en 2021. Lors d’une conférence de presse épique en 2019 aux côtés du maire, Didier Mutzinger n’avait pas hésité à qualifier « d’idéologues » et « d’anti-cléricaux » les membres du collectif, mettant leur combat sur le compte de « frustrations personnelles ».

L’arrière du foyer, une cour gravillonnée ne sera pas construite finalement mais réaménagée pour devenir un lieu de vie. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Opérations en cascade

Les nouvelles négociations aboutissent notamment sur le rachat de la parcelle à l’arrière du foyer Saint-Louis, qui devait être urbanisé et cédé à Avant Garde Promotion.

Cette décision entraîne une cascade de changements pour la Robertsau :

    La Ville achète la parcelle du « jardin du curé » au Conseil de Fabrique, qui gère les biens de l’Église pour 591 000 euros. Cet espace lui est rétrocédée via un bail emphytéotique pour un loyer symbolique de 15€ par an pendant 50 ans. La gestion revient à la paroisse et ne sera pas accessible à tous. La Ville achète aussi le reste de la cour du foyer pour 624 440 euros, prix estimé par les Domaines de France. Le promoteur Avant Garde Promotion avait déboursé 930 000€ en 2019.Deux bâtiments de la Ville situés rue Boecklin, au 84 (mairie de quartier) et 119 (maison des associations) ne seront pas vendus à des promoteurs immobiliers. L’argent tiré de leur vente devait permettre de déménager la mairie de quartier, la direction de territoire, le bureau de l’adjoint-e de quartier ainsi qu’une salle de réunion modulable dans un nouveau bâtiment construit dans la cour du foyer Saint-Louis.Un projet immobilier au 88 rue Mélanie est agrandi. C’est la « porte de sortie » pour le promoteur Avant Garde Promotion.

Le 88 rue Mélanie, une porte de sortie à 22 logements supplémentaires

Le prix de la vente (1 215 440 euros) coïncide – à l’euro près ! – aux dépenses faites par la municipalité pour acquérir les deux parcelles à la paroisse. C’est ce qui permet de dénouer le situation.

À cette adresse, près du parc de Pourtalès, la municipalité avait cédé une maison lui appartenant datant de 1900, avec une grange, un hangar et une dépendance. La vente, pour 300 000 euros au profit du bailleur social Ophéa (ex-CUS Habitat), avait été actée lors du dernier conseil municipal avant les élections municipales de mars 2020. Personne n’avait rien trouvé à y redire, le point n’ayant même pas été retenu. Il prévoyait alors 13 logements sociaux. L’opération telle que votée le 21 mars prévoit cette fois 34 appartements dont 12 sociaux qui reviendront à Ophéa.

À la place de cette maison abandonnée rue Mélanie, il y aura un ensemble d’immeubles pour 34 appartements. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Tous les élus, y compris l’opposition, les Socialistes et LREM anciens membres de la majorité ont voté « pour » l’acquisition des deux parcelles auprès de la paroisse qui ne seront donc pas construites. En revanche, les groupes LREM et LR ont voté « contre », la porte de sortie au 88 rue Mélanie.

« Un alignement des planètes »

Passé du côté des décideurs, Marc Hoffsess revient sur ces négociations :

« Certes, la bataille avait évité le scénario du pire pour le foyer. Mais nous avons voulu apporter un regard nouveau. Pour nous, le foyer fonctionne avec ses espaces extérieurs, par exemple pour que les Scouts déploient leur matériel, le stocke ,ou organisent des jeux (Marc Hofsess confie avoir lui-même été scout dans cette paroisse). La solution permet à la paroisse d’avoir plus de recettes pour mener à bien la rénovation jusqu’au bout.

