Samedi 16 mai, les Mulhousiens ont découvert les masques en tissus proposés par la municipalité. Après avoir vécu un confinement très dur, avec couvre-feu, beaucoup estiment que la Ville a tardé à équiper les habitants.
Il est 14h30 ce samedi 16 mai à Mulhouse, dont le centre-ville s’agite presque comme au « temps d’avant » le coronavirus. La plupart des boutiques sont ouvertes. Il fait beau, un couple s’engouffre dans le Starbucks, près de la fontaine de l’artère principale, rue du Sauvage.
De nombreuses passants arborent des masques, souvent les mêmes d’ailleurs. Les tissus noir, bordeaux, gris, sont reconnaissables. Ce sont ceux que la municipalité a commencé à distribuer dès ce matin-là, à 8h, dans 14 points à travers la ville. Aux habitants de se déplacer, munis d’un bon d’échange reçu dans leur boîte aux lettres. Chaque foyer a droit a un masque par personne et à un second le week-end suivant.
« Je suis très déçue de voir qu’ils ont été faits en Chine »
Pascale, la cinquantaine, habituellement formatrice en travail social à Strasbourg, quitte son appartement de l’hyper-centre pour rejoindre les bains municipaux Pierre et Marie Curie, en face de l’Hôtel de ville. Celui-ci arbore une grande banderole : « Mulhouse résiste ». À peine quelques personnes forment une file d’attente sur les marches. Deux employés municipaux les accueillent. L’une demande à chacun s’il a bien apporté son bon. L’autre asperge les mains de chaque arrivant d’une solution hydro-alcoolique.
Les bains municipaux constituent le point de distribution le plus proche du centre-ville Photo : DL/Rue 89 Strasbourg
Pascale entre et ressort en quelques minutes. Elle est désormais l’heureuse détentrice de 3 masques en tissu lavables et réutilisables une vingtaine de fois, pour elle, son mari et son fils. Elle affiche un air perplexe en regardant l’étiquette où toutes les caractéristiques du masque et les instructions sont en chinois et en anglais :
« Je suis très déçue de voir qu’ils ont été faits en Chine, alors que la Ville avait bien mis en avant sur son site qu’ils avaient été produits localement. »
En fait, la Ville indique sur son site avoir « essayé de privilégier, au maximum, une fabrication locale. »
Pour récupérer les masques de la Ville, Pascale a mis celui que sa belle-fille lui a cousu Photo : DL / Rue89 Strasbourg
Comme presque tous ceux qui arrivent, elle portait déjà un masque en entrant dans la piscine municipale :
« Ma belle-fille en avait cousu quelques-uns et mon mari en avait ramené du Japon, à l’origine pour se protéger de la pollution. Mais je voulais quand même récupérer ceux-là car “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.” Et ils ont des cordons à mettre autour des oreilles, c’est plus pratique que ceux qu’on doit nouer. Et puis, si déjà la Ville organise tout ça, je trouve ça bien de jouer le jeu. »
Une raison de sortir se balader
Au contraire de Strasbourg, la cité ouvrière n’a pas fait le choix d’une distribution des masques en boîtes aux lettres, mais a demandé aux habitants de se déplacer, à pied ou en drive au Palais des sports de la ville. Les personnes vulnérables ou handicapées pouvaient faire une procuration ou demander une livraison à domicile.
Mais Andrée, 86 ans, a décidé de venir dire bonjour à sa piscine préférée. Elle venait y nager deux fois par semaine. Pendant le confinement, elle ne sortait plus que pour faire les courses, une fois tous les 15 jours. Restée « trop longtemps enfermée », elle n’arrive pour autant pas à se réjouir d’une liberté retrouvée :
« J’aime bien marcher. Mais cela ne me dit plus rien de sortir. Je vis seule et il faut être prudent. Ce que j’aurais aimé, c’est pouvoir retourner au zoo. »
Prudente, elle l’a été, en portant un masque chirurgical acquis à la pharmacie il y a deux semaines. Elle déplore de devoir revenir la semaine suivante pour le second masque promis à tous les Mulhousiens.
D’habitude, Andrée vient ici pour nager. Cette fois, c’était une excuse pour se balader Photo : DL / Rue89 Strasbourg
Philippe (le prénom a été changé) a aussi bravé les recommandations : à plus de 70 ans, ce trésorier d’une association d’anciens paramilitaires est diabétique et raconte que sa fille infirmière à l’hôpital Emile Muller (« le Moensch » comme l’appellent les Mulhousiens) l’assaille de consignes pour qu’il prenne soin de sa santé. Qu’à cela ne tienne, ce grand habitué du VTT et des sorties de 80 kilomètres profite de cette excuse pour descendre du Rebberg (le quartier bourgeois derrière la gare) jusqu’au centre-ville.
Il se réjouit du déconfinement, mais affirme que lui et sa femme étaient bien lotis dans leur grande maison avec terrasse. Il n’a pas chômé pendant ces quelques semaines, en bricolant ses jouets en bois. C’est grâce à son côté bricoleur qu’il a pu se protéger avec des masques FFP2, retrouvés dans un carton. Il commente l’épidémie qui a durement touché la ville avec sérénité (« On fait avec »), même à l’évocation du « traitement particulier », le couvre-feu qui était de mise tous les soirs à 21h (jusqu’au 10 mai).
« Tant qu’on est valide, je ne vois pas l’intérêt de faire se déplacer des gens pour les distribuer », estime Philippe, retraité. Photo : DL / Rue89 Strasbourg / cc
Un confinement pas plus difficile qu’ailleurs
Un couvre-feu qui est un non-sujet pour Océane, jeune trentenaire, un masque chirurgical sur le nez et la main d’une petite fille dans la sienne. Elle n’a pas l’impression d’avoir dû faire plus d’efforts qu’ailleurs :
« S’ils ont décidé de mettre le couvre-feu, c’est pour une bonne raison. Ici, nous sommes particulièrement touchés par l’épidémie. Moi, ça n’a pas changé grand-chose à ma vie. »
Enceinte de 7 mois, elle était déjà en congé maternité et s’est confinée chez elle avec sa fille de 3 ans et son mari. Elle ne sortait presque que pour faire des courses. Elle l’a bien vécu, mais a trouvé que c’était dur pour sa fille :
« Mais elle comprend, elle sait qu’elle ne doit rien toucher, elle sait que le virus est encore là. »
Océane s’est plié bien volontiers aux mesures décidées par la Ville Photo : DL / Rue89 Strasbourg
En sortant de la piscine municipale, elle se demande si l’un des cinq masques qu’elle a en main ira à sa fille. Ils sont tous en taille unique. Il y en a trois pour sa petite famille. Les deux autres sont pour sa belle-mère et la mère de celle-ci, qui habitent dans le même immeuble. Océane est une des très nombreuses femmes qui ont fait le déplacement. Les hommes sont plus rares dans cette file qui commence à s’allonger vers 15h.
