Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Fêtes sur le campus : « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale »

Fêtes sur le campus : « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale »

Depuis le 4 juillet, les rassemblements nocturnes sur le campus de l’Université de Strasbourg sont interdits. Cette décision prive les étudiants d’un lieu de sociabilité important, mais de nombreux jeunes décrivent des dérapages, entre dégradations, violences et sentiment de liberté retrouvée.

C’est l’unique parc strasbourgeois ouvert 24 heures sur 24, et tous les jours de la semaine. La police ne peut pas, en principe, y pénétrer sans l’autorisation de la présidence de l’Université. On appelle ça la franchise universitaire. Mais depuis le 4 juillet, et jusqu’à nouvel ordre, les rassemblements y sont interdits entre 22h et 6h. Exerçant les pouvoirs de police attribués aux présidents d’universités, Michel Deneken, président de l’Université de Strasbourg, essaye de contenir une situation qui semble lui avoir échappé.

Rassemblement le 21 juin 2021, pour la fête de la musique. Selon les témoignages, les étudiants étaient entre 400 et 2 000 (photo Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg).

Une bulle de liberté post-covid

Victor a 23 ans. S’il a quitté l’université il y a trois ans, il y vient parfois pour voir des amis, boire des bières, ou profiter des animations telles que le festival Demostratif de rencontres scéniques, auquel elle participait il y a quelques semaines. Et il se souviendra longtemps de la soirée du 21 juin. « On se serait cru dans les années 90 : tous les jeunes investissaient le campus, c’était dingue, » raconte-t-il.

Ce soir-là, des centaines de personnes se sont réunies malgré la pluie. En fonction des témoignages, le nombre de participants varie entre 400 et 2 000 personnes. « J’ai vu des vidéos en direct, il était minuit, et j’avais envie de danser, alors j’y suis allé, » se souvient le jeune homme. Un rassemblement massif et organisé sur les réseaux sociaux, lorsque la fête de la musique avait été officiellement circonscrite aux bars et salles de spectacles.

« Dès que je suis arrivé vers la Krutenau, j’ai entendu de la musique, » raconte Victor. Et plus le campus approche, plus la musique s’intensifie. En bas de la bibliothèque l’Alinéa, un premier groupe avec un caisson de basse, un générateur et des platines. Plus loin, des petits groupes improvisent quelque notes. Devant la cafétéria des sciences, un autre système sonore diffuse la musique d’un téléphone. Enfin, dans le parking en face, sous les lumières blanches du stationnement, une piste de danse improvisée. « Avec l’éclairage, on se serait cru à la sortie d’une boîte, quand le patron allume pour qu’on s’en aille, » se souvient-il. Plusieurs fois dans la soirée, des feux d’artifices éclairent le ciel.

Avant de se faire expulser par la police, les étudiants se retrouvent place de la République pour danser, le soir de la fête de la musique. Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Du « paradis » en temps de pandémie, à « Very Bad Trip »

« Pendant la période covid, c’était le paradis ici, » se souvient Victor, qui y retrouvait régulièrement ses amis. Un havre de paix au sein duquel étudiants et passants se côtoient nuit et jour, autour d’une bière, d’une partie de foot ou d’une enceinte. Et si la fête du 21 juin était particulièrement marquante, des rassemblements festifs ont régulièrement lieu sur le campus depuis le milieu du mois de mai.

« Je ne suis allé que deux fois à des soirées là-bas, mais c’était systématiquement chaotique, » raconte Pierre, ingénieur du son tout juste diplômé. « C’était surréaliste, » insiste-t-il. Même s’il comprend le besoin d’extérioriser ses sentiments après le confinement, il constate que l’ambiance n’est plus la même que les années précédentes. Martine, 24 ans, complète : « Le campus n’a pas changé, c’est le contexte qui a changé. » L’étudiante en master d’enseignement passe beaucoup de temps là-bas, aussi bien en journée qu’en soirée, voire au petit matin. Et ce depuis son arrivée à Strasbourg, en 2015. « En fonction de l’endroit où l’on va sur le campus, les ambiances sont très différentes, mais tout le monde est souvent très poli et sympathique, » décrit-elle. « Puis c’est devenu glauque. »

