« Ça va mieux », mais il faut le dire vite. Pour les travailleurs et travailleuses « en première ligne », comme dans le nettoyage, les protections se font toujours attendre. À cela s’ajoute une nouvelle vague de précarité. Depuis son bureau, Piet se dit que le confinement est un luxe.
Lundi 20 avril, une partie des magasins de Kehl ont rouvert tandis que certains élèves reprennent les cours pour passer des examens. Malgré ce déconfinement progressif, commerçants et habitants de la commune craignent un reflux de la pandémie et un retour à des mesures plus strictes de confinement.
C’est la première glace de l’année pour Elias, 10 ans, et sa petite soeur de 2 ans, Alicia. Sur la place principale de Kehl, Angelika et ses enfants profitent de leur première sortie de la semaine jeudi 23 avril. Depuis trois jours, tous les magasins de moins de 800 mètres-carrés ont rouvert. À quelques pas, une salariée de l’enseigne australienne Woolworth pulvérise une solution hydroalcoolique sur les mains de chaque client et leur donne un panier à roulette dont la poignée a été désinfectée.
Mains et panier désinfectés pour chaque client du magasin Woolworth. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Un confinement assoupli
Malgré cette première mesure de déconfinement, Angelika reste un maximum chez elle avec ses enfants. Dotée d’une cinquantaine de masques achetés en pharmacie, cette gestionnaire en logistique aurait préféré que la fermeture des magasins de vêtements, les librairies et autres magasins de sport « dure deux semaines de plus pour que le nombre de personnes contaminées continue de baisser. »
Malgré cette première mesure de déconfinement, Angelika continue de rester chez elle avec ses enfants le plus souvent possible.
De ce côté du Rhin, le confinement est moins contraignant. Ici, pas d’attestation à remplir pour chaque achat ou promenade. Les sorties en famille d’un même foyer sont aussi autorisées sans limite de temps. Seuls les regroupements de plus de deux personnes n’habitant pas ensemble peuvent être sanctionnés d’une amende de 200 euros. Dès lundi 27 avril, le port du masque sera obligatoire dans les transports publics et les magasins. Jusqu’au 4 mai, certaines classes (terminale, première, troisième et CM2) retourneront progressivement à l’école pour passer des examens.
Ici, seull les regroupements de plus de deux personnes n’habitant pas ensemble peuvent être sanctionnés d’une amende de 200 euros.
Kehl est vide, les commerçant inquiets
Pourtant ce jeudi, Kehl semble bien calme. Malgré la réouverture de leur magasin, les commerçants restent inquiets. Le propriétaire d’un magasin « tout à un euro, » Denis Maurer, décrit son principal souci : « Nous attendons le retour des Français. » À l’entrée de Kehl, juste en face de la gare, de nombreux tabacs sont fermés depuis la fermeture de la frontière franco-allemande le 16 mars.
À l’entrée de Kehl, de nombreux tabacs restent fermés.
Denis Maurer estime perdre actuellement entre 40 et 60% de son chiffre d’affaires habituel. Pour compléter ses revenus amputés, le vendeur a sollicité plusieurs aides de l’État allant « de 3 000 à 9 000 euros selon le prix du loyer et les coûts salariaux. » Une nouvelle marchandise a aussi fait son apparition sur l’étal de Denis : des masques vendus deux euros pièce.
« Nous attendons le retour des Français », explique Denis Maurer.
« Qui me paye si je dois à nouveau fermer ? »
Dans la rue principale, Angelo fume une cigarette devant son magasin de glaces italiennes. « Regardez, Kehl est vide, souffle-t-il, je perds 70% de mon chiffre d’affaires en ce moment… » Alors le vendeur se demande si cette réouverture en vaut la peine : « Ça me permet juste de payer le loyer… J’ai acheté pour 2 000 euros de lait, de crème, de cornets… Qui me paye tout ça si je dois à nouveau fermer ? » Angelo aurait préféré reprendre avec une clientèle française et sa terrasse ouverte…
Angelo aurait préféré reprendre avec une clientèle française et sa terrasse ouverte.
Bâtiment, entretien : pas de répit
Sur la place du marché, certains travailleurs n’ont pas connu de répit malgré le confinement. À côté de l’église, des ouvriers travaillent sur un chantier ininterrompu. Sans masque, Max (le prénom a été modifié) dit « garder les distances de sécurité. » Agent d’entretien de la ville, Moritz (le prénom a été modifié) s’estime en sécurité au travail : « Les horaires de travail ont été décalés pour qu’on ne soit pas trop nombreux dans le vestiaire. Et ceux qui travaillent dans une même voiture, ils restent toujours ensemble. » Concernant la réouverture des magasins, Moritz aurait aussi préféré « attendre deux semaines de plus. »
Sur la place du marché, certains travailleurs n’ont pas connu de répit malgré le confinement.
Le ralentissement économique déjà sensible
Vendeuse dans un magasin de vêtements, Frieda voit peu de clientes depuis lundi. Avec l’annulation des fêtes de diplomation, les étudiantes ne viennent plus chercher de robes de soirée. Et les conséquences du ralentissement économique se font aussi sentir : « La plupart de mes clientes n’achètent qu’à prix réduit », indique Frieda.
Même marasme du côté de Lorena, propriétaire du restaurant El Bolero. Malgré 15 000 euros de subventions étatiques et une réduction des impôts annoncée la veille, la restauratrice n’atteint que 10% de son chiffre d’affaires habituel en vendant des repas à emporter. Devant l’entrée de l’établissement, face à une terrasse aux tables séparées d’un mètre et demi, elle n’attend pas de réouverture avant le 31 août…
Lorena n’attend pas de réouverture avant le 31 août…
« On devrait faire confiance aux virologues »
Sur un banc de la place du marché, Nina et ses deux enfants sont sortis profiter du soleil et du ciel bleu. Éducatrice spécialisée, la femme de 42 ans travaille de nuit dans un centre pour personnes handicapées. Malgré le sommeil rendu impossible par les enfants, elle a apprécié la fermeture des établissements scolaires.
Nina et ses deux enfants ont pu profiter du ciel bleu Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Mais aujourd’hui, les mesures de précaution pour une reprise scolaire partielle (moins de 15 élèves dans une salle, deux mètres de distance entre chacun et port du masque obligatoire) lui paraissent suffisantes :
« Je ne suis pas virologue, je pense qu’on peut leur faire confiance quand ils disent qu’il faut rester prudent et attendre de voir ce que ces assouplissements amènent. Nous verrons ça dans deux semaines. »
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
En partenariat avec « L’université en campagne contre les idées reçues, » deux économistes de l’Université de Strasbourg, Damien Broussolle et Francesco De Palma, vont détailler mercredi les conséquences sur l’économie de la crise sanitaire liée au coronavirus.
Est-ce qu’une crise économique va suivre la crise sanitaire du coronavirus ? Alors que l’activité de la France a chuté de 33% depuis le confinement, quels sont les effets concrets, déjà recensés et ceux à prévoir ?
Francesco De Palma et Damien Broussolle ont tous les deux travaillé sur les conséquences économiques de la crise sanitaire Photo : doc remis
Comme lors de notre visio-conférence sur le coronavirus, tous les internautes sont invités à poser des questions, sur le tchat de Facebook qui sera associé à la vidéo. Les questions seront sélectionnées et posées à nos invités par la rédaction.
Les intervenants
Damien Broussolle, enseignant-chercheur à l’Institut d’études politiques de Strasbourg et membre du LaRGE (Laboratoire de recherche en gestion et économie) de l’Université de Strasbourg,Francesco De Palma, enseignant-chercheur au Bureau d’économie théorique applique (BETA) de l’Université de Strasbourg et membre de l’Equipe de Recherche en Macro-Economie Européenne de Strasbourg (ERMEES).
Les échanges seront animés par Pierre France et Jean-François Gérard de Rue89 Strasbourg.
Depuis le 16 mars, à l’entrée de Kehl, la police allemande contrôle chaque passant, cycliste, automobiliste, camionneur ou passager du train régional. Photoreportage sur le retour de la frontière franco-allemande à Strasbourg.
Jeudi 23 avril, 10h51. Un train régional allemand quitte la gare de Strasbourg, direction Offenburg. Trois hommes se trouvent à son bord. Au deuxième arrêt du trajet, le voyage se termine pour eux. Contrôlés par la police allemande, les trois voyageurs n’ont pas d’attestation de domicile ou de travail en Allemagne. Ils sont donc sommés de rentrer en France… à pieds.