Au bas des marches, une femme attend avec sa poussette et se demande comment elle va faire. En haut, une dame très âgée se fait escorter par deux inconnus qui ont remarqué qu’elle ne parvenait pas à descendre toute seule.
« Ça m’angoissait que personne ne porte de masque ! »
Alors qu’un employé de la mairie hausse la voix pour demander plus de distance entre chaque demandeur, Céline passe le pas de la porte pour sortir. À 33 ans, cette employée d’un café fait le plein pour sa colocation de 4 personnes, à deux rues de là. Elle n’a pas non plus attendu la distribution pour arborer un carré de tissu coloré :
« Je l’ai fait moi-même ! Et sans machine à coudre. J’ai trouvé un patron sur internet et je me suis lancée. »
Céline a bien vécu le confinement et le couvre-feu, et attend de pouvoir reprendre le travail Photo : DL / Rue89 Strasbourg
Elle s’attendait à voir plus de monde au point de distribution et se demande s’il n’aurait pas été mieux que la Ville fasse du porte-à-porte. Elle trouve important que tout le monde puisse porter un masque dans la rue, ce qu’elle ne voit pas comme anxiogène, bien au contraire :
« J’ai vécu à Taïwan donc pour moi, ce n’est pas bizarre de porter un masque. Ça m’angoissait plutôt quand personne n’en portait ! »
« Au moins maintenant, les gens savent placer Mulhouse sur une carte ! »
Si le confinement a été « un peu bizarre », elle essaye de relativiser la situation en se disant que le monde entier vit la même chose. Cela la rassure. Le couvre-feu ? Il ne l’a « pas impactée plus que cela ». En fait, elle a « plutôt apprécié le calme ».
C’est ce calme que regrettera Pascale, l’habitante de l’hyper-centre. Elle raconte des nuits comme elle n’en avait plus eu depuis 20 ans, sans tapage nocturne, fêtards ou chiens qui aboient (« C’était géant »). Ce caractère très particulier qu’a revêtu (et revêt encore) Mulhouse pendant cette crise, elle essaye d’y voir quelque chose de positif :
« Au moins maintenant, les gens savent placer Mulhouse sur une carte. Et puis on s’est senti plein d’attention, nos proches nous appelaient tout le temps, surtout quand mon mari a été malade. Au début, il ne comprenait pas pourquoi son aîné expatrié l’appelait tous les deux jours. C’est là qu’on a réalisé que notre entourage croyait qu’à Mulhouse, on vivait la guerre. »
« C’est minable de nous demander de venir montrer patte blanche »
C’est un peu ainsi que l’a vécu Pierre, l’un de ses amis, croisé au centre-ville, non loin de la piscine. Lui, il refuse d’y aller. Il considère que les habitants ont trop souffert pour devoir venir « quémander » leur dispositif de protection une semaine après le déconfinement. S’il considère vaguement y aller le lendemain, c’est à reculons et par devoir moral. Ce résident du centre-ville estime que la Ville réagit beaucoup trop tard, et de manière complètement inadaptée. :
« Notre ville est traumatisée, endeuillée. L’ambiance est encore anxiogène. Vu tout ce que l’on a vécu, je trouve cela minable de nous demander de venir montrer patte blanche avec un bon, un justificatif de domicile et une pièce d’identité, pour obtenir un masque avec deux mois de retard, fabriqué à des milliers de kilomètres. Je suis furax. »
Dans la file d’attente qui s’allonge, la majorité des habitants portent déjà un masque Photo : DL / Rue89 Strasbourg
Il fait part d’une incompréhension totale quant au calendrier de la Ville. Le 16 mai, rappelle-t-il, c’est 6 jours après le déconfinement, plus de deux mois après l’annonce du stade 2 renforcé dans le Haut-Rhin et 10 jours après que les masques aient été mis dans les rayons de la grande distribution :
« En gros, nous avons été les premiers touchés et les derniers servis, après que les supermarchés aient eu la possibilité de se faire des bénéfices sur des dispositifs de protection. Tout ça pour un seul masque par personne. »
Il aurait souhaité que Mulhouse imite la Ville de Strasbourg en déposant les masques dans les boîtes aux lettres, en faisant du porte-à-porte, ou, en tout cas, en offrant une pluralité de modes de distribution. Le tout « dans l’enthousiasme, dans un esprit de rencontre, de reconstruction. »
Dans les couleurs de la Ville, le rouge et blanc, la municipalité affiche sa volonté de résilience Photo : DL / Rue89 Strasbourg
Il avance que la Ville a fait fi des personnes les plus précaires, en ne proposant pas davantage de points de distribution, obligeant certains à prendre les transports en commun, alors même que le port du masque y est obligatoire. Des personnes précaires qui, avance-t-il, ont le plus besoin de ces masques offerts, car « les plus favorisés » auront eu la possibilité de s’en procurer depuis le mois de mars. Il évoque aussi les personnes étrangères qui ne parlent pas français et qui n’auront peut-être pas compris à quoi servait le bon d’échange. Il conclut, amer :
« La Ville me semble défaitiste, assurant un service ultra-minimum. »
Le retour en grâce du textile « made in France », on y a cru, on veut bien y croire encore… Mais les masques que reçoivent les Bas-Rhinois depuis le début de la semaine ont été importés du Pakistan. Explication : les usines de textile restantes en France n’ont pas assez de capacité de production pour répondre à la demande de masques.
