En annonçant, pour la énième fois, la suppression de l’École nationale d’administration, le président de la République tente de se démarquer d’une « caste » dont il est le pur produit. Et de masquer que rien n’a été fait, en quatre ans, pour réformer en profondeur le fonctionnement de l’appareil d’État.
Dans les faits, l’ENA, qui forme depuis 1945 les hauts fonctionnaires, n’est pas supprimée. Elle est remplacée par une nouvelle entité : l’Institut du service public (ISP). Cette structure aura vocation à former, en cursus initial et « tout au long de la vie », les administrateurs de l’État et opérera « un tronc commun » à treize écoles de service public, « y compris les auditeurs de justice et les élèves ingénieurs recrutés à la sortie de l’École polytechnique ». Mi-février, Emmanuel Macron avait déjà annoncé une modification du processus d’accès à l’ENA, en indiquant que des places seraient « réservées » aux candidats issus de milieux modestes, à compter de 2021. L’ISP devra elle aussi « sélectionner des profils moins déterminés socialement », a-t-il précisé jeudi.
De hauts fonctionnaires à tous les postes clés
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Ce samedi 10 avril, le Racing Club de Strasbourg va affronter le Paris Saint-Germain au Stade de la Meinau lors de la 32e journée de Ligue 1. Avant cette rencontre, la Cave de Papy va vous convaincre qu’un succès strasbourgeois est selon nous probable face au club de la capitale.
Le Racing Club de Strasbourg sera-t-il le héros du jour dans sa confrontation avec le PSG ? Plusieurs éléments nous poussent à croire que notre équipe de cœur va réaliser un grand coup ce samedi 10 avril. Face aux grosses écuries de notre championnat, le Racing a tendance à élever son niveau de jeu pour ces grands rendez-vous. Il suffit de reprendre ce début d’année où le Racing tient en échec (1-1) le leader lillois sur sa pelouse et passe à quatre minutes de devenir la troisième équipe à vaincre le LOSC cette saison. Un match nul certes, mais une performance qui confirme que le Racing est capable de rivaliser avec les plus grands. Quelques jours plus tard, le 3 mars, l’AS Monaco arrive à son tour à la Meinau en équipe invaincue de l’année 2021. Le Racing met un terme à cette série avec un but à la 90e minute. Une victoire de prestige (1-0) qui montre que le Racing est capable du meilleur comme du pire cette saison.
Une rencontre où le Racing n’a rien à perdre mais tout à gagner
Il est vrai que le club alsacien a concédé un score lourd au Parc des Princes face au PSG (défaite 4-0). Mais c’était en 2020 et la phase de matches aller. La victoire sous la neige du PSG à Munich face au Bayern (2-3) mercredi soir accentue l’impression que ce RCSA – PSG est un match bonus pour les Strasbourgeois, face à une équipe de classe mondiale. Mais cela veut aussi dire que c’est un match où les Bleus et Blancs peuvent jouer libérés de toute pression. Personne à Strasbourg ne compte sur les matches contre le PSG pour engranger des points.
Côté supporters, il ne faut pas se dire que c’est perdu car l’on joue contre Paris. Si c’est pour partir avec la conviction qu’une nouvelle fessée attend les Strasbourgeois, autant renoncer à son statut de supporter et de croire à la magie du football. L’équipe amateur de Canet Roussillon a renversé l’OM en Coupe de France le 7 mars. Il fallait une bonne dose d’optimisme pour croire en un tel exploit !
Le danger pour le PSG serait d’accorder moins d’importance à cette rencontre que sa prochaine échéance, où Paris va tenter d’atteindre une demi-finale de Ligue des Champions. Photo : La Cave de Papy
Le PSG compte huit défaites pour le moment
Les raisons d’être confiants sont là. Entre deux sommets européens les plus grandes équipes lâchent des points par relâchement. Cette rencontre arrive justement entre le match aller du PSG face au Bayern Munich et la manche retour mardi. Le PSG va être privé de Neymar, suspendu après son carton rouge récolté lors du match précédent. L’entraîneur parisien peut procéder à des changements pour préserver ses joueurs majeurs dans cette perspective. Clairement, le match le plus important des parisiens n’est pas celui contre Strasbourg. Avoir les pieds à Strasbourg mais la tête déjà dans la prochaine rencontre au combien décisive pour Paris peut faire basculer le match pour les joueurs strasbourgeois.
Le PSG est loin d’être imprenable cette saison. Récemment le FC Nantes, avant-dernier de Ligue 1 (!), est venu à bout des Parisiens, tout comme les promus en première division : le FC Lorient et en début de saison le RC Lens. Le club parisien s’est incliné à huit reprises en championnat, c’est son total le plus haut depuis que Qatar Sport Investments est à la tête de l’institution en 2011. Cette saison 2020-21 où le PSG est en difficulté, il n’est pas en tête du championnat français, et la complexité du calendrier du club peuvent permettre au Racing d’infliger cette neuvième défaite parisienne. L’avenir nous dira si ce 10 avril n’est pas le meilleur moment de vaincre le PSG et raviver les souvenirs de la victoire héroïque de 2017. Après tout le PSG ne l’a jamais emporté à la Meinau depuis le retour dans l’élite du Racing.
La dernière victoire du RCSA face au PSG remonte au 2 décembre 2017. Ce jour-là, le Racing a été la première équipe d’Europe à vaincre le PSG lors de la saison 2017-18.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Le projet d’implanter le siège social de Mack International France ainsi qu’une filiale multimédia à Plobsheim progresse. Un dossier d’enquête publique a été déposé, pour urbaniser ces terrains agricoles et ces espaces naturels.
Le dossier d’enquête publique pour l’implantation à Plobsheim de MacNeXT, la filiale multimédia du groupe Mack International, propriétaire d’Europa-Park, et de son siège français a été déposé. Il est consultable en mairie de Plobsheim, au centre administratif à Strasbourg et en ligne sur Strasbourg.eu. Les citoyens ont jusqu’au 30 avril pour déposer leurs remarques et avis auprès du commissaire enquêteur.
Ensuite, le dossier sera soumis aux élus pour qu’ils modifient deux documents d’urbanisme, le Scoters (schéma de cohérence territoriale de Strasbourg) et le PLU (plan local d’urbanisme). Car pour l’instant, la zone de 2,9 ha où doivent s’installer ces 6 000 m² de bureaux est une terre agricole, qualifiée de « zone écologique ou paysagère sensible à préserver » par le Scoters. Mais comme Rue89 Strasbourg l’a écrit en février 2020, l’Eurométropole a décidé de tout faire pour accueillir les projets de la famille Mack à cet endroit, qu’elle a choisi notamment en raison de la présence d’un golf à proximité, et tant pis pour les espèces protégées qui y ont élu domicile et pour la « zone écologique à préserver ». Le changement de majorité en 2020 à l’Eurométropole n’a semble-t-il pas modifié les ambitions du projet.
La famille Mack a choisi cet emplacement, notamment en raison de la proximité d’un golf Photo : doc enquête publique
Le site a été circonscrit pour ne pas modifier le lit du Muehlgiessen, il est réparti sur deux entités reliés par une passerelle piétonne enjambant le cours d’eau : au nord le siège social français de Mack International, le centre de création et le studio de MackNeXT et au sud, une résidence créative pour que se rencontrent des professionnels du multimédia et des porteurs de projets.
Carte de localisation des habitats biologiques sur l’ensemble du site du projet Photo : source : étude Ecolor, 2020 / Eurométropole de Strasbourg
Un arrêt du Conseil d’État confirme une décision du tribunal administratif contestée par le maire de Niederhausbergen, Jean-Luc Herzog, d’intégrer quatre conseillers municipaux d’opposition.
Autrement dit, le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française, a jugé que le tribunal administratif avait eu raison de prononcer l’élection de 4 candidats de la liste « Mieux vivre à Nieder ». Conduite par Sylvette Garrigou, cette liste née en opposition au maire sortant, Jean-Luc Herzog, avait recueilli 333 voix en mars 2020, soit 40,76% des suffrages exprimés.
Mais Jean-Luc Herzog avait déclaré sur le procès verbal du scrutin que tous ces bulletins étaient nuls, au motif qu’il manquait la mention des deux suppléants. Le tribunal administratif a jugé que cette erreur d’écriture ne remettait pas en cause la sincérité du scrutin et avait prononcé l’élection de quatre candidats de la liste « Mieux vivre Nieder » au conseil municipal.
La liste Mieux vivre Nieder en mars 2020. Sylvette Garrigou est en robe à motifs au centre Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc
La préfecture du Bas-Rhin doit désormais prononcer l’élection de Sylvette Garrigou au conseil municipal de Niederhausbergen, ainsi que celles de Pierre Zillhardt, Émilie Hatiye et Michel Prinz. La procédure aura au moins permis d’éviter au maire le désagrément d’une opposition pendant une année.
Le média en ligne régional, basé à Mulhouse, est attaqué en diffamation par un industriel suisse spécialisé dans le recyclage. Adrien Antenen n’a pas apprécié plusieurs articles publiés par L’Alterpresse68 en 2019 sur une tentative d’implantation d’une de ses usines à Malmerspach. Il ne demande pas d’indemnisation, mais estime son préjudice à plus d’un million d’euros.
« Engagé sans être partisan », « loin du consensus mou ou de convergences tactiques », L’Alterpresse68 est un média en ligne qui aime bien titiller, gratter, dénoncer. Basé en plein cœur de Mulhouse, ce média porté par l’association Information, Pluralisme et Débat Citoyen (IPDC) existe depuis janvier 2015, compte 1 salarié ainsi qu’une dizaine de contributeurs bénévoles. Membre du Spiil (Syndicat de la presse indépendante d’informations en ligne), L’Alterpresse68 comptabilise chaque mois environ 30 000 visiteurs uniques, et jusqu’à 60 000 les mois de confinement.
Mais depuis l’été 2019, ce média libre et associatif est dans la tourmente. Un industriel suisse de 59 ans, Adrien Antenen, a décidé de l’attaquer en diffamation suite à une série d’articles publiés en avril, mai et juin 2019 sur lui-même et sa société Cyclamen.
À l’époque, l’ingénieur souhaite implanter une usine de recyclage de métaux sur la commune de Malmerspach, à 30km au nord-ouest de Mulhouse. Les riverains se mobilisent, ainsi que la presse locale, et donc L’Alterpresse68, qui reprend deux articles de l’association Thur Écologie et Transports, puis qui en publie un troisième, écrit par l’un de ses collaborateurs. Quelques semaines plus tard, après plusieurs manifestations, blocages et réunions publiques, le 12 juin 2019, Cyclamen abandonne finalement son projet d’implantation à Malmerspach.
