Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Plus d’eau chaude ni de chauffage au squat de la Meinau, où vivent des familles

Plus d’eau chaude ni de chauffage au squat de la Meinau, où vivent des familles

L’agence In’li, propriétaire de l’immeuble squatté rue de Bourgogne à la Meinau, et la Ville de Strasbourg, assurent que le problème est lié à une coupure d’électricité provoquée par l’intervention d’une personne non habilitée. Depuis mardi 15 février, la centaine d’occupants, dont des familles et des personnes malades, n’ont plus de chauffage ni d’eau chaude.

En décembre, des personnes isolées et des familles, d’origine géorgienne et arménienne, ont investi un bâtiment de 54 appartements en instance de démolition rue de Bourgogne à la Meinau. Depuis mardi 15 février, le chauffage et l’eau chaude ne fonctionnent plus dans l’immeuble.

Le bâtiment compte neuf étages. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

« On est environ 130 habitants », indique Nino, en cette matinée du mercredi 16 février. Dans la cuisine, elle porte une fille de moins d’un an. Le four est allumé avec sa porte frontale ouverte, pour réchauffer la petite. Dans les autres pièces, les radiateurs alimentés par le chauffage central de l’immeuble sont froids.

« C’est inquiétant. Tout le monde va utiliser des appareils électriques. Il y a un risque d’incendie si cette situation perdure », commente Nicolas Fuchs, coordinateur régional de Médecins du Monde, dont l’association intervient dans ce squat.

La fille de Nino tremblait dans les autres pièces. Elle est mieux à côté du four allumé. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

Plus de gaz, pour des « raisons de sécurité »

Cinq étages au-dessus, Arman ouvre le robinet pour obtenir de l’eau chaude et invite à passer la main dessous. Comme dans tous les appartements, l’eau reste froide. Il témoigne :

« Cela a commencé il y a un mois, après le passage d’un technicien. Certains radiateurs ont commencé à ne plus fonctionner. Les derniers étages, le neuvième et le huitième étaient les premiers touchés. Depuis hier, il n’y a plus d’eau chaude. J’ai vu des professionnels en uniforme intervenir. Pour moi, la situation est gérable, même si le froid est difficile à vivre au quotidien. Mais pour les enfants et les personnes malades ou âgées, c’est très mauvais. »

Contactée le 16 février, In’li Grand Est, une agence de location de « logements intermédiaires » et propriétaire des lieux, admet avoir désactivé l’alimentation en gaz et les ascenseurs « pour des raisons de sécurité ». Dans un court message écrit, elle précise que « le chauffage et l’eau chaude sont produits par le réseau urbain et ne sont pas impactés par ces démarches ».

Le 17 février, les services de la Ville déclarent finalement :

« Le bailleur nous a confirmé que les pompes reliées au réseau de chaleur urbain ont cessé de fonctionner suite à une coupure d’électricité dans le sous-sol de l’immeuble. Cette coupure fait visiblement suite à une intervention sur l’installation électrique, réalisée par des personnes non habilitées. La Ville de Strasbourg a demandé à la direction de In’li de mandater en urgence un professionnel habilité afin de rétablir l’électricité dans les délais les plus brefs, et de relancer ainsi le chauffage et l’eau chaude. »

Et l’agence In’li de confirmer dans la foulée :

« L’arrêt de la fourniture de chauffage et d’eau chaude sanitaire de cet immeuble est indépendant de notre volonté et n’est aucunement lié aux conséquences des mesures sécuritaires engagées mais exclusivement aux interventions illicites réalisées sur le réseau électrique de notre bâtiment en sous-sol. »

« On essaye d’arranger la situation au plus vite »

Pour Nicolas Fuchs, « il y a urgence, pour la dignité des personnes, d’autant plus que le squat est notamment occupé par des individus malades » : « Nous demandons aux acteurs concernés de leur redonner accès au chauffage et à l’eau chaude. »

Sur la porte d’entrée de l’immeuble, les services de la Ville ont laissé un papier indiquant qu’ils ont réalisé, avec Médecins du Monde et Strasbourg Action Solidarité, une évaluation des besoins sociaux et médicaux des occupants du site le 9 février. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

En attendant, Arman garde sa veste à l’intérieur. Spontanément, il justifie sa présence dans le squat. « Le 115 (numéro de l’hébergement d’urgence, NDLR) ne m’a jamais donné de solution », dit-il. Sans papiers, il ne peut travailler ou demander des allocations. Il doit se faire opérer le 22 février et craint les conditions dans lesquelles il devra se rétablir. « Si ça se trouve, il n’y aura même plus d’électricité à ce moment là. On ne sait rien, personne ne nous prévient », souffle-t-il.

Le bâtonnier de Strasbourg s’assoit sur une décision du conseil de discipline

Le bâtonnier de Strasbourg s’assoit sur une décision du conseil de discipline

Un avocat de Strasbourg a été condamné en janvier par le conseil de discipline à ne plus pouvoir exercer de fonctions au sein du conseil de l’ordre. Mais le bâtonnier de Strasbourg n’a pas appliqué cette décision, arguant d’un possible contentieux.

Le 8 décembre 2021, le conseil de discipline des avocats du ressort de la Cour d’appel de Colmar a dû statuer sur une série d’infractions reprochées à Me Lionel Vest. Cet avocat installé à Schiltigheim et intervenant notamment en droit des affaires était poursuivi devant la justice ordinale pour des manquements déontologiques, des propos sur Facebook et des menaces contre sa bâtonnière de l’époque, Me Christina Kruger.

Dans une décision rendue le 20 janvier, le conseil régional de discipline a relaxé Me Vest pour une partie des faits, mais il a retenu des propos et des menaces comme étant contraires aux principes essentiels de la profession d’avocat. La formation a prononcé une peine d’interdiction d’exercer de trois mois assortie du sursis contre Me Vest mais aussi une privation de son droit de siéger au conseil de l’ordre. Cette seconde décision est assortie de l’exécution provisoire, c’est-à-dire qu’elle doit être appliquée dès sa notification.

La maison de l’avocat à Strasbourg, siège du conseil de l’ordre des avocats Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc

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Les recommandations en ligne provoquent des tensions dans l’accès aux gynécologues

Les recommandations en ligne provoquent des tensions dans l’accès aux gynécologues

Le mouvement #balancetongyneco et les sites de recommandation déstabilisent et divisent les gynécologues. À Strasbourg, il faut attendre plus de quatre mois pour un rendez-vous chez un soignant bien noté. Un effort que sont prêtes à faire de plus en plus de patientes pour que leur consultation et leur suivi se déroule bien. 

« Aujourd’hui, pour débuter un suivi gynécologique, je dois choisir entre avoir un rendez-vous rapidement et risquer d’avoir une mauvaise surprise, ou chercher quelqu’un de sûr, mais devoir attendre des mois », résume Léanne, 25 ans. Depuis quelques années, les recommandations en ligne pour les médecins, et particulièrement les gynécologues, se sont multipliées. Elles prennent la forme d’avis sur Google ou de recensement sur des sites comme Gyn&Co – un blog participatif sur lequel des patientes recensent les gynécologues et les sages-femmes qu’elles jugent bienveillants. 

Le nombre de gynécologues chute depuis plusieurs années : en 2018, le conseil national de l’ordre des médecins (CNOM) constatait qu’il n’y avait plus que 1 054 gynécologues médicaux en exercice en France, 82 de moins qu’en 2017 et 891 de moins qu’en 2007 !

« Strasbourg a longtemps été préservé de cette situation tendue, car plusieurs cabinets ont été créés dans les années 80 et accueillent aujourd’hui de nouveaux praticiens qui ne veulent pas s’installer seuls. De plus, la ville est riche et attractive. Mais l’accès au soin se fait de plus en plus difficilement, car toute une génération de gynécologues commence à partir à la retraite. À cela, on peut ajouter le fait que la profession n’attire plus autant les jeunes qu’avant. »

Dr Frédéric Labouz, Gynécologue obstétricien à Strasbourg

Des délais 4 fois plus longs pour les soignants bien notés

En outre, des différences sont apparues dans les délais de consultation entre les soignants bien notés et ceux qui n’ont pas les faveurs des sites de recommandation. En comparant des disponibilités sur Doctolib, ces différences atteignent plusieurs mois ! Ainsi, sur les 13 soignants au centre-ville de Strasbourg recensés comme bienveillants par le site Gyn&Co, le délai pour un premier rendez-vous de suivi gynécologique est de deux mois chez l’une, de cinq mois chez un autre et jusqu’à 10 mois pour un troisième ! En comparaison, au moins dix gynécologues strasbourgeois non recensés sur Gyn&Co ont des disponibilités dans le mois. 

« Attendre, c’est le prix à payer pour avoir un gynéco “sûr” pour son suivi. Après, un problème peut se poser lors de situations d’urgence. Personnellement, j’ai des ovaires polykystiques et on me soupçonne une endométriose. Quand j’ai besoin d’être auscultée rapidement, ce qui m’est arrivé quand j’ai eu mes règles plusieurs semaines d’affilée, je sais que ma gynécologue libère quelques moments dans son emploi du temps pour les impératifs. Sinon, je suis déjà allée aux urgences de l’hôpital qui ont aussi pu m’aider de manière ponctuelle. »

Anne, 23 ans, étudiante.

Une organisation et des délais qui n’ont pas refroidi Juliette, 22 ans, quand elle a voulu changer de gynécologue après une mauvaise expérience, lors de son arrivée à Strasbourg. Alors âgée de 18 ans et venant de d’emménager pour ses études, elle s’est cherché un nouveau médecin pour un nouveau moyen de contraception :

« J’ai commencé à prendre la pilule deux mois et j’ai rapidement su que ça ne me convenait vraiment pas. J’ai eu beaucoup d’effets secondaires : mon caractère a énormément changé, j’ai commencé à être très agressive, j’avais des boutons, parfois, j’avais la tête qui tournait… »

Juliette s’est fait poser son stérilet il y a trois ans et demi. Depuis, elle ressent de l’appréhension avant ses examens gynécologiques. Photo : ACC / Rue89 Strasbourg / cc

Des patientes ne se sentent pas toujours écoutées

Juliette pense alors au stérilet en cuivre, qu’elle avait déjà envisagé avant de tester la pilule. Après discussion avec sa nouvelle gynécologue, elles en arrivent à la même conclusion : « Je n’avais pas de contre indications, ni maux de ventre ou flux important. C’était la meilleure chose pour moi ». Mais le jour de la pose, c’est un autre gynécologue du cabinet qui la reçoit, car sa soignante est alors retenue à l’hôpital. Dès le début du rendez-vous, il s’oppose à la pose de son stérilet :

« Il a tout de suite commencé à me dire que ce n’était pas normal de se faire poser un stérilet à 19 ans. Je lui ai expliqué que je ne supportais pas la pilule, je lui ai fait la liste de mes effets secondaires et il m’a répondu que ça ne suffisait pas. Voyant que je ne changeais pas d’avis, il me l’a mis de manière un peu brutale et j’ai eu très mal. À ce moment, il m’a regardé dans les yeux en déclarant : c’est le prix à payer quand on veut un stérilet alors qu’on a jamais eu d’enfants. »

La consultation se termine avec des recommandations que Juliette réfute : « Il m’a dit que je ne pouvais plus avoir de rapports pendant mes règles, ni mettre de tampons. Par la suite, j’ai découvert que c’était faux. » 

« J’ai vécu la pose de mon stérilet comme un traumatisme »

Après ce rendez-vous, que Juliette a vécu comme une violence gynécologique, elle décide de ne plus retourner au cabinet. Elle intègre un cabinet de sages-femmes dont elle est aujourd’hui très heureuse : 

« Le rendez-vous dure 30 minutes au lieu de 15, on discute plus et j’ai du temps pour me mettre à l’aise. Elles m’expliquent chacun de leurs gestes, attendent de savoir quand je suis prête. Tout se passe extrêmement bien, mais malgré ça, j’appréhende aujourd’hui les auscultations, alors qu’avant, je n’avais aucun problème. J’ai compris que j’avais vécu la pose de mon stérilet comme un traumatisme. »

Émeline Ludmann est l’une des trois sages-femmes qui suivent Juliette. Formée à Strasbourg, elle a rejoint le cabinet à la fin de ses études, en 2018. Elle confirme qu’elle reçoit couramment des jeunes femmes qui ont vécu de mauvaises expériences. « Environ une fois par semaine, nous recevons une jeune femme dans ce cas, qui n’a parfois plus consulté depuis longtemps, car elle a développé une peur de l’examen gynécologique », déplore-t-elle.

