Michel Deneken a de nouveau été élu président de l’Université de Strasbourg. Il repart pour un nouveau mandat de 4 ans, à la tête d’une équipe renouvelée aux deux-tiers.
Michel Deneken parviendra-t-il à ramener la paix au sein de l’Université de Strasbourg ? Son premier mandat de président, entamé en 2016, s’est achevé sur de telles tensions avec une partie du personnel et des enseignants que la liste concurrente, Refonder l’université, a refusé de participer aux élections au conseil d’administration, qu’elle accuse d’avoir été instrumentalisé par Michel Deneken en « chambre d’enregistrement et de légitimation. »
Sans opposition au sein de cet organe central, Michel Deneken se considère comme « l’un des présidents les mieux réélus » selon les DNA, ce qui n’a guère contribué à apaiser les relations entre les courants de l’Université. Dans un communiqué, les élus de la liste Refonder, aux conseils académique et vie universitaires, déplorent :
« Nous sommes donc tristes des premières prises de position du président Deneken et de ses premières décisions pour l’organisation de la gouvernance de l’université. Nous sommes inquiets de voir Michel Deneken conserver un état d’esprit centré sur l’affrontement. Il serait regrettable que l’échange des idées, qui devrait être la fierté de notre communauté universitaire, soit ainsi mise sous le boisseau et disparaisse derrière les confrontations d’individus divisés en “majorité” et “opposition”. »
Le président et les vice-présidents de l’Université de Strasbourg Photo : doc remis
« Une université du service public »
Mercredi pourtant, alors que Michel Deneken a présenté sa nouvelle équipe à la presse (voir ci-dessous), il a rappelé de généreux principes pour l’Université de Strasbourg :
« Une université de service public, accessible à tous, une université fondée sur la confiance et la co-construction qui ne se décrète pas mais qui se gagne, une université durable et qui fait de la responsabilité sociétale sa priorité tant cette préoccupation traverse toute la société, une université du bien-vivre pour l’ensemble de ses acteurs tant la crise a agi comme révélateur photographique de la précarité étudiante, une université plurielle et ouverte sur la diversité et la société. »
Professeur de théologie catholique, Michel Deneken est également prêtre. Depuis que la pandémie s’est installée, il a régulièrement appelé à la reprise des cours en présentiel dans les universités de France. Il a également exhorté le gouvernement à prendre en compte les dégâts que les confinements successifs provoquent sur les étudiants, leur moral, leur santé et leur appétence pour les études. Plus récemment, il s’est élevé contre les discours de la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur « l’islamo-gauchisme » à l’université.
Alors qu’une année est passée sans culture, une petite équipe de comédiens propose des spectacles de rue compatibles avec les contraintes sanitaires. L’objectif est de rappeler leur existence au public, samedi place de la République.
Les spectacles sont toujours interdits mais les manifestations, non. Pour la seconde fois, une douzaine de compagnies et de comédiens ont donc déposé une déclaration de manifestation en préfecture pour se produire face au public. Cette manifestation-spectacle appelée « La rue est à nous » est prévue samedi 3 avril de 14h à 18h, sous réserve de dispositions plus restrictives qui pourraient être annoncées par le gouvernement.
Photo : Dessin Sylvain Moizie / doc remis
Comme lors de la première édition le 27 février sur le quai des Bateliers, les comédiens mêleront discours politique et performances artistiques, dans de petits spectacles, très courts, afin d’éviter les attroupements. L’objectif est de retrouver un lien, même ténu, avec le public.
Certains comédiens n’ont pas exercé depuis plus d’un an et nombre de Strasbourgeois n’ont pas vu un seul spectacle vivant depuis encore plus longtemps… Ce fossé entre public et comédiens, inédit, n’est pas comblé par les spectacles numériques et ses effets pourraient être délétères pour la culture et l’ensemble de la société s’il devait perdurer.
Initialement prévue quai des Bateliers, la manifestation a été déplacée place de la République par la préfecture du Bas-Rhin.
Jouez un rôle actif dans la préservation de la pluralité médiatiquePlongez en illimité dans nos articles et enquêtes exclusivesParticipez librement à la discussion grâce aux « identités multiples »
Accédez à nos enquêtes et révélations exclusivesSoutenez une rédaction locale qui appartient à ses journalistesMaintenez une vigie citoyenne sur les pouvoirs locaux
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Dans un article sur la polémique causée par la subvention de 2,5 millions d’euros qui pourrait être accordée à l’association Milli Görüş du Grand Est par la municipalité écologiste de Strasbourg pour la construction de l’énorme mosquée Eyyub Sultan (voir tous nos articles), Libération révèle que l’État a plusieurs fois traité avec cette association. La préfète du Bas-Rhin a assuré avoir mis en garde la maire de Strasbourg au sujet de cette association, que le ministre de l’Intérieur accuse d’être « non conforme aux valeurs républicaines. »
Le chantier de la mosquée Eyyub Sultan avance lentement à la Meinau Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc
Selon le quotidien, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé en 2019 l’association Vision, une composante de Millî Görüş Grand Est, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat. Les deux associations sont présidées par Eyup Sahin et l’école est installée à la même adresse que la mosquée, à la Meinau. Dans un arrêté du 18 février 2019, la préfecture du Bas-Rhin constate que « les conditions […] sont remplies »pour l’ouverture d’une l’école.
Libération pointe également que l’État a conclu fin septembre avec le Conseil régional du culte musulman (CRCM) d’Alsace, alors présidé par Eyup Sahin, une convention de partenariat pour des actions de sécurité routière à destination des jeunes.
De leur côté, les Dernières Nouvelles d’Alsace ont aussi exhumé une subvention de 2 500€ à Millî Görüş Grand Est, en provenance cette fois de la Direction régionale et départementale de la jeunesse, des sports, et de la cohésion sociale. Le refus par Millî Görüş France de signer signer la « charte des valeurs républicaines », avec deux autres fédérations musulmanes, a eu lieu deux semaines plus tard.
Mercredi 31 mars, le Canard enchaîné en a rajouté une couche, en déterrant une subvention à Millî Görüs en 2019 de 22 400€ par le ministère de l’Intérieur, pour des opérations de « prévention de la délinquance. »
La rédaction de Rue89 Strasbourg est composée de journalistes toutes et tous prêts à écouter les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois pour parler des sujets qui les intéressent. Notre existence et notre moral dépendent du nombre d’abonnements pris pour nous soutenir. 🙏⤵
Le festival de musique le plus champêtre d’Alsace, Décibulles, a choisi de maintenir une édition en juillet, malgré les contraintes sanitaires. Les organisateurs étalent leur programmation sur dix jours au lieu de trois, du 9 au 18 juillet.
Il n’était pas question de passer une nouvelle année sans Décibulles. Ainsi, lorsque l’équipe au pilotage de ce festival qui réunit chaque année depuis 25 ans, hors virus mondial, plus de 9 000 personnes pendant trois jours sur les pentes de Neuve-Église, a pris connaissance des contraintes imposées aux festivals par le gouvernement en février (places assises, pas de buvette ni de restauration, 5 000 personnes maximum…), ses dirigeants ont tout de même choisi de proposer une édition 2021.
C’était 2019, c’était le monde d’avant (Photo Lucas Schiller / doc remis).
Dans un communiqué, l’équipe de Décibulles précise que « l’envie de se retrouver, de proposer des spectacles pour ne pas revivre une nouvelle année blanche s’est imposée. » Il s’agissait donc de trouver une formule qui permette de reprogrammer un festival en conservant les valeurs et l’énergie habituelles, « tout en étant viable économiquement. »
Dix jours sur les pentes du Chena
La solution choisie est donc d’étaler le festival sur dix soirées, du 9 au 18 juillet, sans camping mais toujours sur le merveilleux site champêtre du Chena, à Neuve-Église, près de Sélestat. Les organisateurs précisent que le public sera bien assis, tout en espérant que cette disposition sera levée d’ici là… Les mesures sanitaires prises par le gouvernement changeant chaque jour, c’est effectivement possible qu’en juillet il n’y ait plus besoin de chaises pour écouter de la musique en extérieur, peut-être même de masques, qui sait ?
Décibulles pourra-t-il quand même s’appeler ainsi s’il manque les buvettes qui permettaient de découvrir des dizaines de bières pression d’Europe et d’ailleurs ? Là encore, il reste à espérer que la situation sanitaire s’améliore suffisamment d’ici juillet, peut-être grâce au soleil, pour que le gouvernement les autorise…
Cette formule inédite oblige l’association à commencer par rembourser les fidèles festivaliers, ceux qui avaient déjà pris leur billet en 2019 pour l’année suivante où tout a été annulé…
Habitués des amphithéâtres remplis de centaines d’élèves, les professeurs de l’Unistra expérimentent depuis mars 2020 l’enseignement à distance. Mettant à rude épreuve leurs capacités d’adaptation, c’est sur eux qu’a pesé toute la mise en place des nouvelles méthodes d’enseignement.
« On a l’impression que l’enseignement supérieur repose plus que jamais sur nos épaules, et sur notre conscience professionnelle », estime Pierrick Poisbeau. Professeur à l’Université de Strasbourg et membre de l’Institut universitaire de France, il enseigne la neurobiologie depuis plus de 23 ans.
Le 17 mars 2020, l’université ferme ses portes et tout le monde doit s’adapter : l’enseignement se fera maintenant en distanciel. À l’époque, « on n’a eu aucune directive », se souvient Pascal Darbon, directeur adjoint de l’Institut des Neurosciences Cellulaires et Intégratives (INCI) et maître de conférences en neurobiologie et physiologie depuis 14 ans. Un souvenir partagé par leur collègue François Gauer, alors vice-président en charge de la transformation numérique et des innovations pédagogiques :
« La première réaction a été : faites comme vous pouvez pour faire passer le message qui est habituellement le vôtre, et que vous connaissez mieux que personne ». Un message qui n’a pas vraiment changé depuis.