Il faut aussi saluer le nouveau curé Franck Guichard, qui a vite vu que c’était une épine dans le quartier et qui a su faire preuve d’intelligence et de bienveillance, tout comme le promoteur, pour permettre un alignement de planète. Ce qui reste incompréhensible, c’est l’attitude de nos prédécesseur, de non seulement ne pas s’impliquer, mais même d’être facilitateurs en achetant des espaces et déménageant ses services pour satisfaire le projet de la paroisse, mais pas le quartier. Par exemple, le 119 rue Boecklin est l’une des plus anciennes maisons du quartier, dans l’ancienne gendarmerie, et aurait été détruite. »

Pour Jacques Gratecos, dont l’association de défense des intérêts de la Robertsau (Adir) a porté les 7 recours et recueilli les dons pour le collectif, la satisfaction est totale :

« On a enfin eu ce qu’on attendait avec cette municipalité. Certes, au sein de l’association, tout le monde n’est pas satisfait avec l’opération rue Mélanie. Mais il faut faire des arrangements et s’il faut passer par là, il faut l’accepter. Depuis des années, on me dit que cet endroit sera construit. Si le quartier est visé par les promoteurs, c’est aussi car il y a des acheteurs. C’est un cas d’école, plus de monde veut habiter à la Robertsau car c’est un quartier agréable, mais où on ne veut pas sur-construire pour que ça le reste… »

Sur la nouvelle équipe et sa gestion de la démocratie locale qu’elle tente de réformer, le président associatif fait le parallèle avec l’équipe de Catherine Trautmann en 1989 : « Des gens qui ne pensaient pas gagner, mais qui étaient impliqués dans des associations ». Selon lui, il y a « peut-être plus de naïveté », chez les nouveaux élus, « mais aussi plus de volonté à voir des choses se réaliser ».

Un espace vert à construire

Que deviendront donc les espaces centraux achetés par la municipalité ? Depuis l’été 2021 quelques palettes en bois ont été installées sur la parcelle déjà acquise par la municipalité, le 66 rue Boecklin (où devait s’ériger la nouvelle mairie de quartier). « C’est aux Robertsauviens d’inventer l’aménagement, », estime Marc Hoffsess. Le lieu sera néanmoins affecté à un espace vert. « Nous, on a évité l’urbanisation. On fixera un cadre, mais je veux l’aménagement le plus consensuel possible », ajoute-t-il. En conseil municipal, l’opposant et élu du canton de la Robertsau Jean-Philippe Vetter (LR), peu convaincu par les palettes actuelles, a demandé qu’un effort particulier soit fait pour cet espace émblématique.

Sur la parcelle déjà achetée par la Ville, quelques palettes ont été installées pour un usage provisoire, avant de transformer l’espace. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Jacques Gratecos aurait bien quelques idées, mais « ce n’est pas juste à l’Adir de décider », tempère-t-il. Pour faire fonctionner la démocratie locale, il conseille : « Ce qui marche, c’est quand on confie des missions aux gens, avec un temps donné et des missions claires. »

#collectif un coeur pour la Robertsau

Le gouvernement tente de grignoter les deux jours fériés d’Alsace-Moselle

Le gouvernement tente de grignoter les deux jours fériés d’Alsace-Moselle

Le Premier Ministre souhaite que les employés des mairies d’Alsace et de Moselle travaillent autant que ceux des autres départements, en dépit des deux jours fériés issus du droit local. Une menace à terme sur les salariés du privé estiment le sénateur André Reichardt (LR) et le syndicat de la CGT.

Les salariés d’Alsace-Moselle vont-ils devoir travailler un peu plus le reste de l’année en raison de leur deux jours fériés supplémentaires ? C’est une hypothèse probable suite à la mise en œuvre de la loi de « transformation de la fonction publique » votée par la majorité présidentielle en août 2019.

À priori, rien à voir avec les jours fériés issus du droit local. Il s’agit de faire appliquer dans la fonction publique territoriale, partout en France, un temps de travail de 35 heures hebdomadaires, là où parfois des accords ont été signés avec les agents pour un temps de travail moindre.

1607 heures ou 1593 heures ?