Des contrôles en gare de Kehl
« Moi aussi, j’aimerais bien savoir quand ces contrôles prendront fin », affirme l’un des policiers allemands en service dans la matinée du 23 avril à Kehl.
Il y a un jeune professeur, venu de Nancy pour rejoindre sa famille à Mannheim. En anglais, il tente de persuader un policier au crane rasé : « Je ne supporte pas d’être seul et je n’ai plus d’argent. Je vais devenir fou ! » Un autre homme jure en polonais quand il comprend qu’il ne pourra pas rentrer au pays. Le policier tente de se montrer compatissant : « J’aimerais bien savoir quand ces contrôles prendront fin… »
À Kehl, les policiers allemands contrôlent chaque train en provenance de France.
Devant le poste de contrôle des voitures et autres poids lourd, une policière explique son travail habituel, hors période de pandémie. Il consiste toujours à vérifier des papiers, mais en cherchant plutôt des individus interdits de territoire en Allemagne. Depuis le 16 mars, la consigne est bien plus stricte : « Aujourd’hui, on ne peut être dehors en Allemagne qu’avec des papiers allemands ou une attestation de travail en Allemagne. »
Contrôlés à Kehl, les trois passagers du train régional pour Offenbourg doivent rentrer en France. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Un pont fermé depuis le 16 mars
Les commerçants de Kehl vivent mal cette fermeture de la frontière franco-allemande. Pour certains, en particulier les tabacs, les Français représentent la majorité des ventes. Malgré tout, Jordan (le prénom a été modifié) a tenté d’acheter des clopes de l’autre côté du Rhin ce jeudi 23 avril. Après s’être vu interdit l’accès au territoire allemand, le jeune homme s’arrête au milieu du pont : « Il y a du monde coté allemand dans le jardin, mais personne côté français. »
Depuis le 16 mars, la frontière est fermée côté allemand.
Pour plusieurs habitants de Kehl, la fermeture des frontières était une mesure nécessaire pour stopper la propagation du virus. Friedrich (le prénom a été modifié), opticien dans la rue principale de la ville, estime ainsi que si « les autorités avaient tardé, ils auraient confinés Kehl avec la France. J’aurais trouvé ça normal. »
Le tram D ne circule plus jusqu’à Kehl.
Mais nombre d’habitants dénoncent une autre mesure des autorités allemandes à l’égard des travailleurs français. Interrogée sur son espoir concernant le déconfinement à venir en Allemagne, Angelika, éducatrice spécialisée de 42 ans répond : « Je trouve très grave que les Français qui travaillent ici n’ont même pas le droit de faire leurs courses ici. »
Au bout du pont Beatus-Rhenanus, des grillages barrent l’accès pédestre à l’Allemagne.
Ceci est une frontière
Seuls les travailleurs transfrontaliers et les transporteurs de marchandises sont autorisés à entrer sur le territoire allemand. Direction Strasbourg, la police française a aussi mis des contrôles en place. Ceci est une frontière. Pour les travailleurs transfrontaliers, le franchissement de la frontière est toujours autorisé.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Aucun festival ne pourra se tenir avant « au moins » mi-juillet. Mises à mal par l’épidémie de Covid-19, les associations culturelles font désormais leur possible pour assurer leur survie et celles de leurs manifestations. À Strasbourg, Pelpass et Contre-Temps tiendront grâce à leur longévité.
Dans le Bas-Rhin, certains rendez-vous culturels sont cochés sur le calendrier des mélomanes et autres fêtards depuis plusieurs mois. Pelpass Festival en mai, Contre-Temps en juin, Décibulles en juillet… D’ordinaire, ces rendez-vous de musiques actuelles rythment la fin du printemps et le début de l’été. Il faudra faire sans en 2020.
À Strasbourg, l’association Pelpass devait ouvrir le bal avec la quatrième édition de son festival éponyme au Jardin des Deux-Rives, du jeudi 21 au samedi 23 mai. Un coup dur pour les bénévoles, même si les organisateurs avaient anticipé les dernières annonces du chef de l’État, comme l’explique Jérémie Fallecker, le directeur artistique :
« On avait une réflexion avec les membres du bureau de l’asso depuis déjà trois semaines. Pendant un temps, on a même envisagé un report au mois de septembre, mais c’était trop compliqué ! Certaines personnes clés étaient indisponibles, le calendrier était surchargé… On s’est dit qu’il valait mieux passer notre tour pour mieux revenir l’an prochain. »
Près de 43 000 € avancés
Contrairement à d’autres association culturelles dont la pérennité repose sur la tenue d’un évènement unique, Pelpass s’appuie sur des concerts et des festivals (Paye ton Noël, Fanfar’o’doï, Ind’hip’hop) qu’elle organise tout au long de la saison. « Le festival en lui-même paye une partie du fonctionnement de l’année : les salaires, la location des bureaux, des espaces de stockage », énumère Jérémie Fallecker.
En 15 ans d’activité, Pelpass a réussi à sécuriser sa trésorerie pour assurer sa survie dans le paysage associatif strasbourgeois, « à condition que la crise du coronavirus s’arrête à la fin de l’été » et qu’elle « ne revienne pas tous les ans ». Pour l’édition 2020, près de 43 000 euros ont tout de même été avancés : 20 000€ d’acomptes aux artistes, 15 000€ de salaires, ainsi que 8 000€ pour l’impression de flyers et d’affiches, des encarts publicitaires, des billets de train et d’avion :
« On a perdu 8 000€, toute la comm’ était là, prête à être distribuée. C’est un peu frustrant mais désormais, l’objectif est de négocier avec les tourneurs pour reprogrammer en 2021, les artistes prévus cette année… Histoire de ne pas perdre en plus tout l’argent versé. »
Jérémie Fallecker, directeur artistique du Pelpass Festival
L’un des deux chapiteaux du Pelpass Festival lors de l’édition 2019 Photo : Sophigraphie
« Tout le monde est très compréhensif »
Étalé la deuxième quinzaine de juin, Contre-Temps a pu retarder au maximum ses premières dépenses. Passé le « flou artistique » du début de confinement, Stefan Robinot, le programmateur du festival et son équipe se concentrent à présent sur la phase d’annulation :
« Au moins on est fixés ! Notre timing faisait en sorte qu’on devait commencer à engranger les premières dépenses importantes à la mi-mars. On avait volontairement tout mis en stand-by en disant : On ne va pas se mettre en péril, on verra mi-avril et on refera le point. Mais globalement, tout le monde est très compréhensif. »
À Décibulles en 2019 Photo : Laurent Khrâm Longvixay / doc remis
Seul salarié de l’association Dodekazz qui organise Contre-Temps, Stefan Robinot espère maintenir « à minima les Pelouses Sonores » , en les reprogrammant à la rentrée, au mois de septembre. Côté finances, le festival qui compte 16 éditions se relèvera grâce à « une gestion saine » et à « un peu de trésorerie qui [nous] permet d’appréhender sereinement l’annulation ».
Comme le Pelpass Festival et les Décibulles, Contre-Temps pourra en outre compter sur le versement des subventions publiques de la Région et du Département. La Ville de Strasbourg devait encore établir sa « doctrine » pour les événements d’été dans la semaine. Les deux associations de la capitale alsacienne envisagent également de placer à présent leur personnel (3 employés pour Pelpass, 1 pour Contre-Temps) au chômage partiel.
Final Beat de Contre-Temps 2018 Photo : Nagifero / Document remis
Une « absence de ligne claire »
Pour la Région Grand Est d’abord, le maintien des subventions en direction des associations employeuses est « une évidence », comme le détaille Pascal Mangin (LR), président de la commission Culture :
« Les associations qui ont une masse salariale en permanence sont les plus pénalisées, car elles doivent se concentrer sur le démontage de leur festival et ne peuvent pas encore demander de chômage partiel. Dans le Grand Est, la plupart des festivals sont indépendants et c’est tant mieux. On peut imaginer que le mécénat sera moindre cette année, ce qui rend le soutien de la Région encore plus précieux. »
L’élu régional regrette néanmoins « l’absence d’une ligne claire » de la part du gouvernement, en ce qui concerne la tenue ou non de certaines manifestations cet été : Qu’en est-il des petits festivals ? Des manifestations prévues après la mi-juillet ? Il cite l’exemple du voisin allemand, où « tous les événements de masse ont été annulés jusqu’au 31 août ». Ainsi qu’adviendra-t-il du Cabaret Vert à Charlevilles-Mézières prévu du 20 au 24 août ? Cette grande manifestation des Ardennes a déjà annoncé sa programmation et reçoit nombre de festivaliers de Belgique et d’Allemagne.