Émeline Ludmann a été évalué avec 4,9 étoiles sur 5 sur Google. Son cabinet, qu’elle partage avec Walter Laura et Woelffel Aline, est référencé sur Gyn&Co. Photo : Document remis

Les femmes s’investissent davantage dans leur suivi gynécologique

La sage-femme a observé des allongements de délais de prise de rendez-vous pour tout le cabinet. Trois ans auparavant, elle pouvaient proposer un rendez-vous en quinze jours, il faut 8 à 9 semaines actuellement. Un résultat, d’après elle, de leur bonne réputation :  

« En discutant avec nos patientes, on se rend compte qu’elles s’investissent de plus en plus dans leurs soins. La parole s’est beaucoup libérée autour des violences gynécologiques, notamment grâce aux réseaux sociaux. Il y en a qui pensaient être les seules à mal vivre certaines pratiques, et qui se rendent compte qu’elles sont effectivement problématiques. Elles se renseignent davantage, découvrent des sites de recommandation et viennent plus sereinement chez nous. C’est agréable en tant que soignante, car on voit que la bienveillance paie. »

« La gynécologie est devenue politique »

Une analyse que ne partage pas le docteur Jean-Louis Katz, gynécologue-obstétricien depuis 31 ans, qui travaille au cabinet de l’Association de gynécologues libéraux (Agyl). Il associe l’essor des sites de recommandations gynécologiques à une « pression médiatique et militante » :

« Je ne dis pas que les patientes ne doivent pas s’informer, mais l’utilisation d’internet a des effets très négatifs. Je suis de plus en plus confronté à des jeunes filles qui viennent avec une idée fixe, pensent savoir ce qui est le mieux pour elles et veulent presque tenir le stylo à ma place pour faire la prescription. Il faut aussi qu’elles sachent écouter un spécialiste. »

Un des sujets sur lequel il entre souvent en conflit avec ses jeunes patientes : la pose d’un stérilet en cuivre, une demande de plus en plus courante alors que ce dispositif de contraception est contre indiqué en cas de règles douloureuses ou abondantes et qu’il comporte des risques, notamment pour les femmes nullipares.

« Il n’y a plus de relation de confiance », déplore Jean-Louis Katz en pointant la responsabilité des réseaux sociaux et des avis en ligne. Jean-Louis Katz n’est pas référencé sur le site Gyn&Co – qu’il ne connaît pas – et a 3,4 étoiles sur 5 sur Google avec 34 avis, dont plusieurs très critiques. Le Dr Katz regrette :

« Maintenant, dès qu’on est en désaccord avec une patiente, il y a le risque qu’elle déverse sa colère sur internet et cela reste… Tandis que les patientes satisfaites n’ont pas le réflexe d’aller me noter. »

Le docteur Frédéric Labouz a une note de 3,9 étoiles sur 5 sur Google et n’est pas recensé sur Gin&Co (Photo ACC / Rue89 Strasbourg / cc) Photo : Alizée Chebboub-Courtin / Rue89 Strasbourg

Autre gynécologue, le Dr Frédéric Labouz ajoute :

« On a beau avoir aussi de très bons commentaires, les gens ne vont retenir que le négatif. Je ne sais parfois même pas à quoi font référence certains de mes avis sur Google. Ce n’est pas représentatif. »

Les syndicats professionnels demandent de plus en plus fréquemment aux gynécologues de recourir à une assurance pour préserver leur réputation numérique. Un service qui entame ensuite les démarches pour supprimer les commentaires auprès des plateformes notamment en cas de propos diffamatoires ou de cyberharcèlement.

En quelques années, ces deux gynécologues ont l’impression que leur métier a changé. Jean-Louis Katz se sent victime d’un acharnement politique et médiatique : 

« Si on a choisi ce métier, c’est qu’on veut agir pour le bien des femmes. Je trouve très violents des mouvements comme #balancetongyneco. Les violences gynécologiques existent, mais elles sont rares et dues à un manque de temps, parfois de tact, pas à de la malveillance. »

Depuis le mouvement #balancetongyneco, de nombreux comptes Instagram et sites recueillent des témoignages d’agressions lors d’auscultation. C’est le cas du site Balancetonporc qui comprend 454 témoignages dans sa rubrique « Milieu médical » ou encore Balance Ton Uterus qui est consacré aux VOG (Violences obstétricales et gynécologiques) et dont le compte Instagram est suivi par 76 000 personnes.

Les témoignages sont souvent complétés par des conseils, notamment sur la manière de porter plainte ou encore en saisissant le Défenseur des droits.

Plus de journalistes pour plus d’enquêtes et plus d’impact : Rue89 Strasbourg a besoin de vous pour grandir

Plus de journalistes pour plus d’enquêtes et plus d’impact : Rue89 Strasbourg a besoin de vous pour grandir

Du 15 février au 31 mars, Rue89 Strasbourg lance une campagne de financement participatif. Objectif : renforcer notre équipe pour produire plus d’enquêtes et augmenter encore l’impact de votre média indépendant sur la vie locale.

Des journalistes supplémentaires. En trois mots, c’est l’objectif de notre campagne de financement participatif lancée à l’occasion de notre dixième anniversaire. Depuis plus d’un an, notre rédaction est constituée de quatre journalistes salariés et d’une dizaine de journalistes rémunérés à l’article. Cet effectif nous a permis de produire de nombreuses enquêtes (des exemples ici, ici et ) mais pas suffisamment régulièrement. Pour que nous puissions augmenter le nombre et la qualité de nos investigations, nous avons besoin d’au moins deux journalistes à plein temps supplémentaires.

Des embauches pour plus d’enquêtes de plusieurs mois

Nous le répétons sans cesse : l’investigation prend du temps. Prenons l’exemple de l’enquête de Maud de Carpentier concernant le suicide d’un éducateur de l’Arsea à Strasbourg. Son travail a commencé peu après le geste dramatique de ce salarié du Service d’Investigation Éducative, le 8 mars 2021. L’article approfondi sur les raisons de ce décès n’a été publié que le 27 septembre 2021, soit six mois après le début de l’enquête. C’est parfois ce qu’il faut pour obtenir des témoignages, les vérifier en les croisant ou en obtenant des documents. C’est ce type de travail au long cours, qui a quasiment disparu dans les médias locaux, que nous souhaitons développer.

Rue89 Strasbourg a pris ce temps pour produire des enquêtes sur d’autres thématiques. Il y a notre série en trois épisodes sur l’incinérateur strasbourgeois (ici, ici et ) ou notre investigation en plusieurs volets « À qui appartient Strasbourg ? » Thibault Vetter enquête depuis des années sur toutes les formes d’atteintes à l’environnement, de Stocamine à l’agriculture intensive en passant par l’absurdité des élevages industriels en « plein air ». Jean-François Gérard continue de scruter la politique strasbourgeoise tout en enquêtant sur les plans sociaux de Knorr, Aptis ou encore Sanofi.

Nous aimerions faire plus encore. Car nous devons parfois abandonner des sujets malgré des alertes, faute de temps et de moyens pour vérifier les informations et enquêter. Ce fût le cas de la saga des cliniques à Strasbourg par exemple. Il y a aussi des dossiers sur lesquels nous nous sommes mobilisés tout en sachant qu’il reste encore beaucoup à creuser. C’est le cas de Stocamine… Un dossier pour lequel des moyens supplémentaires nous permettraient d’explorer de nouvelles pistes, notamment allemandes, ou pour documenter les moyens techniques pour un déstockage sans s’en remettre à la communication du gouvernement…

Objectif du financement participatif : 30 000 euros

Notre financement participatif est constitué de plusieurs paliers de 15 000 euros, correspondant à l’investissement initial nécessaire pour embaucher un journaliste. C’est la somme que nous mettons de côté, patiemment, pour intégrer une nouvelle personne. Grâce au soutien direct de plus de 1 500 abonnés, et aux quelques annonceurs qui nous font confiance, nous augmentons nos capacités au rythme d’un nouveau journaliste tous les deux ans, à peu près.

Ce financement participatif, s’il réussit, nous permettrait de franchir ces étapes beaucoup plus rapidement. Un premier palier nous permettra de recruter une journaliste d’investigation supplémentaire, le second palier nous permettra d’intégrer les compétences d’un ou d’une journaliste spécialisé dans le traitement des données. Nous constatons que ce travail est de plus en plus nécessaire pour exploiter des sources disponibles qui peuvent servir à produire des articles éclairants sur des sujets complexes à Strasbourg et en Alsace. Quelques exemples : une cartographie des déserts médicaux de la région ou une analyse de l’évolution des loyers selon les zones de Strasbourg.

En contribuant au financement participatif de Rue89 Strasbourg, vous participez à faire croître un média engagé pour des valeurs de justice sociale et environnementale à travers un travail d’investigation fouillé et précis. À l’heure où les médias sont de plus en plus concentrés entre les mains de grands groupes ou d’industriels, nous sommes convaincus qu’il faut étoffer les capacités du journalisme indépendant, le seul qui ira creuser là où aucun média local ne s’aventure. Merci d’avance pour votre soutien !

Une étudiante chinoise espionnait un laboratoire de l’Insa Strasbourg

Une étudiante chinoise espionnait un laboratoire de l’Insa Strasbourg

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Pendant cinq jours, l’Eurométropole a coupé l’eau du squat La Pigeonne à la demande du propriétaire

Pendant cinq jours, l’Eurométropole a coupé l’eau du squat La Pigeonne à la demande du propriétaire

Mercredi 9 février, les occupantes de La Pigeonne ont retrouvé une notification des services de l’Eurométropole de Strasbourg, indiquant que leur accès à l’eau était coupé à la demande du propriétaire. La loi interdit pourtant cette pratique. Lundi 14 février, le service a été rétabli.

La Pigeonne est un squat dans une maison de trois étages au centre de Cronenbourg. Ce lieu est « en mixité choisie », c’est à dire ouvert à tous sauf aux hommes dont le genre est masculin depuis la naissance. Depuis février 2020, des femmes isolées, des personnes queers, des femmes avec enfants et des personnes réfugiées y sont hébergées et vivent en collectif.