« Je ne veux pas d’argent, je veux juste qu’il corrige son article. »
Dans le viseur du P-DG suisse, les articles de L’Alterpresse68. Et plus précisément le troisième et dernier, intitulé : « Cyclamen à Malmerspach, ça fleure bon l’écologie factice ». Dans cet article, l’auteur, Bernard Schaeffer, un enseignant à la retraite âgé de 73 ans aujourd’hui, dresse le portrait de l’industriel, en se basant notamment sur un article du journal Le Monde, paru le 16 novembre 1999 : « Inquiétudes autour d’une usine havraise de recyclage de déchets industriels ». L’Alterpresse68 raconte le parcours du P-DG suisse, et les précédents accidents survenus dans son ancienne entreprise de recyclage de déchets.
L’article « Cyclamen à Malmerspach : ça fleure bon l’écologie factice », publié en mai 2019 est la raison de l’attaque en diffamation de l’Alterpresse68 par le PDG suisse (capture d’écran).
Contacté par Rue89 Strasbourg, Adrien Antenen explique son recours devant la justice française :
« Dans cet article, il y a des choses sur moi qui ont atteint ma réputation, et je peux prouver qu’elles sont fausses et de mauvaise foi. Mon but, c’est que l’auteur corrige ses erreurs. Je ne demande pas d’argent. J’aurais voulu qu’il me contacte avant d’écrire son article, il ne l’a jamais fait. Ni avant, ni après. »
Adrien Antenen, P-DG de Cyclamen, attaque en diffamation L’Alterpresse68.
Interrogé sur la nature de ces propos précis qui seraient « faux » et donc diffamants, Adrien Antenen a préféré rester discret : « La procédure est en cours, je ne peux pas tout dire non plus. » Bernard Schaeffer de son côté reconnaît ne pas avoir contacté l’industriel, et explique avoir écrit son article, « à partir de l’article du Monde, et à partir d’autres sources sur internet ».
D’après des documents auxquels Rue89 Strasbourg a eu accès, lors de son audition par le juge d’instruction en juillet 2020, Adrien Antenen estime son préjudice à 1 200 000 euros. Le P-DG a expliqué au magistrat : « Tout a débuté par l’article en cause ». Mais Bernard Schaeffer réfute l’accusation : « Ce n’est pas à cause de nous ! C’est la mobilisation locale qui a été énorme, et contre laquelle l’industriel et les pouvoirs publics n’ont rien pu faire ! »
« On veut nous couper les ailes, avant le décollage »
Pour un petit média, indépendant, associatif, et en accès libre comme L’Alterpresse68, la procédure pour se défendre de cette attaque en diffamation est lourde. Rien que pour les frais de justice, il faut débourser 3 000 euros. « Nous avons un budget annuel de 15 000 euros », explique Michel Muller, le directeur de publication, « donc forcément ça nous grève lourdement ».
Le petit média est justement en train de se développer, et travaille actuellement à la parution d’une édition papier, mensuelle, sur abonnement. Une stratégie de développement menacée par la procédure en diffamation :
« On voulait faire de 2021 une année de consolidation de la structure, on a investi dans un local, dans un rédacteur en chef, on a même quelques idées pour devenir éditeur… On vient un peu nous couper les ailes avant le décollage. Nous sommes un média qui dérange, avec une liberté de ton, et ça ne plaît pas à tout le monde. »
Michel Muller, le directeur de publication de l’Alterpresse68.
Cyclamen a trouvé un autre site en Moselle, mais L’Alterpresse68 pourrait payer 12 000 euros d’amende
Selon l’article 32 de la loi sur la liberté de la presse, L’Alterpresse68 peut être condamnée en outre à verser une amende allant jusqu’à 12 000 euros si la diffamation est avérée. « Nous fonctionnons grâce aux subventions de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles), et grâce aux dons des lecteurs, mais ce serait catastrophique si ça allait jusque-là », confie Bernard Schaeffer.
Michel Muller pointe du doigt le paradoxe de l’accusation de diffamation : « Nous avons repris un article du Monde, écrit par Hervé Kempf (aujourd’hui rédacteur en chef de Reporterre, ndlr) en 1999, et à l’époque Adrien Antenen n’a rien dit. Pourquoi nous, ça ne passe pas ? »
Interrogé sur ce point précis, le P-DG suisse n’a pas répondu à notre question. En revanche, il insiste :
« Ce média écrit que j’attaque souvent en diffamation, c’est pareil, c’est totalement faux ! C’est la première fois de ma vie, que moi, personnellement, j’attaque quelqu’un en diffamation. C’est une procédure lourde pour moi aussi, et ce n’est pas dans mes habitudes ! »
L’entreprise Cyclamen, elle, n’a pas tout perdu puisqu’en novembre 2019, elle a finalement réussi à implanter son usine à Eguelshardt, entre Haguenau et Sarregemines, en Moselle. Comme on peut le lire ici dans le Républicain Lorrain : « Cyclamen a déjà voulu s’implanter au Havre, à Beaucaire, à Malmerspach. Partout, elle a été rejetée. Elle a jeté finalement son dévolu sur Eguelshardt, ravissante commune de 420 habitants du Pays de Bitche, classée en zone Natura 2000, réserve mondiale de la biosphère. »
Une première audience est prévue le 22 avril 2021, à 13h, devant le tribunal correctionnel de Mulhouse.
Diplômée à Lille en 2012. Après Paris et Marseille, je me suis installée à Strasbourg en 2020. Je suis aujourd’hui indépendante en radio et web, pour Rue89 Strasbourg, Mediapart, Louie Media et France Culture. J’aime les reportages et les enquêtes au long cours, sur les sujets de société et sur notamment sur les violences sexistes et sexuelles.
Le long de la future autoroute du GCO, les habitants de Duttlenheim sont à nouveau appelés à voter dimanche. Reportage dans un village où les débats tournent surtout autour de l’absence de Plan d’urbanisme entre le maire sortant et ses challengers, battus de 7 voix en mars 2020.
Des maisons anciennes et corps de fermes en cœur de village. Des allées larges et des pavillons cossus, en périphérie. Autour de la mairie, un petit marché, une église, un marchand de journaux, une boulangerie, une médiathèque. De l’autre côté de l’Altorf, la rivière qui traverse la bourgade, une banque et un supermarché Leclerc. Bienvenue à Duttlenheim, aux portes de l’Eurométropole. Un peu plus d’un an après les élections municipales de mars 2020, les 2 300 électeurs sont à nouveau appelés aux urnes dimanche 11 avril pour choisir leur maire.
Pourquoi revoter ? La faute à un tract virulent de dernière minute du maire sortant, Jean-Luc Ruch, jugé contraire au droit électoral (lire ici). « Ils avaient pourtant eu l’occasion de répondre sur Facebook », rumine encore Jean-Luc Ruch. De quoi mettre le village en ébullition ? Pas tout le monde.
Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg Maisons anciennes, quelques tracteurs, belles allées résidentielles et chantiers immobiliers. Bienvenue à Duttlenheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
« C’est lamentable », dit un promeneur, une canne à la main. « Je viens de recevoir un tract dans ma boîte aux lettres pour parler des absences d’une candidate. Il n’y avait pas mieux à faire avec une feuille A4 imprimée ? » Il se demande si ces « mesquineries » ne relèvent pas d’une énième querelle entre cœur de village et lotissements, « où beaucoup de gens sont venus pour construire car il y avait des opportunités ». « Moi, j’aimerais un toit sur le boulodrome et des toilettes à côté », dit l’homme âgé, longtemps investi dans la vie du club de basket. Même si « ça [l’]embête plus qu’autre chose », il pense voter dimanche, mais ne sait pas encore pour qui.
Devant le portail de sa maison, un commerçant d’une quarantaine d’années est encore moins concerné. « J’habite ici depuis 4/5 ans, mais je ne suis toujours pas inscrit sur les listes électorales du village », s’excuse-t-il presque, avant de partir avec un cabas à bord d’un véhicule 9 places.
Le boulodrome de Duttlenheim, entre le foyer communal (au fond) et l’Altorf. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
L’incontournable contournement ouest, à l’origine des débats
Du côté des listes, les mêmes qu’en 2020, l’excitation est toute autre. Le challenger s’appelle Alexandre Denisty, cadre logistique de 60 ans et retraité depuis le 1er avril. Opposant depuis 2014, il avait échoué de 7 voix en mars 2020, contre 187 six ans plus tôt. Les 1 000 électeurs qui ne se sont pas déplacés en mars (52% de participation contre 73% la fois précédente), en plein embrasement de la pandémie en Alsace, ont sûrement le sort de l’élection entre leurs mains.
Critique de la gestion du maire, Alexandre Denisty, le candidat de Dutt’Autrement, espère inverser la tendance par rapport aux 7 voix d’écart de mars 2020. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
À l’instar de communes voisines impactées par l’autoroute du Grand contournement ouest (GCO), « Dutt’Autrement » présente une liste qui reproche à l’équipe sortante de ne pas avoir assez défendu la commune, en s’installant dans une négociation avec l’État et Vinci dès l’origine du projet autoroutier. Comme à Duppigheim et Ernolsheim-Bruche en 2020, Alexandre Denisty aimerait à son tour détrôner l’équipe actuelle. Et imagine déjà des coopérations :
« Avec Julien Haegy le maire de Duppigheim, on fera une campagne de relevé du bruit et de pollution le long du GCO. Et si les résultats sont mauvais, on demandera d’abaisser la vitesse à 90 km/heure sur cette portion. Je ne comprends toujours pas que le collège soit si près, on ne l’aurait pas mis là si l’autoroute avait déjà existé. On est aussi tous les deux inquiets par la station service, avec tout ce que ça peut apporter en bruit, nuisances, drogue ou stationnements sauvages, si elle est sous-dimensionnée. Il est hors de question qu’un mètre-carré de plus lui soit accordée, tout ça pour 12 emplois qui ne profiteront pas forcément aux habitants. Je préfère me battre pour l’usine Knorr qui concerne des familles d’ici. »
Un « poumon vert et un réaménagement des berges » en cœur de village font partie de ses principales propositions, ainsi que de promouvoir la « démocratie participative » avec un budget réservé, ou d’augmenter les moyens pour le périscolaire. Il ne revendique pas l’étiquette écologiste : « Je suis sensible à la cause, mais je pense que les solutions doivent d’abord convaincre avant d’être imposées ».