Des prêts bancaires à taux 0%
Même position pour le président du Conseil département du Bas-Rhin Frédéric Bierry (LR), pour qui la Culture jouera « un rôle encore plus important après la crise du Covid-19, au regard du lien social qu’elle génère ». C’est pourquoi, il a été voté en commission permanente le versement de l’ensemble des subventions prévues pour le volet fonctionnement annuel. L’élu départemental développe :
« Nous avons immédiatement débloqué toutes les subventions pour les associations que nous accompagnons tout a long de l’année. Pour les autres, celles que le Département accompagne pour l’organisation d’un événement précis, nous allons faire en sorte qu’elles ne soient pas en difficulté et puisse couvrir les frais non-recouvrables. »
Et Frédéric Bierry d’inviter toutes les associations qui embauchent à faire valoir leur droit au chômage partiel, qui sera versé par l’État. Enfin dernière mesure, en partenariat avec les conseils départementaux, la Région Grand Est a créé « Résistance », un fonds de 44 millions d’euros destiné à soutenir les petites entreprises et associations (de 1 à 20 salariés) qui auraient vu leur activité baisser de moitié. Il permet l’attribution de prêts bancaires à taux 0 %, jusqu’à 30 000€.
Certains agents d’entretien ont continué de travailler malgré le confinement. La pandémie n’a fait qu’accroître leur précarité, entre manque de masques, absence de prime, réduction des heures voire licenciement.
« Dans le nettoyage, il n’y a pas de respect pour les agents », souffle Eugene après avoir tiré sur sa clope. Mardi 7 avril, le salarié de l’entreprise Derichebourg Propreté profite d’une pause devant l’entrée d’une gare de Strasbourg quasi-vide. Vêtu d’un simple t-shirt, jean et basket, l’agent d’entretien ne s’étonne pas d’avoir travaillé presque deux semaines sans masque : « Je demande des nouvelles chaussures de sécurité depuis des mois… »
Début avril, Eugene s’énerve plutôt de l’absence de soutien de sa direction. Le salarié de Derichebourg Propreté et ses collègues avaient espéré une aide suite à l’appel du ministre de l’Economie à verser une prime aux salariés qui « ont eu le courage de venir travailler » malgré la pandémie. Mais son responsable de secteur a déjà réfuté toute possibilité de prime. En jetant sa cigarette, l’homme conclut : « Là-haut, ils nous prennent pour des mégots. »
Pour les masques comme pour les heures de travail, les derniers maillons de la chaîne de sous-traitance sont les plus impactés par la pandémie. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc
Deux semaines pour recevoir des masques
Un masque dépasse de la poche droite du veston Derichebourg Propreté d’Eugene. Depuis le 3 avril, les agents de nettoyage de la gare de Strasbourg sont dotés de cette précieuse protection. « Un par jour », précise un collègue syndicaliste. Ce dernier a dû multiplier les appels auprès du directeur pour obtenir les fameux masques. Sans doute que la visite de l’inspection du travail, deux semaines plus tôt, a favorisé la dotation…
Pour les salariés de Derichebourg Propreté, les mauvaises conditions de travail n’ont pas attendu la pandémie. Fin 2018, Rue89 Strasbourg révélait le management par la peur et le manque d’équipements dont souffraient les agents d’entretien de la gare de Strasbourg. Le coronavirus a simplement accentué la précarité des travailleurs du nettoyage.
« Je vais devoir licencier »
David (le prénom a été modifié) est salarié de Derichebourg Propreté. Il regrette aussi l’absence de soutien de la direction pour ses travailleurs en difficulté. « Plus de la moitié des salariés sont des mères de famille qui travaillent à temps partiel, explique-t-il, elles gagnent 400 euros par mois. Avec les fermetures de certains chantiers, elles ont perdu des heures. Elles auraient eu besoin de cette prime. » Bernard Schmitt, directeur de l’agence Derichebourg Propreté à Illkirch-Graffenstaden, n’a pas souhaité répondre à nos questions.
« Je ne pense pas qu’il y aura de prime », estime Henri (le prénom a été modifié), responsable d’exploitation Derichebourg Propreté dans une partie de la région Grand Est. Le chef de secteur compte par milliers les heures de chômage partiel. Il estime avoir perdu un tiers de son chiffre d’affaires pour le mois de mars. « Même après le confinement, les clients vous nous demander de baisser les prestations drastiquement. Je vais donc devoir baisser les heures de mes agents et en licencier », prévoit le directeur.
« Les sous-traitants, les moins bien traités »
Pour les masques comme pour les heures de travail, les derniers maillons de la chaîne de sous-traitance sont les plus impactés par la pandémie. Les agents d’entretien sans masque nettoient des entreprises dotées d’équipements de protection. « J’ai même un client qui refuse que mes agents utilisent son gel hydroalcoolique, alors qu’on vient désinfecter ses locaux », s’étrangle Henri tout en admettant : « C’est à nous de gérer la protection des salariés. » Le responsable espère recevoir une commande de plusieurs centaines de masques à la fin du mois. En attendant, plusieurs de ses agents travaillent sans…
À Strasbourg, le syndicat CGT des cheminots s’est aussi mobilisé sur l’équipement des agents du sous-traitant Onet, responsable du nettoyage des trains express régionaux (TER). Un droit d’alerte a ainsi été déposé le 22 mars pour les cheminots et pour les salariés d’Onet. « Depuis, la SNCF nous a répondu que le problème des masques était réglé », rapporte Louise Fève, élue du Comité Social et Economique (CSE) TER Grand Est. Mais elle reste critique vis-à-vis de l’attitude de la direction :
« Début avril, on a constaté que les agents de nettoyage des TER n’avaient toujours pas de masque. Le 7 avril, la direction a annoncé en réunion avoir 130 000 masques en réserve pour la reprise. Et deux jours après, elle déclarait que les masques ont été distribués. Il y a bien eu des dotations sur les chantiers pour les agents SNCF, mais rien pour les sous-traitants. On se heurte à de l’opacité, et dans ces cas-là, les sous-traitants sont les moins bien traités… »
La SNCF renvoie à la responsabilité du sous-traitant
Contactée, la direction régionale TER Grand Est affirme que la « SNCF se conforme aux consignes du gouvernement ». Elle confirme que « l’entreprise a étendu les mesures prévues en termes de dotations et d’utilisation des masques » à partir du 9 avril. Cette décision fait suite à l’évolution des règles nationales édictées par l’Etat quant au port du masque. Pour les salariés des sous-traitants, par contre, « l’équipement des masques relève entièrement de la responsabilité de ce groupe. » Le responsable de secteur d’Onet à Strasbourg n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Après les annonces sur la reprise progressive des écoles, le député (LREM) Bruno Studer, président de la commission Culture et Éducation, estime que la crise amène à repenser l’organisation de la pédagogie à court terme, mais aussi pour les années à venir.
Confiné à Strasbourg, entre son domicile et sa permanence à Schiltigheim, le député du Bas-Rhin Bruno Studer (LREM) est co-rapporteur de la mission de suivi du gouvernement sur la gestion du coronavirus en France. En tant que président de la commission des Affaires culturelles et Éducation, il a présidé l’audition du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, ce mardi 21 avril.
Le ministre a annoncé le projet du gouvernement de réaliser une rentrée en trois tranches : les élèves de grande section, de CP et de CM2 retrouveraient leurs salles de classe à partir du mardi 12 mai. Puis les élèves de 6e, de 3e de 1ère , de terminale, ainsi que des lycées professionnels dans les ateliers industriels, retourneraient en cours le lundi 18 mai. Les autres classes reprendraient le lundi 25 mai, jusqu’au 4 juillet. Les enseignements se feront par groupes de 15 maximum.
Soutien du gouvernement, l’ancien professeur d’Histoire-Géographie esquisse les contours de l’école dans les prochaines semaines. Il imagine aussi une place plus importante pour les outils numériques dans les années à venir, sous conditions.
Rue89 Strasbourg : Jean-Michel Blanquer vous a parlé d’un retour en classe étalé en trois étapes à partir du 11 mai. Est-ce que cela vous paraît une bonne idée ?