Mais là où ça se complique, c’est que le temps de travail est en fait décompté sur l’année. Soit dans le détail, 365 jours dont on retire 104 de week-ends, 8 jours fériés légaux et 25 jours de congés annuels. Soit 228 jours travaillés, avec un temps de travail de 7 heures par jour (35h/semaine), ce qui donne 1596 heures. Un résultat arrondi à 1600, auquel on ajoute 7 heures pour la « journée de solidarité » instaurée en 2004. Et donc un total final de 1607 heures.

Les mairies et communautés de communes ont donc retravaillé la question du temps de travail sur cette base. Mais ces dernières ont objecté qu’en Alsace-Moselle, il y a deux jours fériés supplémentaires, le Vendredi saint avant Pâques et la Saint-Étienne (26 décembre). Soit un total annuel de 1 593 heures, puisqu’on retranche deux jours ouvrés de 7 heures. Elles devaient avoir fini le 1er janvier 2022, mais un délai supplémentaire a été toléré, semble-t-il en raison des ralentissements liés au Covid.

Une circulaire avant Noël

Mais le 21 décembre 2021, la préfète de la Région Grand Est et du Bas-Rhin, Josiane Chevalier, a adressé une circulaire à tous les maires et présidents d’intercommunalités. Dans ce document, elle rappelle aux élus locaux que le temps de travail annuel est de 1607 heures en France et que le non-respect de ce total serait « susceptible d’entacher d’illégalité », les nouvelles dispositions.

Une circulaire qui a interpellé le sénateur André Reichardt (LR), spécialiste du droit local alsaco-mosellan. Il a écrit au Premier ministre Jean Castex pour attirer son attention, qui dans une réponse en février lui a signifié la même chose, à savoir que « la base d’annualisation du temps de travail reste fixée à 1607 heures ». Suite à cette réponse, André Reichardt a attendu d’avoir une brève explication directe avec Jean Castex, qui n’a rien donné. Suite à cet échec, il a donc fait connaitre la position du gouvernement par communiqué le 29 mars, à quelques jours des élections présidentielles, puis des législatives.

La circulaire de la préfète n’a pourtant pas remis en cause les réformes de plusieurs mairies. La Ville de Schiltigheim a par exemple voté le 22 mars une réorganisation sur la base de 1593 heures annuelles. La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg n’ont pas encore délibéré. Fin décembre, ses représentants insistaient sur le fait que ce délai était convenu avec la Préfecture avec qui des échanges réguliers se tenaient. Et qu’il était bien question de 1593 heures.

La circulaire « a mis le feu au poudre », raconte le président de l’association des maires du Bas-Rhin, Vincent Debes (divers droite). Le maire de Hoenheim, qui dans sa commune a également voté un texte sur la base de 1593 heures, a élaboré un texte avec l’institut du droit local (IDL), pour « défendre le droit local » et donc un décompte de 1593 heures avec l’application de cette loi. Un texte transmis aux 526 communes du Bas-Rhin, pour qu’ils puissent voter cette motion. L’association des maires du Bas-Rhin compte à ce jour environ 150 retours selon Vincent Debes, mais s’attend à en recevoir davantage jusqu’au 4 avril, date de son assemblée générale, « car il y a beaucoup de conseils autour des débats d’orientations budgétaires et budgets en ce moment », précise Vincent Debes. Ces votes seront ensuite transmis à la Préfecture avec qui un rapport de force s’engage.

L'équipe de nettoyage n'a pas été renforcée par rapport aux matinées normales... (Photo GK / Rue89 Strasbourg / cc)
Le gouvernement veut égaliser le temps de travail des agents des mairies en Alsace-Moselle et ailleurs en France. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Dans la fonction publique d’État, le temps de travail annuel est de 1607 heures, y compris en Alsace-Moselle. « Ces jours-là sont chômés, mais le temps de travail sur l’année est réparti différemment », décrit le secrétaire général de la CGT du Bas-Rhin, Laurent Feisthauer.

Une remise en cause future dans le privé ?

