Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Un projet d’habitat participatif pour seniors bloqué par le silence des administrations d’État

Un projet d’habitat participatif pour seniors bloqué par le silence des administrations d’État

Depuis 2013, la municipalité planche sur Cocon 3S, un habitat participatif pour personnes âgées. Mais, depuis 2017, impossible de lancer les travaux de construction. En cause, l’absence de réponse du préfet à la demande de dérogation nécessaire à la poursuite du projet. L’Eurométropole compte prendre les devants.

Offrir une alternative à la maison de retraite avec un habitat participatif pour seniors, c’était l’une des idées retenues par la Ville de Strasbourg lors d’un appel à projets en 2013. Mais, depuis deux ans, l’avancée du concept est totalement bloquée par le silence radio du préfet et du Ministère de la Cohésion des territoires.

Cocon 3S est un projet d’habitat participatif destiné à des personnes âgées qui se réunissent pour former ce projet. Situé à l’entrée du Neudorf, cet immeuble serait composé de 8 studios et de pièces partagées. Le tout, réparti sur trois étages. Mais c’est justement l’importance de ces espaces communs qui pose problème : au vu de la réglementation du logement social, ces pièces communes ne peuvent pas être incluses dans le loyer des locataires. Pour lever cette problématique, une dérogation doit être accordée. Le bailleur social Habitat de l’Ill et les futurs habitants se sont mis d’accord pour procéder de la sorte. Reste à réceptionner la signature du ministère ou d’un préfet.

Depuis deux ans, le projet d'habitat participatif Cocon 3S est à l'arrêt.
Le plan du logement a déjà été dessiné, et le terrain est prêt, mais les travaux ne peuvent pas commencer. Photo : doc remis

Deux ans sans réponse du préfet et du Ministère

En 2017, une première demande de dérogation a été envoyée au Ministère de la Cohésion des territoires. Suite au silence du Ministère, une deuxième demande de dérogation a été envoyée le 22 mai 2018, cette fois-ci au préfet. Mais, depuis, la Ville n’a jamais reçu de réponse. Une situation que déplore Alain Jund (EELV), adjoint au maire en charge de l’urbanisme et de la transition énergétique :

« Deux ans sans réponse pour des choses simples, c’est désespérant et ça nous bloque ! Tout est prêt : le groupe de locataires est constitué, le plan a été dessiné par un architecte, le terrain de la ville est prêt, on a l’Habitat de l’Ill comme porteur de projet et bailleur social… On pourrait tout lancer dès demain si on avait une réponse. »

La préfecture du Bas-Rhin a été contactée, mais ne nous a pas encore donné de réponse à ce stade.

Dès l’obtention de la dérogation, les travaux pourraient être lancés et prendraient un an et demi environ, avec un coût global « autour des 3000€ le mètre-carré ». Le logement est prévu au 23 rue de Lunéville et aurait une surface de 400m2 habitable.

Mais la Ville de Strasbourg ne souhaite plus attendre, et compte bien régler le problème d’ici « mi-juin » :

« Si nous n’avons pas de réponse avant, l’Eurométropole, par la voie de son vice-président Syamak Agha Babaei, va prendre la responsabilité de la dérogation et lancer les travaux quand même. »

Après avoir sollicité la Préfecture mercredi 5 juin sur le dossier, nous n’avons guère obtenu plus de réponse que l’Eurométropole

#colocation senior

À l’école Camille Hirtz, « les enfants reprennent possession de la rue »

À l’école Camille Hirtz, « les enfants reprennent possession de la rue »

L’école primaire de Cronenbourg teste jusqu’au 23 juin l’interdiction temporaire de la rue des Renards aux voitures. Des parents d’élèves réclamaient depuis longtemps un aménagement de l’artère, d’ordinaire bondée.

Depuis lundi 3 juin, à Cronenbourg, les voitures ne peuvent plus circuler dans la rue des Renards aux heures d’entrée (8h10-8h40) et de sortie (15h30-16h) de l’école Camille Hirtz. L’expérimentation doit durer jusqu’au 23 juin. Elle a été mise sur pied par l’établissement et par des parents d’élèves volontaires dans le cadre d’un programme de l’Eurométropole pour l’éco-mobilité.

La sortie de l’école Camille Hirtz, à vélo ou à pied. Photo : LS / Rue89 Strasbourg

Mettre fin au stationnement sauvage

Cette expérimentation tente de répondre à plusieurs problèmes causés par la circulation routière, notamment le manque de place en raison de stationnements sauvages. Aux abords de l’école, une mère d’élève s’agace :

« Plusieurs automobilistes se servent de la piste cyclable ou du trottoir comme d’un dépose minute. Comme la rue des Renards est étroite, la circulation devient difficile aux heures de pointes. »

Les entrées et sorties de l’établissement donnent souvent lieu à des embouteillages. Mais ce mercredi matin, à l’heure d’ouverture de l’école, une barrière placée au début de la rue interdit l’accès aux automobilistes. Seuls peuvent passer des vélos, des piétons et quelques trottinettes. Mohamed El Arbaoui, le directeur de l’école Camille Hirtz, contemple ce cortège avec satisfaction :

« Normalement, à cette heure-ci, la route est remplie de voitures. Maintenant les enfants marchent librement, ils reprennent possession de la rue. »

La barrière placée à l’entrée de la rue des Renards a été dessinée par Émilie Angebault, illustratrice et mère d’élève de l’école Camille Hirtz. Photo : LS / Rue89 Strasbourg

L’expérimentation vise également à rendre la rue plus respirable. En avril, un outil d’évaluation mis en place par l’association Greenpeace a jugé que la qualité de l’air aux abords de l’école Camille Hirtz était mauvaise (comme dans de très nombreuses autres écoles). Sur la route de Mittelhausbergen, à quelques pas, l’organisation environnementale alertait sur des taux de dioxyde d’azote supérieurs fréquemment supérieurs aux seuils sanitaires.

« Il fallait trouver une solution »

Des parents d’élèves se relaient à tour de rôle autour de la barrière. Ils orientent les cyclistes, discutent avec les élèves. Ils répondent également aux interrogations de certains automobilistes. Dans la plupart des cas, M. El Arbaoui l’assure, conducteurs et conductrices se montrent compréhensifs. Mais pour certains, ce nouveau partage de l’espace pose problème.
À l’entrée de la rue, une femme interpelle le directeur de l’école :

« Pour nous, les usagers de la route, la situation devient difficile. Comme on ne peut plus emprunter cette rue, toute la circulation se concentre maintenant de l’autre côté (route d’Oberhausbergen, ndlr). Si tout le monde le fait, cela va devenir ingérable ! Vous allez créer des embouteillages ! »

Pour Émilie Angebault, une mère d’élève présente aux côtés du directeur, d’autres tentatives pour réduire la circulation dans la rue ont échoué :

« Nous avons essayé de mettre en place d’autres dispositifs, comme un pédibus, mais il n’a duré qu’un an. Il fallait trouver une solution. Là, c’est la première fois qu’on va aussi loin. La circulation était pire avant ! »


La fermeture de la rue devait également être expérimentée entre midi et treize heure. Selon Emilie Mocquery et Christian Gugenberger, parents d’élèves ayant pris part à l’élaboration du dispositif, cette volonté n’a pas été accepté par la municipalité. Contacté, l’adjoint de quartier Serge Oehler (PS) confirme « refuse[r] la fermeture du midi ». Il se dit par ailleurs « favorable » à la fermeture le matin, invoque une raison pratique : « beaucoup d’enfants restent dans l’établissement pour déjeuner à la cantine ».

Sur le soir, il attend de voir le résultat de l’expérimentation pour se prononcer. À l’inverse, des particuliers souhaiteraient pouvoir rentrer manger chez eux le midi. Le contexte justifie donc que la rue reste ouverte à cet horaire selon l’élu de quartier. Du côté des parents d’élèves, Emilie Mocquery déplore le caractère « illogique » de ce refus de fermeture le midi. « Au moment du bilan, nous défendrons la proposition de fermer la rue le midi », insiste Christian Gugenberger.

Un dispositif qui pourrait devenir permanent

L’an dernier, l’établissement a organisé une Fête du vélo. Pendant une journée, la rue des Renards a été fermée aux voitures. 300 arceaux de stationnement pour les vélos, prêtés par l’association CADR67, ont été installés à l’intérieur de l’école. Ils sont à nouveau en place pour la durée de l’expérimentation et à l’occasion de la Fête du vélo qui se tiendra cette année le 13 juin. Selon M. El Arbaoui, l’établissement devrait acquérir en septembre son propre abri à vélos. Si elle est jugée concluante, l’expérimentation de la fermeture de la rue pourrait se pérenniser à la rentrée prochaine.

Le modèle de l’islam strasbourgeois en six exemples

Le modèle de l’islam strasbourgeois en six exemples

Enquête – Ministre des cultes, Christophe Castaner est venu faire l’éloge à Strasbourg de l’organisation de l’islam en Alsace. De son côté, Roland Ries s’enorgueillit de sa politique d’intégration des cultes. Pendant le Ramadan, Rue89 Strasbourg s’est penché sur la réalité du modèle religieux strasbourgeois appliqué à l’islam avec la visite de six mosquées.

« Égalité des devoirs, égalité des droits », telle est la devise qui a prévalu en matière religieuse pour l’équipe de Roland Ries depuis le retour des Socialistes à la mairie de Strasbourg en 2008. La municipalité a usé du droit local des cultes alsacien-mosellan pour intégrer les cultes non-concordataires dans le paysage strasbourgeois.

Avec des moyens simples : financer sur les fonds municipaux 10% du coût de tout nouveau lieu de culte qui en fait la demande ; faciliter l’obtention de terrains via des baux emphytéotiques (bail immobilier de très longue durée) ; modifier le plan local d’urbanisme pour permettre les activités cultuelles… Onze ans plus tard, cette politique a façonné un paysage musulman original, érigé en « modèle strasbourgeois ». Quelle est sa réalité ?

Photos de la grande mosquée de Strasbourg, durant la prière du vendredi pendant le mois de ramadan. Ce soir là aura lieu la nuit sacrée. Les fidèles passeront la nuit à prier. Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Le premier « iftar citoyen »

Le 16 mai se tenait pour la deuxième année la journée internationale du vivre-ensemble, instaurée par l’ONU. Un rendez-vous que la Grande mosquée de Strasbourg (GMS) n’aurait manqué sous aucun prétexte. En plein Ramadan, tous les Strasbourgeois ont été invités pour le premier « iftar citoyen », rassemblant musulmans et non-musulmans. Pour optimiser sa fréquentation, l’événement à la GMS s’est tenu le samedi 18 mai au soir.

