Deux semaines après le début du confinement, sept personnes sans-abri et leurs chiens ont trouvé refuge dans un bâtiment vide situé sur le port à la Robertsau. Mercredi 29 avril, à la demande du Port autonome de Strasbourg, Électricité de Strasbourg a coupé le courant de la maison pour des raisons de sécurité.
Mercredi 29 avril, aux alentours de dix heures. Un agent de Strasbourg Électricité Réseaux coupe le courant d’un bâtiment abandonné situé dans le quartier de la Robertsau. Depuis plus de trois semaines, sept personnes sans-abri et leurs chiens occupent les lieux. Craignant d’être contaminés par le coronavirus, lassés par les contraventions pour non-respect du confinement, le petit groupe s’est installé dans cet ancien local de la gendarmerie fluviale, quai Jacoutot. « C’est toujours mieux qu’une tente, où l’on peut se faire agresser et voler à tout moment », explique Gaëtan, 27 ans. Willem, 20 ans, renchérit : « C’est aussi mieux qu’une cage d’escalier. »
Lassé par les contraventions pour non-respect du confinement, le petit groupe s’est installé dans cet ancien local de la gendarmerie fluviale, quai Jacoutot. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Un projet : « Le refuge des oublié·es »
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
La branche du Medef de la métallurgie plaide pour que l’activité reprenne dans le secteur. Elle estime que la réorganisation du travail, notamment par le biais des mesures barrières, permet aux ouvriers d’exercer en toute sécurité. Des métallurgistes livrent leur expérience de l’usine à Rue89 Strasbourg. Pour eux, impossible de garantir la sécurité sanitaire aux postes de travail.
Philippe Darmayan, président de l’UIMM, l’union patronale des industries de la métallurgie et branche influente du Medef, annonçait dès le 11 avril : « Nous sommes prêts à organiser le travail pour que les 1,5 million de salariés de notre secteur soient en sécurité, rassurés et confortables. »
Richard (prénom modifié), salarié de l’entreprise Schaeffler à Haguenau, qui fabrique des pièces pour l’industrie automobile allemande, n’est pas de cet avis :
« Les mesures sanitaires à l’usine, c’est du cinéma ! Dans les faits, le virus se propage entre nous. »
Selon un délégué syndical de la CGT Schaeffler, fin avril, sur les 2 000 salariés, au moins 55 personnes ont été contaminées, dont certaines placées en quarantaine avec des symptômes conséquents. Au même moment, l’une d’entre elles vient tout juste de sortir d’un service de réanimation.
Malgré la crise sanitaire liée au Covid-19, début mai, en Alsace comme dans toute la France, la majorité des sociétés de la branche de la métallurgie, qui pèse plus de 350 milliards d’euros de chiffre d’affaires, reprennent leur activité. Amar Ladraa, responsable régional de la CGT métallurgie dans le Grand Est, rend compte des témoignages qu’il recueille :
« Des salariés se rendent au travail en ayant peur pour leur vie ou avec la crainte de contaminer leurs proches. Les mesures sanitaires dans les entreprises servent essentiellement à déresponsabiliser les employeurs. La réalité du travail à l’usine ne permet pas d’empêcher la propagation du virus avec ces mesures. De toute façon, si la sécurité était vraiment un enjeu, les ouvriers seraient restés confinés, d’autant plus que la plupart des productions ne sont absolument pas essentielles. »
« Impossible de poursuivre l’activité sans exposer les ouvriers à des risques »
Le groupe allemand Schaeffler a réalisé un chiffre d’affaire de 14,4 milliards d’euros en 2019. Suite à l’annonce du confinement le 16 mars, les salariés ont pu continuer à travailler sur la base du volontariat pendant huit jours, puis la reprise pour tous les ouvriers a été obligatoire.
Après plus d’un mois d’activité en pleine pandémie, le constat est clair pour Richard :
« Tout au long de mes journées à l’usine, je suis régulièrement au contact d’autres personnes. Le risque zéro n’existe pas. C’est impossible de poursuivre sans s’exposer. »
Sur ce site industriel, selon un délégué syndicale de la CGT, seuls les ouvriers sont présents, et quelques personnes de la direction :
« 307 salariés peuvent continuer leur activité en télétravail. Le 4 mai, environ 650 personnes ont travaillé sur le site, ce chiffre augmente tous les jours. Les 1 000 autres personnes sont en arrêt maladie, en garde d’enfant ou en chômage partiel, mais nous n’avons pas la proportion exacte. »
Contactée, la direction de Schaeffler n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’explications et de précisions.
Certains ouvriers obligatoirement côte à côte
Pour limiter les contacts entre les ouvriers, l’entreprise a ajusté les plannings pour que ceux-ci se croisent moins lorsqu’ils se rendent sur leur poste de travail. Mais selon le syndicat, pendant leur activité, la proximité entre les ouvriers, qui dépend des postes, ne peut pas être modifiée malgré la crise sanitaire :
« Certains peuvent rester à trois mètres les uns des autres. Mais d’autres se retrouvent souvent à 1 mètre voire 50 centimètres. D’autres peuvent être côte à côte à trois devant des ordinateurs. »
Ces propos sont corroborés par des photos que Richard a fourni à Rue89 Strasbourg. Elles ne sont pas diffusées pour protéger son anonymat.
Selon l’expérience de terrain d’ouvriers de plusieurs entreprises de métallurgie dans la région, le travail à l’usine est incompatible avec une réelle sécurité sanitaire en ces temps de pandémie. Photo : Anamul Rezwan / Pexel / cc
Dans cette usine, les ouvriers ont reçu tous les jours un masque FFP2 périmé depuis 2009 jusqu’au 21 avril. À cette date, chaque ouvrier a reçu un pack de 5 masques, d’une efficacité de 4 heures et utilisables 50 fois grâce à des lavages à 90 degrés. Richard avoue qu’il ne les porte plus en permanence, comme il est censé le faire, parce que « ses poumons le brûlaient le soir après ses journées de travail avec un masque. »
Selon la CGT du secteur de la métallurgie, certaines mesures sanitaires, comme le port du masque ou le maintien des distances de sécurité, sont inadaptées à l’activité de nombreux ouvriers. Richard attire aussi l’attention sur la pause de midi : « Au réfectoire, une chaise sur deux est condamnée, mais nous sommes tout de même proches les uns des autres, à 1 mètre en diagonale environ. »
Chez Stocko, la menace de sanctions disciplinaires si des mesures sanitaires ne sont pas respectées
L’activité a repris depuis plusieurs semaines du côté de l’entreprise Stocko à Andlau, où environ 200 ouvriers fabriquent des pièces aussi destinées en grande partie à l’industrie automobile. Du haut de ses 30 ans d’ancienneté dans l’entreprise, Dominique (son prénom a été modifié) explique que « toute la journée, il utilise des outils qui passent de main en main, alors que certains salariés sont probablement contaminés. »
Pour lui, les mesures sanitaires, « en plus d’être peu efficaces et contraignantes, sont même devenues la source d’une grosse pression. » Chez Stocko, les ouvriers ont dû signer une charte à respecter sous peine de sanctions disciplinaires. Ils doivent « s’engager » à respecter une douzaine de mesures comme « 1,50 mètre de distance pendant les pauses, nettoyer les postes de travail ou tousser dans le coude. » Nicolas Vogeliesen, délégué syndical de la CGT chez Stocko se dit « évidemment favorable » à des mesures sanitaires, mais « très opposé à ces sanctions » :
« Là, si on prend du recul, nous sommes tenus de continuer notre activité non essentielle, sans être sûrs de survivre si on est contaminé et en plus, on nous met la pression avec des sanctions supplémentaires. Cette atmosphère est très mal vécue chez nous. On a un collègue qui a complètement déraillé à cause de ça dernièrement, il s’est mis à hurler contre les patrons dans l’usine. Il a été mis à pied immédiatement. »
Une pression « très violente à vivre pour les ouvriers »
Amar Ladraa explique que de nombreux salariés en Alsace se plaignent de la pression des directions pour qu’ils continuent à travailler malgré les risques :
« On demande aux ouvriers de faire un choix entre leur santé et leur emploi. Certains subissent un harcèlement de leur hiérarchie, d’autres témoignent de menaces de licenciement ou d’une surveillance accrue sur leur personne pendant leur temps de travail… Il est probable que des ouvriers viennent travailler même s’ils ont des symptômes, parce qu’ils ont peur des sanctions. Ce genre de pressions vient plus souvent des petites entreprises avec moins d’employés, qui sont peut-être plus susceptibles d’avoir des difficultés économiques en cas d’arrêts de travail. »
Annulation de l’augmentation de salaire chez Schaeffler
Le responsable syndical craint en outre que « la crise sanitaire soit utilisée par le patronat pour mettre en place des conditions de travail plus difficiles, et pour justifier des restrictions salariales. » C’est déjà le cas chez Schaeffler à Haguenau. La négociation annuelle obligatoire avec les syndicats avait aboutit à un accord pour une augmentation de 1,5% du salaire. Finalement, pendant le confinement, la direction a décidé d’annoncer que cette augmentation n’aurait pas lieu, en raison de la crise sanitaire. La CGT Schaeffler estime que « l’entreprise fait pourtant beaucoup de bénéfices, et que le Covid-19 est un prétexte. »
Cette annonce a rendu Richard très amer :
« Non seulement on prend des risques supplémentaires mais en plus, on ne nous valorise pas. Cette crise témoigne du manque de considération de la direction pour les ouvriers comme nous, mais ce sentiment n’est pas nouveau… »
Deux collectifs d’enseignants alsaciens dénoncent les conditions sanitaires et sociales de la rentrée scolaire, prévue le 11 mai. Sans garanties supplémentaires, ce sera sans eux.
Dans un communiqué, les collectifs « Alsace Éducation » et « Lycées et collèges en lutte » indiquent avoir pris connaissance du « projet gouvernemental de réouverture des établissements scolaires à partir du 11 mai. » Et pour eux, cette rentrée « ne répond à aucun critère de santé publique. »
En conséquence, ces collectifs appellent les enseignants à « ne pas reprendre pas le chemin de l’école » le 11 mai, en faisant « usage du droit de retrait. » Les deux collectifs appellent les syndicats enseignants à rejoindre leur position.
Les deux collectifs rappellent que « le Conseil scientifique avait, dans un premier temps, préconisé une rentrée au mois de septembre, rejoignant l’OMS sur le fait que l’école devrait être la dernière à être déconfinée, » avant de changer d’avis et de publier une série de mesures pour la reprise.