En revanche, le représentant syndical s’inquiète d’une extension future au secteur privé, où le temps de travail de base est de 7 heures par jour, et les deux jours fériés respectés ou compensés. « Le Medef a toujours été contre ces jours fériés, donc s’il y a une remise en cause, ça ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd »…

Pour Laurent Feitshauer, les syndicats et organismes attachés au droit locale doivent envisager des suites juridiques :

« On va réunir l’intersyndicale pour voir juridiquement ce qu’on peut faire. Les jours fériés d’Alsace-Moselle sont garantis par la Constitution, mais comme ce n’est pas une suppression directe, il faudra trouver d’autres moyens d’agir. Mais là où on a une marge, c’est que la loi indique 8 jours fériés légaux pour son calcul, or en Alsace-Moselle c’est bien 10. C’est une première brèche dans le droit local, si le temps de travail n’en tient plus compte. »

« 3 minutes par jour » défendent les soutiens du gouvernement

Une analyse que partage André Reichardt sur cette « inacceptable remise en cause d’un particularisme important de notre territoire. Pourquoi une disposition valable pour la fonction publique ne s’appliquerait-elle pas demain dans le secteur privé ? ». Alors que la question d’un retour d’une région Alsace a suscité peu de prise de position des candidats, voilà un sujet alsacien encore plus brûlant pour les prétendants à l’Élysée en avril, et ceux qui veulent devenir député en juin.

Les 10 parlementaires et la ministre alsacienne de la majorité présidentielle (LREM, Modem, Agir) ont vite pris la défense de cette mesure dans un communiqué commun en estimant que les jours fériés d’Alsace-Moselle seront ainsi « confortés. Il minimisent l’impact en répliquant que « répartir 14 heures sur 252 jours ouvrés » reviendront à « 3 minutes de travail supplémentaire par jour travaillé » (très précisément, 3 minutes et 20 secondes). Un calcul qui ne tient pas compte du temps de travail supplémentaire pour arriver à 1593 heures.

Emmenées par Ballade, les mamies connaissent la chanson

Emmenées par Ballade, les mamies connaissent la chanson

L’association Ballade anime des ateliers de musicothérapie dans une résidence pour personnes âgées de Cronenbourg. Reportage à la rencontre de Georgette, Liliane ou Monique qui chantent aussi bien Mon amant de Saint-Jean que des refrains ukrainiens et se moquent des barrières de la langue et de l’âge. 

Des notes de guitare s’échappent de la salle d’activités au premier étage de cette résidence de services Abrapa du quartier de Cronenbourg. On a quitté l’agitation de début d’après-midi de la rue Langevin, pour rejoindre une ambiance plus apaisée, les habituées étaient toutes à l’heure et même en avance pour le rendez-vous musical et hebdomadaire animé par l’association Ballade. 

On reconnaît les mesures de Jeux interdits. Jean-Claude, Le guitariste a un chapeau et la plaisanterie qui sort aussi facilement que les accords de sa gratte : « J’ai appris cette musique pour draguer », avoue-t-il à l’assistance qui rigole. On verra qu’au cours de cette séance, l’amour est souvent évoqué : ce n’est pas parce que les dames présentes ont plus de 80 ans pour certaines qu’elles ont lâché la partie. 

Cette semaine, Mariana a décidé de faire apprendre une chanson de Luciane Delyle Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Tous les lundis depuis l’été 2021, l’association Ballade vient animer le début d’après-midi de Georgette, Liliane, Christiane, Jeanine et Monique, résidentes dans cet établissement pour personnes âgées géré par l’Abrapa. Aujourd’hui l’assemblée ne compte que des femmes, mais parfois des messieurs se joignent à elles.  Aux côtés de Jean-Claude Chojcan, musicien issu du conservatoire, qui a créée la structure il y a 20 ans, Yuliia et Marina, sont là pour faire chanter. Les deux jeunes filles sont ukrainiennes, arrivées à Strasbourg il y a presque 3 ans lors d’un volontariat européen. L’association née à Cronenbourg a toujours eu des liens avec ce pays à l’Est de l’Europe, aujourd’hui déchiré par la guerre. Depuis l’invasion russe fin février, ils se sont encore resserrés. Antonina, 20 ans, de Lviv, a rejoint Strasbourg il y a trois semaines : sa venue pour un service européen, a été accélérée en raison du conflit. 