Toujours 80% des enseignements à distance
En mars 2021, l’outil le plus utilisé est la visioconférence avec la plateforme BBB. Après un retour très limité des étudiants dans leurs établissements depuis le 8 février, 80% des enseignements se font encore à distance. Les cours se déroulent « en direct » ou enregistrés par les professeurs. Et ce sous différentes formes : séances de questions, vidéos explicatives ou cours inversés par exemple – les élèves préparent leurs cours à l’aide de documents fournis, et se retrouvent en visioconférence pour parler de ce qu’ils ont appris chacun de leur côté. Les 20% de cours sur le campus sont essentiellement les travaux dirigés en petits groupes, ou avec une « hybridation » entre élèves présents et ceux en visioconférence simultanée. Pierrick Poisbeau et Pascal Darbon ont tous deux opté pour une formule de « cours inversés », permettant aux étudiants d’avoir accès au contenu du cours à tout moment avant de se retrouver en groupe.
Capture d’écran de Pascal Darbon, directeur adjoint de l’Institut des Neurosciences Cellulaires et Intégratives (INCI). Une image qui illustre selon lui « la solitude de l’enseignant devant son ordinateur » (document remis).
De l’auto-formation systématique
En mars 2020, Pierrick Poisbeau s’équipe d’une tablette graphique et d’un casque, pour environ 150 euros. L’enseignant acquiert en outre une licence Zoom, en plus de celle de l’Unistra. « On était tellement saturés sur les réseaux institutionnels, et je ne voulais pas mettre les étudiants en difficulté en raison de problèmes techniques », justifie-t-il.
Un an plus tard, « on n’arrive toujours pas à aider tout le monde », convient Sophie Kennel, directrice l’Institut de Développement et d’Innovation Pédagogique (Idip), la structure d’accompagnement de l’Unistra fondée en 2013. Des outils techniques et pédagogiques sont proposés, « mais ça prend du temps pour les apprivoiser », abonde François Gauer, de la direction de l’Unistra, en dépit des nombreux échanges téléphoniques. « Cela fait partie de la profession que de se former sur ses heures à soi, comme lorsqu’on prend un nouveau cours », ajoute-t-il.
Mais après un an avec ces nouveaux outils, « certains collègues sont démotivés, car ça demande un important investissement temporel », regrette Pascal Darbon, qui parle « d’effort invisible » pour qualifier cette adaptation des professeurs. Dans les couloirs des facs, après cette année, on qualifie encore le distanciel de « démerdentiel ».
Une reconnaissance évanescente
Pour créer un examen sur Moodle, la plateforme d’apprentissages à distance de l’Unistra, Pierrick Poisbeau a tâtonné pendant plus d’un mois. Après la prise en main, il lui aura fallu quinze jours pour générer un seul examen. Seuls quelques messages de la direction et de doyens « pour dire qu’ils savaient qu’on était en difficulté, et nous remercier » font office de reconnaissance en filigrane.
Les efforts des professeurs auraient pu être compensés financièrement. À l’université Sorbonne Nouvelle par exemple, ils ont reçu une prime covid allant jusqu’à 1 000 euros. Rien n’a été décidé ni communiqué dans ce sens à l’Unistra. « Il existe déjà une prime pour l’implication pédagogique« , précise Sophie Kennel. Pour candidater et obtenir jusqu’à 8 000 euros brut, il faut justifier de 6 ans d’ancienneté, et envoyer un dossier de 40 pages montrant un « engagement exceptionnel. »
L’Unistra répond que ses enseignants peuvent candidater à l’appel à projets Déphy, qui veut « promouvoir » les modes d’enseignements « hybrides » mis en place depuis le confinement. Mais celui ne se terminera qu’en mars 2022. Les professeurs pourront y trouver des financements pour des méthodes pédagogiques qu’ils ont créées ou expérimentées, telles les vidéos, infographies, ou éléments interactifs. Doté d’un million d’euros par l’Agence Nationale de la Recherche, il permettra une « reconnaissance intellectuelle et universitaire » et de généraliser certaines innovations. Mais aussi un investissement de temps supplémentaire aux professeurs débordés.
Le poste de télétravail de Pierrick Poisbeau, professeur de neurobiologie à l’Unistra (document remis).
« Ce qui m’a surpris, c’est le silence des étudiants »
La visioconférence est au centre des interactions. « Ce qui m’a surpris, c’est le silence », décrit Pierrick Poisbeau. Sur ses 400 étudiants de licence 2, moins de 10% suivent en direct ses cours à distance. Rien à voir alors avec les bruits habituels d’un amphithéâtre classique. « Ceux qui étaient là avaient l’air très contents d’avoir un prof en face d’eux, c’était humainement très riche », relève-t-il.
Lorsqu’une étudiante lui confie ne pas avoir accès à un livre, il lui propose de lui apporter le sien, alors qu’en raison du confinement total, sortir de chez soi était interdit : « Je lui ai transmis l’ouvrage sur le campus, en plein confinement, c’était à peine croyable ».
Pour échanger avec ses élèves, Pascal Darbon décide d’enregistrer son cours en vidéo et d’organiser ensuite des séances de questions, entre 30 minutes et une heure aux horaires habituels :
« Ma fille est étudiante, et je me rends bien compte que suivre 6 heures de visioconférence consécutives, ce n’est pas possible. »
Le journal interne de l’Université de Strasbourg, l’Actu promeut les outils numériques comme favorisant l’interactivité, mais « on a surtout perdu en réactivité » estime l’enseignant expérimenté. Lors des séances de questions, peu nombreux sont les étudiants qui acceptent d’activer leurs vidéos. Connectés à travers l’audio et le tchat uniquement, la communication non-verbale est quasi impossible, ce qui « réduit les retours que l’on peut donner aux étudiants ». Avant, il pouvait trouver dans un soupir ou dans un regard une façon de voir comment son enseignement était reçu, s’il était compris. Ce n’est plus le cas à travers un écran.
Pierrick Poisbeau a retranscrit ses notes de cours en un livre de 150 pages pour ses étudiants de licence 2. « Ça m’a pris un temps fou, »avoue-t-il, « mais je ne voulais pas d’incompréhension, pas de mauvaises prises de notes. » Et c’est durant des séances de questions-réponses en visioconférence qu’il constate le besoin de communication de ses étudiants. « Certains nous appelaient au secours, avaient besoin d’écoute, et ça a créé un lien ».
Les profs en première ligne face à la détresse étudiante
Pour ses élèves de Master, c’est leur orientation qui inquiète le professeur. « J’ai l’impression de les avoir perdus. » En temps normal, les trois-quarts des effectifs poursuivent avec un doctorat de recherche d’au moins trois ans en neurobiologie. Cette année, il ne sont que 30% à se projeter sur cette voie. « Le lien avec les aînés est coupé, on perd l’enrichissement de la communauté, qui leur permettait une réflexion », explique l’universitaire. « C’est plus compliqué pour l’étudiant qui avait besoin du groupe pour progresser », constate Pascal Darbon de son côté.
Lors d’un cours sur la dépression, Pierrick Poisbeau a pu constater la fragilité d’une partie de ses étudiants. Il en a orienté certains vers des cellules d’aide psychologique. Pour d’autres, il comprend qu’ils n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins primaires. « Il y a beaucoup de pudeur », remarque-t-il, mais redoute un phénomène de décompensation : « C’est ce qu’on a observé en période de crise chez des patients, dans des études que l’on a menées au laboratoire, » ajoute-t-il. En clair : la santé mentale ou physique se dégrade soudainement. Et si tel est le cas, Pierrick Poisbeau aura du mal à le détecter, faute de contact réel avec ses promotions.
Depuis 2015, les cités du Neuhof ne disposent plus de poubelles de tri sélectif. À la place : 17 « bacs d’apports volontaires », pour un quartier de 20 000 habitants. Une spécificité de plusieurs quartiers populaires de la ville, assumée par l’Eurométropole.
« Je n’arrive pas à mettre dans une même poubelle des plastiques et le reste ! C’est épidermique ! » Malika, 31 ans et trois enfants, nous reçoit dans son appartement de la cité du Neuhof, dans un ensemble d’Ophéa. Ce bailleur social (ex-CUS habitat) gère un parc de 20 000 logements dans l’Eurométropole, dont 4 000 au Neuhof.
Sur son balcon, la jeune femme montre fièrement ses différentes poubelles : une pour les plastiques et cartons, une pour le verre, et une dernière, où elle met le reste. Trois poubelles différentes qui finissent… au même endroit. Dans le container gris métallique, situé en bas de son immeuble. Ici pas de tri, juste des grands bacs où tout est mélangé. Et c’est la même chose dans tous les logements collectifs du quartier.
Malika habite au Neuhof depuis 2010. Elle fait le tri chez elle, mais dépose tout dans l’unique container en bas de son immeuble, faute de bacs jaunes et bleus mis à sa disposition (photo MdC / Rue89 Strasbourg / cc).
Des habitants qui trient… pour rien
Malika n’est pas la seule habitante du Neuhof à trier ses déchets. Plusieurs familles affirment le faire également, comme un réflexe écolo, dans le vide. Madina a 22 ans et rêve de devenir architecte. Croisée au pied de l’immeuble de la rue du Vercors, l’étudiante en BTS bâtiment habite dans la cité depuis 2013. Le sujet des déchets dans le quartier la révolte. « Moi je fais attention ! Et à la maison, on est 6 enfants, on fait tous le tri ! » Mais pourquoi, puisque ça ne sert à rien ?
« C’est une question d’éducation pour mes frères et sœurs, s’ils n’apprennent pas petits, ils ne sauront pas faire plus tard. J’aimerais que le bailleur mette des containers différents. Même si les gens ici ne trient pas et mettent n’importe quoi dans les poubelles, il faut leur expliquer ! »
Madina, 22 ans, habite au Neuhof depuis 2013, dans un immeuble géré par Ophéa.
Certains sont même motivés au point d’emmener leurs sacs de tri jusqu’à la déchetterie de la Meinau, à 10 minutes de voiture. « Mais quand je suis pressée, je n’ai pas le temps d’aller jusque là-bas », s’excuse presque Malika qui travaille dans le social et l’accompagnement des habitants du quartier.
Pour son voisin Ikleif, la cinquantaine, c’est une inégalité « entre les riches d’un côté, et les pauvres » qui habitent de part et d’autre d’une même rue. « Ceux qui habitent là-bas ont la possibilité de trier. Ils ont des bacs différents, jaunes et bleus, individuels. Nous, non. Pourquoi ? »
Sur la gauche, des immeubles collectifs gérés par Ophéa, où les habitants ne peuvent pas trier leurs déchets. Sur la droite, ceux du parc privé, avec des containers bleus et jaunes (photo MdC / Rue89 Strasbourg).