Bruno Studer : « C’est une hypothèse de travail qu’on a découverte ce matin. Elle concrétise l’idée d’un retour progressif à l’école. C’est une bonne chose d’avoir un cadre pour travailler sur la mise en place du déconfinement. Ces premières informations arrivent un peu plus tôt que le plan de déconfinement global du gouvernement, qui devait être présenté deux semaines après le discours du Président. Donc, on est un peu avance.
« Plus de temps en extérieur »
Mais il reste encore des aspects à régler dans les trois semaines à venir. La question des groupes de 15 reste à discuter. Faut-il fonctionner par demi-journée, un jour sur deux ou autrement ? Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra revoir le partage du temps entre celui en classe et en extérieur par rapport à d’habitude. Les enfants sortiront d’un long confinement, parfois dans des appartements surpeuplés qui concernent 5 millions de Français, il est hors de question qu’ils soient ensuite toute la journée dans une salle.
Pourquoi faire reprendre les écoles le 11 mai, dès le début du déconfinement, alors que d’autres pays font le choix inverse ? Avec les députés de la majorité, avez-vous été associés à cette décision ?
Le choix de rouvrir les écoles le 11 mai a été annoncé par le Président, donc on n’a pas été consulté. Mais la décision a été prise sur la base d’avis de spécialistes. D’autres pays font ce choix. Au Danemark, tous les moins de 12 ans sont retournés à l’école cette semaine, avec un discours assumé sur le fait qu’il faut que les parents puissent travailler et que les enfants font tourner le virus de manière lente, car ils contaminent peu de personnes.
« Si la doctrine n’est pas respectée, un établissement ne rouvrira pas »
Je vois bien qu’il y a là un terreau pour un discours sur l’incompétence des gouvernants. En Allemagne, ce n’est pas la même décision d’un Land à l’autre. On connait peu de choses sur ce virus. La réponse, c’est la prudence, qui sera incarnée par la doctrine sanitaire. Si elle n’est pas respectée ou ne peut pas l’être, un établissement ne rouvrira pas. Le risque 0 n’existe ni avec le Covid, ni avec rien d’autre.
Une reprise le 11 mai, cela veut dire que chaque professeur pourra être testé ?
Si un professeur a des symptômes, il faudra qu’il puisse être testé rapidement comme chaque Français, c’est ce que le Président a annoncé. Il ne faut pas prendre le risque d’une nouvelle vague, ni de rester chacun chez soi, ce qui engendre d’autres problèmes dans des familles.
Dans la circonscription, des établissements ont des taux de connexion de moins de 50% dans les classes. Pour ces enfants, la continuité pédagogique n’existe pas et il faut rétablir ce lien.
« Un aspect social et économique »
Il y a un aspect social et un aspect économique à ne pas négliger. Des parents ont besoin de pouvoir retourner travailler. C’était le cas des soignants dont les 30 000 enfants ont été accueillis dans les écoles pendant le confinement.
Les écoles sont avant tout un lieu pour les enfants, beaucoup attendent avec impatience de revenir.
L’autre annonce, c’est de ne pas toucher aux dates des vacances scolaires, mais de proposer une forme de soutien scolaire. Quelle forme cela prendra-t-il ?
Il y aura plusieurs dispositifs, avec un soutien renforcé fin août. Tout l’été, il faudra proposer des écoles ouvertes avec des sorties pédagogiques et des colonies plus « classiques », qui devraient pouvoir fonctionner sous quelques conditions de sécurité. Il faut se rendre compte qu’on avait des familles qui partaient tout un été, notamment dans les quartiers où les appartements sont trop peuplés. Cet été, il faut leur proposer des activités en extérieur, des sorties, du suivi pédagogique…
« Des établissements où ce sera plus difficile »
Ce temps devra être assuré par l’Éducation nationale, les différents ministères, mais aussi en lien avec les collectivités locales. Cette crise à montré les limites d’un État trop centralisé. Alors que les pouvoirs locaux sont plus souples et réactifs.
Jean-Michel Blanquer a dit qu’il pourrait y avoir des spécificités selon les établissements et le niveau de dangerosité. Alors que l’Alsace est très touchée par la pandémie, avez-vous repéré des difficultés particulières ?
Il y a à la fois le cas du Haut-Rhin et du Bas-Rhin où les niveaux en réanimation sont toujours élevés. Donc la question de débuter le déconfinement en même temps que dans les autres régions se pose. Cet aspect sanitaire doit être adressé aux scientifiques et tranché par le gouvernement.
Ensuite, il y aura des établissements où la doctrine sanitaire sera plus difficile à mettre en oeuvre. L’école Saint-Jean a par exemple une cour très petite, là où d’autres groupes scolaires sont adossés à un parc, où le temps en extérieur peut être envisagé différemment. Le collège Twinger à Koenigshoffen est déjà très occupé, on sait que les couloirs sont exigus, les classes petites. Quand on pense au retour en classe, on imagine la salle, avec 1,5 mètre entre chaque élève, mais il y a aussi tous les déplacements. Décaler les horaires selon les niveaux est aussi une possibilité.
La connaissance du terrain sera primordiale. Les chefs d’établissements joueront un rôle clé avec leur personnel, pour faire remonter les situations à la hiérarchie. La priorité sera de pouvoir faire respecter les conditions sanitaires.
Est-ce qu’à plus long terme, les outils numériques vont se généraliser et le rapport à la salle de classe changer ?
J’en suis plus que convaincu. En 2018, j’ai fait un rapport sur l’école dans la société numérique, qui pointait les opportunités à développer ces technologies. Aujourd’hui, on n’a pas une Éducation numérique nationale, ce qui est un problème puisque l’Éducation, dans la République, est fondamentalement nationale.
« La nécessité d’individualiser les parcours en ligne »
À la rentrée, des élèves auront progressé plus vite que d’habitude. D’autres au contraire auront régressé. Cela montrera la nécessité d’individualiser les parcours de progression. Sans oublier qu’une classe doit avancer collectivement, le sens complet d’une « cordée ».
Je suis persuadé depuis longtemps que le numérique permet cette individualisation. Il faut des rendez-vous, comme les examens ou le bulletin, mais permettre une progression plus ou moins rapide, avec par exemple des exercices individualisés, selon les forces et faiblesses de chaque élève.
Le député Bruno Studer alterne entre son domicile et le travail parlementaire depuis sa permanence à Schiltigheim Photo : JFG / Rue89 Strasbourg
C’est aussi une opportunité pour le professeur qui peut gagner du temps. C’est ce que l’on appelle la classe inversée, où le professeur part d’un travail préparé à la maison. Je rêve de cours de langues en petit groupes, où les élèves discutent avec un correspondant étranger à distance.
« Il n’est pas normal que les enseignants assurent le lien avec leur propre équipement »
Mais cela nécessite aussi des préalables. L’équipement des élèves doit être assuré. Celui des professeur doit aussi l’être. Les enseignants ont assuré le lien avec leur classe pendant le confinement avec leurs outils personnels, leurs propres forfaits Internet. Ce n’est pas normal.
Enfin, cela nécessite un accompagnement des familles. L’outil dans le Grand Est « Mon bureau numérique » n’est pas forcément simple pour que des parents retrouvent les devoirs de leurs enfants.
Tout cela ne peut pas remplacer la présence en classe. L’école ne peut pas déménager sur internet. Elle est un lieu d’interactions sociales. Ce n’est pas juste un lieu de transmission de savoirs.
Les députés ne votent plus sur beaucoup de mesures importantes du gouvernement. Quel est votre rôle aujourd’hui ?
Il est sûr qu’il y a un côté un peu frustrant de ne pas voter sur des textes importants. Mais la force du contrôle ne diminue pas avec la distance. Lorsque j’ai interrogé le Premier ministre pour lui parler du contrôle continu comme alternative au Baccalauréat, la décision quelques jours plus tard allait dans ce sens. L’audition du 21 avril a été beaucoup plus suivie que d’habitude. Cette situation donne plus d’exposition médiatique et donc renforce nos travaux.
