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L’ancienne Manufacture des tabacs et son espace vacant de 22 000 mètres carrés au cœur du quartier de la Krutenau semblent endormis depuis la fermeture du site en 2010. En juillet 2013, la Communauté urbaine de Strasbourg (aujourd’hui Eurométropole) annonçait une imminente procédure de déclaration d’utilité publique pour s’emparer des lieux et les réhabiliter, alors que leur propriétaire Imperial Tobacco avait promis de les vendre au promoteur immobilier Jean-Sébastien Scharf. Depuis, plus de nouvelles ni de la collectivité, ni de Scharf.
Au début de notre enquête, peu de langues se délient pour parler du projet de la Ville, toujours pas propriétaire de la Manufacture. Impossible aussi de savoir ce qu’est devenu le compromis de vente passé en 2011 entre Imperial Tobacco, propriétaire du site, et le promoteur immobilier Scharf. Celui-ci défendait alors un projet de logement de standing. Mais la vente restait suspendue au classement du site jusqu’alors industriel en zone habitable sur le plan d’occupation des sols (POS). Pour l’empêcher, la Ville refusait de modifier le POS. En 2013, le compromis de vente avait été reconduit jusqu’en 2015. Au siège français d’Imperial Tobacco, le téléphone sonne dans le vide. Jean-Sébastien Scharf quant à lui, autrefois bavard sur son projet, refuse désormais de répondre aux questions.
D’après Alain Fontanel, premier adjoint au maire de Strasbourg, la Ville a aujourd’hui repris l’avantage auprès d’Imperial Tobacco :
« Les négociations ont repris depuis quelques semaines. Les discussions se sont débloquées et deviennent constructives. On sent de la part d’Imperial Tobacco une volonté d’aboutir. Il reste encore des éléments fonciers à préciser, mais on se rapproche de l’échéance. C’est désormais une question de semaines. »
En 2013, la CUS avait voté un engagement de 60 millions d’euros pour le projet de réhabilitation de la Manufacture, dont près de 11 millions pour l’achat du site. Du côté du projet de Scharf, on parlait alors d’une offre d’achat de 15 à 20 millions d’euros. Alain Fontanel refuse aujourd’hui de s’avancer sur la somme en jeu dans la négociation en cours :
« Les grands principes de la délibération de 2013 seront suivis. Je ne veux rien dire sur le détail de la négociation pour ne pas la compromettre. Le moment venu, il y aura une transparence sur le prix d’achat. »
C’est en tout cas bien la menace de l’expropriation qui a débloqué le dossier. Le conseil communautaire de Strasbourg l’avait entérinée en juillet 2013. Ensuite, la CUS avait mis son projet en attente le temps de la campagne et des élections municipales de 2014. En janvier 2015, elle a mis en place un comité de pilotage pour la réhabilitation de la Manufacture, sous la direction d’Alain Fontanel. Il est constitué de représentants de la Ville et de l’Eurométropole. Au début de l’été, ce comité est passé à la vitesse supérieure et a saisi le préfet sur sa demande de déclaration d’utilité publique (DUP). La procédure concrétise la pression sur Imperial Tobacco, mais Alain Fontanel préfère mettre en avant la dynamique de négociation avec le géant britannique :
« Les négociations et la procédure de DUP progressent en parallèle. Si nous trouvons un accord dans les semaines ou mois qui viennent, nous n’aurons pas besoin de la DUP. »
Qui achèterait alors la Manufacture ? Plusieurs options sont sur la table pour le montage financier, qui pourrait concerner la Ville et l’Eurométropole, mais aussi la Sers, Société d’aménagement et d’équipement de la région de Strasbourg. Quoi qu’il en soit, la collectivité ne devrait pas rester très longtemps propriétaire des lieux. Une fois son rôle de donneur de cap joué, elle prévoit de revendre la majeure partie des bâtiments à ses différents partenaires.

Si elle va au bout de la procédure d’expropriation, la collectivité devrait, selon les réglementations, faire aboutir son projet de réhabilitation dans un délai de cinq ans. Pour garder la main, l’enjeu est donc aujourd’hui pour elle d’être en mesure de démarrer le plus vite possible.
Pour la phase de lancement, le comité a retenu trois volets qui devraient occuper près des deux tiers de la surface du site de la Manufacture. Il s’agit de l’installation d’un pôle universitaire de géosciences sur près de la moitié du site, du déménagement de l’annexe de la Haute école des Arts du Rhin (Hear) et enfin d’une auberge de jeunesse.
Point commun entre les projets retenus : leur modèle économique garantit un autofinancement. Le pôle universitaire doit ainsi être financé par le Plan Campus. Pour ses travaux, une dotation de 26 millions d’euros lui est réservée, assurée par l’Etat, la Région Alsace et l’Eurométropole. En plus, l’Etat s’est engagé à acheter les bâtiments. Pour acquérir ses nouveaux locaux, la Hear voisine doit quant à elle revendre son actuelle annexe, rue de la Manufacture des Tabacs. Dans le cas de l’auberge de jeunesse, ce sont les recettes d’exploitation qui doivent compenser l’investissement. Pour le moment, seuls les principes sont fixés pour ces trois volets. Leurs coûts n’ont pas encore été évalués.
L’élément le plus avancé est aujourd’hui le pôle universitaire, prioritaire dans le Plan Campus à Strasbourg. L’université a pris les devants sur ce dossier et déjà lancé la phase de programmation, c’est-à-dire l’étape de la définition des besoins du projet (nombres et surfaces des salles, besoins en eau et électricité…). Ses programmistes ont même pu accéder à l’intérieur de la Manufacture.
L’université vise l’horizon du premier semestre 2020 pour l’ouverture du pôle de géosciences, si aucun imprévu ne se présente à la découverte de la structure des bâtiments. Ils devront accueillir l’ensemble des enseignements de l’Ecole et observatoire des sciences de la Terre et de l’Ecole nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg (Engees), ainsi que les laboratoires de recherche de l’Engees, soit pas moins de 1200 étudiants et près de 120 personnels et chercheurs. S’y ajouteront sur le site quelque 300 étudiants de la HEAR.
Une fois les trois premiers projets activés, d’autres se décideront dans un second temps, assure Alain Fontanel, mais toujours sur la base d’un équilibre économique. Le déménagement de l’école de musique de la Krutenau, l’ouverture d’une partie des locaux à des associations et l’installation d’un pôle d’entreprenariat créatif et solidaire sont sérieusement évoqués.
Un dernier projet pourrait s’inviter dans la danse. En avril, un collectif d’habitants, soutenu par le Cardek, centre socio-culturel de la Krutenau, s’est réuni pour proposer un projet alternatif. Pas informé des développements en cours, ce « collectif pour un habitat participatif dans la Manufacture » compte pour le moment une vingtaine de riverains du site. Marie-Clémence Pérez, à l’origine de l’initiative, explique la démarche :
« Notre point de départ est la difficulté pour de nombreux habitants de continuer à vivre à la Krutenau. Nous sommes les premières victimes de la spéculation immobilière. La décision de la Ville d’exclure le logement du projet de réemploi de la Manufacture nous dérange. Entre des locaux publics et des appartements de standing, une troisième voie est possible : celle d’un écoquartier pensé en amont avec les familles, sur le mode de l’habitat participatif qui monte en puissance aujourd’hui. Strasbourg est en pointe sur le sujet. Nous aspirons à un changement de mode de vie et la Manufacture serait l’endroit idéal pour inventer une nouvelle manière d’habiter en ville. »
Alain Fontanel ne ferme pas la porte à cette idée, mais prévient :
« Nous ne pouvons rien faire tant que nous ne sommes pas propriétaires. C’est une fois l’acquisition faite que le dialogue pourra commencer sur des bases solides. Le projet n’est pas fini. Il peut évoluer et le lieu est vaste. Il restera une place à la concertation pour compléter sa première phase, mais toujours avec la contrainte de l’autofinancement. »
Une dernière question reste ouverte quant à l’avenir de la Manufacture. La demande de protection du site au titre des Monuments historiques, déposée par l’association des habitants de la Krutenau en 2011 et toujours en attente de traitement. Malgré un rapport favorable du spécialiste des manufactures de tabac en France, Paul Smith, elle n’a jamais été mise à l’ordre du jour de l’assemblée plénière de la commission régionale du patrimoine et des sites. Le préfet attendrait pour cela que le programme de la collectivité soit précisé.
Pour Alain Fontanel, pour protéger la Manufacture, l’urgence est avant tout de l’occuper :
« La dimension patrimoniale n’est pas une contrainte mais un élément supplémentaire pour valoriser le site. La volonté de la Ville est de protéger et de valoriser ce patrimoine. C’est son abandon actuel qui est un danger. C’est pour cela qu’il est important de pouvoir lancer le projet, c’est le meilleur moyen de le protéger dans la durée. »
Une protection au titre des monuments historiques compliquerait la démolition de la chaufferie de la Manufacture, située au milieu de la cour intérieure. Celle-ci avait été évoquée lors des études initiales de la Ville. Sous protection, cette destruction resterait possible légalement, mais difficile à comprendre pour le grand public.
Alain Fontanel n’écarte pas à ce stade la possibilité d’une démolition d’une partie du site, qui ne semble cependant plus faire partie des projets retenus :
« Il est trop tôt pour dire s’il y aura une démolition. Ce n’est pas notre objectif, mais on peut avoir des surprises sur telle ou telle partie du bâtiment. »
Dans tous les cas, le site est déjà protégé, car il se trouve dans le périmètre de protection de deux monuments classés : l’église protestante Saint-Guillaume d’un côté et l’école des arts décoratifs de l’autre. Tout changement de son aspect extérieur est donc soumis à l’autorisation de l’architecte des bâtiments de France.
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Le principe de Tripndrive est simple. La personne qui souhaite louer sa voiture s’inscrit sur le site gratuitement, puis la dépose au parking Sainte-Aurélie, à côté de la gare de Strasbourg : trois places y sont réservées pour la société. Le véhicule est ensuite mis à disposition des usagers qui le souhaitent, à partir de 20€ par jour. Après leur réservation en ligne, ils récupèrent directement la clé au parking puis peuvent partir.
Pour Arthur de Keyser, son co-fondateur, Tripndrive est un peu le « Airbnb de la voiture », en référence à la plateforme de location de logements entre particuliers. La start-up, présente dans une vingtaine de villes françaises, comptabiliserait près de 18 000 usagers depuis octobre 2013. Arthur de Keyzer la présente comme une forme d’économie collaborative :
« Cela permet de répondre à la question du stationnement et de réduire le coût de la mobilité. Avec Tripndrive, les usagers réalisent une économie de près de 60% par rapport à un loueur traditionnel. »
En louant sa voiture, le particulier peut gagner de l’argent et ne paye pas le parking, même si son véhicule ne trouve pas preneur. Le site prend également en charge l’assurance du loueur et demande au locataire un état des lieux photo à l’aller et au retour.
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Il y a 15 ans, les premières familles strasbourgeoises suffisamment motivées pour se lancer dans la conception de leur propre immeuble, sans passer par un promoteur professionnel, se lançaient dans l’aventure de l’autopromotion et montaient leur association, Ecoquartier-Strasbourg. Aujourd’hui, 17 projets d’habitat participatif sont en cours de conception, de construction ou déjà réalisés dans l’Eurométropole, tandis que les familles pionnières habitent « Eco-Logis », leur immeuble rue de Lunéville à Neudorf, depuis cinq ans.