Épidémiologiste et professeur de santé publique au Centre Hospitalier Universitaire de Clermont-Ferrand, Laurent Gerbaud a participé à une étude de la propagation de la Covid-19 dans le Haut-Rhin. Ses premières conclusions : la pandémie a commencé bien avant le rassemblement évangélique dans le quartier de Bourtzwiller à Mulhouse et la veille sanitaire française a plus d’un mois de retard sur la dissémination réelle du virus.
Mi-avril, le CNRS et l’Université Clermont-Auvergne lançaient une enquête épidémiologique sur la propagation du virus Covid-19 dans le Haut-Rhin. Le questionnaire diffusé s’adressait, entre autres, aux participants à la semaine de jeûne de la communauté évangélique La Porte Ouverte Chrétienne du 17 au 21 février. Le professeur de Santé publique au Centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand et épidémiologiste, Laurent Gerbaud, a ainsi participé au traitement statistique de près de 3 800 réponses d’habitants du Haut-Rhin, de membres de la communauté évangélique ou non. Il en tire une nouvelle estimation du début de l’épidémie dans le département haut-rhinois et une critique forte des critères de la veille sanitaire mise en place par l’État français. Interview.
Rue89 Strasbourg : Quel est l’objectif de votre étude ?
Laurent Gerbaud : Nous avons travaillé avec une logique épidémiologique, pour essayer d’identifier à quel moment l’agent infectieux est passé d’une circulation à bas bruit à un vrai phénomène épidémique. Nous avions été contactés par des médecins haut-rhinois qui affirmaient avoir eu des formes bizarres de grippe chez des patients qui étaient testés négatifs à la grippe. Ils avaient aussi le sentiment que le rassemblement était injustement décrit comme étant à l’origine de l’explosion de l’épidémie. Nous avons donc cherché à remonter la chaîne de transmission en demandant aux gens quand ils sont tombés malades, quels signes cliniques ils présentaient, s’ils ont eu des proches contaminés, s’ils ont participé à des rassemblements dans les mois précédents…
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Auteur de « À la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance », Olivier Tesquet revient sur les développements récents de la surveillance de masse, à l’occasion de la crise sanitaire. Il sera l’invité de notre soirée « Tous connectés et après » lundi 18 mai à 19h avec Nehalenniæ Oudin de la Quadrature du Net.
Alors que le gouvernement prévoit d’utiliser une application pour tracer les contacts de personnes infectées par le coronavirus, que des drones parcourent la plage de Nice pour intimer aux gens de rester chez eux, Olivier Tesquet ne peut que constater depuis la crise sanitaire l’augmentation des mécanismes de surveillance qu’il a décrit dans son livre, « À la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance » (Édition Premier Parallèle), paru en janvier.
Invité du Shadok et de Rue89 Strasbourg lundi 18 mai à 19h pour une séance confinée (donc en visio, voir ci-dessous), il revient sur les enjeux posés par la crise sanitaire du coronavirus en termes d’atteintes à la vie privée.
Rue89 Strasbourg : « A la trace » est très documenté. Pourquoi avoir choisi l’essai sociologique pour parler des techniques et des outils de la surveillance ?
Olivier Tesquet : En fait, c’est le résultat d’un long travail de documentation, que je mène depuis que je suis journaliste, d’abord chez Owni, un média dédié aux questions du numérique, puis chez Télérama. Je me suis rendu compte qu’il n’existe pas d’Histoire des systèmes qui permettent la mise en place d’une surveillance généralisée, parce qu’ils apparaissent par couches successives. Il y a encore dix ans, le numérique était plutôt perçu comme libérateur. Avec par exemple l’utilisation des groupes de Facebook qui ont porté la parole des groupes rebelles pendant le Printemps arabe… Puis on s’est aperçu que ces mécanismes émancipateurs pouvaient aussi être de formidables instruments de contrôle.
Olivier Tesquet Photo : doc remis
Donc l’objectif de « À la trace » est de rappeler les articulations qui ont permis la situation actuelle, une sorte de cartographie, d’atlas, de la surveillance avec ses acteurs, des groupes clandestins aux États, visibles ou invisibles. Je ne suis pas chercheur, mais je démontre par l’exemple qu’il y a une dimension systémique dans l’installation de ces mécanismes, ce qui me rend d’autant plus inquiet quand je constate la situation actuelle.
Le gouvernement prévoit de déployer une application StopCovid, afin de retracer l’origine des infections, ce qui suppose un traçage de l’ensemble des citoyens dotés d’un smartphone…
Oui mais le débat sur StopCovid est en cours, et relativement bien documenté. Il peut en outre devenir vite très technique entre spécialistes d’architectures ouvertes ou distribuées par exemple… J’ai peur que cela occulte quand même les vrais enjeux. Parce que pendant que tout le monde parle de StopCovid, une prolongation de l’État d’urgence sanitaire est décrétée avec l’utilisation de dispositifs intrusifs sans que ça n’émeuve grand monde…
On s’aperçoit par exemple que se met en place une « économie de la distanciation physique » avec des acteurs qui sont les mêmes que ceux qui prétendaient hier lutter contre le terrorisme. Des caméras de vidéosurveillance par exemple sont utilisées à Cannes pour traquer cette fois ceux qui ne portent pas de masques… On passe de la sécurité « tout court » à la sécurité sanitaire mais ce sont les mêmes entreprises.
« La sécurité sanitaire, une bonne mesure électoraliste »
Et comme avant, de nombreux élus sont tentés d’en faire trop pour plaire à une frange de leur électorat… On répond que tout se fait sous le regard de la CNIL, mais c’est faux. Dans le cas des portiques à reconnaissance faciale installés dans les lycées, il aura fallu un signalement pour que la CNIL s’y intéresse et rappelle que c’est illégal.
La lutte contre le coronavirus est une bonne excuse…
Aux États-Unis, ils ont une bonne expression pour parler de ce phénomène… Ils appellent « function creep » le détournement d’un dispositif pour un autre usage que celui qui avait été prévu. Pour des questions liées à la lutte contre l’épidémie, on fait sauter des digues qui protègent la vie privée ou le secret médical. Mais rien n’est prévu dans le cas où ces dispositifs sont détournés ensuite.