Des gestes barrières inapplicables
Mais pour ces enseignants, ces mesures sont inapplicables. Ils ne croient pas qu’il sera possible, par exemple, de faire « respecter aux enfants les distances, les gestes barrière, les mesures d’hygiène dans des locaux insuffisants pour un groupe d’une quinzaine d’élèves, sans parler de la circulation dans les couloirs, l’accès aux sanitaires… »
Le plan du déconfinement pacifié reste à inventer… Photo : Visual Hunt / cc
En outre, les deux collectifs s’étonnent que cette réouverture se fasse « sans dépistage systématique des personnels et des élèves, contrairement à l’avis du CHSCT ministériel du 3 avril et à celui du Bas-Rhin du 23 avril. »
L’argument que les élèves les plus en difficulté doivent reprendre urgemment une scolarité normale ne convainc pas non plus ces enseignants, qui rappellent que ces élèves ont pâti des « suppressions de postes en lycées et collèges et des fermetures de classes dans l’enseignement élémentaire. »
Le conseil municipal se réunit pour la première fois depuis les élections municipales et la crise du coronavirus. La majorité des élus seront au téléphone ou en visio-conférence. Comme à son habitude Rue89 Strasbourg vous fait vivre cet événement en direct-vidéo commenté à partir de 15h.
Près de trois mois plus tard, le maire est toujours en fonction et doit présider un nouveau conseil municipal, lundi 4 mai. Roland Ries (divers gauche) a demandé aux élus et a fortiori aux quatre candidats qualifiés au second tour de « faire abstraction de la campagne électorale. » Plus facile à dire qu’à faire, même si personne ne sait quand aura lieu ce second tour ou même s’il aura lieu tout court… Certains évoquent les dimanches 27 septembre et 4 octobre pour refaire les deux tours (lire notre analyse sur les implications pour chacune des 11 anciennes listes).
Informer le public
Les deux premières délibérations sont plutôt d’ordre technique, pour permettre légalement qu’existe ce conseil municipal. Distanciation physique oblige, seuls 17 élus, adjoints concernés et présidents de groupes, seront présents dans l’hémicycle place de l’Étoile. Les 48 autres élus participeront à distance.
L’objectif de la séance est surtout d’informer manière publique élus et Strasbourgeois intéressés sur l’état de la municipalité. Roland Ries débutera par un propos introductif d’une dizaine de minutes. Chaque groupe pourra ensuite s’exprimer sur quatre « communications » :
l’action de la Ville pendant la crise sanitairela prime exceptionnelle versée aux agents mobilisés dans le cadre du plan de continuité de la Ville,la situation financière de la collectivité et les mesures d’aides aux entreprises,les perspectives et l’accompagnement de la fin du confinement.
L’impact du coronavirus sur les agents et les finances
La première communication visera à présenter comment l’activité de la Ville se poursuit, de manière réduite en cette période. Au total, 650 agents sont présents au quotidien et près de 3 200 télétravaillent (sur 7 000 collaborateurs environ). Une prime de 35 euros par jour est versée aux agents sur le terrain et sollicités au-delà de leurs fonctions habituelles, en particulier les informaticiens.
Côté finances, une évaluation fin avril estime que la crise représente un manque à gagner d’environ 8 millions d’euros pour la collectivité et des dépenses exceptionnelles de 1,2 million d’euros. Le budget total de la Ville est d’environ 500 millions d’euros, investissements compris.
Quel déconfinement à Strasbourg ?
La dernière communication concerne « les perspectives et l’accompagnement de la fin du confinement » et traitera, notamment, de la délicate question de la rentrée dans les écoles.
Il n’y aura pas d’interpellation. Néanmoins, le conseiller municipal d’opposition Andrea Didelot (ex-RN) souhaiterait qu’une motion soit votée. Il propose que les élus maintenus en place plus longtemps au regard de cette crise, amputent leurs indemnités de 16%, comme les Français en chômage partiel. La somme alimenterait « un fonds de solidarité vers les plus démunis ».
À suivre en direct et avec nos commentaires dès 15h.
In-te-nable ! On connaissait l’indépendance de Martine Wonner depuis son opposition au GCO, ses abstentions au moment de voter des projets de lois du gouvernement ou sa prise de position en faveur des traitements à l’hydroxychloroquine contre le Covid-19. Cette semaine, la députée du Bas-Rhin a été la seule élue de la majorité à voter contre le plan de déconfinement du gouvernement. Elle devra s’en expliquer auprès du bureau du groupe parlementaire « La République en Marche ».
Qui peut circuler pendant le confinement ? Même parmi les policiers, cette question est soumise à de multiples interprétations. Résultat : l’arbitraire et la mauvaise foi peuvent parfois s’inviter dans les procès-verbaux…
Un mois après les faits, Florian, livreur Deliveroo, n’a toujours pas digéré la contravention pour rupture du confinement qu’il a reçue alors qu’il travaillait au centre-ville de Mulhouse :
« Le policier m’a réclamé mon attestation dérogatoire. J’ai expliqué qu’en tant que livreur Deliveroo, je n’en avais pas besoin. Je lui ai montré mon justificatif professionnel, le Kbis de mon auto-entreprise et ma carte d’identité. Mais il n’a rien voulu savoir. »
Florian écope d’une amende de 135 €, « c’est deux jours de travail ! » Mais le plus dur à accepter pour le jeune homme, c’est l’injustice :
« J’ai vérifié, j’étais bien en règle. Et les agents qui m’ont contrôlé depuis me l’ont confirmé. C’est fou qu’un policier ne connaisse pas la loi, non ? »
Florian : « Tous les autres policiers qui m’ont contrôlé m’ont dit que j’étais en règle » Photo : remise
La case de trop pour Miroslav
Autre contravention entachée d’erreur, celle de Miroslav. Cet entrepreneur allemand habite Strasbourg :
« Quand j’ai passé la frontière, c’était bon. J’ai montré à un policier la facture d’électricité de mon appartement à Strasbourg, un papier qui dit que je gère une société à Francfort, et l’attestation de sortie. »
Mais cette nuit de début avril, un autre policier qui contrôle Miroslav alors qu’il se gare devant chez lui n’a pas la même analyse :
« Il a dit : “C’est pas bon, il y a deux cases cochées !” J’ai expliqué que j’avais acheté du pain en partant au travail. Mais le policier m’a quand même mis une amende. Après il m’a demandé de le suivre avenue des Vosges pour vérifier les papiers de ma voiture. Et tout le temps, il m’a parlé comme si j’étais un chien. C’est normal en France ? »
Miroslav : « J’avais acheté du pain en partant au travail » Photo : remise
« Les règles ont changé au fil du confinement »
Selon les informations mises en ligne par le ministère de l’Intérieur, Florian et Miroslav étaient bien en règle. Joël Irion, chargé de communication à la Direction départementale de la sécurité publique du Bas-Rhin, admet qu’il peut exister des erreurs, notamment en raison des règles changeantes :
« Je ne commente pas des cas particuliers, c’est la parole des uns contre la paroles des autres. Rappelons que nous vivons une situation exceptionnelle pour tout le monde. Les règles de confinement, qui sont là pour protéger la population et non produire des amendes, ont changé au fil du temps. L’erreur est humaine, même pour un policier. »
Certes, mais l’ennui est que les amendes tombent vite tandis que les contester reste compliqué. Comme dans le cas de ce policier qui ne voulait pas admettre que, pour déménager son appartement, Pierre-Paul n’avait pas besoin d’attestation dérogatoire de sortie :
« Juste mon nouveau bail et la résiliation de l’ancien, comme me l’avait d’ailleurs indiqué le commissariat. Mais le policier ne me croyait pas, et refusait de joindre le commissariat pour vérifier. Il a même voulu m’interdire de l’appeler ! C’est seulement quand il a entendu la confirmation dans le haut-parleur de mon téléphone qu’il a laissé tomber, très vexé. Je me demande ce qui serait arrivé à quelqu’un ayant moins de répondant que moi ? »
Pierre-Paul : « Je fais comme m’a indiqué le commissariat » Photo : remise
Cependant, le kiné précise : « Ça fait un mois que je vide petit à petit cet appartement du centre de Strasbourg. Tous les autres contrôles se sont bien déroulés. »
« Vous êtes à 3 km de chez vous »… à 2 km près
Pour Émilie, ce qui a été problématique, c’est la fiabilité du contrôle. Fin mars, elle est arrêtée par un policier des CRS alors qu’elle se promène avec ses deux enfants près du stade de la Meinau :
« Après m’avoir fait la morale : “Vous êtes irresponsable de vous promener avec vos petits ! Vous voulez finir entre quatre planches ?”, il a regardé mon adresse, consulté son téléphone m’a dit : “Vous êtes à trois kilomètres de chez vous. Je verbalise.” J’ai eu beau protester, il a tapé la contravention. »
De retour à la maison, la graphiste vérifie sur internet. Et constate qu’elle avait raison :
« Aucun doute : je n’ai pas été contrôlée à trois kilomètres de chez moi mais à 900 m ! J’étais dans le rayon d’un kilomètre autorisé. Alors c’est bien de faire appliquer la loi, encore faut-il savoir se servir des outils. »
Emilie et ses enfants étaient pourtant dans le rayon autorisé Photo : Document remis
« Deux dans la même voiture ? C’est interdit «
Parfois, aux erreurs s’ajoutent des exigences abusives. Caroline et Ange, son compagnon, vont à la poste de Schiltigheim envoyer un cadeau d’anniversaire en Australie. « Celle du Neudorf était fermée ; Ange n’a pas son permis et il ne parle pas français » s’excuse presque la jeune femme. Ils sont arrêtés lors d’un contrôle routier :
« Quand j’ai voulu montrer au policier nos attestations, il a dit : “Je m’en fiche, de toute façon vous n’êtes pas en règle : vous n’avez pas le droit d’être dans la même voiture juste pour aller faire une course.” Je lui ai assuré que j’avais vérifié sur internet, il m’a répondu : “Ce n’est pas parce que vous avez lu que vous avez compris.” Et il a rempli le PV. »
Caroline : « Nous étions deux dans la voiture » Photo : remise
Pourtant, au troisième jour du confinement, le déplacement à deux personnes co-confinées est autorisé. Mais le couple n’est pas au bout de ses surprises :
« Le policier a ordonné à Ange de descendre et de finir le trajet à pied ! Sinon il ne nous laissait pas repartir ! »
La conseillère en économie sociale ressent encore l’injustice et l’humiliation :
« Pendant trois semaines, nous n’avons plus osé prendre de voiture, ni même sortir ensemble. »
« La pilule ? Pas de première nécessité ! »
Sarah, étudiante de 22 ans, a terminé sa plaquette de pilules. Alors ce matin de début avril, elle prend son ordonnance, coche sur son attestation la case « Déplacement pour effectuer des achats de première nécessité » et sort de son appartement, à l’Esplanade, en direction de la pharmacie la plus proche. Elle est contrôlée par trois policiers à vélo :
« Le chef m’a demandé mon ordonnance. Je la lui ai donnée. Il m’a demandé de quel médicament il s’agissait. Quand je le lui ai dit il m’a répondu : “Ce n’est pas un achat de première nécessité. Vous n’avez le droit d’aller chercher en pharmacie que des médicaments pour vous soigner. Je vous verbalise.”