Chanter en français, en espagnol et en ukrainien

Christiane, 71 ans, a reconnu la musique et se demande si elle ne vient pas d’un film avec Catherine Deneuve, ou avec « une autre actrice, blonde et belle ». Jean-Claude embraye sur l’histoire de cet air mythique composé par un musicien espagnol, Narciso Yepes, et qui a donné envie à des hordes d’ados des années 1960 d’apprendre la guitare. Intervention de Marina, 22 ans : « Mais c’est une musique qui existe chez nous aussi ». Les jeunes Ukrainiennes se lancent dans un refrain : la parenté est bien là.

Frontières et générations ne signifient plus grand chose ici. Le slogan de Ballade, « Des musiques d’ici et des ailleurs qui vivent ici », se moque aussi des différences d’âge. L’association est habituée aux ateliers à destination des enfants et à mettre le feu à la scène, en France, comme lors de tournées européennes, mais dans cette résidence, les musiciens et chanteuses semblent tout aussi à leur aise. Antonina accompagne la guitare avec un ukulélé, Yuliia lui traduit les échanges du français à l’ukrainien. 

Les bienfaits de la musique et du chant sont reconnus et conseillés dans les établissements qui accueillent les personnes âgées. Plus qu’un passe temps, l’activité offre aussi un contact social, facilite les échanges et permet d’exercer la mémoire ou de raviver des souvenirs et moments heureux.

Yuliia aide à retrouver les paroles des chansons Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Les mamies se sont apprêtées pour cette après-midi. Mises en plis soignées, bijoux et foulards élégants sont de sortie. Elles ont aussi à la main un tas de feuilles photocopiées avec des paroles en gros caractères. Des chansons du répertoire français : Piaf, Trenet… mais aussi des morceaux espagnols et ukrainiens, comme « Kolomyka »,  qu’elles commencent à bien connaître ou cet autre refrain qui raconte l’histoire d’une fille qui donne rendez-vous à son amoureux, lundi, mardi, mercredi, etc. et ne vient jamais. Georgette, 84 ans, suit attentivement les paroles transcrites en français avec une loupe.

Chanter en ukrainien

Les jeunes filles font répéter lentement et les dames entonnent avec application et enthousiasme les mots étrangers, l’une d’elle demande « on peut répéter le deuxième couplet ? Il est un peu dur. » À chaque fois, les jeunes Ukrainiennes traduisent et racontent et des discussions suivent. Monique, 67 ans, apprécie vraiment cette activité : 

« Je faisais partie d’une chorale à Schiltigheim, j’aime bien chanter en groupe, je me laisse aller et je participe aussi. C’est un peu difficile les chansons en ukrainien mais quand on lit, ça va. C’est bien aussi de les entendre chanter, les filles. » 

Jean-Claude Chojcan, musicien et professeur au conservatoire, a créé l’association Ballade il y a 20 ans Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

On passe à Mon amant de Saint Jean, puis La vie en rose. Marina et Yuliia, se lèvent pour aider à trouver les paroles parmi les polycopiés. Liliane, 88 ans, n’en a pas besoin, elle connaît couplets et le refrain par cœur. Elle aime les chansons d’amour mais n’aurait rien contre des marches militaires, elle en a souvent écouté avec son défunt époux, militaire de carrière.