À gauche, le collège de Duttlenheim, à droite le chantier du GCO et son échangeur. « Il a été construit en 2014 par le département en tenant compte du GCO », assure le maire. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Duttlenheim est à l’ouest du GCO, qui séparera la commune de Duppigheim.
Devant le marché du mercredi matin, affiches sous le bras, le maire Jean-Luc Ruch raconte que la tonalité des débats a en effet changé dans ce « village apaisé, » avec les travaux du GCO :
« L’arrivée de zadistes en 2017 a conduit à radicaliser les choses soit pour, soit contre. L’opposition demandait à chaque séance qu’on prenne position. Je n’ai jamais demandé de retirer une banderole GCO Non-Merci, mais je disais aussi qu’il fallait militer pour d’autres projets, comme le tram-train. Notre rôle, c’est de protéger la population. Obtenir la suppression de l’autoroute n’était pas possible ».
Sa numéro 2, Florence Spielmann embraye : « Nous avons obtenu un mur anti-bruit et un rideau d’arbres ». Étiqueté « divers droite » en 2014 et « sans étiquette » en 2021, Jean-Luc Ruch a bien senti qu’il était de bon ton de donner quelques gages pour l’environnement :
« J’ai choisi de siéger en tant que vice-président du Pôle d’équilibre territorial et rural (PETR), plutôt qu’à la communauté de communes. Il faut poser les bases d’un Plan Climat : engager l’isolation des bâtiments privés et publics, un travail sur les mobilités ».
Dans son programme, figurent la baisse de l’éclairage public, l’interdiction du trafic de poids-lourds de transit, le développement de pistes cyclables, des plantations d’arbres et de haies. Celui qui promet que ce sera son dernier mandat – il aura 74 ans en 2026 – estime qu’il y a « encore des choses à faire ».
Jean-Luc Ruch, en campagne pour un quatrième mandat d’affilée, aux côtés de sa numéro 2, Monique Spielmann. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
L’absence de PLU
Le cœur de la campagne n’est pas tant l’autoroute, mais le Plan local d’urbanisme (PLU). La commune n’en a pas adopté à temps en 2017. Elle est donc tombée dans le Règlement national d’urbanisme (RNU), la protection minimale en France. Un point de critique majeur d’Alexandre Denisty :
« Pourquoi le maire n’a pas travaillé assez vite, alors que d’autres communes y arrivent ? Il faut s’interroger sur ce manque, qui attire les promoteurs et leurs projets démesurés. On va avoir 160 logements en deux ans, là où le schéma de cohérence et territorial (SCOT) en préconise 90 en 10 ans. Notre priorité sera de fixer des obligations de stationnements, des limitations de hauteur, de zones constructibles et de jeux pour enfants. »
Réponse de Jean-Luch Ruch : c’est la faute de l’État. « Le contournement ouest a été inscrit seulement en 2018 dans les documents d’urbanisme. On n’a pas eu de délai supplémentaire. L’enquête publique qui devait commencer maintenant, se retrouve décalée à cause de cette nouvelle élection ». Il fustige ce règlement national « totalement libéral », auquel il est « très difficile de s’opposer » et qui « permet à tout promoteur de faire ce qu’il veut ».
Il assure néanmoins que depuis septembre 2020 « le futur PLU est opposable de manière transitoire » (par le biais d’une société publique), et qu’il a pu bloquer « deux ou trois projets ». Dans le futur document, il promet deux places de stationnement par logement, et « 10% en plus pour les invités », 40% de verdure sur les terrains et pas de « toits plats ».
Beaucoup plus de logements, mais pas tant d’habitants
Élu depuis 1983, maire depuis 2001, Jean-Luc Ruch regorge d’exemples pour dire à quel point les maires ne sont « pas considérés par l’État » et comment « le pouvoir s’est éloigné » : « En 20 ans, j’ai été reçu deux fois en préfecture, une fois sur le Grand Hamster et une fois sur le GCO ». Pratique aussi pour se défausser des sujets impopulaires. La station service du GCO ? « Je n’ai pas signé le permis de construire, c’est la préfète. Elle devait être vers Pfettisheim, mais le syndicat agricole très puissant de la confédération paysanne s’y est opposé et a obtenu ce déménagement. Cela nous a été imposé ».
À l’instar du nom de sa liste (« Ensemble pour l’avenir de Duttlenheim »), Jean-Luc Ruch estime que « l’avenir, c’est de permettre aux familles de rester ». Ce qui implique les constructions de ces dernières années :
« Duttlenheim est un village demandé, avec un centre de loisirs, des écoles, mais aussi un collège. Quand une famille s’installe, elle peut se projeter sur 15 ans pour la scolarité de ses enfants. Nous avons vendu 129 terrains communaux, des terrains à des prix 40% inférieur à ceux du privé pour que les jeunes puissent construire et rester. Pourtant entre 2010 et 2018, la population a augmenté seulement de 10 habitants, de 2 900 et 2 910 personnes ! Mais il y a plus de logements, car il y a plus de divorces. Quand les familles se séparent, les deux parents veulent rester ici puisque leurs enfants sont scolarisés. Et pour les habitants qui vieillissent, nous allons construire une résidence sénior intergénérationnelle avec 40 logements ! »
« Notre maison va perdre toute sa valeur »
À côté de la future résidence justement, Marie-Madeleine et Laurent Goepp sont installés depuis 52 ans. À la table de sa salle à manger, la Duttlenheimoise s’indigne de la méthode :
« Avant, nous avions une école maternelle sur un niveau, mais elle a été détruite en 2018 pour être déménagée à côté de l’école élémentaire. Jean-Luc Ruch m’a dit : vous serez consultés, vous verrez les plans. Il n’en a rien été et on va se retrouver avec une construction tout le long de notre maison, un bâtiment de 14 mètres de haut ! De plus, il y aura finalement des logements sociaux et la commune ne décidera pas qui habite. Je ne le remercie pas pour son cadeau. »
Elle ne digère pas que le permis de construire délivré à Alsace Habitat, bailleur social de la Collectivité européenne d’Alsace, date du 29 janvier. L’annulation de l’élection était confirmée par le Conseil d’État le 28 janvier et publiée sur le site internet de l’institution le soir-même.
La résidence seniors occuperait plus de 3 000 m² sur le terrain aujourd’hui vide, et ferait plus de 14 mètres de haut. Les occupants de la maison à droite, les époux Goepp, n’ont pas souhaité apparaître en photo. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Autre grief contre le maire : la volonté de classer leur jardin et leur verger, dont ils sont propriétaires, en « zone constructible ». « Si un promoteur veut faire un lotissement, nous serons expropriés. Nous n’aurons plus que la cour. Nous allons être enterrés et notre maison va perdre toute sa valeur. Si c’est pour vivre dans ces conditions, il n’y a plus de différence avec une cité en ville », s’alarme Marie-Madeleine Goepp. Son mari assène : « Cette histoire d’annuler tous les plans d’occupation des sols, pour rédiger de nouveaux PLU, ce n’est pas entièrement la faute du maire, mais c’est de la magouille organisée au sommet de l’État. Tout est permis et cela devient l’anarchie ».
Pourtant le couple l’assure, jusque-là le maire avait fait « de bonnes choses ». « Pour moi, il veut faire le mandat de trop. Beaucoup de gens lui en voulaient avec le GCO, il aurait du passer la main », juge Marie-Madeleine Goepp.
Vue depuis la terrasse. Selon les époux Goepp, la partie constructible débuterait au niveau de l’arche. Le talus au fond de l’image correspond au chantier du GCO, situé à quelques centaines de mètres. À gauche, il s’agit de la limite du terrain de la résidence séniors. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Sans hésitation, le couple votera pour la liste concurrente. « Tant que les personnes ne sont pas directement concernées par une décision, elles ne veulent pas de changement et ricanent des problèmes des autres », redoute Laurent Goepp. « Mais même s’il repasse, on ne compte pas le lâcher », promet son épouse. Aidé par un voisin, la famille a engagé un recours contre le permis de construire.
Jean-Luc Ruch a aussi ses défenseurs. À quelques dizaines de mètres de là, rue des Prés, un autre projet immobilier fait débat en raison du manque de stationnement. Devant son garage, Paul Buchmann prend la défense du maire : « On lui reproche l’absence de plan d’urbanisme, mais ce n’est pas entièrement sa faute. Et puis ce sont des terrains privés. La mairie ne peut pas intervenir sur tout et dans les choix des familles ».
Cet ancien responsable local du syndicat agricole de la FDSEA revotera Jean-Luc Ruch. Il faut dire que son fils de 41 ans figure sur la liste et a aussi pris la suite à la section locale de la FDSEA. « Quand on avait des demandes en tant qu’agriculteurs, il ne s’est pas opposé. C’est quelqu’un de compréhensif et attaché à l’esprit village », se satisfait l’exploitant retraité.
Rue des Près, le projet est contesté par sa densité et son manque de parkings. Il donnerait sur la chaufferie de la résidence senior. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Sur le GCO, il défend la posture de la municipalité. « On a manifesté contre il y a plus de dix ans, mais au bout d’un moment il faut se mettre autour de la table, sinon l’administration fait ce qu’elle veut. La portion gratuite permet de mieux relier l’autoroute A4 à la zone d’activités et d’éviter du trafic dans le village ». Il remarque que l’aire de service contestée a été déplacée de l’autre côté de Duppigheim, « sur les plus mauvaises terres », le lendemain d’une autre manifestation, plus récente. L’autre liste ne l’inspire guère. « Monsieur Ruch est plus sensible à l’écologie qu’on ne le dit. Bien sûr qu’on ne peut pas détruire toute la nature, mais je crains qu’on ne tombe dans l’extrême ». Pour dimanche « ça peut basculer dans un sens comme dans l’autre, il devrait y avoir peu de différence avec l’an dernier ».
Une campagne sous restrictions sanitaires
Le scrutin a été organisé par la « délégation spéciale » de la préfecture qui administre la commune depuis le 2 février. Le protocole sanitaire sera très strict : les trois bureaux de vote sont répartis sur deux sites, contre un seul habituellement, des vitres en plexiglas seront installées, pas de tamponnage de la carte électorale, masque FFP2 pour celles et ceux qui tiennent le bureau de vote… Un public limité pourra assister au dépouillement à 18h, mais devra être rentré chez lui à 19h, couvre-feu oblige.