Lucie, 21 ans, est une habituée des fêtes sur le campus. En 2020 déjà, l’étudiante en première année de psychologie passait des après-midi et des nuits entières à danser avec quelques amis, au milieu de la pelouse, avec leur musique sur une enceinte. Mais lorsqu’elle passe par le campus le 27 juin dernier, elle se retrouve au milieu d’une altercation et reçoit un coup de bouteille sur le crâne. Quelques points de suture et un dépôt de plainte plus tard, Lucie reste sous le choc. « C’est comme si mon âme avait pris un coup, je n’y suis pas retournée depuis, » explique-t-elle. Une violence que Victor constate également. « Habituellement dans les fêtes clandestines, les gens sont bienveillants les uns avec les autres, mais ici c’est devenu plus individuel, » analyse-t-il.

Un campus en mode piste de danse

Les participants sont des étudiants, mais aussi des lycéens, parfois très jeunes. « Le 21 juin, un garçon cherchait sa carte d’identité car il avait une épreuve du BAC le lendemain », se souvient Victor. Quant au type de public et au style de musique, il y a de tout : de l’électro commerciale à la techno, en passant par des classiques de boîte de nuit. Sur un compte Instagram, suivi par plus de 2 000 personnes, les vidéos des soirées sur le campus ressemblent fort à celles d’une piste de danse d’un club – stroboscopes en moins.

Parmi les dégradations constatées, des bris de vitres et intrusions dans les locaux de l’université. Mais lorsque certains veulent sortir du mobilier des salles de cours, d’autres les en dissuadent. Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Certaines soirées finissent aussi plus tôt que prévu. Le 19 juin, Jony fait partie des 200 personnes qui dansent sur le campus. Vers 3h du matin, la police intervient sans sommation. « Ils étaient à pied, en voiture et à scooter, et ils ont commencé à nous frapper. C’était très violent », se souvient-il.

L’interdiction suite à des débordements

Dans un courriel adressé au personnel de l’université, le président Michel Deneken déplore des dégradations sur le campus ainsi que les déchets qui jonchent les sols depuis le retour de l’été. Car la fête de la musique sur le campus a aussi été le théâtre de dégradations : effractions, vols, extincteur vidés et ordures parsemées.

L’arrêté du 30 juin interdit donc les rassemblements et les manifestations festives non autorisées au préalable par le président ou par l’un de ses représentants. Il est aussi question de respecter la salubrité du lieu, c’est à dire ramasser ses déchets. Le non respect de ces mesures pourra être communiqué au service de police, et faire l’objet de sanctions disciplinaires.

Quand elle croise les agents de nettoyage le lendemain d’une fête, Lucie leur présente ses excuses. « Les pauvres nettoient tout et ça recommence le lendemain, nous on ramasse toujours nos trucs, » regrette-t-elle. Alors qu’en festival ou en rave, le respect du lieu est essentiel, ne serait-ce que pour pouvoir y retourner. « C’est la base de prendre soin des lieux dans lesquels on fait la fête, » estime Victor. Pour inciter à respecter la salubrité du lieu, l’université va « renforcer la signalétique et le dispositif de poubelles, » avec la présence d’ambassadeurs propreté et une campagne de sensibilisation à la rentrée.

Pour Léa Santerre, présidente de l’AFGES – Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg, ces débordements sont inadmissibles. « Certains des fêtards ne sont même pas des utilisateurs du campus, » déplore-t-elle. Même si elle regrette que la solution ait été l’interdiction ferme de se rassembler.

En chemin vers le campus le 21 Juin, les étudiants sont des centaines à s’y rendre, suivis de loin par quelques camions de police. Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

« Une mesure de prévention », pour l’Université

« Il s’agit en effet d’une mesure de prévention des troubles à l’ordre public, non d’une interdiction de se balader ou de se retrouver sur les espaces en petit groupe, » précise l’université. Tout comme elle insiste sur le fait que l’interdiction ne sera en vigueur que jusqu’à la rentrée universitaire. Dans le texte de l’arrêté, il est pourtant mentionné que les mesures prises sont applicables jusqu’à nouvel ordre.