Mercredi 9 février vers 10h, les services de l’Eurométropole (EMS) ont soudainement coupé l’accès à l’eau courante de la maison. Une habitante témoigne : « Ils l’ont fait sans prévenir, c’est complètement abusif. » Elle relate que les services de l’EMS ont laissé une brève notification sur la valve d’eau, à l’extérieur de la maison, indiquant que leur branchement était fermé à la demande du propriétaire.

Les occupantes ont juste trouvé cette notification sur la valve d’eau à l’extérieur de la maison le 9 février. Photo : remise

Les distributeurs n’ont pas le droit d’empêcher l’accès à l’eau courante des occupants d’un squat

Dans un communiqué publié samedi 12 février, les occupantes dénoncent :

« Quelles sont donc ces manœuvres ? Couper l’accès à l’eau est un acte non seulement vicieux mais illégal. Cela revient à mettre en danger la vie d’autrui, nous empêcher de boire, de nous laver, de cuisiner, d’éteindre un feu, donc de maintenir des conditions d’hygiène et de sécurité essentielles dans un contexte sanitaire compliqué, avec des personnes malades. Nous n’acceptons pas cela ! L’accès à l’eau est un droit que nous allons reprendre ! »

Effectivement, depuis 2013, les distributeurs n’ont pas le droit de couper l’eau courante d’un squat, puisqu’il s’agit d’une ressource vitale. En début d’après-midi lundi 14 février, les services de l’Eurométropole ont d’ailleurs rétabli l’accès à l’eau courante.

Pas d’explication sur les raisons du débranchement

Contactée par Rue89 Strasbourg, l’Eurométropole ne souhaite pas donner d’explications sur les raisons du débranchement initial de l’accès à l’eau. Dans leur communiqué, les occupantes rappellent :

« Depuis deux ans, nous, Pigeonnes, prenons soin de la maison qui nous a accueillies, en créant un espace pour les femmes et les personnes queers précaires, qu’on veut pérenne et solidaire, un lieu de vie et d’activité qui nous est vital. Cela nous demande énormément de temps, d’énergie et de moyens. […]

Dès notre arrivée, nous avons envoyé un long courrier de présentation de notre projet au propriétaire, sans réponse de sa part depuis deux ans. Nous savons qu’il possède des domaines et d’autres maisons, celle-ci qu’il a abandonnée et délaissée depuis des années ne semble donc pas lui manquer. »

Avant l’installation de La Pigeonne, la maison était inoccupée depuis au moins 5 ans.

Suzanne Ruhlmann, lanceuse d’alerte alsacienne sur les faux traitements pour « guérir » l’autisme

Suzanne Ruhlmann, lanceuse d’alerte alsacienne sur les faux traitements pour « guérir » l’autisme

L’Alsacienne Suzanne Ruhlmann enquête depuis 2017 sur les groupes d’informations sur l’autisme sur Facebook. Dans les articles de son blog, l’ancienne employée d’un centre de recherche clinique révèle la manière dont des traitements non certifiés et parfois lourds sont brandis pour « guérir » du trouble.

« Le problème, c’est qu’ils arrivent à persuader que l’on peut guérir l’autisme. C’est de la manipulation », dénonce Thomas Ruhlmann. Vivant chez sa mère à Erstein, au sud de Strasbourg, le jeune homme de 28 ans est atteint d’une forme d’autisme. L’air grave, Thomas raconte sa rencontre avec une femme via Facebook, en 2017. Sous l’emprise de cette personne, Thomas part la rejoindre en voiture dans la région parisienne. La visite ne devait durer que quelques jours. Mais la mère de Thomas n’aura pas de nouvelle de son fils pendant trois ans.

Inquiète, la mère de Thomas est convaincue que cette rupture familiale est liée à un désir de son fils de « guérir » de l’autisme. Elle intègre alors plusieurs groupes Facebook qui font la promotion de traitements contre ce trouble. Elle découvre par exemple le groupe aujourd’hui fermé « Troubles du développement – Prises en charge éducatives et biomédicales » qui comporte à l’époque plus de 10 000 membres. Sur ce groupe, Suzanne découvre un message de la compagne de Thomas. Elle y affirme vouloir guérir son « conjoint », ainsi que son fils, de l’autisme. Suzanne comprend alors qu’il est question de Thomas et qu’il prend ces traitements alternatifs.

Suzanne Ruhlmann et son fils Thomas, dans leur maison de Erstein au sud de Strasbourg. Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg

Un « protocole » lourd à base d’antibiotiques

Loin de sa famille et de sa petite ville d’Erstein, Thomas voit une médecin de Boulogne (92). Elle lui prescrit du Triflucan, un traitement contre les champignons, et de l’homéopathie. En parallèle, le jeune homme a pris un traitement contre l’accumulation de métaux lourds, dont la boite de 90 gélules coûte 22 euros. Le médicament s’achète sur un site domicilié en Afrique du Sud. Toutes les trois heures, même la nuit, Thomas prend un comprimé qui « donne à [son] urine une odeur de plastique ».

Sur d’autres groupes « avec des noms ridicules » comme « L’autisme est une maladie guérissable », Suzanne lit souvent des échanges de parents qui conseillent « l’antibiothérapie ». Ils considèrent que l’autisme peut être traité grâce à un mélange d’antibiotiques, d’antifongiques et d’antiparasitaires. Ils sont aussi convaincus par les thèses d’utilisateurs se présentant comme médecins. Gil Delhoume, par exemple, brandit des études non officielles sur « 3000 enfants autistes » pour lesquels il y aurait eu « 10% de guérisons vraies et 75% de très bons résultats » suite à la prise de ces cocktails de médicaments.

Certains commentaires sont difficiles à comprendre tant ils mélangent différents procédés qui semblent tout à fait aléatoires. Des parents proposent par exemple de combiner les médicaments avec un régime sans gluten, triplé d’un EncéphaloSCAN (un examen médical non reconnu par l’Assurance Maladie et la Haute Autorité de Santé). Cet examen avait valu au professeur Dominique Belpomme une plainte du Conseil de l’Ordre des médecins.

Pour révéler l’activité de certains groupes d’informations sur l’autisme, Suzanne Ruhlmann s’est infiltrée sur une dizaine d’entre eux. Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

Des traitements contre les métaux lourds dans l’autisme « formellement déconseillés » par l’ANSM

Pendant plusieurs années, Suzanne approfondit ses recherches. La pilule qu’a achetée son fils sur internet, le DMSA, est un traitement destiné aux victimes d’intoxication grave ou d’empoisonnement. En 2015, des essais cliniques de l‘organisation Cochrane sur ce traitement en particulier n’ont démontré aucun effet sur les symptômes des enfants autistes. En raison des nombreux effets secondaires possibles des traitements contre les intoxications aux métaux lourds (appelés « chélateurs »), ils sont formellement déconseillés par l’Agence Nationale de Sécurité du médicament dans le traitement des enfants atteints d’autisme.

Thomas arrête rapidement le traitement qui « ne marche pas » et s’en sort sans conséquences :

« Moi je voulais être le plus normal possible et sortir de l’autisme. Je m’attendais à des améliorations dans mes relations sociales. J’espérais avoir plus de facilités pour me concentrer. En voyant ces médecins connus qui semblent savoir ce qu’ils font, j’avais tendance à faire confiance… mais tout ça c’est comme croire au père noël »

Des ordonnances avec cinq médicaments différents

Thomas est loin d’être le seul à avoir essayé ces traitements. Dans des groupes Facebook qu’elle infiltre, Suzanne observe certaines personnes inquiètes présenter des ordonnances avec « cinq médicaments différents, dont des antibiotiques », prescrits par des médecins qui promettent de guérir l’autisme. En tant qu’ancienne employée dans un centre de recherche clinique, elle connait bien les protocoles de validation stricts des médicaments avant leur mise sur le marché. Elle s’inquiète donc de potentiels effets secondaires graves :

« Aucun traitement n’est anodin et les gens ne regardent pas la notice. Pourtant même avec du doliprane, il y a des risques de surdosage. Là ce sont des traitements lourds, avec de grosses doses et qui durent longtemps. »

Des groupes hermétiques

En colère contre ces « charlatans », Suzanne part en campagne contre ces faux remèdes. Suzanne a l’habitude de vérifier les études sur les effets secondaires de traitements médicamenteux. Elle apporte donc un contradictoire minutieux dans les commentaires des publications prônant des remèdes miracles contre l’autisme. Elle souligne les études non conformes, ou les condamnations de certains médecins. Son but est de convaincre les familles de ne pas utiliser ces traitements :

« J’ai aussi contacté des gens qui doutaient par message privé, pour qu’ils ne prennent pas ça. C’étaient des discussions sympa, je les abordais en leur disant “si vous avez besoin de plus d’informations n’hésitez pas ». Des fois j’avais l’impression qu’ils étaient convaincus, puis je les voyais quelques temps après tester ces traitements quand même. »

Une dizaine de groupes Facebook infiltrés

Mais l’activisme de Suzanne lui vaut d’être bannie du groupe Facebook « Troubles du développement – Prises en charge éducatives et biomédicales ». La mère de Thomas réintègre la communauté une première fois, mais une administratrice tente de la discréditer en assurant qu’elle est « mentalement instable ».

Suzanne infiltre ensuite une dizaine d’autres groupes sous des pseudonymes. Lorsqu’elle nous montre l’écran, Suzanne s’assure bien que l’on ne photographie pas son pseudo : « C’est très long de refaire un profil, il faut arriver à réintégrer le groupe ensuite ». Elle décrit aussi un activisme éreintant :

« C’était très difficile au début. J’avais l’impression d’être seule contre tous. J’ai aussi reçu des menaces de procès pour diffamation. »

Pas d’études fiables sur le sujet

Ses interventions sur les groupes Facebook ne suffisant plus, elle commence à rédiger son blog intitulé « Enfants autistes cobayes, Scandale Chronimed et autres dérives ». Ses articles répertorient des dizaines de captures d’écrans de conversations autour de ces faux traitements. Suzanne remarque assez vite qu’elle est prise au sérieux.

Sur son blog, la lanceuse d’alerte écrit aussi sur Chronimed, une association spécialisée dans les réflexions sur la maladie de Lyme et l’autisme. Elle a été fondée par le prix Nobel Luc Montagnier, décédé le 8 février 2022 et plusieurs fois désavoué par le milieu scientifique notamment pour ses positions anti-vaccin, mettant en lien la vaccination et l’autisme. La théorie selon laquelle le vaccin causerait l’autisme, par l’accumulation de métaux lourds dans l’organisme, est pourtant largement démentie par la recherche scientifique.

En septembre 2020, l’ANSM (Agence du médicament) a saisi le parquet de Paris concernant des médecins de la mouvance Chronimed pour des prescriptions d’antibiotiques contre l’autisme. Or, aucun traitement médicamenteux n’existe contre l’autisme, selon l’institut Pasteur. Seuls des traitements des symptômes de l’autisme existent. La rééducation orthophonique ou psychomotrice, ou certaines classes de médicaments, permettent de diminuer les symptômes de troubles associés, comme l’épilepsie. Mais surtout, ce « trouble envahissant du développement » n’est pas une « maladie ». Depuis 1996, il est considéré par l’OMS comme un handicap.