La campagne s’est déroulée avec l’interdiction de se réunir et sous couvre-feu, mais les listes étaient connues dans le village. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Cette campagne sous contraintes sanitaires perturbe peu les prétendants. Bien que les réunions publiques sont interdites, les candidats ont l’impression d’être identifiés. Les listes de 23 personnes et la taille modeste du village permettent de faire du porte-à-porte, de ne rater aucune boîte aux lettres pour distribuer les tracts, de répondre directement au téléphone ou aux mails. Ils ont aussi réactivé leurs pages Facebook (environ 400 et 500 « likes », soit 20% des électeurs). Les deux candidats se retrouvent finalement sur un point : pour les élections régionales prévues en juin, dans une région grande comme deux fois la Belgique, « il va falloir que les candidats innovent ».
Jeudi 8 avril, le Président de la République Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’École nationale d’administration, située à Strasbourg depuis 1991. Cette dernière sera remplacée d’ici 2022 par un Institut du service public, qui restera basé à Strasbourg.
Après 76 ans de fonctionnement, l’École nationale d’administration disparaît. Dans le cadre de sa réforme de la haute fonction publique, le Président de la République Emmanuel Macron a annoncé, ce jeudi 8 avril, la suppression de l’École nationale d’administration (ENA) à plusieurs centaines hauts fonctionnaires français, à l’occasion de la Convention managériale de l’État. Préfets, ambassadeurs et chefs d’administration étaient présents. Une idée que le président avait déjà évoquée le 25 avril 2019, lors de la conclusion du Grand Débat National suivant la crise des Gilets jaunes.
Une institution qui forme les hauts fonctionnaires français depuis 1945
Cette décision remet en cause une institution créée en 1945, par ordonnance du Général De Gaulle et qui accueille chaque année une centaine de nouveaux étudiants, sélectionnés grâce à trois concours différents réservés aux ressortissants de l’Union Européenne, et à un concours international. En 2020, ils étaient 1 775 inscrits pour 83 places. D’autres étudiants ou auditeurs suivent aussi les enseignements de cette institution dans le cadre de cycles préparatoires aux concours de l’ENA, ou de formations continues. En 2020, l’ENA, dirigée depuis 2017 par Patrick Gérard, a formé 5 052 étudiants.
Durant leurs deux années d’études, les étudiants sont rémunérés par l’État à hauteur de 1 682,28 euros bruts par mois grâce à leur statut de fonctionnaire. En contrepartie, ils s’engagent à servir l’État pendant une durée minimum de 10 ans. À l’issue de leur scolarité, et en fonction de leur classement académique, les énarques intègrent différents corps de la fonction publique d’État. Les élèves ayant reçu les meilleures notes rejoignent souvent la Cour des comptes ou le Conseil d’État ou le ministère des Affaires étrangères. La majorité de la promotion intégrera des ministères ou le corps des conseillers de tribunal administratif.
Depuis 1945, 10 937 élèves ont franchi les portes de l’ENA. On compte notamment quatre des six présidents français, dont Emmanuel Macron, et neuf premiers ministres comme Édouard Philippe. Plus localement, Alain Fontanel, ancien premier adjoint à la mairie de Strasbourg ou Sylvain Waseman, député bas-rhinois et vice président de l’Assemblée nationale, ont aussi été formés à l’ENA à Strasbourg.
Depuis 1945, l’École Nationale d’Administration a accueilli 10 937 élèves. Photo : LC / Rue89 Strasbourg
Les énarques formés à Strasbourg depuis 1991
Initialement située à Paris, l’École nationale d’administration a déménagé une partie de ses locaux dans l’ancienne commanderie Saint-Jean du quartier de la Petite-France à Strasbourg en 1991. Une décision impulsée par Édith Cresson, ancienne Première ministre française, dans le cadre de son plan de décentralisation. Le but principal : rapprocher les futurs énarques des institutions européennes. Pourtant, durant treize ans, les enseignements de l’ENA sont restés partagés entre Paris et Strasbourg.
En 2004, la promotion Simone Veil (2004-2006), soixante-deuxième promotion de l’ENA, est la première à effectuer l’ensemble de sa scolarité rue Sainte-Marguerite à Strasbourg. Aujourd’hui, l’antenne parisienne de l’ENA, avenue de l’Observatoire, ne reçoit plus que le service des cycles courts et la direction des relations internationales. Tous les autres services et enseignements se déroulent juste à côté des Ponts-Couverts à Strasbourg.
L’École Nationale d’Administration disparaît pour laisser sa place à l’Institut du service public Photo : LC / Rue89 Strasbourg
Supprimer l’ENA pour garantir plus de diversité
En février 2020, l’avocat Frédéric Thiriez dans son « rapport de la mission haute fonction publique » proposait déjà de remplacer l’ENA par une « École d’administration publique ». De son côté, Emmanuel Macron a fait le choix de créer, d’ici janvier 2022, un nouvel Institut du service public (ISP) pour prendre la suite de l’ENA, selon Ouest-France. Cet ISP restera basé à Strasbourg.
Cette nouvelle école proposera aux élèves – qui passeront toujours par un concours –, un tronc commun similaire aux 13 écoles de la fonction publique, qui mettra l’accent sur les enseignements de terrain. Autre changement : l’affectation dans des grands corps (Cour des comptes, Conseil d’État et inspection générales des finances), en fonction du classement académique, sera elle aussi supprimée. Les futurs diplômés feront partie d’un même corps, les administrateurs de l’État, et ne pourront intégrer un grands corps qu’après plusieurs années de terrain.
Ces changements répondent à une volonté d’ouvrir la fonction publique à plus de diversité. En effet, sur les 82 élèves de la promotion 2019-2020 de l’ENA, un seul était fils d’ouvrier. Selon la Cour des comptes, 72,2 % des anciens élèves de l’ENA sont enfants de cadres alors que 9,6 % sont enfants d’agriculteurs et d’artisans, et 6 % enfants d’ouvriers et d’employés. De même, en 2019, 80% des admis au concours externe d’entrée de l’ENA était issus de Sciences Po.
Ces critiques ne sont pas nouvelles. D’autres hommes politiques comme Bruno Le Maire en 2016 ou François Bayrou en 2007 ont déjà réclamé la fermeture de l’ENA à cause de l’entre-soi que génère l’établissement. Avec cette nouvelle institution, Emmanuel Macron espère attirer des profils plus variés venant des Universités. En février 2021, le Président de la République avait déjà annoncé l’ouverture d’une voie « Talents » réservée à des jeunes d’origines modestes qui disposeront de quelques places à l’ENA et dans quatre autres écoles de hauts fonctionnaires.
Contactée, la direction de l’École nationale de l’administration n’a pas souhaité s’exprimer pour le moment.
En conférence de presse, les représentants de la fédération islamique Millî Görüş ont dénoncé une « instrumentalisation politique » de la subvention municipale au projet Eyyub Sultan. Point par point, ils ont démonté les « accusations infondées » concernant leur association.
« Ces derniers jours, on nous a décrit comme des ennemis du vivre ensemble. Certaines voix ont réclamé la dissolution de notre association ou notre retour dans le pays de nos parents. » Ce mardi 6 avril, le président de l’association de la mosquée Eyyub Sultan lance la conférence de presse dans ses propres locaux, rue Lafayette. Eyup Sahin entend démonter les « nombreuses accusations qui nous ont particulièrement affectés. » Depuis le vote d’un projet de subvention municipale pour le futur plus grand lieu de culte en Europe, la mosquée Eyyub Sultan et la municipalité écologiste ont fait l’objet de nombreuses critiques, appuyées notamment par le ministre de l’Intérieur. Gérald Darmanin a demandé à la préfète du Bas-Rhin d’attaquer la délibération au tribunal administratif, accusant la maire de Strasbourg de financer « une ingérence étrangère sur notre sol. »
À gauche, Fatih Sarikir, président de Millî Görüş au niveau national. À Droite, Eyup Sahin, président de l’association gestionnaire de la mosquée Eyyub Sultan. Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Des « accusations infondées » selon les responsables Millî Görüş
Eyup Sahin a tout d’abord répondu aux accusations d’ingérence étrangère : « Millî Görüş est une association franco-française indépendante. Elle n’est rattachée à aucun État et aucun État n’interfère dans le fonctionnement de la mosquée. » Le responsable local de la confédération islamique a ensuite insisté sur la transparence quant au financement du projet : « Chaque année, une autorité indépendante réalise un bilan comptable, les mouvements financiers sont tracés. » Le président de Millî Görüş Grand Est se défend de soutenir un islam politique :
« Nous ne sommes pas un parti politique, nous n’avons pas d’agenda politique. Notre seul projet est d’être utile à l’humanité et au vivre ensemble. La construction de la mosquée Eyyub Sultan est le fruit d’un travail commun et de relations continues entre notre association, et les pouvoirs publics et collectivités territoriales depuis les années 70. Nous sommes accusés de séparatisme, alors que nous participons au dialogue interreligieux depuis les années 80. Du jour au lendemain, nous sommes devenus persona non grata. »
Interrogé par Rue89 Strasbourg sur la présence du parti islamiste Saadet en face de la mosquée Eyyub Sultan, le président de Millî Görüş au niveau national, Fatih Sarikir, a nié tout lien avec cette formation politique. Cette dernière a pourtant le même fondateur que l’organisation islamique Millî Görüş, l’homme politique Necmettin Erbakan.
Le rejet de la Charte des principes de l’islam de France
Fatih Sarikir s’est ensuite expliqué au sujet de la Charte des principes de l’islam de France, que sa confédération n’a pas signée. Le responsable national dénonce un texte « dont certains passages pourraient donner l’impression aux musulmans qu’ils doivent plus prouver que les autres leur adhésion à la République. » Pour Fatih Sarikir, le ministre de l’Intérieur a « brandi une charte provisoire, sans valeur juridique, pour nous accuser d’être contre la République. »
À ses côtés, Hamadi Hammami, président de la fédération Foi et Pratique, a également fustigé un texte « sur lequel on n’a pas pu inscrire ne serait-ce qu’une virgule. Nous sommes prêts à discuter, mais nous ne serons jamais les otages des agendas politiques de certains. »
Interrogé par la presse sur les sources de désaccord dans le texte de la Charte, le président de la CIMG France a renvoyé vers un communiqué de dix pages, publié début février 2021. On peut y lire que la « mention de l’homosexualité dans une charte écrite et adoptée par des fédérations islamiques contredit les principes de la foi musulmane. » Concernant l’ingérence étrangère, les fédérations non-signataires estiment que « vouloir tenir les associations religieuses à l’écart de toute communication et interaction en provenance de l’étranger, en les limitant aux frontières nationales se traduit par un modèle de « religion fermée » (…) qui ne profitera pas aux musulmans de France ni à l’État français. »
Une déclaration de principe… et le plan de financement ?