Par exemple à Nice, la Ville a trouvé malin d’utiliser des drones pour rappeler à ses citoyens de respecter le confinement. C’est une première brèche dans l’utilisation de ces appareils, dans une optique de surveillance de tous, en plein dans l’espace public du quotidien…
Quel est le lien entre ces mécanismes de surveillance ?
Je dirais que l’aspect le plus inquiétant, c’est la privatisation et la sous-traitance d’une partie des fonctions régaliennes à des firmes privées. On a beaucoup glosé à propos du « score social » chinois mais ces techniques de « scoring » sont issues des méthodes de surveillance algorithmiques et s’imposent partout… Notre superbe carte actuelle des départements rouges et verts est une forme de scoring sur laquelle on a peu de prise, or il en résulte des droits attachés différents.
En attendant la réouverture des discothèques, la Kulture propose une programmation en streaming et le Studio Saglio prépare ses grillades… Les structures prisées des noctambules demeurent fermées, mais les acteurs testent des solutions pour survivre.
Les mesures de distanciation physique obligatoires empêchent les boîtes de nuit de redémarrer leur activité. Danser au cœur d’une foule, se parler corps à corps devant des enceintes assourdissantes ou partager un verre sont des plaisirs pour l’instant proscrits.
Pour assurer la survie économique de leurs entreprises, les gérants des bars et de boîtes de nuit doivent donc réinventer leur offre à Strasbourg, entre concert en streaming, reconversion temporaire en restaurants ou karaoké confiné.
Une soirée à la Kulture, Strasbourg Photo : doc. remis
La Kulture à la maison
Antoine Peraldi, le gérant du bar de nuit la Kulture, a ainsi décidé de lancer un nouveau projet intitulé « La Kulture Home ». Il s’agit d’une collaboration entre la Kulture et des DJ locaux qui mixeront dans l’établissement. Les soirées ne se passeront pas au 6 rue des bateliers mais chez soi, où il sera possible d’écouter et de regarder en direct les artistes via la plateforme de streaming Twitch.
Retransmission sur Twitch par la Kulture d’un mixe en direct.
Le site permet de recueillir des dons pour financer les DJs. La programmation est prévue de 20h à minuit. Pour motiver les fêtards à donner et à prolonger la fête des paliers sont instaurés. Si 100€ sont récoltés avant minuit, l’événement continuera jusqu’à 1h du matin. Puis un deuxième palier à 250€ permet d’encore prolonger la nuit. Un onglet donation est accessible sur la page Twitch de la Kulture.
L’intérieur du bar sera fermé au public mais ouvrira pour de la vente de boissons à emporter. Les soutiens du lieu auront la possibilité d’acheter des t-shirts et des produits dérivés de la Kulture.
Un espace restauration au Studio Saglio
Située au 16 rue Saglio dans le quartier de la Meinau, la boîte de nuit existe depuis vingt-cinq ans. Et c’est depuis douze ans que cette institution strasbourgeoise s’est spécialisée dans la musique électronique. Mais le lieu fait face à une crise existentielle, selon Richard Hirstel, gérant du Studio Saglio : « On ne risque pas de danser de sitôt… »
Une soirée au Studio Saglio. Photo : Coin des Clubbers
Richard Hirstel a ainsi préféré organiser une reconversion temporaire du lieu : « Cet été, il sera possible de déguster des grillades et les repas seront accompagnés de musique au Studio Saglio. » Dotée d’une terrasse et d’une cuisine, le lieu pourra se convertir en restaurant avec paillote à l’extérieur. Des associations de DJs ont prévu de mixer en soirée lorsque le Studio Saglio sera autorisé à ouvrir, en même temps que la reprise officielle des restaurateurs, dont la date reste à préciser.
À défaut de pouvoir danser, le restaurant sera ouvert du mercredi au samedi, de midi à 22h, et le dimanche à partir de 18h jusque minuit. Une cinquantaine de personnes pourront siéger dans ce nouvel espace restauration. Le prix des mets sera compris entre 5€ et 20€ et la cuisine alsacienne sera à l’honneur.
Le bar-karaoké Bunny’s bar adapte son espace
Le « bar Macron », allusion aux virées étudiantes d’Emmanuel Macron au Bunny’s durant son passage à l’ÉNA, envisage de transformer son espace en box privatisables. Ils accueilleraient dix personnes maximum, la limite légale pour un rassemblement dans l’espace public. Le 1 rue de l’Épine continuera donc de faire chanter ses habitués.
La difficulté de distancer les clubbeurs est en effet incontournable. Jean-Luc Maturl explique la nécessité de garder les clubs fermés tant que le virus du Covid-19 circule :
« La plupart des couples se créent en discothèque. La distance, je n’y crois pas. »
Jean-Luc Maturl, gérant de la Salamandre, du Galopin, du Bunny’s bar
Parmi ses autres établissements, il imagine plus difficilement de rouvrir la Salamandre au moment où les restaurants ouvriront. En revanche, Le Galopin et son bar caché installeront une terrasse pour lier l’atmosphère des deux lieux : cocktails et tartes flambées.
Premiers à fermer, derniers à ouvrir
Les gérants de bars, restaurants et boîtes de nuit de la ville ont formé un groupe de travail avec la municipalité.
Pour Paul Meyer (La Coop.), adjoint au maire de Strasbourg en charge des commerces et du tourisme, il faut travailler sur des fêtes à un rythme plus doux :
« Les gens veulent se retrouver mais ça ne pourra pas être dans une effusion. Il faudra savoir se retrouver sans s’agglutiner et retrouver un équilibre. »
Paul Meyer, Adjoint au maire de Strasbourg en charge des commerces et du tourisme
Une des solution envisagée est d’aménager l’espace public de façon à accueillir de larges terrasses respectant les mesures de distanciation physique.
Les tenanciers les plus optimistes espèrent une ouverture des clubs entre la mi-juillet et la fin du mois d’août. Mais certains n’osent envisager de reprise avant l’année 2021.