La plupart d’entre elles ont perdu leur mari, et elles en parlent souvent. Comme Jeannine qui avait rencontré l’heureux élu à Strasbourg « en bossant pas en me tournant les pouces hein », elle avait rejoint la grande ville pour échapper à la vie étroite d’un petit village dont elle ne veut même pas dire le nom : « dès que j’ai pu, je suis partie : Taiaut, Taiaut ! » 

Sourires et yeux qui brillent

Yuliia, 26 ans, a commencé à animer ces ateliers de musicothérapie en juin. Elle aime partager les mélodies de son pays et d’autres chansons qu’elle a apprises depuis qu’elle a rejoint Ballade, dans des langues qu’elle ne parlait pas. Il n’est pas rare de l’entendre chanter en ukrainien mais aussi en espagnol et en albanais. Ambiance Eurovision à Cronenbourg :

« Ça me plaît de voir les sourires et les yeux qui brillent. Et puis je crois qu’elles aiment vraiment ce que l’on fait ensemble. À Noël, elles nous ont offert un concert de toutes les chansons que nous avons apprises ensemble. Elles s’étaient faites si élégantes, avait appris les paroles, c’était très émouvant. »

Yuliia, 26 ans, originaire de Tcherkassy, au centre de l’Ukraine est aujourd’hui salariée de l’association Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Ces plages musicales sont aussi l’occasion d’échanges, émouvants et drôle, insiste Marina, 22 ans, qui mesure ce que ces visites, au delà des mélodies, représentent pour des personnes isolées : 

« C’est différent des cours de chant que j’ai l’habitude de donner. Ce qui me plaît, c’est l’énorme partage entre nous, j’aime bien leur demander leur avis, leur poser des questions. Par exemple, elles m’ont demandé avec qui je passerai la Saint-Valentin. Quand j’ai répondu mon mari, elles m’ont dit en riant : mais c’est dommage ! Et puis on a commencé à parler de la vie de couple. » 

Aujourd’hui Marina a décidé de faire apprendre Les quais de la Seine de Lucienne Delyle. Les violons et la voix de gouaille aux R roulés s’élèvent du smartphone, les jeunes filles battent la mesure de ce morceau composé en 1947. « Elle est jolie la mélodie », lance Christiane. Aucune des pensionnaires ne connaissait cette chanson de l’interprète du tube planétaire mon Amant de Saint-Jean. Elles l’apprendront au cours des prochaines semaines. Georgette a aussi fait partie dune chorale à Marlenheim, elle dit goûter à cet atelier. Assise juste à côté de Jean-Claude le guitariste, elle échange des blagues avec lui.

Mariana, 22 ans, ici avec Georgette, vient de la ville ukrainienne de Soumy située à l’Est du pays. Elle est engagée avec Ballade depuis près de 3 ans Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Quand on leur demande de qui elle aimerait fredonner les chansons, un nom fuse : « Franck Mickaël ! », l’interprète de Toutes les femmes sont belles, est très apprécié ici. Le crooner belge d’origine italienne a construit sa carrière sur des textes qui célèbrent l’amour, la séduction, la romance et des refrains lancinants. Georgette préfère chanter en français mais sourit : 

« Toutes les musiques sont belles quand elles sont bien jouées. Édith Piaf, c’est de notre temps, c’est sûr que c’est pas récent…  Ici L’ambiance est bonne, ça permet de rompre l’isolement. »

L’atelier le plus suivi

Audrey Muckensturm, responsable de la résidence, qui accueille 30 résidents dans des appartements indépendants mais avec salle, assistance et services communs, explique la genèse de cet atelier :

« On aime bien penser à des activités propices aux échanges. La musique et le chant font partie des demandes qui nous avaient été faites et c’est l’atelier le plus fréquenté. Parfois, Ballade vient aussi avec des instruments, elles apprécient de pouvoir essayer d’en jouer. »

Les ateliers musicothérapie ont été demandés par les résident.es Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Récemment la résidence s’est préparée pour l’accueil de familles ukrainiennes, 120 personnes qui fuient le conflit devraient être accueillies dans les prochaines semaines, surtout des familles avec enfants. Certaines sont déjà arrivées, comme dans l’appartement juste à côté de celui de Georgette ; une maman s’est installée avec son garçon. Elle les a vus par le balcon, a échangé des signes et des sourires.