Représentant du CCMTF (Comité de coordination des musulmans turcs de France), Murat Ercan a lu une « déclaration de principe » commune aux trois organisations islamiques n’ayant pas signé la charte des principes de l’islam de France. Cette dernière proclame « solennellement notre adhésion aux valeurs et principes fondamentaux de la République. » Ses quatre chapitres portent sur « l’adhésion aux principes de la République », « la liberté et la laïcité », « l’égalité et la fraternité » et le « rejet de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques ainsi que de l’influence des États étrangers ».
Au-delà de « l’adhésion sans équivoque aux principes républicains », la Ville de Strasbourg exige de la branche locale de Millî Görüş qu’elle présente un nouveau plan de financement, plus solide. Pour rappel, le dernier projet présenté se basait sur les subventions de la Région et du Département. Ces deux collectivités ont déjà fait savoir qu’elles ne participeraient pas au financement de la mosquée Eyyub Sultan. Le 1er avril, la Ville de Strasbourg a fait savoir par communiqué que « seule l’instruction approfondie du dossier conduira à la décision de verser – ou non – la subvention. Cette décision sera prise rapidement, en transparence, courant avril. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
En Alsace, la lutte pour la légalisation du cannabis thérapeutique trouve des relais aussi experts qu’avant-gardistes : une docteure et un patient militant, tous deux cofondateurs d’un cercle de réflexion scientifique internationalement reconnu, un chercheur pionnier dans l’étude du cancer et un ancien producteur de chanvre pour la recherche. Tous tentent de faire évoluer la prohibition autour du cannabis et se heurtent à la rigidité de l’État.
Sous une chemise à carreaux froissée, Christian D. Muller porte un t-shirt noir floqué d’une bretzel croquée comme la pomme d’Apple et du slogan « Think Alsatian ». Avant de pénétrer son laboratoire de recherche au sein de la faculté de pharmacie à Illkirch-Graffenstaden, le chercheur fait badger son téléphone portable sur la poignée de la porte : « Ça, c’est à cause de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) », explique-t-il. Car dans les locaux de ce salarié du CNRS, on trouve des produits hautement suspects aux yeux de la justice française : les frigos de Christian D. Muller sont remplis de fleurs de cannabis.
Les frigos du chercheur alsacien Christian D. Muller sont remplis de fleurs de cannabis. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
De la maladie de Crohn au cannabis thérapeutique
Après deux thèses passées ici même en 1983 et en 1987, le scientifique alsacien a travaillé pendant trente ans sur la maladie de Crohn. Christian D. Muller a notamment fait progresser la recherche à l’aide de liposomes, qui permettent d’améliorer la capacité d’un traitement à cibler une zone d’intérêt précise pour traiter un cancer.
À 66 ans, le bureau du chercheur cumule désormais quelques références au cannabis : sur un petit tableau d’affichage, les autorisations de l’ANSM pour l’acquisition et la détention de « produits suivants classés comme stupéfiants : 40 grammes de Bedrocan, 50 grammes de Bedrobinol, 500 milligrammes de Bedrolite… » Les documents administratifs font face à une affiche datant des années 30 aux États-Unis. Son titre est éloquent : « Marihuana the assassin of youth ».
Le scientifique dénonce cette propagande américaine d’un autre âge, tout en déplorant le retard français dans la recherche sur le cannabis thérapeutique. Malgré l’expérimentation nationale du cannabis thérapeutique lancée dans la semaine du 22 mars 2021, Christian D. Muller reste critique : « Il y a 3 000 malades qui pourront en bénéficier, alors qu’on estime à 100 fois ce nombre, pour les personnes qui s’autosoignent avec du chanvre médicinal. »
Sur un petit tableau d’affichage, les autorisations de l’ANSM. Elles sont nécessaires pour l’acquisition et la détention des produits suivants classés comme stupéfiants… 40 grammes de Bedrocan, 50 grammes de Bedrobinol, 500 milligrammes de Bedrolite.
Une recherche pionnière, sous-dotée
Financés par la start-up parisienne DelleD, Christian D. Muller et ses deux assistants observent l’activité de molécules de chanvre thérapeutique sur des cellules cancéreuses. « On a déjà démontré in vitro que l’extrait brut de fleur de cannabis est plus efficace que le cannabidiol (CBD) seul. Une quantité 20 fois plus grande de CBD seul est nécessaire pour une même efficacité qu’avec l’extrait brut de fleur de cannabis », résume le scientifique. Dans quelques mois, l’expérimentation se fera sur un modèle de souris développant spontanément un cancer du pancréas. Son financeur projette de distribuer un dispositif médical d’inhalation de fleurs de cannabis.
Christian D. Muller termine sa carrière dans des conditions délicates. Les sources de financement ne pleuvent pas dans ce champ de recherche « qui ne fait pas sérieux ». Les contraintes légales créent des procédures d’autorisation administrative lourdes et décalées : le chanvre, commandé aux Pays-Bas par l’INRAE de Toulouse est ensuite renvoyé à la faculté de pharmacie d’Illkirch-Graffenstaden : « J’ai travaillé sur des toxines bien plus dangereuses sans avoir à remplir un tableur Excel pour rapporter chaque quantité utilisée », soupire le scientifique.
Christian D. Muller termine sa carrière dans des conditions délicates. Les sources de financement ne pleuvent pas dans ce champ de recherche « qui ne fait pas sérieux »Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Des patients qui produisent leur propre médicament
« Le chanvre thérapeutique, c’est un peu le produit miracle, et c’est presque ça son souci », continue Christian D. Muller. Cet engagement pour la cause, le chercheur le tire de la fin de vie de son neveu Alex, mort à 27 ans des suites d’un cancer du système immunitaire. C’est grâce à lui que le scientifique a découvert les colloques de l’UFCM-Icare, où de grands pontes de la recherche sur le cannabis thérapeutique côtoient des patients et des professionnels de santé :
« Lors d’un rendez-vous avec des personnes atteintes de sclérose en plaque, de zona ou d’autres maladies, j’ai demandé comment ils faisaient pour aller bien. Ils m’ont répondu “Je fais mon huile de chanvre médicinale moi-même.” Quand j’ai vu ces patients obligés de produire leur propre médicament, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. »
« Chaque matin, j’étais pris de vomissements »
Il est 9 heures, mercredi 3 avril, au fond d’une ruelle tranquille de Schiltigheim. Bertrand Rambaud offre le café dans son salon au dernier étage d’une petite maison alsacienne. La table basse est recouverte de boîtes de médicament, de grinders (pour effriter le cannabis) et de cigarettes électroniques. Pour le militant, la lutte pour la légalisation du cannabis thérapeutique a commencé avec son traitement contre le VIH :
« Chaque matin, j’étais pris de vomissements et de spasmes à l’estomac, pendant parfois une heure je souffrais horriblement, puis je n’arrivais pas à manger ou à dormir. Quand j’ai essayé le cannabis en 2013, ça m’a aidé. J’en ai parlé à mon entourage médical, on a fini par m’en prescrire. »
Pour Bertrand Rambaud, la lutte pour la légalisation du cannabis thérapeutique a commencé avec son traitement contre le VIH.
Les pays voisins évoluent, pas la France
Bertrand Rambaud commence par se fournir dans la pharmacie d’un village hollandais situé à la frontière entre la Belgique et l’Allemagne. Puis la législation sur le cannabis thérapeutique évolue, au Luxembourg et en Allemagne. La distance à parcourir pour se soigner diminue pour le patient schilikois.
Mais rien ne bouge en France : « On continue de prescrire le cannabis thérapeutique en dernière intention, déplore Bertrand Rambaud, ça veut dire qu’on prescrit plus facilement de la morphine que du cannabis. Cette règle n’a aucune justification médicale, c’est purement idéologique. »
L’auteur de la découverte du THC invité à Strasbourg
« L’association c’est l’arme, les malades sont les guerriers. » Bertrand Rambaud résume ainsi son combat pour la légalisation du cannabis thérapeutique depuis 20 ans. L’ancien président et cofondateur de l’UFCM-I Care a poursuivi cet objectif en rassemblant des usagers, des chercheurs spécialisés et des professionnels de santé lors de colloques à Strasbourg.
D’une étagère à côté du canapé, le militant sort un épais livre noir de Raphael Mechoulam, connu pour avoir été le premierchimiste à isoler la molécule du tétrahydrocannabinol : « On l’a fait venir en 2014 à Strasbourg, raconte Bertrand Rambaud, plein d’admiration, c’était pour les cinquante ans de sa découverte, on lui a fait un gâteau avec THC écrit dessus. »
Le professeur Mechoulam, premier chimiste à avoir isolé la molécule du THC et scientifique de renom de la recherche sur le cannabis médical. Photo : UFCM-Icare
Faire circuler l’information et faire jurisprudence
De colloques à Strasbourg, au Parlement européen, ou à la Sorbonne à Paris (« Là on jouait à l’extérieur, c’était la Champions League »), jusqu’aux auditions dans le cadre d’une mission d’information à l’Assemblée nationale, Bertrand Rambaud estime « avoir contribué au développement des connaissances et à la diffusion de l’information sur le cannabis, notamment auprès de professionnels de santé qui se sont mis à soutenir leur patient. »
Lors d’un colloque de l’UFCM-ICare aux Hôpitaux Universitaires Pitié Salpêtrière. Au pupitre, Danièle Jourdain Menninger, ancienne directrice de la Mildeca, organe interministériel chargé de coordonner les politiques gouvernementales en matière de drogues et d’addictions. Au centre, la médecin strasbourgeoise Dr Anny Zorn. À droite, le docteur William Lowenstein. Photo : UFCM-Icare Entrée du colloque de l’UFCM-Icare aux Hôpitaux universitaires Pitié Salpêtrière. Photo : UFCM-Icare Conférence d’ouverture du colloque de 2018. Photo : UFCM-Icare
Le militant a aussi fait avancer la cause au niveau de la justice. En 2014, Bertrand Rambaud est arrêté en possession de cannabis. 480 grammes de beuh sont retrouvés chez lui, ainsi qu’une vingtaine de plantes sous lampe et des ordonnances médicales pour l’approvisionnement en Hollande. Si la procédure est fatigante pour le mis en cause, elle lui sert aussi comme tribune pour défendre les usagers du cannabis médical :
« Dans cette procédure, je suis allé jusqu’à la Cour de cassation. J’ai été condamné mais dispensé de peine en première instance, en appel et en cassation. Cela veut dire qu’il y a désormais une jurisprudence pour des situations comme la mienne. Moi, je voulais obtenir la relaxe, parce je ne voyais pas pourquoi je devais être condamné alors que je n’ai pas le choix, le cannabis est le seul moyen pour moi d’aller mieux. »
Des rencontres et des projets pionniers
Grâce à l’association UFCM-I Care, Bertrand Rambaud a permis la rencontre entre le scientifique Christian D. Muller et l’entrepreneur et agriculteur technicien Christian Kelhetter. Dès 2016, le gérant de la Jardinerie Alternative à Colmar fonde la SARL Fleur de chanvre. En partenariat avec le CNRS, l’exploitant compte sélectionner et produire des dérivés du chanvre pour fournir le chercheur alsacien. Le projet est enthousiasmant : Christian Kelhetter pourrait ainsi contribuer à une recherche pionnière en France sur l’application du cannabis thérapeutique. Mais l’enthousiasme du jardinier va bien au-delà :
« En interne, on a un gros budget recherche et développement. On adore investir et innover. Pour nous, ce projet était une excellente voie d’innovation. Il y avait un volet ingénierie technique, avec l’organisation de la production, mais aussi un intérêt dans le domaine botanique. Car le chanvre est une plante fascinante à plusieurs égards : elle a une répartition mondiale, elle existe sous différentes formes, des formes stupéfiantes et sa forme légale. Elle n’a pas besoin de pesticide, ni d’engrais. Donc elle est tout à fait apte à être cultivée bio. Et au final, elle peut servir dans le domaine du textile, de l’alimentaire comme du médical. »
En partenariat avec le CNRS, un entrepreneur alsacien comptait sélectionner et produire des dérivés du chanvre pour fournir le chercheur Christian D. Muller Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Un projet prometteur détruit
Mais la prohibition française a eu raison du projet prometteur. En 2018, la répression s’abat à coup de perquisition du domicile et de l’entreprise, de mise sous scellés du bâtiment et de gel des avoirs bancaires pour aide à l’usage de stupéfiant. La collaboration avec le CNRS prend fin et la start-up Delled fondée par Frank Milone prend le relais pour faire avancer la recherche menée par Christian D. Muller.