Pour remplir ses dents creuses et « densifier la ville » de façon plus écolo et collaborative, tout en diversifiant les modes de production du logement et les opérateurs, Strasbourg a lancé au printemps 2015 une troisième consultation publique, mettant en jeu cinq nouveaux terrains dont la collectivité est propriétaire et disponibles pour ce type de projets.
Si plusieurs groupes se sont déjà positionnés sur les terrains de la rue des Anémones au Wacken et de la rue de Lunéville à Neudorf, les terrains de la route d’Oberhausbergen à Cronenbourg et de la rue de la Renaissance à la Robertsau peuvent encore faire l’objet de candidatures, indique le service compétent à la Ville. Quant au terrain de la rue des Chanoines-Lux au cœur de Neuhof-village, il n’intéresse pour le moment aucune famille.
Ce terrain, situé dans une impasse calme et résidentielle, à deux pas de la route d’Altenheim et du marché du Neuhof, pourrait potentiellement accueillir le projet d’autopromotion le moins cher de l’agglomération. En effet, nonobstant les prestations souhaitées et le type de bâtiment imaginé par les familles candidates, le terrain du Neuhof est le moins onéreux de tous ceux proposés par la collectivité – environ 20 à 25 000€ pour 472 mètres carrés, dont 50% sont constructibles (soit 300 mètres carrés de plancher au total, sur deux ou trois niveaux). Les postulants n’ont plus que deux mois pour constituer un dossier. Les immeubles pourraient sortir de terre d’ici 4 à 5 ans.

Contacts : projets_urbains@strasbourg.eu ou 03 68 98 62 90.
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C’est le grand projet urbain engagé par l’actuelle municipalité qui a mis et mettra le plus de temps à sortir de terre à Strasbourg. Lancé au début du mandat de Roland Ries, en 2008-2009, le projet d’écoquartier Danube a longtemps végété, notamment pour des questions de pollution du sol – 1 million d’euros était provisionné en 2013 par la Sers, aménageur de la ZAC, pour régler cette question. Seul l’Ehpad Danube, maison de retraite pour personnes âgées dépendantes gérée par l’Abrapa, a été inauguré pendant le premier mandat de l’équipe PS-EELV, en 2012 (en noir sur le plan ci-dessous ou à visualiser en PDF).

Mais depuis un peu plus d’un an, les choses bougent et cela commence à se voir. En face du futur siège de l’INET (Institut national des études territoriales), qui jouxte le Ciné Cité, un premier îlot, construit par le géant du BTP Vinci, est déjà bien avancé. En bordure de trottoirs, côté avenue du Rhin et rue Edmond-Michelet (où passe le tram), des espaces commerciaux aux fenêtres arrondies sont visibles.

Cet ensemble fait partie de la première tranche de travaux, qui représente un tiers du programme global – un écoquartier de six hectares en tout, avec 650 logements environ (dont 50% de logement social), 18 000 m² de bureaux et de commerces, un EHPAD de 84 lits, une résidence étudiante, une tour à énergie positive et une école maternelle (G3 en violet sur le plan). Le tout s’échelonnant jusqu’en 2020.
Cette première tranche, qui devrait être livrée en 2016, représente 250 logements environ, concentrés dans la partie sud-ouest du futur quartier. Vinci Immobilier, donc, réalise 70 logements et aménage 1 000 m² de bureaux et 600 m² de commerces. Les façades sont sensées être en briques – nous n’avons vu que du béton – et les toitures seront accessibles et végétalisées.
Un peu plus loin, toujours en bordure de l’avenue du Rhin, « Altexia réalise une résidence étudiante de 152 studios, répartie sur 4 corps de bâtiments, entre R+2 et R+7, et 400 m² de bureaux. Il s’agira d’une résidence gérée, apprend-t-on sur le site de la collectivité, qui sera dotée de locaux communs (cafétéria, blanchisserie, accueil…) ».

Le long de la façade Est de l’Ehpad, Habitat de l’Ill est en train de finaliser un programme d’accession sociale à la propriété de 13 logements, à haute performance énergétique, ossature et bardage bois, isolée avec des bottes de paille, baptisé Ecoterra. Y sera accolé au sud un petit immeuble imaginé par le collectif E-Zéro, dont le projet d’autopromotion comprend 4 logements sur 4 étages, avec des locaux communs (local atelier, local vélos-poussettes, terrasse commune en toiture, local poubelles).


Habitation Moderne et Batigère Nord Est, deux bailleurs sociaux, construisent actuellement quant à eux environ 70 logements, répartis sur deux îlots. Le reste des terrains devrait être loti d’ici 2020, avec notamment la construction d’une école maternelle et de quelques autres petits collectifs en autopromotion.


Tandis que côté ouest, devraient être érigées par le promoteur Icade les trois « Black Swans », ces tours d’une cinquantaine de mètres de haut conçues par Anne Demians, pour une livraison en 2017-2018.


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Assis au volant de sa grosse voiture allemande, Thierry (le prénom a été modifié) attend le client. Stationné à l’aéroport de Strasbourg-Entzheim, il tue le temps entre deux courses en pianotant sur son téléphone. Une cliente arrive : il l’emmènera jusqu’au centre-ville. Une « bonne course » à 32 euros. Puis retour à l’aéroport. Dans sa voiture depuis sept heures du matin, Thierry s’agace : malgré la course qu’il vient de faire, les clients ne se bousculent pas aujourd’hui.
« Un jour, j’attendais à l’aéroport. Une dame est montée dans mon taxi. Elle a mis beaucoup de temps avant d’oser me dire sa destination. Elle allait à Lingolsheim, ce qui est une petite course et rapporte peu. Mais elle n’avait pas osé me le dire parce-qu’un jour un collègue l’avait tancée à cause de la trop courte distance. »
C’est ce qui énerve ce chauffeur : le manque d’amabilité et de serviabilité de certains de ses collègues. Une des raisons qui participe selon lui à la mauvaise image des taxis dans l’opinion et pousse les clients à s’orienter vers d’autres modes de transports.
Il ne partage pas les actions des taxis strasbourgeois qui avaient piégé un chauffeur UberPop en juin. La montée au créneau des syndicats de taxis avait même abouti à un arrêté préfectoral interdisant l’application à Strasbourg. En 2008, Thierry avait pourtant participé à l’opération escargot pour protester contre le projet de loi Attali qui proposait de libéraliser la profession, mais plus « pour suivre le mouvement » que par conviction. Aujourd’hui, quand le sujet « Uber » arrive dans les discussions avec ses collègues, il préfère se taire.
Pour lui, la réaction des taxis face à UberPop est hypocrite :
« Ils dénoncent dès que quelque chose leur paraît déloyal, alors que le système qu’ils mettent eux-mêmes en place comporte des pratiques déloyales. Le taxi gruge tout le monde : l’État avec l’argent au black, la CAF et pour certains, Pôle Emploi. Le plus malheureux, c’est que tout le monde est au courant. »
Thierry sait de quoi il parle : depuis une dizaine d’années qu’il sillonne les rues de la capitale alsacienne, il n’a toujours déclaré que la moitié de ce qu’il touchait.
Il a connu deux statuts de taxi : d’abord salarié, puis artisan-taxi après avoir acheté il y a cinq ans une ADS, autorisation de stationnement, plus souvent appelée licence, 175 000 euros à un collègue qui partait à la retraite. Il avance que ne pas tout déclarer est monnaie courante : « Le taxi est un opportuniste ».
Mais pour Haïm Attia, taxi indépendant, ils ne sont qu’une partie à agir de la sorte. Il met en cause le système des « doubleurs », où deux chauffeurs se partagent une même voiture (et donc la même licence) qui tourne 24h sur 24h, et contribue, selon lui, à tirer la profession vers le bas :
« Certains salariés sont déclarés 12 heures par semaine, mais en font en réalité 70 ou 80 heures. Les patrons payent moins de charges et ont moins de frais, mais demandent à leurs employés de faire du chiffre. Du coup, les chauffeurs refusent les petites courses. Et c’est nous, artisans-taxis corrects, qui en payons les frais. Il faut avancer dans le métier, mais il faut assainir la profession. »

