Malgré une moyenne générale honorable, certains étudiants de BTS diététique n’ont pas obtenu leur diplôme suite à l’annulation des épreuves écrites de juin. En colère, ils questionnent les critères retenus par le jury de l’académie de Strasbourg.
Vendredi 10 juillet, Julien (le prénom a été modifié) apprend qu’il n’a pas obtenu son diplôme de BTS diététique. À cause de la pandémie de coronavirus, l’étudiant a vu ses épreuves finales annulées. Avec un 15/20 de moyenne générale sur l’année, l’ingénieur en génie civil de 32 ans considérait le contrôle continu comme une formalité. Pourtant, le jury du rectorat de Strasbourg a estimé manquer d’éléments pour « se prononcer sur [son] niveau de connaissances et de compétences ». Julien devra donc se présenter à une nouvelle session d’examen en septembre.
Le brevet technicien supérieur (BTS) diététique est un examen national de niveau bac+2 délivré par les différentes académies françaises. Les rectorats de Dijon, Lyon et des DROM sont rattachés à la grande académie de Strasbourg. Depuis deux semaines, des étudiants du BTS haussent le ton. Ils sont révoltés par l’exigence du jury d’attribution du diplôme. Certains étudiants ont donc dû lancer des recours face au refus d’attribuer le diplôme. Les élèves de formation globale (2 ans) ont vu leur dossier être réexaminé. Mais les étudiants du cursus progressif (3 ans) n’obtiennent aucune relecture de leur dossier, et ce sans justification de l’académie.
600 heures de travail par épreuve
Basé à Dijon, Julien ne comprend pas sa non-admission. Grâce à une formule progressive en trois ans et à l’aide du Cned (Centre national d’études à distance), il concilie ses études avec son emploi dans le BTP. L’épreuve écrite du 8 juin sur sa « connaissance des aliments » a été annulée en raison de la crise sanitaire. À la place, l’évaluation au contrôle continu devait s’appuyer sur la moyenne des huit devoirs rendus depuis la rentrée. Soit, 15/20 dans son cas.
Pour le rectorat de Strasbourg, ce résultat n’a pas suffi. Julien devra passer l’examen en septembre, au risque de retarder sa reconversion :
« Cette année, je prépare un seul module de 600 heures de cours. Si on m’avait prévenu que la session serait décalée, j’aurais pu m’organiser. Mais on nous a menti. En réalité, les livrets scolaires ne sont absolument pas pris en compte et il faudra bel et bien se consacrer à un examen écrit. Même si ça empiète sur nos autres projets. »
Grâce aux réseaux sociaux, Julien a vite réalisé qu’il n’était pas le seul mécontent :
« Sur un groupe Facebook d’entraide pour les étudiants du Cned, j’ai appris que 300 mails de réclamation ont déjà été envoyés à l’académie de Strasbourg. Si ce n’est pas résolu dans la semaine, l’administration partira en vacances. Une fois qu’on recevra les convocations, il sera trop tard. »
Des centaines de mails et appels au rectorat
Même désillusion pour Chloé (le prénom a été modifié), étudiante à l’école privée EDNH à Lyon. En dépit de « très bonnes appréciations d’assiduité », trois stages réussis et une moyenne de 10,5/20 en formation globale, la jeune femme a essuyé un échec le 10 juillet :
« Après des centaines de mails et de coups de fil, le rectorat a accepté de réévaluer mon dossier et a validé mon diplôme. Mes réclamations ont payé, mais je reste abasourdie par le manque de soutien de l’administration. La directrice de mon école a refusé de m’écrire une lettre de recommandation et d’appuyer ma démarche. »
Un groupe Facebook national a permis aux étudiants de BTS diététique d’organiser leurs revendications Photo : Visual Hunt / cc
Voies de recours
Contacté, le rectorat de Strasbourg a simplement indiqué que des recours sont possibles. Dans les deux mois suivant la notification du résultat, l’étudiant contestataire doit adresser une lettre à la rectrice. L’institution assure que « tous les dossiers reçus sont en cours d’examen ».
Le livret scolaire peut donc être validé après révision de la décision du jury. Sur l’opacité des critères d’évaluation et le sentiment d’injustice de certains étudiants, le rectorat préfère ne pas s’exprimer.
Un 0/20 fictif pour le mémoire
La mobilisation simultanée d’une quarantaine de jeunes issus de toute la France a accouché du collectif « France étudiants BTS diététique ». Parmi eux, Vanessa, en deuxième année de formation générale, a obtenu son diplôme après révision de son dossier par le rectorat. La fondatrice du collectif dénonce un traitement différencié entre les formations en deux et trois ans :
« Après 10 jours de combat non stop, certains camarades ont certes eu gain de cause, mais ils suivent tous la formation globale. Ceux de la formule progressive restent délaissés. En plus, j’ai reçu un 0/20 fictif pour ma soutenance de mémoire, de coefficient 3, qui devait être rendu et noté fin août. C’est honteux, car ce travail représente l’aboutissement de deux années d’études, de 20 semaines de stage dont 5 en restauration collective et 10 à l’hôpital. Je suis heureuse d’être admise, mais comment pourrai-je justifier cette note auprès de mes futurs employeurs ? »
Le rectorat de Strasbourg a choisi de faire passer les examens en septembre à tous les étudiants de BTS diététique suivant la formule progressive, sans tenir compte de leurs résultats Photo : GK / Rue89 Strasbourg
Cette situation touche aussi d’autres académies et d’autres filières de BTS. Vendredi 17 juillet, la médiatrice de l’Éducation nationale Catherine Becchetti-Bizot a confirmé avoir été saisie par un millier d’étudiants s’étant vus refuser leur diplôme sur la base du contrôle continu en l’absence d’examens. « On n’avait pas prévu que les jurys seraient plus rigoureux que les services des examens », a-t-elle admis au micro de franceinfo.
Erka, explorateur urbain, a emmené Rue89 Strasbourg dans les égouts de la ville, un monde insoupçonné à quelques mètres sous la surface. Entre les résidus de papier toilette et les rats morts, notre guide, accoutumé des lieux abandonnés ou interdits, nous a fait vivre sa passion. Reportage.
Erka, c’est le blase qu’il donne, a attendu le dernier moment pour dévoiler son lieu de rendez-vous. Vêtu entièrement de noir, il attend à quelques mètres d’un trou dans lequel nous allons nous engouffrer pour découvrir une partie des égouts du centre-ville de Strasbourg. La pratique de l’urbex, l’exploration urbaine, nécessite de la discrétion, prévient notre guide :
« Le but, c’est de découvrir des lieux abandonnés où personne ne va. C’est illégal en général. Moi je me suis fait chopper une seule fois par les flics, dans un bâtiment abandonné. J’ai eu une amende pour intrusion dans une propriété privée. Mais je fais très attention, je me renseigne avant de me lancer, ne serait-ce que pour la sécurité. »
On a envie de lui faire confiance. Il va falloir. Âgé de 25 ans, il s’adonne à ces expéditions « depuis plus de 10 ans. » C’est la troisième fois qu’il va dans les égouts strasbourgeois.
Sûr de lui, il enfile un masque et conseille d’en faire de même :
« Le seul risque, c’est d’attraper une maladie comme une hépatite d’après ce que j’ai vu sur internet. Et il faut rester calme pour ne pas faire de crise d’angoisse, parfois l’air semble manquer en-bas. »
Plus personne aux environs en cette soirée de juin. Nous en profitons pour nous faufiler dans le trou, à plat ventre. L’opération dure environ 5 secondes, à ramper en prenant la poussière et les toiles d’araignées, avant de se relever. Se dévoile un conduit d’un mètre de large dans lequel s’écoule une eau noirâtre. Une surface en pierre d’environ 30 centimètres de large, penchée et glissante, borde la canalisation sur le côté.
En équilibre dessus, nous enfilons nos bottes imperméables, et commençons à nous enfoncer à petits pas, équipés de lampes torches. L’odeur ne correspond à rien de connu. Un mélange de produits nettoyants et de déjections en gros. Le plafond est voûté, à plus d’un mètre au dessus de nos têtes. « C’est pas toujours comme ça, » avertit Erka. Il enchaîne, « allez on y va ! »
Un être humain peut se tenir debout en de nombreux endroits dans les égouts strasbourgeois. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
« Je me sens éveillé dans ces moments »
Nous avançons en silence pendant de longues minutes. Déjà, les rues passantes de Strasbourg, juste au dessus de nos têtes, semblent loin. Erka est fasciné par ces ressentis :
« Les atmosphères qui se dégagent de ces lieux sont très particulières. Quand on y entre, c’est comme une porte vers un autre monde. On évolue alors dans un espace qui semble figé, hors du temps, à l’inverse de la société dans laquelle on vit. Je me sens éveillé dans ces moments, tous mes sens sont en alerte. Et Strasbourg regorge d’endroits comme ça. »
De nombreux passages semblent mystérieux. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Aux aguets, Erka éclaire tout ce qu’il peut, comme s’il cherchait quelque chose. Il s’arrête devant une pierre qui lui parait plus ancienne que les autres :
« On dirait qu’il y avait une inscription dessus, je ferai des recherches. Pour moi, c’est aussi ça l’intérêt de l’urbex. On fait de l’histoire, pas celle qu’on apprend sur les bancs de l’école, une histoire plus palpable, liée à des lieux spécifiques ou à des vies personnelles. Dans une maison abandonnée, sous le plancher, j’ai trouvé des lettres datées de la Seconde Guerre mondiale que des amants se sont envoyées. J’ai pu m’imaginer ce qu’ils ressentaient à ce moment-là, je me suis senti privilégié. On pourrait voir ça comme du voyeurisme mais je ne pense pas que ça soit ça. Je me prends un peu pour un archéologue. »
Erka fait de gros travaux de recherche avant et après ses explorations. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Sous la place Broglie, direction rue du 22 Novembre
La première heure semble en durer trois. Les bouches d’égouts constituent quelques bouffées d’air frais. Furtivement, en nous voyant arriver, des rats se cachent dans de petits interstices au pied des murs. Des trous d’où sortent parfois de l’eau tapissent les parois. Nous avons maintenant les bottes dans l’eau et devons éviter des amas filamenteux de papier toilette qui ressemblent à des créatures vivantes. Notre guide s’exclame : « Nous sommes sous la place Broglie ! » Une plaque de rue, comme à la surface, nous l’indique.
De l’eau vient de sortir de ce trou avant de se jeter dans la canalisation principale. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc On croirait presque découvrir une créature des égouts mais c’est du papier toilette. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Plusieurs voies sont possibles. « On va sous la rue du 22 Novembre, c’est par là ! », choisit Erka. Pour quelques mètres, nous pouvons marcher tranquillement sur une large surface de pierre. Une vingtaine de tuyaux se jette dans le conduit. Plus l’on s’enfonce, plus on mettra du temps à atteindre la sortie. On continue.