Le technicien agricole a hésité avant de répondre à nos questions : « Les articles de la presse locale nous ont fait passer pour des mafieux », déplore-t-il. Quelques cheveux blancs plus tard, Christian Kelhetter ne se lance plus dans un nouveau projet sans l’aval de son avocat :
« On a fait les frais de clients qui cultivaient du cannabis chez eux et qui se fournissaient chez nous en terreau, lampes et autres matériels dédiés à la culture en intérieur. À l’époque je n’y voyais aucun mal. Maintenant je sais que le simple fait de savoir à quoi servira le matériel te rend complice. En appel, j’ai été condamné à 10 mois de prison avec sursis pour facilitation d’usage de cannabis et 1 000 euros d’amende. »
« Les articles de la presse locale nous ont fait passer pour des mafieux », déplore Christian Kelhetter. Photo : Document remis
Selon l’entrepreneur alsacien, la cour d’appel de Colmar a reconnu que les 13 kilos de chanvre saisis lui seront restitués car aucune analyse n’a prouvé que le produit contenait un taux de THC supérieur à 0,2%, le seuil légal en France.
L’État a tué ses producteurs locaux dans l’œuf
Mais au-delà des 13 kilos de chanvre perdus, le gérant a surtout manqué une part de marché. Tout en admettant l’intérêt de l’expérimentation nationale du cannabis thérapeutique lancée dans la semaine du 22 mars 2021, Christian Kelhetter déplore le recours de l’État à des fournisseurs canadiens qui livreront notamment les fleurs séchées de cannabis gratuitement :
« L’État a paralysé toute l’industrie chanvrière française, qui n’attendait que de travailler dans le sens de cette expérimentation. Et maintenant l’État se lance dans une recherche en acceptant la gratuité proposée par des mastodontes canadiens. Le recours à ces sociétés puissantes tuent toute possibilité d’innovation pour les entreprises françaises. Prendre un produit gratuit, c’est de la totale hypocrisie. »
Une expérimentation jugée trop timide
Médecin généraliste, Anny Zorn estime qu’elle doit être la première docteure alsacienne à avoir prescrit du cannabis thérapeutique il y a plus de dix ans. À « certains médicaments aux effets secondaires importants, dont le risque de dépendance », elle préfère une dose appropriée de ce produit naturel pour l’anxiété et l’insomnie. De même, elle le prescrit pour certaines personnes ayant des troubles hyperactifs et de l’attention, ou présentant des douleurs neurologiques, des spasmes musculaires, des tremblements, comme dans la sclérose en plaque, la maladie de Parkinson, des inconforts liés à des chimiothérapies. La professionnelle de santé parle même « d’effet miraculeux », pour réduire certains symptômes de ces pathologies. Elle précise ensuite : « Il ne faut pas donner un espoir démesuré, il ne s’agit pas de guérir de ces pathologies, mais de diminuer les symptômes. »
Interrogée sur l’expérimentation nationale sur le cannabis thérapeutique, Anny Zorn estime que le nombre de patients concernés (3 000) est trop faible, et les pathologies concernées trop restrictives : « Il y a plein d’autres patients qui vont continuer à s’administrer du cannabis thérapeutique en dehors du cadre légal… »
Bertrand Rambaud, à propos de l’expérimentation nationale sur le cannabis thérapeutique : « On dirait qu’il faut être en parfaite santé pour se faire prescrire du cannabis thérapeutique. » Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Bertrand Rambaud se dit aussi « sceptique sur la forme » : « Un médecin ne pourra prescrire que pour cinq indications, or il existe 40 indications pour l’usage du cannabis thérapeutique au niveau européen. » L’usager et militant ajoute les critères d’exclusion pour les participants :
« Si t’as un problème psy, un problème cardiaque, un problème de foie, tu ne peux pas participer à l’expérimentation. On dirait qu’il faut être en parfaite santé pour se faire prescrire du cannabis thérapeutique. Si on fait une expérimentation, c’est pour sortir du cadre de la prohibition. »
La loi française, incapable de nuance sur le cannabis
En fin de carrière, Anny Zorn se félicite du travail accompli par l’UFCM-I care dans l’information des professionnels de santé, « c’est l’un des objectifs les plus importants, en plus du soutien aux malades », estime la docteure. Elle sait qu’aujourd’hui encore des patients doivent faire plus de 400 kilomètres pour se procurer du cannabis thérapeutique en Hollande « et risquent de perdre plusieurs centaines d’euros de produits à la douane parce c’est illégal, parce que pour le cannabis il n’y a aucune ouverture. La loi française est encore incapable d’avoir une nuance sur le sujet, mais elle semble être en train d’évoluer. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
La pandémie a fermé leur activité depuis des mois. Comment trouver un sens à son travail quand la réouverture est incertaine et sans cesse repoussée. Voici les réponses de neuf directeurs et directrices d’établissements.
Alexandre Bureau, patron du phonographe. – « Je ne fais strictement rien du tout ! Au début de la fermeture, j’avais quelques tâches administrative que j’ai bouclées rapidement, et du coup j’ai tout mon temps pour lire, je regarde des documentaires et je profite enfin de mon abonnement Netflix que j’ai souscrit il y a plus de trois ans. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Pierre Chaput, directeur de l’Espace Django. – « La charge de travail est similaire, mais la nature est différente. Tout le temps nécessaire pour l’achat d’un concert est transformé dans des demandes de subventions, des dossiers de financements, et nous passons beaucoup de temps à secouer le cocotier et faire en sorte que les salles puissent rouvrir le plus tôt possible. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Pascale, gérante du Kitsch’n Bar. – « Rien ! J’ai fait quelques bricoles, le genre de choses qu’on ne fait jamais parce qu’on n’a pas le temps. J’ai deux ados dont je profite un peu plus. Je trie des Legos durant 25 heures au moins, en attendant une réouverture pour mi-avril. » (photo prise à la mi-mars) Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Stéphane Libs, gérant des cinémas Star. « Je fais tout plein de choses. Je suis président du syndicat SCARE (Syndicat des Cinémas d’Art, de Répertoire et d’Essai) et je passe une bonne partie de mon temps à solliciter le gouvernement et le ministère et à faire des réunions en visio. J’ai beaucoup de choses à gérer aussi avec nos partenaires, tout en se préparant à une éventuelle réouverture durable, auquel cas il faudra préparer et remettre en état les salles pour accueillir du public. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Renaud Herbin, directeur du TJP Centre Dramatique National Strasbourg-Grand Est -« Eh bien je travaille à 150, voire 200% ! Nous avons des programmations que nous devons déprogrammer, puis reprogrammer, puis ça n’en finit pas ! On prépare également une pièce en collaboration avec le théâtre du Maillon, tout en restant impliqués un peu partout pour essayer de faire bouger les choses. Mais je reste pessimiste au regard de la situation sanitaire actuelle ! » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Sylvie Chauchoy, directrice du Zénith de Strasbourg. « On reconstruit ! Le président de la République nous a dit que « nous sommes en guerre ! » Aujourd’hui, on essaye de reconstruire. Chaque jour j’ai des annulations, des reports, des déprogrammations. C’est une reconstruction de fils de soie. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Thérèse Willer, directrice du musée Tomi Ungerer. – « J’ai commencé par apprendre de nouvelles méthodes de travail dont la charge est identique ! En tant que conservatrice de musée, les choses ne changent absolument pas pour moi, même si le musée n’accueille plus personne depuis fin octobre 2020. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Stéphanie et William, Le Local. – « Nous avons tout notre temps ! Nous sommes tous les deux musiciens. On répète très régulièrement. Et en ce moment, nous sommes en train de retaper le Local pour accueillir des artistes, et espérer resservir des bières pour le mois de juin. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas Jean-François, chef-cuisinier de La Solidarité. – « Je m’occupe de mes petites-filles, je ramène ma femme au travail, je prépare à manger à la maison, des fois chez mes enfants, et on se retrouve quelques fois par mois au travail pour essayer de nouvelles choses en cuisine, puisque tout est fait maison. » Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Débuts mitigés pour les écologistes : un plan canopée qui se met en place et un quartier Archipel 2 plus vert que prévu, ça c’est pour le côté pile. Côté face, les projets immobiliers avenue du Rhin et rue Sainte-Cécile à la place d’un terrain de sport et d’un espace vert privé ne sont pas franchement du goût des habitants du Neudorf.
Benoit et Lucas Schildknecht proposent des vidéos ludiques et éducatives pour faciliter l’école à la maison. Une aide bienvenue pour les parents obligés de jouer les professeurs suite à la fermeture des écoles.
Une nouvelle fois, la fermeture des crèches, des écoles, des collèges et des lycées, annoncée le 31 mars par le président de la République Emmanuel Macron, oblige les parents à se transformer en enseignants pour leurs bambins. Du lundi 5 au vendredi 9 avril, tous les élèves de France devront, comme lors du premier confinement, suivre leurs cours à distance.