Thierry a la trentaine quand il décide, au début des années 2000, de changer de vie. Après sept ans passés comme commercial dans l’industrie pharmaceutique, il opte pour le taxi, par goût de la route et des rencontres.
Il entame une formation qu’il paye 2 200 euros étalée sur sept mois, en cours du soir. Celle-ci se décline en deux modules : une partie nationale, qui comprend la législation sur les taxis, le code de la route, le brevet de secourisme, des éléments de comptabilité et de gestion ; et une partie locale avec la tarification en vigueur et la connaissance des routes. L’épreuve finale consiste en une simulation de course « où on regarde comment tu appliques la tarification et trouve ton chemin » avec un moniteur d’auto-école et un fonctionnaire de police.
Mais Thierry se souvient aussi de la manière dont, dès le départ, on lui a appris à « plumer le touriste » :
« Ce qu’on nous disait c’est qu’en devenant taxi « T’as plus qu’à te baisser pour ramasser l’argent ». Le formateur nous expliquait aussi, dans un grand sourire, comment gruger les touristes surtout les asiatiques, en faisant de grands détours. On nous avait conseillé, dès qu’on passait en Allemagne, de passer en tarif de nuit, le tarif « D », comme Deutschland. Même en plein jour. »
Une fois le certificat de capacité professionnelle de chauffeur de taxi en poche, le chauffeur a la possibilité de choisir entre quatre statuts :
Chaque jour, la recette s’élevait environ à 250 euros dont 100 euros servaient à payer les charges diverses (sociales, patronales, assurance, etc.). Les 150 euros restant allaient directement dans sa poche. Ainsi, chaque mois, il ramenait environ 3 000 euros à son patron. Il gardait pour lui ce qui allait au-delà de cette somme, soit parfois jusqu’à 4000 euros. Certains mois, beaucoup plus.
Un système qui lui permettait de continuer à percevoir les allocations de la CAF. Revers de la médaille : difficile pour un salarié avec un salaire officiellement au smic de faire des démarches auprès d’une banque, sans compter une cotisation retraite réduite.
Artisan depuis près de cinq ans, Thierry annonce gagner jusqu’à 5 000 euros par mois, un montant qui peut même aller au-delà, à raison de dix ou douze heures passées dans le taxi. Mais à 50 ans, il n’a plus la force de tenir aussi longtemps au volant et réduit ses journées à sept ou huit heures. Il ne déclare que 1500 euros net sur les 5 000 gagnés, notamment le liquide, plus difficilement traçable lors de contrôles. Un procédé qu’il explique par les charges, très élevées :
« Qu’ils soient salariés ou artisans, les taxis déclarent au minimum pour récolter le maximum au black. Plus tu fais de chiffre, plus les charges sont élevées et dans le taxi, ça peut monter très vite. »
Il se souvient de sa meilleure course qui l’avait emmené dans une ville allemande dont il a oublié le nom : 900 euros. Pour Thierry, qui a roulé de jour comme de nuit, il reste de bons créneaux à Strasbourg comme le marché de Noël (et ses milliers de touristes), les transports médicaux, les sessions du Parlement européen qui permettent de « belles rencontres avec des politiques ».
Mais en quelques années, il a aussi vu le travail rogné par l’arrivée du TGV qui « a flingué l’aéroport. Les trois-quarts des gens prennent le train qui les amène directement dans Strasbourg ». Sans compter l’extension du réseau de tram et le bus de nuit, actif jusqu’à 5h30. « Le tram reprend vers six heures, ça laisse peu de marge aux taxis… »
Il se souvient de l’arrivée à Strasbourg des VTC, voitures de tourisme avec chauffeur, et déjà, la levée de boucliers de ses collègues :
« Certains sont d’anciens taxis qui, à l’arrivée des VTC, ont revendu leurs licences. De cette manière, ils gardaient toute leur clientèle, excepté les transports médicaux. Les VTC n’ont pas changé grand chose, mais les taxis aiment bien se plaindre. »
Pour le taxi : 2495 euros avec entretien
« C’est dur de débuter sans radio. Il faut créer sa propre clientèle, démarcher les hôtels. Quand quelqu’un n’a pas de radio, tout ce qu’il peut faire c’est les stations taxis, la gare et l’aéroport. Et compter sur sa patience et sa chance.»
Autre frais fixes : 1650 euros par mois
Thierry explique qu’il va suivre avec attention l’évolution du dossier Uber, notamment UberX, réservé aux VTC, à Strasbourg. Il assure qu’on n’a pas fini d’entendre parler des taxis qui n’apprécient pas vraiment qu’on s’immisce dans leurs affaires : « Les problèmes de taxis se règlent entre taxis ».
Sur Rue89 : Kamel, taxi à Paris, 2 000 euros par mois déclarés qu’à moitié
Sur Le Figaro : Uber, les Taxis et la schizophrénie de l’État français
Sur Rue89 Strasbourg : tous nos articles sur les taxis
![[Vidéo] Visitez le Fort Frère sur la colline d’Hausbergen](https://www.rue89strasbourg.com/wp-content/uploads/2015/07/Capture-d’écran-2015-07-24-à-15.39.33.png)

Les travaux sont terminés en 1874 mais il faudra attendre 1908 pour que les forts de Strasbourg soient équipés d’une installation électrique complète. En 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, la plupart des fenêtres seront condamnées et le fort sera « préparé à la guerre ».
C’est aujourd’hui l’un des seuls ouvrages militaires de Strasbourg qui soit ouvert au public et restauré par deux associations de bénévoles depuis 2005 : le Cercle d’étude et de sauvegarde des fortifications de Strasbourg (ou CESFS) et comme le fort appartient toujours au ministère de la Défense, le Club sport et artistique de la garnison de Strasbourg (le CSAGS – section fortifications).