Plusieurs personnalités politiques et universitaires avaient donné rendez-vous au public sous la grande coupole du Heyritz pour exhorter en français à la fraternité et à la paix. 21h approchant, des familles musulmanes de toutes origines se mêlaient aux auditeurs pour célébrer la rupture du jeûne. Sur la moquette bleue de prière, garçonnets en djellaba et fillettes voilées pour l’occasion gambadaient impatients du dîner public à venir. Une soirée à la mesure de l’engagement d’ouverture de la Grande mosquée de Strasbourg.

Volonté franco-marocaine « d’ouverture »

Cette « mosquée-cathédrale » au toit de cuivre est à ce jour l’une des plus grandes de France. Construite à 25% sur les deniers des collectivités locales, elle a aussi bénéficié de financements marocains et koweïtiens, mais surtout de dons privés. Cette « mosquée exemple » est l’étape musulmane du Rally des cultes, proposé aux collégiens de la région. Elle accueille plusieurs rendez-vous œcuméniques, comme en 2014 un concert d’un ensemble juif sous sa coupole, dans le cadre du festival des Sacrées Journées.

La GMS dispose d’un imam attitré, rémunéré par l’Union des mosquées de France (UMF) et logé par ses soins, ainsi que d’un imam auxiliaire. Ils officient simultanément en arabe et en français. Des imams extérieurs sont régulièrement invités. Pour le dernier vendredi du Ramadan 2019, c’est un imam de la Montagne verte, le docteur en psychologie Fares Rabie, qui a tenu le prêche de la grande prière.

Photos de la grande mosquée de Strasbourg, durant la prière du vendredi pendant le mois de ramadan. Ce soir là aura lieu la nuit sacrée. Les fidèles passeront la nuit à prier.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

À la GMS, une convention de fonctionnement avec le Maroc

La mosquée phare de Strasbourg n’émancipe cependant pas le modèle strasbourgeois de toute tutelle étrangère. Saïd Aalla, de nouveau président depuis novembre 2017, admet le rattachement de la mosquée phare de Strasbourg au royaume du Maroc :

« Le Maroc est un partenaire fiable et a toujours été un soutien régulier. Nous sommes en train de finaliser une convention avec l’État marocain pour clarifier les droits et devoirs de chacun et nous assurer un soutien financier régulier. »

« Le Maroc, une part de notre identité »

La mosquée de la Robertsau, « succursale » de la GMS ouverte en 2015 face à la cité de l’Ill, a inauguré son centre culturel le 3 avril. L’événement était l’occasion pour l’équipe franco-marocaine d’également afficher tous les signes de l’ouverture de l’islam d’obédience marocaine à Strasbourg : introduction de la cérémonie par la marocaine Hajar Boussaq, vainqueur du concours international de psalmodie du Coran en Malaisie, présence de la conservatrice du musée du judaïsme de Casablanca dans la délégation du ministère marocain des affaires religieuses…

Des mosquées de quartiers « facteurs de stabilisation »

Fruit d’un investissement de vingt ans, débuté sous les auspices de Catherine Trautmann, maire dans les années 1990, le projet franco-marocain de la Grande mosquée de Strasbourg a creusé le sillon d’autres lieux de culte musulmans dans les quartiers de Strasbourg. Avant la mise en place en 2003 du Conseil français du culte musulman (CFCM) par l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, de nombreuses associations de la capitale alsacienne s’étaient déjà fédérées dans la Coordination des associations de musulmans de Strasbourg (CAMS). Cette organisation locale s’appuyait sur l’expérience du projet de la GMS pour sortir l’islam strasbourgeois des caves. Délégué général de la GMS, Abdelaziz Choukri raconte :

« Aujourd’hui, la CAMS continue d’exister pour coordonner des actions mineures, mais elle n’a plus vraiment d’utilité puisque le Conseil régional du culte musulman (CRCM) et le CFCM existent et que la GMS est construite. Le raisonnement était que les collectivités locales accorderaient un soutien public à la GMS à la condition qu’il y ait des interlocuteurs représentatifs des lieux de culte, capables de parler d’une seule voix. Aujourd’hui, ces lieux de culte sont en contact direct avec les collectivités locales et représentées dans le CRCM. À l’époque, il y avait une stratégie concertée entre la mairie et la GMS. La Grande mosquée avait la priorité pour faire aboutir son projet puis ouvrirait la voie à d’autres mosquées dans les territoires. Ces lieux de culte devaient être des facteurs de stabilisation et des repères pour la jeunesse. »

Par ces efforts concertés, Strasbourg a vu s’ériger dans ses quartiers depuis 2012 la mosquée de Hautepierre et celle du Neuhof. Deux autres projets sont en passe de se concrétiser à la Montagne-Verte et à Koenigshoffen. À la Montagne-Verte, l’association musulmane bénéficie de la mise à disposition par la Ville d’un local qui est en phase avancée d’aménagement. Celle de Koenigshoffen a racheté un ancien magasin Pro Inter, déjà remboursé aux deux cinquièmes et dont le réaménagement est aussi avancé.

La presque-mosquée de la Meinau veut garder « un islam de France »

Dans la même veine, le projet de L’Eveil Meinau est en train d’aboutir. Après des années de réflexion et de soutien technique de l’équipe franco-marocaine de la GMS, l’association vient d’obtenir son permis de construire pour un chantier estimé à trois millions d’euros. Depuis 1984, L’Eveil Meinau a avancé sur les fronts du cultuel et du culturel à la fois, portée notamment par son emblématique éducateur salarié et imam bénévole, le franco-sénégalais Saliou Faye.

La presque mosquée de la Meinau le soir de la nuit du destin. Elle a été installée dans un bâtiment préfabriqué financé par la municipalité mais l’affluence est importante depuis le début du Ramadan. Cet afflux a été anticipé par les responsables de la mosquée qui ont organisé une collecte de fond pour mettre à disposition des fidèles un abri supplémentaire.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Depuis 2001, les activités cultuelles de l’association de droit local sont regroupées dans un préfabriqué à proximité de la gravière du Baggersee, mis à disposition par la Ville. Une solution temporaire qui ne suffit plus. Mohamed Benazzouz, président de l’Eveil Meinau, explique :

« On a toujours eu une salle de prière dans les locaux de l’association. Au début, il y avait 20 à 30 fidèles par jour. Aujourd’hui pour un jour de fête, on en compte plus d’un millier. Nous avons amorcé la réflexion sur un projet de mosquée en 2012. Il a fallu une grande concertation avec les gens prêts à s’investir bénévolement dans le projet, aussi bien dans son fonctionnement que dans la construction. »

La presque mosquée de la Meinau a besoin de s’établir durablement.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Pour lancer le chantier, Eveil Meinau a besoin de 800 000 euros. Pour certains travaux, l’association sait qu’elle peut compter sur la bonne volonté de petits artisans et d’entrepreneurs volontaires parmi ses fidèles. L’association envisage toutes les pistes de financement, de la sollicitation d’une subvention municipale à celle des pays étrangers comme le Maroc, et l’Arabie Saoudite en passant par les sites Internet de financement participatif. Mais son président insiste, il ne transigera pas sur la neutralité de la mosquée :

« Nous, on souhaite être neutres même si les aides étrangères sont les bienvenues. On reste sur un islam de France. »

La langue française, un enjeu crucial pour les jeunes

En attendant que la mosquée voit le jour, l’association a passé une convention avec la Ville en 2007, sous la mandature de Fabienne Keller (droite), pour pouvoir utiliser le gymnase Jean Fischer pendant les fêtes religieuses. Saliou Faye, fraîchement retraité, met un point d’honneur à traduire ses prédications de l’arabe vers le français. La mosquée d’Eveil Meinau se donne pour mission première l’éducation de la jeunesse :

« C’est pour les prêches en français que beaucoup de jeunes viennent chez nous. Dans un quartier comme celui de la Meinau, avec autant de jeunesse, le fait d’avoir un imam francophone est crucial. Avec une association connue et reconnue, avec un discours clair et net sur l’islam, les gens viennent… »

Rempart contre la radicalisation

En parallèle de ses activités proprement religieuses, Eveil Meinau s’est imposée depuis 2014 comme l’association de référence à Strasbourg dans la lutte contre la radicalisation, alors que plusieurs jeunes de ce quartier sont partis comme djihadistes en Syrie et en Irak :

« Le collectif pour le non-endoctrinement à Strasbourg que nous avons initié avec d’autres associations de quartier et des bénévoles avait trois objectifs : comprendre les départs, à travers des réunions publiques avec les jeunes jusqu’en 2017 en présence de repentis, de philosophes et d’imams invités ; freiner les départs ; et aider les familles. »

Mohamed Benazzouz et le professeur universitaire de philosophie Alioune Bah (à droite) avant les prières de la Nuit du destin à la mosquée de l’Eveil Meinau.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Attaché à son imam bénévole, Mohamed Benazzouz met en avant la difficulté pour une association populaire comme Éveil Meinau de trouver des imams à la hauteur des enjeux :

« C’est difficile voire impossible d’avoir des imams salariés. Il y a un paradoxe : on demande aux associations d’avoir des imams français qui maîtrisent aussi l’arabe, qui sont qualifiés et de les payer. Ce sont des cadres supérieurs qui ont un rôle crucial d’éducation. Avec Saliou Faye, on a vu l’écoute de la jeunesse. S’il n’avait pas maîtrisé le français, ça n’aurait sûrement pas été le cas, et alors les jeunes se seraient tournés en nombre vers l’islam de la rue ou vers des lieux de culte louches. »

Les jeunes sont attirés à la presque-moquée de la Meinau par des prêches compréhensibles, puisqu’en français. Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Nouveaux secteurs, nouveaux besoins

L’urbanisation de Strasbourg crée de nouveaux besoins de lieux de culte. Au Port du Rhin, l’association musulmane du quartier est en discussion avec la Ville pour trouver une salle de prière, au moins pour la période du Ramadan. Partout où elle est sollicitée, l’équipe de la Grande mosquée de Strasbourg assure jouer le rôle de « facilitateur », sans multiplier systématiquement les nouveaux lieux. Abdelaziz Choukri explique ainsi :

« Face aux mutations urbaines, on peut essayer de mutualiser et de travailler sur les cheminements quand c’est possible. Avec le tram, les habitants peuvent aussi rejoindre des lieux de culte ailleurs que dans leurs quartiers. »

À Cronenbourg, la Ville a aménagé une salle de prière. À la Musau, cela n’a pas encore été nécessaire. À la connaissance de Rue89 Strasbourg, deux lieux de culte musulmans historiques échappent à la « stratégie concertée de la Ville et de la GMS » : il s’agit des mosquées de la Gare et de Neudorf, affiliées à des organisations différentes.