La voix de la jeune femme en tremble encore :
« De la part de trois hommes, c’était encore pire. J’étais révoltée, je n’ai pas osé répondre. On voit tellement de vidéos où les gens qui protestent sont menottés, brutalisés… Et puis je craignais qu’ils m’empêchent d’aller à la pharmacie. »
À ce jour, Sarah n’a cependant pas reçu d’avis de contravention.
Me Arnaud Dupuy : « Les policiers n’ont pas le droit de contrôler une ordonnance » Photo : remise
Pour Me Arnaud Dupuy, avocat pénaliste au barreau de Strasbourg, l’agent verbalisateur a clairement outrepassé sa mission :
« Les policiers doivent vérifier que les attestations sont correctement remplies et que le motif qui y est porté correspond à la réalité. C’est tout. Si un établissement est autorisé à ouvrir, les personnes qui s’y rendent ont le droit d’y acheter ce qu’elle veulent. Les policiers peuvent vous demander d’ouvrir votre sac de course mais ils n’ont pas le droit d’en inspecter le contenu. Encore moins de contrôler une ordonnance ou de demander pourquoi vous allez chez le médecin : ces informations sont protégées par le secret médical. »
Au CMCO : « Est-ce que madame vient pour un contrôle de grossesse ? »
Alexandra estime, elle aussi, qu’on a attenté au secret médical la concernant. Enceinte de cinq mois et demi, elle est contrôlée le premier jour du confinement alors qu’elle se rend, en fauteuil, au centre médico-chirurgical obstétrique de Schiltigheim. Le policier municipal lui dit qu’elle est en règle, mais il la suit jusqu’à l’établissement, puis la devance à l’accueil :
« Il a demandé à la secrétaire : “Est-ce que madame a bien rendez-vous chez vous pour un contrôle de grossesse ?” Elle l’a regardé droit dans les yeux et elle lui a dit : “Les dames qu’on reçoit ici ne viennent pas pour une manucure !” Mais franchement, c’est quoi ces méthodes ? »
Alexandra était enceinte de 5 mois et demi Photo : remise
Combien de verbalisations ? Secret d’État !
Confronté à ces récits, Joël Irion ne désavoue pas les policiers et invoque la subjectivité des contrevenants :
« Je ne connais personne qui soit content de recevoir une contravention, même pas moi. Mais toute personne pensant avoir été injustement verbalisée a la possibilité de contester sa contravention : nous sommes dans un État de droit. »
Contrairement aux PV de circulation, pour la rupture de confinement, il n’y a pas d’amende minorée. Le tarif reste de 135€, avec ou sans contestation, tant que les délais sont respectés. Mais il est impossible d’obtenir ne serait-ce que le nombre de verbalisations pour non-respect du confinement dans le Bas-Rhin… Interrogé, le ministère de l’Intérieur n’a pas craint de répondre : « Nous ne disposons pas de chiffres territorialisés. » Les chiffres nationaux, en revanche, sont publiés : au 23 avril il y avait eu 915 000 verbalisations pour 15,5 millions de contrôles, soit près de 6%. Reste à voir combien feront l’objet d’une contestation.
Les hôtels, chambres d’hôtes et gîtes ne reçoivent plus personne depuis le confinement. Alors que le tourisme en Alsace dépend beaucoup des touristes étrangers, certaines petites structures n’ont pas les moyens de passer cette crise.
« Jusqu’au 13 avril et l’annonce de Macron, j’étais assez optimiste », raconte Bruno, propriétaire de chambres d’hôtes et d’un gîte dans la vallée de Guebwiller, dans le Haut-Rhin :
« J’ai fait une croix sur les chiffres d’affaires de mars et d’avril et j’avais un espoir pour le début de l’été. Mais avec le prolongement, je suis devenu très pessimiste. Si on a quelques touristes cet été, on pourra s’estimer très heureux. »
La pandémie du coronavirus et les mesures de confinement arrivent au pire moment pour Bruno et les autres professionnels du tourisme : le mois d’avril marque habituellement le début de la saison, qui dure jusqu’au mois d’octobre. Du coup, « c’est la cata » chez Bruno depuis le 1er avril : les annulations tombent en cascade pour les mois de mai et juin et même pour le mois de juillet.
A Orbey, Sébastien Salomon ne sait pas quand il pourra accueillir à nouveau des touristes dans ses chambres d’hôtes Photo : doc remis
Bruno se retrouve sans revenus, d’autant que sont autre métier est guide conférencier.
Les banques doivent suivre… en théorie
À Dachstein, Laurent et Michèle Resse tiennent 5 gîtes aménagés dans un corps de ferme. Face à la chute de leurs recettes, ils ont dû se tourner vers leur banque pour reporter les échéances des crédits en cours :
« Les rentrées d’argent se sont arrêtées subitement au début du confinement. Puis on s’est rendu compte qu’il n’était pas aussi simple que ça de négocier avec la banque malgré la situation exceptionnelle : on peut reporter nos échéances, mais cela engendre des coûts supplémentaires. Finalement, on a pris un nouveau prêt à la consommation. »
La première échéance de ce prêt débute en août. C’est la seule visibilité qu’ont les Resse, très inquiets de ce que leur réserve l’été :
« Si l’activité ne reprend pas, je ne sais pas ce qu’on fera. Peut-être qu’il faudra dire “Tant pis, on arrête”. »
Du coup, ils espèrent qu’à la fin du confinement, les Alsaciens compenseront les étrangers :
« C’est l’arrivée du client qui donnera le feu vert de la reprise. Le seul problème, c’est que les seniors sont pour nous une clientèle importante, et ils ne pourront peut-être pas sortir en même temps que les autres. Par contre, on espère accueillir les gens qui reprennent le travail, qui ont des chantiers dans le coin, etc. »
Dans les petites villes d’Alsace, l’hôtellerie vit une situation « catastrophique » (ici, la ville de Munster dans le Haut-Rhin). Photo : DL / Rue89 Strasbourg / cc
Bruno, dans le Haut-Rhin, est plus pessimiste sur la cicatrice laissée par la crise :
« Si vous êtes un touriste parisien et que vous avez le choix d’aller dans le sud-ouest (où il y a eu très peu de cas de covid) ou dans le Haut-Rhin, qu’allez-vous faire ? Nous risquons de garder l’image d’un coin de France très contaminé. »
Viser les activités nature, « peut-être les seules possibles »
Du côté d’Orbey, aux chambres d’hôtes Les Ecrins, Sébastien Salomon ajuste aussi sa stratégie. Sa location dépend à 40% des touristes étrangers l’été (en 2019, 40,9% des nuitées enregistrées en Alsace correspondaient à des touristes étrangers, avec les Allemands en première place). Face à une fermeture des frontières qui pourrait durer, il s’accroche à l’idée que les locaux viendront cet été. Dans cette perspective, il garde contact avec la clientèle à travers sa page Facebook, et table sur les activités nature, « peut-être les seules activités possibles cet été ». Il imagine que le Haut-Koenigsbourg et les autres pépites de la région seront encore fermés :
« Nous travaillons à tracer des randonnées au départ de la maison, sur les sentiers balisés par le Club vosgien, avec des niveaux de difficulté différents, et la proposition d’assurer le panier repas et le dîner, en collaboration avec des restaurants du coin. »
Une adaptation sur laquelle d’autres peuvent difficilement tabler, selon leur situation géographique. Pour Sylvain Ganjoueff, patron de la petite hostellerie Saint-Florent à Oberhaslach, l’avenir est toujours très incertain :
« C’est un peu la double peine. Les clients étrangers représentent 82% de la clientèle du restaurant. On est au début de la vallée de la Bruche, près de la cascade du Nideck, donc quand il fait beau, les touristes des agences de voyage belges, allemandes, scandinaves, passent au « resto ». »
Si la crise dure, « je ne sais pas si on arrivera à survivre »
La trésorerie est toujours à découvert pendant les mois creux de l’hiver mais se reconstitue l’été, pour ce petit hôtel-restaurant de 20 chambres :
« On est au plus mal. On a dit à nos clients qu’on n’était tout simplement pas en mesure de rembourser leurs réservations, alors on leur propose de les reporter. »
Ils comprennent plutôt bien, car il s’agit d’une clientèle d’habitués pour la plupart. Heureusement, car Sylvain fait face au silence de sa banque, malgré un dossier monté deux semaines auparavant pour un prêt avec la Banque Publique d’Investissement. Il aimerait aussi que « les assurances jouent le jeu », qu’elles prennent en compte les pertes d’exploitation. Et il voudrait que les charges sociales soient annulées et non reportées. « Sinon, dit-il, je ne sais pas si on arrivera à survivre. »
L’hostellerie Saint-Florent à Oberhaslach est sur le chemin de la cascade du Nideck, qui attire de très nombreux touristes étrangers Photo : wikimedia commons / cc
Mettre à profit la grande pause…
À Orbey, Sébastien Salomon a décidé de profiter de ces vacances forcées pour se former avec des « webinaires » (des séminaires sur le web) organisés par son outil de réservation. Sébastien a amélioré sa communication sur les réseaux sociaux et se prépare à « l’après » :
« On réaménage tout : la salle à manger, en ajoutant une table, pour que les clients ne partagent plus la même tablée. En prenant des mesures d’hygiène aussi : on enlève la bibliothèque, on met du gel hydro-alcoolique à disposition à l’entrée… J’ai commandé un bidon de 5 litres. On prévoit de désinfecter les chambres avec des produits javellisés, et de nettoyer les rideaux aux appareils vapeur. »
L’objectif à court terme pour Sébastien : reprendre légèrement en juin et espérer que l’arrière-saison permettra de tenir jusqu’à Noël.
Même après le déconfinement, si les attractions touristiques alsaciennes restent fermées (comme ici le Haut-Koenigsbourg), les propriétaires de chambres d’hôtes craignent que les clients ne reviennent pas. Photo : DL /Rue89 Strasbourg / cc
À Dachstein, Laurent et Michèle Resse prennent des nouvelles des clients via les réseaux sociaux et profitent de la crise pour faire « des grandes désinfections ». Mais aussi pour « réfléchir à l’avenir, à comment s’améliorer, toujours », notamment sur leur site internet. Et puis, il leur reste un client : un couple qui avait loué au mois, qui devait repartir aux Etats-Unis et a été « piégé » par le confinement.