Rue89 Strasbourg : la Confédération paysanne, syndicat agricole minoritaire, n’a pas été associée aux actions menées à l’appel des Jeunes agriculteurs et de la FDSEA dans le Bas-Rhin dimanche et lundi. Quel regard portez-vous sur ce mouvement d’une partie de la profession ?
Romain Balandier : « Nous n’avons pas été associés au mouvement, mais nous sommes, nous aussi, dans la concertation avec les pouvoirs publics sur ces sujets et rencontrons le préfet des Vosges ce mardi pour en discuter. L’action menée en Alsace a été pertinente, puisqu’elle remet en lumière les problématiques du revenu des agriculteurs, de la répartition de la valeur ajoutée – sur 1€ du litre de lait, le producteur touche environ 30 cents – et des distorsions de concurrence entre les différents pays européens. »
Rue89 Strasbourg : avec d’autres membres de la Confédération paysanne, vous avez participé à des voyages d’études dans plusieurs pays, sur le thème des travailleurs migrants. Qu’avez-vous pu constater en Allemagne ?
Romain Balandier : « Nous nous sommes rendus en Basse-Saxe en 2013, grande région allemande des abattoirs. Là-bas, nous avons visité des entreprises allemandes, mais également danoises ou autres, qui développent cette filière ultra-concurrentielle grâce à une main d’œuvre roumaine, polonaise et même irakienne. En 2013, la création d’un Smic allemand était au centre du débat électoral. Il ne sera mis en place dans le secteur agricole qu’en 2017. Les travailleurs étrangers, embauchés par des intermédiaires, n’ont donc pas de salaire minimum et leurs cotisations sociales dépendent du pays d’envoi. En plus, toutes les heures ne sont pas déclarées, ce qui fait que les étrangers travaillent parfois 12 à 14 heures par jour, pour 3 à 6€ de l’heure… »
Rue89 Strasbourg : dans ce contexte, le mouvement français et alsacien peut-il faire bouger les choses ?
Romain Balandier : « Ce n’est pas le premier mouvement de ce genre et il y a déjà eu un paquet de rapports écrits et discutés au niveau européen sur l’harmonisation des règles en Europe – parce que c’est à ce niveau-là que ça se joue. Mais ça n’a jamais fait bouger quoi que ce soit… C’est une pierre de plus, mais ça ne sera sans doute pas suffisant.
A la Confédération paysanne, on pense que tous ces artifices fiscaux accompagnent les agriculteurs dans des logiques de plus en plus industrielles et spécialisées, sous la pression de la filière agroalimentaire [ndlr, les transformateurs, en aval de la production]. Or, il ne faut pas seulement qu’on avance sur le problème social et fiscal, il faut surtout qu’on réinterroge complètement le système agricole européen. Oui, il faut aider ceux qui sont le plus en difficulté, c’est à dire ceux qui ont surinvesti, mais il faut aussi soutenir davantage les fermes les plus autonomes, celles qui n’ont pas fait le choix de la mécanisation et du gigantisme. »
Rue89 Strasbourg : vous confirmez qu’il faut aider les producteurs des plus grosses structures, alors que c’est le type d’agriculture que vous dénoncez habituellement ?
Romain Balandier : « Un grand nombre d’éleveurs sont dans des situations dramatiques, on ne peut pas les laisser se noyer. Ils sont nombreux à avoir fait le choix de développer leur ferme à la demande de l’industrie et à être dans une détresse humaine assez forte. Il faut les aider, tout en donnant un autre signal, pour tendre vers le retour à des structures plus petites. Les aides d’aujourd’hui seront inutiles à moyen et long terme si l’on continue sur la voie du « produire toujours plus ».
Rue89 Strasbourg : quel message adressez-vous aux consommateurs qui, en majorité, se disent solidaires de la filière, mais font leurs courses en grande surface, en recherchant souvent les prix les plus bas ?
Romain Balandier : « Nous n’avons pas de message simpliste à donner aux consommateurs. Depuis les début de la PAC [ndlr, la politique agricole commune, au niveau européen] en 1992, les prix des produits agricoles n’ont pas cessé de baisser. La part de l’alimentation dans le budget des ménages aussi – environ 15% aujourd’hui. Ces baisses ont eu des conséquences sur le type et la qualité de la production. Aujourd’hui, il faut développer au maximum les circuits courts, même si ce n’est pas toujours simple dans les grands bassins de consommation.
Il faut aussi pouvoir indiquer sur les étiquettes la part qui revient au producteur dans le prix d’achat du produit – ce qui est interdit actuellement par l’Europe – et favoriser les produits biologiques, sauf quand ils viennent de l’autre bout du monde. A la Confédération paysanne, nous travaillons sur la relocalisation de l’agriculture et des circuits coopératifs. Des coopératives existent depuis l’après-guerre, mais elles ont copié le modèle industriel et ont échappé aux agriculteurs. Leurs directeurs sont maintenant issus de la haute finance ou des écoles de commerce ; ça n’a plus grand chose à voir avec le social et solidaire…
Dernier point, l’une de nos revendications phare concerne la mise en place d’une conditionnalité sociale des aides à l’agriculture. Objectif : faire respecter les droits sociaux (travail, logement…) par tous les employeurs agricoles. En cas de non respect de ces droits, les contrevenants se verraient supprimer ces aides et devraient rembourser les soutiens publics reçus. »
Sur Rue89 Strasbourg : ponts sur le Rhin bloqués par les agriculteurs ce lundi
Sur Le Monde.fr : en Basse-Saxe, la « ceinture de graisse » du pays prospère grâce à des salaires de misère


Depuis hier dimanche soir, 21 heures, et jusqu’à 14 heures environ ce lundi, les ponts du département enjambant le Rhin sont investis par quelques dizaines d’agriculteurs avec leurs tracteurs, à l’appel de la FDSEA et des JA (Jeunes agriculteurs). Hier soir, ces professionnels bloquaient et contrôlaient les camions étrangers transportant des denrées alimentaires et entrant en France. Dans un communiqué envoyé hier après-midi, les organisations syndicales faisaient savoir :
« L’agriculture française étouffe. Elle étouffe sous le poids des charges, des contraintes environnementales et administratives, sous le poids de la concurrence de produits venus de pays où ne sont pas imposées les mêmes règles qu’en France. Les prix trop bas dans toutes les productions, viande, lait, céréales ou encore fruits et légumes ne couvrent plus nos charges !
Le compte n’y est plus. Depuis de trop longs mois, nos trésoreries sont dans le rouge. Pourtant, les prix à la consommation évoluent peu : à qui profite la marge ? Pour ce qui est du plan d’aide de 600 millions d’euros annoncé par le gouvernement, la FDSEA et les JA regrettent que les mesures proposées ne soient que superficielles et ne règlent en rien les vrais problèmes de l’agriculture française et alsacienne. (…) »
Les ponts concernés théoriquement par le filtrage sont les ponts de Roppenheim, Gambsheim et Marckolsheim, pont de l’Europe, pont Pflimlin, autoroute A35 à Lauterbourg.


Sur Rue89 Strasbourg : Bure, comment les activistes s’organisent
Sur Rue89 Strasbourg : Bure, tout savoir sur le projet d’enfouissement des déchets nucléaires


Après l’essaimage du concept de « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes à Sivens, Roybon, Oléron et Agen, les « zadistes » (ou affiliés) ont une nouvelle cible et celle-ci sera de taille : le Centre de stockage profond de déchets radioactifs situé à Bure, en Lorraine (voir notre dossier).
Comme pour les contre-sommets internationaux (G8/G20/OTAN…), les activistes français voient les choses en grand et se préparent à accueillir des militants venus de toute l’Europe. L’objectif de l’opération est sans ambiguïté : débattre et se rencontrer, mais aussi occuper, construire et « défendre » le terrain, c’est à dire créer une nouvelle ZAD, et in fine empêcher le stockage de déchets radioactifs dans le sous-sol de la Meuse.
Outre les gendarmes déjà très visibles sur le site, les premiers militants sont arrivés mi-juillet pour débuter le montage du campement (situé à 5 km du village de Bure), renforçant ceux déjà présents dans la « Maison de la Résistance« . À quelques jours du début des festivités, les troupes s’organisent encore beaucoup sur Internet.
On apprend sur le site vmc.camp que le « village » est situé sur un terrain privé « appartenant à des personnes solidaires de la lutte contre le Cigeo (Centre industriel de stockage géologique) », comment accéder à la zone (les gares les plus proches étant celles de Joinville, à 17 km, ou celle de Saint-Dizier, à 40 km), la présence d’une « équipe médicale et juridique » et que les organisateurs ne prendront en charge « ni la vente d’alcool, ni la mise en place d’une scène de concerts ».
D’après le programme « officiel », les premiers jours du mois d’août seront consacrés au montage :
« Le camp est un espace autogéré qui repose sur l’implication de chacun-e dans les tâches courantes. Venir à ce camp, c’est participer à son fonctionnement ».
Durant toute la semaine de mobilisation, une assemblée générale quotidienne est prévue, des repas seront assurés par des cantines (« véganes » et végétariennes) le midi et le soir (à prix libre), et il y aura même une partie du campement qui sera « non-mixte ». Des dizaines de discussions thématiques sont prévues toute la semaine : « Retour sur les mobilisations internationales », « Calais Migrants Solidarity et le réseau No Border », « Réunion internationale pour organiser la COP 21« , « Regards croisés sur les luttes NDDL et du NO-TAV« , etc.
Les relais militants qui peuvent donner de l’ampleur à cette mobilisation sont nombreux, à commencer par l’activation des réseaux disséminés dans toute la France et construits depuis trois ans autour des comités de soutien à la mobilisation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (dont celui d’Alsace, très impliqué dans la mobilisation contre le Cigéo).
Viennent ensuite les organisations écologistes anti-nucléaires dites « classiques » (comme les membres du réseau Sortir du Nucléaire), dont il ne faut pas négliger les capacités de mobilisation car il s’agit pour la plupart de structures anciennes et bien structurées en Alsace. Elles ont organisé avec succès de nombreuses manifestations et actions contre la centrale nucléaire de Fessenheim (notamment à Colmar), la plupart du temps en coordination avec leurs équivalents allemands.
Sans parler des organisations comme Greenpeace ou ceux qui s’opposent depuis longtemps au passage des « Trains castor » contenant des déchets nucléaires, en France comme en Allemagne. Ces organisations sont capables de mobiliser à elles seules plusieurs milliers de manifestants dans le grand Est.

Sur place, le collectif « Bure : Stop !« , qui s’est aussi appelé « Bure Zone Libre (BZL) », « né des collectifs qui regroupent l’ensemble des associations opposées à l’enfouissement des déchets radioactifs à Bure », a été fondé en 2004. « Il a pour pour objectif d’acheter et d’animer un lieu de résistance autour du territoire de l’Andra (Agence nationale pour la gestion de déchets radioactifs) ». L’association BZL, présente sur le terrain depuis dix ans, aurait compté plus de 350 adhérents dès 2008.
Il y a de nombreuses similitudes entre Bure et Notre-Dame-des-Landes : la répartition des rôles à Bure et celle des collectifs et des associations à Notre-Dame-des-Landes, par exemple. « Bure : Stop ! » tient un rôle similaire à celui de l’association « Acipa » en agissant principalement sur le terrain juridique et administratif depuis de nombreuses années.
De son côté, le « Collectif VMC » reprend le rôle des zadistes en organisant l’occupation et la « défense » physique du territoire. Dans les deux cas, une partie de la population locale soutient la mobilisation et les militants, ce qui va compliquer la gestion de la situation par les forces de l’ordre.