Pour atteindre notre objectif, il nous faut franchir deux passages particulièrement exigus. Après la plaque « Rue du Dôme », le parcours se corse. Penchés, presque accroupis, nous avançons en évitant des crottes et des rongeurs morts. L’air est plus difficile à trouver. « Il faut se concentrer sur sa respiration et la rendre plus lente, » avise Erka. Après 10 minutes comme ça, enfin, nous trouvons un espace plus vaste où nous pouvons à nouveau nous tenir debout. « On va tout droit maintenant. »
Erka préfère rester totalement anonyme, sa pratique est illégale. Photo : Erka
L’urbex, une pratique liée au graf’
Après un long silence parfois angoissant, de lointains bruits de voitures nous parviennent. Erka sort de quoi faire un graffiti :
« Faut rien dégrader, c’est une des règles dans l’urbex. Les puristes font tout pour que leur passage ne déplace pas le moindre objet. Malheureusement, il arrive que certaines personnes détruisent tout, c’est triste pour les autres et pour l’histoire que raconte le lieu. Le graf’ par contre, ça fait partie de l’expérience en général, mais on le réfléchit, on ne le fait pas n’importe où. Cela permet de marquer notre passage, qui fait alors aussi partie de l’histoire du lieu. Tout ça fait partie de la culture urbaine. Moi je fais aussi un peu de rap par exemple. On est souvent des enfants du bitume, et on voyage comme ça dans notre propre ville. »
Erka marque son passage d’un graffiti discret. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
Des germes de plantes attirent notre attention. « Il y a toute une biodiversité des égouts, » ironise Erka. Nos odorats commencent à saturer. Il philosophe : « C’est fou de se dire que ces réseaux d’eaux souterrains, si sales, sont nécessaire à la propreté des villes. C’est comme si on était dans les entrailles de Strasbourg là. C’est peut-être ça le plus fort qu’on puisse retenir de tout ça. »
Nous atteignons une impasse surplombée de la plaque de la rue du 22 Novembre. Objectif atteint. Là, nous découvrons des structures métalliques et un réseau de tuyaux. Difficile de rester trop longtemps, l’atmosphère n’est pas saine. Nous rebroussons chemin. Le retour se fait plus rapidement. Erka sifflote et avance sans hésiter : « C’est pas vraiment fait pour les êtres humains ici. »
Des germes de plantes poussent dans les égouts, loin de la lumière du jour. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
« Surtout, ne pas trop diffuser pour préserver les sites »
Ce plan, Erka l’a trouvé tout seul. Il savait juste qu’une entrée existait quelque part au centre-ville, et il l’a cherchée plusieurs mois :
« L’urbex, c’est aussi passer beaucoup de temps à explorer. Sinon, on s’échange des idées de lieux ou des pistes entre pratiquants. L’idée, c’est de ne pas trop diffuser les emplacements, notamment pour que les sites soient préservés, et aussi parce que cela peut être dangereux. Ça peut mal tourner si des inconscients se lancent. »
Nous repassons tous les obstacles vers la sortie et sentons de plus en plus l’air extérieur. Après deux heures et demie dans les égouts, retour au point de départ, « avec l’impression de connaitre un peu mieux Strasbourg, sous un angle d’habitude inaccessible, » estime Erka.
Rue du 22 Novembre, nous découvrons cette installation métallique. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc
La sortie doit, comme l’entrée, se faire discrètement. « Pas qu’il y ait une patrouille qui nous capte là. L’avantage c’est qu’il n’y a pas de caméra, j’ai vérifié, » murmure l’explorateur urbain. Il passe sa tête dehors. La rue semble déserte. Nous sortons rapidement et nous éloignons furtivement. « Bon, là c’était facile parce que j’étais là, mais il faut savoir que c’est une autre ambiance quand c’est la première fois, ça peut être vraiment flippant. » Ces prochains temps, il essayera de trouver d’autres sous-sols. « Il n’y a presque que les gens comme nous qui y vont, c’est possible de retrouver des choses oubliées depuis longtemps. Et moi, j’ai soif de découvertes. »
Dans l’impossibilité d’ouvrir les boites de nuit tout l’été, les gérants demandent des dispositifs à la hauteur de leur désarroi.
« On a pris 7 mois fermes » ironise « Flipper » Barina, gérant de la boîte le Next, à la Petite France. Ce Strasbourgeois est à l’initiative du tout nouveau « collectif des patrons des discothèques du Bas-Rhin et du Haut-Rhin ». Son chiffre d’affaire est nul depuis le 16 mars et sans date de reprise en vue, il continue à payer des charges. Une situation qui menace ces établissements nocturnes, dont les patrons appellent à plus d’aides des pouvoirs publics. Les discothèques sont les seuls établissements complètement fermés avec le secteur des croisières internationales.
Les boites de nuit rouvriront-elles en 2020 ? (Flickr/Aiko Konishi
Pas d’activité économique, mais des frais
Parmi les dépenses qui continuent, les loyers des commerces « variables entre 3 500 et 20 000 euros par mois », dixit le gérant strasbourgeois, bien que certains propriétaires conciliants suspendent pour le moment ces prélèvements. Pour ceux qui ont acheté les locaux, ils n’ont parfois « pas fini de payer les murs et doivent rembourser un crédit ».
C’est le cas de Christophe Schaendel propriétaire de l’Acropole à Surbourg, au nord de Haguenau. Ce dernier a obtenu un report de six mois de son crédit bancaire pour cet ensemble de 1 600 mètres carrés. Le patron doit encore gérer la billetterie et les demandes de remboursement liées aux pré-ventes d’événements nocturnes, désormais reportés. « Les clients comprennent, on a eu énormément de soutien de leur part », assure-t-il.
S’ajoutent à cela les salaires des employés en chômage partiel, désormais financés à hauteur de 70% par l’État et à 30% par les chefs d’entreprise, la location de matériel comme les terminaux bancaires, ou encore les cotisations patronales annuelles et les frais d’assurance. Selon la taille des établissements, « le bilan est de 20 à 50 000 euros mensuels, poursuit Flipper Barina. Le personnel quant à lui est en droit de se poser des questions », .
Au chômage partiel depuis 5 mois et sans garantie future de reprise, les employés pourraient se tourner vers la restauration, explique le patron du Next. En Alsace, le monde de la nuit représente entre 200 et 300 salariés. Son homologue à Surbourg n’a pas ces difficultés, car il passe par une agence d’intérim.
De la concurrence et des incertitudes
Le porte-parole du collectif Flipper Barina craint de voir sa clientèle partir « face à la concurrence déloyale des bars de nuit et la réouverture des boites en Allemagne ». Une situation « injuste » selon lui, car la réglementation interdit la plupart des discothèques de se reconvertir en bar le temps de l’été. Au contraire, les « bars de nuit » peuvent proposer des activités proches de celles des discothèques, avec de la musique, des horaires tardifs et beaucoup de clients debouts.
Désabusé, Christophe Scheandel fait part de son ressenti dans une video cumulant plus de 70 000 vues sur son compte Facebook. Pour lui cette contradiction relève de la « Science-fiction » :
« J’ai envie d’incriminer personne, tout le monde a besoin de travailler, mais même les clubs échangistes sont ouverts. »
Le Surbourgeois a envoyé mardi 21 juillet une demande d’information à la préfecture, pour « mettre des sièges et tables hautes à la place des pistes de danse », et se transformer en bar.
Le prêt garanti, insuffisant
Comme pour toutes les entreprises, les tenanciers ont pu demander un prêt garanti par l’État (PGE). S’ils permettent de tenir à court terme, « tous les gérants n’ont pas pu l’obtenir et ils ne sont pas suffisants si la fermeture s’étend à septembre, voire octobre », déplore Flipper Barina. De même, les gérants ont bénéficié de l’aide patronale, environ 1 500€ par mois mais au total, ces différents dispositifs ne « couvrent que 30% des frais annuels » poursuit-il.
C’est du « suicide » alerte Christophe Schaendel pour qui le prêt d’Etat couvrant trois mois de frais « aurait dû être suivi d’une réouverture ». Le professionnel aux 20 ans de métier prévient que sans aide supplémentaire il tombera dans le « cercle vicieux des crédits ».
À la recherche de soutiens de députés
Les dirigeants se sont faits à l’idée de ne pas rouvrir cet été, ils attentent donc en contrepartie une aide étatique. Parmi leurs revendications, repousser la date de remboursement du PGE, une prise en charges des frais fixes et un abaissement de la TVA.
« Pour l’instant nous n’avons pas pris contact avec les députés du Bas-Rhin, mais nous avons prévu de leur envoyer un courrier prochainement », assure Flipper Barina. Sous la conduite du député Christophe Blanchet (LREM), un ex-gérant de discothèque, 140 parlementaires dont le nouveau maire de Colmar, Éric Straumann (LR), ont interpellé le gouvernement.
Les discothèques sont officiellement closes jusqu’en septembre au plus tôt. Toutefois, une prolongation au 30 octobre est envisagée en cas de deuxième vague et en vertu du décret en vigueur.
Des négociations doivent se tenir ce vendredi 24 juillet entre les syndicats nationaux des patrons discothèques et le nouveau ministre délégué en charge des PME, Alain Griset.
Grand entretien – La nouvelle maire écologiste de Strasbourg répond aux questions sur plusieurs dossiers du mandat. « J’ai été élue sur un cap » rappelle-t-elle en appelant les Strasbourgeois à participer à l’élaboration des réponses pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Dans son bureau déménagé au premier étage du centre administratif, Jeanne Barseghian nous reçoit une petite heure. Élue depuis trois semaines, la nouvelle édile a enchaîné les rencontres et rendez-vous avec les autorités, collectivités locales, administrations et groupes d’intérêts. L’occasion pour Rue89 Strasbourg de l’interroger sur certains dossiers trop peu évoqués à notre sens.
En début de mandat, Jeanne Barseghian reste générale dans ses réponses et cite abondamment les différents adjointes et adjoints qui l’épaulent. Au fil de l’entretien, elle distille les premières décisions importantes qui seront votées lors du conseil municipal du lundi 27 juillet. Pour chaque sujet, elle pose les grands principes des six années à venir.
Marché de Noël : « Supprimer les Checkpoint et rouvrir les stations »
En tant que « présidente déléguée » de l’Eurométropole aux côtés de Pia Imbs, Jeanne Barseghian endosse les premières décisions pour l’assemblée des 33 communes. Une différence de ton avec son prédécesseur Roland Ries (ex-PS) qui restait prudent quand les dossiers relevaient de cet échelon. Il notait que les décisions appartenaient à son président Robert Herrmann (PS), avec qui certaines divergences existaient, et sa large majorité avec les maires de droite et du centre qui ne suivaient pas toujours les élus de gauche strasbourgeois.
Rue89 Strasbourg : Nous sommes en été, mais le marché de Noël se décide dès maintenant. Que pouvez-vous dire sur la prochaine édition ?