« En gros pour Ophéa, les gens sont trop bêtes pour trier! »
La question ici, tout le monde se la pose. Béatrice (son prénom a été modifié à sa demande) habite la partie plus riche et résidentielle du Neuhof. Les grandes maisons individuelles ont chacune leur jardin privé. Et leurs poubelles de tri.
À l’automne 2020, elle réalise à quel point les cités voisines sont jonchées de déchets, sans containers de tri à disposition des habitants. Elle appelle alors Ophéa :
« On m’a répondu que des tentatives avaient été réalisées dans le passé, mais comme personne ne faisait attention, et que ça coûtait trop cher à la collectivité de refaire le tri, eh bien on avait arrêté. En gros, on m’a dit : les habitants sont trop bêtes pour trier ! »
Béatrice, 60 ans, habitante du Neuhof.
Béatrice en est restée muette au téléphone. « Je n’en revenais pas ! », lâche cette femme de 60 ans, très impliquée dans la vie du quartier et membre de plusieurs associations.
Ophéa gère 20 000 logements sociaux dans l’Eurométropole, dont environ 4 000 au Neuhof, comme ici les immeubles dits « de la rue du Vercors » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).
Des bacs jaunes et bleus dans la cité, vestiges du passé
Juste à côté de l’immeuble rue du Vercors, il y a un petit local d’Ophéa, où les agents du bailleur social recueillent les doléances. Deux vigiles montent la garde, au cas où un locataire serait un peu trop énervé. Une vitre en plexiglas complète le dispositif de sécurité. Surprise : là aussi, on confirme l’épisode-test du tri dans la cité, puis son abandon.
« Il y a eu des containers de tri il y a quelques années, mais ça n’a pas duré longtemps. Les gens jetaient n’importe comment donc ça ne servait à rien. On a arrêté, c’était très compliqué derrière pour nous. »
Une employée d’Ophéa, agence du Neuhof.
Dans la cité rue du Vercors, au Neuhof, l’agence Ophéa (ex-CUS Habitat) est au pied des immeubles (photo MdC / Rue89 Strasbourg).
Sur les parkings de ces immeubles d’habitat collectif, les anciens containers de tri sont en effet toujours là. Vestiges d’un passé lointain (personne ne semble se rappeler des dates précises dans la cité). Il y a les couvercles bleus d’un côté, jaunes de l’autre. À tel point qu’un passant pourrait croire que le tri existe toujours. Mais il suffit d’ouvrir les poubelles pour comprendre : tout est mélangé. Des cartons de couches, avec des déchets ménagers classiques, et des canettes de soda. Quelques végétaux aussi. Et aucune notice explicative, comme il en existe habituellement sur les containers de tri.
Au pied des immeubles du Neuhof gérés par Ophéa, les vieux bacs jaunes et bleus sont toujours là. Mais à l’intérieur, tout est mélangé. Aucune notive informative sur les bacs ou autour : « ici il n’y a plus de tri » affirment tous les habitants.
« Je comprends qu’Ophéa ait abandonné »
À l’évocation du sujet avec les habitants, un étrange sentiment d’auto-exclusion règne dans le quartier. « Le tri des déchets ? C’est nous les déchets madame… » lance une jeune femme croisée sur le chemin de l’école.
La « demi-lune » située dans le secteur du Marschallhof au Neuhof a été construite en 1966.Le bâtiment était géré par CUS Habitat puis en 2012 il a été racheté par Somco, bailleur social mulhousien (photo Mdc / Rue89 Strasbourg).
Patricia a 58 ans, dont 37 passés dans un petit appartement du 1er étage de la « demi-lune », ce bâtiment emblématique du quartier. Géré pendant des années par CUS-Habitat (devenue Ophéa), il est sous la tutelle de la Somco depuis 2012, bailleur social historique mulhousien. Patricia se rappelle bien du moment où les bacs bleus et jaunes ont été installés au pied de son immeuble. « Mais il n’y a pas de respect ici, les gens jettent n’importe quoi, n’importe où. Ça ne sert à rien. »
Au pied de la demi-lune, les bacs bleus et jaunes sont toujours là… Ici, il reste même de vieux autocollants explicatifs, « mais il n’y a plus de tri, les camions ramassent tout le même jour, et dans la même benne », explique une habitante.
« Parfois il y a même des armoires, ou des bouteilles de gaz ! » s’emporte Maxime, 22 ans, qui vit ici avec son frère. Dans sa petite doudoune marron, le jeune homme raconte :
« Les gens jettent leur sac poubelle, directement par la fenêtre ! J’habite au 2e étage, et je vois les sacs tomber d’en haut ! Moi j’ai arrêté de trier, à quoi ça sert ? Vous avez vu comme c’est sale ? Je comprends qu’Ophéa ait abandonné le tri dans ce quartier. »
« Les gens pensent que ça ne coûte rien, mais c’est faux ! »
Au loin sur le parking, une équipe de trois hommes embauchés par la régie de quartier ScoProBat ramassent les détritus de ceux qui ne prennent pas la peine de mettre leur déchets dans les bacs. Équipés de gilets jaunes et de casques bleus, ils sont 80 à sillonner tout le quartier du lundi au samedi, 7 heures par jour. Parmi eux, Thierry, la cinquantaine et les yeux bleus perçants :
« À nous trois, on remplit 3 à 4 camions par jour, avec une quarantaine de sacs poubelles dans chaque camion ! Mais on n’a pas le temps de trier… Vous avez vu tout ce qu’on doit ramasser ! L’arrivée des écolos au pouvoir, ici ça n’a rien changé. »
Thierry, employé de ScoProBat, entreprise de réinsertion chargée du nettoyage du quartier pour le compte d’Ophéa et de l’Eurométropole.
« Les habitants jettent par la fenêtre leurs déchets », raconte Maxime, 22 ans : « Je comprends qu’Ophéa ait abandonné le tri. » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).
Une habitante s’exaspère : « Nous payons dans nos charges locatives, et donc à Ophéa, les services de ScoProBat ! Les gens pensent que ça ne coûte rien de mal trier, mais c’est faux ! Il suffirait d’expliquer le tri aux habitants, plutôt que des payer des gens pour ramasser nos déchets ! »
Quand ScoProBat propose de faire le tri, « les services de l’Eurométropole ont dit non »
Depuis 40 ans, ScoProBat fait travailler 80 personnes en parcours d’insertion, et remplit des missions de nettoyage de locaux et cages d’escaliers pour les bailleurs sociaux du Neuhof, mais aussi de propreté urbaine (balayage feuilles mortes et ramassage de tous les déchets qui jonchent le sol) pour l’Eurométropole.
Les salariés ramassent dans le quartier l’équivalent de 600 tonnes de déchets par an, soit une benne par jour. Ces déchets, non triés, sont ensuite acheminés vers l’incinérateur. Pourtant, en 2018, Mathieu Henni, le P-DG de ScoProBat avait proposé de mettre en place un système de tri par ses salariés.
L’entreprise proposait d’installer une benne d’Écomobilier, pour récupérer le mobilier soit « 40% des 600 tonnes » précise Mathieu Henni. « Et ça ne coûtait rien ! » ajoute le P-DG : « Écomobilier est financé par l’écotaxe, donc ce n’était pas un surcoût, et ça permettait de créer deux emplois supplémentaires ». ScoProBat teste le tri des papiers et des cartons aussi, avec ses équipes, pendant quelques mois. Mais au moment du bilan, l’Eurométropole ne suit pas :
« On a fait 12 réunions en 2018 et 2019, il y avait tous les acteurs autour de la table : les services de collecte des déchets de l’Eurométropole, le bailleur social, et nous on se faisait le relais des autres structures du quartier… Il fallait financer les deux emplois supplémentaires, et le matériel nécessaire, ça coûtait environ 50 – 60 000 euros. C’était l’équivalent de l’économie réalisée par le traitement des déchets ! C’était une économie pour la collectivité. Mais les services de l’Eurométropole m’ont dit non. »
Ophéa rejette la responsabilité sur l’Eurométropole
Alors Ophéa a-t-il réellement « abandonné » les habitants et le tri au Neuhof, comme le pensent de nombreux habitants ? Le « principal bailleur social de la Ville de Strasbourg » a pointé du doigt l’Eurométropole par la voix de sa chargée de communication : « La question du tri des déchets n’est pas de notre ressort. C’est la Ville qui a la responsabilité de l’hygiène et de la salubrité. Nous, on est dépositaires du système. »
Sur la question des bacs de tri inexistants dans les immeubles collectifs du Neuhof, Ophéa concède tout de même : « En effet, sur notre patrimoine du Neuhof, il n’y en a plus. »
Et pourquoi avoir arrêté le tri dans ce quartier ? Réponse d’Ophéa : « Ce n’est pas nous qui avons décidé. Oui, il y avait des bacs de tri, et puis ils ont été retirés. La Ville de Strasbourg à l’époque nous avait juste dit que ce n’était pas opérant. »
L’autre bailleur mis en cause par les habitants du quartier est le mulhousien Somco, qui n’a pas répondu à nos sollicitations.
L’Eurométropole précise : « On n’a pas arrêté le tri, on a changé le dispositif »
Pour l’Eurométropole pourtant, il n’a jamais été question « d’arrêter le tri » dans ces quartiers. « Nous avons l’obligation de proposer un système de collecte, évidemment que nous n’abandonnons pas cette population ! » Sandrine Gauthier est responsable du service Collecte et Valorisation des déchets à l’Eurométropole. En poste depuis 2002 dans ce service, elle revient sur l’historique du Neuhof :
« En 2005, le bac jaune fait son apparition dans toutes les communes de plus de 10 000 habitants. On se rend compte rapidement à cette époque-là, que sur certains secteurs, notamment dans l’habitat dense et populaire, la qualité du tri n’est pas bonne. On se dit allez, on va ré-expliquer les consignes, re-sensibiliser. On l’a fait une fois, deux fois, vingt fois… Malgré ça, la qualité du tri reste mauvaise. »
Qu’est-ce qu’un mauvais tri ? « 80% de ce qu’il y avait dans les bacs ne correspondait pas, ni dans le bleu, ni dans le jaune », explique Sandrine Gauthier. L’argument devient alors financier :
« Quand les déchets arrivent au centre de tri, la collectivité paye les tonnes “entrantes”, que ce soit bien ou mal trié. Et une fois que l’on se rend compte qu’il faut écarter tel ou tel container car il est trop mal trié, c’est remis en tas, repris et envoyé à l’incinération. Donc on payait deux fois pour des déchets mal triés ! Et plus c’est mal trié, plus on payait cher. »
Coût de la tonne de déchet à trier : plus de 100€. Coût de la tonne incinérée : 70€. L’Eurométropole a mis fin au dispositif de containers en bas des immeubles du Neuhof en 2015. « On a essayé pendant 10 ans, et puis au bout d’un moment on s’est dit qu’on n’y arrivait pas. » L’Eurométropole opte alors pour une solution de remplacement : le container d’apport volontaire.