Ce sont aussi des manières différentes de faire de la politique et certaines choses vont rester. J’ai fait pour la première fois des réunions-visio sur la rentrée du 11 mai. Je n’y avais jamais pensé et j’ai finalement dû en faire trois, car il y avait trop d’inscrits. Les personnes qui venaient ne sont pas les habituées d’une réunion publique classique un soir de semaine. Je pense en refaire une sur l’application Stop Covid où j’ai quelques réserves, pas tant sur la sécurité, mais sur le sens que cela donne à nos relations sociales. Mais je suis curieux de connaître l’avis des gens de ma circonscription.
Que dîtes-vous à tous les personnels des écoles et parents qui veulent avoir prise sur les décisions des prochaines semaines ?
Le député est un interlocuteur naturel et il a besoin de retours de terrain. Ils peuvent me contacter, je ne suis pas en vacances. »
Offres frauduleuses, achat de millions de masques en Chine grâce à trois intermédiaires français, suivi des commandes entre réquisitions chinoises et achats américains… Rue89 Strasbourg révèle les coulisses de la mobilisation de la Région Grand Est, face à la pénurie de masques.
Mercredi 1er avril, minuit passé sur le tarmac de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Un avion en provenance de Chine atterrit avec quatre millions de masques à bord. Très vite, Sophie Feuerstein, cheffe de mission Santé au conseil régional, se rend dans la zone de fret, encore inquiète pour sa commande de 2 millions de masques. « En visuel et au touché, j’ai pu vérifier la qualité du produit », se souvient l’ancienne infirmière, puis directrice adjointe d’hôpital. Par la même occasion, l’Agence régionale de santé réceptionne les deux millions de protections restantes.
Sur le tarmac de l’aéroport de Bâle-Mulhouse, dans la nuit du 31 mars au 1er avril, les deux premiers millions de masques commandés par la Région Grand Est viennent d’arriver. Photo : document remis
Dans les 48 heures suivantes, ces masques ont été distribués aux centres médico-sociaux, Ehpad et aux professions libérales tandis que l’Agence régionale de santé (ARS) fournissait les hôpitaux. Entre arnaques, réquisitions et intermédiaires de confiance bien insérés dans les réseaux franco-chinois, voici les coulisses de ces livraisons qui ne relèvent pas des compétences habituelles de la région Grand Est.
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Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Selon un bilan publié par l’Urssaf ce 17 avril, un peu moins de la moitié des employeurs alsaciens ont demandé le report du paiement des cotisations sociales prévu initialement pour le 15 mars.
Publiées le 17 avril, les statistiques de l’Urssaf Alsace témoignent de l’impact de la pandémie sur l’activité économique régionale. Près de 11 000 entreprises, soit plus de 42% des employeurs du Bas-Rhin, ont demandé un délai supplémentaire pour le paiement de leurs cotisations à la Sécurité sociale. Dans le Haut-Rhin, un peu plus de 6 600 employeurs ont aussi repoussé le paiement de ces charges. En tout, l’Urssaf Alsace a ainsi accepté de surseoir au recouvrement d’un montant de plus de 100 millions d’euros dû pour le 15 mars.
En Alsace, plus de 11 700 travailleurs indépendants, artisans, commerçants et autres professions libérales ont eux aussi demandé un délai supplémentaire pour le paiement de plus de 13,5 millions d’euros de cotisations.
33% d’activité en moins
Selon la Banque de France, l’activité économique a subi une chute de 33% dans le Grand Est, une baisse comparable au reste du pays. Dans les seuls secteurs marchands, industrie manufacturière, construction et les services marchands non financiers (qui représentent ensemble 55% du PIB), la perte d’activité représente environ la moitié du niveau normal.
Toujours selon la Banque de France, les déclarations d’échéances impayées à fin mars ont été multipliées par 3 par rapport à un mois habituel, ce qui montre une dégradation de la trésorerie des entreprises.
Selon la Direccte, 68 787 établissements du Grand Est, principalement dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, ont déposé une demande d’activité partielle (DAP) au 16 avril. Ces mesures concernent plus de 681 000 salariés et près de 293,5 millions d’heures (soit en moyenne régionale 46,3% des établissements employeurs de la région et 35% des effectifs salariés). L’État prend ainsi à sa charge la rémunération par les entreprises de près de la moitié des salariés du secteur privé dans le Grand Est.
L’industrie manufacturière représente 8% des demandes (24% des salariés du secteur placés en activité partielle), la construction 14% (78,2% des salariés), le commerce 24% (47% des salariés), l’hébergement et la restauration 12% (79% des salariés)… Le coût estimé pour le Grand Est à ce jour s’élève à 900 millions d’euros.
Sur le site indépendant The Conversation, deux professeures et une doctorante de Sciences Po Strasbourg décrivent les récentes évolutions autour de la frontière franco-allemande et s’inquiètent d’une potentielle « fin d’un espace commun ».
Depuis plus d’un mois, la frontière franco-allemande est à nouveau fermée. Avec la pandémie de coronavirus, une nuit a suffi pour mettre fin à la libre circulation entre la France et l’Allemagne. Pour la version française du site indépendant The Conversation, Frédérique Berrod et Birte Wassenberg, professeures à Sciences Po Strasbourg, et Morgane Chovet, doctorante au sein du même Institut d’Etudes Politiques, décrivent le processus par lequel le symbolique jardin des Deux-Rives a connu le retour « d’antiques frontières ». Les trois universitaires décrivent la potentielle « fin d’un espace commun ».
Le tram D ne circule plus entre Kehl et Strasbourg. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc
Une frontière pour rassurer
Les auteures de cet article expriment tout d’abord leur doute quant aux fondements de ce retour de la frontière franco-allemande :
« On refoule tous les Français du Grand Est à la frontière, et pas seulement les malades du Covid-19 tandis que les routiers passent sans que leur santé soit contrôlée. La frontière semble donc servir à rassurer les opinions publiques plutôt qu’à éviter la propagation du virus. »
Au-delà du bien-fondé de cette fermeture, ces spécialistes en Droit et en Histoire contemporaine regrettent aussi la méthode employée par les autorités allemandes : « Ce qui est plus préoccupant encore est que ce contrôle systématique est mis en place le 16 mars sans concertation avec les autorités de la Région Grand Est ou de Strasbourg. » Désormais, côté français, c’est au niveau du ministère de l’Intérieur que le dossier peut évoluer.
Un appel à l’âme de l’Union Européenne
En attendant, les travailleurs transfrontaliers souffrent de ne plus pouvoir faire leur trajet pendulaire, d’ordinaire si facile. Ils doivent se doter de plusieurs documents exigés par les autorités françaises ou allemandes. En télé-travaillant, de nouvelles questions se posent pour eux, notamment en terme de cotisation au régime de sécurité sociale. « La diversité des obstacles rencontrés révèle à la fois l’importance du niveau pratique de l’intégration des espaces frontaliers et la faiblesse de la coopération administrative transfrontalière », concluent les trois auteures.
Face à un « virus qui ne suit certainement pas une logique de contamination nationale », Frédérique Berrod, Birte Wassenberg et Morgane Chovet rappellent l’Union Européenne à ses valeurs fondatrices. Ces dernières sont en effet basées « sur l’unification des peuples européens et non pas sur leur différentiation nationale. » Plus que jamais, l’UE devrait ainsi rester attachée « au modèle de gouvernance à multiples niveaux associant le niveau européen, les autorités nationales et les collectivités locales et régionales dans les régions transfrontalières. » Pour les trois auteures, il en va ainsi de l’âme même de l’Union Européenne.
Rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg. Spécialisé depuis 2019 en enquêtes locales, à Strasbourg et en Alsace sur des sujets variés allant de l’extrême-droite à l’hôpital public en passant par la maison d’arrêt de Strasbourg, les mouvements sociaux, les discriminations et l’expertise-psychiatrique.
Non couverts par le chômage partiel, les indépendants peuvent faire appel à l’aide aux entreprises accordée par l’État en cas de baisse du chiffre d’affaires. Très critiqué pour ses conditions d’attribution draconiennes, le dispositif a été assoupli. Sauf que certains ont touché leurs aides, selon des règles déjà caduques.