Situation de blocage à l’Elsau

Quand on demande à Moussa Boutghata, président de l’association des Jeunes et parents de l’Elsau (AJPE), à quelle organisation son lieu de culte est affilié, la question est vite évacuée. Dans ses bureaux de la rue Watteau, accolé à la salle où jouent les retraités chibanis du quartier, le bénévole répond :

« On n’est pas concernés par le CFCM ni le CRCM, on ne les connaît pas. Nous sommes complètement indépendants. »

À la mosquée de l’Elsau, durant la prière du vendredi pendant le mois de ramadan, les gens sont obligés de prier dehors. A l’intérieur, les fidèles sont très serrés.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Fonctionnant sur les seules cotisations de ses 80 membres adhérents, l’AJPE n’a « pas d’imam fixe ». Ses prêches sont réalisés par des imams bénévoles ou même des fidèles, en arabe et traduits en français :

« On n’a pas les moyens d’embaucher un imam. Notre association s’adresse à tout le monde : maghrébins, turcs, tchétchènes, africains… On ne demande pas l’origine des gens. Tout le monde est le bienvenu. La seule chose qu’on demande, c’est de ne pas faire de politique. Désormais, on interdit les prises de parole sans autorisation des responsables. Avant cela, on a eu des problèmes avec des prises de parole inappropriées. »

Le soir de la nuit sacrée, les fidèles passeront la nuit à prier.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

À ce jour, la situation de l’islam à l’Elsau est l’une des plus préoccupantes de la ville, dans un quartier à très forte concentration d’habitants immigrés musulmans. Historiquement, les chibanis, les travailleurs du Maghreb arrivés en France pendant les Trente Glorieuses, ont fondé une association dans les années 1980. Ses activités premières consistaient dans l’aide à la gestion des papiers administratifs pour les habitants illettrés, l’organisation de fêtes de quartier, et du soutien scolaire. La question des besoins religieux des habitants musulmans était aussi présente.

Au tournant des années 2000, une partie des adhérents ont quitté l’association originelle pour fonder l’AJPE. La mairie met bien à disposition de l’association un appartement à partager avec d’autres associations du quartier. Mais très vite, les fidèles de l’AJPE s’y trouvent trop à l’étroit.

L’AJPE dispose désormais d’un appartement de 7 pièces loué au bailleur social CUS Habitat grâce à une subvention municipale. Sa capacité d’accueil est limitée à 99 personnes, bien en deçà de l’affluence du vendredi. L’AJPE organise donc les prières du vendredi sur la place devant l’appartement.

À l’intérieur de la mosquée de l’Elsau, un appartement, les fidèles sont très serrés.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

« On n’a pas le choix. Depuis 2001, la fréquentation a été multipliée par 15. Je ne peux pas refuser les gens. CUS Habitat nous a envoyé un courrier il y a six mois pour nous rappeler à l’ordre. J’ai prévenu la mairie et la préfecture et répondu à CUS Habitat. On n’est pas en sécurité. Il y a beaucoup d’arrivée de musulmans dans le quartier. Autrefois c’était les chibanis qui fréquentaient la salle de prière. Aujourd’hui ce sont les jeunes. »

« Même un hangar ferait l’affaire »

Moussa Boutgatha assure avoir sollicité un rendez-vous avec la Ville il y a plus d’un mois, resté sans réponse. Comme ailleurs à Strasbourg, les trajectoires des lieux de culte à l’Elsau sont marquées des trajectoires de familles. Chez les Boutghata, le président de l’AJPE est le frère d’un membre actif de la jeune association de défenses des locataires Alis, en délicatesse avec le bailleur social du quartier et son président Philippe Bies. Ce frère est aussi membre actif de l’autre association musulmane de l’Elsau, reléguée dans un appartement tout au fond du quartier. Dans ce contexte, le rapprochement des deux associations musulmanes de l’Elsau, encouragé par la GMS, ne semble pas faire les affaires de l’AJPE. La mairie fait la sourde oreille. La situation stagne. L’Elsau reste le parent pauvre du modèle strasbourgeois d’intégration de l’islam.

Moussa Boutghata ne veut pas se mêler de politique :

« Tout ce qu’on demande, c’est un lieu digne et en sécurité. Monter un projet commun avec l’autre association nous a coûté notre relation avec la mairie. On a essayé de travailler ensemble pour un grand local sécurisé. Mais on n’a pas reçu de réponse, même pas négative. On ne demande pas une grande mosquée, même un hangar ferait l’affaire… »

Chaque vendredi, la place devant l’appartement de l’AJPE se remplit de fidèles…
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Le président de l’AJPE confie que face au trafic de drogue dans le quartier, des élus suggèrent à son association de mieux cadrer les jeunes. Le président de l’AJPE se sent impuissant :

« On essaie. On a la chance qu’ils nous respectent. Mais ce n’est pas notre rôle. On n’est pas la police. Il y a maintenant une nouvelle génération qui devient plus difficile à gérer. »

Les grands projets de l’islam turc

Dans la maille Athéna à l’entrée de Hautepierre, à mille lieux de ces préoccupations, l’association Ditib Strasbourg a elle tiré profit du travail de la Coordination des associations de musulmans de Strasbourg. Émanation des affaires religieuses de l’État turc, l’association Ditib Strasbourg s’est installée à Hautepierre au moment de la concrétisation de la GMS, défrayant alors la chronique avec son projet de faculté de théologie islamique.

Pour Murat Ercan, porte-parole de Ditib Strasbourg, le centre Yunus Emre porte lui aussi l’héritage du travail de la GMS :

« On a bénéficié du débat qu’il y a eu autour de la construction de la GMS. Aujourd’hui, les Strasbourgeois regardent favorablement le fait que les musulmans puissent prier dans des lieux sains et dignes. Roland Ries avait pris un risque politique à l’époque. On a vu la réponse de la population. Il y a eu très peu d’opposants, sans compter l’aide des autres cultes catholiques, protestants et juifs. »

À deux pas de la mosquée de Ditib, un terrain peut accueillir 800 personnes.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Cette année, l’association strasbourgeoise tenante de la mosquée Yunus Emre a organisé pour la première fois une foire traditionnelle turque à l’occasion du Ramadan.

Des produits turcs ont été proposés aux fidèles au moment de la rupture du jeûne.
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

« Un village du partage », comme le décrit Saban Kiper, où les familles venaient rompre le jeûne, entre une soixantaine de stands d’artisans et commerçants d’origine turque venue pour l’occasion de toute l’Europe. Un événement que le responsable des relations publiques de Ditib Strasbourg présente comme la réponse à un besoin des immigrés d’origine turque.

« Pour le mois du Ramadan, nous avions de plus en plus de demandes pour qu’un côté festif éthique existe, à côté du spirituel. La base des franco-turcs ne sont pas des gens extrêmement pratiquants, mais ils ont besoin de se rassembler. En plus on a la place. »

30 000 mètres-carrés pour Ditib

Au fil des années, Ditib Strasbourg a en effet racheté tous les bâtiments attenants à la rue Thomas Mann de la maille Athéna. L’association y dispose aujourd’hui de 30 000 m2. Un de ses objectifs est d’y ériger à terme un vaste projet comprenant à la fois une structure d’enseignement de la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur, avec un internat, un centre culturel et d’exposition « pour faire découvrir la culture musulmane à tous les Strasbourgeois », une bibliothèque, une salle multifonctionnelle, un restaurant pour les élèves et ouvert aux habitants du quartier et un espace de boutiques et d’artisanat, et une salle de prière. Mais les financements ne sont pas encore trouvés et aucun calendrier n’est fixé.

Pour la nuit du destin, beaucoup de musulmans affluent pour prier toute la nuit. Le premier étage est réservé aux femmes, alors que les hommes occupent la partie basse et se retrouvent même à l’extérieur. Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas
Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Le temps venu, des négociations pourraient s’ouvrir avec la Ville pour déclasser une partie de la rue Thomas Mann et ouvrir un terrain continu pour le projet. Mais ici non plus, pas question de solliciter de subventions des collectivités.

« On a toujours dit qu’on n’en demanderait pas même si, évidemment, nous serions preneurs. L’aide des collectivités garantit des relations plus proches de solidarité et de proximité entre les gestionnaires des mosquées et les élus, que nous ne connaissons pas. Cependant, il n’y a rien qu’on ne peut pas faire et que la grande mosquée de Strasbourg fait. »

Murat Ercan assure qu’aujourd’hui, la mosquée Yunus Emre « se suffit à elle-même », puisque tous les bâtiments de Ditib Strasbourg sont achetés. Ses deux imams continuent d’être des fonctionnaires turcs, dans le cadre d’accords entre la France et la Turquie. Ils officient en turc avec un résumé de leur intervention en français.

À la Meinau, Eyyub Sultan caracole à 32 millions d’euros

En attendant qu’un jour le projet de centre communautaire de Ditib voit le jour, c’est à la Meinau, que l’islam turcophone voit s’ériger une mosquée ottomane. La Plaine des Bouchers abrite depuis des décennies l’autre grande mosquée de Strasbourg, celle d’obédience turque affiliée au mouvement conservateur européen Millî Görüs. D’abord installée dans une ancienne usine aménagée, la mosquée Eyyub Sultan est en passe de se transformer elle aussi en « mosquée cathédrale ».

Ici l’architecture est différente. Le projet comprend deux minarets, ce qui avait été refusé en son temps à la GMS. Les travaux ont débuté en 2017, et l’équipe du Millî Görüs dans le Grand Est s’active pour financer le chantier d’un montant estimé à 32 millions d’euros.

Des invités de la CIMG font le geste symbolique de cimenter les premières briques de la mosquée Eyyûb Sultan le 15 octobre 2017. Photo : CG / Rue 89 Strasbourg

D’après Eyup Sahin, président du Millî Görüs pour le Grand Est, les membres locaux de Millî Görüs cotisent chaque mois pour financer le projet, les montants pouvant aller pour certains jusqu’à 1 000 euros mensuels. À cela s’ajoute les collectes hebdomadaires de la prière du vendredi à la mosquée Eyyub Sultan comme dans les 15 autres mosquées de Millî Görüs dans la région, et même celles de l’organisation ailleurs en France et dans toute l’Europe. Le financement du projet passe aussi par les appels aux dons sur les réseaux sociaux et le démarchage d’hommes d’affaires. Il y a quelques semaines une soirée de gala a permis de récolter 450 000 euros en une soirée. La solidarité fonctionne enfin à travers des collectes dans les mosquées d’autres organisations, et notamment à la GMS et même dans certains magasins.