« On a mis à disposition des habitants ces bacs d’apports volontaires, jaunes, bleus et verts, dans tout le quartier. On en a 17 à ce jour dans tout le Neuhof (pour 20 000 habitants, ndlr). Les résultats sont meilleurs : on est passé de 80% d’erreurs de tri à 15%. Parce que celui qui fait l’effort d’aller jusqu’à son container, c’est celui qui trie bien. »
Un container d’apport volontaire de l’Eurométropole, situé à 500 mètres du CSC du Neuhof, et à 500 mètres également de la demi-lune. Ici, très peu d’habitants les utilisent (photo MdC / Rue89 Strasbourg / cc).
Problème : les habitants ne connaissent pas, ou très peu ces bacs d’apports volontaires. Tout au long de notre reportage sur place, une seule habitante les a mentionnés. C’est Malika : « Il y a un bac jaune à 200 ou 300 mètres de chez moi, mais honnêtement j’y vais rarement. Ce n’est pas très pratique. »
La responsable collecte des déchets pour l’Eurométropole explique que ce tri minimal s’est répandu dans de nombreux quartiers de Strasbourg, principalement périphériques :
« Dès qu’on a plus de 75% d’erreur de tri, on contacte les bailleurs, on supprime le tri au pied des immeubles, et on met en place les bacs d’apports volontaires. »
« Le tri des déchets n’est pas forcément une priorité pour les habitants »
Au Centre socio-culturel du Neuhof non plus, il n’y a pas de containers de tri. Excepté un vieux bac jaune, vide, qui trône à l’entrée du CSC. « C’est une relique ! » s’exclame Khoutir Kechab en riant. Le Strasbourgeois est directeur des deux CSC du quartier depuis 1996 :
« Ici on trie nous-même, dans des grands sacs, et on les emmène à la déchetterie, mais c’est vrai qu’un particulier n’a pas forcément cette motivation ».
Khoutir Kechab prône l’indulgence au sujet du tri dans la cité. Envers les habitants notamment. « Avec 40% de chômage chez les moins de 25 ans dans le quartier, on peut comprendre que le tri ne soit pas une priorité », détaille le directeur dans son grand bureau situé au cœur de la cité.
Le bac jaune du CSC au Neuhof : « une relique » À l’intérieur du Centre, de grands sacs servent au tri des salariés, ils sont ensuite emmenés à la déchetterie de la Meinau en voiture. Khoutir Kechab, le directeur du CSC : « Il faut éduquer et inciter au tri ».
Quelques bacs à composts et des projets pour inciter à jeter les poubelles au bon endroit
Alors Khoutir Kechab préfère parler des avancées positives et des projets du quartier :
« Il y a quatre bacs à compost, mis en place par plusieurs associations. Pour l’instant, peu d’habitants sont intéressés mais ça va venir. Il y a aussi des jardins partagés. »
Autre point soulevé par le directeur du CSC, les actuelles poubelles « qui ne sont pas très pratiques », glisse-t-il simplement :
« L’ouverture des containers est très haute, sur le dessus, et assez étroite. Or, ce sont souvent les enfants qui descendent les poubelles, donc ils n’arrivent pas à mettre les sacs dans les containers, et forcément, ils les déposent par terre, à côté. Il faut changer ces poubelles ! »
Près de 11 000 habitants vivent dans la partie nord du Neuhof selon Khoutir Kechab, « la majorité dans la cité » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).
Pour Khoutir Kechab il s’agit avant tout d’éducation et d’incitation au tri :
« Il y a un discours global aujourd’hui, qui s’impose à la société et donc aussi à notre territoire. C’est un discours écolo et une prise de conscience. Nous aussi, on est prêts à participer. Il faut revoir comment inclure les habitants. »
Par exemple ? Le directeur du CSC imagine un système qui ferait un bruit « rigolo, qui simule la chute d’un objet qui tombe », lorsqu’on met la poubelle dans le container.
En attendant de voir ces nouveaux containers, ou juste de bons vieux classiques bacs bleus et jaunes au pied de son immeuble, Madina continue de trier ses déchets. « J’espère qu’au bout de la chaîne quelqu’un ouvre nos sacs, et quand il ouvre les miens, il est content de voir mes efforts. Peut-être que ça lui fait gagner du temps ? » Sauf qu’au bout de la chaîne des déchets de Madina, personne n’ouvre ses sacs. Ils sont juste incinérés. Plastiques, cartons, et papiers, sans distinction.
Diplômée à Lille en 2012. Après Paris et Marseille, je me suis installée à Strasbourg en 2020. Je suis aujourd’hui indépendante en radio et web, pour Rue89 Strasbourg, Mediapart, Louie Media et France Culture. J’aime les reportages et les enquêtes au long cours, sur les sujets de société et sur notamment sur les violences sexistes et sexuelles.
Avec sa subvention de 2,5 millions d’euros à la mosquée Eyyub Sultan, Jeanne Barseghian a goûté à la première grosse polémique de son mandat, pile dans les obsessions du gouvernement.
Le 31 mars, un spectacle se jouera au Maillon, pourtant fermé. Il sera possible de le suivre en direct sur Instagram. _jeanne_dark_ est un spectacle atypique, pensé pour être diffusé via l’application mobile. Le dispositif est très réaliste puisque, durant une soirée, c’est de l’intimité choisie d’une adolescente en lutte contre son quotidien qu’il sera question.
Un spectacle qu’il est possible de suivre depuis un smartphone, cela semble parfaitement pensé pour la situation de distanciation extrême que vit la culture en temps de covid. Pourtant, la genèse du spectacle remonte à l’automne 2019, soit bien avant le premier confinement. Si Marion Siéfert a décidé d’investir la plateforme sociale comme matrice pour son spectacle, ce n’est pas tant pour sa capacité de partage à distance que pour son propos.
Jeanne et _jeanne_ : de chaque côté de l’écran
Une chambre de papier blanc et une jeune femme munie d’un téléphone. Jeanne, adolescente de 16 ans, est l’avatar avoué de la metteuse en scène et autrice Marion Siéfert. Coincée une famille catholique stricte, à Orléans, elle est mal dans sa peau, dans ses relations et dans sa ville. Alors elle prend son téléphone, comme un confessionnal ouvert sur le monde, et s’exprime via son compte Instagram. Entre le jeu de mots qui évoque une image de rébellion du « d’Arc » devenu « dark » et les tirets, _jeanne_dark_ est un pseudonyme parlant.
Le téléphone sur son pied évoque un microphone, et a la même destination : amplifier la parole et la diffuser au loin. Photo : de Matthieu Bareyre
La jeune Jeanne, incarnée par la danseuse et performeuse Helena de Laurens, partage un certain nombre de points avec la figure historique. Son fief orléanais, son rapport à la religion, sa virginité. Autant de marqueurs avec lesquels l’adolescente semble en lutte. Ses paroles sont directes et crues. Elle parle de son entourage, de son corps, de ses dégouts. Il n’y a pas de romantisation, mais une mise en scène visible du personnage qui assume l’évidence des choix de sa propre représentation.
Amener le théâtre dans le quotidien.
Bien que le live Instagram semble être l’élément le plus notable du spectacle, il n’est que complémentaire de la scène. Pour Marion Siéfert, la présence d’un public est importante. Elle alimente l’ambiance de la pièce, et donc la retransmission en direct. Réciproquement, les interactions avec les spectateurs en ligne nourrissent l’expérience du public en présentiel. Dans la salle, il est possible de voir au-delà du cadre de la caméra, et d’observer comment Helena de Laurens meut son corps. Malheureusement, avec la fermeture des théâtres, l’accès d’un public à la salle où se joue l’œuvre n’est plus possible.
Un aperçu du spectacle
Le support de l’application rompt avec la solennité et les contraintes des salles de spectacle. Ici, il est possible d’arriver en retard et de partir avant la fin. On peut parler, être distrait, faire une pause sans risquer les regards courroucés de ses congénères. En mettant le théâtre dans un objet aussi banal et quotidien qu’un smartphone, Marion Siéfert en fait un élément accessible, débarrassé de toute aura intimidante. Il est d’autant plus accessible que son accès est gratuit.
Le maquillage est d’autant plus pertinent lorsqu’il s’agit pour Jeanne de changer d’essence. Photo : de Matthieu Bareyre
Instagram, support créatif
Le live Instagram n’est pas juste un canal de diffusion. Il est pris comme un outil de créativité. Les filtres sont autant de masques qui permettent de déformer le visage, ce qui fait écho aux différents rôles que campe Jeanne. L’auto-mise en scène qui est la norme de cet exercice, tel qu’il est pratiqué par tout un chacun, rejoint une vision chorégraphique. Le spectacle est comme une partition musicale, avec des souffles, des moments de suspension, de brusques accélérations. Le téléphone est alors comparable à une marionnette, promenée ça et là. Selon sa disposition, l’image change du tout au tout, et Helena de Laurens se livre à un exercice de montage vidéo en parallèle de sa chorégraphie.
Le corps est mis en scène librement, avec toutes les aspérités du direct. Photo : de Matthieu Bareyre
Bien que le spectacle soit très écrit, l’interaction avec le public est importante. Le tchat du live est ouvert aux spectateurs et Jeanne ne se prive pas de dialoguer avec eux et de réagir à leurs commentaires. Maintenir ainsi le spectateur actif dans la réalisation du spectacle est une originalité qui détonne. Dans le milieu classique du rapport frontal, un public passif est assis sur un siège, face à la scène qui monopolise l’action, le quatrième mur, et les applaudissements de fin (donc après le spectacle) ne forment qu’un unique retour d’ascenseur. Cela est balayé par l’horizontalité du rapport renouvelé entre une scène et une salle aux contours bien plus flous.