Le but de ces dix journées d’occupation du terrain semble être de mettre en place les conditions d’une occupation durable et d’en renforcer au maximum la défense, si d’autres campements satellites ne sont pas construits. Ces constructions demandent beaucoup de main d’œuvre mais à Notre-Dame-des-Landes, plusieurs milliers de personnes ont érigé un petit village en moins d’une après-midi. L’occupation de Bure doit durer 10 jours de plus.
Sur Rue89 Strasbourg : Bure, tout ce qu’il faut savoir sur le projet d’enfouissement des déchets radioactifs
Sur Rue89 Strasbourg : Bure, la chronologie


Bure. Si cette petite commune meusienne (Lorraine) de moins de 90 habitants n’avait pas été choisie pour y enfouir les déchets radioactifs les plus dangereux de France, personne n’en aurait jamais entendu parler. Depuis 20 ans, elle est devenue un lieu de lutte pour les militants antinucléaires et les opposants à un projet d’enfouissement qu’ils jugent aberrant.
S’ils ne forment que 10% des résidus nucléaires, ils représentent aussi 99% de la radioactivité totale produite en France dans les centrales nucléaires.

Cette méthode d’enfouissement n’a jamais été utilisée auparavant. Le laboratoire de Bure en constitue la première étape, avec pour objectif de tester la faisabilité de ce stockage. Aucun déchet n’y est pour l’instant entreposé. L’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), en charge du projet, doit attendre le feu vert du gouvernement pour cela.
En 2009, l’Andra a déterminé une ZIRA (zone d’intérêt de reconnaissance approfondie) de 30 km² dans le cadre de ses études souterraines. Elle se trouve au sein d’une zone de 250 km², définie en 2005, dans laquelle le laboratoire peut transposer ses résultats.
D’autres sites ont été envisagés dans un premier temps, pour y installer un centre d’enfouissement, notamment dans le Gard et la Vienne. Pour Frédéric Plas, directeur R&D à l’Andra, le site de Bure a été retenu pour des considérations scientifiques et politiques :
« Nous avons mené des études sur quatre sites, mais l’autorisation du gouvernement de poursuivre les travaux n’a été donnée que sur le site de Bure. Suite à des études de faisabilité sur ce terrain, nous avons entamé la construction du laboratoire. »
D’après l’Andra, le site a aussi été choisi pour les propriétés de sa roche souterraine. Épaisse de 120 mètres et vieille de 155 millions d’années, l’argile, réputée imperméable, permettrait l’enfouissement de ces déchets. A terme, le but est de stocker 10 000 m³ de déchets nucléaires à haute activité et 70 000 m³ de déchets nucléaires à moyenne activité.
A la fin de l’année 2010, le volume total de déchets radioactifs déjà stockés en France était de 1 320 000 m³. Cigéo est destiné à accueillir les déchets qui reposent actuellement dans des usines de retraitement en surface à la Hague (Basse-Normandie) et à Marcoule (Côtes-du-Rhône), ou à côté des centrales nucléaires. Pour Frédéric Plas, l’enfouissement des déchets radioactifs est actuellement la meilleure solution de stockage :
« Il est nécessaire de s’occuper des déchets radioactifs existants. L’entreposage en surface demande une surveillance trop importante à long terme. Le stockage fermé et souterrain permet d’éviter aux générations futures de devoir trouver une solution pour gérer les déchets que nous produisons actuellement. »
Ce projet a un coût et pourrait être, d’après l’Andra et les élus locaux, un tremplin économique aux départements de la Meuse et de la Haute-Marne.
Pour l’Andra, l’enfouissement des déchets radioactifs est la « solution la plus sûre ». Pour les opposants, c’est avant tout un « pis-aller ». Actions, débats, protestations, la résistance s’est organisée alors même que l’Andra décidait d’implanter son laboratoire à Bure au début des années 1990.
Au cours de l’avancement du projet, plusieurs associations ont fait leur apparition, dont Vosges Alternative Nucléaire, Bure Stop 55, le plus ancien, ou BZL (Bure Zone Libre), un collectif créé en 2004. Un an plus tard, BZL s’est associé au réseau Sortir du nucléaire et dispose de son propre QG, après avoir rénové une vieille ferme devenue aujourd’hui « la maison de résistance à la poubelle nucléaire de Bure ».

L’un de ces points débattus, c’est le concept de « multi-barrières » défendu par l’Andra. Pour Frédéric Plas, la combinaison de plusieurs couches d’argile permettrait d’empêcher la radioactivité de s’échapper. Mais Antoine Godinot, géologue et militant anti-nucléaire, pense qu’utiliser de l’argile n’est pas forcément gage de sûreté :
« L’argile peut être de bonne qualité si elle reste à son état naturel. Mais lorsque l’on perce la roche en faisant des forages, elle devient un vrai gruyère. Les tests effectués ne sont pas fiables. »
Frédéric Plas réfute cet argument, en assurant que les expertises prennent en compte les modifications apportées à l’argile :
« Nous nous appuyons sur la couche géologique, vieille de plus de 150 millions d’années, pour
assurer la sûreté du stockage. Mais nous étudions toutes les situations possibles : même en cas de forage, la qualité de l’argile ne sera pas altérée. »
Un autre débat entre les associations et l’Andra porte sur la question de la géothermie : il existe en effet une source géothermique dans la zone souterraine du laboratoire de l’Andra. Après des tests effectués en 2008, l’agence de gestion des déchets radioactifs assure que la source de chaleur ne présente pas un « intérêt exceptionnel ». En clair, celle-ci peut-être exploitée par l’homme, mais ne présente pas d’attrait particulier par rapport à une autre source géothermique.
Pour Antoine Godinot, les tests ont été falsifiés. En mars 2015, il soutient les associations anti-nucléaires dans leur procès contre l’Andra, attaquée en justice pour désinformation. Leur demande est déclarée irrecevable, les associations perdent le procès. Antoine Godinot s’insurge :
« Nous n’avons pas eu notre mot à dire. Il existe une source géothermique, personne ne le nie, mais l’Andra a falsifié ses rapports et a eu gain de cause au procès. S’ils sont capables de tricher sur la géothermie, ils sont capables de tricher sur le reste. »
Le géologue pense que le procès est révélateur du manque de transparence autour du projet et du fait que « les gens ne sont pas du tout écoutés ».
Frédéric Plas assure que l’enfouissement n’est pas forcément définitif, puisqu’il inclut une
notion de réversibilité : cela signifie qu’il sera possible de récupérer les colis de déchets radioactifs, au moins pendant 100 ans, avant qu’une autre solution de stockage ne soit trouvée.
Mais les militants anti-nucléaires ne croient pas à la possibilité de retour en arrière. C’est un argument qu’ils n’hésitent pas à qualifier « d’escroquerie » puisque le but initial est de confiner ces déchets et non pas de retourner y « farfouiller » par la suite. Du point de vue des opposants, l’enfouissement des déchets radioactifs serait avant tout un prétexte pour que la filière nucléaire puisse continuer.
Des « fausses vérités », des « mensonges », des « non-dits » : c’est ce que sont les discours de l’Andra pour les opposants. Des interviews réalisés par neuf étudiants en Master de journalisme et médias numériques à Metz reviennent sur les raisons de cette opposition. On y retrouve Jean-Luc Tonnerieux (militant à Vosges Alternatives au Nucléaire), Markus Pflûger (militant allemand de l’association « AntiAtomNetzTrier ») et Marion (militante anti-nucléaire de la maison de Bure).
Le débat sur la réversibilité n’avait, jusqu’ici, pas été tranché. C’est pourtant une condition indispensable au lancement du projet, d’après la loi de 2006 qui définit les conditions de mise en route du stockage. Cette même loi prévoyait qu’entre 2015 et 2018 les conditions de cette réversibilité fassent l’objet d’un débat parlementaire et d’une nouvelle loi.
Pourtant, un amendement défendu par le député et sénateur de la Meuse Gérard Longuet (Les Républicains) a été introduit dans la loi Macron. Cette loi a été adoptée le 10 juillet dernier à l’aide de l’article 49-3, donc sans débat préalable.
Le vote de cet amendement a été perçu comme un « passage en force » par Europe Écologie Les Verts, qui dénonce l’utilisation du 49-3 pour faire passer une loi controversée. Les écologistes ne sont pas les seuls à se sentir lésés. Dans un communiqué, Jean-Pierre Masseret, président socialiste du conseil régional de Lorraine, s’insurge :
« Quelle que soit la position de chacun par rapport au projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, cette méthode me paraît contraire aux principes d’expression et de liberté. »
Outre la question du stockage en lui-même, c’est la manière dont il est ici imposé qui pose problème : le processus est jugé anti-démocratique par les opposants.
La loi Macron, en définissant les conditions de réversibilité du stockage, franchit une étape supplémentaire vers la mise en service du projet Cigéo. Le calendrier prévisionnel édité par l’Andra se définit de la manière suivante :
Soit, à partir de 2025, un stockage prévu pour des milliers d’années… et réversible seulement pendant une centaine d’années : après cette période où les colis de déchets radioactifs peuvent encore être retirés, l’Andra souhaite s’orienter vers une fermeture définitive du stockage.
Nadège El Ghomari & Clémence Simon
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Sur Rue89 Strasbourg : Bure, les grandes étapes