Pas sûr que ce projet grandiose fasse partie des plans qu’avait escompté la municipalité. Qu’importe, Eyyub Sultan ne lui a rien demandé, si ce n’est un permis de construire. En échange, la mosquée de Millî Görüs ne sollicite pas de financements publics. Eyup Sahin argumente :

« Nous ne souhaitons pas représenter une charge pour les collectivités dans un contexte où ce financement pourrait être mal interprété par l’opinion publique. Et nous n’en avons pas pour l’heure la nécessité. »

Le français se fait une place aussi dans les prières turcophones

Deux imams rémunérés par la puissante fédération Millî Görüs officient à Eyyub Sultan, en langue turque. Mais le français se fait progressivement une place dans ce système rodé au niveau européen comme l’explique Eyup Sahin :

« Il est important à nos yeux d’insérer la langue française dans les discours. Cela se fait de manière progressive. Le prêche du vendredi est publié en plusieurs langues européennes sur nos sites deux jours à l’avance. Nous avons envoyé plusieurs jeunes de notre région se former dans nos instituts de formation d’imams en Europe afin qu’ils officient une fois leur formation théologique terminée. Un premier a achevé sa formation et commence à prêcher en français à Strasbourg. Ce sera le premier d’une génération d’imams à la fois francophones et turcophones, pas seulement pour Strasbourg mais également pour les autres mosquées de la région. »

Enseignement privé confessionnel contre écoles publiques

Aux soupçons d’affirmation communautariste, Eyup Sahin répond :

« Ce procès d’intention n’est fait ni aux juifs, ni aux orthodoxes ni à aucune autre minorité religieuse. La mosquée Eyyub Sultan a toujours été un lieu ouvert à tous, comme toutes les mosquées. Elle répond présente dès qu’elle est sollicitée par les pouvoirs publics pour apporter son soutien, son aide et son expérience. Ceux qui ont ce genre de réflexion sont sûrement gênés à l’idée que les musulmans, après un demi-siècle de présence, puissent s’organiser, construire un tel édifice et proposer des activités qui apportent une plus-value à la société. Notre projet fait l’unanimité au sein des groupes de travail inter-religieux et des pouvoirs publics. »

De quoi ont encore besoin les musulmans de Strasbourg ? La formation et le statut des imams préoccupe toutes les mosquées qui veulent répondre au besoin de cadres religieux ancrés dans la société française. Au-delà, les deux mosquées d’obédience turque mettent aujourd’hui l’accent sur le développement de leur propre offre d’enseignement privé confessionnel de la maternelle au lycée, tandis que celles issues de la CAMS encouragent l’enseignement public.

Municipales : une première candidate à l’investiture de « La République en Marche » à Schiltigheim

Municipales : une première candidate à l’investiture de « La République en Marche » à  Schiltigheim

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Pour le premier budget participatif à Strasbourg, 31 projets lauréats

Pour le premier budget participatif à Strasbourg, 31 projets lauréats

Le premier budget participatif de la Ville de Strasbourg a permis à 31 projets de l’emporter dans les 10 quartiers de la ville. Ils devraient être réalisés d’ici la fin 2020.

Durant le mois d’avril, les habitants de Strasbourg étaient invités à voter parmi les 68 idées « faisables » proposées par environ 200 citoyens sur le site participer.strasbourg.eu. L’enveloppe de 1 million d’euros allouée
au premier budget participatif de la Ville a ensuite été redistribuée équitablement entre les 10 quartiers « officiels » de la ville.

Un vainqueur avec 10 votes

Ce sont 9000 votes qui ont permis de départager les propositions. Chaque votant avait 5 points à répartir comme il le souhaite. Finalement, 31 projets ont été choisis. Aucune date de réalisation n’est fixée, mais les ils doivent tous être « lancés en 2019 » et la municipalité a pour objectif de les terminer pour fin 2020.

Deux projets arrivent largement en tête : « Les jardins de Babylone, art et végétal » avec 1339 votes, et le « Skatepark intégré béton : Street Plaza » avec 1251 votes, tous les deux situés dans le quartier Neudorf-Schluthfeld-Port du Rhin-Musau. En troisième position, le projet « visibilité de notre passé romain » avec 388 votes, dans le quartier Koenigshoffen-Montagne Verte-Elsau. L’un des lauréats ne compte même que 10 votes : l’installation d’une machine distributrice d’histoires courtes dans le quartier du Conseil des XV. D’autres sont plus étonnants, car ils semblent plutôt relever de l’entretien du quotidien : rénovation des trottoirs avenue Mitterrand, remise à niveau d’un stade de quartier au conseil des XV.

Un deuxième budget l’an prochain ?

Un deuxième budget participatif est prévu, à une date encore indéterminée. Une pétition en ligne a été lancée pour doubler le budget lors de sa prochaine édition. À ce jour, elle compte 3 signatures.

#citoyens

Thierry Roos quitte « Les Républicains »

Thierry Roos quitte « Les Républicains »

Thierry Roos, élu d’un des groupes d’opposition de droite à Strasbourg, rend sa carte du parti Les Républicains, qu’il avait rejoint suite à son arrivée au conseil municipal en 2014.

À l’instar de la gauche en 2017, la droite est traversée par une vague de départs après son score famélique aux élections européennes (8,48%, 4è). Le départ plus emblématique est celui de la présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse. Au niveau strasbourgeois, le conseiller municipal Thierry Roos est le premier élu à rendre aussi sa carte.

« Je ne me retrouve plus dans les orientations du parti : son rapprochement avec les idées de la droite nationaliste et sa vision étriquée de l’Europe », explique l’élu local.

Dentiste strasbourgeois, il faisait partie des membres non-encartés à l’origine de la liste de Fabienne Keller (UMP à l’époque, aujourd’hui chez Agir), battue de peu en mars 2014.

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Équinoxe, un festival de micro-théâtre à la Maison Mimir ce week-end

Équinoxe, un festival de micro-théâtre à la Maison Mimir ce week-end

La 2e édition du festival Équinoxe a lieu du vendredi 7 au dimanche 9 juin à la Maison Mimir. Trois journées dédiés aux arts de la rue et au micro-théâtre. Cette pratique artistique née de la crise économique s’est répandue depuis l’Espagne et veut raccrocher un public distant.

Depuis sa fondation il y a deux ans par Morgane Enderlin et Léa Girod, la compagnie Toc-Toc s’est donnée pour vocation de rendre le théâtre contemporain accessible et digeste pour tous les publics. Le festival Équinoxe est l’incarnation de cette volonté, tout entier tourné vers les arts émergents et des publics traditionnellement considérés comme « empêchés ». La deuxième édition a pris pour thématique « MurMur », laissant une libre interprétation aux artistes.

Le festival Equinoxe à la maison Mimir
L’entrée du festival est à prix libre. Photo : remise par Équinoxe

Le retour du théâtre comme un art populaire

Le micro-théâtre est un art qui s’adresse à tous. Il consiste à jouer des petits spectacles devant un public réduit, dans des salles modestes. Son principe fondateur est d’indexer le nombre de spectateurs et le temps de la représentation sur la taille de la salle. Ainsi dans une pièce de 10 m², le spectacle jouera donc 10 minutes devant 10 spectateurs. Ces petites pièces, où le public est très proche des acteurs, peuvent se jouer en boucle. Il est donc possible d’assister (selon ses envies) à plusieurs spectacles d’affilée.

Théâtre et décontraction. Photo : remise par Équinoxe

L’origine du micro-théâtre se trouve en Espagne. Après la crise économique débutée en 2007, la fréquentation des salles de spectacle a dramatiquement baissé dans le pays. En réaction, le cinéaste et dramaturge Miguel Alcantud a imaginé un lieu où proposer de nombreuses formes théâtrales courtes et bon marché. C’est dans une ancienne maison-close de Madrid que le micro-théâtre est né. Il est au théâtre ce que la nouvelle est au roman ou le court-métrage au cinéma.

Un festival modeste dans une maison historique

La Maison Mimir était d’ailleurs une maison close au début du XXe siècle, ce qui crée le lien avec la Loreto Chicote, son homologue madrilène. Le lieu comporte des petites pièces (de 15, 10 et 7 m²) appropriées pour le micro-théâtre. Le festival débordera même sur la rue Prechter. Le but est d’alpaguer les passants pour les inviter à jeter un œil sur les spectacles, ce qui avait déjà porté ses fruits lors de la première édition.

Morgane Enderlin précise :

« Ce sont des formes souples et accessibles, c’est un bon point d’entrée pour le théâtre pour des publics qui n’y vont jamais. L’an dernier nous avons réussi à attirer des gens intrigués, des gens qui n’étaient pas des habitués du théâtre. »

Les bénévoles à l’écoute pour informer les visiteurs. Photo : remise par Équinoxe

Le mélange des arts, véritable ADN du festival

Le festival se veut pluridisciplinaire et propose également des concerts en soirée. Le quintet Lazz’Art Jazz Band jouera le 7 mai, le groupe de hard-rock Fire Axe le 8 mai et le quatuor Rock Contremeute animera la soirée de clôture du 9. Le 7 mai encore, un DJ set sera organisé par M.C. Eponyme et DJ Maro. Durant la journée seront présentées des formes de danse, de l’effeuillage burlesque et un spectacle comique et sonore de la drag queen Isakh Nöxïmä-Marley. La Maison Mimir prendra les allures d’un cabaret foutraque. Il faudra aussi compter sur la présence de l’imprévisible collectif Noun, habitués à des formes spectaculaires et insolites.

Une grande fresque avait été peinte lors du premier festival sur le mur de la Maison Mimir. Photo : remise par Équinoxe

Équinoxe est organisé uniquement avec les fonds de la compagnie Toc-Toc. L’entrée est à prix libre. Malgré cela, la première édition a réussi a récolter assez d’argent pour être bénéficiaire, ce qui a permis de reverser 450€ à la Maison Mimir afin d’effectuer des travaux d’entretien. Le festival s’étend du milieu de l’après-midi jusqu’au soir. Il y a des boissons et une restauration légère.

L’inscription pour les spectacles dans les salles se fait avec des tickets. Comme chaque spectacle est rejoué, il est possible de voir plusieurs représentations, à condition qu’il reste de la place.

#festival équinoxe

Les enseignements de Strasbourgeois équipés de capteurs de pollution

Les enseignements de Strasbourgeois équipés de capteurs de pollution

Une vingtaine de Strasbourgeois ont pu mesurer la qualité de l’air avec leur propre capteur portable. Voici quelques une de leurs leçons à l’issue de cette expérience inédite.