Jeanne Barseghian : C’est un sujet que j’ai abordé à mon premier rendez-vous avec la préfète. En temps normal, c’est un dossier traité bien plus en amont dans l’année. Pour 2020, il ne s’agit pas de tout changer, car on a peu de temps et les commerçants ont besoin de visibilité économique après une année compliquée. Mais le dialogue porte sur la suppression des checkpoints et les stations de tram fermées dans la Grande-Île qui posaient vraiment problème. Cela demandera de reformater un peu l’événement, mais sans bouleversement.
Cette année de transition doit poser les jalons de l’édition 2021, pour améliorer l’ambiance et le ressenti, après une concertation des acteurs. Nous recueillerons les contributions dès cette année, puisque c’est le moment où les habitants ont des idées et envie de s’exprimer. À terme, on souhaiterait créer des parcours pour irriguer les quartiers de Strasbourg ou les communes de l’Eurométropole. Il n’y aura plus d’édition à l’étranger. L’objectif est de raisonner à l’échelle du Rhin supérieur, plutôt que de vendre le Marché de Noël à Tokyo ou New York.
Vous avez dit que vous serez une maire féministe, comment ce sujet va-t-il se répercuter à l’échelle locale ?
Le prisme de l’égalité femme-homme devra être intégré à l’ensemble de nos politiques. On souhaite s’inspirer d’expériences d’autres villes qui ont intégré la dimension du genre dans la manière dont on dépense l’argent, que ce soit pour le fonctionnement ou les investissements. On sait qu’il peut y avoir des différences genrées avec les équipements sportifs ou dans les cours d’école. Ces questions concernent aussi l’urbanisme et les mobilités. Les femmes ont parfois des contraintes différentes des hommes. C’est d’ailleurs une nouveauté que l’urbanisme soit confié à une femme, Suzanne Brolly.
« Veiller à ce que les femmes soient représentées »
L’adjointe au droit des femmes et à l’égalité des genres, Christelle Wieder, devra veiller auprès des autres adjoints à ce que les femmes soient représentées dans les instances de décision. Christian Brassac, en charge de la commande publique, qui a siégé au Haut conseil de l’égalité femme-homme, va de son côté travailler à l’“éco-éga-conditionnalité” de nos marchés publics. Ça fait peu techno, mais c’est l’idée qu’il n’y ait pas seulement des critères environnementaux, mais aussi sociaux et d’égalité femme-homme dans nos achats.
Au niveau de l’administration, il faudra poursuivre les efforts en développant les formations sur ces domaines. Avant cela, il y a urgence à recruter à la Mission des droits des femmes de la Ville, puisque sa directrice est partie à la retraite il y a quelques mois. Nous essayerons de tenir encore le colloque annuel sur les violences faites aux femmes cette année, mais c’est à travailler avec les associations. On souhaiterait renforcer cette mission, mais tout ceci va prendre un peu de temps.
Jeanne Barseghian dans son bureau au centre administratif Photo : Alice Ferber / Rue89 Strasbourg
D’ici la fin de l’année, nous tiendrons notre promesse d’ouvrir 50 places d’hébergement pour les femmes victimes de violences. L’urgence des violences intra-familiales s’est amplifiée durant le confinement. À terme, les associations ont alerté sur le fait qu’il faudra travailler au maintien à domicile des victimes et à l’éloignement des auteurs des violences.
À la métropole aussi, nous avons une gouvernance avec plus de femmes que d’hommes, comme l’a fait remarquer l’un de nos collègues (le maire de Niederhausbergen Jean-Luc Herzog, qui devrait siéger dans l’opposition ndlr). Je crois qu’on peut s’en féliciter, car ce n’est pas le cas partout. Cela montre que le territoire de l’Eurométropole change, avec des profils plus diversifiés en politique, pas seulement au niveau femme-homme. Cela permettra d’avoir des regards complémentaires.
Les difficultés dans les quartiers populaires de Strasbourg sont mises en avant depuis quelques années, ce qui a été rappelé lors des élections. Que prévoyez là-dessus ?
La nouveauté, ce sont des délégations à « l’équité territoriale » entre les quartiers de la Ville et les communes de l’Eurométropole. Les besoins ne sont pas les mêmes d’un quartier ou d’une commune à l’autre. À l’instar de l’égalité femme-homme, ces élus veilleront à ce qu’il y ait une égalité de traitement et cibleront les endroits les plus urgents. S’il manque des aires de jeux dans un quartier, on va commencer par les implanter là. On a constaté ces écarts lors du budget participatif.
Considérez-vous donc qu’avant, les quartiers n’étaient pas traités de manière équitable ?
Notre constat est qu’il y a des inégalités sociales et territoriales qui se sont creusées, exacerbées pendant le confinement. Avant, les adjoints de quartier formaient des sortes de “baronnies”. On pouvait perdre en cohérence et en équité selon la manière dont l’élu de quartier s’investissait et obtenait des financements.
« Aider l’implantation des commerces avec des loyers réduits »
Les efforts devront concerner l’amélioration du cadre de vie mais aussi des services. Aujourd’hui, il y a quatre maison urbaines de Santé et l’objectif est d’en avoir une dans les 10 quartiers d’ici la fin du mandat. Il y a aussi la question des commerces. On a beaucoup parlé de l’Elsau où il n’y a pas de marché alimentaire, ni de commerces de proximité.
Ouvrir un commerce ne relève pas d’une municipalité. Quel rôle comptez vous jouer ?
La Locusem (une société d’économie mixte de la collectivité, ndlr) où j’ai siégé lors du mandat précédent, n’est pas assez utilisée. Son rôle est de proposer des loyers réduits, éventuellement progressifs, pour que des TPE ou des entreprises de l’Économie sociale et solidaire puissent se développer dans les quartiers prioritaires de la Ville (QPV). Je sais qu’il y a des habitants, notamment des jeunes, qui aimeraient lancer leur activité. Une fois l’entreprise stabilisée, il serait même possible de leur revendre le fonds de commerce.
Lors du conseil municipal de ce lundi 27 juillet, nous recapitaliserons la société Locusem à hauteur de 750 000 euros, afin d’avoir les moyens et la volonté politique de changer les choses.
Vous voulez aussi réformer la démocratie locale, comment comptez-vous vous y prendre ?
C’est déjà un changement de posture. Je dis souvent que les élus n’ont pas la science infuse. Ils doivent travailler davantage avec l’administration. Les agents ont des choses à proposer car ils sont au contact de la population. On attend aussi la participation de l’opposition, à qui on a donné plus de moyens (47 000 euros pour chacun des trois groupes LR ; En Marche et Socialistes).
Consultation sur la zone à faible émission
Et puis il y a le volet de la participation citoyenne. Beaucoup d’habitants vont vouloir s’engager sur une thématique précise ou sur un projet dans leur quartier pour une courte durée. Les conseils de quartiers, où l’on s’engage pour six ans, ne répondent pas forcément à ces attentes.
Sur un sujet complexe comme la zone à faible émissions (ZFE, avec les vignettes Crit’air pour interdire les vielles automobiles, ndlr), on lancera une conférence citoyenne sur plusieurs mois. Des agents, des experts, des associations et les habitants interviendront pour décider collectivement de la mise en oeuvre.
C’était un contre-exemple. Les principes du Pacte pour la démocratie locale mis en place lors du dernier mandat étaient très intéressants. 600 personnes y ont participé. Je souhaite les amplifier avec le triptyque élus-administration-habitants.
Il faut aussi définir à l’avance le niveau de participation des citoyens. Si c’est de la concertation, et pas juste de l’information, il faut que les participants retrouvent leurs propositions dans la décision. On travaillera sur la méthode avec l’adjointe Carole Zélinski.
« J’ai été élue sur un cap »
C’est aussi un travail que l’on doit engager à l’Eurométropole, où l’on a aussi créé une nouvelle présidence à la démocratie locale. Un peu comme l’Europe, la métropole paraît trop lointaine, alors qu’elle prend des décisions qui impactent le quotidien des habitants.
Vous avez été élue sur un programme écologique, mais aussi pour renouveler la participation citoyenne. Comment concilier ces deux impératifs, notamment lorsque la concertation va dans un sens différent de celui programme ?
Je crois que les objectifs et constats sont partagés. Personne ne va remettre en cause l’urgence climatique, l’urgence sociale, ni la perte de confiance qui s’est vue avec l’abstention aux dernières élections.
J’ai été élue sur un cap : la ville va devoir réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre. Mais la municipalité n’y arrivera pas seule. C’est seulement en entraînant tout le monde, les associations, les entreprises et les habitants, qu’on aura les leviers. C’est là que la concertation va nous être utile, pour décider ensemble la manière d’y arriver.
La gratuité des transports le samedi retardée à septembre
Pour prendre l’exemple du stationnement payant entre midi et deux, j’ai discuté avec les Vitrines de Strasbourg et la Chambre de commerce. Je leur ai dit que je n’ai pas été élue pour inciter les personnes à déjeuner en centre-ville en voiture, ce serait anachronique. En revanche, je partage le constat qu’on doit rendre notre centre-ville agréable et accessible.
Nous travaillons désormais sur une gratuité des transports les samedis pour le mois de septembre. Cette mesure intéresse les commerçants et allège les budgets de familles.
Votre posture, c’est la main tendue ? Ceux qui veulent participer aux objectifs sont les bienvenus, et ceux qui ne veulent pas changer restent en marge ?
C’est un champ des possibles. Quand les commerçants disent qu’il n’y a de camionnettes frigorifiques qu’au diesel, on ne va pas nier cette réalité. Il faudra soit se donner plus de temps, soit mutualiser des moyens de livraison. Anne-Marie Jean, vice-présidente en charge de l’Économie, réunira les acteurs pour construire un pacte pour une économie locale durable. Arrêtons d’opposer les enjeux économiques et l’enjeu climatique, sinon on se retrouve dans des impasses qui divisent.
La maire Jeanne Barseghian annonce l’ouverture de places d’hébergement pour femmes victimes de violences d’ici la fin de l’année 2020. Un entretien complet à retrouver jeudi 23 juillet sur Rue89 Strasbourg.
Le contexte politique est exceptionnel, avec une intronisation de la nouvelle municipalité début juillet. Comme dans plusieurs villes de France, cela implique un conseil municipal en plein mois de juillet, pour voter les premières mesures. Lors de la séance du lundi 27 juillet, le premier « budget supplémentaire » de l’année 2020 sera adopté pour intégrer les dépenses et les manques à gagner liés à la crise du coronavirus.
Promesse de campagne
Dans ce budget, la nouvelle majorité écologiste va également voter 300 000 euros de crédits pour l’ouverture de 100 places pérennes pour sans-abris. Il s’agit du premier volet de la promesse d’ouvrir 500 places pour sans-abris en six ans. La proposition émane du « Labo citoyen » fondé par Syamak Agha Babaei, devenu premier adjoint en charge des Finances. Cette mesure avait été reprise par la liste « Strasbourg écologiste et citoyenne » de Jeanne Barseghian (EELV). La méthode s’inspire des 100 places ouvertes à mi-mandat par son prédécesseur Roland Ries (ex-PS).