Une mise en contact qui opère à distance
L’écran du téléphone apparait comme un miroir de poche dont le reflet vient se dupliquer sous les yeux d’une foule d’inconnus. Au vertige de cette exposition publique s’ajoute la sensation de liberté pour Jeanne, contrainte qu’elle est dans son quotidien. Le téléphone devient à la fois une chance d’évasion et un filtre qui révèle les véritables pensées de Jeanne, sous les apparence entretenues au jour le jour.
Sans se limiter à penser son support, _jeanne_dark_ est une tranche de vie dans un cadre bien plus vaste. L’authenticité et le naturel de son interprète et la simplicité du dispositif favorisent l’empathie. Les soucis, colères et humeurs que partage l’adolescente du récit parviennent de plein fouet au public. En ces temps de distanciation sociale, ce spectacle montre le paradoxe d’une relation humaine qui se fait plus intense et directe justement parce qu’elle passe par un écran.
Après avoir été annulé en 2020, le festival des Actuelles, consacré aux écritures théâtrales contemporaines, a opté pour une solution radiophonique. Les artistes ont enregistré leurs lectures théâtralisées pour les mettre à disposition sur le net, et ce gratuitement.
C’était un rendez-vous incontournable du théâtre contemporain strasbourgeois. Les Actuelles réunissaient sur cinq soirées des lectures théâtralisées de pièces contemporaines. Le public était invité à dialoguer avec les artistes, les auteurs, et un cuisinier préparait des mets inspirées par les textes. Mais avec le confinement, l’édition de mars 2020 ne put se tenir. En 2021, le Théâtre Actuel et Public de Strasbourg (TAPS) organisateur de l’événement, est, comme les autres lieux de culture, toujours fermé au public, et le festival semblait déjà en berne.
Sauver les Actuelles de la crise actuelle
La perspective de devoir annuler une fois de plus était inenvisageable. L’équipe du festival a donc repensé l’événement, presque au dernier moment. Quelques semaines avant la première soirée, les artistes associées du TAPS, Pascale Jaeggy et Pauline Leurent, ont convenu de réaliser les lectures non pas devant un public mais devant des microphones.
Distances de sécurité sur le plateau, les individus restent connectés par la voix… et les câbles. Photo : de Benoit Linder / doc remis
La réorganisation a posé des enjeux logistiques importants. Il a fallu installer un studio d’enregistrement dans le théâtre et aménager les régies en conséquence. Il a fallu apporter quelques changements aux lectures, préparées de longue date, afin de rendre les textes plus adaptés à l’oralité. Si quelques didascalies sont lues, afin de saisir l’action, c’est la musique qui contribue grandement à donner une couleur et une atmosphère aux différente scènes.
Il y a évidemment de l’amertume dans cette impossibilité de jouer devant les spectateurs. Ce sont notamment les travaux des élèves de la Haute École des Arts du Rhin, chargés de concevoir les scénographies, qui se trouvent invisibilisés. Mais le résultat de tout ce travail a permis d’offrir au public une restitution vivante du festival. Les lectures ont été réalisées dans des conditions du direct, sans coupure ni montage. De même, les musiciens ont joué de concert avec les comédiens. Devant le petit parterre des différentes personnes impliquées dans la conception des Actuelles, ces cinq enregistrement vibrent d’une saveur particulière propre au théâtre : l’immédiateté et l’unicité d’un moment.
Le travail de la lecture théâtralisée est différent du jeu traditionnel ,mais pas moins exigeant. Photo : de Benoit Linder / doc remis
Cinq textes contemporains à portée de clic
Le TAPS propose donc de découvrir ces cinq lectures gratuitement sur Soundcloud jusqu’en août 2021. En supplément, des entretiens avec les auteurs et autrices sont également disponibles, remplaçant les habituelles discussions en bord de plateau. L’expérience est accessible à tous et ne manque pas d’énergie. Elle focalise dans la voix ce qui est d’ordinaire porté par les corps.
Habitam Eternam
Voici une pièce épistolaire, qui joue sur les correspondances et lettres perdues entre des êtres qui se croisent. Habitam Eternam est un entremêlement de voix qui témoignent d’un éternel quotidien. Le ton, acide, cache sa bienveillance sous son mordant, avec l’espoir de lendemains meilleurs en bout de ligne.
Chienne(s)
Le jour d’un anniversaire est souvent l’occasion de faire le bilan, notamment lors d’un cap symbolique comme les 30 ans. Ici, pour une jeune femme anxieuse, cette introspection prend la forme d’une crise d’angoisse qui débouche sur une plongée intérieure pour aller aux racines du mal. À travers le microcosme de ses peurs, la femme finit par s’attaquer au monde, à ses structures et à sa violence. À tout ce qui a fait d’elle cette personne actuellement enfermée dans son appartement.
Et y a rien de plus à dire
La violence de la révolte qui secoue la jeunesse est une thématique bien connue. Elle est ici magnifiée dans une pièce qui ne s’attache pas tant à présenter la flamboyante colère de son héroïne de 16 ans que sa résilience. De l’enfermement en centre psychiatrique à l’apaisement, c’est dans la rencontre d’autrui que la jeune femme s’extrait d’un milieu hostile et sourd.
Hématome(s)
Avec un point de vue enfantin porté sur le monde adulte, la pièce suit un trio brisé qui tente de se reconstruire. Tom et Dilo, deux enfants solitaires, cherchent leur amie Ema, disparue mystérieusement près de la mer. La langue singulière qui se déploie dans la parole des enfants fait de cette pièce un objet d’interprétations qui fascine et sidère.
Macadam circus
Dans la jungle des villes, un homme tombe nez à trompe avec un petit éléphant. Seul, dans la rue, personne d’autre ne semble l’y voir. Il le ramène chez lui, car quoi de plus naturel ? Sa femme s’en agace, mais son fils prend sa défense. La pièce, comme une fable farfelue, présente une situation colorée qui tranche avec le gris urbain.
Malgré le contexte contraignant, les artistes associées Pascale Jaeggy et Pauline Leurent voient dans cette version sonore d’Actuelles une respiration dans cette période noire pour les salles de spectacles. Une occasion de se rassembler et de continuer à créer ensemble, tout en maintenant le lien avec le public.
Depuis décembre un petit groupe de baigneurs brave le froid pour se plonger dans l’eau d’une gravière de la forêt de la Roberstau. Reportage en immersion, réalisé sans trucage.
Neuf heures du matin, un dimanche de mars. Il fait 1°C selon mon téléphone. D’habitude à cette heure-ci, je suis sous ma couette, mais là je patiente en maillot de bain, au bord d’un étang dans la forêt de la Robertsau, et je commence à avoir la chair de poule. Je ne suis pas seule, nous sommes une quinzaine, dans la même tenue. Hommes, femmes, tous les âges et tous les physiques, de trente à soixante-dix ans : un homme au cheveux blancs, forte carrure et un collier avec des dents d’animaux autour du cou, une jeune femme blonde plutôt frêle ou encore Sandra, 47 ans, dont c’est le premier bain et qui tente de glaner le maximum d’informations avant de se jeter à l’eau :
« J’ai peur que mon cœur s’emballe quand je vais rentrer dans l’eau. Même si j’ai pris l’habitude de finir mes douches à l’eau froide. »
François, un habitué, est venu cette semaine. Il a mesuré la température de l’eau : 8°C. Il la rassure et lui donne quelques conseils :
« Je me mets en maillot et je reste un peu dehors pour habituer mon corps au froid, en respirant normalement. Je rentre d’abord dans l’eau jusqu’à mi-corps, puis lorsque je me baisse pour immerger les épaules, je prends une grande expiration. »
Au Blauelsand, un baigneur et un cerisier en fleurs. Température de l’air : 1° C, température de l’eau : 8° C (photo SW / Rue 89 Strasbourg / cc).
L’ambiance est conviviale : chacun parle de sa première fois et on partage un peu nos appréhensions du début et nos états de service. Certains viennent toutes les semaines. Pour moi, c’est la deuxième fois, j’ai longtemps hésité avant d’y retourner.
« Prépare-toi à sortir de ta zone de confort »
La première fois c’était fin janvier, même température mais il avait neigé les semaines d’avant. Je m’étais laissée emmener par une amie, qui m’avait juste dit de la suivre, avec comme seule consigne de revêtir un maillot.
« Prépare-toi à sortir de ta zone de confort », disait sobrement son texto. Je pensais qu’elle m’emmenait dans un spa ou à une séance d’aquabike, pas à ce genre d’épreuve extrême. Sur place, poussée par la curiosité et la volonté de connaître mes capacités de résistance au froid, portée aussi par l’élan collectif – et parce que je gelais de toute façon et que l’eau était plus chaude que l’air – j’avais suivi le mouvement. Ce matin, me voilà de retour, et finalement bien décidée à me re-baigner, malgré le peu d’entrain que j’ai ressenti pendant la semaine.
Derrière nous, la buvette où l’été les baigneurs de cette gravière naturiste font la queue pour acheter leur bière. Deux saisons, deux ambiances. Soudain, le soleil émerge de derrière un nuage, lui aussi a dû avoir du mal à se lever même si nous sommes le premier jour du printemps. Les rayons UV réchauffent immédiatement les corps un peu figés par le froid et donnent du courage.
« On y va ensemble ? On forme un cercle dans l’eau », lance François. Cette fois-ci j’ai chaussé des claquettes car je me souviens de la sensation terrible de la terre gelée sous les pieds.
Les baigneurs forment un cercle (photo SW / Rue 89 Strasbourg / cc).
On rentre tous, doucement, le froid pince et brûle à la fois, j’avance jusqu’à mi-corps, puis en soufflant, avec les autres, je m’immerge jusqu’aux épaules. Comme la dernière fois, je ressens d’abord comme un corset qui m’enserre brusquement. Je me concentre sur ma respiration pour atténuer le choc.