Benoit et Lucas Schildknecht, deux cousins originaires d’Ingersheim et de Sélestat établis à Londres et au Luxembourg, proposent gratuitement sur leur site internet plus de 150 vidéos pédagogiques et 600 fiches d’exercices pour les élèves du CP au CM2. Son nom : Maître Lucas. Benoit Schildknecht détaille :
« Notre but est d’aider les parents mais aussi les professeurs qui doivent assurer leurs cours en distanciel. C’est une façon innovante d’étudier. »
Une vidéo sur l’air (Maître Lucas)
« 50 000 visites sur chaque vidéo en une journée »
En 2017, pour proposer des cours plus interactifs à ses élèves, Lucas Schildknecht, ancien professeur des écoles, crée une chaîne Youtube, nommée Maître Lucas, où il poste régulièrement des vidéos de 3 à 9 minutes. Des concepts sont expliqués avec des personnages animés, doublés par leurs propres voix, et appuyés par des illustrations. Il y a des notions de mathématiques, de français, d’histoire ou de sciences pour expliquer par exemple la différence entre un ovipare et un vivipare, ou à compter jusqu’à 20.
Lucas et Benoit Schildknecht Photo : doc remis
Avec la fermeture des écoles en mars 2020, le nombre de visiteurs sur les vidéos de Lucas Schildknecht s’est multiplié. « Durant le premier confinement, il y avait 50 000 visites sur chaque vidéo en une journée, » s’exclame Benoit Schildknecht. Les deux cousins décident alors de créer le site Maître Lucas en octobre 2020 pour offrir aux parents et aux professeurs plus d’outils pour aider les enfants à faire leurs devoirs à la maison. « Lucas produit le contenu des vidéos grâce à ses connaissances de professeur. Moi je lui apporte mon aide pour gérer le site internet et les réseaux sociaux », explique Benoit Schildknecht.
Sur le site internet, Benoit et Lucas Schildknecht, proposent 170 cours et 600 fiches d’exercices pour les élèves du CP au CM2. Photo : Benoit Schildknecht / Document Remis
De nouveaux outils pour l’école à la maison
Pour Benoit Schildknecht ces nouveaux outils, comme les fiches d’exercices, facilitent l’école à la maison :
« Il y avait des limites sur la plateforme Youtube car on ne pouvait publier que des vidéos. Les jeunes élèves n’arrivaient pas à suivre les exercices avec cette méthode. Sur le site, les élèves et les parents ont désormais accès aux vidéos mais aussi à des quizz et des cartes mentales, ce qui est plus simple pour étudier. »
Cette solution ravit aussi les professeurs, selon Benoit Schildknecht :
« À la place d’envoyer un document word à leurs élèves, les professeurs peuvent simplement envoyer une vidéo ou une fiche d’exercices pour approfondir leurs cours. C’est plus simple, surtout pour les jeunes élèves qui ne savent pas lire. »
Chaque semaine cinq nouvelles vidéos viennent compléter le site des deux cousins.
Les deux alsaciens ont publié, il y a quelques semaines, une nouvelle vidéo pour faire découvrir l’Alsace aux élèves. (Photo Benoit Schildknecht / Document Remis)
Un puits de sciences pour la planète francophone
Aujourd’hui les vidéos des deux alsaciens cumulent 200 000 vues par mois sur leur chaîne Youtube et leur site internet. Selon Benoit Schildknecht, le site est visité par d’autres pays francophones comme le Sénégal mais aussi le Canada. « On fait cela gratuitement, aucune publicité n’apparaît sur nos vidéos. Pour nous ce n’est pas sain d’exposer des jeunes enfants aux messages publicitaires, » affirme Benoit Schildknecht.
Mercredi soir, suite aux nouvelles mesures de restrictions sanitaires annoncées par le président de la République, le nombre de visiteurs a augmenté sur le site Maître Lucas. « Tout de suite après l’annonce d’Emmanuel Macron, on a pu voir qu’il y avait plus de visites qu’en temps normal. Je suis sûr que plein de nouvelles personnes viendront étudier sur notre site. C’est gratifiant et puis en temps de confinement, cette activité occupe nos journées, » se réjouit Benoit Schildknecht.
Depuis fin 2019, des randonnées interculturelles et solidaires font marcher ensemble des réfugiés et des sportifs de tous horizons. Un bol d’air qui aide à s’échapper du quotidien, et à trouver de la force dans ces liens noués le long des sentiers vosgiens.
Tendue, la main offre à la ronde un pain à la pâte épaisse, il est fourré de pommes de terres un peu épicées. « C’est un bolani », explique Tareq qui l’a cuisiné la veille. Nous sommes à 800 mètres d’altitude sur le Rocher du Coucou, pas loin de Lièpvre. En surplomb de la plaine d’Alsace, on aperçoit le château du Frankenbourg. Le soleil tape et un plat afghan passe de main en main.
Tareq a l’habitude de marcher le week-end. Comme Ali, Najib, Annick ou Brittany, il a rejoint un groupe de randonneurs sportifs et fait régulièrement des trajets costauds dans les Vosges : 20 km environ avec un rythme assez soutenu.
La particularité ? La plupart des marcheurs sont des réfugiés. Ces randonnées interculturelles et solidaires ont été lancées en septembre 2019 par Brigitte Vialatte et ses amis. Cette Parisienne installée à Strasbourg depuis ses études souhaitait retrouver le plaisir de la marche et de la nature, tout en le partageant avec d’autres.
Les randonnées sont organisées presque tous les week-ends (Photo SW / Rue89 Strasbourg / cc).
Pour les demandeurs d’asiles, ou des réfugiés forcés de quitter leur pays et dont le quotidien est le plus souvent fait de galères et de contraintes administratives en tout genre, c’est un bol d’air encore plus précieux.
Du sport et du lien
Bien rodées, ces randonnées interculturelles sont désormais abritées sous le chapiteau d’une association qui a pris le nom de Tunaweza, « Nous pouvons » en Swahili, créée il y a un an par Thomas Chandesris et d’autres dont Brigitte : « Le projet est financé par la Diair (Délégation interministérielle à l’accueil et à l’intégration des réfugiés) et soutenu par la Ville de Strasbourg. Cela nous permet par exemple de payer une partie des billets de train. »
Les marches font en moyenne 20 kilomètres et les itinéraires sont choisis à 45 minutes de Strasbourg maximum (Photo SW/ Rue89 Strasbourg / cc).
Le Covid et les contraintes sanitaires ont un peu compliqué l’organisation : il faut faire deux groupes, un trajet de 20 km pour chacun et trouver un train qui rentre avant le couvre-feu. Et même lors des périodes où la règle des 10 kilomètres empêche d’atteindre les Vosges, pas question de mettre fin à ces escapades. Selon Brigitte, le lien social est ce que les randonneurs viennent chercher en premier :
« C’est une manière de s’insérer plus facilement dans la société et dans la vie strasbourgeoise : beaucoup d’infos s’échangent, mais des liens d’amitié se créent également. Il y a une très bonne ambiance et c’est cette chaleur humaine que viennent chercher les randonneurs et qui leur donne envie de revenir. »
Les randonnées sont ouvertes à tous et les nouveaux sont les bienvenus. On vient souvent par le bouche à oreille, entraîné par un ami, quelqu’un croisé en cours de français ou à la cité U. Se frotter à une diversité de cultures et d’expériences fait partie de l’attraction qui séduit aussi des Alsaciens de plus longue date.
Langues du monde entier
Dans le petit groupe de marcheurs, ça discute ce matin en plusieurs langues : français bien sûr, mais aussi pachtoune, dari (persan afghan), turc, anglais et arabe. Des langues maternelles enrichies par ce qui a été appris dans les pays où les réfugiés ont parfois vécu des mois ou des années explique Brigitte :
« On est immergé dans un bain de langues différentes, entre celui qui marche devant et celui qui marche derrière. Parfois une histoire commence dans une langue, se termine dans une autre et va être traduite dans une troisième pour que tous puisse comprendre. Les meilleurs souvenirs sont les éclats de rires partagés, souvent au delà de la langue. »
Un Bolani afghan à partager (Photo SW / Rue89 Strasbourg / cc).
Il y a un rire qu’on entend beaucoup, c’est celui d’Ali. Le jeune homme au crâne rasé et regard pétillant décrypte la formation des mots « meuf », « reum », « keum » à destination de Brittany, une jeune Américaine. En un an, l’étudiant afghan de 27 ans a déjà un niveau de français C1 et s’il maîtrise des tournures alambiquées, il aime beaucoup aussi partager la richesse des registres du français. Sa curiosité est comblée ici :
« Chaque personne est comme un livre : elle parle de son pays, de la situation politique, de son expérience, des loisirs, ou de la langue. Ceci n’est pas un groupe typique, c’est un groupe qui nous apporte beaucoup de savoirs. »
Faire connaissance
Le voilà qui enchaîne avec Brittany en anglais sur les promesses du mandat de Joe Biden. Cette jeune Californienne de Berkeley a pris un poste d’assistante de langues dans un lycée strasbourgeois, au moment du deuxième confinement. Pas le contexte idéal pour faire des connaissances. Elle a donc apprécié d’entendre parler de ce groupe par Ali, son voisin à la cité U, et en est à sa quatrième rando.
Najib, 25 ans, fait partie des randonneurs des débuts (Photo Stéphanie Wenger/ Rue89 Strasbourg / cc).
Obtenir le statut de réfugié n’implique pas la stabilité : après avoir été envoyé par l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration), de Paris à Strasbourg, Najib avait bien trouvé sa place : ses cours de français, des amis et une copine.
Mais faute de revenus suffisants, il a dû quitter sa coloc. On lui a attribué depuis quelques mois un logement à Altkirch, à 140 km au sud. Le jeune réfugié afghan de 25 ans est venu marcher ce dimanche, histoire de retrouver le groupe. Pour lui, c’est aussi un moyen d’améliorer son français. Indispensable s’il veut décrocher un contrat de mécanicien, lui a dit l’assistant social. « Ma copine m’aide aussi », glisse Najib avec un sourire.
Entraide et bons plans
Il détaille son périple qui a duré un an : l’Afghanistan puis l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, la Bosnie, la Slovénie, l’Italie et… la France, où il est arrivé en 2018. Il est l’un des premiers à avoir rejoint les randonnées interculturelles et ne rate presque aucune excursion.