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Fin février, des femmes et personnes queers se sont installées dans une maison de Cronenbourg. Le squat est un havre de paix fragile où s’inventent de nouvelles solidarités pour des groupes touchés par la précarité.
C’est une rue calme du centre de Cronenbourg, pas loin de la voie ferrée. Une grande maison aux encadrements de fenêtre en grès. Le portail est ouvert. Un flacon de gel hydroalcoolique est posé à l’entrée. Le long du mur, sur des feuilles de couleurs, des dessins de personnages aussi variés que les couleurs de l’arc en ciel. Ils s’embrassent ou s’enlacent « Aimons nous toutes et tous », annonce la légende. Bienvenue à la Pigeonne, « squat d’habitation et d’organisation en mixité choisie (les habitantes refusent la présence d’hommes cisgenre, c’est-à-dire des hommes dont le genre est masculin depuis la naissance, ndlr). »
Première invitation à la Pigeonne
Fin février, des militantes et militants ont investi cette propriété privée, inoccupée et abandonnée depuis 5 ans. Depuis, des femmes et des personnes queers (dont l’identité et/ou l’orientation sexuelle ou affective diffère des modèles dominants) y sont hébergées et inventent une vie en commun. La maison de trois étages accueille aussi des femmes avec enfants ou des personnes réfugiées. Elles étaient auparavant en danger ou en situation de grande précarité. Ce samedi soir, c’est la première fête lancée par les pigeonnes. Des voisins et des soutiens du squat ont été conviés pour un barbecue.
Résidentes, bénévoles et invités de la Pigeonne à Cronenbourg, le squat a ouvert fin février. Illustration: Ariane Pinel.
« Men are compost »
Une odeur de charbon de bois s’échappe du fond de la cour. Tout le monde s’assied le long de grandes tables autour d’une assiette de bretzels. Sous les arbres qui montent haut, des plants de tomates commencent à donner des fruits. A côté, un bac de compost sur lequel est écrit, « Men are trash (les hommes sont des ordures, ndlr) ». Kam (pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés), 38 ans, explique l’intérêt de la mixité choisie :
« Dans les lieux autogérés et squats, ce sont toujours les hommes qui ont la maîtrise des ressources, du matériel, de la technique, comme dans la société en général, donc ça n’aide pas l’autonomie des autres groupes. L’objectif est de créer des ressources entre femmes et personnes queers. Quelque chose de différent par rapport au monde extérieur où on ne nous apprend qu’à être en compétition et à rester dépendantes des hommes. On veut un lieu par nous et pour nous. »
En quelques mois, des liens ont été créés avec le voisinage et les habitants de Cronenbourg. Illustration : Ariane Pinel.
Kiera, 27 ans, ajoute que dans les hébergements d’urgence ou les squats, les femmes et les personnes queers sont souvent marginalisées. De même, dans la rue, les femmes subissent plus de violences, précise-t-elle :
« Ici elles sont accueillies et on veut leur permettre d’être bien. Ce n’est pas seulement un lieu d’hébergement mais c’est aussi un lieu de solidarité. »
« On sait ce que c’est d’être mis dehors avec violence »
Les pigeonnes préfèrent ne pas communiquer le nombre exact de personnes accueillies. Certaines ne restent pas en permanence. L’idée est aussi de ne pas surcharger les lieux, pour le bien-être de chacun. Les visiteurs sont invités à rester à l’extérieur de la maison pour des questions d’intimité de sûreté. Kam raconte le sentiment diffus d’insécurité qui s’ajoute à des parcours chaotiques :
« On sait ce que c’est d’être mis dehors avec violence. La police est venue, il y a des gens qui tournent autour du squat et qui prennent des photos. C’est oppressant pour les personnes qui vivent ici. »
Difficile en effet de trouver la sérénité et de vivre sous la menace d’une expulsion, encore plus lorsque comme les pensionnaires de La Pigeonne ont connu la violence des coups, celle de la rue ou des situations administratives absurdes, ou toutes à la fois.
Un petit garçon déboule en vélo et annonce joyeusement : « Y a des gens du quartier qui arrivent ». La Pigeonne a distribué des invitations dans les boîtes aux lettres pour la fête de ce soir. Car les clichés sur les squats ont la vie dure. Au départ, les militantes craignaient la méfiance ou les réactions hostiles du voisinage. Mais Kam et les autres ont été agréablement surprises :
« Rapidement, on a rencontré les voisins. Ils ont vu qu’on se débrouillait et qu’on ne dégradait rien. Ils nous entendent rire, ils échangent avec les enfants. Ça met aussi de la vie dans cette rue. Ils ont amené des meubles, ont imprimé des attestations pendant le confinement. On a créé des liens avec d’autres personnes et ça fait du bien ! »
Une solidarité qui émerge
Des commerçants du quartier connaissent désormais les pigeonnes qui nichent pas loin. Ils offrent souvent de la nourriture. Justement, une adolescente revient avec un carton plein à craquer de cuisses de poulet. Un boucher du coin a donné de quoi faire des grillades pour le barbecue.
Carolina est de Cronenbourg aussi. Avec son mari, elle tient une boulangerie près de la gare. Le vendredi, elle vient ici avec les invendus. Aujourd’hui elle rapporte deux carrioles pleines, et c’est distribution de pain : complet, au seigle, aux céréales etc… Et viennoiseries pour les enfants. « Comment tu t’appelles toi ? demande-t-elle à une petite fille à tresses, en lui tendant une brioche. Tiens goûte ça ! C’est bon non ? »
Carolina se présente comme une militante. Elle dit connaître tous les squats de Strasbourg et aider régulièrement ces lieux. Alors que Valises, un trio de musiciens, se prépare à investir l’estrade posée dans le jardin avec guitare, violon et… vielle à roue. Elle décide de rester un peu et de profiter de l’ambiance festive.
Le groupe revisite des classiques régionaux. L’assistance est plutôt timide pour se lancer dans la bourrée à trois temps malgré les invitations à danser. Le train de marchandises qui passe à toute blinde ne couvre pas les sonorités médiévales. Kam, qui a vécu dans plusieurs squats, se réjouit des manifestations d’entraide :
« Il faut qu’une solidarité émerge. Que les gens réalisent que donner 5 euros à quelqu’un qui fait la manche ou aider ce genre de lieux, c’est pareil. Notre survie dépend aussi du soutien des autres, des politiques, des associations ! Si on doit se faire expulser demain, on aura besoin de personnes devant la porte. Toutes seules, on est limitées. »
Pour l’instant, La Pigeonne dépend de dons d’individus ou d’associations. Régulièrement, des besoins sont partagés sur la page Facebook, une caisse PayPal a aussi été ouverte. Des contacts sont par ailleurs en cours avec le propriétaire pour pérenniser le séjour dans la maison.
Zahra, 3 ans de souffrance
Zahra a été seule avec ses galères pendant trois ans. Institutrice dans son pays d’origine, venue en France en vacances, elle tombe amoureuse d’un Alsacien. Le mariage est rapidement décidé et elle le suit dans un village charmant mais très isolé. Très vite, l’idylle au pays des cigognes tourne court : le mari se révèle maltraitant et violent.
Zahra, Kiera et Kam (avec son amoureuse) . Illustration : Ariane Pinel
Après quelques mois, Zahra s’échappe. Elle dort dans la rue, dans un cimetière ou dans un hébergement d’urgence trouvé par le 115, le Samu social. Cette situation très précaire ruine sa santé. Entre-temps, son ex-mari a bloqué son titre de séjour… Elle trouve finalement refuge chez une dame handicapée qui la prend « à son service » en échange du logement. Le travail, non payé, est dur. Le corps finit par lâcher. L’arthrose la paralyse de plus en plus. La dame qui l’héberge commence à son tour à être violente, Zahra n’en peut plus :
« J’ai tenté de me suicider. Je me disais : pourquoi je reste en vie si c’est pour souffrir ? En trois ans de vie ici je n’ai connu que la souffrance ! Et puis je suis venue ici où je suis bien entourée. Elles sont trop gentilles les pigeonnes. Depuis je ne suis presque plus malade. »
Envie de créer autre chose
La plupart des résidentes ont été dirigées vers le squat par des associations qui ne disposent pas de solutions satisfaisantes pour des personnes en grande précarité et en danger. Pour Kiera, travailleuse sociale :
« Vu le nombre de bâtiments vides, ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas plus de squats. Pendant le confinement, on a vu que l’Etat pouvait libérer des moyens. Donc quand on nous donne pas de moyens, on les prend ! J’en avais assez de dire non aux personnes qui viennent me voir parce qu’il n’y pas de possibilité de les aider, j’avais envie de créer autre chose. »
Une voiture s’arrête dans la rue. Un homme fait signe, il amène des cageots de pommes et de légumes que les bénévoles entreposent à l’intérieur. Il y a aussi un plateau couvert de pâtisseries, « ce sont des éclairs tchétchènes, décrit une militante, c’est trop bon ! »
L’homme repart, s’arrête pour jeter un regard à l’assemblée, puis arrête sa voiture, « en fait, je vais rester un peu », sourit-il. Un voisin est venu voir aussi. « Installez vous, il y a des boissons et à manger juste là-bas », l’accueille une bénévole. Sur l’estrade, deux adolescentes se lancent dans un karaoké de tubes russes, téléphone portable à la main.
Une chambre à soi
Nathalie, aimerait nous parler mais à l’écart. Peu de résidentes ont voulu se confier ce soir. Selon Kiera, c’est aussi parce que les habitantes passent leur temps à livrer leur histoire, à dire et redire leurs mésaventures aux institutions. Ici, elles apprécient aussi de ne pas se raconter sans cesse, d’exister en dehors de leur parcours heurté.
Nathalie a trouvé un refuge et du répit mais sa situation administrative est bloquée. Illustration: Ariane PinelPhoto : Dessin Ariane Pinel
Arrivée il y a un an du Cameroun, Nathalie a fui la persécution des autorités contre les opposants de l’ouest anglophone. Son mari, militant, a été arrêté. Elle aussi a été menacée, puis emprisonnée sans jugement. Son frère a réussi à graisser des pattes pour la faire sortir. Elle est arrivée en France en mars 2019, laissant derrière elle deux filles adolescentes. Depuis, son parcours n’a été qu’une succession de galères :
« J’étais logée par le 115, pour 4 ou 5 nuits. On était plusieurs par chambre. Avec des gens qui parlent au téléphone, ou qui parlent tous seuls, je me réveillais tout le temps… Le matin, avant 9 heures, on était dehors, dans la rue, dans le froid. Ici je dors mieux, il y une bonne ambiance. Je ne me suis pas occupée de la décoration encore mais j’ai des armoires pour ranger mes affaires. »
La mère de famille a trouvé un peu de répit et du soutien dans le nid des pigeonnes. Sa situation administrative est au point mort. Elle n’a toujours pas été convoquée pour sa demande d’asile déposée en mai 2019. Le confinement a encore aggravé son cas. En attente de se voir régularisée, Nathalie ne peut pas travailler :
« C’est très dur pour les femmes à la rue, il faut plus d’endroits où elles puissent se sentir en sécurité, se confier. C’est encore pire pour celles qui ont des enfants. »
Que l’écologie soit aussi sociale
Avec la nouvelle équipe municipale, les militantes espèrent l’abandon de toutes les procédures contre les squats à Strasbourg (pour l’instant certaines ont été suspendues). Kam et Kiera disent attendre les 500 places d’hébergement promises, mais bien plus encore. Elles souhaiteraient une politique qui tranche avec le maintien des personnes dans la précarité, à la merci des institutions et de l’aide d’urgence qui consiste à « entasser les personnes », selon elles.