Le froid mord mes avant-bras, le reste de mon corps est moins touché. Je me mets à genoux pour plus de stabilité, d’autres s’asseyent. C’est parti pour 5 à 10 minutes, voire plus pour les très motivés. Oui c’est très froid, mais tout à fait surmontable, je n’ai pas l’impression que mon corps souffre.
« Le froid a été mon coach »
À l’initiative de ces rendez-vous débutés en décembre 2020, Damien Eissen, 40 ans. Cet ancien informaticien, fatigué du stress et des cadences qu’on lui imposait en entreprise a décidé de tout lâcher pour se former à la méthode Wim Hof. Le Néerlandais, également surnommé « Iceman », enseigne le contrôle de soi et le mieux-être physique par le froid extrême notamment. Sa méthode est aussi basée sur la méditation et la respiration.
Aujourd’hui, l’Alsacien est instructeur et organise des ateliers de plongeon dans l’eau glacée. On parle-là de lacs de montagne dans les Vosges, dont on brise la glace pour s’y plonger dans une eau à 1°C. À côté, le Blauelsand fait figure de jacuzzi :
« Le froid a été mon coach, si face à lui on a des pensées négatives, si on pense que cela ne va pas alors cela devient une souffrance. »
Une attitude que Damien Eissen invite à adopter face à tout environnement agressif. Cela fait plusieurs fois que le barbu athlétique ne vient pas le dimanche matin, mais la dynamique est lancée selon lui.
« J’avais envie que cela se fasse tout seul, que ce rendez vous prenne et que les gens poursuivent en autonomie. Ce qu’il faut, c’est être dans une démarche active pour se prendre en main. J’ai été rejoint par des profils très variés, il y a de grands sportifs et d’autres personnes qui ont moins l’habitude de travailler sur leur corps. »
Soyons clairs : je me situe dans la deuxième catégorie, plutôt du genre frileuse et assez hermétique à ces idées de dépassement de soi, de puissance de l’individu sur son environnement. La méditation, ce n’est pas pour moi. Pire, je suis d’une intolérance bornée face au développement personnel. Pour moi comme pour d’autres peu versés dans ces approches, les confinements, couvre-feux, restrictions et recommandations ont peut-être contribué au succès de ces rendez-vous.
Ce même week-end, Damien Eissen est au lac du corbeau dans les Vosges avec d’autres baigneurs (document remis).
Froid extrême et stress intense
Les occasions de sortir, de voir d’autres personnes sont devenues rares. Il y a aussi l’incertitude, le stress, les limites qui se multiplient et qu’il faut bien accepter, les heures passées en télétravail. La capacité à ne pas se laisser submerger par un environnement hostile, que ce soit le grand froid ou un stress intense, à voir que finalement on résiste, sont parmi les bénéfices évoqués.
François, 49 ans, fait partie du groupe de départ. C’est d’ailleurs lui qui a conseillé à Damien Essen, dont il a suivi plusieurs stages, de mettre le cap sur le Blauelsand, « où la température reste assez constante, en raison de la proximité de la nappe phréatique ». Il était un adepte de la douche froide avant de s’intéresser de plus près à la méthode Wim Hof. Tout l’hiver, il vient se baigner à la gravière deux fois par semaine, un bain à portée de tous selon lui :
« Il y a des personnes qui viennent pour la première fois, qui ne sont pas du tout là-dedans, qui n’ont jamais pris une douche froide de leur vie. De les voir sortir en souriant, et revenir par la suite, ça me fait très plaisir. »
Une baignade sous la neige cet hiver au Blauelsand Photo : document remis.
La thérapie par le froid permettrait une récupération musculaire plus rapide ou un traitement de la douleur. Elle est mise en pratique dans le sport de haut niveau pour ces vertus. Parmi les participants réguliers, certains évoquent aussi moins de maladies chroniques hivernales, un « boost » des défenses immunitaires mais sans certitude scientifique.
Huit minutes
Retour dans l’eau : cela fait 3 minutes en tout et je tiens bon. À ma gauche, Sandra a l’air concentrée et sereine et les autres aussi. Je sais qu’il ne vaut mieux pas bouger, sinon on risque de ramener vers soi de l’eau, plus froide que celle qui nous entoure et que notre température corporelle a un peu réchauffée. Enfin, « je sais » : c’est ce qu’on m’a dit la dernière fois et je n’ai pas envie de tester.
Au bout de 5 minutes, les premiers commencent à rejoindre la berge. « C’est bien ! », « super », encouragent ceux qui restent. Cette fois-ci, je tiens 8 minutes. Mes doigts et mes orteils me brûlent et quand la sensation atteint mes fesses, je décide de sortir. Je pense à François qui prévenait : « Il ne faut pas forcer, si on reste trop longtemps, on mettra des heures à se réchauffer. »
Damien Eissen lors d’une bainade cet hiver au Blauelsand (document remis).
Sandra fait quelques pas autour du lac pour récupérer, elle semble très satisfaite :
« J’avais une grande appréhension pour mon cœur, en fait je me suis rendu compte qu’il était costaud. J’ai retrouvé ma respiration en peu de temps. J’ai vraiment été saisie par le froid, mais je pensais que ce serait bien pire, c’est très supportable en fait : mon corps s’est acclimaté, il a bien encaissé. »
Mon cœur non plus ne s’est pas emballé. Mais ma peau est grêlée de chair de poule et surtout cramoisie. Je profite « un peu » du soleil en me séchant avant de me rhabiller. Comme la dernière fois, je suis surprise et assez fière d’avoir tenu. Je me sens apaisée.
Je sirote un thé vert bien chaud qui sort d’un thermos. Les plus résistants ont tenu 15 à 20 minutes. Et tout le monde a droit au délicieux pain d’épices maison que partage l’une des participantes. Je me sens prête à revenir… Mais plutôt dans un mois que dimanche prochain.
Les données économiques de l’Urssaf Alsace et de la Banque de France Grand Est pour l’année 2020 révèlent sans surprise de nombreuses suppressions de postes et des baisses d’activité dans la quasi totalité des grands secteurs économiques. Les mesures d’aide publiques ont toutefois limité la casse, tant du côté des entreprises que des particuliers.
Quelle santé pour l’économie locale après une année de crise sanitaire? Organisme chargé de collecter les cotisations sociales, l’Urssaf vient de compléter ses données sur l’année 2020 grâce aux chiffres du 4e trimestre. Elles révèlent une baisse de 1,7% des effectifs salariés en France, et 1,6% dans le Grand-Est, soit 22 000 destructions de postes.
Des disparités entre Bas-Rhin et Haut-Rhin
L’Alsace accuse une baisse de 1,7% des effectifs salariés, soit 9 200 postes en moins par rapport à 2019. Mais sous ce chiffre se cachent d’importantes disparités entre le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. Le premier département accuse une baisse de 2,8% des effectifs salariés – soit 5 600 postes détruits – contre 1% – ou 3 600 postes – pour le second. Soit le plus fort recul d’emploi et la meilleure résistance parmi les 10 départements du Grand Est.
Près de la moitié des destructions de postes dans l’hotellerie
La part la plus importante de ces destructions de postes a eu lieu dans le domaine de l’hébergement-restauration, avec une chute de 11,5% des effectifs salariés entre 2019 et 2020 en Alsace (contre 11,1% au niveau national). Le secteur concentre près de la moitié des emplois détruits en Alsace en 2020 tous secteurs confondus, alors que « l’hébergement-restauration est d’ordinaire un secteur porteur pour l’économie alsacienne », détaille Arnaud Boulliung de l’Urssaf Alsace. Dans ce domaine précis l’hébergement est le plus impacté avec deux tiers des pertes d’effectifs contre un tiers pour la restauration.
Du côté de l’intérim, deuxième domaine le plus touché, le premier confinement a entraîné la destruction immédiate d’un poste sur deux en Alsace. Sur l’année 2020 toutefois, l’Urssaf Alsace fait état de 6,3% d’effectifs salariés en moins, un peu plus que la moyenne nationale (5,3%). Ainsi, 1 600 postes ont été supprimés en 2020 par rapport à 2019.
L’industrie est un autre secteur particulièrement concerné en Alsace, avec 2,4% de baisse des effectifs salariés contre 1,9% au niveau national. Sont plus particulièrement touchées les industries agro-alimentaires, la fabrication de matériel de transport et la fabrication d’équipements électriques. L’industrie pharmaceutique tire en revanche son épingle du jeu en restant créatrice d’emploi.
Un restaurant vide au centre de Strasbourg Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc
Création d’emplois dans le secteur de la construction
Concernant le secteur du commerce, les effets du second confinement ont été plus mesurés que le premier. L’Urssaf relève au final une diminution de 0,7% des effectifs salariés par rapport à 2019, soit 650 postes détruits. A titre de comparaison, la moyenne nationale est de 1%.
Pour ce qui est des autres services, les secteurs des télécommunications et des arts des spectacles sont les plus touchés par les destructions de postes. Dans le domaine artistique, 560 postes en moins ont été enregistrés (-9,7%). Dans les télécommunications, secteur moins développé en Alsace, la décrue concerne 190 emplois, mais une baisse de 11,5%. Les secteurs des activités informatiques et de l’éducation sont en revanche marqués par des créations d’emploi: +6,5% pour les premières, soit 500 postes et +4,5%, soit 400 postes pour le second. « Sans doute en lien avec la généralisation du télétravail », juge Arnaud Boulliung.
Le secteur de la construction affiche 1,7% d’effectifs salariés en plus en 2020 par rapport à 2019. C’est moins qu’au niveau national, ou cette hausse est de 2,2%, mais cela représente tout de même 750 postes supplémentaire. Cette évolution est portée par la croissance des effectifs dans le domaine de la construction spécialisée (+2,4%), qui vient compenser les baisses dans ceux du génie civil (-0,9%) et de la construction de bâtiment (-1,8%).
Le secteur de la construction est le seul à avoir été créateur d’emplois en Alsace en 2020. Photo : CB
Baisse des défaillances et des dossiers de surendettement: un paradoxe de la crise
Pour aider les entreprises à faire face à la crise sanitaire, l’Urssaf a facilité le report du paiement des cotisations sociales pour les petites et moyennes entreprises, ainsi que pour les auto-entrepreneurs et les travailleurs indépendants. Conséquence: un reste à recouvrir, c’est-à-dire des cotisations dues mais non-réglées, d’un niveau record. L’organisme de recouvrement a également mis en place une aide financière exceptionnelle pour les artisans et commerçants pendant les confinements. Elle a été distribuée sans que les bénéficiaires aient à la demander.