« Il faut cesser d’appréhender l’autisme comme une maladie »

Pour Suzanne, il faut cesser d’appréhender l’autisme comme une maladie. La mère se souvient d’une psychiatre qui suivait son fils quand il était jeune. Lorsque Suzanne pose la question du diagnostic, la clinicienne prend un air particulièrement grave et silencieux, raconte la mère de Thomas :

« Les médecins sont catastrophés par l’autisme, mais ce n’est pas une maladie dont on « souffre ». Il y a beaucoup d’idée pessimistes qui sont véhiculées, avec des praticiens qui ont un intérêt financier à ce que les parents paniquent. Ce sont des gens qui sont désespérés, ils sont prêts à tester tous les moyens possibles et dépenser des milliers d’euros pour « guérir » leurs enfants de l’autisme. C’est pour ça qu’il est primordial de changer le regard que l’on porte sur l’autisme. On peut très bien être autiste, avoir un parcours et un développement atypique, et vivre une vie épanouie. »

L’identité française est secouée par les Gens du pays, au TAPS

L’identité française est secouée par les Gens du pays, au TAPS

Un jeune homme au poste de police, incapable de prouver son identité. Le même jeune homme dans sa salle de classe, mutique lorsque le professeur lui demande d’où il vient. Entre ces espaces, Martin Martin cherche à recomposer son identité fragmentée. La compagnie Les Méridiens présente Gens du Pays du 22 au 26 février au Théâtre Actuel et Public de Strasbourg.

C’est la nuit. Dans un poste de police, un jeune homme attend, assis. Casque sur le cou, sweatshirt surmonté de grandes boucles noires, il peine à répondre aux questions que l’officier de police judiciaire (OPJ) lui adresse. Il s’appelle Martin Martin, et il est français. Encore faudrait-il le prouver. Pas de papier sur lui, il est incapable de justifier son identité. Lorie Lory, fonctionnaire de police, doute de ce que raconte le jeune homme. Sans les papiers, c’est l’histoire qu’elle lit sur son physique qui prévaudra.

La nuit et la ville, deux manières de s’identifier

Si Martin s’est fait arrêter, c’est pour s’être aventuré au-delà des limites de la ville. Dans l’obscurité tournent les loups, masse informe et insaisissable qui ne rentre dans aucun registre, sous aucun recensement. Le cadre de la fable pose la ville comme le lieu de l‘ordre, du commerce légal et de la lumière électrique. Tout y est règlementé, ordonné, comptabilisé. La policière qui retient Martin n’est pas un individu aux intentions et à la violence propres. C’est le prolongement humain d’un système implacable, conçu pour tourner avec une mécanique parfaite, quitte à broyer les grains de sables qui s’y glisseraient.

La confrontation du jeune homme à l’autorité ne se fait pas dans le calme. Photo : de Still

La pièce va et vient entre ce poste et la journée passée au collège. Dans l’établissement scolaire, le professeur Kevin Kevin s’est lancé dans un grand projet pour sa classe, pour célébrer les diversités. Il veut faire parler les élèves sur leur identité, leurs origines, leur famille. Tout en appuyant son ascendance française « depuis des générations » il se réjouit de la « multitude de couleurs » de sa classe, avec un enthousiasme qui frise la fétichisation orientalise. Martin se dit lui-même qu’il n’est pas un vrai français, qu’il n’en a que l’apparence. Privé de la certitude béate et monolithique des mots « souche » et « nation », il se sent apatride permanent. L’identité est fugace. Les documents officiels en sont l’incarnation la plus tangible. Ce qu’est un individu, son visage, sa peau, son histoire, tout cela pèse peu sous le regard inquisiteur et méfiant de l’autre.

Le professeur passe pour sympathique avant que la violence naïve de ses mots ne commence à frapper. Photo : de Still

La matière puisée dans la parole de la jeunesse

Le spectacle trouve son origine avec un parcours pédagogique datant de quelques années, dans des lycées d’enseignement général et professionnel : Utopies 1.2. En mélangeant des classes et en discutant avec des élèves d’origines et d’établissements variés, le metteur en scène Laurent Crovella voulait collecter leurs réflexions. C’était un projet d’échange. Un espace d’expression où les participants parlaient de leurs aspirations, et de leur façon d’appréhender le futur.

L’équipe artistique a découvert dans ce processus des notions récurrentes. Les jeunes interrogés parlaient souvent de la famille comme d’un socle concret dans le tourbillon d’angoisse du monde. Les jeunes issus de l’immigration, de deuxième et troisième génération, ont évoqué le racisme insidieux auquel il fallait être habitué. Il ont détaillé la sensation perturbante de sentir sur eux des regards qui les classent comme étrangers, au point de les faire douter de leur identité.

Pour ne pas répondre aux questions, Martin Martin va jusqu’à se désigner comme « d’origine loup ». Photo : de Still

L’identité troublée par la pression

Le spectacle vient ensuite de la rencontre avec le texte de Marc-Antoine Cyr, Gens du pays. Cet auteur d’origine québécoise possède la double nationalité, canadienne et française à la fois. L’auteur raconte l’obtention de la nationalité française, et comment l’administration lui a fait sentir qu’être français se mérite. Mais l’écrivain le dit : il parle français, il est blanc. Il se coule aisément dans le moule des attentes préfectorales, à l’inverse d’une femme africaine qui, passant la procédure à ses côtés, n’est pas reçue. Il écrit Gens du pays pour parler de cet écart.

Dans les deux espaces principaux de la pièce, Martin est dans une position similaire. Au poste de police et dans la salle de classe, il est confronté aux questions de l’adulte (policière ou professeur) qui lui intime de se définir. L’identité est troublée, secouée par la pression. Au-delà des lampadaires, le monde des loups semble presque plus attirant, tout libéré qu’il est de ces injonctions identitaires. Martin s’accroche à son nom, à tout ce qu’il sait : il vient d’ici, il est français. Mais cela ne suffit jamais. Alors il se terre dans un mutisme qui devient sa dernière résistance.

Des familles germanophones se mobilisent contre la fermeture de la section internationale allemande à Strasbourg

Des familles germanophones se mobilisent contre la fermeture de la section internationale allemande à Strasbourg

Le deuxième lycée franco-allemand de France a ouvert ses portes à Strasbourg en septembre 2021. Le rectorat a donc décidé de fermer la section internationale allemande qui fait figure de doublon pour les enfants de 11 à 18 ans. Mais cette section concerne aussi des élèves de maternelle et de primaire qui se retrouvent sans alternative convenable selon les parents.  

Les parents d’élèves ont reçu l’annonce de la fermeture de la section internationale (SI) allemande mi-janvier, par mail. Alice Canet, mère de deux petites filles franco-allemandes de 1 et 3 ans, exprime sa colère : « On ouvre un lycée spécialisé, ce qui est très bien, mais on ferme toute la section internationale, y compris les classes de maternelle et de primaire. Personne ne se rend compte qu’il y aura un vide de huit ans ? », s’offusque l’avocate qui a initié une pétition « pour le maintien de la section internationale à Strasbourg ».

La jeune mère s’est installée à Strasbourg en 2013 avec son mari allemand. L’une de ses filles est déjà scolarisée en section internationale allemande en maternelle. Elle souhaiterait que sa cadette puisse suivre le même cursus : 

« Nous avons toujours voulu que nos enfants aient les deux langues et les deux cultures. Elles parlent français avec ma famille et moi, allemand avec leur père et sa famille. Strasbourg est un lieu idéal pour une famille binationale et la section internationale nous a toujours accompagnés dans cette démarche. C’est une richesse que nous ne voulons pas perdre. »

Alice Canet est avocate de profession. C’est elle qui a rédigé les courriers pour interpeller les différences instances au nom des parents d’élèves en SI. (Photo ACC / Rue89 Strasbourg / cc)

Qu’est-ce qu’une section internationale (SI) ?

Selon le dernier décompte de 2017, il y a 377 sections internationales en France (dont 35 en langue allemande), réparties dans 224 établissements. Ce dispositif a été mis en place en 1981 avec 19 pays différents pour permettre aux enfants étrangers ainsi qu’aux Français bilingues de suivre une éducation en deux langues et liée à deux cultures. Les enseignements y sont dispensés par des professeurs français, formés en France et par des professeurs étrangers formés dans leurs pays respectifs. 

À Strasbourg, il est possible d’intégrer une section internationale (SI) dans huit langues différentes, dans des établissements publics ou privés. La fermeture concerne les classes de l’école Vauban, seule école publique de la région à proposer une section internationale allemande. Cet institut a aujourd’hui encore la particularité de commencer l’enseignement en bilingue paritaire dès la maternelle. Une spécificité introduite en Alsace à l’école publique en 1992.

Le report vers le privé ne convainc pas

À partir de la rentrée de septembre 2022, les cours de la section internationale de Vauban seront pris en charge par le nouveau Lycée Franco-Allemand (cursus LFA) qui, malgré son nom, dispense une formation de la 6e à la Terminale. Les plus jeunes élèves germanophones n’auront donc plus de parcours dédiés. Ils devront se tourner vers les classes bilingues, comme le déplore Alice Canet :

« Les classes bilingues concernent les personnes qui souhaitent apprendre une nouvelle langue. Les enfants ont parfois quelques bases, mais pas d’avantage. Dans la section internationale, les élèves pratiquent déjà la langue au quotidien, ils peuvent jouer ensemble en parlant allemand, entretenir les deux cultures et les deux types de mentalités avec des pédagogies différentes. »

Alice Canet, parent d’élève

Si la fille plus âgée d’Alice Canet devrait pouvoir poursuivre sa scolarité en SI allemande, elle fera partie de la dernière classe à bénéficier de ce dispositif. Pour sa petite sœur, les solutions sont très floues. Alice ne pourra pas scolariser sa deuxième fille à Vauban, puisque ce n’est pas leur établissement de secteur. « En plus de l’alternative bilingue qui ne me convient pas, je ne vois pas comment je vais gérer le fait d’avoir mes enfants dans deux écoles différentes et éloignées », appréhende l’avocate.

Si des dérogations de secteurs ont été évoquées, celles-ci ne sont pas pour l’instant assurées. Une solution serait donc de placer ses filles dans une école privée, ce à quoi elle se refuse : « Le coût est trop élevé et, en tant que fille d’instituteur, c’est important pour moi de soutenir un enseignement accessible à tous. »

Pétition et rencontre avec un député

Cette situation, qu’elle qualifie d’impasse, l’a poussé à lancer une pétition qui compte aujourd’hui plus de 2 630 signatures. Avec d’autres parents, Alice Canet a également envoyé des lettres ouvertes au rectorat du Bas-Rhin, à la mairie, à la région, ainsi qu’au ministère de l’Éducation nationale.