Ils étaient 21 volontaires pendant six semaines, à être équipés d’un capteur de pollution. Leur appareil enregistrait les microparticules, que ce soient les PM10, bien mesurées et réglementées (avec des normes fixées par l’Union européenne et d’autres par l’Organisation de mondiale de la Santé plus (strictes mais plus protectrices) ; les PM 2,5, un peu mesurées mais peu encadrées ; et même les PM1, encore plus petites et qui relèvent plutôt de l’expérimentation. Avec des relevés réguliers, mais volontaires, les cobayes ont tiré quelques leçons personnelles de leur résultats.

Quand l’air est mauvais, pas moyen d’y échapper

« Quand la qualité est mauvaise de manière générale, par exemple lors d’une inversion de température (fréquentes au printemps et en hiver ndlr), elle l’est partout, même à la réserve naturelle du Rohrschollen. On penserait que la présence d’arbres permettrait une meilleure qualité de l’air, mais la pollution y restait au-dessus des seuils », se souvient Sophie Rabourdin, médecin généraliste qui a testé le dispositif. Et pourtant, l’usine d’incinération, située au beau milieu du parc naturel, était encore à l’arrêt total au printemps. Elle doit redémarrer cet été.

Autre tendance qui se dégage : la qualité de l’air est bien meilleure lors des périodes « sans chauffage ». Exemple avec une mesure le dimanche 14 avril en soirée, un soir où les températures avaient chuté, entre 0 et 5°C. « Les cheminées recommençaient à fumer chez les particuliers », se souvent Greg Matter, qui a effectué la sortie. Toutes les mesures au sein de Koenigshoffen se déroulent au-dessus du seuil dit « de recommandation » (50 μg/m³). Pourtant aucune information sur un dépassement n’avait été communiqué ce jour-là par Atmo Grand Est.

L’impact de la cigarette se mesure de manière éphémère, mais spectaculaire

Les mesures de pollution communiquées habituellement au grand public sont des moyennes par heure ou à la journée (des mesures qu’on projette en donnant une note entre 1 et 10 pour la qualité de l’air). Mais les capteurs donnaient un relevé en temps-réel à la seconde près. Ainsi, traverser une rue, être entouré de fumée de cigarette et de véhicules polluants peut-être visualisé quasi instantanément.

Une finesse que n’ont pas les relevés journaliers des capteurs, mais pourtant une donnée importante pour la qualité de l’air qu’un individu respire tout au long de la journée. Ainsi, certains ont modifié leur itinéraire domicile-travail sur cette base. Exemple ci-dessous, un soir en terrasse alors que la qualité de l’air en centre-ville est moyenne.

Mesure de la qualité de l'air à une terrasse un soir où la qualité générale est moyenne en centre-ville. Les utilisations de cigarettes sont facilement reconnaissables. La personne est restée immobile, malgré les variations du GPS.
Mesure de la qualité de l’air d’une terrasse un soir où la qualité générale est moyenne en centre-ville. Les utilisations de cigarettes sont facilement reconnaissables. La personne est restée immobile, malgré les variations du GPS.

Les travaux polluent

On s’en doutait un peu, mais les travaux publics avec leurs machines et leur impact sur le trafic génèrent une pollution supplémentaire. Exemple avec le chantier du tram vers Koenigshoffen et avenue des Vosges, où des bandes cyclables sont installées. Il s’agit des seuls endroits où la qualité de l’air se dégrade pendant une journée où l’air est de bonne qualité en général.

Une mesure. Les deux zones de travaux sont là où des travaux sont en cours.

Ce jour là, « le trafic était modéré », selon Greg Matter, le volontaire qui a effectué cette relève. Au passage, il remarque aussi « une baisse significative, (entre 2 et 5 μg/m³) sur la seule zone en site propre : devant la Gare et sa voie réservée aux bus (aucun véhicule croisé). »

La hauteur du capteur modifie la mesure

Où placer son capteur de pollution ? Accroché à son sac à dos, à hauteur de narine, ou beaucoup plus bas, par exemple à hauteur de poussette, là où les bébés respirent l’air ? Là encore les testeurs ont remarqué que les valeurs variaient selon l’emplacement du capteur.

Les capteurs fixes d’Atmo Grand Est sont souvent placés à plusieurs mètres de hauteur, notamment pour éviter les vols. Mais ainsi, ils « sous-mesurent » peut-être la pollution immédiate à hauteur de nez d’homme et de femme.

L’impact des TER au diesel est très visible

Prendre les Trains express régionaux (TER) pour ces déplacements locaux, un bon geste pour la planète ? À voir surtout quand ces derniers roulent au diesel en dépit des lignes électrifiées… Il suffit de regarder le plafond des rames pour voir si des marques de suie noire ont imprégné le wagon. Exemple à l’arrivée d’un TER diesel en gare de Kehl, parti de Strasbourg, un jour de faible pollution générale. La qualité de l’air sur le quai est digne d’un jour de pic.

Mesure de l'arrivée d'un TER roulant au diesel en gare de Kehl.
Mesure de l’arrivée d’un TER roulant au diesel en gare de Kehl, un jour de faible pollution.

La Région Grand Est fait aussi circuler plusieurs de ses trains au diesel, pour des raisons de ponctualité avance-t-elle. La question de la santé des voyageurs, mais surtout de conducteurs peut se poser.

Quelques frustrations…

Le président de Strasbourg Respire, le médecin Thomas Bourdrel pointe quelques limites :

« À titre personnel j’ai des doutes sur l’efficacité de ces capteurs mais c’est déjà mieux que rien pour une première expérience. Malheureusement cela ne suffit pas pour pouvoir mesurer la pollution de façon fiable en temps réel sur un lieu donné. Ils indiquaient régulièrement des taux de pollution aux particules fines à zéro, alors que c’est impossible. Nous avons même essayé de le mettre directement à la sortie de du pot d’échappement d’un vieux véhicule diesel et le chiffre restait à zéro. Ces capteurs sont à prendre pour ce qu’ils sont, c’est à dire de simples indicateurs de variation de pollution en fonction de la météo. »

Autre regret partagé par plusieurs testeurs, l’impossibilité de mesure de dioxyde d’azote (NO2), un polluant pour lequel Strasbourg est en dépassement chronique, et l’ozone (O3) surtout présent par temps de canicule.

Ces variations ont cependant livré quelques leçons et modifié le comportement de testeurs à la marge, en attendant un bilan plus complet.

Face au manque de points de vente pour les TER du Grand Est, la SNCF passe au téléphone

Face au manque de points de vente pour les TER du Grand Est, la SNCF passe au téléphone

La SNCF met en place un numéro de téléphone gratuit pour réserver ses billets TER dans le Grand Est.

Un tiers des gares dans le Grand Est ne permettent pas d’acheter de billet. C’était le constat de Rue89 Strasbourg en avril 2019. Face à cette situation, qui il est vrai concerne des petites gares et peu de passagers, la SNCF met en place un numéro de téléphone, le 0805 415 415 (appel gratuit). Cette fois, pas besoin de smartphone ni de connexion Internet pour pallier à l’absence de services fonctionnels dans les gares.

Après orientation sur une boîte vocale, un agent ou une agente répond du lundi au vendredi de 6h30 à 19h30, le samedi de 9h à 14h ou le dimanche et les jours fériés de 15h à 20h. Le paiement s’effectue par carte bancaire.

L’envoi des billets est ensuite gratuit sous 4 à 5 jours. Par conséquent, il n’est possible de réserver que les voyages du 7 jours plus tard. Tous les types de billets, avec ou sans réduction, sont disponibles, en dehors des abonnements.

Vers des nouveaux points de vente

Ainsi, ce service n’a pas l’avantage de l’immédiateté et la spontanéité d’un guichet ou d’un distributeur. Pour ces cas là, la SNCF annonce dans un communiqué qu‘à l’été 2019 elle va tester dans le Grand Est et « tout particulièrement en zone rurale », des ventes de billets chez les buralistes. À terme, elle vise aussi les offices de tourisme, les mairies ou communautés de communes, maisons de services ou autres « commerces volontaires ». Une vaste gamme de lieux en théorie, mais soumis à des heures d’ouvertures et qui ne sont pas dans les halls de gare.

J’ai passé une semaine chez mon maraîcher à Obenheim

J’ai passé une semaine chez mon maraîcher à Obenheim

Chaque jeudi je cherche mon « panier de légumes bio » près de chez moi, livré par la ferme RiedOasis. J’ai eu envie de savoir d’où venaient ces produits, comment ils étaient cultivés et par qui. Je suis partie mener l’enquête en « WWOOFing » (aide à la ferme contre hébergement et repas) à Obenheim. Reportage en bande-dessinée.

#ferme Riedoasis#Mathieu Fritz#Obenheim

Mulholland Drive mercredi, une soirée au pays des rêves

Mulholland Drive mercredi, une soirée au pays des rêves

Mercredi 5 juin, rencontrez Pierre Tévanian à l’occasion de la sortie de son livre sur le film culte de David Lynch, que vous pourrez ensuite (re-)découvrir sur grand écran.

Presque deux années jour pour jour après la formidable rétrospective dédiée à David Lynch des cinémas Star, Mulholland Drive est de retour dans les salles strasbourgeoises. Le film est projeté mercredi 5 juin à 19h45 au Star Saint-Exupéry.

Pour accompagner la projection unique d’un tel monument du cinéma contemporain, une conférence consacrée au film est prévue le même jour à 18h30 à la librairie Quai des Brumes (120 Grand’rue). À l’occasion de la sortie de son ouvrage Mulholland Drive, la clef des songes (éditions Dans nos histoires), Pierre Tévanian, essayiste et philosophe, présentera son analyse de l’œuvre dans une rencontre animée par Estelle Dalleu, docteure en études cinématographiques à Strasbourg et qui a consacré une thèse aux films de David Lynch. Je l’ai rencontrée pour discuter du film et de l’ouvrage de Pierre Tévanian.

Betty et Rita sont les protagonistes du film. Photo : Tamasa

Bienvenue à Hollywood !

La genèse du film est l’histoire d’un sauvetage. Dix années après Twin Peaks (1990-1991), David Lynch s’attaque à la réalisation d’une série télévisée destinée à la chaîne américaine ABC. Il réalise un pilote destiné à convaincre les acheteurs mais la chaîne refuse le projet. Alain Sarde, producteur français, convainc Lynch d’en faire un long-métrage. Le premier jet est une histoire linéaire mais le film est radicalement changé, pour Estelle Dalleu :

« Le film met en puzzle le pilote fait au départ. Il réagence tout pour en faire un film dont la thématique est simple : une histoire d’amour à Hollywood qui est une grande métaphore de la violence qu’Hollywood peut faire au cinéma et aux actrices. »

Cette violence, le réalisateur l’a subie de plein fouet lors du tournage de Dune, une de ses précédentes œuvres réalisée en 1984. Produit par Dino de Laurentiis, producteur italien de renom, la forme et le fond du film sont imposés à Lynch qui ne trouve pas son compte dans le cadre strict et mécanique d’une production hollywoodienne. Il en gardera un souvenir amer dont on ne doute pas qu’il soit l’une des origines de Mulholland Drive. Par exemple, difficile de ne pas voir dans la scène du réalisateur furieux (et de son club de golf) l’expression de la frustration ressentie par Lynch.