Dans le parking du Lebel, c’est une piste de danse improvisée, à l’abri de la pluie Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Jérôme, 27 ans et ancien étudiant en sécurité, considère que l’interdiction est un dernier avertissement de l’université. Lorsqu’il discute avec les agents de sûreté, ceux-ci lui font part de leur dépit. « Ils n’ont plus les moyens de veiller à la sécurité, lorsqu’ils appellent la police, elle ne vient quasiment jamais, » explique-t-il.

Un désir collectif de médiation

Le problème, ce sont ces violences, nouvelles, qui perturbent le campus. « On est beaucoup à penser que l’interdiction est normale, poursuit Martine, on ne peut pas laisser les choses en l’état. » « Ils étaient obligés d’interdire, pour mettre un coup de pression aux étudiants, » complète Lucie. « Mais je suis déçue par les jeunes de Strasbourg », soupire-t-elle. Elle aimerait retrouver la bienveillance qu’elle constatait les années précédentes.

Nombreux sont celles et ceux qui appellent à faire la fête sans dégrader, et en gardant une ambiance bienveillante entre participants. Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Le soir du 21 juin, quelques fêtards brisent une vitre et commencent à voler du matériel, d’autres leur demandent de le remettre à leur place. La faute au contexte ? « Avec la fermeture des quais, on est de plus en plus nombreux à aller sur le campus, » explique Lucie.

Son idée pour retrouver le lieu de rencontre qu’elle appréciait : renforcer la sécurité sur le campus mais à la manière d’un festival, dans la médiation plus que dans la répression. La présidence de l’université dit aussi vouloir explorer cette piste, avec la présence de médiateurs santé, mais uniquement lors des rassemblements organisés et autorisés.

À plusieurs endroits, de véritables consoles de mixage sont utilisées pour mettre de la musique. Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Vers plus de vidéosurveillance

Parmi les mesures préventives voulues par la présidence de l’université, il y a aussi la vidéosurveillance. Si des caméras filment déjà le campus, le dispositif en place sera renforcé durant l’été. Selon la direction, il devrait permettre d’identifier les auteurs de délits ou de crimes, et s’accompagnera d’une réflexion sur l’éclairage des espaces. Toujours selon la présidence, ce dispositif est voulu par les étudiants pour lutter notamment contre les violences sexistes et sexuelles.

À l’AFGES, la présidente espère que l’installation de caméras est « un moyen pour trouver une solution, et non une solution en elle-même. » Selon elle, cela peut être une piste pour que les choses reviennent à la normale, et que les activités mises en places par l’association à la rentrée puissent avoir lieu. « On sait l’attachement de Michel Deneken à la présence physique des étudiants, pour pouvoir créer ce lien social qui faisait défaut » poursuit Léa Santerre.

Lorsque certains dansent, d’autre viennent pour profiter de l’ambiance festive et de la musique Photo : Mathilde Cybulski / Rue89 Strasbourg

Mais d’après Martine, la vidéosurveillance et la répression ne feront que déplacer le problème. « On ne sait pas qui est la minorité violente, » assène-t-elle. « Et ceux qui mettent une mauvaise ambiance ici, iront le faire ailleurs » poursuit-elle. Un sentiment confirmé par certaines études sur l’installation de caméras de surveillance, pointant que leur présence entraîne quasi-systématiquement un « déplacement de la délinquance. » Si un autre appel à se rassembler à été lancé sur les réseaux sociaux, le lieu a été changé le soir même, à cause d’une trop grande présence policière sur les lieux.

30 ans plus tard, Salomé cherche à retrouver son coup de foudre du train Bâle-Paris

30 ans plus tard, Salomé cherche à retrouver son coup de foudre du train Bâle-Paris

Au début des années 90, Salomé Achermann prend le train pour voir son copain à Paris. A peine entrée dans son compartiment, elle est obnubilée par le doux visage de son voisin, tout aussi troublé. Trente ans plus tard, l’institutrice regrette de ne pas avoir saisi sa chance. Rue89 Strasbourg a accepté de publier son témoignage comme une bouteille à la mer.