« On pourrait peut-être ouvrir petit à petit »
De son côté, Sylvain Ganjoueff a des idées pour un déconfinement progressif :
« On pourrait peut-être ouvrir petit à petit : on a plein de place dans le resto et de grandes cuisines. On s’était déjà adapté avant la fermeture. On a déjà les gels hydro-alcooliques, les gants… Il nous manquait seulement les masques.
Pour tenir moralement, il se dit que le plus important, c’est de « voir ses enfants en pleine forme », et qu’il y a « toujours pire » :
« Et puis, si on avait choisi ce métier-là pour s’ennuyer, ce serait perdu d’avance. »
En Moselle, la vie à Grosbliederstroff a perdu une grande partie de ses échanges avec sa jumelle Kleinblittersdorf. La frontière avec l’Allemagne s’est refermée avec la pandémie du coronavirus. Reportage dans cette commune française où un sixième de la population est allemande.
La frontière est au milieu du « pont de l’Amitié. » Côté Kleinblittersdorf, deux policiers allemands surveillent les entrées. « Seules les personnes avec une autorisation de travailler ou pour visiter de la famille malade sont admises », explique un agent, sans masque et souriant. Prière de faire demi-tour vers Grosbliederstroff, ville mosellane de 3 000 habitants.
Longtemps, Bliederstroff ne formait qu’une bourgade au-dessus de la Sarre. Les défaites de Napoléon Ier ont provoqué sa scission en 1815. Le « pont de l’Amitié », pour piétons et cyclistes, a été construit en 1993.
Au bout du pont, des policiers allemands contrôlent les entrées. Côté français, personne ce matin là. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Le retour des forces de l’ordre à la frontière
Côté français, aucun gendarme ne surveille les entrées sur le territoire ce mercredi 29 avril. « D’habitude, je les vois tous les jours », s’étonne Lucas Muller, 27 ans, propriétaire du restaurant Coté Canal avec une vaste terrasse le long de la Sarre. « Nous avons davantage de clients allemands que français, mais pour les établissements là-bas, c’est l’inverse. Il y aura peut-être un changement dans les habitudes. » Ce qui l’inquiète le plus : « Comment appliquer la distanciation physique si on peut rouvrir en juin ? »
Lucas Muller est gérant de Côté Canal depuis 2018. Prévenu au téléphone en plein service de la fermeture des bars et restaurants le 14 mars, il a d’abord cru à une blague. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Fermé, il profite de la période actuelle pour faire quelques travaux et livrer des gâteaux, bénévolement, aux soignants de l’hôpital de Sarreguemines. L’établissement qui compte trois salariés l’hiver mais « une dizaine en été » a ouvert en 2018. Ses gérants sont « en plein dans les remboursements. »
Les chiens passent, les citoyens pas toujours
De l’autre côté de la place de l’Euro, son parking et sa fontaine en forme de pièce, habite Barbara, citoyenne allemande. Enseignante dans une école de formation continue à Sarrebruck, la capitale de la Sarre (180 000 habitants) à 4 kilomètres de Grosbliderstroff, elle donne ses cours depuis chez elle tandis que son mari, routier, passe d’un pays à l’autre grâce à son autorisation.
À côté du pont, la place de l’Euro a été inaugurée lors du passage à la monnaie unique en 2002. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Un pont d’abord complètement bloqué
Au début, le pont de l’Amitié était complètement bloqué par des barrières. Parmi les 3 000 Blithariens, 500 résidents de la commune française sont allemands. Certains d’entre eux confient sous couvert d’anonymat avoir pu passer quelques fois. « Le policier était sympa et trouvait la situation bizarre », glisse un ressortissant allemand.
Pour Barbara, qui n’aurait « jamais imaginé » voir ce pont fermé en s’installant à côté il y a 30 ans, la situation a néanmoins donné lieu à une anecdote amusante :
« J’ai gardé le chien de mon fils qui est soldat et était parti en mission. Lorsqu’il est revenu, on s’est retrouvé sur le pont. Le chien pouvait passer mais pas moi. Quand le pont a rouvert le samedi 25 avril, j’ai attendu un jour, puis j’y suis allé le lundi. Je n’avais besoin de rien mais je voulais faire des achats. Donc j’ai juste fait un tour et suis revenue. Avec ma carte d’identité allemande, ils étaient obligés de me laisser rentrer. Cette fermeture a développé comme un sentiment de claustrophobie. »
Une banderole flotte au vent sur le pont. « La Sarre ou la Lorraine, aidez-vous les uns les autres et soyez forts. » Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Bataille pour la réouverture de la passerelle
« Nous nous sommes battus pour obtenir la réouverture de la passerelle aux citoyens allemands et aux Français avec autorisation », avance le maire Joël Niederlander. « Avec les députés du secteur et les élus de la Sarre, il a fallu remonter jusqu’au gouvernement à Berlin. D’autres patelins n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient. » Deux autres « points de passage » pour automobiles ont rouvert.
« Avant, les travailleurs frontaliers devaient faire un détour de 25 kilomètres. Les liens entre Grosbli et Kleinbli sont très étroits. On n’imaginait pas que la fermeture serait aussi stricte. »
De la fenêtre de son bureau, le maire voit les reliefs allemands Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
« Les emmerdes sont pour moi »
À 68 ans, le maire devait passer la main cette année et continuer de représenter la commune au conseil de l’agglomération de Sarreguemines. En l’absence de proclamation des résultats des municipales, l’édile depuis 2008 reste en poste.
Un pont en pierre en 1880 détruit en 1939 pour « raisons militaires », un bac en 1949, un 1er pont en 1964… Le maire se plonge dans les dossiers. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
« En attendant les emmerdes sont pour moi », s’amuse le maire, qui se dit d’une sensibilité « plutôt de gauche ». Une passation en douceur puisque son successeur élu le 15 mars, Pascal Weisslinger, était sur ses listes depuis 1995. « On se retrouve tous les matins. On a notamment organisé la collecte de nourriture pour les soignants », explique le futur maire.
Photo de Joel Niederlaender et Stephan Strichertz, tous deux maires respectifs de Grosbliederstroff et Kleinbliederstroff, se tenant le main sur le pont de l’amitié.Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas Joel Niederlaender (à gauche) n’a pas encore pu transmettre ses fonctions à Pascal Weisslinger, son ancien adjoint élu le 15 mars. Les masques ? « Du bricolage, faute de mieux ». Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
« Grosbli » n’a pas été épargnée par le Covid. « Nous avons perdu un conseiller municipal et 5 personnes sont décédées en un week-end dans un Ehpad », reprend le maire Joel Niederlander. En dépit du décès de son collègue, il voit dans la difficulté une persistance de l’amitié franco-allemande : « Il a été transféré de Sarreguemines à Kaiserslautern. »
Des liens forts autour de la frontière
Les exemples de liens franco-allemands sont nombreux dans l’histoire récente de la commune. « Le championnat allemand vétéran de kayak s’est déroulé sur notre plan d’eau », raconte le premier magistrat. Le long du plan d’eau justement, une zone de loisirs a été aménagée. Joel Niederlaender raconte le financement du projet :
« L’Eurodistrict SaarMoselle a pu chercher des financements européens dans le cadre d’un projet plus large d’aménagements touristiques appelé Bande bleue de part et d’autre de la Sarre. Obtenir ces fonds a débloqué de manière automatique un soutien de l’État et de la Région ».
À la clé, un vaste espace vert avec skatepark, terrain de sports, mini-golf, barbecues, espaces pour enfants par tranche d’âge… Coût de l’opération : 1,4 million d’euros, dont 983 000 euros de fonds extérieurs. « Si on avait voulu le faire seul, on y aurait consacré toutes les ressources de la commune. » Ce jour là, seul un employé communal s’occupe de l’entretien de cet espace fermé. « Un beau jour, il y aurait 250 personnes », glisse-t-il.
Le parc de Grosbliederstroff, financé en partie par des fonds européens, est fermé mais entretenu. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas Des difficultés à bientôt surmonter Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas Verdoyante, l’aire de jeux a des équipements pour tout âge. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas Les barbecues sont déjà prêts pour la distanciation sociale Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Quel avenir pour les travailleurs franco-allemands ?
Côté crise sanitaire, le maire ne sait pas encore comment il pourra rouvrir son école. « Les masques ne pourront arriver que le 15 mai, il a été difficile d’en commander… » Et puis « qui enverra son enfant ? Combien de repas faudra-t-il servir à la cantine ? », s’interroge le maire. À plus long terme, Joël Niederlaender craint « la crise économique » et se demande comment les échanges franco-allemands seront impactés. « L’offre d’emploi est de l’autre côté, ici on a plutôt la demande ». Dans la commune, la Fonderie lorraine et ses 400 employés produit des pièces en aluminium pour ZF, un sous-traitant de plusieurs constructeurs automobiles allemands.
À l’usine, deux ouvriers prennent leur pause. Le travail, en 4×8, a repris le 20 avril. En bleu de travail, les deux tourneurs-fraiseurs ne trouvent rien à redire sur les mesures de sécurité : distanciation, horaires décalés et protections sont respectés. Malgré la fermeture de la frontière, « on trouve toujours quelqu’un qui travaille en Allemagne pour ramener des clopes et des bières moins chères », raconte David qui travaille ici depuis 20 ans. La suite ? « Tout le monde est un peu au jour le jour », complète Arnaud, embauché depuis 2013.
La fonderie lorraine emploie 400 personnes pour des sous-traitants allemands. Environ 50 personnes sont sur site en même temps. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
« Ne surtout pas généraliser »
La route principale de Grosbliederstroff est bien calme. Vendeuse à la boulangerie, Magali remarque moins de clientèle étrangère, mais surtout « moins de passage vers l’Allemagne ». « Le premier jour de 4h30 à 7h, on a eu 5 clients. En temps normal ça ne désemplit pas. Donc depuis, on ouvre à 7h et on ferme plus tôt. »
Magali est boulangère dans la ville de Grosbliederstroff Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Elle attend avec impatience de pouvoir retourner en Allemagne où elle va « une fois par semaine ». Mais elle sait aussi que « les Allemands sont un peu fâchés avec nous désormais. » Dans certaines entreprises, les horaires entre salariés allemands et français sont désormais alternés. Et il y a eu quelques prises à parti.