« J’apprécie de rencontrer du monde, de découvrir les paysages : les arbres, les petits villages. J’aime bien envoyer des photos des randonnées à ma famille. Ils sont surtout contents que je sois en bonne santé et qu’il ne me soit rien arrivé. »
Najib, réfugié afghan de 25 ans, est l’un des premiers à avoir rejoint les randonnées interculturelles.
Une pause avec vue et un point sur l’itinéraire (Photo SW / Rue89 Strasbourg / cc).
Daoud marche d’un bon pas. Il raconte les sommets du Tchad, qui culminent à plus de 3 000 mètres et parle de N’djamena, la capitale, qui est comme Paris, Lyon ou Marseille, organisée en arrondissements. Il a découvert l’activité par un ami, juste après le premier confinement, et est devenu un habitué. Il apprécie bien sûr l’activité sportive, les échanges, mais aussi l’entraide qui règne entre les randonneurs.
« On m’a indiqué une adresse pour des cours de français, ou encore un centre où j’ai suivi une formation en informatique. Des amis de la rando m’ont expliqué aussi où faire mes inscriptions à l’université, car avec le confinement, c’était très compliqué. »
Offrir des clés
Parfois ce sont des situations dramatiques que le groupe a permis de résoudre. Brigitte se souvient de ce jeune venu à une randonnée en hiver. Les paysages étaient magnifiques, les sapins couverts de neige. Au cours de la promenade le garçon raconte qu’il dort dehors. Température extérieure à l’époque : -15°C.
Le soir même, il dort chez un randonneur. Le lendemain, l’une d’eux lui trouve un hébergement d’urgence pour quelques jours. De fil en aiguille, et grâce aux échanges et aux contacts, il vit désormais en colocation. Brigitte reconnaît :
« À nous tous, ensemble, nous avons beaucoup de ressources. On sait que beaucoup de clés ont été trouvées lors de ces randonnées. »
Ils sont musiciens et ingénieurs du son. Depuis trois ans, les co-fondateurs du label associatif Red Rock Records retapent une aile du moulin de Niefern, à Uhrwiller, pour y aménager un studio d’enregistrement professionnel. Un double projet pour ces quatre amis, né de l’envie de s’autoproduire, et de proposer un accompagnement des artistes.
À Niefern, dans le Nord de l’Alsace, les solos de batterie et les riffs de guitare ne troubleront pas le chant des oiseaux. Émile Fichter, Kevin Ettel, Théo Seemann et Clément Adolff y ont veillé. Fenêtres phoniques, doubles-cloisons inversées en attente de leurs panneaux acoustiques, plancher fait maison posé sur une dalle et rempli de sable pour l’empêcher de vibrer… Au fond de la cour en U typiquement alsacienne, l’une des dépendances de ce moulin du XVIIe siècle est désormais bien isolée.
De gauche à droite : Clément Adolff, Théo Seemann, Emile Fichter et Kevin Ettel (photo AM / Rue89 Strasbourg).
À l’intérieur, les quatre musiciens font visiter cette grande pièce de 70 m², haute sous plafond, qui accueillera bientôt leur studio d’enregistrement. « On a gratté les joints entre toutes les pierres pour les faire ressortir le plus possible », détaille Clément Adolff en passant sa main sur l’un des murs en grès rose. « Ça favorise la circulation du son. Rien que cette étape nous a pris plusieurs mois. C’était un travail de titan », sourit-il. À l’image du chantier dans lequel le petit groupe s’est lancé il y a plusieurs années.
Gratter tous les joints entre les pierres de la salle d’enregistrement a pris beaucoup plus de temps que prévu : six mois environ (photo AM / Rue89 Strasbourg).
Du home studio au projet de la Turbine
Tout commence en 2015. Membres du groupe de rock alternatif (stoner rock pour les connaisseurs) Sandstone Castle, Émile Fichter et Clément Adolff souhaitent enregistrer leur musique sans dilapider toutes leurs économies. Quelques micros, une console, et l’étage d’un des bâtiments du moulin appartenant à la famille d’Émile se transforme en home studio d’environ 30 m². Dans la foulée, les deux musiciens fondent leur label associatif, baptisé Red Rock Records. « L’idée, c’était d’avoir une structure administrative qui encadre nos projets et nous permette de produire notre musique », détaille Émile.
Très vite, grâce au bouche à oreilles, d’autres groupes viennent s’enregistrer à Niefern. Dont Vasgovie, dans lequel jouent Théo Seemann et Kevin Ettel. En deux ans, une quinzaine de productions se succèdent entre les murs du moulin. Le label grandit aussi de son côté, et compte désormais quatre groupes. De plus en plus liés par leurs projets, Émile, Théo, Clément et Kevin s’interrogent sur la suite à leur donner. « On allait vers des choses qui nécessitaient de plus en plus de production, se souvient Émile. Alors on a décidé de se lancer dans quelque chose de plus grand. » À savoir : un studio d’enregistrement de qualité professionnelle, baptisé La Turbine.
Les quatre musiciens jettent leur dévolu sur un autre bâtiment inoccupé du moulin pour y installer leur futur projet. « Au départ, il y avait juste quatre murs et un toit », se remémore Théo. Un immense espace à diviser en bureau, salle de prise de son et régie. Avec tout l’isolement phonique – et thermique – nécessaire. Le petit groupe imagine également un lieu de résidence pour les artistes de passage, dans les locaux du premier studio. Cuisine au rez-de-chaussée – avec four à tartes flambées traditionnel – et chambre à l’étage.
Photo : Anne MellierPhoto : Document remis Emile FichterPhoto : Document remis Emile FichterPhoto : Anne MellierPhoto : Document remis Emile FichterPhoto : Anne Mellier
Un chantier à plus de 46 000 euros
Après une année de réflexion, les quatre amis se lancent dans les travaux en 2018. Avec beaucoup de bonne volonté et une dose non négligeable de débrouille. Le beau-frère d’Émile, menuisier, les aide à faire les plans et supervise le chantier pendant un an environ. « De base, on est bricoleurs. Mais ça ne suffit pas pour un projet pareil », sourit Clément. Le quatuor sollicite donc les amis, et récolte conseils et coups de mains occasionnels. Reste que le projet qu’il pensait pouvoir boucler en quelques mois prend plus de temps que prévu. Il y a un an, Kevin et Émile décident donc de lâcher leurs jobs respectifs de chargé d’études à Colmar et de barista à Strasbourg, pour se consacrer au chantier à plein-temps.
Si les quatre amis ont fait des économies en matière de main d’œuvre à la sueur de leur front, ils ont toutefois dû trouver des financements pour mener à bien leur projet. À leurs économies – et celle de leurs proches parfois – se sont ajoutés 9 000 euros récoltés via un crowdfunding en 2019 – pour l’achat du matériel d’enregistrement –, deux subventions de 3 000 euros chacune, versées respectivement par la Direction générale de la jeunesse et des sports de la région Grand Est et le Conseil départemental du Bas-Rhin, 2 000 euros d’aide régionale à la jeunesse, et 3 000 euros versés par une entreprise sponsor dans le domaine du BTP. Soit une enveloppe totale de plus de 46 000 euros.
Clément et Théo, devant le logo de La Turbine, futur studio d’enregistrement (photo AM / Rue89 Strasbourg).
Trouver le bon modèle pour « vivre de la musique »
Si la dénomination Red Rock Records englobe pour le moment le studio et le label associatif fondés par Émile et Clément, les deux structures ont toutefois vocation à avoir chacune leur identité propre. Le projet des quatre musiciens prévoit la création d’une économie entre l’un et l’autre. D’un côté, La Turbine, studio d’enregistrement ouvert à tous, membres du label ou non. De l’autre, Red Rock Records accompagnera administrativement ses groupes, cherchera des financements pour les enregistrements – à La Turbine s’ils le souhaitent – et produira leur musique.
Pour peaufiner leur projet, les quatre musiciens se sont inspirés de leur expérience. « On s’est demandé : nous, en tant que clients, qu’est-ce qu’on voudrait ? » expose Clément. » Quand tu es musicien professionnel, et que tu veux en vivre, tu te retrouves souvent à passer de groupe en groupe pour accumuler tes cachets, et faire tes heures en intermittence », détaille Kevin.
« La question qui se pose, à ce moment-là, c’est : comment tu vis de la musique ? Comment tu trouves du temps pour créer ? Si tu veux aller plus loin, t’enregistrer, sortir ton album, tu te retrouves à faire tout : louer le studio, payer les ingénieurs du son, les cachets des autres musiciens, faire la promo… Aujourd’hui, c’est très difficile d’intégrer un label avec du budget, capable de couvrir une partie de ces frais. On n’est plus dans les années 60. Et quand tu es dans un label, ils ne prennent pas forcément tout en charge. Ils complètent en fonction du travail déjà effectué. L’édition phonographique par exemple, tout ce qui est promotion, c’est souvent au groupe de s’en charger. »
Kévin Ettel, l’un des membres de Vasgovie.
« Ici, on aimerait produire nos groupes. Les accompagner de l’enregistrement à la sortie de l’album, et pourquoi pas bosser avec des bookers pour les aider à caler des dates de concerts », complète Théo.
Mettre en valeur la scène du Nord Alsace
Pour mener à bien ce double projet, l’équipe a d’ores et déjà réparti les rôles. Musiciens et ingénieurs du son intermittents, Clément et Théo se préparent à prendre leurs quartiers dans la régie de La Turbine. Émile et Kevin se forment quant à eux à l’accompagnement administratif des groupes.
Le premier a déjà derrière lui un cursus en gestion de projet culturel, et suit actuellement une formation baptisée Blossom. Ce dispositif d’accompagnement des développeurs d’artistes est dispensé par le Pôle Musiques Actuelles de Champagne Ardennes (Polca) et la Fédération des labels et producteurs phonographiques du Grand Est. « On fait des recherches, on est sans cesse en train d’apprendre, de monter en compétences », se réjouit Kevin.
L’une des consoles du futur studio, encore soigneusement protégée par une housse de canapé (photo AM / Rue89 Strasbourg).
À terme, le projet devrait faire la part belle aux esthétiques rock et folk en matière de musique. « On appartient à ces univers-là », justifie Clément. « Mais on aimerait aussi mettre en valeur la scène musicale du Nord Alsace, explique Émile. On fait partie de ce territoire et on se sent lié à ce qui se passe ici. »
Encore quelque mois de travaux, et la Turbine pourra se mettre en mouvement. La salle de 70 m² pourra aussi bien accueillir des chanteurs solos que des big bands de jazz, sans oublier les groupes de rock. Avec deux systèmes d’enregistrement : analogique ou numérique. Son lancement est prévu pour l’automne 2021.