C’est l’un des trois grands rendez-vous estivaux de jazz de la région, avec Wolfi Jazz, fin juin à Wolfisheim, et le festival Météo, fin août à Mulhouse. Voici Au Grès du Jazz dont la 13è édition aura lieu entre le 7 et 16 août à La Petite-Pierre, fort d’une nouvelle équipe de programmation et de direction artistique.
La savernoise Valentine Wurtz et l’un des anciens programmateurs de l’illustre festival Jazz à Vienne Alexandre Von Arx succèdent à l’ex-programmateur Guy Hergott, parti il y a quelques mois.
Dans le cadre de la scène in, et sans verser dans l’exhaustivité d’une programmation séduisante de bout en bout, retenons quelques concerts immanquables, à commencer, le samedi 8 août, par une exclusivité française : Gary Peacock effectuera l’unique date de sa tournée hexagonale.
Le contrebassiste américain, véritable dieu vivant du jazz, membre du trio Standards de Keith Jarrett avec Jack DeJohnette et également sideman de Miles Davis et Bill Evans, fête cette année ses 80 ans, en trio avec le pianiste Marc Copland et le batteur Marc Ferber.
Le dimanche 9 août, ambiance manouche de haut vol avec l’un des groupes emblématiques du genre depuis plus de vingt ans : le trio Rosenberg, en provenance des Pays-Bas (les deux frères Nonnie et Nous’che à la section rythmique et le cousin Stochelo comme guitariste soliste).
Le mardi 11 août, ce sera l’un des autres temps forts de ce cru 2015 de Jazz à La Petite-Pierre : l’immense saxophoniste Archie Shepp jouera à la tête de l’illustre Attica Blues Big Band, mariant blues, soul, funk et jazz dans ce projet né il y a plus de quatre décennies pour rendre hommage à l’ancien Black Panther George Jackson, assassiné dans la prison californienne de San Quentin.
Au total, 17 musiciens sur scène joueront ensemble sur la scène du festival à l’occasion de l’une des trois seules dates françaises de l’été de ce Big Band également programmé à Marciac et Angoulême.
Le jeudi 14 août, toujours dans une veine bien bluesy, tournée vers le double hommage au son de Chicago et aux racines anglaises du genre, Eric Bibb prendra sa guitare et Jean-Jacques Milteau son harmonica pour rendre hommage, en compagnie du batteur Larry Crockett, à Leadbelly, monstre sacré et figure tutélaire d’un blues-folk de l’après-guerre né à New York avant d’être exporté vers l’Europe.
Enfin, dernier événement du festival Au Grès du Jazz 2015, la soirée afrobeat du samedi 15 août. Ouverture de qualité avec Tony Allen, batteur-chanteur légendaire et compagnon de route du non moins mythique Fela Kuti. Puis l’un des fils de Fela, Seun Kuti, écrira la suite de l’histoire avec Egypt 80, l’orchestre du père, afin de perpétuer le souvenir et de modeler un afrobeat en phase avec son temps.
Outre le festival in, Jazz à La Petite-Pierre propose également des événements musicaux dans le cadre de sa programmation off, à la fois dans le village et dans tout le pays de La Petite-Pierre.
Le festival Au Grès du Jazz se tiendra du 7 au 16 août à La Petite-Pierre. Informations, réservations et programme complet disponibles sur le site internet du festival.


À Strasbourg, Cornelia trouve sa place aux terrasses des bars, aux Savons d’Hélène en général, aux concerts en plein air et dans un appartement qui reflète à la perfection son univers. C’est un lieu en hauteur, au sixième étage. Avant de parvenir à la porte d’entrée, il faut enjamber les dizaines de valises et le bazar qui trône devant la porte d’entrée. Il y a des jouets, des livres, des peluches, des bols pour des enfants burkinabés et des vêtements.
Cornelia vient de rentrer en Alsace après sept mois en Afrique et elle n’a pas eu le temps de ranger tout cela. Elle n’a pas franchement envie non plus. Passées ces montagnes de bagages, on découvre vite un salon aux airs de musée-brocante. L’exposition d’une vie incroyable et ordinaire à la fois.
Tout commence réellement en 1967 avec un premier voyage vers l’Inde, à 20 ans, armée d’un sac et d’un désir de découverte, solitaire. Un périple qui durera huit mois. Cornelia s’en souvient encore à la perfection aujourd’hui :
« J’dormais sur le trottoir avec les Hindous. Ils mettaient du charbon par terre et on buvait du thé dans la rue. Puis à Calcutta, j’ai vu la vraie misère, c’était très dur mais aussi très mystique, partout en Inde. »
À son retour en France, la jeune fille de 21 ans doit faire face à la maladie de Wilson, une maladie génétique atteignant le foie et le système nerveux.
« Ma sœur en est morte à la vingtaine, ça m’a fait un peu disjoncter. Je me suis dit que j’allais mourir comme elle. Ce n’était pas possible… J’ai décidé de vivre intensément. Mon moteur à moi, ça a été et c’est toujours le voyage ».

Nous sommes à la fin des années 60, après avoir commencé un traitement à ses 22 ans, Cornelia en sort paralysée, puis hospitalisée pendant un an à Strasbourg. Les rêves de voyage s’achèvent, à peine commencés.
« Je ne pouvais plus rien faire. Mon papa venait tous les week-ends pour me tenir les bras qui ne bougeaient plus. Mon kiné était super dur, il me mettait par terre et me disait : “Je reviendrai quand vous vous serez levée”. Je ne suis pas chrétienne, mais j’ai la foi, alors j’ai prié et bossé dur puis j’ai retrouvé l’usage de mes membres. »
Un an plus tard, Cornelia décide de reprendre un mode de vie voyageur : six mois serveuse à Strasbourg, six en vadrouille autour du monde. Elle commence au bar du pont Saint-Martin à la Petite France.
« C’est vieux maintenant, à l’époque, c’était un café étudiant, c’est devenu touristique aujourd’hui. J’ai toujours aimé travailler dans des endroits comme ça dans le centre, avec la musique un peu disjonctée. Après je partais quelques mois ailleurs. »
De serveuse dans sa jeunesse à cliente aujourd’hui, les goûts de Cornelia pour les bars et la musique n’ont pas beaucoup changé. En 2012, elle découvre « les scènes ouvertes du mardi soir » sur la terrasse des Savons d’Hélène, où des artistes viennent jouer leurs morceaux ou improviser. Depuis, Cornelia est restée fidèle au lieu et ça n’est peut-être pas un hasard.
Le gérant du bar, Dominique Klein, se souvient de leur première rencontre, il y a une trentaine d’années :
« Quand j’étais au lycée, je traînais à la Taverne Française où elle travaillait en tant que serveuse. Elle avait un dynamisme de fou ! C’était drôle, elle était déjà bien connue à Strasbourg. Nous, on fumait des trucs pas très catholiques avec elle au bar et puis quand on faisait trop de boucan, elle tapait sur les tuyaux très fort et nous disait “les rats, si vous continuez, j’vais appeler le patron !” C’était un sacré personnage et elle attirait déjà l’oeil. Ce qui est dingue, c’est qu’elle se souvient de moi, alors que j’étais juste client dans le bar il y a de cela un sacré bout de temps. Aujourd’hui, c’est elle qui vient dans mon bar et elle fait partie de nos habitués un peu privilégiés. L’histoire continue. »