« Je n‘ai jamais oublié cette rencontre spéciale, ce moment unique et émouvant dans le train Bâle-Paris. » Début juin, Rue89 Strasbourg a sans doute reçu le mail le plus mignon de son histoire. Dans les détails les plus romantiques, Salomé Achermann y décrivait un coup de foudre datant de près de trente ans : « Dès que nos regards se sont croisés, un fil électrique s‘est allumé et j‘avais l‘impression que tout le compartiment crépitait. » La rencontre a eu lieu sur les rails, au début des années 90. Peu de parole, mais quelques sourires échangés, des genoux qui se frôlent… Le bellâtre aux cheveux foncés et aux yeux vifs est sorti à Strasbourg en laissant une petite boule de papier froissé sur son siège.

Salomé Achermann a songé à reprendre le train Bâle-Paris pour tenter de retrouver l’homme à l’origine d’un coup de foudre il y a plus de trente ans. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

« Encore aujourd’hui, je peux sentir mon cœur qui fait un saut »

La jeune Suisse arrive donc à Paris avec un numéro de téléphone dans sa poche. Mais au fil des jours passés dans la capitale, Salomé se sent coupable. Elle n’ose pas raconter à son compagnon sa romance ferroviaire :

« J‘avais aussi peur qu‘il puisse trouver le petit billet avec le numéro de mon jeune homme charmant et sympa du train. Finalement, j‘ai pris une décision : jeter le bout de papier dans une poubelle publique dans les rues de Paris. »

Quelques semaines plus tard, Salomé découvre que son compagnon flirte avec l’ouvreuse d’un cinéma parisien. La relation se termine. La future institutrice regrette d’autant plus ce morceau de papier jeté : « J’avais perdu deux fois… »

Salomé Achermann : « J‘aimerais bien retrouver cet homme car encore aujourd‘hui je peux sentir mon cœur qui fait un saut en pensant à cette rencontre avec lui. »

Salomé en est persuadée : si elle avait appelé son coup de foudre du train Bâle-Paris, sa vie aurait été complètement différente. Alors trente ans plus tard, l’institutrice tente l’impossible en lançant cet appel à l’inconnu du train :

« Souvent, je me demande ce que fait ce jeune homme sympa et chaleureux. J‘aimerais bien le retrouver, car encore aujourd‘hui je peux sentir mon cœur qui fait un saut en pensant à cette rencontre avec lui. Et je souhaite que aujourd‘hui on trouvera le chemin libre pour tous les deux. »

Wom.x : pour plus de femmes, personnes non-binaires et trans sur la scène électronique strasbourgeoise

Wom.x : pour plus de femmes, personnes non-binaires et trans sur la scène électronique strasbourgeoise

Le projet Wom.x vient de naître. L’objectif est de soutenir les femmes, personnes trans et non-binaires sur la scène électronique strasbourgeoise. Apparu mi-juillet sur les réseaux sociaux, le projet sera officiellement lancé samedi 17 juillet lors d’une soirée à la Péniche Mécanique.

C’est un projet dédié aux femmes, personnes non-binaires et trans qui veulent mixer. Imaginé par Céline et l’artiste Wesh, Wom.x vient sera inaugurée samedi 17 juillet lors d’une soirée à la Péniche Mécanique. Les deux fondatrices sont présentes dans le milieu électro depuis plusieurs années. Céline a été présidente du festival Contre-temps pendant 16 ans. Elle est aussi une des membres fondatrices de l’association Dodekazz, qui héberge le projet Wom.x. Wesh est musicienne et professeure de musique électro. Elles nous présentent le projet.

Rue89 Strasbourg : Quel est le point de départ du projet Wom.x ?

Céline et Wesh : Nous avons constaté qu’il y avait beaucoup moins de femmes, de personnes non-binaires et trans sur la scène électro. Nous entendions souvent les programmateurs dire : « On aimerait bien qu’il y ait de la mixité, mais il n’y a pas beaucoup de femmes qui mixent ». En fait, on voit avec la liste Tu mixes bien pour une fille (qui recense les femmes DJ, ndlr) qu’elles sont bien présentes.

À la Longevity Music School, une des rares écoles qui donne des cours de musique électro à Strasbourg, nous constatons qu’il n’y a que trois ou quatre femmes sur une promo de vingt personnes. Mais dans le milieu festif, il y a beaucoup de femmes intéressées qui n’osent pas se lancer. Elles manquent de confiance en elles et ont besoin d’être poussées. Nous voulons donc les motiver et développer la présence des femmes, personnes trans et non-binaires sur la scène électro.