Les free party veulent continuer masqués
Pour se déhancher malgré tout, les plus téméraires relanceront leurs Sound systems dans les champs. La Coordination Nationale des Sons avait déconseillé aux collectifs d’organiser des événements festifs pendant la période de confinement, autant pour limiter la diffusion du virus que pour se protéger contre des sanctions. Un arrêté préfectoral avait proscrit les rassemblements sous peine de 7 500€ d’amende et 6 mois de prison.
Actuellement, les rassemblements de plus de 10 personnes sont interdits dans les lieux publics. Mais un collectif de DJs a prévu de revenir sur le terrain. Ils ont décidé de se munir de masques, de gants et de gel hydroalcoolique pour faire danser malgré tout les teufeurs en free party. Ils comptent aussi sur le civisme des danseurs pour respecter au maximum les mesures barrières.
En raison de la modification des règles d’entrée en Allemagne à partir de ce samedi 16 mai, les barrières qui bloquaient le pont Beatus Rhenanus depuis le 16 mars ont été retirées ce vendredi 15 mai dans l’après-midi. Il reste des barrières côté français.
Côté allemand, les barrières ont disparu. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg
Des contrôles à l’arrêt Bahnhof
Le tramway D pourra à nouveau circuler de part et d’autre du Rhin, aux trois arrêts. Mais les contrôles de la rame s’effectueraient à l’arrêt à la gare de Kehl (Kehl Bahnof), a-t-on appris auprès de la police allemande placée à la frontière. Les contrôles devraient être systématiques. Un tel procédé est en place avec les trains TER entre Strasbourg et Offenbourg depuis la fermeture de la frontière. Le train est entièrement contrôlé avant de repartir.
Averti ce vendredi, le président de la CTS, Alain Fontanel est favorable à une réouverture mais attend des précisions :
« Nous sommes prêts à relancer l’exploitation de la ligne, mais nous attendons des clarifications sur le protocole de contrôles. Un tram peut contenir 70 personnes et un contrôle de tous les passagers sur le quai aurait un impact sur le fonctionnement de la ligne. »
Des nouveaux motifs autorisés
En plus des autorisations déjà en place pour travailleurs frontaliers, d’autres motifs sont désormais autorisés pour se rendre en Allemagne, comme la visite des conjoints, la poursuite de scolarité ou des soins. Le tourisme et les courses sont exclues. Voici les principales raisons valables :
L’Eurodistrict a traduit les motifs valables d’entrée
Ces règles sont valables jusqu’au 15 juin. Ensuite les contrôles seraient aléatoires et non-systématiques.
Côté français, la barrière est toujours là. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg
À l’occasion du premier week-end depuis le déconfinement, le NPA du Bas-Rhin appelle à un rassemblement samedi 16 mai, avec distances de sécurité entre participants. En agrégeant plusieurs revendications, il entend ainsi « lutter contre le gouvernement ».
Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) de Strasbourg organise la première manifestation depuis le début du déconfinement avec un rassemblement intitulé « Rassemblement dehors Macron et pouvoir irresponsable ! ». Il débutera ce samedi 16 mai à 15h jusqu’à 16h30 sur la place Kléber. Les organisateurs appellent à respecter les distances sanitaires de 1 mètre entre les participants.
Ile saint-Denis le 11 mai 2020, premier jour du déconfinement, rassemblement unitaire de plusieurs centaines de personnes devant la mairie pour constituer une chaîne humaine vers Villeneuve la Garenne et dénoncer les violences policières, le racisme des forces de l’ordre dans les quartiers populaires. La police présente massivement empèche la constitution de la chaine. Copyright : Photothèque Rouge / JMB
Plus de 10 participants attendus
Antonio Gomez, membre du NPA, s’attend à dépasser le seuil des 10 participants, limite maximale des rassemblements pendant l’état d’urgence sanitaire :
« Le principal c’est qu’on puisse s’exprimer sur ce qui se passe actuellement dans le pays et ne pas cloisonner la démocratie. »
Antonio Gomez, membre du NPA.
Parmi les revendications, le tract du rassemblement demande de « distribuer gratuitement les masques ». Mais le rassemblement vise à s’adresser aux différents mouvements sociaux des derniers mois comme l’opposition à la réforme des retraites, pour l’écologie, contre les violences faites aux femmes, les violences policières, pour lutte anti-raciste ou les rassemblements des Gilets Jaunes.
D’autres rassemblements de ce type se sont déroulés en France depuis le début du déconfinement dont une chaîne humaine à l’Île Saint-Denis, qui a réuni 250 personnes le lundi 11 mai, avant d’être dispersée par la police.
La question institutionnelle de l’Alsace est en retrait dans le débat politique local. Insatisfaits par la « Collectivité Européenne d’Alsace », les courants régionalistes espèrent lancer deux nouvelles initiatives en 2020. Mais divisés sur la stratégie, ils visent deux élections différentes en 2021 : les régionales et les départementales, qui se tiendront en même temps.
Le confinement était un moment propice à la réflexion politique. L’Initiative citoyenne alsacienne (ICA) en a profité pour proposer une enquête sur une « nouvelle offre politique » en Alsace. Issu des réseaux culturels et bilingues, ce club de réflexion (think tank en anglais ou Denkfabrik en allemand) fondé en 2010 s’intéresse à la situation institutionnelle de l’Alsace, notamment dans le but de susciter des convergences politiques. Pour son président, Pierre Klein, « afin de faire bouger les lignes, une démarche supplémentaire s’impose. »
Une concession insuffisante pour les régionalistes
Le philosophe et essayiste regrette « un vrai retrait par rapports aux revendications du début » dans la classe politique. Le tandem Frédéric Bierry / Brigitte Klinkert, à la tête du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, pensait que la demande d’une « collectivité à statut particulier » pour l’Alsace permettrait d’abandonner l’objectif de sortie du Grand Est. Mais en dépit de son nom original, la « Collectivité Européenne d’Alsace » (CEA) n’est qu’une fusion des deux départements et n’a reçu que quelques compétences supplémentaires et partielles. Ce département « amélioré » au sein du Grand Est ne satisfait pas l’ICA ni d’autres mouvements à tendance régionaliste (voir encadré). La CEA doit voir le jour le 1er janvier 2021.