L’œuvre fait-elle ainsi partie d’une longue histoire de films réflexifs sur le cinéma hollywoodien et son microcosme déconnecté. Sunset Boulevard, de Billy Wilder et sorti en 1950, racontait déjà les déboires du petit monde du cinéma. Selon Estelle Dalleu :

« C’est un film très apprécié par David Lynch, ça fait partie des films qui l’ont marqué. Mais la différence entre Sunset Boulevard et Mulholland Drive, c’est que ce dernier prend de la hauteur : c’est la route qui mène sur les collines. »

Vue surplombante sur Los Angeles, mais surtout critique féroce d’un système qui broie, fragilise et annihile des actrices. Ce choix de donner de l’importance à cette route sinueuse qui mène aux luxueuses villas plutôt qu’en plein centre de Hollywood crée un décalage qui affûte un regard critique sur des décennies de cinéma américain. Mulholland Drive est le lieu du début et de la résolution du film, le point de départ des trajectoires inversées des deux protagonistes. L’une s’élèvera, l’autre chutera, seule issue possible pour cette quête identitaire au pays des rêves.

Los Angeles est le lieu de toutes les désillusions. Photo : Tamasa

Mulholland Drive, la clef des songes

L’ouvrage de Pierre Tévanian (dont le texte est disponible dans son intégralité sur le site de l’éditeur) propose une analyse très concrète qui repose sur des éléments du film. Son titre, La Clef des Songes, dévoile une thématique importante de l’œuvre, celle du rêve. Le film joue avec les niveaux narratifs et rend indiscernables les strates de réalité. Pour Estelle Dalleu, l’auteur ne fait pas dans la complaisance avec l’opacité qu’on prête souvent au cinéaste :

« On n’arrive pas à lire autrement le cinéma de Lynch que par l’inquiétante étrangeté. »

Concept freudien souvent évoqué pour décrire l’apparente absurdité des films de Lynch, il se réfère ici à un cinéma qui nous serait familier mais trop décalé pour être accepté pleinement. Le rêve n’est ici pas envisagé comme un labyrinthe dans lequel il faudrait se perdre dans les méandres dans un élan romantique d’exégèse passionnée.

C’est en réalité l’une des plus grandes forces de l’ouvrage de Pierre Tévanian. L’auteur rend sa richesse au film en en rappelant la simplicité des thématiques. Le film procède effectivement à une reconfiguration du cinéma par le rêve, et inversement, ce qui peut perdre le spectateur. Il ne faut peut-être pas s’y frotter trop frontalement mais accepter cette désorientation et étudier les discours de l’œuvre.

Pour Estelle Dalleu, l’essayiste se réapproprie des concepts freudiens pour les travailler avec le film en ne s’égarant pas dans de la psychanalyse de comptoir et en se reportant systématiquement aux images. En somme, la docteure en études cinématographiques conclut :

« C’est une belle porte d’entrée pour qui veut des explications sur le film. On veut toujours expliquer Lynch et on se rend compte que c’est beaucoup plus simple qu’on ne le pense. »

Autre élément qui a attiré l’attention de la spécialiste de David Lynch :

« L’auteur a saisi l’importance des phrases et des mots qui sont comme des déclencheurs. Les mots chez Lynch, ce ne sont pas juste des dialogues, des informations : ce sont aussi des phrases – souvent poétiques – qui déclenchent des actions. »

Les phrases sont répétées comme une transe, un mantra, et elles vont évoluer au fil du film pour accompagner le spectateur après le film.

Enfin, un questionnement issu de l’ouvrage qui a intéressé Estelle Dalleu, c’est celui des violences faites aux actrices. Si l’affaire Weinstein a rappelé au grand public les pressions morales et physiques qui s’exerçaient sur des aspirantes comédiennes, quiconque s’intéresse à Hollywood sait à quel point il vaut mieux ne jamais y mettre les pieds. Le film fait le constat d’un sexisme affligeant qui broie les protagonistes. On rappellera rapidement une séquence de casting, glaçante, dans laquelle Betty doit jouer une scène d’amour.

L’auteur se saisit de cette question en comparant son objet d’étude à un film de Jacques Rivette réalisé en 1974, Céline et Julie vont en bateau, qui est « une première version, optimiste, comique et psychédélique, de Mulholland Drive » [Mulholland Drive, la clef des songes ; chapitre « 7 bis rue du nadir aux pommes »].

Quel héritage pour Mulholland Drive ?

Bien qu’ils s’y déroulent, les films de Lynch ne sont pas vus aux États-Unis. Si peu que David Lynch doit faire un happening rincé avec une affiche de Laura Dern et une vache dans les rues de Los Angeles pour promouvoir Inland Empire en 2006.

https://www.youtube.com/watch?v=Ut6zdE8qWj0
Une vidéo savoureuse; jusqu’où Lynch devra-t-il aller pour se réconcilier avec Hollywood ? (vidéo trilamb)

Cela dit, ses films sont vus en Europe et particulièrement appréciés en France. Mulholland Drive y remporte le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2001. Mais le film ne semble pas avoir tant marqué l’histoire du cinéma que ça. Encensé par la critique cinématographique, dont la BBC qui clame dès 2001 avoir trouvé « le meilleur film du XXIème siècle », on ne trouve pourtant pas de descendance au chef-d’œuvre de Lynch.

« Il n’y en a pas sauf chez Lynch lui-même, dans Inland Empire [où] tout n’est que simulacre au pays d’Hollywood. »

On y retrouve effectivement un discours critique sur le sujet, chose assez rare dans le cinéma contemporain. Le coup de maître inédit de Mulholland Drive, avouons-le, est bien d’associer la thématique du songe à celui de l’idéal hollywoodien, comme le rappelle Estelle Dalleu :

« Comment ne pas passer par le rêve pour parler du rêve hollywoodien ? »

Des acharnés s’attardent pourtant à faire vivre la filmographie de l’artiste. Ses films fédèrent des fans partout dans le monde qui revoient inlassablement des épisodes de Twin Peaks ou des extraits de court-métrages pour comprendre le sens de son art.

Véritables puzzles psychédéliques, le cinéaste refuse d’imposer une interprétation. Avant de prendre la caméra, David Lynch était plasticien et ses films sont nourris d’images fortes, visions artistiques singulières qui n’appellent pas nécessairement une construction de sens. Pour Estelle Dalleu, c’est une bénédiction :

« Ce qu’il y a bien avec le cinéma de Lynch, c’est qu’il nous apprend à ne pas chercher à comprendre. Il nous apprend surtout que le cinéma repose sur des sensations. »

Duo iconique du cinéma contemporain, la relation entre Betty et Rita est magnifique. Photo : Tamasa

Silencio

Nous avons un conseil à donner à qui veut découvrir le film : il faut l’écouter. Le sound design a demandé trois mois et demi de travail, signe d’une attention toute particulière au son chez Lynch et ce dans toutes ses productions. Pour Estelle Dalleu, le réalisateur joue beaucoup avec la matériel sonore :

« Il reconfigure les trois pistes classiques : voix, bruit, et musique. »

Le vrombissement d’une voiture qui passe se révèle être une musique off ; un écho dans la voix d’un personnage vient trahir la dimension onirique d’une séquence ou encore une musique répétitive est en réalité une succession rythmée de bruits métalliques : autant de jeux avec les sonorités qui rappellent l’intérêt du cinéaste pour le relief auditif, véritable complément à l’image.

Pour conclure, pourquoi donc aller voir Mulholland Drive au cinéma ? C’est Estelle Dalleu qui l’affirme :

« C’est une belle histoire d’amour et de haine autour d’Hollywood. Pour l’heure et de mon point de vue, c’est la plus belle critique du cinéma hollywoodien et de la violence qu’il peut faire au cinéma et aux actrices. »

Et pour les curieux qui hésitent à se rendre au cinéma un mercredi soir, intimidés par l’opacité du film et par son caractère onirique, il faut garder en tête cette citation de David Lynch lui-même :

« Je ne vois pas pourquoi les gens attendent d’une œuvre d’art qu’elle veuille dire quelque chose, alors qu’ils acceptent tout à fait que leur vie à eux ne rime à rien. »

Un peu d’eau au campement de sans-abris des Canonniers

Un peu d’eau au campement de sans-abris des Canonniers

Environ un mois après les premières installations, un point d’eau a été installé au nouveau campement de sans-abris à l’entrée du Neuhof.

Les demandes répétées ont eu une première incidence, a minima. Au camp de sans-abris voisin de la rue des Canonniers à l’entrée du Neuhof, un point d’eau a été installé par la Ville de Strasbourg. Un petit soulagement avec les fortes températures en ce début du mois de juin. Fin mai, elle avait ajouté une unique cabine de toilettes sèches.

Ce camp situé principalement sur le petit triangle de terre rue Paul Dopff, à côté de la rue des Canonniers approche la centaine de personnes. Comme souvent à Strasbourg, il s’agit majoritairement de personnes, dont plusieurs familles avec enfants, venues de pays de l’Est non-membres de l’Union européenne, et qui demandent l’asile politique en France. Trouver une place le temps de l’étude de leur cas est une obligation de l’État.

Enfin un peu d'eau courante et potable pour le campement de sans-abris rue des Canonniers. (photo Charles Guthlin)
Enfin un peu d’eau courante et potable pour le campement de sans-abris rue des Canonniers. Photo : Charles Guthlin

Aménagement avant évacuation ?

À l’été 2018, l’installation de point d’eau avait été l’étape préalable à un démantèlement où les personnes sont regroupées le matin dans un gymnase puis orientées selon leur situation. Ils rejoignent des places d’hébergement ou d’autres départements, le temps de l’examen de leur demande, puis, dans la majorité des cas, une reconduite dans le pays d’origine car ces pays des Balkans sont considérés comme « sûrs » pour la plupart de leurs ressortissants.

Le Marathon vidéo 48h revient du 7 au 9 juin pour sa 12e édition

Le Marathon vidéo 48h revient du 7 au 9 juin pour sa 12e édition

Du 7 au 9 juin, 40 équipes de tournage s’activeront dans les rues de Strasbourg à l’occasion de la 12e édition du Marathon vidéo 48h. Les courts métrages seront diffusés le dimanche 9 juin dans la grande salle de l’UGC Ciné Cité.