« L’écologie politique doit être autre chose que les pistes cyclables et le jardinage, c’est aussi l’écologie sociale », siffle Kam. Pour pallier le manque d’hébergements, Kiera propose « la réquisition des bâtiments vides »,
Différents artistes animent la soirée, ici AENCRE et Ross. Illustration: Ariane Pinel
« Faire à notre niveau »
Derrière le micro, les artistes se succèdent : AENCRE, un duo féminin qui réveille des chansons traditionnelles avec un folk lumineux, et puis Ross, guitare a la main, pieds nus qui tourbillonnent, et refrains qui piquent un peu les yeux, repris en cœur : « There are other ways to love, that are easy to be afraid of (Il y a d’autres moyens d’aimer, dont il est facile d’avoir peur.) »
La nuit est tombée, les lampions s’allument. Un set de Nygel Panasco, rap mâtiné d’électro, envoie des étoiles. Kam espère que des lieux comme la Pigeonne rayonnent, que chaque personne qui y vive ou y passe, emmène quelque chose avec elle, ailleurs :
« Quand on gagne le Smic et que les trois quarts partent en loyer ou en factures, c’est décourageant. Si on met en commun – et c’est déjà quelque chose de partager ! – cela nous libère du temps pour faire autre chose et pour penser autrement. Chaque personne qui profite de ce lieu et de cette culture va ensuite la propager. On sait qu’on n’a pas le pouvoir de tout changer, mais demandons-nous ce qu’on peut on faire à notre niveau.»
Le centre Flora Tristan, qui accueille des victimes de violences conjugales à Strasbourg, affirme avoir perdu 30 000 euros de dotations de l’Etat depuis 2018. Pour son directeur, Thomas Foehrlé, les moyens ne sont « clairement pas à la hauteur ».
Vers 9h30 au Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) Flora Tristan, deux jeunes enfants jouent dans la salle de jeu, située face à la salle d’attente. Leur mère apprend le français à l’étage. Toutes les femmes qui ont recours aux services de l’association SOS Femmes solidarités, dont fait partie le CHRS, peuvent s’inscrire au cours. À droite de la salle d’attente se trouve la cuisine.
Inna (son prénom a été modifié) confectionne du khachapuri, une galette au fromage d’origine géorgienne. Elle a 40 ans et est ukrainienne. La mère de trois enfants a quitté son mari violent il y a un an. Ils vivaient ensemble depuis 20 ans. Désormais, elle loge en hôtel. Elle raconte :
« Quand un homme devient violent, verbalement et physiquement, on cherche des prétextes pour sauver la famille, et on reste. Mais je ne voulais pas que mon fils grandisse avec l’idée qu’on puisse être violent envers les femmes. Je ne voulais pas que mes filles pensent que face à de tels comportements, elles doivent se taire. »
La cuisine du CHRS Flora Tristan, à Strasbourg Photo : Clara Depoers / Rue89 Strasbourg
Sa fille rentre dans la pièce, Inna interrompt la conversation. Quand la petite fille sort, la dame reprend :
« Maintenant, je dois me reconstruire. Le CHRS m’a aidée car on a besoin d’un regard extérieur. Sans l’association, je n’aurais pas osé partir, même si je travaille et que je suis indépendante. »
Aujourd’hui, Inna témoigne : « Il ne faut pas que les femmes restent silencieuses face aux violences de leur conjoint. Je suis fière de moi, car j’ai osé partir. »
Ainsi, à Strasbourg, l’association SOS Femmes solidarités a mis en place un accueil de jour départemental, dédié à l’écoute des victimes. Le service soutient les femmes à toutes les étapes de leurs décisions. Le CHRS Flora Tristan se spécialise dans l’accompagnement des femmes sur la durée.
Au total, 39 familles regroupant femmes et enfants sont hébergées sur une période de 18 mois. Les équipes aident les femmes dans leurs démarches, par exemple en cas de divorce. La maison relais « Les Forgerons » accueille des femmes en situation de grande précarité, avec un parcours de rue important, dans 17 appartements. Le dispositif d’intermédiation locative (IML) permet également de loger des femmes.
Devant la porte du CHRS Flora Tristan, une affiche montre les ressources accessibles aux femmes en cas de violences pendant le confinement. Photo : Clara Depoers / Rue89 Strasbourg
Une baisse de dotation, la perte d’un poste
Le président de la République Emmanuel Macron a annoncé le 25 novembre 2017 que l’égalité entre hommes et femmes serait la « grande cause du quinquennat. » Mais pour Thomas Foehrlé, directeur de l’association SOS Femmes solidarités à Strasbourg, les moyens pour lutter contre les violences conjugales ne sont « clairement pas à la hauteur ».
Le centre Flora Tristan affirme avoir fait les frais de cette politique. Selon le directeur de l’association SOS Femmes solidarités à Strasbourg, Thomas Foehrlé, la baisse de dotations a représenté une coupe de 6% dans le budget total, soit 30 000 euros en deux ans :
« On a perdu un poste d’accompagnant sur six. On en a donc plus que cinq, pour 39 familles, alors que la demande d’hébergement n’a pas baissé. »
Hind, Estelle et Samiha participent au cours de français de Joël à l’association SOS Femmes solidarités, à Strasbourg. Photo : Clara Depoers / Rue89 Strasbourg
Le directeur ajoute :
« À Strasbourg, SOS Femmes solidarités a obtenu un crédit non pérenne de 17 000 euros en 2019, grâce à la mobilisation des acteurs sociaux. L’équivalent du financement d’un demi-poste, mais à renégocier… on ne sait pas encore ce qu’il en sera pour 2020. Le manque de visibilité nous empêche d’embaucher quelqu’un à mi-temps ».
Thomas Foehrlé explique que dix à quinze familles victimes de violences conjugales attendent leur prise en charge par le CHRS. En attendant, elles sont hébergées par des pairs ou sont restées au domicile conjugal. Certaines ont obtenu des places d’urgence en hôtel ou en appelant en hébergement d’urgence, théoriquement réservé aux sans-abris. Il ajoute :
« Parfois, des associations reçoivent des fonds pour créer des places pour les victimes de violences conjugales. Mais ces associations ne sont pas toujours spécialisées dans la prise en charge de ce public. Ce qui serait intéressant, c’est une politique de logement dédiée aux femmes victimes et ne pas mélanger tous les publics comme les demandeurs d’asile ou les personnes sans-domicile… Chacun nécessite des accompagnements différents. »
Thomas Foehrlé, directeur de SOS Femmes solidarités à Strasbourg
« Le problème du confinement, c’est maintenant »
À gauche de la salle d’attente du CHRS Flora Tristan, on trouve le bureau des travailleurs sociaux. Pour Stéphane Maisch, éducateur spécialisé au CHRS Flora Tristan, les hébergements en hôtel ont été nécessaires. Cependant, « ils sont particuliers », estime-t-il :
« Il est difficile d’y élever des enfants en bas âge et il n’y a pas toujours de cuisine. Parfois, des femmes ne se sentent pas en sécurité, car elle sont recherchées par leur ex-conjoint. Lorsque cette alternative dure plusieurs mois, certaines femmes sont contraintes de retourner au domicile conjugal. »
Stéphane Maisch, éducateur spécialisé au CHRS Flora Trsitan »
La salle à manger du CHRS Flora Tristan, à Strasbourg Photo : Clara Depoers / Rue89 Strasbourg
L’enjeu à la sortie du confinement est de reloger toutes les familles. Thomas Foehrlé explique :
« Le problème, ce n’est pas le confinement, c’est maintenant. Pendant trois mois, les femmes et leurs enfants ont pu être logés. C’était presque miraculeux qu’on ait autant de places si vite. D’habitude on peine à trouver des hébergements d’urgence. Maintenant, on doit reloger beaucoup de personnes d’un coup. Nous proposons des projets. On verra si l’État les financera. »
Thomas Foehrlé, directeur de SOS Femmes solidarités à Strasbourg
Lundi 20 juillet, les autorités de santé du Grand Est ont souligné les risques d’une résurgence de l’épidémie de Covid-19 dans la région. 142 cas supplémentaires ont été détectés par rapport à la semaine du 6 au 12 juillet.
« Le virus ne prend pas de vacances », avertit Marie-Ange Desailly-Chanson, la directrice de l’Agence régionale de santé (ARS) du Grand Est, lors d’une conférence de presse ce lundi. Du 12 au 19 juillet, 298 nouveaux cas ont été recensés dans la grande région, contre 156 la semaine précédente.
Le taux de positivité, correspondant à la part de tests positifs obtenus sur le nombre total de tests réalisés, est de 1,1% pour le Grand Est, 0,2% pour le Bas-Rhin et 1,8% pour le Haut-Rhin au 17 juillet. À titre de comparaison, il s’élevait à 12,0% au 19 mai pour le Haut-Rhin. Mais à l’époque, on comptait environ 420 tests pour 100 000 habitants dans le 68, contre 720 désormais.
31 clusters sous surveillance
Avec 846 patients hospitalisés dont 37 en réanimation au vendredi 17 juillet, le Grand Est est la région la plus touchée derrière l’Île-de-France (3 203 patients). L’Alsace compte pour la moitié des cas avec 427 hospitalisations, dont 15 en soins intensifs.
En mars, les foyers d’infection se trouvaient surtout dans les Ehpad et les établissements médico-sanitaires. Désormais, les entreprises, les événements comme des rassemblements ou des fêtes de famille ou encore les centres pour personnes handicapées figurent parmi les 31 foyers en cours d’investigation.
« Arrêtez de vous faire la bise ! »
Par rapport à la fin juin, les consultations pour « suspicion de Covid-19 » sont en augmentation chez les médecins libéraux et les associations comme Médecins sans frontières. « Malgré ces frémissements, la tendance générale reste stable », analyse Michel Vernay, responsable de Santé publique France dans le Grand Est. L’épidémiologiste constate cependant un relâchement dans le respect des règles de distanciation physique :
« Depuis trois semaines, le niveau de circulation du virus était historiquement bas. Mais on a atteint les limites de cette situation favorable. La lutte contre la Covid n’est pas un sprint, c’est un marathon. Il faut rester vigilant. Les mesures barrières sont notre seule prévention pour éviter une reprise épidémique. »
La directrice générale de l’ARS Grand Est déplore le retour des embrassades entre proches :
« Même si c’est l’été, arrêtez de vous faire la bise, c’est comme ça que le virus se transmet ! Les jeunes doivent être particulièrement sensibilisés car, même s’ils présentent peu ou pas de symptômes, ils participent de la contagiosité. »
La préfète du Grand Est, Josiane Chevalier, a rappelé que le non-respect du port du masque obligatoire dans les « lieux publics clos » entraîne une amende de 135 euros depuis ce lundi 20 juillet.