Ces tensions nouvelles sont réelles pour le maire Joël Niederlander et « ces discriminations ont beaucoup choqué ici ». Mais face à la « psychose collective », il met en garde :
« Il ne faut surtout pas généraliser. Ces cas excitent surtout les médias et réseaux sociaux. En réponse, les Français tapent à leur tour les Allemands, mais on aurait eu les même réactions. Il suffit de voir les comportements de certains avec les soignants ici. Avec mes homologues allemands, les relations n’ont pas changé. »
Côté français, beaucoup de personnes tentent de rejoindre « Kleinbli », sans être sûr de passer. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
« Il va falloir se battre »
Sur le parking de la vaste « pharmacie de la Sarre », Christine Mehlinger s’inquiète. Habitante d’un village voisin, cette agent territoriale spécialisée des écoles maternelles avec 40 années de travail au compteur s’inquiète :
« On va projeter des viruscides pour désinfecter mais quel est leur effet sur les enfants ? On ne sait pas. Et nous manquons de protection. On parle des enfants, que l’on va voir comme des gros coronavirus, mais peu des personnels. Il va falloir se battre. »
Christine est scandalisée par la réouverture des ecoles, annoncée par Emmanuel Macron Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
À la pharmacie, « on gère une pénurie »
Les allers et venues à l’entrée de cet ancien garage reconverti en 2015 s’enchaînent. La majorité des clients sont masqués. « On a rouvert il y a deux jours », explique Serge Appel, le pharmacien titulaire. « Avant on ne servait qu’à la fenêtre, comme en garde. » Les guichets on été réduits de 8 à 5, distanciation physique oblige. Des marquages au sol indiquent le chemin à suivre et il est interdit de se servir en rayon.
Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas Par ici la sortie. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Malgré la pandémie, l’établissement accuse « 40 à 50% de chiffre d’affaires en moins ». La faute, entres autres, à la fermeture de la frontière, selon Serge Appel :
« Des laboratoires internationaux ont des politiques de prix différentes selon les deux pays, les règles de remboursement et prescription aussi, donc les gens sont habitués à passer d’un côté à l’autre. »
Quant aux gels, masques et gants, même si cela « va un peu mieux », la pharmacie en manque toujours d’après le pharmacien titulaire : « Les délais ne sont pas respectés. On gère une pénurie, pas un stock ».
« Le contexte fait que l’on ne rentre pas spontanément dans une surface commerciales. C’est un peu rassurant » Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Celui qui a fait ses études à Strasbourg comprend la fermeture :
« C’est dommageable, mais compréhensible en temps de crise, où l’on se contracte. Le confinement, c’est la même réaction. L’Italie a aussi fait des séparations entre nord et sud. »
« On se rend compte de ce que signifiait une frontière »
Eugen sort de l’établissement. Ce radiologue allemand est marié à une professeure française depuis 33 ans : « Je suis payé, mais mon employeur me demande de ne plus venir car le Grand Est est très contaminé. Moi j’ai été testé deux fois, avec les tests PCR et avec les tests sérologiques qui sont reconnus en Allemagne. Ma femme, on lui a juste dit qu’il y a des chances qu’elle ait été exposée. »
Eugen est radiologue allemand, mais prié de rester en France. « Il y a eu peu de morts en Allemagne, jusqu’ici on y croit pas trop là-bas. Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Dans un français impeccable, le père d’une fille médecin à Heidelberg revient sur « le choc » :
« Nous nous sommes tous les deux éloignés de Paris et Berlin, en venant dans le Grand Est. On avait l’impression d’être au centre des deux pays. Maintenant, on se rend compte de ce que signifiait une frontière. »
Bienvenue, vraiment ? Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
Élus régionaux, députés et élus municipaux plaident pour un assouplissement des contrôles à la frontière franco-allemande. Mais les positions des ministères de l’Intérieur français et allemands indiquent plutôt un maintien des contrôles frontaliers pour plusieurs semaines encore…
Pas de réouverture de la frontière franco-allemande à l’horizon. Depuis le 16 mars, les points de passages de France vers l’Allemagne sont parfois fermés, toujours contrôlés. Dans la région transfrontalière, de nombreux députés, élus municipaux et présidents de Land allemand ou de Régions françaises ont dénoncé les désagréments subis par les travailleurs transfrontaliers. Ces derniers sont parfois obligés de faire des détours de plusieurs dizaines de kilomètres pour contourner les passages fermés. Les familles habitant des deux côtés du Rhin ont aussi souffert : ainsi, Viviane Philippe a dû attendre six semaines avant de revoir sa fille, restée chez son père dans l’Ortenau en Allemagne…
Mais le gouvernement fédéral allemand semble réticent à rouvrir la frontière, tout comme le ministre de l’Intérieur du Land de Bade-Wurtemberg, Thomas Strobl (CDU). Le 24 avril, ce dernier évoquait un retrait progressif des mesures de protection à la frontière à condition que « les situations en Alsace et en Bade-Wurtemberg se rapprochent » et « si les magasins rouvrent aussi en France. »
Ceci est une frontière, à l’entrée de Kehl, sortie de Strasbourg. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Une intersyndicale de cinq organisations de salariés appelle à manifester aux balcons et sur les réseaux sociaux à la place de l’habituel cortège de la Fête du Travail.
« Même confiné-es, manifestons toutes et tous le 1er mai, avec des pancartes, banderoles, ou en envahissant les réseaux sociaux ». L’intersyndicale CGT – Solidaires – FO – FSU – CNT appelle à manifester depuis chez soi, confinement oblige.
L’intersyndicale CGT – Solidaires – FO – FSU – CNT appelle à manifester depuis son balcon pour le 1er mai. Photo : FrG
Pour les organisateurs, il est nécessaire de continuer à manifester en période de crise sanitaire :
« Depuis le début de la crise sanitaire, des millions de personnes sont confinées. De nombreux pays vivent grâce aux oublié-es, aux invisibles de nos sociétés, qui continuent à travailler, le plus souvent au risque de leur propre vie. »
Extrait du communiqué commun
Des revendications autour de la crise du coronavirus
Les revendications s’inscrivent dans la crise liée au coronavirus. L’intersyndicale s’oppose à la réouverture des écoles le 11 mai qui ferait peser « un risque incompréhensible d’une nouvelle vague de contamination ». Ils réclament également plus de mesures de protections comme la généralisation des masques et des tests. L’intersyndicale s’oppose également « aux primes données au bon vouloir du patron », ou aux « aides ponctuelles » et demande plutôt « un revalorisation du SMIC et des salaires » en particulier dans les conventions collectives et la fonction publique.
Le collectif CGT – Solidaires – FO – FSU – CNT appelle également au développement des services publics « nécessaire et indispensable pour assurer l’égalité et répondre aux besoin de la population ». Pour les personnes en situations difficiles, l’intersyndicale souhaite une suspension des loyers et des dépenses d’énergie, ainsi qu’une aide « pour l’accès à l’internet et aux transports ».
Un appel à manifester depuis chez soi
Dans un contexte de crise sanitaire où les manifestations sont devenues impossibles, « le 1er mai doit permettre à chacun et chacune de s’emparer de ces revendications, et par tous les moyens les rendre visibles ». Pour les rendre visibles justement, le collectif de syndicats invite les manifestant à manifester depuis chez eux, en accrochant par exemple des pancartes ou des banderoles à leurs balcons ou fenêtres, ou en s’exprimant sur les réseaux sociaux. Le collectif a déjà créé un événement Facebook nommé “Strasbourg 1er Mai – manif au balcon ».
Dans l’après-midi, à 16h, La Fédération du Bas-Rhin du Parti Communiste Français (PCF), propose une conférence en ligne sur « L’Histoire du 1er mai en Alsace ». Elle se déroulera avec l’historienne alsacienne Françoise Olivier-Utard. Ce premier épisode s’inscrit dans une série d’événements à suivre chez soi que proposera le parti politique. La conférence sera diffusée en direct sur la page Facebook du PCF Bas-Rhin.
Problèmes financiers, manque de nourriture, solitude… Pour les étudiants en difficulté, le confinement a souvent aggravé la situation. Quatre jeunes Strasbourgeois précaires racontent leur quotidien.
Depuis le début du confinement, la situation des étudiants se dégrade. Plus de 2500 étudiants auraient perdu leur emploi selon l’Afges, une association étudiante locale. Le 17 avril, le Crous (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires) de Strasbourg dénombrait plus de 1 851 échanges téléphoniques entre étudiants et assistantes sociales du centre depuis le début du confinement. « C’est 3 fois plus qu’au cours de l’année », s’inquiète Sarah Boos, responsable de la communication au Crous de Strasbourg.
Chaque mercredi, de 10h à 18h, plus de 400 étudiants viennent chercher un panier-repas distribué gratuitement par l’Afges au 1 quai du Maire Dietrich à Strasbourg. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg
De 120 paniers distribués à 400…
Pour venir en aide à ces étudiants, l’Afges distribue des paniers-repas chaque mercredi au 1 quai du maire Dietrich. « On voit la situation exploser, décrit Jean-Valentin Foury, président de l’Afges, la première semaine de confinement nous avons distribué 120 paniers, après 6 semaines, nous en sommes à plus de 400. » Chaque jour, l’association reçoit plus de 15 mails d’étudiants en grande difficulté contre une dizaine par semaine avant le confinement. « On reçoit beaucoup de témoignages d’étudiants qui n’ont plus de quoi payer leur logement dû à la perte de leur job », explique Jean-Valentin Foury. Rue89 Strasbourg a recueilli les témoignages de quatre étudiants qui survivent grâce aux distributions de l’Afges.
Awa, 24 ans et « la peur de mourir de faim »
« J’ai tout perdu d’un coup », soupire Awa (le prénom a été changé). Cette jeune Sénégalaise de 24 ans est arrivée en France il y a plus de 3 ans. Étudiante en master à l’université de Strasbourg, elle a toujours eu un emploi en parallèle de ses études pour payer son logement : un 18 mètres carré pour 430 euros par mois.
À l’annonce du confinement le 17 mars, son employeur décide de mettre ses salariés au chômage. Mais Awa n’a pas pu bénéficier de l’assurance-chômage qui nécessite d’avoir travaillé « au moins 130 jours ou d’avoir effectué au moins 910 heures de travail au cours des 24 mois précédant la fin du dernier contrat de travail », selon Pôle emploi. « Je me suis retrouvée sans ressources. Depuis avril, je ne peux plus payer mon loyer »,déclare-t-elle avant de lâcher :
« Le confinement, c’est la chose la plus dure que j’ai eu à vivre. »
Un morceau d’écharpe pour protection hygiénique
Le fait de se retrouver seule dans 18 m2, avec l’angoisse de finir à la rue est devenu compliqué à gérer : « J’ai la chance d’avoir un bailleur compréhensible mais jusqu’à quand ? » Heureusement pour Awa, en application de l’état d’urgence sanitaire, la trêve hivernale a été prolongée de deux mois. Les locataires sont donc protégés jusqu’au 31 mai et ne peuvent être expulsés.