Comment définissez-vous ce projet ?

C. : J’aime bien le mot pépinière ou incubateur. Ce n’est pas une école, ni une formation. C’est un ensemble d’actions qui doivent permettre aux femmes et aux personnes trans et non-binaires de se projeter, de se dire que c’est possible et de tester. Nous nous chargeons de créer un cadre et de créer un lien entre les personnes. Elles pourront venir utiliser le matériel, qui nous est en partie prêté par la Longevity Music School et acheté grâce à la collaboration avec l’association Dodekazz. 

Quel est la situation de la scène strasbourgeoise ? 

C. et W. : Nous constatons qu’elle bouge beaucoup depuis six mois. Depuis la création du compte Tu mixes bien pour une fille, les programmateurs contactent plus de femmes pour mixer. Il y a aussi eu la création du collectif féminin Mal.e.s. Le bar la Kulture et son gérant, Antoine, ont permis l’émergence de ce collectif. Il y a eu effectivement une explosion des femmes sur scène. Mais elles sont toujours minoritaires et victimes de sexisme, d’homophobie ou de transphobie.

Des participantes lors d’un atelier d’initiation à la production du projet Wom.x Photo : Document remis / Copyright Laetitia Piccarreta

Moins de 10% de femmes DJ bookées dans les clubs français en 2018

Qu’en est-il de la scène électronique à l’étranger ? 

W. : Si on regarde les chiffres : moins de 10% de DJ bookées dans les clubs français en 2018 étaient des femmes, d’après l’enquête menée par Claire Monod et Maria Atkina pour WODJ MAG (« le magazine electro qui retrace le parcours des femmes DJs »). L’enquête a été réalisée dans les plus gros clubs, à Paris, Lyon et Marseille.

Il faut aussi noter une différence avec la production. Il y a un boom pour les femmes DJ. En revanche, dans la production, c’est encore plus compliqué que dans le DJing. Il n’y a que 4% de femmes qui produisent du son. On peut citer Shonagon qui produit son son et fait du live. Les femmes qui font du live sont encore plus rares dans le milieu.

Les collectifs de femmes DJ existent déjà à l’étranger et en France. Beats by Girlz organise déjà des ateliers non mixtes pour apprendre la production électronique. Elles font cela de manière internationale. En France, il existe aussi des collectifs comme Move UR Gambettes à Grenoble. Mais à Strasbourg, c’est nouveau comme initiative. 

Comment se déroulent les ateliers chez Wom.x ?

W. : Il y a deux types d’ateliers. Nous proposons un atelier d’initiation DJ en deux heures où les personnes apprendront à mixer et à faire une transition. Les participantes peuvent venir même si elles n’ont pas de connaissance de base. Ensuite, nous organisons un atelier d’initiation à la production. En deux heures, elles apprennent à faire un son. Un atelier de deux heures coûte 10 euros, nous voulions un prix accessible. Les premiers ateliers commenceront le 7 et le 21 août, puis un samedi sur deux à partir de la rentrée.

C. : Après les ateliers, il y a un moment de discussion. L’idée est de transmettre des savoirs féministes et d’échanger sur le genre. Le but est de prendre conscience de ce que ces femmes vivent, quelles sont les inégalités dans la société. La discussion après les ateliers est ouverte à tous publics. Enfin, le soir-même, nous organisons un open platine, pendant lequel les participantes pourront mixer. Nous allons aussi créer un groupe Facebook de coaching où elles pourront échanger entre elles, s’organiser en collectifs pour être plus visibles.

Quel est la suite pour le projet ? 

C. et W. : Nous allons déjà faire la soirée de lancement. Les ateliers débutent la journée, puis de 20h30 à 22h30 a lieu un open platine, avec en priorité les participantes de l’atelier qui peuvent commencer à mixer si elles ont envie. Ensuite de 22h30 à 00h30 a lieu un DJ set de Makar, du collectif Mal.e.s. Elle est aussi animatrice sur les ateliers et a participé au graphisme du projet en créant le logo. Nous avons beaucoup d’idées pour la suite, nous aimerions par exemple développer des formats conférences. Nous espérons aussi pouvoir inviter des DJ plus connues, voire même au niveau international, ou encore proposer des formations pour lutter contre les discriminations.