Dans leur lettre à la rectrice, les représentants des parents de l’Apelevis (Association des parents d’élèves des établissements à vocation internationale de l’académie de Strasbourg) regrettent que cette décision ait été prise de manière « unilatérale, sans concertation ». Ils ajoutent que « le système international franco-allemand apporte entière satisfaction aux parents et enseignants des enfants concernés. »

Lettre envoyée par les représentants de parents d’élèves de l’Apelevis, à destination de la rectrice d’Académie du Bas-Rhin. DR

Par la suite, des parents d’élèves ont rencontré le député Bruno Studer, président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation qui avait publié, en 2018, « 8 propositions pour un enseignement bilingue ambitieux au service du territoire ». L’élu LREM a pu constater « une réelle inquiétude des parents ». Il demande au rectorat de « prendre ce sentiment en considération » et estime qu’ »un rendez-vous est nécessaire pour faire le point. »

Une rencontre des parents d’élèves avec le directeur de cabinet de la rectrice Sébastien Mathey et le directeur académique des services de l’éducation Jean-Pierre Geneviève a été fixée au lundi 21 février. Les parents mobilisés attendent des réponses sur un choix qui leur semble « déconnecté de la réalité ». Ils soulèveront aussi le problème du manque d’enseignants étrangers dans l’académie de Strasbourg. Les défenseurs d’un enseignement polyglotte espèrent surtout qu’on leur proposera une alternative proche pour les plus petits, c’est-à-dire un enseignement dispensé par des professeurs d’origine allemande, dès la maternelle et sans limitation de secteur.

Sollicité à plusieurs reprises, le rectorat n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

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La Ligue des droits de l’Homme alerte sur des pratiques « incompatibles avec la démocratie » de la préfecture du Bas-Rhin

La Ligue des droits de l’Homme alerte sur des pratiques « incompatibles avec la démocratie » de la préfecture du Bas-Rhin

Subtilisation des affaires de sans-abris, difficulté à exercer la liberté de manifester, expulsion de ressortissants afghans malgré la décision d’un juge… l’association a recensé des pratiques de la préfecture du Bas-Rhin entre décembre 2020 et janvier 2022, qu’elle estime non-conformes au droit. Une tendance qui s’accentue depuis l’arrivée de l’actuelle préfète selon ses observations.

« Nous avons commencé à nous dire qu’il fallait avoir une vision d’ensemble des violations du droit de la préfecture lors de la manifestation contre la loi sécurité globale du 5 décembre 2020 », relate Marion Maurer, vice-présidente de la section Strasbourg de la Ligue des droits de l’Homme (LDH). Ce jour là, la police avait utilisé un drone pour filmer le cortège. « Il n’y avait aucune base légale pour faire ça, comme c’était justement la loi sécurité globale, pas encore votée à ce moment, qui devait autoriser la méthode », se souvient la juriste en droit public.

Ainsi, la LDH, composée notamment de professionnels de la justice, a recensé les infractions de la préfecture de décembre 2020 à janvier 2022. Dans un communiqué envoyé ce vendredi 11 février, elle explique :

« Leur nombre important, leur diversité et la gravité des violations nous alertent particulièrement et justifient une remise en cause des pratiques de la préfecture ainsi qu’une vigilance accrue des associations. L’état actuel des pratiques n’est pas compatible avec le respect des droits de l’Homme et de la démocratie. »

Selon Marion Maurer, depuis la nomination de Josiane Chevalier préfète du Bas-Rhin en janvier 2020, qui a remplacé Jean-Luc Marx, les agissements de la préfecture se sont durcis : « Avant, nous avions tout de même constaté des dérives dans le maintien de l’ordre lors de manifestations des gilets jaunes, ou des expulsions de personnes de leur logement pendant la trêve hivernale, mais c’était plus rare. Lors de l’année 2021, nous comptons des violations tous les mois, et la liste n’est pas exhaustive. »

Les actions ordonnées à la police par la préfecture sont contestées par la LDH. Photo : CG/ Rue89 Strasbourg/ cc

« De nombreuses pratiques vis-à-vis des sans-abris sont problématiques »

Concrètement, la LDH dénonce notamment des difficultés à exercer la liberté de manifester :

« Les associations et les syndicats font régulièrement état de difficultés dans les relations avec la préfecture pour établir le trajet des manifestations et récupérer le récépissé qui atteste que la manifestation a bien été déclarée. Souvent, la préfecture fait en sorte que les trajets soient en périphérie du centre, alors que les organisateurs souhaitent être au centre-ville. »

L’organisation de défense des libertés publiques estime aussi que de nombreuses pratiques vis-à-vis des sans-abris sont problématiques. « Il y a eu plusieurs démantèlements de camps, dont celui de Montagne Verte mi-septembre, ou du gymnase Branly cet hiver, souvent avec l’appui de la police aux frontières », rappelle Marion Maurer. Selon elle, toutes les personnes n’ont pas eu de solution d’hébergement, alors que l’État est censé reloger tout le monde de manière inconditionnelle.

De son côté, la préfecture avait informé dans des communiqués qu’elle proposait des solutions « en lien avec les situations administratives des personnes ». Beaucoup d’étrangers déboutés du droit d’asile ont été emmenés par la police aux frontières à Bouxwiller dans un centre qui incite au retour dans le pays d’origine, même pour des personnes en appel.

Plus généralement, la LDH déplore que les dispositifs d’hébergement d’urgence soient saturés, et que de nombreux sans-abris, y compris des personnes vulnérables, sont sans solution à Strasbourg.

Les tentes du camp de sans-abris de Montagne Verte, juste avant qu’elles ne soient enlevées sur ordre de la préfecture. (photo TV / Rue89 Strasbourg).

Expulsion de 4 afghans fin septembre, malgré une procédure en cours

Suite au démantèlement du camp de Montagne Verte, la Protection Civile, mandatée par la préfecture, avait emmené les tentes et certains effets personnels de sans-abris, sans que ceux-ci puissent les récupérer. La préfecture avait aussi fait enlever les tentes et affaires personnelles de deux sans-abris place de l’Étoile le 13 octobre. Floriane Varieras, adjointe à la maire de Strasbourg en charge des solidarités, indiquait alors que toutes les semaines, les services de l’État déposaient des affaires de sans-abris sur le parvis de l’hôtel de Ville, suite à des démantèlements de camps : « Nous devons réaliser un travail d’enquête pour retrouver les propriétaires mais souvent c’est impossible. »

L’association dénonce aussi l’expulsion, le 27 septembre, de quatre ressortissants afghans vers la Bulgarie alors qu’un juge avait ordonné leur remise en liberté la veille. La décision de justice avait mis en avant l’intégrité physique de ces personnes, s’appuyant sur le fait que la Bulgarie refuse systématiquement l’asile aux Afghans, les renvoyant à Kaboul même depuis la prise de contrôle du pays par les talibans.

Une audience le 22 février pour demander une voie d’accès physique pour les étrangers

Enfin, la LDH se mobilise contre la dématérialisation des demandes de titre de séjour. « C’est une fermeture invisible de l’accès au service public pour les étrangers, qui ne peuvent plus se présenter au guichet. Cela peut durer plusieurs mois avant qu’ils obtiennent le rendez-vous censé leur donner accès aux papiers auxquels ils ont droit. Ils restent alors sans-papiers en attendant », observe Marion Maurer. Elle ajoute :

« Nous nous allions au Syndicat des avocats de France (SAF) et à la Cimade dans un recours devant le Tribunal administratif pour contraindre la préfecture à mettre en place une voie d’accès physique pour les étrangers qui doivent demander un titre de séjour. »

L’audience aura lieu le 22 février. Les trois organisations appellent à un rassemblement à 9h, devant le tribunal administratif au 31 avenue de la Paix. « Nous allons en profiter pour sensibiliser le public sur les violations des droits et montrer par la même occasion comment on peut agir contre cela, par la voie juridique », dit Marion Maurer. Selon la LDH, la fermeture des guichets fabrique des « sans-papiers » : des milliers de personnes perdent le bénéfice d’un titre de séjour du seul fait de l’incapacité du service public à respecter ses obligations légales.

Contactée, la préfecture n’a pas répondu à nos questions concernant la démarche de la Ligue des droits de l’Homme.

Gérald Darmanin a failli couler la boutique de ces deux passionnés de chanvre

Gérald Darmanin a failli couler la boutique de ces deux passionnés de chanvre

Vaporiser, grignoter, masser… Les applications du chanvre, culture qui revient dans les champs d’Alsace, sont multiples. Voisins et amis, Karim Nafati et Zacharie Roullin ont ouvert en fin d’année une boutique avec une grande variété d’utilisations, dont les feuilles de CBD. Mais un arrêté du ministère de l’Intérieur, suspendu depuis par la justice, qui l’amalgame avec de la drogue, a bien failli mettre fin au projet des deux entrepreneurs.

Encadrée par un vétérinaire et un gestionnaire immobilier, la boutique en pied d’immeuble passerait presque inaperçue sur l’avenue de Colmar à la Meinau. Derrière de grandes façades vitrées, un carrelage gris impeccable, des murs et étagères blanches minimalistes garnies de pierres, d’huiles, de produits de soin ou de céréales. Derrière leur masque, Karim Nafati et Zacharie Roullin accueillent avec une infusion… au chanvre bien sûr. En fond, une musique jamaïcaine est à peine perceptible, couverte par le clapotement de l’eau d’une petite fontaine zen.

Un arrêté qui plombe tout un commerce

Après un mois de janvier cauchemardesque, les deux entrepreneurs voient à nouveau l’avenir avec un peu de sérénité. Depuis le mardi 25 janvier, ils sont à nouveau autorisés à vendre tous leurs produits issus du chanvre industriel. Le Conseil d’État a suspendu en référé un arrêté du 30 décembre, voulu par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui interdisait la vente au grand public de fleurs et des feuilles brutes de variétés de cannabis en raison de la présence de la molécule de THC et ses propriétés stupéfiantes. Une molécule également présente dans certaines feuilles de chanvre comme en vendent les deux associés alsaciens et environ 1 800 boutiques en France.

À rebours de la plupart des pays européens, la France invoque la protection des consommateurs et associe le cannabidiol (CBD), et sa concentration limitée de la molécule THC (0,3%), à des produits « stupéfiants », comme le cannabis. Ce qui n’est pas la position de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Au contraire, ses experts estiment qu’il peut y avoir des applications thérapeutiques au cannabidiol, notamment contre les douleurs ou l’épilepsie.

Autre argument invoqué par le ministère de l’Intérieur : le fait que les forces de l’ordre ne peuvent distinguer à l’œil nu les feuilles issues de la production autorisée et celles du trafic clandestin. Argument qui selon les professionnels du secteur relève de la mauvaise volonté. « En Suisse, il existe depuis 2018 des tests qui permettent de déterminer en 30 secondes si c’est du CBD ou du THC« , relève Zacharie Roullin.

Avec des couleurs sobres et pas de mise en avant des feuilles de cannabis sur le logo, Karim Nafati (à gauche) et Zacharie Roullin (à droite) se sont associés pour mettre en avant différents usages et pas seulement l’inhalation. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Moins 70% en un mois

Les effets de ce texte du ministère de l’Intérieur, publié le 30 décembre 2021, ont été ravageurs. Les deux entrepreneurs ont beau mettre en avant une large palette de produits issus du chanvre, la vente de feuilles et de fleurs aux particuliers reste le produit phare après deux mois d’ouverture. « En janvier, on a fait moins 70% de chiffre d’affaires sur un mois. Et même une journée à zéro », raconte Zacharie Roullin. L’absurdité de la réglementation l’a même fait retirer les infusions. « Comme si quelqu’un allait trier les mélanges avec la lavande, la menthe et le tilleul pour garder les feuilles de chanvre et les fumer », soupire-t-il.