À cette même époque à la Taverne Française, Cornelia rencontre quelqu’un qui deviendra vite son ami. Il voulait voyager à moto. Elle part alors sur la route avec lui et quitte à nouveau son Alsace natale pour quelques mois.
« C’était les années 70, on est partis tous les deux, sur la bécane, une Chopper 125, jusqu’au Maroc, en passant par l’Espagne. On est allés en Algérie aussi. Notre transport était tellement chargé que l’on devait se baisser tout le temps sous le poids des bagages, c’était une sacrée aventure. Après, un autre copain nous a rejoint et on a fait du stop avec lui en Tunisie. »
Cornelia s’envolera par la suite à Madagascar, au Mexique, au Guatemala, au Honduras, au Pérou, en Bolivie, en Équateur et vers plusieurs autres destinations dans le monde. Pourtant aujourd’hui, c’est à Strasbourg que la baroudeuse se sent étrangère :
« Pour moi, l’Alsace, c’est un lieu où je vis avant de repartir. »
Lorsqu’elle rencontre de nouvelles personnes, elle lie un rapport de confiance très rapide et parle beaucoup, ce qui intrigue. Elle a ce côté direct et innocent qu’on les enfants. Au fil des années, Dominique Klein a appris à comprendre Cornelia, il explique :
« Elle est très sensible aux gens qui lui portent de l’attention et à ceux qui mettent de la distance. Lorsqu’elle est en Afrique, elle imprime des photos, écrit derrière et nous envoie le tout au bar. Dans ces lettres que l’on conserve derrière le comptoir, elle nous raconte que là-bas, les gens ne jugent jamais, elle nous parle du sourire des enfants et de la joie de vivre. Je pense que c’est pour cela qu’elle aime bien venir ici, on brasse beaucoup de gens différents, c’est un lieu de rencontre parfait pour elle, où elle ne ressent aucun jugement. Et je sais que sa façon de remercier ou simplement de montrer à quelqu’un qu’elle l’aime bien, ce sont ces clichés qu’elle prend, qu’elle imprime et qu’elle offre. »
Finalement, sur la route ou en voyage, les gens s’attendent à ce qu’elle soit différente et réagisse parfois instinctivement, spontanément. Au Chefchaouen par exemple, un petit village au Maroc, elle se souvient encore d’un jeune homme, Mustafa Babu, il y a trente ans. Naïvement, il lui avait déclaré sa flamme : « la fleur un jour et toi pour toujours ». Cette phrase est ancrée dans sa mémoire et symbolise la bienveillance qui l’a bercée au cours de ses voyages à l’étranger.
« C’est drôle d’ailleurs parce qu’au Maroc, il fallait respecter les traditions, mais moi j’étais extravagante, toujours en mini-jupe. Jamais on ne m’a manqué de respect. On faisait tout pour me protéger. Une femme un jour m’a peint du henné sur les mains pour me défendre des hommes. C’était comme montrer au monde féroce que j’appartenais à quelqu’un et qu’il ne fallait pas me toucher. »
Après le Maroc, il y a eu un vide de voyages, un accident fatal. En 1972, Cornelia fait une crise d’épilepsie au volant à Strasbourg. Elle termine sa course contre le mur, elle se fracture la rate. En 2012, elle apprendra qu’elle est également atteinte d’un cancer du péritoine. Mais si on lui demande comment on vit avec tous ces fardeaux, elle sourit et offre d’un regard bref, toute la force qu’elle garde en elle depuis si longtemps.
« Pff, c’est comme ça, ça change quoi ? Ce qui m’embêterait, ça serait de ne plus pouvoir partir en Afrique. »
Cornelia a toujours rêvé de découvrir l’Afrique de l’ouest, mais c’est en 1999 qu’elle fait le premier pas en direction du Togo. Oppressée par l’ambiance de la dictature sous Gnassingbé Eyadema, elle décide de fuir en traversant la frontière jusqu’au Burkina Faso.
« Là, c’était autre chose, j’ai découvert des sourires qui me marquent encore aujourd’hui. »
Arrivée à Bobo Dioulasso, Cornelia décide de retrouver un Strasbourgeois qu’elle connaissait et qui venait d’ouvrir un orphelinat nommé « L’Arbre d’en face ». Elle s’installe alors à un pub pour le retrouver :
« Là-bas, un rasta super sympa m’a accueillie comme jamais on ne m’avait accueillie. Il s’appelle Amara. Je suis tombée amoureuse, c’était la première fois de ma vie, et c’était réciproque, je le sentais. Une histoire d’amour commençait là-bas, à Bobo. Moi l’Alsacienne, lui, le beau Burkinabé. Je voulais aller au Mali alors on est partis, on a pris un bus tous les deux. Parfois, il me portait sur son dos pour que je ne tombe pas. Nous sommes allés au pays Dogon. C’est particulier là-bas. Il y a des maisons en pierre et des portes sculptées. »
La route se poursuivra jusqu’à Gao où les amoureux vont sympathiser avec un Touareg. Tous les trois, ils arrêtent une voiture en stop.

Assise au dessus d’une camionnette avec d’autres auto-stoppeurs, Cornelia partage de longues heures de voyage accompagnée d’Amara et du Touareg croisé sur la route, en direction du désert. L’arrivée se fait en plein milieu de la nuit, devant une grande tente ronde. Là, la famille du Touareg les accueillent.
Les trois aventuriers seront accueillis par le sacrifice d’une chèvre et éclairée par un simple feu, la famille Touareg installera pour Amara et Cornelia une tente pour pouvoir dormir. Un mois qui restera inscrit dans la mémoire de la Strasbourgeoise.
« Des tempêtes de sable comme là-bas, bon sang, je n’avais jamais vu ça de ma vie, c’était incroyable. Et puis le souvenir de l’odeur de l’eau qu’on allait chercher, c’était quelque chose. Ça sentait mauvais, mais mauvais ! Pourtant il fallait boire. »
La vie était belle jusqu’au jour où Amara a senti « quelque chose », il fallait rentrer au Burkina. Cornelia se souvient, les yeux un peu absents et plein d’amour pour son grand Burkinabé : « il a senti que son papa était mort et qu’il fallait rentrer ». Quelques jours après son décès, Cornelia tombe malade, elle pense qu’elle va mourir elle-aussi. Rapatriée d’urgence à Strasbourg en 2000, la voyageuse laisse Amara pendant six mois. Six, mais pas un de plus.
Il faudra attendre 2005 pour officialiser cet amour avec une fête et des couleurs, encore. Amara et Cornelia décident de se marier au Burkina Faso, à Bobo. Elle n’est pas franchement fleur bleue ou adepte des contes de fées mais ce jour-là reste le plus beau de sa vie.
« J’y repense tous les jours. C’était puissant. La fête, l’humain, les silences, les femmes qui agitaient des voiles blancs sur ma tête, elles m’ont savonnée, frottée et frottée encore pour que je sois pure. Je me souviens des grandes gamelles pour que chacun puisse manger à sa faim pendant huit jours, et puis les couleurs… »
Depuis plus de 15 ans maintenant, Cornelia continue chaque année de prendre son billet pour l’Afrique afin de rejoindre son mari.
Après toutes ces années, Cornelia n’est plus considérée comme une « toubabou » (une blanche étrangère) au Burkina, elle est « Cornel ». Elle se sent bien plus acceptée en Afrique qu’à Strasbourg.
« Ici, les gens m’ignorent, c’est comme si je n’existais pas. Je n’ai pas le bon âge. Personne ne vient me causer, ça me rend triste. Les gens tapotent sur leurs trucs-là – les téléphones portables. Pourvu que ça ne vienne jamais en Afrique ! »
Chaque retour en France est une douleur nouvelle pour elle. Il y a un mois justement, elle pose de nouveau le pied sur le sol français, après sept mois sur le continent noir.
« Je suis allée à Auchan, juste après mon retour du Burkina, j’ai vu une maman avec son petit bébé. Il était adorable, alors je me suis approchée pour lui sourire et jouer avec la paume de sa main. La mère m’a regardée d’un air noir et m’a jeté à la gueule “touche pas vieille folle”. Là, j’ai compris que je venais de rentrer en France. »
Si Cornelia reste à Strasbourg, c’est en grande partie à cause de ses problèmes de santé, parce que son chez-elle, c’est au Burkina Faso. Elle fait pourtant bien partie du décor strasbourgeois, Aux Savons d’Hélène, bien sûr où sa place est bien gardée. Le gérant du bar le rappelle :
« Cornelia est une figure forte de la ville, quelqu’un qui ne passe pas inaperçu, son visage particulier marque. Elle regarde beaucoup les gens, elle les appelle. Si elle décide un jour de partir sans nous prévenir ou sans nous envoyer de photos, elle laissera un vide c’est sûr et on s’inquiètera beaucoup. »
Mais dans les rues de Strasbourg aussi car si les gens ne viennent pas à elle, c’est elle qui va les chercher. Avec son vélo, Cornelia se promène toujours dans le centre avec des gros sacs dans le panier. Lorsqu’arrive le moment de rentrer chez elle, elle demande à certains passants de l’aider à monter ses affaires dans son appartement au sixième étage. Par commodité surement, mais peut-être aussi comme la plus belle des excuses pour discuter un peu plus longtemps avec des inconnus.
Cornelia regrette toutes ses rencontres tissées au fil du hasard lors de ses voyages, alors elle tente d’en provoquer de nouvelles à Strasbourg. Et lorsque des jeunes s’arrêtent pour se poser un moment avec elle après avoir déposé ses affaires, Cornelia est heureuse. Sa recette est très simple : de petites phrases, des gestes pour que l’on reste avec elle. Il suffit de lui dire oui, elle ajoutera un sourire.
Il est 23h30, Cornelia veut écouter du Salif Keita. Le CD tourne. À la première note, son corps qui peinait cinq minutes auparavant à faire un pas à cause de douleurs extrêmes au dos s’est mis à gigoter dans tous les sens. Instantanément, le sourire aux lèvres s’est intensifié, comme celui d’un enfant.
Cornelia aime danser, elle aime la musique, elle l’aime d’autant plus lorsqu’elle est africaine, et ça se voit, ça se sent. Ca donne envie de danser avec elle, et de rire. Et du haut de son toit terrasse surplombant le centre de la ville, c’est vrai que l’on peut observer sereinement la cathédrale, juste en face, à quelques mètres. En cette année de Millénaire, Cornelia ne se lasse pas de la vue. Il fait nuit, les illuminations et la musique transcendent la beauté du lieu. Elle contemple. « Ça n’est pas le Burkina, mais c’est quand même pas mal hein ! »