« Ci-gît Rex » : sur les tombes de nos bêtes adorées

« Ci-gît Rex » : sur les tombes de nos bêtes adorées

Qui se soucie de la mémoire des bêtes ? Dans l’unique cimetière pour animaux d’Alsace, Stéphane Brendlé perpétue une entreprise familiale depuis 25 ans. Face à des attentes et des demandes en constante évolution, il témoigne des liens de plus en plus passionnés entre les hommes et leurs bêtes.

On n’arrive pas ici par hasard. À la sortie d’Aspach-le-Bas, il faut prendre une petite route à travers les champs et traverser une voie ferrée. Au croisement avec des chemins de randonnée, une longue et épaisse haie de cyprès derrière un grillage longe une route étroite. Face à un pré, une petite plaque indique « entrée cimetière », à hauteur d’une porte en métal.

Dans le pré, six allées de petites tombes sont alignées. On peut lire sur les plaques : « À mes amies les plus chères » ou encore « Repose en paix petit ange ». Seuls la petite taille, les jouets d’animaux et surtout les photos font comprendre qu’il ne s’agit pas de sépultures d’humains, mais bien d’animaux de compagnie. Un mot est signé « à ma mère », avec une photo de chien.

Quelques références religieuses s’invitent aussi. « À la grotte bénie, nous avons prié pour vous », indique une plaque qui mentionne la ville de Lourdes. Le promeneur déambule entre des croix chrétiennes en grès, tandis que la tombe de « Minou » évoque une mosquée. Comme dans un cimetière pour humains, des tombes très fleuries jouxtent d’autres laissées à l’abandon.

Une entrée discrète pour un cimetière unique en Alsace (photo JFG / Rue89 Strasbourg).
La haie en cyprès de Leyland est imposée par la réglementation (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

Toutes les gammes de prix

En France, on ne rigole pas avec les règles d’enterrement : « Pas plus de 40 kilogrammes, 1,20 mètres de profondeur, mettre de la chaux vive sur le corps et il faut que ce soit à 35 mètres minimum des habitations et des cours d’eau », récite Stéphane Brendlé, le gérant du cimetière et du centre de crémation pour animaux d’Aspach-le-Bas, dans le Haut-Rhin. Ce qui, à très long terme, pourrait limiter l’extension du cimetière. En 25 ans d’existence, le cimetière compte seulement 250 sépultures environ. « La concession coûte 36 euros par an, soit 3 euros par mois, mais avec le temps certaines sont abandonnées », explique le cinquantenaire.

Même si c’est l’originalité de la SARL Brendlé, ce cimetière pour animaux n’est pas l’activité principale de l’entreprise familiale. Les cinq employés, dont les deux sœurs et depuis peu le neveu de Stéphane Brendlé, sont davantage occupés par la crémation, soit individuelle (95 euros pour les animaux de moins d’un kilo et 155 pour ceux de 50 kilos), soit collective (20 à 70 euros selon le poids). « La crémation individuelle a complètement explosé, on en fait 20 à 30 par semaine, contre 3 ou 4 au début ». Les familles ont ensuite le choix : mettre une plaque au colombarium (25 euros la plaque et 46 euros l’emplacement annuel) pour s’y recueillir, ou récupérer les cendres dans une urne (de 8 à 63 euros selon le modèle).

Face à l’entreprise familiale, le principal concurrent n’est pas dans la même catégorie. Fondé par des vétérinaires dans les années 1990, le groupe Esthima travaille avec la majorité des cabinets et affiche un chiffre d’affaires de 33 millions d’euros en 2019. « On a des particuliers en direct, certains viennent même des départements voisins comme les Vosges ou de Haute-Saône, mais heureusement que certains vétérinaires du secteur travaillent avec nous », détaille Stéphane Brendlé.

L’urne collective est décorée par les familles, mais elle ne permet pas d’inscrire les noms de chaque animal. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

« Avant, c’était l’équarrissage »

Se soucier de la vie après la mort des animaux de compagnie est un phénomène relativement récent, raconte le chef d’entreprise :

« À notre lancement en 1991, la seule concurrence était l’équarrissage. Tous les animaux étaient broyés et cuits au bain marie pour créer de la farine animale, ou encore extraire les graisses pour des produits cosmétiques. »

La technique a notamment été à l’origine de la crise de la vache folle. D’où la recherche d’une autre solution pour traiter les corps d’animaux dans les années 1990.