Pour les confinés, plus besoin de se déplacer, même à vélo. Dommage pour Marc Valentin, dont c’est le cœur de métier. Cet autoentrepreneur retape et vend des bicyclettes d’occasions dans la Petite-France. Cette crise du Coronavirus, il la vit comme une nouvelle difficulté à surmonter après deux années difficiles. Même à la reprise, il s’attend à voir son activité impactée :
« Je pars du principe que le confinement va durer encore longtemps, même s’il ne concernera pas tout le monde. Je m’approvisionne beaucoup en Allemagne et en Suisse, comment je fais si les frontières sont fermées ? J’avais un contrôle technique le 23 mars qui a été annulé. Je ne serai pas le seul à vouloir faire réviser mon véhicule à la reprise ! »
1 500 euros : une béquille bienvenue
Bref, Marc Valentin n’est pas prêt de rouler. Comme tous les indépendants, auto-entrepreneurs ou non, il peut demander un prêt exceptionnel garanti par l’État, un report de ses cotisations et la mesure phare du plan de sauvetage du ministre de l’Économie Bruno Le Maire : une aide de 1 500 euros maximum. Celle-ci est versée aux indépendants, aux auto-entrepreneurs et aux PME de moins de 10 salariés. Une béquille bienvenue qui fera office d’allocation chômage pour nombre d’entre eux, mais qui ne rassure pas vraiment le commerçant :
« Personnellement, ça me permettra à peine de combler le trou et les frais du mois de février, où j’avais déjà noté un ralentissement… »
Pour les commerçants et les indépendants, les conséquences continueront de se faire sentir à long terme Photo : Pierre Pauma
Accès élargi, conditions plus faciles
Mardi 14 avril, Bruno Le Maire a annoncé un assouplissement des règles d’attribution de cette aide exceptionnelle. À partir d’avril, les pertes seront calculées au choix à partir du chiffre d’affaire mensuel moyen en 2019, ou bien sur les pertes du mois, par rapport au même mois de l’année 2019. Si celui-ci a chuté de 50%, l’État comblera la perte jusqu’à 1 500 euros.
Pour les autoentrepreneurs et autres indépendants non couverts par le chômage partiel, c’est un vrai soulagement. Dans un premier temps pour prétendre à la fameuse aide, il fallait attester de 70% de perte de chiffre d’affaires entre le mois de mars 2019 et le mois de mars 2020 (ramené ensuite à 50%).
Mais surtout, il fallait justifier de ces pertes sur un seul mois. Une aberration pour les cohortes d’indépendants aux revenus irréguliers d’un mois sur l’autre et qui ont plutôt l’habitude de raisonner en revenu annuel. Pour faire simple : il suffisait d’avoir fait un mois de mars faiblard en 2019 pour se retrouver exclu du dispositif. Bercy ayant rectifié le tir, le représentant de la FNAE (Fédération Nationale des Autoentrepreneurs) dans le Grand Est, Laurent Hily, se dit satisfait. Mais il espère aussi un geste supplémentaire de la part des organismes de gestion de retraite :
« Certains sont mieux lotis que d’autres. Le Régime des Commerçants et Indépendants, auxquels sont affiliés de nombreux auto-entrepreneurs, va délivrer une aide supplémentaire allant jusque 1 250 euros, sur la base des cotisations retraite versées par chacun. Mais il reste encore quelques autoentrepreneurs affiliés à la Cipav (la caisse de retraite des professions libérales, ndlr) qui n’en bénéficient pas pour l’instant. »
Les groupements d’agriculteurs ainsi que les entreprises en redressement judiciaire ou en procédure de sauvegarde, jusque-là exclus du fonds de solidarité, pourront également demander l’aide de 1 500 euros.
Revenu annuel, calcul mensuel… Les indépendants et Bercy ne parlent pas la même langue
Mais même si le consensus a été atteint, certains indépendants ne sont pas prêts d’oublier les angoisses du mois qui vient de s’écouler. En annonçant cette aide dès le début du confinement, le gouvernement a voulu être réactif. Problème, il n’a pas ratissé assez large. Dans le communiqué du 16 mars, seuls les TPE, PME, autoentrepreneurs et indépendants pouvaient bénéficier des 1 500 euros d’aide. Vent de panique chez les artistes-auteurs qui étaient exclus du dispositif, mais aussi chez les professions libérales qui ne sont pas citées. Si ces dernières ont rapidement été rassurées, les artistes-auteurs ont rongé leur frein jusqu’au 27 mars. C’est finalement Frank Riester, le ministre de la Culture fraîchement rétabli du Coronavirus, qui a annoncé leur éligibilité au fonds de solidarité.
« C’est censé être une mesure d’urgence, pas une aide au mérite »
Même point de vue du côté des créatifs. Les premières mesures annoncées n’avaient pas vraiment enthousiasmé Central Vapeur Pro. Chargé de mission au sein de ce collectif strasbourgeois qui défend les droits des artistes-auteurs, Grégory Jérôme avait réalisé un premier sondage : 65% des interrogés ne rentraient pas dans les cases du gouvernement et n’avaient pas droit à l’aide financière. Si les dernières annonces devraient rectifier le tir, le retard à l’allumage et la perpétuelle nécessité de légitimer la profession laisse un goût amer à Grégory Jérôme :
« Cela montre quand même une certaine déconnexion avec la réalité. Un artiste, ce n’est pas seulement quelqu’un qui expose dans des galeries. C’est aussi une personne qui intervient dans des écoles, dans des prisons, qui reçoit des commandes… Tout ça s’est arrêté et les conditions d’indemnisation sont soit floues, soit dramatiquement faibles. »
Il cite à titre d’exemple les auteurs de livres, qui vont devoir composer avec un embouteillage encore plus monstrueux que d’habitude, au moment de la rentrée de septembre. Ceux qui sont exclus du fonds de solidarité aux entreprises devront se partager un million d’euros… à condition d’avoir publié trois livres, dont un ces trois dernières années.
« On se dirige vers une sélection des artistes qui seront indemnisés. Ce genre de décision va conforter les auteurs déjà bien intégrés, et va laisser de côté les plus fragiles ou ceux qui débutent. On parle d’une aide d’urgence, pas d’une aide au mérite. »
Les artistes auteurs craignent que le mode de calcul qui leur est réservé ne tienne pas compte des réelles baisses de commande. (photo : Pierre Pauma)
« Du coup, on va devoir rendre l’argent ? »
De son côté, Zoé (le prénom a été modifié) s’estime heureuse. Sa demande d’aide a été traitée rapidement et l’illustratrice et graphiste a ainsi pu recevoir 1 400 euros. De quoi compenser la perte de plusieurs commandes et interventions dans le cadre de festivals qui ont été annulés ? Pour l’artiste, il est encore trop tôt pour évaluer la casse, tout cela ne sera visible qu’à long terme. Mais à court terme, le jeu de la « roulette russe » auquel se livre Bercy la laisse un peu perplexe. Elle se demande si sa bouée de sauvetage ne risque pas de repartir aussi vite qu’elle est arrivée :
« Certains ont déjà touché l’aide d’urgence. Est-ce qu’on va nous la réclamer si on estime que la perte sur l’année est insuffisante alors quelle était significative sur le mois ? »
Pas de panique, d’autres annonces sont sûrement à venir.
En première ligne dans la lutte contre le coronavirus, les soignants gardent souvent le silence malgré des atteintes psychologiques. Culpabilité, stress, voire suicide… Les psychiatres redoutent l’après-crise et poussent les soignants à se confier le plus tôt possible.
« Nous, les soignants, on angoisse à l’idée de contaminer quelqu’un ou d’être contaminés. On en est à se demander si on a le coronavirus simplement parce qu’on a le nez qui coule. Ce sont des questions qui occupent l’esprit et dont on n’a pas l’habitude. »
Le Dr Amaury Durpoix, interne en psychiatrie aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg résume ainsi le sentiment du personnel soignant face à l’épidémie.
Depuis le début de la crise sanitaire, infirmières, médecins et aides-soignants souffrent, tout en sauvant des vies. Certains, appelés en renfort dans les services de réanimation alors qu’ils n’avaient plus exercé dans cet environnement depuis des années sont déstabilisés et ont dû se réadapter dans l’urgence. D’autres, comme les médecins généralistes, premiers au front sans équipement ni information, sont en colère, comme le Dr Leila Moga citée dans un précédent article :
« Je me suis sentie comme un soldat qui va à la guerre sans fusil. Les gens ne savaient rien, ils n’avaient pas eu de protections. ».