Les deux hommes ne recommandent pas de fumer « tel quel » les feuilles qu’ils achètent dans une production en Suisse. Contrairement à d’autres boutiques, ils ne vendent d’ailleurs pas le matériel pour cet usage. Ils orientent vers d’autres solutions comme la vaporisation, pour obtenir les vertus relaxantes, sans les effets nocifs sur la santé.

Mais Karim Nafati sait que chez ses acheteurs, il y a différents profils :

« Pour certains notre discours c’est de dire : “Vous avez fumé, vous êtes dans un piège, on peut vous aider à en sortir et décrocher avec le THC.” Car arrêter complètement du jour au lendemain, c’est difficile. »

Pour les deux commerçants, l’interdiction ne règle pas le problème de l’addiction, au contraire. Pendant les trois semaines où la vente de CBD était interdite, ils ont constaté que certains de leurs clients sont retournés vers le marché illégal, déçus de ne plus trouver des substituts.

Karim Nafati des variétés de qualité. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

25 000 euros d’économie en jeu

À Niederhausbergen, Zacharie Roullin, informaticien, et Karim Nafati, paysagiste, se sont d’abord connus comme voisins. Malgré leur différence d’âge de 17 ans, ils se découvrent une passion commune pour le chanvre.

En gardant leurs sociétés respectives à côté, ils ont ouvert leur boutique ensemble le 23 octobre 2021. Pour mener ce projet, ils ont investi leurs économies personnelles, soit 25 000 euros au total. La petite réserve de sécurité a fondu en quelques semaines suite à la publication de l’arrêté. Malgré les rentrées amoindries, il faut payer le loyer, les factures, « et encore on n’a pas de salarié », relativise Zacharie Roullin. Pour l’homme de 30 ans, l’enjeu est fort car son apport représente l’ensemble de son épargne accumulée via son entreprise d’informatique. Depuis l’ouverture, il passe trois jours par semaine à la boutique, autant de temps qu’il ne passe plus avec ses équipes.

La boutique « Au cœur du chanvre » se situe 243 avenue de Colmar à la Meinau. Photo : JFG/ Rue89 Strasbourg

« Une plante diabolisée »

Karim Nafati a aussi revu son organisation pour tenir la boutique les trois autres jours. Au contact des plantes depuis 17 ans, il pourrait quant à lui parler pendant des heures des propriétés du chanvre :

« Un hectare de chanvre capte autant de CO2 qu’un hectare de forêt amazonienne, mais met moins de temps à pousser. À côté de chez nous, la Suisse est à la pointe du CBD, et ce n’est pas un pays laxiste. Il y a aussi de nombreux sportifs qui utilisent des gélules ou des huiles de massage pour la récupération… Ici, on vend aussi des sacs faits au Népal qui sont garantis à vie tellement ils sont résistants. On n’en a pas ici, mais on pourrait aussi exposer le béton de chanvre qui est un matériau durable et ininflammable, c’est beaucoup plus écologique que le béton. C’est une plante qui a plein de vertus pour l’humanité, mais qui a été diabolisée au cours de l’histoire. »

Zacharie Roullin regrette aussi que le chanvre soit associé au cannabis. « Quand on parle de produits au chanvre, il y a toujours la petite blague sur ses effets… » Quand bien même de nombreux produits dérivés comme les huiles ou les aliments n’ont pas du tout de THC, la fameuse molécule psychoactive.

Au-delà du cas des deux Strasbourgeois, c’est toute une jeune filière qui était en péril avec l’arrêté du ministère de l’Intérieur. Un secteur bien vivant dans la région. Dans les rayons de la boutique, on retrouve les produits de plusieurs entreprises alsaciennes : les céréales et pâtes à tartiner du Labo (« la seule à avoir 100% sur Yuka ! (une appli de notation des aliments, NDLR) », vante Karim Nafati), les huiles alimentaires de Chanvr’eel, le shampoing d’une créatrice à Brumath, d’une autre à Pfaffenhoffen, et d’autres produits Made in France… « On travaille avec beaucoup de locaux. Ils sont tous cool, mais bosseurs. On sent une dynamique », poursuit le paysagiste.

La France est le quatrième producteur mondial derrière la Chine, les USA et le Canada. Et l’Alsace connaît un retour important de ces plantations, notamment en culture biologique, très présente au XIXe siècle lorsqu’elle comptait jusqu’à 8 000 hectares.

Décors sobres et même des sacs à dos en vente, nous ne sommes pas dans une boutique classique. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Pâtes, bières, jus… les prochains produits en vente

« On va faire des pâtes aux champignons pour les étudiants », projette Karim Nafati. Un dernier test des recettes avec les fournisseurs précèdera la mise en vente courant février. Une manière de cibler le lycée Couffignal ou les personnes en formation sur le campus de la CCI. Autres produits qu’il aimerait mettre en vente : des jus ou une bière locale aromatisées au chanvre. Une diversification nécessaire économique pour se mettre à l’abri en cas de nouvelles dispositions françaises qui cibleraient le commerce de feuilles, mais aussi une envie de faire découvrir toutes les déclinaisons du chanvre.

Lui-même a commencé à utiliser le CBD il y a une dizaine d’années, en s’approvisionnant en Suisse, pour soulager une hernie discale. « Aucun traitement n’a eu un effet comparable, » dit-il.

Un client pousse la porte. « Je suis un frustré du magasin d’avant », plaisante le jeune homme, en fauteuil roulant, qui a vite pris ses habitudes avec la nouvelle enseigne. Pour s’installer, les deux gérants ont en effet profité du déménagement de l’ancienne boutiques de produits dérivés et du bouche à oreille avec le propriétaire. Ainsi, ils n’ont pas eu à payer de pas de porte. « Sinon à Strasbourg c’est rapidement 30 000 à 50 000 euros », détaille Zacharie Roullin. Le client, dont la casquette arbore une feuille d’érable, repart avec des cookies, des infusions et aucune feuille à l’état brut. « Les responsables politiques feraient mieux d’essayer, ça les détendrait », lance-t-il en partant. Il compare le blocage français avec le Canada, où il a vécu : « la population était plutôt contre au début, mais la consommation de drogue a baissé« .

Zacharie Roullin conseille un client sur les différents produits alimentaires. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Un avenir toujours incertain

Avec la suspension de l’arrêté controversé, les deux entrepreneurs n’ont que quelques mois de visibilité, en attendant la décision sur le fond. Depuis, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a dit qu’il « regrette » la décision de justice et a réitéré ses approximations, notamment en affirmant que « toutes les substances qui relèvent du cannabis sont très mauvaises pour la santé. » Or c’est justement parce que cette nocivité du CBD n’a pas été démontrée que le Conseil d’État a suspendu le texte du ministre.

« Le débat est complètement idéologique, avec des déclarations qui empêchent tout débat. On ne comprend pas cette agressivité. On n’est pas contre la réglementation, même pour l’alcool et le tabac, dont les effets nocifs sont avérés », regrette Zacharie Roullin. Au-delà de la décision juridique, « l’avenir de la filière dépendra sûrement du résultat des prochaines élections », estime le trentenaire. Et de la maturité du débat politique en France.

Strasbourg n’est plus « capitale du vélo », selon le baromètre des cyclistes

Strasbourg n’est plus « capitale du vélo », selon le baromètre des cyclistes

Dans le baromètre 2021 de la Fédération des Usagers de la Bicyclette, Strasbourg perd la première place au profit de Grenoble. Le résultat d’un changement de méthode pour ce classement… et d’une politique moins pro-vélo entre la fin du mandat précédent et l’installation de la nouvelle équipe.

La capitale du vélo déraille, au point de se faire doubler. Jeudi 10 février, la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) a publié les résultats de son baromètre biannuel. Strasbourg avait remporté les éditions 2017 et 2019, mais la capitale alsacienne n’est plus sur la première marche du podium de sa catégorie. Pour son baromètre 2021, dans la catégorie Grandes Villes, Strasbourg arrive deuxième, derrière Grenoble. La ville de l’écologiste Éric Piolle (EELV) obtient une note de 4,21 contre 4,18 pour celle de Jeanne Barseghian. En troisième position, plus loin derrière, Rennes obtient une moyenne de 3,74. Au total, ce sont plus de 275 000 Français qui ont participé au questionnaire pour donner leur ressenti.

Une nouvelle classification

Le président de la FUB relativise d’emblée ce déclassement. Le Strasbourgeois Olivier Schneider explique qu’avec la participation de communes de plus en plus nombreuses (300 en 2017, 750 en 2019 puis 1625 en 2021), la fédération a été contrainte de « regrouper les deux plus grandes catégories de communes, donc Strasbourg et Grenoble se sont retrouvées dans la même catégorie. Si ce changement de méthodologie avait eu lieu dès 2019, Strasbourg aurait déjà perdu la première place depuis deux ans. »

D’après Olivier Schneider, les cyclistes grenoblois bénéficient aussi de la réélection d’Éric Piolle (EELV) :

« Dès la première année de son deuxième mandat, le maire de Grenoble a continué sa politique favorable au cyclisme. À Strasbourg, la nouvelle équipe a préparé des budgets et fait des planifications. Elle n’a pas encore pu livrer de nouveaux aménagements au moment où les cyclistes ont voté, entre septembre et novembre 2021. »

Des projets votés, pas encore réalisés

En début de mandat, l’Eurométropole a voté la création de 120 kilomètres de pistes cyclables d’ici 2026. Les nouveaux kilomètres devraient surtout concerner des liaison dans les communes de première et deuxième couronne. À Strasbourg, les écologistes ont comme principal projet le « ring », c’est-à-dire un contournement cyclable de la Grande-Île. Il a été amorcé avec le Marché de Noël, mais n’est pas encore achevé notamment au Sud et aux Halles. Au début du mandat, des bandes cyclables ont été ajoutées sur l’allée de la Robertsau. Elles sont décriées par l’opposition.

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Les associations de cyclistes craignent qu’en contrepartie du contournement cyclable, la traversée du centre soit encore plus compliquée. Photo : ML / Rue89 Strasbourg / cc

Un autre projet important à Strasbourg est de créer une liaison le long de l’eau place de l’Étoile, pour éviter les carrefours encombrés avec la place de la Bourse. Enfin, la réforme de la politique stationnement résidant vise à réduire le nombre de places dans l’espace public, pour créer entres autres des passages apaisés pour les cyclistes. Les efforts seront concentrés dans les quartiers de la Neustadt, Montagne Verte et Neudorf. Face aux progrès de nouvelles municipalités, il en faudra peut-être plus pour reprendre le maillot jaune.