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Depuis le 12 mai, les étudiants et les jeunes précaires peuvent bénéficier d’une aide de 200 euros qui sera versée dès le mois de juin. Voici comment en bénéficier.
Perte d’emploi, fermeture des restaurants universitaires, jobs d’été annulés… Avec la pandémie de coronavirus et le confinement, beaucoup d’étudiants ont perdu des ressources financières. Certains ont dû se rendre aux distributions alimentaires de l’association étudiante Afges. Lundi 4 mai, le Premier ministre a annoncé devant le Sénat le versement d’une aide exceptionnelle de 200 € pour soutenir les jeunes de moins de 25 ans en situation de précarité. Au total, selon Édouard Philippe, près de 800 000 étudiants de moins de 25 ans devraient recevoir cette aide en juin.
Les conditions
Les jeunes en situation précaire peuvent bénéficier de cette aide dans plusieurs cas de figure :
perte d’un travail (à partir de 32 heures par mois, soit 8 heures par semaine)annulation d’un stage rémunéré être étudiant originaire d’Outre-mer, ne pouvant pas rentrer et se retrouvant isolé en métropole
Les apprentis et étudiants en chômage partiel ne sont pas concernés par cette aide.
Les modalités de versement de l’aide pour les jeunes de moins de 25 ans « dans une situation précaire ou modeste bénéficiaires des allocations personnalisées au logement (APL) » doivent être précisées dans les prochains jours.
Pour les étudiants ayant perdu leur emploi, il faudra fournir une attestation de la perte d’emploi établie par l’employeur, une copie du contrat de travail en cours (datant au plus tard du 16 mars 2020), afin de justifier d’une activité d’au moins deux mois (depuis le 1er janvier 2020), une copie de la carte d’étudiant de l’année universitaire 2019-2020 et un relevé d’identité bancaire.
Pour les étudiants n’ayant pu réaliser leur stage obligatoire gratifié, il faudra fournir une attestation de l’arrêt du stage ou de sa non-réalisation établie par l’employeur (organisme d’accueil), une copie de la convention de stage (prévoyant un début d’activité au plus tard le 1er juin 2020), une copie de la carte d’étudiant de l’année universitaire 2019-2020 et d’un relevé d’identité bancaire.
Pour les étudiants ultramarins isolés en métropole, il faudra fournir un justificatif de domicile de ses parents ou de son tuteur légal (résidant dans un département ou une collectivité d’Outre-Mer, ou en Nouvelle-Calédonie). Il faudra également fournir une quittance de loyer du mois d’avril à son nom pour un logement en métropole, ou une attestation d’hébergement gratuit en métropole, une copie de la carte d’étudiant de l’année universitaire 2019-2020, un extrait du livret de famille et un relevé d’identité bancaire.
Si vous êtes boursiers ou que vous bénéficiez déjà d’autres aides, vous pouvez également bénéficier de cette aide exceptionnelle. Celle-ci s’ajoute et complète le versement des bourses, des aides d’urgence ainsi que les aides spécifiques mises en place par l’université (comme les bons d’achat alimentaire ou de matériel informatique et de téléphonie).
Depuis lundi 11 mai, le Parlement européen abrite dans son réfectoire un centre de dépistage Covid-19 sur ordonnance. Les patients asymptomatiques y découvrent le test PCR et son écouvillon glissé à l’arrière du nez. Reportage en images et en sons.
Depuis près d’un mois, les locaux du Parlement européen attendaient d’être utilisés pour faire face à la pandémie de coronavirus. Dès le 22 avril, l’Agence régionale de santé (ARS) avait mis le dispositif de dépistage de la Covid-19 en place. Il ne restait plus qu’à attendre le déconfinement et ses modalités. Lundi 11 mai, le siège strasbourgeois du Parlement européen s’est ainsi transformé en centre de dépistage. Réparti en 21 box individuels, il a pris place au cœur du réfectoire du bâtiment Louise Weiss.
Les premiers patients, tous asymptomatiques, ont été accueillis depuis le début de la semaine. Après avoir été en contact avec un cas avéré de Covid-19, ils vont devoir subir le fameux test PCR au cours duquel un biologiste glisse un écouvillon à l’arrière du nez, à la jonction avec le pharynx. Avec une capacité maximale de 2 400 tests par jour, ce laboratoire géant est le plus vaste centre de dépistage du département du Bas-Rhin.
Fanny Fuchs et Stéphane Wernert forment un couple de restaurateurs à Strasbourg. Alors que leurs enseignes sont closes, ils témoignent de leur vécu de la crise sanitaire et de leurs espoirs pour la suite.
Samedi 14 mars à minuit, il a fallu fermer nos restaurants. Difficile de gérer les stocks, le personnel et les clients, mais encore plus difficile a été de nous rendre compte à ce moment-là que notre activité n’était pas jugée « indispensable. » Oui c’est vrai, il faut l’avouer, c’est un peu le cas et une fois la pilule digérée, il a été nécessaire de s’adapter.
Après avoir « sanctuarisé » nos établissements, c’est-à-dire, avoir mis en place des mesures pour que nos activités qui ne génèrent plus de chiffre, ne créent pas non plus de charges, il a fallu amorcer les aides découlant des annonces successives de notre président ou de nos ministres. Report des charges, report des échéances de prêts, report des loyers, mise en place du chômage partiel et recherches des aides diverses. Tous les entrepreneurs ont connu ça, tout a été fastidieux. L’administration ne nous a pas facilité la vie et certaines aides, notamment régionales, se sont avérées être simplement des « effets d’annonces. »
Ainsi le chômage partiel pour notre personnel, il a d’abord fallu comprendre que le mot de passe pour l’interface des déclarations était inscrit, sans indication, en caractères minuscules, tout au bas d’un document… Puis il nous a fallu comprendre que ce serait à nous d’avancer les salaires pour ensuite seulement se faire rembourser par la Direccte (Direction régionale de l’économie et du commerce).