Pour sa douzième édition, le Marathon vidéo 48h donnera son coup d’envoi vendredi 7 juin. À 18h, les 40 équipes de tournage participantes découvriront le thème imposé, qui sera tiré au sort. Les participants auront ensuite deux jours pour réaliser un court métrage de 3 minutes, qui devra être rendu le dimanche 9 juin avant 18h. Suivra une projection des courts métrages et du making-of du festival le soir même, ouverte au public, dans la grande salle de l’UGC Ciné Cité.

La projection du Marathon vidéo 48h rassemble à chaque édition plusieurs centaines de personnes. Photo : Gaelle Hartmann

Les films primés diffusés sur les chaînes régionales

Comme à chaque édition, la restitution des courts métrages sera suivie d’une remise des prix par un jury de professionnels du cinéma, composé de 5 membres. Le public aura aussi son mot à dire, puisque les spectateurs pourront voter pour leur court métrage favori, qui se verra décerner le « prix du public ».

Le festival réalise un making-of à chaque édition, diffusé à la suite des courts métrages le soir de la projection.

Les gagnants recevront du matériel de tournage, et les courts métrages primés seront diffusés par les chaînes régionales Alsace20, Vosges Télévision, Mirabelle TV et Canal 32. Tous les films seront ensuite mis en ligne sur le site et la chaîne YouTube du festival. Cette année, les équipes peuvent s’inscrire jusqu’au 6 juin, mais « il ne reste que 10 places sur 40. On a des habitués qui s’inscrivent très rapidement », explique Guillaume Rhoden, l’un des organisateurs.

450 spectateurs en 2018

Depuis plus de 10 ans, le Marathon vidéo 48h rassemble plusieurs centaines de personnes lors de la soirée de restitution. En 2018, 450 spectateurs ont assisté à la projection, et la retransmission en live sur Facebook comptait plus de 5 000 vues. Pour Guillaume Rhoden, qui animera la projection de l’édition 2019, la recette du succès, c’est l’ambiance :

« Il y a une ambiance particulière : les équipes n’ont pas dormi pendant deux jours, donc on fait tout pour les tenir éveillés. On fait en sorte que les gens rient, tapent des mains… Ce n’est pas comme un cinéma classique. Par exemple, on leur dit de pincer leurs voisins s’ils s’endorment ! »

Le tatouage, seul espoir esthétique après un cancer du sein

Le tatouage, seul espoir esthétique après un cancer du sein

Pour se reconstruire après une mastectomie, qui laisse d’importantes cicatrices sur les seins, de nombreuses femmes se tournent vers le tatouage. Mais cette intervention n’est pas prise en charge par l’Assurance maladie…

« Après le cancer du sein, je me sentais mutilée », confie Catherine Foucat, 53 ans. Assise sur le canapé gris de son appartement à Hoenheim, elle regarde ses deux petites-filles de 9 et 6 ans jouer dans le salon en souriant : « J’ai eu de la chance, j’ai été soignée à temps, mais les cicatrices sont là. »

En février 2014, Catherine Foucat a subi une mastectomie totale, une ablation du ou des seins malades pour retirer des tumeurs. Après l’opération, certaines femmes décident d’avoir recours à une reconstruction du mamelon. Une étape « essentielle » pour Catherine, qui se souvient du violent choc psychologique qui a suivi l’opération :

« J’ai perdu mes deux seins, j’étais couverte de cicatrices. Je ne supportais plus de me regarder, ça m’a plongée dans une déprime totale. J’avais des pensées suicidaires. Quand je me suis fait tatouer les aréoles mammaires, ça a été une délivrance pour moi. »

Les limites de la dermopigmentation

Après l’opération, les femmes ont la possibilité d’avoir recours à une dermopigmentation médicale pour redessiner une aréole mammaire avec des pigments de couleur. L’ablation a souvent enlevé complètement le mamelon du sein, cette intervention permet de créer une illusion d’aréole. Elle est prise en charge à hauteur de 125€ par la Sécurité sociale lorsqu’elle est réalisée par un chirurgien plasticien ou un infirmier à l’hôpital. Dans une clinique, les tarifs varient et le remboursement n’est que partiel, les dépassements d’honoraires pouvant coûter plusieurs centaines d’euros aux patientes.

Mais la dermopigmentation est souvent bâclée par les personnels médicaux, comme l’explique Delphine, 43 ans, qui a dû subir une ablation de la poitrine en janvier 2019 à Strasbourg :

« Je n’ai même pas voulu essayer la dermopigmentation. L’infirmière m’a dit : “Je vous préviens, je fais ce que je peux avec ce que j’ai”… Et ensuite, elle m’a dit qu’il faudrait que je revienne tous les ans pour refaire la couleur. Mais c’est juste atroce de se faire rappeler sa maladie comme ça tout le temps. Pour moi, c’était inconcevable, alors j’ai refusé. »

Catherine Foucat, quant à elle, s’était renseignée sur la dermopigmentation médicale mais a vite laissé tomber face à la difficulté pour obtenir un rendez-vous :

« Dans la clinique que j’ai contactée à Strasbourg, il y avait une liste d’attente de quatre mois pour une dermopigmentation qui ne prend seulement quelques minutes. »

Face à ces blocages, plusieurs femmes choisissent de réparer leurs seins avec un tatouage. La technique consiste à dessiner un mamelon ou à gommer une cicatrice chez un tatoueur.

Manque de personnel qualifié dans les hôpitaux et cliniques

Pour Alexia Cassar, tatoueuse spécialisée dans la reconstruction mammaire à Marly-la-Ville (Île-de-France), les personnels médicaux ne sont pas qualifiés pour réaliser une telle technique. C’est pourquoi elle souhaite la professionnaliser. Mardi 4 juin, elle s’est rendue à l’Assemblée nationale pour présenter un projet auprès d’une députée :

« Je vais d’abord expliquer en quoi consiste la reconstruction mammaire en 3D pour demander une prise en charge, et je vais demander que cette technique soit reconnue et professionnalisée. Actuellement, aucune formation spécialisée n’existe en France. Moi, pour me former, j’ai dû partir aux États-Unis ! Il faut vraiment encadrer la reconstruction, car il m’arrive très souvent de rattraper des catastrophes sur les poitrines des femmes après qu’elles aient été reconstruites par un personnel non qualifié. »

Dessins d’aréoles mammaires réalisés par Alexia Cassar pour les tatouages de reconstruction. Photo : Alexia Cassar

Catherine Azzaoui, qui réalise également des tatouages des aréoles mammaires dans son cabinet à Forbach, déplore elle aussi le manque de qualification des infirmiers et chirurgiens :

« Je connais un chirurgien à Strasbourg qui n’osait même plus envoyer sa clientèle faire une dermopigmentation à l’hôpital ou en clinique tant le résultat était catastrophique… C’est juste hallucinant que ce soit remboursé quand les infirmiers le font alors qu’ils ne sont pas formés, alors que mes prestations à moi, spécialiste, ne le sont pas. »

Après la maladie, des frais de plusieurs milliers d’euros

Une aberration d’après Catherine Azzaoui :

« À l’hôpital, les femmes ont le choix entre quelques teintes. Avec le tatouage, on fait du cas par cas : je travaille sur les détails pour qu’il y ait un effet 3D, que ce soit naturel, que ça ressemble à l’autre sein s’il reste une aréole… L’autre différence, c’est qu’on utilise des encres qui ne décolorent pas avec le temps. »

D’après le site spécialisé Rose Up, une aréole mammaire chez le tatoueur coûte entre 400 et 600€, et entre 600 et 800€ les deux. Catherine Azzaoui demande entre 180 et 300€ pour une aréole mais reçoit fréquemment des femmes qui souhaiteraient pouvoir se faire tatouer les aréoles sans en avoir les moyens :

« J’ai mal pour ces femmes. Il n’y a pas longtemps, une femme est venue en pleurs dans mon cabinet parce qu’elle ne savait pas comment reconstruire son aréole, j’ai décidé de lui faire gratuitement. Quand les femmes n’ont pas les moyens de se le payer, je ne peux pas les laisser comme ça. Il n’y a pas que l’argent dans la vie. »

Jacqueline a été tatouée gratuitement par Catherine Azzaoui. Un cadeau qui lui a fait économiser plusieurs centaines d’euros, alors qu’elle n’avait pas les moyens de se payer la reconstruction mammaire. Photo : doc remis

À l’occasion d’Octobre rose, Catherine Azzaoui va justement réaliser gratuitement le tatouage des aréoles mammaires à Delphine. Une « chance incroyable » à ses yeux :

« Avant la maladie, j’étais intérimaire. Je suis en arrêt depuis janvier et je touche moins de 700€ par mois. Je n’aurais jamais pu me le payer, je n’arrive déjà pas à finir le mois. Mais grâce à Catherine, je vais pouvoir avoir un vrai sein. »

Jacqueline, 50 ans, a elle aussi été tatouée gratuitement par Catherine Azzaoui. Un « cadeau inestimable », alors que la maladie lui a coûté plusieurs milliers d’euros :

« À la clinique de l’Orangerie, j’ai déjà payé 3 000€ de dépassements d’honoraires liés aux opérations de ma poche. Sans compter tout ce qu’il y a à côté : les crèmes pour les cicatrices, les soutiens-gorge post-opératoires, les perruques… Tout ça sans remboursement. J’ai dû en avoir pour 7 000€ au total. Je n’avais pas les moyens, ce sont mes parents qui m’ont aidée financièrement à 40 ans… »

« C’est dégueulasse qu’on ne soit pas remboursées »

En 2018, Catherine Foucat a créé l’association “Tourner la page” à Strasbourg, qui a notamment pour objectif d’aider les femmes qui n’en ont pas les moyens pour qu’elles puissent avoir accès à la reconstruction mammaire par le tatouage. Une « étape essentielle pour se remettre de la maladie », d’après la fondatrice de l’association :

« Tant que je n’étais pas reconstruite, le miroir me renvoyait constamment à ma maladie. Quand je me suis vue avec le tatouage, j’ai pleuré, je me réappropriais enfin mon corps. Maintenant, j’ose porter des décolletés alors qu’avant j’avais honte qu’on voit ma poitrine. Sans ça, je n’aurais jamais pu avancer. »

Avant/après une reconstruction mammaire par le tatouage suite à une mastectomie (tatouage par Catherine Azzaoui / doc remis) :

Delphine vit l’absence de remboursement par l’Assurance maladie comme une profonde injustice :