Stéphane Brendlé et ses employés s’occupent du cimetière d’Apsach le Bas, fondé dans les années 1990. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Une idée familiale

Le père de Stéphane Brendlé, décédé au printemps, avait déjà pensé au deuil des propriétaires d’animaux de compagnie avant la pandémie bovine. Son fils raconte avec admiration :

« Il est passé à la télévision dans l’émission des jeux de 20 heures avec maître Capello sur FR3. Il fallait deviner son métier. Il faisait la tournée des paysans pour s’occuper des animaux malades, et il tentait de récupérer les parties mangeables. L’éleveur pouvait quand même en retirer 500 ou 600 kilos et donc de la valeur. Sinon c’était l’équarrissage, ce qui avait un coût. »

Mais c’est en voyant « des tas de chats et chiens, des petits morceaux avec leurs pattes ou leurs intestins à l’abattoir de Mulhouse » que la différence entre urbains et citadins le frappe : « À la campagne, on enterre son animal, mais il s’est mis à la place des propriétaires en ville », raconte le fils.

Le père fonde ainsi son entreprise funéraire pour animaux en 1991. La famille se forme toute seule. Obtenir l’agrément est d’ailleurs difficile, car la réglementation française se met en place au même moment. Quant au four de crémation, il doit être à plus de 200 mètres des habitations, ce qui explique l’emplacement actuel.

Devant le colombarium (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

Chasse au bovin dans la campagne haut-rhinoise

La société tente tous types de services en lien avec les animaux. Les débuts, « beaucoup plus durs, où l’on travaillait 7 jours sur 7 » regorgent d’anecdotes :

« Un exploitant nous avait contacté car sa vache s’était échappée. Il avait tout tenté, mais elle était revenue à l’état sauvage. Elle se cachait la journée en forêt et sortait brouter la nuit. Elle pouvait être agressive, casser les clôtures ou effrayer les enfants. Nous, on avait un fusil hypodermique pour endormir les chiens dangereux, donc on l’a traquée. C’est une histoire qui a duré plus de six mois… »

Ces souvenirs lui font dire que notre rapport aux animaux d’élevage a changé :

« Aujourd’hui, si une vache ne marche pas par elle-même, on ne l’envoie même pas à l’abattoir. C’est à ces petits détails que l’on voit qu’on est désormais dans une période de surproduction et de surconsommation de viande. »

Avec les années, l’entreprise abandonne ces quelques rares activités, pour se concentrer sur les plus courantes : la fourrière, la pension, la crémation et donc le cimetière.

Croix chrétiennes et symboles musulmans se côtoient. Stéphane Brendlé a d’ailleurs changé la disposition de ses panonceaux en bois quand on lui a fait remarquer qu’ils ressemblaient à des croix religieuses. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

De plus en plus d’exigences

Depuis le centre de crémation, Stéphane Brendlé a été l’observateur privilégié de la hausse des exigences de la société pour les animaux. Celles légales, comme le délai et le mode de conservation des corps, ou la filtration des fumées de l’incinérateur d’une part, et de l’autre celles des propriétaires.

L’entreprise a par exemple changé la formulation de ses services suite à une remarque d’une cliente :

« Sur le devis on mettait « enlèvement » de l’animal à domicile. Mais une dame nous a dit que ça n’allait pas, car ce sont les ordures que l’on enlève. Donc désormais on met « prise en charge » ».

Un exemple qui illustre selon lui les différences entre humains et animaux, et l’amour fou qui peut en découler :

« Un animal ne va pas se vexer envers son maître. Alors que chez les humains, un mot de travers peut provoquer des brouilles éternelles. C’est l’une des raisons pour lesquelles il y a tant d’attachement, notamment chez ceux qui ont peu de compagnie ou pas d’enfants, par choix ou car ils sont dans l’impossibilité d’en avoir. »

Dans le fond, les bureaux d’accueil du cimetière pour animaux (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

Un public populaire

En ce mardi pluvieux de juillet, le chant des oiseaux et quelques aboiements sont les seuls sons perceptibles. Personne ne se recueille sur les tombes. Mais certains « viennent toutes les semaines », assure Stéphane Brendlé. La fréquentation est aussi un peu plus forte autour de la Toussaint. Tandis que des curieux poussent de temps en temps la porte, la majorité des visiteurs sont des promeneurs qui viennent découvrir ce cadre verdoyant près du lac et du barrage de Michelbach.