Fanny Fuchs et Stéphane Wernert gèrent trois enseignes à Strasbourg Photo : doc remis
L’angoisse de ne pas avoir une trésorerie suffisante était alors à son comble. Nous avons choisi de compléter le manque à gagner pour notre équipe en bloquant les prélèvements de certains fournisseurs et de l’administration… Des moments compliqués au téléphone, des e-mails difficiles à rédiger. Que faire des salariés dont la fin de période d’essai est survenue fin mars ? Les remercier ? Après d’âpres débats, nous avons choisi de les garder, malgré les sombres perspectives.
Grand moment de solitude avec la banque
L’autre moment de grande solitude que nous avons vécu est survenu avec la banque, lors de la négociation pour le report de nos échéances de prêts. Nous avions changé d’établissement bancaire quelques mois auparavant et nos prêts étaient encore dans l’ancienne banque. La réponse a été cinglante : « Cette demande est étudiée exclusivement pour nos clients actuels et on ne vous considère plus comme tel. » Il aura fallu l’intervention d’un médiateur bancaire directement auprès du directeur d’agence pour décanter la situation.
Quant au Prêt garanti par l’État (PGE), pourquoi s’endetter encore plus avec comme seule perspective de couvrir les charges ? Dans l’absence de perspectives, est-ce qu’il ne s’agit pas de seulement différer la fermeture d’un an ? Préparer un prévisionnel dans cet environnement où chaque jour apporte son lot de surprise a été un numéro d’équilibriste ou de scénariste de science-fiction, c’est selon… Quoiqu’il en soit, nous l’avons enclenché, n’ayant pas d’autre alternative. Les assurances ont été en dessous de tout pendant cette catastrophe, se cachant sous leurs contrats quand on avait besoin d’elles. Si on s’en sort, je saurais m’en souvenir.
Tout cela, nous l’avons vécu, il y a quelques semaines qui paraissent des mois dorénavant.
« Nous sommes comme anesthésiés, sous perfusion »
Aujourd’hui, nous sommes, comme pour plusieurs de nos confrères et consœurs, dans une situation un peu comateuse. On a senti les turbulences en mars, on sait qu’on va vivre des moments terribles dans les semaines à venir, mais pour l’instant, étant donné que nous sommes « sous perfusion », c’est comme si nous étions anesthésiés.
Notre quotidien est fait de points en vidéo avec nos fournisseurs, les administrations, les élus et nos confrères de Strasbourg et d’ailleurs en France via Skype, Zoom, Teams, Whatsapp… L’important est de rester en contact, se soutenir et se transmettre des infos, des tuyaux, éviter l’isolement. Avec notre syndicat, nous essayons de faire en sorte que les petits restaurateurs ne soient pas oubliés. Mais nous savons bien que plusieurs seront concernés par le redressement judiciaire ou la faillite. Nous ne nous faisons pas d’illusions. La procédure de sauvegarde pour nos affaires, nous avons déjà commencé à l’étudier.
Quel est l’avenir de la restauration en période de pandémie ?
Nous lançons quand même des chantiers dans nos établissements, nous essayons de réfléchir à « demain, » quel sera notre métier pendant la pandémie ? On peut envisager des services au comptoir ou des services en salle limités mais si c’est pour mettre des visières, des plexiglass sur les tables et prendre la température des clients quand ils rentrent, très sincèrement, ce sera sans nous !
Certains restaurateurs s’essaient au drive, aux « click and collect » ou à la livraison de repas. Nous le faisons aussi de manière expérimentale, pour voir et comprendre le fonctionnement mais notre véritable métier, ce n’est pas celui-là. Notre mission, c’est d’accueillir du monde, de les servir et de leur faire passer un bon moment. C’est à ce niveau-là que l’on doit se repenser. D’ailleurs, on s’en rend bien compte quand on analyse l’économie de ce type de restauration, il faut faire des calculs de coûts matières, de grammage dans les plats… Bref tout ce qui va à l’encontre de ce que la restauration implique : la générosité, la convivialité et l’envie de partage.
Il y a peut-être à réfléchir cependant pour sortir des modèles de Deliveroo ou d’Uber Eats, seuls présents dans la livraison de repas à Strasbourg. Nous pourrions profiter de la période pour faire émerger un service local, plus responsable et éthique, afin de répondre à cette demande.
L’espoir des grandes terrasses sur l’espace public
La voie la plus immédiate pour sauver les restaurateurs, au moins pour les trois ou quatre prochains mois, c’est l’utilisation de l’espace public. En investissant les rues, les places ou les squares, les restaurants et les bars pourraient proposer des accueils conformes aux règles de distanciation physique. Ce qui permettrait de rouvrir.
Cette idée pourrait bien être une réponse concrète et réaliste qui permettrait de sauver la profession. Nous sommes prêts à étudier les conditions pour veiller à la sécurité de tous et au respect des riverains. Objet de luttes, de marquages au cordeau et de régulations sans fin, l’utilisation de l’espace public comme bouée pendant la pandémie pourrait permettre de repenser nos relations avec la municipalité, avec les riverains ainsi que les procédures et les contraintes qui nous étaient jusqu’alors imposées.
C’est à la Ville de nous envoyer ce signal. À nous ensuite de proposer des aménagements permettant la cohabitation avec les piétons ou les cyclistes. Nous trouverons aussi les moyens de soutenir les confrères qui n’ont aucune possibilité de terrasse, même déportée.
Le secteur de la restauration à Strasbourg est composé essentiellement de petits indépendants (malgré ce que l’on pourrait penser parfois) pour qui les mois à venir vont être décisifs. Nous sommes prêts à tout essayer mais nous ne pourrons plus tenir bien longtemps. Pour dire les choses plus directement, la mairie tient le destin des restaurants entre ses mains.
Fanny Fuchs et Stéphane Wernert
Restaurateurs à Strasbourg du Café de l’Opéra, du Café du TNS et du Il Girasole. Fanny Fuchs est colistière d’Alain Fontanel (LREM), candidat qualifié au second tour des élections municipales à Strasbourg.
Restaurateurs à Strasbourg du Café de l’Opéra, du Café du TNS et du Il Girasole.
Fanny Fuchs est colistière d’Alain Fontanel (LREM), candidat qualifié au second tour des élections municipales à Strasbourg.