« Ce qui me fait le plus peur, c’est de mourir de faim », murmure t-elle. « Je ne dirais pas que je vis, je dirais que j’essaye de survivre… », reprend l’étudiante. Depuis le début du mois d’avril, elle ne mange plus qu’un repas par jour. Un repas composé uniquement de riz ou de pâtes. Awa avoue qu’elle n’a même pas pu s’acheter des protections hygiéniques. Elle raconte comment elle a dû s’en fabriquer elle-même à l’aide d’un morceau de son écharpe.
« On se sent vite désarmés »
À sa situation s’ajoute un sentiment de honte, et la peur de demander de l’aide :
« Je ne me sens pas légitime d’aller dans les associations. Je suis allée une fois aux Restos du coeur, mais je me dis qu’il y a des personnes dans des situations encore bien pire que moi. »
Pour Awa, il y aussi un manque d’accès à l’information : « En tant qu’étudiants étrangers, on est pas assez informé des aides possibles ou des associations actives, on se sent vite désarmés. » Elle explique que les étudiants étrangers arrivés en France sont rarement au courant des démarches administratives, du droit du travail, des associations locales… Les premières ressources des étudiants sont souvent les professeurs ou les mails universitaire. Mais tous les enseignants n’ont pas le temps de faire le point sur les aides extérieures à la faculté. Selon les derniers chiffres publiés par l’université de Strasbourg, 10 874 étudiants de nationalité étrangère étaient inscrits à l’université en 2019, ce qui représente plus de 20% des effectifs.
Ce qui fait tenir Awa, ce sont ses amis et sa famille, avec qui elle discute par vidéoconférence ou par téléphone. Mais le plus dur pour l’étudiante, c’est « de ne pas avoir de visibilité pour la suite, qu’est-ce que je vais devenir après ? » La jeune femme espère que le confinement sera vite levé et qu’elle pourra reprendre rapidement son travail. En attendant, elle a déjà fait le tour des supermarchés pour déposer des CV en tant qu’hôtesse de caisse.
Marie, 19 ans, « les associations m’ont un peu sauvé la vie »
Marie (le prénom a été changé) a décidé de rester dans son logement à Strasbourg « pour être au calme et passer ses examens dans de bonnes conditions », explique-t-elle. Mais la jeune femme n’avait pas imaginé un confinement si long.
Ce qui a plongé Marie dans la précarité, c’est le vol de sa carte bancaire le 10 avril. Après s’en être rendu-compte, Marie à découvert qu’elle avait été utilisée pour réaliser plusieurs achats : « J’ai un découvert de 1400 euros sur mon compte. » Avec le confinement, les démarches prennent beaucoup plus de temps. Ainsi, la jeune femme n’a plus aucun moyen de paiement depuis 3 semaines. Elle appelle régulièrement sa banque, mais pour l’instant elle n’a toujours pas pu recevoir sa nouvelle carte, ni se faire rembourser.
« Ca m’empêche de dormir »
Avant le confinement, Marie était déjà « dans une situation complexe. » Pour son appartement de 20 mètres carré, l’étudiante débourse chaque mois 380 euros. Le montant de sa bourse (254 euros/mois) et les APL (169 euros/mois) lui laissent 43 euros par mois pour vivre une fois son loyer réglé. « Cela ne me permettait pas de manger, ni de payer l’électricité, les frais d’assurance, la wifi, explique-t-elle, donc mon père m’aidait un peu pour pouvoir payer le tram, le train, ou les repas au Restaurant Universitaire. »
Mais aujourd’hui, à 19 ans, Marie est « obligée d’aller dans les associations. » Chaque mercredi, elle fait la queue pour récupérer un panier-repas et quelques produits d’hygiène distribués chaque semaine par l’Afges. Un panier qui lui tient la semaine, si elle se contraint de manger uniquement « le stricte minimum ». Alors elle réduit la nombre de repas quotidiens :
« Les associations m’ont un peu sauvé la vie, sinon je n’aurais pas mangé depuis 3 semaines ! Je me demande toujours si je vais pouvoir manger la semaine prochaine, si l’association va avoir assez pour tout le monde… Cela me stresse beaucoup, c’est toujours là dans ma tête, et ça m’empêche de dormir. »
Avec un panier-repas, Marie peut espérer tenir une semaine en ne mangeant que le minimum. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg
Alors, pour décompresser un peu, Marie raconte qu’elle se met parfois à « danser » dans sa chambre ou à écouter de la musique. Parfois, elle regarde « des vidéos de méditation » pour oublier un peu son quotidien et évacuer le stress.
L’étudiante essaye de se focaliser sur ses examens. N’ayant pas les moyens de s’acheter un ordinateur, elle avait l’habitude de prendre tous ses cours à la main. Pour continuer à suivre les enseignements à distance et passer les examens en ligne, l’université lui a fourni un ordinateur portable. Même si la jeune femme a encore un peu de mal à s’adapter au numérique, elle espère plus que tout réussir son année.
Arthur, 19 ans, et Sophie, 22 ans : « Ce qui nous inquiète, c’est que les dons alimentaire finissent pas s’arrêter »
Comme chaque mercredi, Sophie et Arthur se rendent dans les locaux de l’Afges pour venir récupérer leur panier-repas. Ils y vont en général vers 9h, soit une heure avant l’ouverture, pour avoir une bonne place dans la file d’attente et être sur de pouvoir récupérer un panier-repas : « Ce qui nous inquiète c’est que les dons alimentaires finissent par s’arrêter. »
Sophie et Arthur viennent chaque semaine dans les locaux de l’association étudiante pour récupérer un panier-repas. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg
À l’annonce du confinement, ils ont pris la décision de rester à Strasbourg : « Dans le doute, on ne voulait pas prendre le risque de rentrer et de contaminer nos familles. » Originaire de Montpellier, Arthur, 19 ans en licence de géographie, et Sophie 22 ans, en licence de chinois, vivent ici ensemble depuis deux ans dans un « studio de 35 m2, sous les combles, d’environ 20m2 habitable. »
Chaque mois, le couple débourse 480 euros de loyer. Les bourses et les APL leur permettent d’en couvrir les deux tiers. Tout au long de l’année le couple a toujours fait très attention à ses dépenses, et allait parfois « à l’aumônerie catholique derrière la fac, qui permet de manger pour 1 ou 2 euros. » Mais l’arrivée du confinement a tout compliqué.
Plus de job étudiant, plus d’achat en Allemagne
Depuis septembre, Sophie travaillait environ deux à trois heures par semaine à la bibliothèque de la faculté et était payée entre « sept ou huit euros de l’heure. » Cet emploi lui permettais d’assurer une rentrée d’argent d’environ 400 euros à la fin de l’année. Désormais Sophie peut espérer toucher « peut-être 200 ou 280 euros ».
Longue file d’attente pour la distribution alimentaire de l’Afges à Strasbourg.
Pour réduire les dépenses, le couple n’a jamais pris un abonnement aux transports en commun, « beaucoup trop cher » à leurs yeux. Ils faisaient tout à vélo, en particulier les courses. Cela leur permettait de se déplacer loin, et de faire leurs achats « au Lidl en Allemagne ou au Leclerc » avec des prix plus bas. Depuis, les grand magasins sont trop loin pour pouvoir y aller à pied, comme l’explique Arthur :
« On est obligé de faire nos courses dans les petites supérettes de proximité mais les prix sont deux à trois fois plus cher. Avant on arrivait à faire nos courses pour 60 euros par mois pour deux, maintenant c’est devenu impossible. »
Sophie poursuit : « Là, j’ai les tickets de caisse du Monoprix sous la main, on en a eu pour 20 euros pour seulement 7 articles, c’est extrêmement cher ! » Depuis 6 semaines, les deux étudiants s’alimentent presque essentiellement avec les distributions de panier-repas de l’association.
Pour l’étudiante, cette situation affecte son moral :
« Je dors moins bien, psychologiquement c’est dur… Pour les courses par exemple, on n’a pas de projection, on ne peut pas trop faire de projets, on ne peut voir que de semaines en semaines. »
Les deux jeunes étudiants préfèrent rester discret sur leur situation et en parle très peu à leur entourage : « On n’en parle pas du tout à nos parents, on n’a pas envie de les inquiéter encore plus. »
Le confinement exacerbe la précarité des plus démunis. Les associations caritatives strasbourgeoises appellent aux dons financiers, alimentaires et au bénévolat. Voici une liste d’associations impliquées et comment les soutenir.
Depuis le début du confinement, plusieurs associations caritatives ont dû fermer les portes de leurs locaux, à l’instar de La Maison des Adolescents ou de Caritas Alsace. C’est également le cas d’accueils de jours et de nuit pour les personnes sans-abris. Certaines structures tentent d’assurer un relais comme le collectif #poureux ou l’association Les petites roues qui distribuent des repas aux sans-abris, d’autres se sont créés comme Les vélos du cœur.
Le collectif #PourEux. Photo : doc remis
Les vélos du cœur est un collectif composé de coursiers (Uber Eats, Deliveroo) et de bénévoles. À vélo, ils distribuent des repas cuisinés tous les soirs depuis fin mars dans Strasbourg pour les personnes sans-abri. Ils livrent quatre hôtels où sont logés des personnes sans domicile fixe et distribuent une fois par semaine des kits d’hygiènes, des vêtements et des couvertures. Le collectif, en collaboration avec Les Petites Cantines Strasbourg et Les Soins de La Rue sont la recherche de produits pour nourrissons (lingettes bébés, lait en poudre nourrissons, couches…) de produits d’hygiène (savon, brosse à dent, dentifrice, protections hygiéniques…) et de restaurateurs ou de particuliers pour cuisiner des repas à distribuer. Ils ont aussi ouvert une cagnotte en ligne pour financer leurs actions. Contact via leur compte Facebook ou directement le fondateur, Paul Vazeux au 06 95 31 94 38.
#poureux est un collectif qui livre chaque semaine des repas cuisinés par des particuliers pour les personnes sans-abri. Les bénévoles sont à la recherche de personnes souhaitant offrir des repas. Pour cela, il suffit de cuisiner un plat, de se rendre sur le formulaire en ligne de leur page Facebook et de s’inscrire. Un livreur se charge de venir chercher la nourriture pour la distribuer à une personne sans-abri de la ville. Pour plus d’informations, rejoindre leur groupe Facebook.