Le personnel soignant mobilisé dans l’urgence et confronté à la gravité du coronavirus a besoin d’un soutien psychologique adapté Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Confrontés au quotidien à la mort et à l’urgence, le mal-être est palpable au sein de la profession comme le raconte Fabien (prénom modifié), aide soignant de 50 ans, réquisitionné depuis la mi-mars dans les services de réanimation à Strasbourg :
« En tant que soignant on est confronté aux décès en temps normal, mais là c’est puissance dix. Il y a une pression psychologique importante, je vois des gens de mon âge infectés et les hospitalisations sont très lourdes. Il y a des nuits où je suis tourmenté, je me réveille à 2h-3h du matin. »
Gilles (prénom modifié), aide-soignant dans un Ehpad, admet quant à lui :
« Juste avant de me rendre au travail j’ai toujours une montée de stress et ça se manifeste toujours sous la même forme : j’ai des problèmes digestifs. Le second pic de stress en arrivant au boulot, c’est de savoir s’il y aura au moins un masque et si la maladie a franchi les portes du service… »
Des tentatives de suicide et des mal-être à détecter
À cette pression et à ces angoisses s’ajoute la peur d’infecter les siens, mais aussi la culpabilité : celle de ne pas être là pour ses enfants ou de tomber malade et ne plus pouvoir travailler… Résultat : les héros remerciés et applaudis tous les soirs à 20h sont à fleur de peau comme l’explique le Dr Dominique Mastelli, psychiatre et responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique (Cump 67) :
« Il y a le cas de cette infirmière qui, fatiguée, se douche, se change, rentre chez elle et croise quelqu’un qui lui dit : “Tu as de la chance ! Toi, tu peux au moins sortir.” L’infirmière n’a pas réagi, elle est rentrée chez elle et là, s’est mise à pleurer. Ça, c’est le stress immédiat. »
Une fragilité qui peut mener à des événements plus tragiques encore comme une tentative de suicide d’une infirmière strasbourgeoise. « Hospitalisée en urgence absolue, elle pensait avoir contaminé son mari qui avait des quintes de toux, » a révéléle quotidien Ouest-France. Le Pr Pierre Vidailhet, psychiatre au CHU de Strasbourg, regrette néanmoins que cette information ait été publiée : « C’est dangereux. S’il y a buzz, cela risque d’inspirer d’autres suicides, c’est ce qu’on appelle la contagion suicidaire, »
La hantise des infirmiers : l’arrêt de travail
Face aux signalements et aux alertes, une ligne d’écoute, Covipsy 67, a été mise en place par la cellule médico-psychologique (Cump 67) et le centre psycho-trauma Grand Est Alsace Nord. L’équipe de Covipsy 67 est composée d’une cinquantaine de professionnels de la santé mentale et le dispositif permet de s’adapter à la gravité des cas, en répondant par un entretien téléphonique, une télé-consultation ou une consultation.
Le mal-être des soignants est difficile à détecter en raison de leur pudeur et de l’intensité de la crise sanitaire Photo : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Le problème, c’est que la plupart des soignants, trop concentrés et portés par le sentiment d’urgence et de nécessité, ne se rendent pas compte de leurs propres limites et ont tendance à minimiser leur état psychique. Fabien témoigne :
« Ils ont mis en place la cellule psychologique mais je vois que les collègues ne sont pas dans cet état d’esprit. Il y a beaucoup de pudeur, certains n’ont pas le temps, d’autres se disent qu’ils vont plutôt faire un apéro avec leur femme le soir pour décompresser. Moi, je laisse parler mon corps, je m’organise un sas de décompression à la maison. Comme nous a dit un médecin en réanimation, il ne faut pas s’oublier. »
Les appels aux Covipsy 67 augmentent donc mais timidement selon le Dr Mastelli :
« La hantise des infirmiers, c’est d’avouer que ça ne va pas et qu’on leur prescrive un arrêt de travail. Ils ont l’impression d’abandonner les autres collègues. »
Augmentation de la consommation d’alcool, soutien médicamenteux au sommeil, irritabilité…. Le rôle des psychiatres est d’aider les soignants à repérer ces signaux d’alarmes chez eux ou chez leurs collègues et les mettre en confiance afin qu’ils expriment leur douleur et leurs difficultés avant qu’il ne soit trop tard et qu’apparaissent des signes de stress post-traumatique.
Pour cela, ils se sont inspirés de l’expérience chinoise et proposent aux soignants des espaces de repos à proximité de leur lieu de travail à Hautepierre et au NHC où ils peuvent venir se confier. Des équipes mobiles sont également déployées pour recueillir la parole des collègues dans un cadre moins formel. L’objectif de ce dispositif est de prévenir les cas de détresse post-traumatique, les idées obsédantes, les flash-back qui pourraient entraîner un syndrome d’évitement, explique le Dr Mastelli :
« Après une situation stressante, on va naturellement éviter le lieu où s’est produit l’événement. Mais dans le cas des soignants, le facteur de stress est le lieu même de leur travail. Le syndrome d’évitement risque donc de les empêcher de pouvoir retourner au travail… »
« Permettre aux troupes de rester au front »
Un dispositif a également été mis en place pour les étudiants en médecine, réquisitionnés afin de décharger le personnel soignant. Pour les accompagner, une salle virtuelle est mise à leur disposition cinq jours par semaine entre 17h et 18h. Ils peuvent s’y connecter pour obtenir des informations et échanger avec d’autres médecins, comme le précise le Dr Adrien Gras, en charge du soutien psychologique des étudiants en médecine :
« Ce sont de jeunes professionnels pas encore diplômés qui, d’un coup, se retrouvent confrontés à la question de la mort, de la solitude et de l’impuissance des soignants alors qu’en temps normal, en tant que médecin, on intègre cela petit à petit. Là, ils sont directement en contact avec la souffrance. Cet espace virtuel leur permet de témoigner, partager leur expérience et leur sentiment… »
Le Pr Pierre Vidailhet conclut :
« Notre objectif est le même que celui de l’armée (avec les soldats en temps de guerre ndlr) : faire en sorte que les troupes restent au front. C’est-à-dire permettre aux soignants d’être opérationnels pour accueillir et traiter la population infectée. Cela suppose des compétences ainsi que le meilleur état psychologique possible. »
En un mois de confinement, Piet a tout lu, jusqu’aux fils Facebook des responsables politiques. Au fur et à mesure que les commandes de masques et de matériel arrivent à bon port, la classe politique semble contaminée par un virus qui se bornait jusque-là aux confins de YouTube : celui de l’unboxing challenge.
Puisque les déplacements ne sont autorisés qu’à 1 km de chez soi, des criées confinées sont toujours possibles… à condition de trouver suffisamment de crieurs.
En ces temps moroses de confinement et de marchés interdits et réinterdits avec constance par la préfecture du Bas-Rhin, Pierre Le Crieur ne lâche rien. Mieux, il s’étend même, il se multiplie.
Est-ce que d’autres peuvent reprendre le flambeau de Pierre Le Crieur ? Photo : doc remis
Pas facile pendant que la France est confinée. Alors Pierre Le Crieur a eu l’idée d’exploiter le déplacement dérogatoire pour le sport, afin d’aller crier sous les fenêtres de ses voisins en faisant un footing. Après avoir reçu les messages anonymes via un formulaire Internet, le voilà en basket avec son mégaphone, à déclamer ces messages, adressés à certains habitants de Cronenbourg ou à tout le monde, tout en respectant les distances et les gestes barrières et dans un rayon d’un kilomètre de son domicile. C’est sportif, c’est suant, mais Pierre est déterminé : c’est ça ou le silence. Et le silence, c’est la mort.
La criée test
Pour que toute la ville reçoive ces messages extrêmement importants, essentiels, quasi-vitaux, Pierre Le Crieur recherche des homologues, prêts à vocaliser les messages qui sont envoyés, via le même formulaire, mais dans des quartiers différents. Idéalement, Pierre Le Crieur recherche une personne par voisinage distant d’un kilomètre, puisque les règles barrières doivent être respectées.
Objectif : des crieurs et des crieuses partout
À ce jour, les quartiers suivants disposent d’un crieur ou d’une crieuse prête à recevoir des messages pour les déclamer dans la rue :
Cronenbourg avec Pierre Le CrieurKoenigshoffen avec Morgane MoNeudorf avec Vincent et Fred DuvaudSchiltigheim avec Frédéric PfeifferContades avec Loélia Essadi
Une fois que l’ensemble de l’agglomération sera couvert, il sera possible pour n’importe quel Strasbourgeois d’envoyer, anonymement ou non, un message à n’importe quel habitant. Oui, Pierre Le Crieur a des rêves mais d’un autre côté, il reste quatre semaines de confinement…
Un individu a résisté à son interpellation par la police municipale au soir du dimanche 6 avril. Les policiers l’ont frappé à plusieurs reprises au point qu’il a perdu connaissance. À son réveil, il a craché sur des médecins, ce qui lui a valu une condamnation à deux ans de prison.