Quatre places du parking de l’écoquartier Danube à Strasbourg – Neudorf ont été prêtées à un laboratoire pour y tenir un « drive » de dépistage de la Covid-19.
Depuis lundi 11 mai, les habitants de l’écoquartier Danube ont dégagé quatre places de leur parking partagé pour y installer un « drive » dédié aux tests de la Covid-19. En partenariat avec le laboratoire Biolia voisin et ZenPark, l’opérateur du parking, n’importe quelle personne disposant d’une ordonnance pour un test par prélèvement (PCR) de Covid peut se rendre au 32, rue de l’Elbe à Neudorf, du lundi au vendredi de 12h30 à 13h30.
Le prélèvement ne prend que quelques minutes Photo : doc remis
Le prélèvement prend quelques minutes, un coton tige est appliqué dans le nez de la personne à tester. Les analyses sont effectuées en 48 heures au sein du laboratoire situé à quelques dizaines de mètres. Les résultats sont envoyés au domicile des personnes testées. L’accès au parking spécialisé est gratuit.
Le drive Covid de l’écoquartier Danube Photo : ZenPark / doc remis
Une méthode de prélèvement sans contact
Ce mécanisme de « drive » permet au personnel du laboratoire d’éviter un maximum les contacts avec les personnes à tester, qui restent dans l’habitacle de leur véhicule.
Début mars, en Alsace, l’Agence régionale de santé et Santé Publique France font face au casse-tête de la livraison de masques aux professions libérales de santé. La solution retenue : Distrimasques, une application rendue disponible en quelques jours grâce à un médecin, un pharmacien et un informaticien alsaciens.
« Il n’y avait pas de matériel de protection. Puis le peu de matériel qu’on avait, les médecins devaient les chercher à différents endroits, c’était un bordel sans nom. » Médecin généraliste à Strasbourg, Claude Bronner a subi la distribution erratique des équipements de protection individuelle (EPI) aux professionnels de santé libéraux au début de la pandémie en Alsace.
Président de la Fédération des médecins de France Grand Est, il lance alors l’idée d’un logiciel destiné à « gérer les stocks et les faire distribuer en pharmacie ». En quelques jours, son confrère Raymond Attuil et le pharmacien Claude Winstein vont ainsi créer Distrimasques, une application destinée à assurer la distribution des masques chirurgicaux et FFP2, des blouses et du gel hydroalcoolique en temps de pénurie.
Les chiffres de la plateforme Distrimasques au 8 avril, soit deux semaines après son lancement dans le Bas-Rhin Photo : Document remis
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Dans un texte paru sur The Conversation France, deux juristes strasbourgeoises invitent au débat public sur l’application de traçage des personnes infectées par le coronavirus, StopCovid.
« Le RGPD ainsi que la Directive e-Privacy du 12 juillet 2002 (en cours de réforme au niveau européen) définissent le cadre juridique applicable à la collecte de données personnelles, y compris de santé pour le premier et de géolocalisation pour la seconde. Le gouvernement français ainsi que l’INRIA (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique), chargé du développement de l’application, ont d’emblée affirmé vouloir retenir un niveau élevé de protection, garantie par une approche « privacy by design », la contrainte du respect de la protection des données étant intégrée, nativement, dans la conception même de l’application. »
Une nécessaire transparence absolue, du code à la conservation des données
Encore faut-il vérifier que l’application s’y conforme bien :
Un consentement de l’utilisateur est attendu pour chaque fonctionnalité de StopCovid (information, recherche de contacts, envoi d’avertissements, etc.) et alertent :
« Des mesures devront être prises pour minimiser la durée de conservation des données traitées via l’application. Le critère de “fin d’épidémie” invoqué lors des débats devant la commission parlementaire française semble peu satisfaisant et, en tout état de cause, une suppression automatique des données devra être envisagée. »
Ces points techniques listés, les deux autrices rappellent que le véritable enjeu sera « l’acceptabilité » de cette application. Alors que les frontières restent fermées à l’intérieur de l’Europe, elles rappellent que si les Européens sont inclus dans le processus de « désescalade du confinement » avec cette application, ils pourraient adhérer à cette stratégie collective.
Pour les deux autrices, ces principes d’assurance juridique et de transparence devraient être clairement posés dans le débat public, avant que ne soit déployée l’application. Sinon, avertissent-elles, l’application va se retrouver au milieu d’un débat sur la vie privée ce qui reviendra à limiter sérieusement son utilisation, et donc l’efficacité de la stratégie de déconfinement.
Une cagnotte lancée par un chef de service des Hôpitaux universitaires de Strasbourg suscite des interrogations chez une partie des agents quant à l’affectation des dizaines de milliers d’euros récoltés. Le professeur Fehrat Meziani, du service de réanimation médicale du NHC, prend l’engagement que la somme sera reversée à la Fondation Unistra, qui administre normalement ce type de dons.
Une cagnotte Leetchi intitulée « Soutien à la Réanimation (NHC) des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg » lancée fin mars a réuni 72 212,70€ en 40 jours, grâce à 1 526 donateurs. L’argent collecté permettra de « faciliter et d’adoucir la vie des soignants et des patients au quotidien (petits déjeuners, repas améliorés, petits équipements ….) », indique la description.
« L’utilisation des fonds restants se fera dans le strict respect des statuts de notre association : l’ADRER (Association pour le Développement de la Recherche et de l’Enseignement en Réanimation) », complète le texte signé par Fehrat Meziani, chef du service de Médecine Intensive – Réanimation, au Nouvel hôpital civil (NHC).
Quels sont les statuts de cette association ? C’est justement ce qui interroge une partie des personnels des Hôpitaux universitaires de Strasbourg. Un infirmier, Geoffrey Laisne a même écrit un mail interne, que Rue89 Strasbourg a pu consulter, aux milliers d’agents à ce propos. Dans son long texte, il indique ne pas connaître cette association en dépit de recherches personnelles. Surtout, il questionne le bien-fondé d’une telle démarche : « existe-t-il une hiérarchie entre services, au sein-même des HUS, où chaque patient se fait soigner au quotidien ? Y-a-t-il un service plus noble et/ou plus méritant qu’un autre ? »
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