Des bons de dépistage couverts par l’assurance maladie seront distribués aux habitants de Mulhouse dès la semaine prochaine Photo : Abdesslam Mirdass / Studio Hans Lucas
À Mulhouse, des bons de dépistage pour toute la population
D’ici la fin juillet, une expérimentation de dépistage massif sera menée l’agglomération mulhousienne. Une telle campagne a déjà été conduite en Île-de-France et Hauts-de-France, explique Maxime Rouchon, directeur des Caisses primaires d’assurance maladie du Grand Est :
« Pour casser les chaînes de transmission du virus, la priorité revient aux tests virologiques de type PCR, capables de détecter une infection. Par vagues, les Mulhousiens vont recevoir un courriel sur leur compte Ameli, sinon un courrier, qui les dispensera d’une ordonnance pour se faire dépister gratuitement. D’ici à la mi-août, les 120 000 habitants auront été pris en charge. »
Pour rappel, les tests sérologiques révèlent les anticorps générés suite à une infection. Mais la durée de cette immunité reste inconnue. Il serait donc possible de contracter à nouveau le coronavirus.
À 20 km de Fribourg, une ferme solidaire et autogérée produit des légumes bio pour 300 familles depuis 2009. Ici, les consommateurs participent activement à la gestion de la coopérative et aux récoltes dans les champs. Reportage en vidéo.
C’est à Tunsel, un petit village à 20 km de Fribourg, que s’est installé un projet de ferme solidaire et autogérée, appelé Gartencoop. L’idée est venue d’un groupe d’une vingtaine de personnes, qui souhaitaient produire des légumes bio et locaux, dans le respect de l’environnement et de l’humain. En 2011, l’aventure a commencé sur des terrains loués à un paysan du village.
Huit ans plus tard, ce sont 7 salariés qui s’occupent du maraîchage, 4 adhérents qui gèrent la partie administrative et presque 300 foyers qui participent régulièrement aux travaux de la ferme ou à la distribution.
La cueillette du basilic, dans l’une des serres de la coopérative. Photo : Fanny Laemmel / Rue89 Strasbourg
On appelle cela « Solawi » outre-Rhin, pour « Solidarischen Landwirtschaft » (agriculture solidaire). En adhérant, le coopérateur peut récupérer un panier de légumes par semaine. C’est un peu l’équivalent des AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) françaises mais avec une contribution financière et logistique bien plus impliquante.
300 000€ pour 250 familles
Chaque membre choisit librement sa contribution financière aux charges annuelles. Cela se fait le jour de l’assemblée générale quand tous les membres sont réunis. L’objectif est que la somme totale nécessaire pour l’année à venir (location du terrain, salaires, frais de fonctionnement, etc) soit couverte par les contributions. La ferme a besoin d’environ 300 000€ par an, ce qui correspond à environ 1 200€ par foyer. Comme chacun participe selon ses moyens, certains vont mettre 3 000€ et d’autres 300€ par exemple.
Lors de l’assemblée générale annuelle de la coopérative, chacun des membres décide de sa contribution financière pour l’année à venir. Photo : Fanny Laemmel
Si la coopérative a des frais supplémentaires, en cours d’année, les adhérents peuvent à nouveau être sollicités. Les agricultrices bénéficient ainsi d’un salaire correct et la ferme fonctionne sereinement. La communauté ne paie pas pour acquérir des légumes mais pour soutenir un projet d’agriculture sociale et solidaire. Les risques sont autant partagés que les récoltes.
De plus, en intégrant la coopérative, chaque membre accorde un prêt de 400€, sans intérêt, pour financer l’équipement. Cette somme peut être récupérée quand il quitte le projet. La coopérative achète ainsi ses moyens de production (les machines par exemple).
Judith, une des six maraichères de la coopérative. Photo : Fanny Laemmel
Cinq demi-journées par an
Il est demandé à chaque membre de participer à hauteur de cinq demi-journées par an à des travaux à la ferme, tels que le paillage, les récoltes, la répartition dans les cagettes, ou la livraison à vélo aux points de distributions dans la ville.
Les membres réalisent la livraison aux 17 points de distributions, à Fribourg, à l’aide de carrioles attachées à leur propres vélos. Photo : Fanny Laemmel
Les salariés forment les participants aux activités de maraîchage pour qu’ils deviennent peu à peu autonomes. Il est possible de venir plus souvent, le lieu est ouvert à tous ses membres. Les mercredis et jeudis sont les journées de récoltes, et la livraison hebdomadaire se fait le jeudi après-midi. Certains week-ends, des travaux particuliers sont réalisés collectivement à la ferme.
Jeudi 6 février, des élèves du lycée Marie Curie à Strasbourg ont bloqué l’accès à leur établissement pour protester contre la tenue d’épreuves liées à la réforme du baccalauréat. Cinq mois plus tard, un surveillant interpellé au piquet de grève fait l’objet d’une procédure de licenciement pour faute grave.
Dans la matinée du mercredi 8 juillet, Yann, assistant d’éducation au lycée Marie Curie, a été entendu au rectorat de Strasbourg. À 22 ans, il risque d’être licencié pour avoir manifesté avec le visage dissimulé aux côtés de lycéens le jeudi 6 février.
À l’épreuve de la loi anti-casseurs
Ce jour-là, informé d’une manifestation contre la tenue des épreuves communes de contrôle continu (E3C), Yann arrive au lycée à 7h15. Un blocage est déjà installé par les élèves et plusieurs portes sont fermées avec des serre-flex (des colliers de serrage en plastique, NDLR). Syndiqué à SUD Éducation, Yann se souvient :
« J’ai été mis au courant du piquet de grève par des bruits de couloir. Comme les syndicats appelaient à soutenir les mobilisations lycéennes, je me suis dit que c’était mon rôle et dans mon intérêt de répondre présent. »
À 8h, des policiers sortent d’un fourgon, équipés de tenues d’intervention, avec casques, matraques et boucliers. Quelques minutes plus tard, ils procèdent à l’interpellation des manifestants aux visages dissimulés et immobilisent le surveillant, qui témoigne :
« Deux colonnes de six policiers se sont avancées, sans avertissement ni sommation. Je me suis dit qu’il fallait prévenir les lycéens, mais les flics nous ont bousculé. Je ne me rendais pas compte de ce qu’il se passait, ni pourquoi ils intervenaient comme ça, surtout sur des mineurs. Personne n’a entravé leur exercice. Sur la vidéo, on voit trois policiers me plaquer au sol : un sur la nuque, un sur le dos et un sur les chevilles. »
Vidéo de l’interpellation de Yann devant le lycée Marie Curie le jeudi 6 février à 8h15 (vidéo remise)
Yann affirme n’avoir « proféré aucune insulte ni commis aucun outrage ». Pourtant, le jeune homme avait recouvert son visage d’un tee-shirt. « Je pense que c’est ce qui a motivé l’interpellation », avoue-t-il. Depuis avril 2019, l’article 6 de la loi anti-casseurs interdit « de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime ». Yann entendait conserver son anonymat au cours de cette manifestation :
« J’avais peur d’être la cible de pressions par la direction. Je craignais que mes supérieurs m’ordonnent de dégager les lycéens alors que j’étais venu pour exercer mon droit de grève. J’étais masqué pour ne pas risquer mon emploi, c’était justifié, j’avais le droit de me protéger. Je craignais pour mon travail. »
28 heures de garde à vue
L’interpellation de Yann a été suivie par 28 heures de garde à vue à l’Hôtel de police. Le jeune homme prétend avoir subi des moqueries de la part des policiers :
« Ils se foutaient de moi. Dans la voiture, le conducteur me narguait : “Ah, tu croyais être l’homme invisible ?” et tous chantaient “On est là, on est là” (un récent slogan de manifestation ndlr). Je suis resté totalement silencieux, je n’allais pas leur faire le plaisir de réagir. »
À l’Hôtel de police, le surveillant ne fait aucune déclaration et se passe des conseils d’un avocat, en grève ce jour-là. Il sera libéré le lendemain à midi, le vendredi 7 février.
« Dès qu’ils m’ont mis la main dessus, je me suis dit “ça y est, je vais perdre mon travail.” Ça m’a abattu. »
Yann, surveillant au lycée Marie Curie
Yann retourne travailler le lundi à 8h. Devant l’établissement, il croise le proviseur, Youcef Slamani, qui lui propose de « démissionner proprement après les vacances », soit un mois plus tard. « Pour moi, il était hors de question de démissionner, explique Yann. Je voulais honorer mon contrat jusqu’au 31 août. Le syndicat m’avait préparé à cette éventualité. J’ai répondu que s’il voulait un entretien officiel, il devrait me convoquer. »
Son employeur l’a aussitôt suspendu de ses fonctions, à titre conservatoire avec maintien de traitement. Le surveillant continue donc à percevoir son salaire en attendant la décision du rectorat.
Depuis plusieurs années, les professeurs, les syndicats et la direction du lycée Marie Curie connaissent des tensions Photo : Alice Ferber / Rue89 Strasbourg
500 euros d’amende pour rébellion
Mercredi 10 juin, Yann a comparu devant le tribunal correctionnel de Strasbourg. Il a été relaxé de « participation à un attroupement avec la circonstance aggravante du visage dissimulé » mais a écopé d’une amende de 500 euros pour « rébellion ». Yann a fait appel de ce jugement.
En outre, les trois policiers ayant interpellé Yann le 6 février auraient porté plainte à son encontre pour rébellion. Le jeune homme considère qu’ils « cherchent à obtenir des dommages et intérêts. C’est un business pour eux, on m’a dit qu’ils pouvaient percevoir 500 euros chacun », explique-t-il.