Le secrétaire général de la FUB avance une autre explication pour cette perte de la première place :

« Strasbourg se retrouve coincé par sa politique historique en faveur du vélo et ses aménagements sur les trottoirs qui créent des conflits avec les piétons. Le réseau strasbourgeois est assez complet mais il doit être réaménagé. Cela prend parfois plus de temps de refaire une rue que d’y installer une piste cyclable. Grenoble a comblé son retard rapidement parce qu’elle manquait clairement n’y avait pas d’aménagement. »

Directeur de l’association de cyclistes CADR67, Frédéric Masson relativise lui aussi le résultat du dernier baromètre de la FUB :

« La note de Strasbourg est stable par rapport aux précédents baromètres. Strasbourg a beaucoup fait il y a 20 ans pour les cyclistes. Ces dernières années, la ville était moins volontariste, mais la dynamique va se relancer prochainement, notamment grâce au plan de 100 millions d’euros pour les pistes cyclables. »

Pour la conseillère déléguée au vélo, l’écologiste Sophie Dupressoir, ce classement n’est « pas une sanction mais un encouragement » :

« La note de Strasbourg, qui arrive au début du mandat, augmente tout de même légèrement. Cela nous conforte dans notre volonté de changer de braquet. Les projets sont votés, financés, notamment le fait de relier les quartiers entre eux ou améliorer les axes Velostras. Avec la réalisation de ces projets, on espère remonter à la première place. Mais ce n’est pas une compétition entre villes mais contre le changement climatique. »

Illkrich-Graffenstaden sort du Top10

Autre perdante de cette nouvelle organisation, la commune d’Illkirch-Graffenstaden. Première en 2019 pour les villes entre 20 000 et 50 000 habitants, voici la 3è commune de l’Eurométropole éjectée du top10 de sa catégorie « communes de banlieue ». Elle récolte une note de 3,71, soit une classification C, alors que la notation va de A à G. C’est tout de même mieux que Schiltigheim, l’autre grande commune périphérique de l’Eurométropole qui hérite d’un E.

Dans le Grand Est, le podium est constitué de trois villes alsaciennes. Oberhausbergen et Turckheim complètent le classement derrière Strasbourg, qui reste donc la « capitale du Grand Est du vélo », toutes catégories confondues. L’honneur est sauf.

#FUB

Contre la précarité étudiante et des relogements incertains, des étudiants rendent le Resto U gratuit

Contre la précarité étudiante et des relogements incertains, des étudiants rendent le Resto U gratuit

Des étudiants engagés ont permis aux utilisateurs d’un restaurant universitaire de passer sans payer pour le déjeuner du 10 février. Une action qui vise à alerter sur l’inflation qui touche les étudiants et en particulier sur la situation de la Cité universitaire Paul Appell. La résidence va fermer avant d’importants travaux sans que les solutions de relogements soient encore trouvées.

À la veille des vacances d’hiver, plusieurs centaines d’étudiants et d’étudiantes ont eu la bonne surprise de manger gratuitement au restaurant universitaire de la cité Paul Appell à l’Esplanade, jeudi 10 février. L’opération s’est passée de manière très simple : des étudiants qui avaient imaginé cette action ont annoncé aux caisses leur intention de laisser passer tout le monde, sans présenter la carte de paiement. Et le personnel du Crous n’a pas opposé de résistance.

L’action avait un double objectif. D’abord, interpeller sur la précarité étudiante en France. « En octobre, le repas est repassé de 1€ à 3,30€ pour les non-boursiers », fustige par exemple Louis, du syndicat Solidaires étudiants. Il pointe que l’inflation de ce début d’année touche les étudiants les plus fragiles, dont les faibles revenus restent identiques.

En travaux, la résidence étudiante Paul Appell ferme des bâtiments au gré de l’avancée des travaux. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Fermeture le 31 mars

L’autre raison est beaucoup plus locale. Il s’agit d’alerter sur la situation des étudiants de la résidence Paul Appell. Trois bâtiments vont fermer le 31 mars pour une grande rénovation à 50 millions d’euros. Mais les habitants n’ont, pour l’instant, aucune information sur leur relogement.

C’est le cas de Lyna, étudiante en Histoire :

« En octobre, on a été informés de cette fermeture et on nous a demandé et si l’on voulait être relogés au même tarif, 175€ par mois, ou avec d’autres prestations supplémentaires, comme des sanitaires mais pour plus cher. La plupart des personnes voulaient rester au même loyer. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas où nous serons logés, ni à quel tarif. Le déménagement interviendrait en pleine période de révisions et d’examens avec tout le stress que ça génère. Un déménagement prend du temps et de l’argent. Pourquoi ne pas attendre l’été quand les chambres se vident ? »

Et encore, comme Lyna est en deuxième année, son bail renouvelé courait jusqu’à l’été. Mais pour les nouveaux arrivants, leur contrat n’est valable que jusqu’au 31 mars. Sans certitude pour la suite.

Une centaine d’étudiants sans bail après le 31 mars

Cette situation concerne « une centaine » d’étudiants selon Éléonore Schmitt, élue au conseil d’administration du Crous et présidente de la nouvelle association locale Alternative étudiants de Strasbourg (AES) :

« On a interpellé les pouvoirs publics sur le manque de logements Crous et notamment l’Eurométropole dont c’est la compétence pour des solutions d’urgence. On attend une réponse. L’une des possibilités est que les personnes de Paul Appell aillent à la Robertsau. Mais c’est aussi une résidence à problèmes, qui est plus éloignée du campus. »

« On est assez confiant sur le fait qu’il y ait des relogements mais ce que l’on dénonce particulièrement, c’est le manque de transparence », relativise Louis, de Solidaires Étudiants.

Les étudiants et étudiantes mobilisées expliquent les raisons de leur action. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Dans le restaurant, des étudiants surpris

Dans le restaurant, une dizaine d’étudiants engagés expliquent à leurs homologues, qu’ils n’ont pas à badger leur carte Izly. Certains s’arrêtent pour écouter les raisons de cette gratuité soudaine. D’autres sont surpris. « C’est pas une fraude ou quoi si je passe ? », demande un étudiant étranger qui a besoin d’être rassuré.

Paulina, du syndicat Solidaires est satisfaite que l’action puisse se dérouler sur toute la durée du repas. Elle s’inquiète des évolutions du Crous à moyen terme :

« Notre crainte c’est qu’après les rénovations il n’y ait plus de logements à moins de 200€ à Strasbourg, alors que le parc privé est très cher. La rénovation est nécessaire mais ce n’est pas aux étudiants de payer ».

Engagée dans le mouvement étudiant, Paulina alerte sur les évolutions à moyen terme des résidences étudiantes Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Le début de mouvement étudiant agrège une cinquantaine de personnes mobilisées dans plusieurs jeunes organisations dont la CGT-SELA (pour Syndicat étudiants Lycéens et apprentis) dont l’une des revendications est « des bourses plus élevées en nombre et en montant pour contrer l’inflation actuelle », explique Martin, l’un des membres.

La plupart des organisateurs souhaitent reproduire des actions similaires au retour des vacances scolaires.

À Strasbourg, les plats des cantines scolaires, refroidis et servis deux jours après préparation

À Strasbourg, les plats des cantines scolaires, refroidis et servis deux jours après préparation

Deux entreprises fournissent les repas des enfants dans les cantines strasbourgeoises. Elles les produisent dans des cuisines centrales, souvent deux jours plus tôt. L’association Strasbourg Écologie milite pour une préparation des déjeuners directement dans les restaurants scolaires. La municipalité écologiste souhaite aussi tendre vers ce modèle.

Chaque jour, 11 000 élèves de maternelle et primaire mangent dans des cantines à Strasbourg. Elles fonctionnent toutes selon le principe de la liaison froide : les repas sont confectionnés par milliers dans une cuisine centrale. Sur les 46 restaurants scolaires de la ville, l’Alsacienne de Restauration en approvisionne 28. Et API Cuisiniers d’Alsace fournit 18 établissements. Leurs sites de production se trouvent respectivement à Schiltigheim et Epfig.

« Après la préparation, les repas sont refroidis entre 0 et 3°C et maintenus à température pendant un, deux ou trois jours », indique Soraya Ouldji, adjointe à la maire de Strasbourg déléguée à la restauration scolaire. Ensuite, le jour où ils sont servis, ils sont acheminés, à froid, vers les cantines, puis réchauffés sur place avant de passer dans l’assiette des enfants. D’après l’élue, « c’est un modèle peu onéreux ». La Ville finance la restauration scolaire à hauteur de 8,2 millions d’euros par an.

Des infrastructures pour cuisiner des milliers de repas tous les jours

Mardi 1er février, Rue89 Strasbourg a pu visiter le site de production de l’Alsacienne de Restauration, à Schiltigheim. À 6h30, une quinzaine de salariés vêtus de blouses, de gants et de charlottes préparent des spaghettis bolognaises. Dans de grandes cuves, quatre cuisiniers mélangent la sauce tomate et la viande hachée.

Les plats sont ensuite conditionnés avant d’être brusquement refroidis, grâce à des frigos spéciaux, pour y être conservés plus de 48h.

Les spaghettis bolognaises étaient au menu de midi des cantines le jeudi 3 février, soit deux jours après leur préparation. D’après Thierry, employé depuis 22 ans interrogé sur place, « la grosse difficulté c’est la gestion des grandes quantités et de la chaine du froid ».

Daniel Rodriguez, directeur de la communication de l’Alsacienne de restauration, insiste sur le cahier des charges fixé par la Ville de Strasbourg :

« Sur tous les produits que nous achetons, 30% du budget permet l’achat de produits bios. 50% des produits bios que nous achetons viennent d’Alsace. Notre fournisseur principal en aliments sans pesticides est Solibio (20 à 25% des produits, NDLR), basé au Marché Gare. Il nous vend des carottes, du chou, du céleri, des tomates, des pommes de terre, des poireaux, des courgettes ou encore des panais. Nous avons d’autres partenaires alsaciens, comme Bruno Siebert ou Thierry Schweitzer, qui nous approvisionnent respectivement en poulet et en saucisses de porc. »

« On fait ce qu’on peut avec nos contraintes »

Le directeur de la communication concède que 70% des légumes achetés par l’Alsacienne de restauration ne viennent pas d’Alsace, mais d’ailleurs en France. « On fait ce qu’on peut, avec nos contraintes. Cela dépend surtout de la disponibilité des produits. Nous choisissons aussi nos fournisseurs pour leur capacité à fournir des denrées en quantité suffisante », explique Daniel Rodriguez.

Il promet que seulement 20% des aliments servis sont transformés, et donc issus de l’industrie agro-alimentaire. Par exemple, le poisson pané, les beignet, les quiches, la mayonnaise, les œufs durs ou encore les steaks végétariens ne sont pas faits sur place. Pour ces produits, la Ville de Strasbourg interdit à l’Alsacienne de restauration d’utiliser les additifs colorants E171 et E172, ainsi que les antiagglomérants E551 et E552.

La liaison froide implique des infrastructures logistiques conséquentes. Photo : GK / Rue89 Strasbourg

Depuis le rachat d’Elior, la qualité de certains produits a baissé

D’après Paul (prénom modifié), salarié de l’entreprise depuis 25 ans, « la qualité des produits de certains fournisseurs nationaux a fortement baissé depuis le rachat en 2007 de l’Alsacienne de restauration par le groupe Elior ». La multinationale a réalisé un chiffre d’affaires de 3,69 milliards d’euros sur l’année scolaire 2020-2021.

Dans le même sens, dès 2013, l’union fédérale des consommateurs – Que Choisir révélait grâce à une étude menée sur 606 cantines que les pires restaurants scolaires en terme de qualité nutritionnelle étaient ceux gérés par les groupes Elior, Sodexo et Scolarest.

Daniel Rodriguez assure de son côté que l’Alsacienne de restauration reste autonome dans ses choix. « Nous sommes tout à fait disposés à cuisiner sur place ou en liaison chaude si la demande de la municipalité varie et que les infrastructures sont disponibles », remarque-t-il.