« C’est dégueulasse qu’on ne soit pas remboursées. Ce n’est pas juste un tatouage esthétique. C’est important pour nous, ça change nos vies et on ne nous aide même pas à nous reconstruire après cette saloperie de cancer. En plus, on ne nous informe pas sur la reconstruction, on ne nous dit pas ce qui existe. On est lâchées dans la nature après l’opération. C’est une honte. »

La prise en charge demandée au ministère de la Santé

En 2018, Catherine Azzaoui a lancé des démarches auprès du ministère de la Santé pour mettre en place un remboursement par l’Assurance maladie de la reconstruction par tatouage pour toutes les femmes victimes d’un cancer du sein. Le 26 décembre 2018, elle a reçu une réponse indiquant que sa demande allait être examinée par la directrice de la Sécurité sociale “dans les plus brefs délais.” Mais, depuis, pas de nouvelles. Catherine Azzaoui regrette cette lenteur :

« J’espère avoir une réponse avant Octobre rose 2019… La Sécurité sociale est en retard. Une femme qui ne peut pas avoir son aréole reconstruite, c’est une femme qui n’arrivera pas à reprendre le cours de sa vie, qui va être déprimée et qui va devoir prendre beaucoup de médicaments. Ça coûte aussi cher en termes de remboursements. »

Des enseignants se mobilisent contre la numérisation des livres au lycée

Des enseignants se mobilisent contre la numérisation des livres au lycée

Une cinquantaine de personnes se sont rassemblées lundi 3 mai devant la Maison de la Région Grand Est à Strasbourg pour protester contre la numérisation des manuels scolaires. Cette expérimentation lancée en 2017 doit se généraliser dans les classes de seconde à la rentrée.

Le numérique à marche forcée dans les lycées du Grand Est, quelques enseignants disent « non. » Une cinquantaine de personnes se sont rassemblées sous les fenêtres de l’hôtel de Région Grand Est au Wacken lundi soir pour protester contre le programme « lycées 4.0 » de la collectivité, qui prévoit de remplacer tous les manuels scolaires par leurs équivalents numériques.

« Nous ne voulons pas de cerveaux plats », pouvait-on lire sur un carton repeint en poste de télévision qu’un participant enfile sur sa tête. « Prof, je ne suis pas un numéro IP », clame un autre écran plat dessiné au feutre.

Un participant a posé un carton en forme de télévision sur la tête. "Prof, je ne suis pas un numéro IP".
Le numérique en carton. Photo : Lola Scandella / Rue89 Strasbourg

La fronde ne date pas d’hier. En 2017, la Région Grand Est a sélectionné 50 lycées, dont 13 en Alsace, pour tester la numérisation des manuels scolaires. À l’époque, l’expérimentation interrogeait déjà une partie des enseignants et des parents d’élèves.

Après deux ans d’expérimentation et malgré un certain scepticisme, le dispositif doit être élargi à toute les classes de seconde dès la rentrée 2019. Plus de 24 millions d’euros ont été programmés afin de commander 100 000 ordinateurs qui pourront être mis à la disposition des lycéens. Selon Lilla Merabet, vice-présidente de la Région Grand Est en charge du numérique, c’est un gain pour les familles :

« Les livres changent tout le temps, il faut toujours en acheter de nouveaux et cela a un coût énorme. Là, le matériel informatique est pris en charge par la collectivité et c’est une chance notamment pour les familles qui n’ont pas de gros moyens. »

« Dialogue de sourd »

Pour le syndicat FO, représenté par son secrétaire Hervé Gourvitch, tout mégaphone dehors, la décision de généraliser la numérisation des manuels est inacceptable :

« Nous demandons l’arrêt complet de cette expérimentation du numérique dans les lycées. Aucun bilan n’en a été tiré avant qu’elle soit généralisée à tous les établissements de façon autoritaire. »

Beaucoup d’enseignants affirment n’avoir jamais été consultés suite à l’expérimentation et n’ont trouvé personne à qui adresser leurs conclusions. Séverine Charret, responsable au syndicat SNES-FSU, déplore un manque de consultation et un « dialogue de sourds » :

« Au début de l’expérimentation, nous avons demandé à y être associés, nous avons envoyé des lettres, envoyé des interpellations, boycotté des réunions… mais nous n’avons eu de réponses ni de la part de la Région ni de la part du Rectorat. »

Les participants en rang, têtes dans les écrans.
Les participants en rang, têtes dans les écrans. Photo : Lola Scandella / Rue89 Strasbourg

Regarder des séries au fond de la classe

D’autres personnes présentes pointent également les risques sur la santé et sur la concentration des élèves. Elles s’attristent également de la disparition du papier. Lilla Merabet tient à rassurer :

« On va vers une dématérialisation des livres. Les élèves auront toujours leurs cahiers et continueront à prendre des notes, à rendre leurs devoirs à l’écrit. »

Les élèves, eux, ont l’air plutôt sceptiques. Louise, élève de seconde au lycée Marie-Curie aborde fièrement un badge Youth For Climate Strasbourg. Pour elle, l’impact environnemental du numérique mérite que l’on s’y attarde d’avantage avant de clamer « que c’est plus écolo que le papier ». Elle pointe aussi un autre risque pour les élèves en possession d’un ordinateur ou d’une tablette:

« Je le sens, beaucoup se mettront au fond de la classe et regarderont leurs séries ! »

Adèle et Guillemette, en première au lycée Marie-Curie, s’indignent :

« Personne ne nous a demandé notre avis. On nous a juste dit : “l’an prochain, vous aurez des ordis !” Mais… non… moi je n’ai pas envie ! Et malgré tous nos arguments, écologiques notamment, on nous l’impose. »

Agent de vente en grève : « La SNCF sabote mon outil de travail »

Agent de vente en grève : « La SNCF sabote mon outil de travail »

Les agents de vente de la gare de Strasbourg seront en grève dans la matinée du 4 juin. Sous couvert d’anonymat, une vendeuse décrit des conditions de travail et un service aux usagers de plus en plus dégradés.

« Je vais au travail le cœur serré et la boule au ventre. » Noémie (le prénom a été modifié) supporte de moins en moins ses journées derrière le guichet SNCF de la gare de Strasbourg. À l’appel du syndicat CGT, les agents de l’espace vente seront en grève dans la matinée du mardi 4 juin. Ils manifesteront devant la gare, côté tram C, près de leur lieu de travail. La liste de leurs reproches est longue : « suppressions de postes, fermeture de guichets, les conditions d’accueil et de travail (temps d’attente interminable), le sous-effectif chronique… » Et Noémie va plus loin encore : « La SNCF casse le service de vente pour décourager les gens de venir nous voir. Après, c’est facile de dire que l’achat sur Internet fonctionne mieux. Parfois, j’ai l’impression que mon outil de travail est saboté. »

La boutique SNCF de Schiltigheim fermera ses portes le 1 août 2014, au grand regret des riverains. (Photo T.T / Rue89 Strasbourg)
La boutique SNCF de Schiltigheim fermera ses portes le 1 août 2014, au grand regret des riverains. Photo : T.T / Rue89 Strasbourg

Noémie, entre stress et colère

Chaque jour, Noémie doit faire face à des clients attendant plus d’une heure trente, parfois deux heures. Elle décrit son quotidien comme une impasse infernale :

« L’attente crée une colère chez les usagers et un stress chez nous. On ne peut plus bien faire notre travail en prenant le temps de conseiller les clients. Ça fait des mois qu’on est dans dans cette situation. Si les usagers avaient une importance pour la direction, des mesures auraient déjà été prises. »

Fermeture de boutique et sous-effectif

La fermeture du point de vente situé au centre-ville n’a pas amélioré la situation. Ses anciens clients vont maintenant à la gare, comme l’explique Noémie : « À chaque fermeture de boutique, une nouvelle clientèle se rend chez nous. La gare centrale est devenue le seul point de vente SNCF à Strasbourg. Sauf qu’on n’est clairement pas assez nombreux pour répondre à la demande des touristes, des Alsaciens qui partent en vacances, des personnes âgées… »

La boutique SNCF située quai de Paris, dans le centre-ville, a fermé ses portes en janvier 2019. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Et des problèmes techniques…

La vendeuse, attachée à l’idée d’un service de qualité, regrette aussi la dégradation de son outil de travail. « Certains logiciels ne nous permettent plus de produire certains billets de train, comme des correspondances TGV-TER », raconte-t-elle. Dans le dernier espace-vente SNCF à Strasbourg, les bugs informatiques s’accumulent : « Des fenêtres pop-up qui s’ouvrent automatiquement et nous forcent à fermer toutes nos fenêtres, des problèmes d’affichage de prix, qu’on trouve sur internet mais pas sur notre logiciel… » Résultat : les agents de vente sont parfois obligés d’utiliser des logiciels vieux d’une quinzaine d’années : « On contourne le système de vente actuel pour retourner à un mode “dégradé” afin d’avoir les tarifs souhaités par les gens. »

Un avenir « flou » et « anxiogène »

Noémie exprime son pessimisme face son avenir :

« L’équipe encadrante ne nous soutient pas et on manque d’informations sur la réorganisation de notre espace de vente. On ne sait pas bien combien de postes vont être supprimés. C’est anxiogène quand même, de ne pas savoir si j’aurai toujours le même travail dans quelques années… »

Arnaud Feltmann, responsable CGT cheminots, confirme ce flou autour de l’avenir de la boutique en gare de Strasbourg. Comme Rue89 Strasbourg le révélait, le nombre de guichets doit passer de 14 à 10. L’opération doit permettre l’installation de l’espace « Grand voyageurs ». Mais des discussions ont encore lieu au niveau de la direction pour définir le projet final… À la veille de la manifestation des cheminots à Paris, le syndicaliste évoque un ras-le-bol dans plusieurs services :

« La Région Grand-Est veut nous utiliser comme un laboratoire de la privatisation et David Valence (vice-président de la Région, délégué aux Transports, ndlr) continue d’entretenir le flou sur le sujet. Mais nous refusons d’être des rats de laboratoires. Nous dénonçons une situation où nous ne pouvons plus remplir nos missions de service public. Des petites lignes vont être cédées à des concessionnaires privées, (comme la ligne Epinal-Saint-Dié) et nous ne croyons pas que ça soit une bonne nouvelle pour les usagers. La SNCF sous-traite de plus en plus et perd son savoir-faire dans la maintenance. L’intercité Paris-Strasbourg a fermé du jour au lendemain… Pour nous, la coupe est pleine. On ne peut plus continuer comme ça. Plus d’une centaine de cheminots strasbourgeois iront exprimer leur ras-le-bol à Paris demain. »