Yann affronte également une procédure de licenciement pour faute grave, initiée par le proviseur. Le rectorat de Strasbourg doit se prononcer après une commission consultative paritaire qui s’est tenue le 8 juillet, en présence de Youcef Slamani et d’autres témoins oculaires. Le surveillant raconte le déroulement étonnant de la séance, où il a été entendu sur sa « participation à un blocage ayant nui au bon fonctionnement de l’établissement » :
« Le proviseur affirmait que personne ne pouvait pénétrer dans l’établissement. Mais un agent de l’équipe mobile de sécurité (EMS, qui assure la sécurité privée du rectorat, ndlr) a complètement contredit sa déclaration. Il s’agissait d’un piquet de grève filtrant, pas d’un blocage total. Les lycéens pouvaient traverser en montrant leur carnet. En tant qu’assistant d’éducation de première année, poursuivi au pénal, je me doutais qu’on ne m’écouterait pas en priorité. Heureusement, ce témoin a confirmé notre version et a surpris toute la salle. »
Pour son avocate, Me Sendegul Aras, Yann ne peut pas être licencié car il n’a pas commis de faute lourde :
« Le droit de manifester est protégé par la Constitution. Un employeur voulant licencier un salarié qui a manifesté le peut à une seule condition : avoir commis une faute « lourde », plus importante qu’une faute « grave ». Puisque M. Slamani a initié une procédure pour faute grave, j’en déduis qu’il ne peut pas le licencier. Je pense que l’on reproche à Yann d’avoir participé à une manifestation contre son établissement »
Contacté par téléphone, Youcef Slamani n’a pas souhaité répondre à nos questions.
« J’aimerais pouvoir tourner la page »
Depuis le 6 février, Yann est soutenu par SUD Éducation. Avec un communiqué et une pétition atteignant plus de 500 signatures, les militants dénoncent « un contexte de répression anti-syndicale ». Pour Simon Hector, représentant du syndicat SUD, la vacuité du dossier ne justifie pas un licenciement :
« L’énonciation des faits reprochés à Yann est lacunaire voire incohérente. Cet incident n’est pas un cas isolé. Il survient dans un contexte de forte mobilisation syndicale et de tensions accrues avec la direction de l’établissement. La décision de suspendre Yann est arbitraire et nie sa présomption d’innocence. On ressent une volonté de criminaliser le mouvement social. »
Des membres du syndicat Sud Éducation ont applaudi Yann et son avocate à leur sortie du rectorat, le mercredi 8 juillet Photo : Alice Ferber / Rue89 Strasbourg
Étudiant de sociologie à la faculté de Strasbourg, Yann rêve de devenir professeur de SES. Mais il redoute de ne pas retrouver du travail après l’expiration de son contrat le 31 août. « Si j’écope d’un blâme, il sera visible dans mon dossier. Je devrai patienter un an ou deux avant de postuler dans un lycée à Strasbourg », regrette-t-il.
À 22 ans, Yann craint que son avenir professionnel soit compromis par cette procédure (photo Alice Ferber / Rue89 Strasbourg)
Cinq mois se sont écoulés depuis l’incident. « J’aimerais pouvoir tourner la page et penser à autre chose, confie Yann. En me masquant le visage, je savais que je prenais des risques mais je n’aurais jamais imaginé être attaqué à ce point. Je me sens humilié d’avoir été suspendu et condamné pour rien. »
Une couturière en pleine confection de masques qu’elle distribue gratuitement, des enfants jouant à la pâte à modeler ou faisant leurs devoirs, des personnes qui donnent un coup de main à d’autres pour leurs démarches administratives… en seize minutes et en accès libre sur YouTube, le jeune journaliste strasbourgeois Alexandre Mahler s’est glissé dans le quotidien de « l’Hôtel de la rue » avec sa caméra.
Le documentaire
Dans ce reportage, Alexandre Mahler donne la parole aux membres de l’association La roue tourne, qui a ouvert à l’été 2019, ce bâtiment à l’abandon situé au 91 route des Romains à Koenighsoffen, pour accueillir des sans-abri et sans-papiers. Longtemps menacés d’expulsion, la Ville, propriétaire de l’édifice, vient d’abandonner les poursuites à leur encontre.
Alexandre Mahler raconte sa démarche :
« J’ai été séduit par leur panache. Quand on a commencé à tourner, ils étaient encore en pleine illégalité et s’en foutaient complètement. Il m’a semblé intéressant de mettre en avant le travail de cette association atypique ».
« Pour mieux réfléchir à un objectif, il faut que tu aies au moins le repos de l’esprit… la première des choses que [les personnes accueillies] nous disent, c’est qu’ils ont besoin de se reposer et de se doucher », explique un membre de l’association au cours du reportage. Edson Laffaiteur, le président, estime avoir aidé « 800 personnes » depuis le 23 juillet 2019, date de l’ouverture du squat.
À l’été 2019, Rue89 Strasbourg avait suivi l’installation de cette association dans les locaux de l’ancienne brasserie Gruber, puis les rebondissements juridiques qui l’ont suivie. La nouvelle municipalité souhaite formaliser une « convention d’occupation temporaire » avec les occupants des lieux sous trois mois, avant le lancement de travaux pour la transformer en maison des services publics.
Destinataire de toutes les attentions pendant le mandat précédent, le quartier du Port-du-Rhin n’a pourtant pas réussi à désenclaver la cité Loucheur. Ses habitants se vivent toujours coupés du reste de la cité, même si celle-ci s’est singulièrement rapprochée, jusqu’à devenir oppressante.
Youssef a installé son restaurant au Port-du-Rhin il y a quatre ans. Aujourd’hui, « tout a changé » dit-il, satisfait par les transformations radicales survenues dans ce quartier de Strasbourg depuis 10 ans. Il regrette simplement « qu’on ne soit pas allé au bout de la rénovation » en pointant l’index en direction de la cité Loucheur, à quelques rues en face de son restaurant.
Les bâtiments de la cité Loucheurs ont été construits dans les années 30 et semblent hors du temps, tellement ils ont souffert d’un manque d’entretien et de rénovation. Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Comparés aux immeubles flambant neufs, les bâtiments des années 30 de la cité Loucheur apparaissent plus anachroniques que jamais. Enserré entre la voie de chemin de fer et la route du Rhin, cet ensemble concentre la population la plus pauvre de Strasbourg, avec un revenu médian de 638€ et un taux de chômage dépassant les 30%.
Les arrière-cours de la cité Loucheur sont régulièrement nettoyées mais le sentiment d’abandon reste collé sur les parois.
Avec l’arrivée du tramway et de nouveaux habitants, la transformation du Port-du-Rhin devait désenclaver le quartier. Mais si les riverains apprécient le tram et l’accès à la clinique Rhéna, tous ces aménagements ont renforcé le sentiment d’exclusion des résidents de la cité Loucheur. « Les habitants des Rives du Rhin (un ensemble construit en 2013, NDLR), on les voit pas, ils existent pas, c’est des fantômes, » tranche Muriel Holderith, qui a emménagé dans la cité Loucheur il y a quatre ans.
Muriel est venue s’installer à la cité Loucheur il y a 4 ans. Elle a changé de village et ne regrette pas mais…
Artiste, son bailleur lui a proposé de venir s’installer dans cette cité pour qu’elle puisse profiter des ateliers de la Coop, à quelques centaines de mètres. Sauf que Muriel n’a pas les moyens de se payer un atelier :
« J’ai un 54 m², je paie 100€ de loyer une fois déduites les aides au logement. Quand on m’a proposé le Port-du-Rhin, je me suis dit “ouhla le quartier de drogués ?” Mais en fait, j’ai trouvé des gens formidables. Faut juste accepter de vivre tous ensemble, il n’y a aucune isolation, je sais tout de mes voisins. »
Muriel Holderith devant la fresque qu’elle a signée sous le pont Beatus Rhenanus : « Je restaure la fresque parce qu’il y a parfois un sexe dessiné par dessus… » Christine, « 62 ans, 62 ans de quartier », présidente de l’association des résidents du Port-du-Rhin, membre du conseil citoyen et membre du conseil de quartier et ça fait « 60 ans qu’elle raconte la même chose » Quoi donc ? Difficile à savoir…
Nourris par un fort sentiment d’insularité, une vie de village assiégé s’est installée à la cité Loucheur, où tout le monde se connaît et se salue dans les arrière-cours ou dans la rue… La salle d’attente du médecin se confond avec la terrasse du kebab, où Mehmet propose des frites et des pizzas à emporter ou sur place. Il a une vingtaine d’années et passe sa vie, tous les jours, de 10h à minuit, dans ce minuscule kebab. Mehmet est fatigué, il aimerait bien arrêter ce travail mais il doit « apprendre à mieux parler français d’abord », dit-il.
Il ne manque jamais une journée d’ouverture mais Mehmet n’en peut plus de son kebab. Comment travailler ailleurs, avec son français lacunaire ?
L’autre point d’ancrage de la cité se situe deux rues plus loin, toujours route du Rhin. C’est l’épicerie d’Abdel. Ce jour-là, c’est Naïma qui est à la caisse :
« Bonjour Carole, alors ça va mieux ? Tu as réussi à marcher jusqu’ici ! C’est que tu fais des progrès ! »
Âgée, parlant d’un souffle à peine audible, Carole apprécie que Chez Abdel soit ouvert tous les jours, de 7h à 20h. Dans à peine 20 m² s’entassent des boites de conserves, des bouteilles d’eau, quelques légumes et tout un univers de dépannage… L’épicerie aurait pu souffrir de l’ouverture, juste en face, d’un Carrefour Express tout neuf. Il n’en est rien, les prix de la supérette sont inaccessibles aux habitants de la cité Loucheur, qui ne franchissent que rarement cette frontière sociale, matérialisée par les rails du tram.
Dans la cité Loucheur, les rues font partie des espaces de vie des familles. Le tramway a désenclavé le quartier mais les habitants des nouveaux logements font partie « d’un autre monde » pour les habitants de la cité Loucheur. L’école du Rhin, bien qu’entièrement rénovée et disposant d’une filière bilingue, peine à retenir les enfants des nouveaux ensembles. Elle souffre d’un fort taux d’évitement malgré une équipe dynamique.
Dans l’autre sens également, les barrières mentales sont nettes comme l’explique Lucile Tesquet, jeune directrice du centre socio-culturel « Au-delà des ponts » :
« L’école du Rhin souffre d’un très fort taux d’évitement. Les nouveaux habitants n’y envoient pas leurs enfants. Du coup, on ne les récupère pas non plus dans nos activités périscolaires. »
Les locaux du centre socio-culturel du quartier témoignent du peu de considération que les pouvoirs publics accordent aux populations du Port-du-Rhin. Ils sont exigus, vétustes et délabrés.
Installé dans quelques appartements reconvertis de la cité Loucheur, le CSC du quartier souffre d’un accueil défaillant. Ce jour-là, un matelas a atterri sur l’un des balcons de l’association… Un nouveau bâtiment est promis au CSC, des plans existent, un terrain est prêt… mais la construction est chaque année repoussée. Il en faut plus pour décourager Lucile Tesquet, dont l’énergie est saluée par les habitants, mais tout de même, c’est long.