La cuisine centrale de l’Alsacienne de Restauration compte 40 salariés pour la préparation et le conditionnement, et 10 chauffeurs qui amènent les repas dans les cantines. Photo : GK / Rue89 Strasbourg

API Cuisiniers d’Alsace, qui produit aussi des milliers de repas tous les jours pour les enfants strasbourgeois, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Strasbourg Écologie demande la cuisine sur place ou en liaison chaude

Le refroidissement permet un ralentissement de l’altération microbienne et biochimique des aliments, mais il ne la stoppe pas complètement. Le vieillissement des denrées pendant cette phase supplémentaire de conservation peut donc conduire à une moindre qualité nutritionnelle, en comparaison avec des produits consommés directement après leur préparation. « Pour nous, c’est une question de santé publique », déclare Françoise Werckmann, conseillère municipale déléguée à la restauration scolaire pendant la mandature de Roland Ries, de 2014 à 2020.

Françoise Werckmann fait aujourd’hui partie de l’association Strasbourg Écologie, qui a envoyé en mai 2021 une charte à tous les maires de l’Eurométropole, dont la maire de Strasbourg Jeanne Barseghian, pour qu’ils s’engagent à mettre en œuvre une cuisine élaborée directement sur place, dans les cantines, ou bien en liaison chaude. Cette deuxième option consiste en une préparation des repas le jour de leur consommation sur de petits sites de production à proximité des restaurants scolaires.

L’Association des Parents d’élèves Indépendante de la Robertsau (APEIR) et le centre socio-culturel de la Robertsau se sont associés à la démarche. Françoise Werckmann explique l’initiative :

« Lorsque j’étais élue, je ne suis pas parvenue à convaincre mes collègues de débloquer le budget pour que les infrastructures nécessaires à la cuisine sur place soient construites. Mais je continue le combat. Nous voulons pousser la mairie actuelle à changer radicalement de modèle. L’enjeu est énorme. Nous le faisons pour que tous les enfants strasbourgeois, de tous les milieux sociaux, aient accès à une alimentation de qualité à midi. »

La cuisine sur place nécessite un vaste chantier

Selon l’adjointe Soraya Ouldji, la municipalité a justement lancé un appel à projet pour fixer un plan de travaux permettant une transition vers la cuisine sur place et en liaison chaude :

« Bien sûr, d’un point de vu nutritionnel et gustatif, la cuisine sur place et en liaison chaude, c’est l’idéal. Mais d’importants chantiers de construction et d’agrandissement des cantines strasbourgeoises sont nécessaires car ces dernières ont été conçues uniquement pour le réchauffage. Nous devons aussi garder le prix des repas suffisamment bas. L’entreprise que nous choisirons pour définir un plan de travaux commencera son travail au printemps 2022. Pour l’instant, nous estimons que les chantiers seront finis aux alentours de 2030. »

L’adjointe à la maire signale aussi que les dix écoles en construction ou en projet dans la capitale alsacienne comporteront toutes une cuisine sur place. Pour Françoise Werckmann de Strasbourg Écologie, le plan sur dix ans n’est pas satisfaisant :

« Le mandat de la nouvelle municipalité a commencé il y a plus d’un an et demi. Il finira en 2026. Il faut accélérer. Pour l’instant, c’est flou. Qui dit que la prochaine municipalité continuera sur la même lancée ? Pourquoi ne pas avoir démarré la définition d’un plan de travaux pour les cantines directement au début du mandat ? »

Soraya Ouldji estime quant à elle que l’exécutif tient ses engagements de campagne : « Outre notre cahier des charges pour une alimentation bio et local, nous avons ouvert le marché pour varier les prestataires. Avant septembre 2021, l’Alsacienne de Restauration avait le monopole. »

Dans les cantines lyonnaises, entre 50 et 75% de produits bio en 2022

Selon Cyril Ernst, de l’association Assiettes végétales, la municipalité écologiste n’a rien changé concernant les plats végétariens. La municipalité socialiste avait déjà mis en place un repas sans viande ni poisson tous les jours pour les enfants qui le souhaitent, et un repas végétarien par semaine pour tous, dans le cadre de la loi Egalim :

« Notre priorité, c’est la végétalisation des assiettes, car c’est le levier d’action le plus efficace selon nous pour contrer le réchauffement climatique. La production de viande émet énormément de gaz à effet de serre. Pour l’instant, à Strasbourg, on observe des annonces floues sur la volonté de promouvoir des repas végétariens de qualité. Il faudrait des objectifs chiffrés, des évolutions concrètes comme un deuxième repas sans protéine animale par semaine pour tous les enfants. »

Soraya Ouldji rétorque que lors des réunions hebdomadaires entre les services et les entreprises prestataires, un travail est mené pour améliorer la qualité gustative et nutritionnelle des repas végétariens : « On aimerait remplacer les produits comme les steaks végétaux par des lentilles ou des pois chiches par exemple. »

Greenpeace dénonce aussi régulièrement la présence de grandes quantités de viande dans les menus des cantines. L’élevage est responsable de 14,5% des émissions de gaz à effet de serre. Photo : GK / Rue89 Strasbourg

« Un manque de volonté politique »

Françoise Werckmann estime pour sa part qu’il y a « un manque de volonté politique ». Elle considère que la municipalité lyonnaise, aussi écologiste depuis 2020, « est allée plus vite ». Jointe par Rue89 Strasbourg, la Ville de Lyon affirme que ses 130 cantines fonctionnent en liaison froide, à l’exception d’un restaurant en liaison chaude. À ce jour, elle ne présente pas de plan pour passer à la cuisine sur place. En revanche, son cahier des charges semble plus ambitieux que celui de la Ville de Strasbourg :

« Pour la rentrée 2022, nous visons un approvisionnement en bio évolutif de 50 à 75% au cours du marché et de 50% en local. »

Soraya Ouldji dit échanger avec les autres exécutifs écologistes :

« Chaque ville a ses contraintes, pour les travaux ou l’approvisionnement, ce qui implique des délais plus ou moins importants avant que les conséquences des décisions soient visibles sur le terrain. Pour les crèches municipales, on a pu aller plus vite et les chantiers pour passer uniquement en cuisine sur place et liaison chaude seront finis en 2024. »

#API Cuisiniers d'Alsace

Des agriculteurs emballent les rayons du Leclerc Rivetoile pour une revalorisation de leurs productions

Des agriculteurs emballent les rayons du Leclerc Rivetoile pour une revalorisation de leurs productions

Le 9 février, les syndicats agricoles FDSEA et Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin ont manifesté dans le Leclerc de Rivetoile. En cause : les négociations actuelles pour Egalim 2, dans lesquelles ils estiment que les grandes surfaces négocient des prix trop bas pour leurs productions.

« C’est pas qu’on a perdu l’année dernière, c’est qu’on n’a pas gagné », résume Jérôme, des Jeunes Agriculteurs. Accompagné d’une centaine d’agriculteurs de son syndicat et de la FDSEA (syndicat majoritaire), le salarié agricole Wissembourgeois manifeste devant le centre commercial de Rivetoile à 14h, ce mercredi 9 février. Une cinquantaine de tracteurs venus notamment de Brumath et de Truchtersheim sont stationnés devant l’enseigne Leclerc, accusée par les agriculteurs de négocier des prix trop bas pour permettre une rémunération suffisante pour eux.

Les syndicats agricoles FDSEA et JA se sont regroupés devant le Leclerc de Rivetoile, mercredi 9 février. Une cinquantaine de tracteurs sont arrivés de Schiltigheim et sont repartis en passant par la Chambre d’Agriculture du Bas-Rhin. Photo : Danae Corte/Rue89 Strasbourg

Vers 14h50, le président de la FDSEA du Bas-Rhin, Franck Sander, chevauche la palette du tracteur et les packs de bières pour rappeler les derniers succès de ces manifestations. Comme la dernière action des agriculteurs le 30 avril 2021, venus avec leurs tracteurs devant le parlement Européen, qui avait abouti à rendre l’accès à certaines aides de la PAC plus facile. Quelques minutes plus tard, à l’appel des syndicats, ils convergent dans le magasin, sous les regards hébétés des vigiles, pour s’introduire dans les rayons, sans grand tumulte.

Des étiquettes et des bâches sur les produits pas chers

Armés d’étiquettes et de bâches, les agriculteurs ciblent surtout les produits qui ne respectent pas les prix des agriculteurs locaux. Gauthier Kempf pointe un paquet de jambon premier prix dans le rayon :

« Ce sont ces marques qui ne rémunèrent pas bien. Elles sont en grande partie des produits importés et viennent d’exploitations industrielles. »

Les agriculteurs ont emballé les rayons de jambon et de charcuterie pour signaler les prix trop bas, selon eux. Danae Corte/Rue89 Strasbourg

Pour la FNSEA, l’objectif est d’inclure les prix de production dans le prix d’achat des matières premières, par les industriels et surtout par les moyennes et grandes surfaces en fin de chaîne. Mais puisque les coûts de production agricole augmentent (+ 13,6% en septembre 2021, + 14,3 % hors fruits et légumes), les agriculteurs souhaitent compenser en augmentant le prix de ventes de leurs matières premières, notamment aux grandes et moyennes surfaces (GMS).

Une augmentation des prix de production

La loi Egalim 2, censée permettre une rémunération plus juste pour les agriculteurs, est actuellement en cours de négociation. Julien Koegler, président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin, s’inquiète de la tournure des événements :

« L’enseigne E. Leclerc a démarré les négociations en demandant une baisse d’environ 2% du prix d’achat de tous les produits. Comment voulez-vous attirer les jeunes agriculteurs quand la grande distribution est aussi forte ? »

Julien Koegler estime en parallèle une baisse de prix de vente pour les agriculteurs de 16% tous secteurs confondus. Thierry Willem, exploitant laitier à Marmoutier, pointe le PDG de E. Leclerc :

« Michel-Edouard Leclerc est le roi de la com’. Il se fait le défenseur des consommateurs en mettant la pression sur les producteurs. Nous éleveurs laitiers, pour compenser les coûts, il nous faudrait plus de 400 euros pour 1 000 litres. Le prix de maintenant est de 340 euros pour 1 000 litres. Cela ferait une augmentation de 0,40 euros le litre de lait : ce n’est pas ça qui va tuer le consommateur. »

Sur fond d’inflation

« On est pris dans la tenaille, tout augmente » appuie au contraire Claude, qui choisit le pâté en croûte en promo un rayon plus loin. L’inflation était de 1,6% en 2021, un taux jamais atteint depuis 2018. Même s’il soutient la démarche des agriculteurs, il émet des réserves :

« Le reproche que je peux faire aux producteurs alsaciens, c’est que lorsque l’on va acheter dans les petites fermes, c’est quand même très cher. Si eux faisaient l’effort de faire des tarifs attractifs, on ferait aussi l’effort d’acheter plus cher dans les grands magasins. »

Liliane au contraire, pense qu’il vaut mieux acheter moins mais local. Elle convient tout de même : « Moi j’ai pratiquement gardé mon salaire à la retraite, donc ce n’est pas un problème. C’est pour les familles nombreuses que cela doit être difficile. »

Danae Corte/Rue89 Strasbourg