« Tu es en train de me tuer là. » Il est 22h02 rue Fix, une ruelle de Neudorf le dimanche 6 avril. Un policier municipal de Strasbourg a maîtrisé un homme à l’issue d’une course poursuite. Quelques minutes plus tôt, une patrouille avait croisé deux scooters avenue de Colmar, circulant à une vitesse excessive.
« Mets toi sur le ventre ou je te gaze ! », hurle l’agent. « Tu sais que je vais te niquer », le prévient-il. Une fois qu’il a retourné, non sans mal, l’individu sur le ventre, le policier assène deux violents coups de poing dans le casque que porte son opposant, qui vient de dire « ne me gaze pas steuplait ».
Puis le policier relâche son étreinte et se recule pour gazer à bout portant l’homme appréhendé, avec sa bombe lacrymogène. L’agent estime que le suspect, un habitant de Bischheim, a essayé de lui prendre sa gazeuse.
Une captation d’une partie de l’arrestation (Document remis)
Cet enchaînement, capté en vidéo, diffère avec la version de la Ville de Strasbourg, laquelle assure que c’est l’individu appréhendé qui « a porté des coups avant d’être maîtrisé avec l’usage de la force strictement nécessaire à son interpellation. »
Fin d’affrontement sur le parking
Le gazage ayant échoué, le suspect se relève, s’éloigne et enlève sa protection. Les deux hommes se font face. « Tiens, y a les collègues qui arrivent », lance le policier. En effet, deux véhicules de la police municipale vont rappliquer dans la minute. L’individu recherché part en courant sur le parking du Monoprix, fermé en ce dimanche et dont les lampadaires sont éteints à cette heure-ci.
À 22h04, plusieurs policiers sont sur le parking. « Mets toi au sol ! », crie le policier du premier affrontement. Le suspect ne s’exécute pas. Dans un autre enregistrement sonore, on entend des portières claquer et un nouveau coup de gaz, puis un gros boom. Le fugitif était dans un cul de sac, bloqué par une palissade. « Tu vas te coucher ou il faut te mettre sur la gueule connard ? T’as compris maintenant ? Hein ? », lance une autre voix de policier. La personne maîtrisée agonise.
À 22h06, plusieurs agents de la police municipale s’affairent avec leurs lampes de poche autour du corps de l’individu au sol. Ils échangent. « Il ne fait pas semblant », remarque l’un d’eux. D’autres mots sont à peine perceptibles : « sang, » « oeil »…
Environ 15 minutes plus tard, les secours arrivent. Sonné et à terre, l’homme est évacué sur un brancard par une ambulance des pompiers, toujours sans connaissance, selon des témoins. L’ambulance était encore sur le parking à 22h39.
À 23h50, des policiers municipaux reviennent sur les lieux de l’affrontement. Avec des policiers nationaux du « groupe d’appui judiciaire. » Ils y procèdent « aux constatations d’usage, matérialisant à cette occasion des dégradations commises sur un véhicule contre lequel « a été projeté l’un des policiers municipaux », selon la Ville de Strasbourg. Une demande de la police nationale.
La scène s’est déroulée dans l’axe des caméras de surveillance du magasin Monoprix. Mais ces images n’ont pas été saisies dans le cadre de l’enquête.
Crachats contre les médecins à l’hôpital
À l’hôpital de Hautepierre, des électrodes avait été posées sur le patient sonné et une sonde introduite dans son pénis. À son réveil vers 1h20, il insulte et crache sur deux femmes médecins. À 2h37, le mis en cause est présenté au commissariat de Strasbourg, placé en garde à vue. Les agents de la police municipale sont également entendus.
L’individu, qui présente encore des éraflures au visage, a été jugé en comparution immédiate le mardi 7 avril. Pour l’ensemble des faits (refus d’obtempérer, résistance violente, puis outrages sur les deux médecins et « violence » pour le crachat), il a été condamné à une peine globale de deux ans ferme. « Dans le contexte actuel de la pandémie, c’est avant tout ses actes sur les femmes médecins qui justifient cette condamnation », estime son avocate Me Sandrine François. Les deux médecins ont porté plainte contre cette personne qui compte déjà 26 condamnations. Il était sorti du centre de semi-liberté de Souffelweyerseim le 17 mars, en raison de l’épidémie de coronavirus.
Deux policiers municipaux ont aussi porté plainte. Celui qui l’a frappé initialement a signalé des douleurs au genou, causées par une chute pour le maîtriser. Il a obtenu des dommages et intérêts. Un deuxième, qui avait demandé des réparations pour « outrage, » a été débouté. « Les ordonnances actuelles poussent à une justice expéditive, avec peu de renvoi pour des investigations. Nous n’avons pas eu les images du Monoprix ni celles de la Ville de Strasbourg », regrette Sandrine François.
L’autre personne à scooter au début de la course poursuite n’a pas été appréhendée. Au 17 avril, sans images suffisantes des coups portés par les policiers, l’individu de retour en prison n’a pas porté pas plainte pour violences contre les policiers.
Le projet était en développement depuis près d’un an, mais le confinement en a accéléré la sortie. FEU ! est une application de mise en relation à destination des étudiants, développée au sein de l’Université de Strasbourg. Elle doit permettre de faciliter la solidarité étudiante, que ce soit pour un soutien scolaire, des contacts sociaux ou des échanges linguistiques.
Avec le confinement, nombre d’étudiants se retrouvent isolés. Plus d’accès aux cours bien entendu, mais aussi aux ressources nécessaires à leurs recherches. L’isolement social les frappe aussi durement, notamment pour ceux vivant en chambre universitaire. Ce contexte a poussé l’Institut de développement et d’innovation pédagogiques (IDIP) de l’Université de Strasbourg à accélérer la sortie d’une application prévue à l’origine pour septembre 2020.
Une application qui fait le pari de l’entraide
FEU ! (pour Forum d’Entraide Universitaire) est un projet né suite au concours d’innovation numérique de l’Unistra HackeTaFac. Le vainqueur de l’édition 2019, Théo Wittersheim, a imaginé cette application pour « mettre en relation tous les étudiants de manière à ce qu’un contact humain soit à portée de main au quotidien. »
Théo Wittersheim (avec le trophée à droite) a bénéficié d’un soutien financier de 10 000€ et d’un accompagnement de l’Unistra pour le développement de FEU! Photo : Document remis
L’application propose aux étudiants de poster des annonces dans trois grandes catégories, elles-mêmes divisées en sous-rubriques. Dans la catégorie universitaire, il s’agit principalement de demander ou de proposer de l’accompagnement scolaire et de l’aide dans les études. Dans la catégorie langues, les annonces se concentrent sur les discussions entre locuteurs pour favoriser un apprentissage mutuel. Les loisirs quant à eux regroupent toutes les propositions d’activités et de sorties (pour après le confinement).
L’application se veut la plus exhaustive possible. Les annonces ne sont pas pré-formatées et l’initiative est laissée aux utilisateurs. Une modération a posteriori est néanmoins assurée par les services de l’Unistra, afin de s’assurer du respect des conditions d’utilisation.
Un développement et un fonctionnement collaboratifs
Développée pour l’usage des smartphones, FEU ! est aussi disponible sur tablette et ordinateur. L’application s’adresse aux étudiants de Strasbourg, et il est nécessaire de disposer d’un identifiant à Ernest, l’Espace Numérique de Travail de l’Unistra, pour s’y connecter. Les 50 000 étudiants de l’Unistra sont donc invités à se contacter et à se rendre service.
L’application affiche par défaut toutes les annonces, mais il est possible de les trier selon plusieurs filtres. (Document remis))
L’application étant sortie avec 4 mois d’avance, pressée par la nécessité qu’impose le confinement, elle est encore amenée à évoluer. Les utilisateurs peuvent envoyer leurs retours et avis via un formulaire disponible sur la page de présentation du projet. Une foire aux questions est également déjà disponible pour guider les premiers pas.
Lancée le 15 avril, la plateforme comporte déjà une vingtaine d’annonces. Les offres vont de la discussion en anglais à la collaboration dans des jeux vidéos en ligne, en passant par un projet de structure associative.