Si la crise sanitaire a eu impact très élevé sur l’économie, la Banque de France relève toutefois deux éléments qui peuvent à priori sembler contre-intuitifs. Pour commencer : une baisse de 40% du nombre de défaillances d’entreprises par rapport à 2019. Pour Laurent Sahuquet, directeur de la Banque de France Grand Est, cette baisse des défaillances s’explique sans doute par les nombreuses aides publiques (chômage partiel, prêt garanti par l’État, etc.) mises en place cette année, mais aussi par la fermeture des tribunaux de commerces, ne permettant plus les procédures de liquidations et cession de paiement. « Cela signifie aussi que des entreprises qui auraient dû fermer en 2020 ne l’ont pas fait, ajoute Sabine Karst. Lorsque tout va reprendre, il pourrait être difficile de distinguer les entreprises qui ont fermé en raison de la crise sanitaire de celles qui auraient fermé de toute façon ».
Du côté des particuliers, le nombre de dossiers de surendettement enregistre une baisse de 25% du nombre de dossiers en 2020. La tendance était d’une baisse de 10% en moyenne ces dernières années. Mais cette baisse accrue pourrait s’expliquer par la fermeture d’un certain nombre d’administrations au cours des deux confinements. La Banque de France se prépare à un éventuel rattrapage. Mais elle n’est pas certaine que ce phénomène ait lieu. Depuis le début de l’année 2021, la baisse du nombre de dossiers de surendettement se poursuit en effet.
Des reprises rapides
À plus large échelle, Laurent Sahuquet se veut toutefois positif.
« La crise a paradoxalement entrainer un surplus d’épargne du côté des ménages. On sait que ce surplus est très inégalement réparti, puisque cette crise a également accentué la précarité. Mais il semble que les différentes mesures mise en place ont amorties les effets de la crise sur le pouvoir d’achat des ménages. »
Les données nationales de la Banque de France font en effet état d’un surplus d’épargne des ménages de plus de 110 milliards d’euros en 2020. « Les prévisions annoncent une reprise française qui devrait être la plus importante de la zone euro en 2021, poursuit le directeur. Et les dernières mesures sanitaires ne remettent pas en cause ce scénario pour l’instant. » Le dernier élément que tient à souligner Laurent Sahuquet est la « résilience de l’économie française »: « On constate une reprise forte et immédiate de l’économie française après chaque levée des mesures sanitaires. Elle a mieux résisté qu’on ne l’avait prévu. »
Lundi 29 mars, le projet de loi « climat et résilience » sera examiné par l’Assemblée Nationale. En prévision les associations Citoyens pour le climat et Alternatiba Strasbourg organisent dimanche 28 mars une marche pour exiger « une véritable loi climat » plus proche des propositions de la Convention citoyenne pour le Climat.
Deux membres de la Convention Citoyenne pour le Climat ; Sylvie et Nadine Breneur seront dimanche 28 mars au départ d’une marche à 14 heures de la place de la République à Strasbourg. . Avec les associations Citoyens pour le climat et Alternatiba Strasbourg, ils demandent une « Vraie loi climat ».
Le lendemain, le projet de loi « climat et résilience », partiellement issu des 149 propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat crée en 2019, sera examinée en session plénière à l’Assemblée Nationale.
D’autres organisations strasbourgeoises se joindront à la manifestation comme Alsace Nature, Campus vert, Greenpeace, la Fédération Syndicale Unitaire ou encore la fédération du Bas-Rhin du Parti communiste français. Le cortège partira à 14 heures de la place de la République pour rejoindre le Parc Heyrtiz en passant par le Quai des Bateliers et la Rue de la 1ère Armée.
Trajet de la marche pour « une vraie loi climat » du dimanche 28 mars. Photo : Document remis
Une « vraie loi climat » plus proche des propositions des citoyens
L’objectif de cette manifestation, pour les organisateurs, est « d’exiger une véritable loi climat, telle que proposée par les 150 citoyens qui composent la Convention Citoyenne pour le Climat ».
Une marche pour le Climat à Strasbourg. Photo : Alternatiba Strasbourg
Pour Zoé Mary, porte parole de la marche du climat et de l’association Alternatiba Strasbourg, le gouvernement français n’a pas pris en compte les objectifs climatiques et environnementaux fixés cette assemblée de citoyens tirés au sort, qui ont planché pendant 9 mois sur le sujet avec des spécialistes :
« Le président Emmanuel Macron n’a pas respecté ses engagements. Quand il a lancé la Convention Citoyenne pour le Climat en 2019 le président a promis de soumettre les propositions des citoyens sans aucun filtre au parlement. Mais dans le projet de loi « Climat et Résilience » seulement une dizaine de propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat a été gardée sur 149. Les autres propositions ont été réduites ou modifiées. Cela a vidé le texte de sa substance. Il y a une grande différence entre ce que le président s’était engagé à faire et le texte actuel. C’est une trahison ! »
Les propositions concernant la rénovation globale des bâtiments, la réduction de l’empreinte carbone des grandes entreprises ou la régulation de la publicité ont par exemple été » repoussées à plus tard ou vidées de leur substance », selon les organisateurs. Autre préoccupation pour Zoé Mary : « en l’état actuel des choses cette loi ne permet pas au gouvernement d’atteindre son objectif climatique, qui est une baisse de 40% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 ».
Un appel national lancé par le garant
« Nous répondons à l’appel à manifester de Cyril Dion qui est l’un des garants de la Convention citoyenne pour le climat. Il y aura des manifestations dans plusieurs villes en France dimanche. C’est une marche nationale », explique Zoé Mary. Le réalisateur français fait partie du collège chargé de veiller au respect des règles d’indépendance et de déontologie au sein de la Convention citoyenne pour le Climat.
Depuis l’accord de principe à une subvention pour la mosquée Eyyub Sultan, le gouvernement règle ses comptes avec la municipalité sur Twitter. La Communauté européenne d’Alsace et la Région Grand Est refusent de soutenir le projet.
Après le long débat, franc mais apaisé, du conseil municipal sur la mosquée Eyubb Sultan, la politique strasbourgeoise a pris une tournure surréaliste en quelques jours. Après le tweet dans la nuit de lundi du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin dénonçant la subvention de 2,5 millions d’euros à cette mosquée de la Meinau, puis l’annonce d’un contrôle de légalité mardi (directement par le tribunal administratif, plutôt que de laisser les services de la préfecture faire une première lecture), c’est au tour de la préfète du Bas-Rhin, représentante du gouvernement, de régler des comptes avec la majorité strasbourgeoise. Dans un communiqué publié mercredi, Josiane Chevalier a accusé la maire de Strasbourg d’avoir publié des « informations inexactes » et d’avoir oublié que l’État lui avait fait part de sa « préoccupation. »
Dernier épisode en fin de journée jeudi : dans un tweet, la préfecture du Bas-Rhin a sèchement répondu au premier adjoint de Strasbourg, Syamak Agha Babaei, d’être « frappé d’amnésie puisqu’il ne réalise pas que le contexte de 2021 est différent de celui de 2017. » Une attaque directe et personnelle, complètement inhabituelle pour l’administration d’État.
Parole préfectorale contre parole municipale
Jeanne Barseghian assurait mardi que ni le ministre de l’Intérieur, qu’elle a rencontré en tête-à-tête en janvier, ni la préfète, n’ont émis d’alerte particulière sur l’association Milli Görüş du Grand Est, ordonnateur du chantier. Et quand bien même il y aurait un « risque d’ingérence étrangère » prouvé, c’est à la sécurité nationale d’agir, pas à une municipalité qui n’a pas de service de renseignement. Ce sur quoi même son opposant Nicolas Matt (LREM), ancien élu en charge des cultes, s’accorde : « Il y a manifestement des niveaux d’information que nous n’avons pas », conçoit l’élu par ailleurs très critique de la gestion du dossier par les écologistes :
« Le dossier était clair, il n’y devait pas y avoir de financement en cours de route. Si la maire veut réviser ces règles qui ont 21 ans, elle est légitime, mais il faut d’abord en poser les bases ».
La préfète rétorque qu’elle a alerté Jeanne Barseghian « personnellement et à plusieurs reprises » que « les porteurs de ce projet ne partagent pas des valeurs républicaines ». Le tweet véhément, publié dans un second temps, révèle qu’il s’agirait d’échanges uniquement oraux « en tête-à-tête ». C’est alors que Syamak Agha Babaei devient la cible de la préfète, car dans l’après-midi, il a notamment indiqué aux DNA que Josiane Chevalier se fait le « relais d’un mensonge politique qui est celui de Gérald Darmanin » sur ces supposées alertes. Auprès de Rue89 Strasbourg, il tient des propos similaires :
« Je n’ai jamais vu l’État s’abîmer de cette manière. Peut-on utiliser la continuité républicaine de la sorte ? Des instances existent pour gérer la sécurité nationale. Nous n’avions pas de dossier avant, mais nous n’en avons toujours pas depuis. Peut-être avons nous été naïfs en pensant que tout le monde était de bonne foi, au gouvernement ou localement, dans ce dossier ».
Syamak Agha Babaei, premier adjoint à la maire de Strasbourg.
Il s’inquiète du « niveau de haine depuis les tweets de Darmanin » et des « menaces de mort » dont fait l’objet son équipe. Au sein du gouvernement, seuls les ministres Darmanin et Schiappa se sont exprimés sur ce dossier qui rencontre un écho national.
Président de la collectivité d’Alsace (CEA), Frédéric Bierry (LR) assure de son côté avoir bien reçu « des alertes » de Gérald Darmanin, en janvier, là-aussi lors d’un « tête-à-tête », le sujet ayant été amené « spontanément » par le ministre. L’élu bas-rhinois confirme que des échanges similaires ont aussi eu lieu « uniquement à l’oral » avec la préfète. Dans l’entourage du ministre, on indique que Milli Görüs « n’était pas l’objet du déplacement » et on ne confirme pas que le sujet ait été abordé ou non avec la maire.