L’association Les Petites Roues effectue desmaraudes les vendredis soirs et s’occupe de la mise à l’abri ponctuelle en hôtel des personnes sans logement. Ils sont à la recherche de denrées alimentaires (plats, sandwichs, cake, gâteau…) et ont mis en place une cagnotte en ligne. Contact via leur page Facebook ou auprès de Sabine Carriou en charge de l’opération au 06 83 48 15 76.
La Maraude Du Partage distribue des repas, des vêtements et des produits d’hygiène aux sans-abris du centre-ville de Strasbourg, tous les lundis soir. Ils sont à la recherche de conserves alimentaires, et de produits d’hygiène. Pour les contacter : la.maraude.du.partage@gmail.com ou par téléphone au 06 89 12 84 15.
L’Afges (l’association fédérative générale des étudiants de Strasbourg) a dû fermer ses épiceries sociales et solidaires. À la place, l’association distribue chaque mercredi, de 10h à 18h, un panier-repas et des produits d’hygiène aux étudiants en difficulté. La distribution se déroule dans les locaux de l’association, 1 quai du Maire-Dietrich sur présentation de la carte étudiante. L’association appelle aux dons de denrées alimentaires (boîtes de conserve, oeufs, produits frais en particulier) et de produits d’hygiène (savon, gel douche et protections hygiéniques). Pour faire un don, contacter l’association par mail : contact@afges.org.
L’étage – Club des jeunes, spécialisé dans la préparation et la distribution alimentaire, est à la recherche de bénévolespour préparer dans ses locaux et distribuer les repas toute la journée du lundi au vendredi, et les samedis et dimanches matin. Pour rejoindre l’équipe de bénévoles, contacter l’association, située au 19 quai des Bateliers, via leur mail : benevole@etage.fr.
L’association culturelle et sociale de la Meinau, située au 1 rue de Bourgogne, distribue des denrées alimentaires aux personnes en situation de précarité tous les vendredis après-midis. L’association est actuellement en recherche de dons alimentaires (notamment des conserves, des plats cuisinés et du poisson). Pour leur venir en aide, les contacter par mail via cette adresse : gerardveronique67@gmail.com
Le Secours populaire français, (antenne Neuhof), distribue des colis alimentaires sur rendez-vous. Il est ouvert les lundis, mardis, et samedis après-midis ainsi que les jeudis matins et après-midis au 5 rue Jean-Henri Lambert au Neuhof. L’association est à la recherche de dons financiers et de produits alimentaires secs, de produits d’hygiènes et de produits destinés aux nourrissons. Pour soutenir l’association, vous pouvez la contacter au : 03.88.36.28.91 ou par mail : contact@spf67.org
Le Secours populaire français (antenne de la Meinau), effectue une permanence d’accueil pour les urgences et les inscriptions à l’aide alimentaire, au 150 avenue de Colmar, les lundis après-midi et les mardi et jeudi toute la journée. Ils appellent également aux dons financiers et alimentaires, aux produits d’hygiène, aux produits destinés aux nourrissons. Joindre l’association par mail contact@spf67.org ou par téléphone au 03 88 36 28 91.
Le CASAS (centre communal d’action sociale) a fermé ses locaux mais poursuit ses actions d’accompagnement juridique des demandeurs d’asile. Le centre est à la recherche de soutiens financiers, notamment pour se procurer du matériel de protection, afin de pouvoir envisager la reprise progressive des accueils en toute sécurité. Le centre est joignable par mail casastrasbourg@wanadoo.fr.
Le centre Bernanos continue l’accueil d’une trentaine de jeunes réfugiés. Le centre est à la recherche de bénévolespour préparer des repas et les livrer au centre, 30 rue du Maréchal-Juin à l’Esplanade (du lundi au vendredi toute la journée et les après-midis et soirées le week end). Il appelle aussi aux dons alimentaires (fruits et légumes, produits laitiers, jus de fruits, biscuits…) et aux dons financiers. Des bénévoles peuvent aussi proposer du soutien scolaire ou animer des ateliers artistiques et sportifs. Contacter le directeur, Thomas Wender au 06 42 53 89 45 ou par mail : centrebernanos67000@gmail.com
L’association Solinum référence les lieux et services utiles et accessibles aux personnes en situation de précarité. L’association appelle à diffuser la liste des structures ouvertes à Strasbourg. Il est par exemple possible d’imprimer la liste ou de la partager sur les réseaux sociaux. L’association invite aussi à orienter dès que possible toutes les personnes dans le besoin vers ces structures. Pour plus de précisions, vous pouvez contacter l’association par mail basrhin@solinum.org.
Les députés ont voté en faveur du plan de déconfinement présenté par le gouvernement mardi. Voici le détail et les raisons des votes des députés alsaciens.
Mardi 28 avril, le Premier ministre Édouard Philippe a présenté le plan du gouvernement pour le déconfinement devant l’Assemblée nationale. L’Assemblée nationale a validé le plan par 368 voix contre 100, et 103 abstentions.
La plupart des députés de gauche ont voté contre le plan, ceux de droite se sont majoritairement abstenus tandis que les députés LREM et MoDem l’ont majoritairement soutenu, à l’exception notamment de Martine Wonner. La députée de la 4e circonscription du Bas-Rhin, médecin psychiatre, s’est déclarée favorable au traitement du covid-19 par la chloroquine et regrette, dans un communiqué, « l’absence d’une quelconque stratégie thérapeutique. » Suite à son vote, elle a été convoquée par le groupe parlementaire pour s’expliquer.
Des divisions se sont faites jour dans la plupart des groupes politiques. Chez Les Républicains (LR), 67 députés se sont abstenus, 24 ont voté contre (dont 2 Alsaciens) et 11 pour. Parmi les Socialistes, 20 ont voté contre et 10 se sont abstenus. Les groupes Libertés et territoires ainsi que UDI-Agir se sont partagés entre pour, contre et abstention. La France Insoumise a voté unanimement contre la stratégie gouvernementale et les communistes à 14 voix contre et une pour.
Les élus d’Alsace ne se sont pas pris de passion pour la chloroquine comme dans le Sud, mais ils aimeraient que la région soit pilote pour l’utilisation massive des tests sanguins. Ils se prennent même à rêver d’une filière locale, au mépris des réalités économiques et administratives.
Après la bataille des masques avec l’État, la Région Grand Est prend un chemin similaire avec les tests sanguins. La collectivité territoriale a créé une société pour commander ces tests sérologiques, un outil pour aiguiller le déconfinement (voir encadré).
La pression locale sur ces petits boîtiers n’est pas étrangère à la présence du laboratoire Biosynex, qui a regroupé ses activités au parc d’innovation d’Illkirch-Graffenstaden en 2017. Le 26 mars, la société annonce un accord de commercialisation de trois types de tests importés contre le Covid-19. Les tests sérologiques sont produits en Chine, mais la société assure qu’elle compte lancer une production automatisée en France, en Alsace… ou dans une autre région.
Le souhait politique d’une solution « alsacienne »
Forcément du côté des élus, on verrait d’un bon œil une solution présentée comme « alsacienne » à la rescousse d’une région meurtrie. De plus, les pouvoirs locaux ont déjà beaucoup investi dans la création d’un écosystème autour des technologies médicales depuis des dizaines d’années. L’émergence d’une « filière » en temps de crise validerait ces choix.
Le 6 avril, le député de Mulhouse, Olivier Becht (Agir), l’ancienne maire et candidate à Strasbourg Catherine Trautmann (PS), en charge du développement économique à l’Eurométropole depuis 2014, et deux P-DG alsaciens, le président des laboratoires Biogroup, Stéphane Eimer, et Éric Goetzmann, un investisseur privé dans l’immobilier et les services, publient une tribune. Le texte plaide pour l’achat des tests avant d’avoir « une garantie à 100% ». Le texte cite nommément Biosynex, mais aussi un concurrent breton, NG Biotech.
Le député Olivier Becht revient sur l’enchaînement les jours suivants :
« Nous voulions que l’État prenne ce pari. J’ai écrit jusqu’à l’Élysée, mais personne n’a voulu engager ce risque, qui est certes d’une centaine de millions d’euros, mais chaque jour de confinement, c’est 2 milliards en moins dans l’Économie. L’objectif était de ne pas répéter le scénario des masques, où la France se retrouve à commander en même temps que tout le monde. Nous avons eu ensuite une réunion à la préfecture où la Région s’est dit prête à mobiliser des capacités, d’autres agglomérations aussi. L’important c’est que ce soit porté. On ne sait pas si l’épidémie va durer quelques mois ou plus d’un an, ni quand un vaccin sera trouvé. C’est un cas où la puissance publique est légitime à prendre ce risque. »
Le député qui voit dans ce cas « les limites de l’adaptabilité de notre administration » tente une comparaison : « Nous sommes en guerre, mais on attend que les chars aient la vignette du contrôle technique pour les sortir de la caserne. »
Trois jours plus tard, le 9 avril, la Région Grand Est vote en commission permanente le principe d’une « société d’économie mixte locale » (SEML) pour acquérir entres autres des tests. L’initiative est saluée par le quatuor Becht-Trautmann-Eimer-Goetzmann. Le jour-même, ils se réjouissent dans un communiqué d’une société qui « sera opérationnelle [d’ici une semaine] pour acquérir les tests et soutenir la filière de fabrication créée par Biosynex ». Autre point de satisfaction, que « des collectivités alsaciennes comme les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin ainsi que les collectivités mulhousiennes et strasbourgeoises aient manifesté leur volonté de s’associer à cette démarche. »
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Me Coralie Maignan, avocate de Mulhouse, a saisi lundi le tribunal administratif de Strasbourg pour qu’il désigne un expert sur la sécurité des détenus dans les maisons d’arrêt de Mulhouse et de Strasbourg pendant le confinement. Une vingtaine d’avocats ont saisi les juridictions administratives de France d’actions similaires.
Coralie Maignan, avocate inscrite au barreau de Mulhouse, a déposé lundi 27 avril deux requêtes en référé devant le tribunal administratif de Strasbourg concernant la situation des détenus dans les maisons d’arrêts de Mulhouse et de Strasbourg, placées en confinement. Cette action s’inscrit dans une démarche collective avec une vingtaine d’autres avocats et concerne une trentaine d’établissements pénitentiaires en France.
Depuis la mise en place du confinement et la suspension des parloirs, les avocats n’ont plus accès aux prisons ni à leurs clients. Le but de cette saisine est la désignation par la juridiction administrative d’un expert afin qu’il puisse se rendre dans les établissements pénitentiaires alsaciens et constater comment sont appliquées les mesures barrières en détention.