« Strasbourg capitale européenne » est probablement le titre de la ville le plus connu à l’étranger. Pourtant, avec ses 150 000 visiteurs par an, le Parlement est encore loin de disputer à la cathédrale le titre de monument le plus visité de la ville (Notre Dame en attire 4 millions). Probablement parce que l’Europe à Strasbourg n’a que récemment fait irruption dans les circuits touristiques.
Lorsque l’on tape « Strasbourg Europe » ou « Strasbourg capitale européenne » sur un moteur de recherche, on arrive assez rapidement sur le site créé par le centre d’information sur les institutions européennes : Strasbourg l’européenne. Le site, au design vintage, est plutôt axé sur la « meilleure compréhension » des institutions que sur le tourisme, conformément à l’objet de l’association.
On y apprend cependant qu’il est possible de visiter les institutions européennes, en groupe ou individuellement, avec des renvois vers d’autres sites. Pas d’infos pratiques ni de mention évidente du Lieu d’Europe (tout de même mentionné dans un sous-sous-menu), où l’association est pourtant installée, ni même du Parcours d’Europe.
Du coup, j’ai chaussé mes tongs de touriste et j’ai demandé « ce qu’il y a à voir à Strasbourg » auprès des offices du tourisme de la gare et de la place de la cathédrale. Les agents d’accueil m’ont vite proposé le « Strasbourg Pass » à 18,90 € qui comprend la visite de Strasbourg en bateau, en vélo, en petit train, la montée à la cathédrale, un musée au choix et quelques autres activités.
Mais ce forfait n’inclut aucune dimension européenne. On reçoit en revanche un petit dépliant gratuit, « toute la ville en poche » et qui donne quelques indications sur les institutions européennes et les modalités de visites correspondantes.

C’est à l’office du tourisme place de la cathédrale que les choses se gâtent encore un peu plus. Lorsque je précise que ce qui m’intéresse à Strasbourg, c’est l’Europe, la réponse tarde un peu puis : « On peut voir les Institutions européennes depuis le bateau » [Batorama of course]. Ah bon, mais peut-on les visiter ? Réponse négative de la jeune fille, charmante mais apparemment peu renseignée.
Je m’étonne : il est pourtant écrit sur les sites et dans les dépliants que tout au moins le Conseil de l’Europe peut se visiter, même individuellement. La jeune fille s’excuse, elle ne sait pas. Elle me montre sur le plan à 1,50€ qu’il est cependant possible de faire le tour des institutions européennes à pied.
Je pousse le vice jusqu’à demander candidement : « quelle est la différence entre le Parlement européen et le Conseil de l’Europe ? » La jeune fille est très embêtée, elle ne sait pas. À sa décharge, personne ne sait et on imagine que les offices du tourisme font appel à des renforts ponctuels pendant l’été, pas forcément formés à toutes les subtilités des institutions européennes.
Reste qu’il est dommage de constater qu’après les manques d’Internet, le Lieu d’Europe et le Parcours d’Europe ne sont toujours pas mis en lumière pour des touristes intéressés par les questions européennes.

Il en va de même dans les produits « souvenirs » vendus à l’office du tourisme et autour de la cathédrale : la plupart d’entre eux ne concernent pas l’identité européenne de Strasbourg.
C’est juste après l’ouverture du Lieu d’Europe, et dans la perspective de la candidature de la Ville de Strasbourg au label « Patrimoine européen« , que les élus ont misé sur la mise en place d’un « Parcours d’Europe » à Strasbourg. Celui-ci est destiné, selon le site de la Ville de Strasbourg, « à faire l’expérience d’une Europe à taille humaine », avec une dimension « ludique ».
Je pars donc étudier de plus près la discrète borne Parcours d’Europe, située entre la place de la République et la passerelle des Juifs. Je tarde un peu à comprendre les informations du totem, assez mystérieuses, graphiques, ludiques sans doute, mais peu lisibles. On peut noter en tout cas que cette borne sert, entre autre, à illustrer les changements consécutifs d’appartenance de Strasbourg à la France et à l’Allemagne. On y parle beaucoup d’occupation, pas du tout d’humanisme rhénan.

C’est en étudiant le plan étonnant du Parcours d’Europe sur le totem que je suis rejointe par deux touristes allemands, Jörg et Noël, qui tout comme moi considèrent le plan en silence et avec une grande perplexité. Après quelques échanges, je comprends qu’ils veulent aller à pied au Parlement européen, pour voir le bâtiment. Jörg explique :
« Je suis déjà venu plusieurs fois à Strasbourg, mais je voulais faire visiter la ville à Noël. On se fait une excursion entre hommes aujourd’hui. »
Je leur indique comment rejoindre le Parlement en longeant les quais. Ma nouvelle casquette de guide touristique m’apporte aussitôt les faveurs de Stanley et Thomas, un père et son fils de Slovaquie, qui semblent un peu perdus eux aussi. Ils cherchent où ils se trouvent sur la borne du Parcours d’Europe mais ils ne trouvent pas car il n’y a pas de mention « vous êtes ici » sur le plan (cf. ci-dessous). Stanley, son fils aidant un peu pour la traduction, me dit :
« Nous n’allons passer que quelques heures à Strasbourg. Nous voulons voir de vieux monuments. »
Je leur indique le chemin vers la cathédrale.

En suivant le chemin recommandé par les bornes du Parcours d’Europe, le mystère reste entier. Les bornes sont turquoises et pourtant assez peu visibles, il faut pour la plupart les chercher pour les trouver. Elles sont équipées de gadgets interactifs qui semblent déjà hors d’usage, alors que les bornes elles-mêmes ne semblent pas très anciennes…
Certaines sont équipées de flash-codes ajoutés sur des autocollants, d’autres non (ou alors les autocollants ont été décollés). Les flash-codes mènent à des informations complémentaires en ligne sur les bâtiments européens (la Pharmacopée européenne par exemple). On suit le parcours grâce à des « clous » vissés dans les trottoirs, d’une discrétion absolue eux-aussi, parfois à demi-effacés.

L’initiative du Parcours d’Europe est louable et elle vise à faire mieux connaître les diverses institutions européennes de Strasbourg, en y incluant Arte par exemple. Cependant la réalisation du parcours semble brouillonne et bien trop « conceptuelle » pour être claire et lisible (même si les installations sont toutes en français, anglais et allemand).
On apprend cependant au Lieu d’Europe que de nouveaux documents de communication devraient être bientôt publiés pour mieux mettre en valeur ce parcours, ainsi que le Lieu d’Europe. Affaire à suivre, même si cela ne résoudra pas l’état de semi-abandon des bornes elles-mêmes.
Installé dans l’ancienne Villa Kaysersguet aussi surnommée Villa « Wach », tout près des Institutions européennes, le Lieu d’Europe a été inauguré officiellement en mai 2014. Il est entouré d’un beau jardin offrant une quiétude et une fraîcheur bienvenues après la marche du centre-ville jusqu’au quartier des institutions européennes.
En ce samedi après-midi de juillet, le lieu est désert. La porte du bâtiment est fermée, et de prime abord l’on n’ose presque pas s’y aventurer. On se prend à penser qu’un petit panneau devant la porte, multilingue et annonçant que le lieu est ouvert et gratuit, ne serait pas du luxe. De même qu’une signalisation digne de ce nom pour indiquer le Lieu d’Europe à l’entrée des autres institutions européennes.

Une fois à l’intérieur, la surprise est totale : l’exposition est bien conçue, – malgré des espaces très contraints-, elle présente les étapes et les organes de la construction européenne d’une façon claire et synthétique, interactive et créative. Ce lieu répond de façon simple à bien des interrogations sur les différenciations entre les institutions, les valeurs et les constructeurs de l’Europe.
Les limites physiques du lieu ne lui permettent pas d’explorer les questions européennes avec beaucoup de détails, mais l’objectif d’une information claire, ouverte à tous et gratuite, est atteint. En témoignent quelques commentaires sur le site TripAdvisor : « Beau, bien mais… bref. »
Antoine assure l’accueil au Lieu d’Europe, et il semble en être fier. Il accueille les visiteurs avec le sourire et de bonnes connaissances, à la fois du Lieu d’Europe et de la construction européenne elle-même. Il parle français, anglais et allemand. Il regrette lui aussi le peu de fréquentation de la journée, même s’il assure que nous ne sommes pas les premiers visiteurs :
« Les visiteurs viennent beaucoup en semaine, car ce sont souvent des groupes, comme les scolaires par exemple. Même si le bâtiment supporte difficilement des groupes de plus de 30 personnes, mais dans ce cas on s’arrange pour fractionner les groupes entre le centre de documentation à l’étage et l’exposition en bas. »

L’information a du mal à circuler, semble-t-il. Nicole, de Perpignan, que je croise devant le Conseil de l’Europe, est un peu dépitée :
« Je viens régulièrement à Strasbourg car j’y ai mes enfants. Je m’intéresse aux questions européennes – d’ailleurs comment se fait-il qu’il n’y ait que 12 étoiles sur le drapeau alors que maintenant on est bien plus que 12 ? Ça ne doit pas faire plaisir aux autres, ça ! [rires] Je connais peu les institutions et je voudrais en savoir plus. »
Je lui parle du Lieu d’Europe et lui indique le chemin, elle est ravie. D’après Antoine, le Lieu d’Europe reçoit plus de visiteurs en provenance du Conseil de l’Europe que du Parlement…
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