Si la préfète indique que « le contexte a changé depuis 2017 », c’est en réponse à l’argument de la « continuité républicaine, » brandie par les écologistes pour justifier une subvention demandée lors du mandat précédent. Ils rappellent que l’inauguration de la mosquée Eyyub Sultan s’était déroulée en 2017, en présence du préfet Jean-Luc Marx, du maire de Strasbourg d’alors, Roland Ries, de sa prédécesseur Fabienne Keller et du vice-premier ministre turc Bekir Bozdag. À l’époque, c’était interprété comme de la bienveillance, voire un soutien d’Ankara au projet.
Mais l’arrêt du chantier pendant plusieurs mois en 2019 a révélé une insuffisance de financements. Accompagné d’un fonctionnaire de la Ville de Strasbourg, Milli Görüs s’était alors tournée vers le Qatar. À l’époque en campagne pour les municipales de 2020, le candidat Alain Fontanel s’est rendu à la mosquée Milli Görüs, rappellent les DNA. Jean-Philippe Vetter a de son côté rencontré la communauté franco-turque avec son colistier turcophone David Saglamer lors d’une réunion à la Meinau, ainsi qu’à « la fête de la république laïque turque » au consulat. « Dans ces moments-là, on ne demande pas qui fréquente quelle association », précise Jean-Philippe Vetter. Même la nouvelle préfète a rencontré Eyub Sahin, délégué régional de Milli Görüş dans l’Est et par ailleurs élu président du conseil régional du culte musulman (CRCM) pour une convention sur… l’éducation à la sécurité routière. Les écologistes se demandent ce qui a changé depuis, puisque ces responsables étaient fréquentables.
Depuis, il y a le projet de loi « confortant les principes de la République », dit contre le « séparatisme religieux », promu par Gérald Darmanin. La loi est en cours d’examen. Ainsi est née une « charte de l’Islam de France ». Ce texte, qui contient des versets du Coran, a été rédigé par le Culte français des musulmans de France (CFCM), fédération de 9 branches de l’Islam désormais au bord de l’implosion. Des organisations telles Milli Görüş ne l’ont pas signée. Les élus de droite, LREM ou encore la maire de Paris Anne Hidalgo (PS) se réfèrent désormais à ce jeune texte pour disqualifier Milli Görüş comme étant hors du champ républicain, sur fond de tensions croissantes entre la Turquie et la France. « Le président de l’association Eyub Sahin travaille localement avec les autres représentants des cultes, mais les personnes passent et les structures restent. Il n’est pas concevable de voter un financement sans garanties claires sur les valeurs républicaines et la signature de la charte par le Milli Görüş », dit à ce sujet Alain Fontanel.
Enfin, Gérald Darmanin et la préfète accusent Milli Görüş d’être proches des Frères musulmans. Ce qui n’est « pas vrai du tout », selon Samim Akgönül, directeur du département d’études turques à l’Université de Strasbourg. « Ce sont des sunnites traditionalistes, qui représentent 25 à 35% des salles de prière turques en France, oui ils ont des causes communes avec le Ditib (l’islam officiel turc, ndlr), mais ils ont aussi des rivalités vis-à-vis du gouvernement turc », résume-t-il.
Dans l’entourage du ministre de l’Intérieur, on reconnaît qu’il n’y a pas de faits « caractérisés et répétés » pour enclencher une dissolution. Quant au recours devant le tribunal administratif de la délibération strasbourgeoise, il faudra prouver que Milli Görüş « ne poursuit pas un intérêt public local, a un objet illicite ou que ses actions sont contraires à la loi ».
Le financement de facto suspendu
À rebours des invectives en public, le dossier est pourtant en phase de temporisation. Une deuxième délibération devra être votée dans les prochains mois par la majorité. Le texte voté lundi renvoie à des vérifications du plan de financement.
La maire a aussi répété que des « engagements sur les valeurs républicaines » seront demandés, mais cela ne figure pas dans la délibération votée lundi, comme l’a souligné à raison la préfète. Si la loi sur le séparatisme est promulguée d’ici le vote, il faudra de toutes façons que Milli Görüş signe un « contrat d’engagement républicain » qui s’appliquera à toute association. Si Milli Görüş ne le signe pas, ce serait une potentielle porte de sortie pour la majorité écologiste.
Dans un tweet publié dans la journée du jeudi 25 mars, la Région Grand Est et la Collectivité d’Alsace ont annoncé « ne pas être favorables au financement » de la mosquée. Milli Görüş espérait que les deux institutions participent à hauteur de 8% aux coûts d’édification, comme pour lors de la construction de la Grande mosquée de Strasbourg (GMS). En outre, les prochaines élections régionales et départementales étant programmées fin juin, rien ne devrait être voté d’ici là, ce qui laisse du temps pour que la loi soit promulguée.
« On nous demande, mais à nous seulement, de ne pas recourir à des financements étrangers. On nous demande maintenant de ne pas recourir à des subventions prévues à cet effet », commente pour sa part Eyub Sahin, responsable du Milli Görüş Grand Est sur son compte Facebook.
« Avec un financement, on pensait avoir une porte d’entrée pour être plus regardant, alors que c’est un islam conservateur qu’on ne fréquente pas spécialement. Le risque dans ce climat désormais, c’est que cette communauté, qui concerne tout de même des milliers de fidèles, se renferme sur elle-même », redoute un élu écologiste.
En travaux depuis 2019, l’ancienne Manufacture de tabacs se reconvertit peu à peu. La future auberge de jeunesse est prête à ouvrir. La partie universitaire, l’incubateur de startups et les espaces de restauration devraient être achevés d’ici 2022 à 2023. Visite du chantier.
« La reconversion de la Manufacture des tabacs, c’est un joyau tourné vers l’avenir, avec des projets scientifiques, artistiques et tournés vers la jeunesse », se félicite la maire de Strasbourg, ce jeudi 25 mars. Après une fermeture de l’ensemble en 2010, les travaux ont commencé en 2019 et devraient prendre fin d’ici 2023. Coût total de l’opération : plus de 33 millions d’euros, dont sept millions pris en charge par l’Eurométropole de Strasbourg et sept autres par la Région Grand Est.
La future Manufacture accueillera une auberge de jeunesse de 2 700 mètres carrés, un incubateur de startups, des salles de formations et de réunions, deux écoles d’ingénieurs de l’Université de Strasbourg, quatre restaurants, une terrasse, un magasin de producteurs, une épicerie et les locaux de la Haute école des arts du Rhin (HEAR).
Rue des Poules : un nouveau complexe universitaire
La Haute école des arts du Rhin (HEAR) déménagera dans une autre aile de la Manufacture. 150 étudiants en art pourront ainsi suivre leur scolarité dans un espace de 4 500 mètres carrés, composés de salles de classes, d’ateliers photo, vidéo, cinéma d’animation et son, de studios de répétition musicale, d’un plateau scénique de 190 mètres carrés et d’un bar. Le directeur de la HEAR David Cascaro se réjouit d’emménager « dans un espace urbain d’un nouveau genre, où les élèves seront en contact avec des disciplines variées. »
Rez-de-chaussée des futurs locaux de la HEAR. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
La future auberge de jeunesse est prête
Seule partie achevée des travaux : celle du futur « hostel » géré par France Hostel. « The People Hostel » devait ouvrir en novembre 2020, mais la pandémie de coronavirus a repoussé cette ouverture. Cet espace de 2 700 mètres carrés proposera 270 lits, répartis en chambres individuelles, doubles et en dortoirs de 1 à 8 personnes. Les prix varieront de 20 euros par personne en dortoir en période basse, à 200 euros la nuit dans une chambre familiale de 8 personnes.
L’établissement accueillera aussi une zone d’expositions, un bar et un restaurant pouvant accueillir 100 personnes, ainsi qu’une terrasse de 150 mètres carrés. « On espère une ouverture en avril », indique le gérant.
Incubateur de startups et restaurants à venir
Des travaux de désamiantage en cours ont empêché la visite de deux espaces de la Manufacture. Donnant sur la rue de la Krutenau, les futurs locaux de l’incubateur de startups Semia prendront 1 600 mètres carrés pour accueillir des bureaux, une salle de formation pour 50 personnes et des salles de réunion. L’association Accro (Actions pour un développement Créatif des Organisations) utilisera 160 mètres carrés pour mettre en relation les acteurs créatifs et les entreprises de l’Eurométropole de Strasbourg et de la Région Grand Est.
À gauche de la photo, le bâtiment central qui accueillera les restaurants, terrasses et autres magasins de producteurs et épicerie. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Au cœur de cet ensemble architectural classé monument historique depuis 2016, un autre bâtiment reste fermé au public pour désamiantage. Le « Lab » doit permettre d’accueillir quatre restaurants (300 couverts) en circuit court, une terrasse de 300 mètres carrés, un magasin de producteurs et une épicerie. Le toit du bâtiment, qui devrait être végétalisé par l’entreprise Soprema pour réduire les îlots de chaleur, permettra aussi de proposer des événements.
Une concertation publique le 29 mars
Tout au long de la visite, les architectes ont souligné leurs efforts de préserver ce patrimoine architectural. Ici, ce sont les châssis en acier qui seront conservés. Là, c’est la charpente de bois qui est mise en valeur. Le long de la rue de la Manufacture de tabac, un mur de couleur grès des Vosges sera parsemé de motifs évoquant des feuilles de tabac. « Pour trouver le bon matériau et la bonne forme, ça a été un travail de dingue », commente l’une des architectes du projet, Bernadette Apffel. Il a fallu six mois pour parvenir à ce bloc, qui représente une partie du futur mur extérieur.
Un nouveau mur sera construit avec ce type de pierre le long d’une partie de la rue de la Manufacture des tabacs (photo GK / Rue89 Strasbourg / cc).
Toute cette transformation de la Manufacture aura évidemment un impact sur les rues adjacentes. Le côté rue de la Krutenau qui s’élargit à la placette du Pont-aux-Chats et à la rue Munch, et le côté rue de la Manufacture en lien avec le jardin de la HEAR seront réaménagés pour les rendre plus visibles et plus accessibles au public. La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg souhaitent définir les usages et les aménagements futurs de ces espaces en lien avec les riverains et les usagers. Une réunion publique est prévue le 29 mars sur Zoom.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.