Selon Me Coralie Maignan, en raison de la surpopulation carcérale, de l’insalubrité et de l’absence de mesures de protection contre le coronavirus, « l’État manque à son obligation de protection et sa responsabilité peut être engagée. »
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Journaliste indépendante et professeur d’éducation aux médias. Sujets société, inégalités, éducation, police-justice. J’aime aussi écrire sur le rap et la culture hip hop de Strasbourg et d’ailleurs.
Avec le confinement, la maison d’arrêt de Strasbourg a suspendu les parloirs et les activités. Derrière les barreaux, la promiscuité fait craindre la contagion. Rue89 Strasbourg a pu échanger avec des détenus qui racontent leur quotidien.
« Franchement, ça devient long. Très long ». Pour Nathalie, la suspension des parloirs et la mise en place du confinement à la maison d’arrêt de Strasbourg depuis le 16 mars, ont signé la fin des contacts avec son fils de 25 ans, incarcéré depuis janvier. Les seules nouvelles qu’elle a pu obtenir de l’intérieur de la prison proviennent d’autres mères de détenus qui ont conservé un téléphone portable dans leurs cellules.
Une absence de nouvelles d’autant plus frustrante, que Nathalie vit elle-même confinée avec son époux dans le quartier de l’Elsau, en face de la maison d’arrêt. Le couple n’a pas de ligne de téléphone fixe et n’a donc pas pu fournir la facture nécessaire à une demande d’appel depuis la cabine téléphonique de la prison. « Je le vis mal, on ne peut rien y faire, mais il est temps que ça se termine », lâche la maman, d’une voix fatiguée.
« Tous les soirs, on entend les détenus crier pendant une vingtaine de minutes. Je ne sais pas si c’est un délire ou autre chose », raconte Nathalie. (Vidéo : Snapchat)
Plus de parloirs, plus de sport, plus d’école et des formations professionnelles ont été stoppées. Derrière les barreaux de la maison d’arrêt, le confinement a interrompu les contacts déjà ténus avec l’extérieur. Les détenus ont reçu un crédit de 20 euros par mois pour pouvoir téléphoner à leurs proches depuis les cabines téléphoniques. « Avec la mise en place du confinement, les demandes d’enregistrements de numéros vers l’extérieur ont explosé », observe Philippe Steiner, surveillant et secrétaire Ufap-Unsa. Une fois les 20 euros dépensés, les détenus peuvent recréditer leur compte avec leur argent. Sinon, il faut attendre le mois d’après ou miser sur les téléphones portables qui circulent.
« C’est le jeu du “tu me fais pas chier, je brûle pas ta prison” »
« Ceux qui n’ont pas accès à un portable ou à la cabine téléphonique sont fichus psychologiquement », raconte Julien (tous les prénoms des détenus ont été changés). En détention provisoire depuis six mois, il espérait pouvoir bénéficier des mesures d’aménagement de peine liées au Covid-19. Sa demande de libération anticipée a été refusée.
Pour rester en contact avec sa femme et ses enfants, Julien s’est procuré un téléphone portable. Il explique que dans le contexte du confinement, certains surveillants ferment les yeux : « C’est le jeu du “tu me fais pas chier, je brûle pas ta prison”. »
Le détenu de 33 ans affirme que pour le moment, la situation est « plutôt calme » à Strasbourg, même si la tension est palpable :
« Avec la suspension des parloirs, il y a moins de shit qui rentre. Habituellement, ça permet de ne pas voir le temps passer, de calmer les nerfs, ça rend moins agressif, moins pensif. Les détenus qui n’en n’ont plus et qui n’ont pas de téléphones portables se mettent à cogiter et les infos à la télé ne les aident pas. »
Plus de parloirs, plus d’école, plus de formations professionnelles stoppées. Les détenus vivent au rythme du confinement. (Photo : doc.remis)Photo : document remis / Rue89 Strasbourg
« On a remarqué une forte tension et une forte irritabilité chez certains détenus », confirme Philippe Steiner. « Ça, on ne l’avait pas anticipé », ajoute-t-il. En manque de gel hydroalcoolique et de masques dès le début du confinement, le personnel pénitentiaire reçoit désormais tous les jours des masques à chaque prise de service.
Pas de quoi rassurer Julien :
« De base, les détenus sont déjà dans une forme de confinement. Le risque ne vient pas de nous mais des surveillants [qui entrent et qui sortent] et ne portent pas tous des masques. On sent qu’ils sont inquiets pour leur propre situation : ils ne sont pas à l’écoute et ont hâte de refermer la porte de la cellule lorsqu’ils viennent nous voir. »
La maison d’arrêt a mis en ligne un formulaire permettant aux familles de communiquer avec les détenus. Les mails sont imprimés puis transmis aux détenus. Le service du courrier traditionnel se poursuit mais fonctionne au ralenti, la Poste ayant également réduit ses jours de distribution. Menace potentielle provenant de l’extérieur, le courrier n’est distribué aux détenus que 24h après son arrivée à la prison.
En 2015, la maison d’arrêt de Strasbourg avait fait l’objet d’un rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté pour l’insalubrité de ses locaux. Photo : : doc.remis
« Il nous faudrait du linge au plus vite »
Pour Cédric, l’urgence c’est le linge. À 19 ans, le jeune homme est en détention provisoire depuis quatre mois. Lui aussi s’est vu refuser sa demande de remise en liberté anticipée. Depuis le 16 mars, il dit n’avoir qu’une seule tenue, quelques caleçons et chaussettes. « Il nous faudrait du linge au plus vite », insiste Cédric. « Personne n’a été prévenu de l’arrêt des parloirs, donc comme d’habitude, tout le monde a donné son linge aux familles en début de semaine, avant la mise en place du confinement, » complète Julien.
Certains détenus nettoient directement leur linge dans le lavabo puis le font sécher en cellule. Photo : doc.remis
Depuis plus de 30 jours, sa garde-robe se résume à quatre t-shirts et trois pantalons de jogging. « On a reçu de quoi faire trois ou quatre lessives dans le lavabo de la cellule, mais c’est tout », détaille-t-il. Il a donné quelques vêtements à la buanderie de la prison : « ils me sont revenus en taille enfant. »
Une promiscuité permanente, malgré les libérations
La crise du Covid-19 met aussi à l’épreuve le surpeuplement chronique de la maison d’arrêt. Calibrée pour 447 personnes, l’établissement strasbourgeois compte environ 540 détenus. Une surpopulation un peu plus faible qu’à l’ordinaire puisqu’une centaine ont bénéficié d’une sortie anticipée. Mais la promiscuité reste permanente et le risque de contamination constant. Dans ces conditions, difficile d’appliquer les gestes barrières et la distanciation sociale dans des cellules de neuf mètres-carrés où les détenus sont enfermés par deux, quatre ou six.
« Une fois par mois, on a deux éponges, un petit flacon de détergent et un petit flacon de liquide vaisselle », détaille Julien qui pointe l’insuffisance de ces produits pendant le confinement. Photo : doc.remis
« Certains se confinent dans leurs cellules », raconte Marc Schaal, surveillant et responsable syndical Ufap-Unsa. « Ils ont peur d’être contaminés par les surveillants et refusent d’aller en promenade. » À raison d’une heure le matin, une heure l’après-midi, les promenades ont été maintenues mais réaménagées pour éviter un maximum de contacts entre détenus. Les fouilles et palpations sont aussi moins nombreuses, sauf en cas de grosse suspicion, affirme Philippe Steiner. « Mais les surveillants ne portent pas tous des gants », relève Slavek, un détenu condamné pour une longue peine.
Il pointe l’absence d’informations donnée aux détenus et dit avoir « entendu qu’il y avait eu huit cas de contaminations à son étage. » Et dans les couloirs de la maison d’arrêt, d’autres rumeurs se diffusent : des surveillants auraient été contaminés, des détenus aussi… « On ne nous explique rien », regrette Slavek.
« Le balai et la serpillère, c’est trois fois par semaine, mais 40 cellules d’un même étage l’utilisent », explique Julien qui laisse deviner l’état du balai qui arrive à la dernière cellule. Photo : doc.remis
Trois détenus testés positifs
« Trois personnes ont été testées positives au coronavirus et ont été traitées au sein de la prison », assure Philippe Steiner. « Elles présentaient les symptômes du Covid, un peu de fièvre et une perte d’odorat, mais sans avoir développé les formes les plus sévères de la maladie. » Dès le début de la crise sanitaire, la direction a fait libérer un étage où sont placés les détenus suspectés d’être contaminés. Philippe Steiner explique :
« C’est un étage qui était destiné à la préparation à la sortie. À cause du Covid, l’endroit a été réaménagé en étage sanitaire. Les détenus y sont testés par le service médical. Ils y restent 24 heures et s’ils sont négatifs, ils retournent en cellule. S’ils sont positifs, il y restent. »
Quant aux nouveaux arrivants, ils sont placés en quarantaine.
Sans activités, les détenus son confinés en cellules de deux, quatre ou six 22h à 23h par jour. Photo : doc.remis
Des détenus aussi coupés de leurs avocats
Coupés de leurs familles, les détenus le sont aussi de leurs avocats et beaucoup ignorent la situation de leurs dossiers. Coralie Maignan, avocate pénaliste, exerce principalement à Mulhouse mais l’un de ses clients est détenu à Strasbourg. Elle n’a pas de contact avec lui et a le sentiment de ne plus pouvoir exercer son métier dans de bonnes conditions :
« Les parloirs pour les avocats ne sont pas officiellement fermés mais comme il n’est pas mis à notre disposition de salle permettant de respecter les mesures barrières, la plupart des avocats ne franchissent plus la porte des prisons. Nous ne sommes plus en mesure de préparer la défense des clients. La plupart du temps, on se retrouve le jour de l’audience, en visio-conférence, sans avoir pu s’entretenir avec eux. »
« Pour nous, ça ne sera pas la deuxième vague, mais la première »
De son côté, Philippe Steiner s’interroge sur la manière dont les parloirs vont rouvrir :
« On est presque sûrs que les familles ne vont pas respecter les mesures de distances, il y aura des embrassades, c’est normal. Mais ça voudrait dire qu’il faudrait qu’on installe des plaques de plexiglas pour éviter les contacts. Ça risque de ne pas être compris. »
Le surveillant ajoute :
« Une bonne partie des détenus est déjà fragilisée et a de gros soucis de santé. Si les contacts aux parloirs se multiplient, ce sera l’effet domino à l’intérieur de la prison. Et si dehors on parle du risque d’une deuxième vague de contamination, pour nous, ça sera la première… »
Journaliste indépendante et professeur d’éducation aux médias. Sujets société, inégalités, éducation, police-justice. J’aime aussi écrire sur le rap et la culture hip hop de Strasbourg et d’ailleurs.