L’atelier chant se termine, mais avant de regagner sa chambre, Georgette avait encore quelque chose à demander à Marina. Entre ses mains un papier sur lequel est écrit un message en ukrainien et en français. Elle veut le montrer à sa voisine quand elle l’apercevra sur son balcon. Dessus il est écrit : « Est-ce que vous voulez que nous allions au parc ensemble ? C’est juste à côté. Il y a des jeux pour les enfants. »

Dix raisons de donner à Rue89 Strasbourg : un média qui s’assume engagé

Dix raisons de donner à Rue89 Strasbourg : un média qui s’assume engagé

Votre média d’investigation local a lancé une campagne de financement pour recruter un, voire deux journalistes. Chaque jour jusqu’au 31 mars, nous publions dix bonnes raisons d’y participer.

Raison n°9 : un média qui s’assume engagé

Qu’est-ce que Rue89 Strasbourg en fait ?

Que les choses soient claires : Rue89 Strasbourg assume son rôle de contre-pouvoir. Nous n’avons pas d’étiquette politique, mais nous sommes conscients des diverses oppressions qui traversent la société, des effets pervers du système capitaliste et consumériste.

Nous ne croyons pas au mythe de la neutralité journalistique. Cela n’existe pas. Tous les médias sont positionnés, c’est ce qu’on appelle une ligne éditoriale. La nôtre est résumée sur cette page, nous sommes contre les injustices sociales, les discriminations et les atteintes à l’environnement, pour la transparence en politique.

Nous revendiquons nos impacts, cela implique un positionnement fort

Notre travail est guidé par ces grands principes. Concrètement, en conférence de rédaction, cela défini notre manière de choisir et d’angler les sujets. Voilà certaines des questions que l’on se pose systématiquement avant d’accepter un article : dénonce-t-il une injustice ? Met-il en lumière un phénomène de société néfaste pour une partie de la population ? Démontre-t-il une pollution de l’air, de l’eau ou du sol ?

Nous cherchons même à avoir de l’impact, à ce que les situations s’améliorent suite à notre travail. Cela implique forcément un positionnement fort de notre part. Lorsque l’ancien directeur de la Maison des associations de Strasbourg a été reconnu coupable de harcèlement sexuel et condamné, c’était une issue envisagée suite à nos révélations un an plus tôt. Nous notons qu’une enquête a été ouverte en mars 2022 par le parquet sur la nature des déchets de Stocamine, après l’un de nos articles publié en 2021.

Notre engagement réside aussi dans notre manière d’exercer le journalisme

Nous sommes à l’écoute des Strasbourgeois engagés, des militants progressistes. Régulièrement, dans des articles, nous leur donnons la parole et de la visibilité. Nous sommes sensibles à leurs alertes et leurs discours. Ainsi, nous écrivons de nombreux articles sur les mouvements sociaux, les luttes syndicales, les mouvements écologistes… Rue89 Strasbourg a récemment interviewé SekuOuane, un graffeur politique, Céline Huet, une psychologue engagée contre le harcèlement scolaire, ou encore Pierre-Luc Laemmel, de la Confédération paysanne.

Enfin, notre engagement se situe aussi dans notre manière d’exercer le journalisme : « Nous refusons l’immédiateté, les informations de sources uniques et les effets de buzz médiatiques », dit notre manifeste. Au contraire, nous prenons le temps de l’enquête, nous produisons des formats longs, afin de proposer un contenu de qualité à nos lecteurs et lectrices. Économiquement, ce modèle n’est pas facile à tenir mais il permet d’avoir un espace de pratique d’un autre journalisme, exigeant et valorisant pour nous.

Si vous appréciez la présence d’un média local et engagé à Strasbourg, et que vous souhaitez lui donner un peu plus de force en lui permettant d’engager un ou une journaliste, n’hésitez pas à nous soutenir en participant à notre campagne de financement participatif.