« On a parfois le sentiment de ne pas être du même monde »
Attablée à la terrasse de l’Ero kekab avec 4 de ses 6 enfants, Sandra est l’une des rares habitantes des Rives du Rhin à se sentir bien de ce côté du tram :
« C’est vrai je suis plus souvent de ce côté. Pour les habitants d’ici, on est des riches mais je suis au RSA comme eux. Bon, clairement avec mes voisins, on a le sentiment de ne pas être du même monde parfois, mais on se parle, ça va… Ce sera bientôt une ville ici. »
Mehmet apporte une nouvelle barquette de frites, en rinçant au passage le perroquet et le pastis d’Antoine et son ami. Eux non plus ne se voient pas passer le temps ailleurs qu’à la terrasse de l’Ero Kebab. Antoine, 53 ans, n’a pas de travail. Il a vécu 20 ans à la cité Loucheur avant de déménager au Neudorf « mais c’est mon quartier ici, j’y ai mes copains, » dit-il.
Arrive alors Raymond, 77 ans dont 40 en tant que batelier. Raymond s’envoie des verres de ouzo et se reconnaît « alcoolique et allergique aux chefs » :
« Je m’envoie bien un litre d’alcool tous les jours. Je vis ici depuis mon enfance. À l’époque, on avait une basse-cour et même un cochon. C’était le paradis. On était pas riche mais on vivait mieux. On picolait tout le temps. On trafiquait de la margarine avec les Pays-Bas et du café avec l’Allemagne. Bon, une fois du côté de Cologne, on a ensablé une péniche. Faut dire qu’on était bien torchés. »
Les vestiges des dégradations peuvent rester longtemps dans le quartier avant d’être enlevés. Derrière, un stade utilisé par les jeunes de la cité, l’un des seuls équipements dont ils disposent et pourrait bientôt leur être retiré, pour faire de la place… à d’immenses tour au bord du Rhin dont les prix atteindront 4500€ du m²… Le « cul de sac », c’est dans cet environnement bucolique que se retrouvent souvent les jeunes du quartier. C’est là que l’équipe du CSC va les chercher quand il en manque un pour les activités. Les quelques espaces communs de la cité sont très bétonnés et très dégradés.
Un scooter passe pour la quatrième fois sur la route du Rhin. Raymond se désole qu’il n’y ait « rien pour les jeunes ici. » Pour eux, l’horizon est effectivement très limité, quelques cours, quelques opportunités de deal… Les escaliers de la cité Loucheur sont systématiquement utilisés pour le trafic. Le seul équipement accessible aux jeunes de la cité, le city-stade, est promis à la démolition pour faire place à d’immenses tours qui leur seront inaccessibles.
« J’ai habité dix ans dans la zone rouge, plus jamais »
Au local de l’association des locataires du cours Kratz (ALCK), l’autre lieu social du coin, les membres du « club senior » se désolent de cette situation, connue de tous et subie par les habitants. Alors qu’au milieu d’un décor figé dans les années 70, Jeanne Mas entame « En Rouge et Noir » dans le poste, Fernand, chauffeur routier de 50 ans, détaille :
« La police appelle ça la “zone rouge”. J’ai habité là-bas 10 ans, plus jamais. C’est plein de drogue et de prostitution. Et rien n’a changé depuis l’époque. »
Habitante de la cité depuis trois générations, née au même numéro, Monia, 39 ans, tique un peu. Serveuse dans un salon de thé du quartier, femme de ménage à l’église protestante, aide à domicile, Monia trouve le temps d’ouvrir le club senior tous les mardis et vendredis. Les membres viennent parfois de la cité Loucheur, plus souvent des autres HLM, jamais des Rives du Rhin.
« C’est vrai qu’il y a des problèmes dans la cité mais on n’est pas en danger. Ça squatte dans les escaliers mais si on leur demande de se pousser, ben les fumeurs se poussent… En revanche, vraiment, j’en peux plus de l’état des bâtiments. Je suis très attachée à la cité mais c’est devenu invivable… »
Tous les membres acquiescent dans un silence pesant, que même Coeur Grenadine de Laurent Voulzy ne semble pas en mesure de dissiper. « C’est des jeunes oubliés, c’est ça le problème, reprend Monia. Et d’ailleurs, si j’étais pas là pour ces personnes âgées, elles seraient oubliées aussi. »
Les salariés de l’hypermarché Leclerc de Geispolsheim ont reçu une prime allant jusque 1 400 euros pour leur travail pendant la crise sanitaire. Mais les contrats courts, souvent des étudiants, n’ont pas eu le droit à cette récompense : ils n’étaient plus salariés au moment du versement de la prime…
« Il n’y a même pas de dialogue avec les plus jeunes. Pour eux, t’es de la merde. Si t’es pas content, il y en a d’autres pour prendre ta place. » Célia (le prénom a été modifié) est remontée contre la direction de l’hypermarché Leclerc de Geispolsheim. L’étudiante a travaillé deux mois dans l’entreprise, entre le 30 mars et le 30 mai. Lorsqu’une prime Covid est évoquée dans l’établissement, elle espère aussi être récompensée pour les risques pris pendant la pandémie du coronavirus. Fin juin, elle comprend qu’elle devra se contenter de son salaire de 1 021 euros net pour un contrat de 30 heures hebdomadaires.
Au Leclerc de Geispolsheim, la prime Covid est élevée… mais réservée aux employés salariés au moment du versement de la prime. Les employés en CDD pendant le confinement sont donc exclus. Photo : d’illustration
Le CDD se termine avant la prime
Le 25 juin, la direction de l’hypermarché Leclerc de Geispolsheim a transmis une note d’information à l’ensemble de ses collaborateurs. Elle indique que « la prime sera proportionnelle à la présence effective du 16 mars au 10 mai 2020 ». Les salariés à temps plein, sans aucune absence, recevront 1 400 euros pour « celles et ceux qui étaient en contact permanent et régulier avec la clientèle. » La prime baisse à 1 200 euros pour un temps-plein en contact occasionnel ou sans contact avec la clientèle. » Mais encore faut-il « faire partie de l’entreprise au moment du versement de la prime », le 26 juin… Ce n’est plus le cas de Célia ni de dizaines d’autres jeunes, recrutés dans l’urgence pour faire face à la hausse de la demande pendant le confinement.
Avant le coronavirus, Simon (le prénom a été modifié) travaillait dans des restaurants. Avec la crise sanitaire, le jeune homme s’est rabattu sur la grande distribution. Il se souvient de ce boulot en première ligne, entre les insultes des clients, les bagarres, le non-respect des gestes barrières… Pourtant, Simon n’a jamais pensé recevoir ce complément de salaire : « La prime, c’est au bon vouloir du patron. Le chiffre d’affaires aurait été très amputé s’il avait fallu verser la prime à tous les CDD… »
Les plus précaires exclus de la prime
Délégué du personnel CFTC, Philippe Domineau se dit satisfait de cet accord entre la direction et les partenaires sociaux. « L’employeur avait tout le loisir de décider du montant et des modalités de calcul de la prime », rappelle le représentant du personnel. Concernant les employés dont le CDD s’est terminé avant la date du 26 juin, Philippe Domineau préfère « se féliciter d’une prime pour les CDI qui est bien au-delà des 1 000 euros (annoncés dans d’autres grandes surfaces, NDLR). »
Les employés fraîchement recrutés pendant le confinement ont pourtant permis de faire tourner le magasin. Entre les arrêts maladie des employés, celles et ceux qui devaient garder leurs enfants et la hausse du panier moyen des clients, près de 70 nouvelles recrues ont été embauchées pendant cette période. Ils ont constitué « un cinquième de la masse salariale en avril », estime Philippe Domineau. « Ce sont des gens qui avaient besoin d’argent parce que leur entreprise a fermé. Ils venaient de restaurants, d’agences de voyage… »
Selon le délégué du personnel CFTC, une « dizaine de CDD » à peine ont été prolongés et ont ainsi bénéficié de la prime. Pour Célia, il est clair que la direction « a fait exprès de verser la prime fin juin plutôt que fin mai… » Sollicitée, la direction du Leclerc de Geispolsheim a estimé que nos questions « relèvent d’un cadre confidentiel » et n’a pas donné suite à notre demande.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Une nouvelle majorité autour des écologistes et du centre a été mise en place à l’Eurométropole. Le vote a permis de dégager des premières tendances du nouveau paysage politique local.
La mise en place du conseil de l’Eurométropole a accouché d’une nouvelle majorité autour des écologistes et de quelques maires centristes, voire de droite. La coalition autour de la nouvelle présidente Pia Imbs, maire (sans étiquette) de Holtzheim, devrait être un peu plus resserrée qu’en 2014-2020.
Imbroglio à droite
La droite et le centre ont cru que Catherine Graef-Eckert, maire (divers droite) de Lingolsheim pouvait l’emporter de peu avec un alignement parfait des voix de nombreux maires, d’élus LREM et socialistes. Après l’élection de la présidente, il aurait été plus simple d’intégrer des élus de tous bords dans une vaste coalition, y compris quelques écologistes. Catherine Graef-Eckert avait d’ailleurs annoncé qu’elle aurait proposé la première vice-présidence à Jeanne Barseghian.
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La coalition écologiste a fait élire son « gouvernement » de 20 vice-présidents pour l’Eurométropole de Strasbourg. Voici les attributions et le parcours des nouveaux responsables de l’action métropolitaine à Strasbourg et les communes voisines.
Le nouvel exécutif métropolitain compte dix strasbourgeois et dix non-strasbourgeois. Parmi les vice-présidents, douze femmes et huit hommes. Les socialistes strasbourgeois, qui avaient émis des réserves sur le projet écologiste à la métropole, n’ont pas de vice-présidence mais une vice-présidence a été attribuée à la socialiste de Schiltigheim, Nathalie Jampoc-Bertrand.
La nouvelle équipe aux commandes de l’Eurométropole de Strasbourg Photo : JFG / Rue89 Strasbourg / cc
1ère vice-présidente, présidente « déléguée », en charge des Relations transfrontalières européennes et internationales
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Pia Imbs, maire (sans étiquette) de Holtzheim a remporté le vote des conseillers eurométropolitains avec une majorité de 62% des voix exprimées.
La maire (sans étiquette) de Holtzheim, Pia Imbs, a été élue présidente de l’Eurométropole de Strasbourg par les 99 représentants des 33 communes de l’agglomération.
Elle a remporté le vote dès le premier tour, par 59 voix contre 36 pour sa concurrente Catherine Graef-Eckert (divers droite), nouvelle maire de Lingolsheim. On ne compte pas de votes blancs, mais 4 personnes n’ont pas voté. Pia Imbs est « sans étiquette » politique, mais membre du mouvement régionaliste transpartisan le Mouvement pour l’Alsace (MPA).
La maire de Holtzheim Pia Imbs Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
Elle dirigera une coalition autour des maires écologistes de Strasbourg et Schiltigheim, Jeanne Barseghian et Danielle Dambach, qui seront « présidentes déléguées ».
Plusieurs groupes d’élus, certains faisant partie de la majorité et d’autres de l’opposition, se formeront dans les prochaines semaines. Le résultat du vote laisse penser que la majorité est resserrée autour d’une soixantaine d’élus, mais plusieurs maires pourraient choisir de participer à cette nouvelle majorité.
La maire de Lingolsheim Catherine Graef-Eckert Photo : JFG / Rue89 Strasbourg