Le public y est plutôt populaire, poursuit Stéphane Brendlé.

« Mulhouse n’est pas une ville riche. Et les personnes les plus fortunées ont souvent un jardin. Au début, il y avait beaucoup de personnes âgées, mais maintenant, nos clients ont tous les âges. Il y a aussi bien des couples que des familles où se sont les enfants qui sont très attachés à leur animal. »

La société s’occupe de la mise en terre, mais n’organise pas de cérémonie. « Parfois les clients veulent passer un CD en particulier, d’autres veulent des bougies, mais c’est à peu près tout ».

Des demandes de plus en plus précises

Mais certaines demandes le désarçonnent. « Un client voulait un vernis sur le cercueil pour qu’il soit plus brillant. Je lui ai expliqué qu’on a justement évolué vers des bois naturels pour ne pas abîmer les sols. On constate quand même une dégradation de la nature autour de nous ». Il remarque que les tombes sont de plus en plus garnies avec des fleurs ou décorations artificielles.

Un exemple de cercueil pour chiens (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

Parmi les demandes insolites, un client a regretté que son chien « avait l’air triste » dans son cercueil. « Là, je ne sais pas ce qu’on peut faire de plus… Les humains n’ont pas l’air naturel non plus une fois embaumés », raconte le gérant. Stéphane Brendlé reste aussi silencieux et interloqué lorsqu’une dame lui dit : « J’aimerais bien être à sa place », devant son animal est enterré.

Il adopte des animaux maltraités

Si ces situations prêtent surtout à sourire, il doit aussi gérer des situations bien plus difficiles avec la fourrière pour des chiens « de catégories », considérés comme dangereux. Il est parfois mandaté par la justice pour des « saisies » d’animaux chez les propriétaires.

Pour Stéphane Brendlé, il faudrait que la possession d’animaux soit plus encadrée :

« Il faudrait une sorte de permis et des stages. Il n’y a pas de chiens agressifs par nature, mais tout est question d’éducation. Tout le monde ne peut pas s’en occuper, notamment lorsque les animaux ne sont pas sociabilisés et en intérieur. »

La négligence a parfois quelques avantages, pour Stéphane Brendlé qui n’a « jamais acheté de chien ». Son père avait ainsi recueilli un labrador que des propriétaires ne sont jamais venus récupérer à la pension. Le fils a aussi évité l’euthanasie d’un cocker de 7 mois, abandonné par sa famille. « Il avait un collier anti-grognement, qui lui mettait une décharge au moindre mouvement. On a mis 3 jours à le repérer, mais le chien est devenu adorable dans la minute ». Ou quand l’irresponsabilité de certains humains, fait le bonheur d’un chef d’entreprise très rationnel.

« Moi, j’ai bien retenu la leçon »

« Moi, j’ai bien retenu la leçon »

Depuis 2020, l’Association régionale spécialisée d’action sociale d’éducation et d’animation (​Arsea) organise des « stages de responsabilisation » à Strasbourg. Ces stages sont des mesures judiciaires, prononcées lors de condamnations pour des faits de violences conjugales. Les participants doivent payer 240€ en échange d’un stage de deux heures par semaine, pendant six semaines. Rue89 Strasbourg a pu suivre l’un de ces stages, aux côtés de 13 participants (12 hommes et une femme), de mai à juin. Quatrième et dernier épisode de notre BD-reportage.

Lettre ouverte à Jean Rottner : « Nous demandons la fin du numérique imposé dans l’éducation »

Lettre ouverte à Jean Rottner : « Nous demandons la fin du numérique imposé dans l’éducation »

Cinq jours après la réélection de Jean Rottner à la tête de la région Grand Est, le collectif Nous Personne, membre du Collectif Attention, l’Association contre l’utilitarisme et le numérique éducatif (L’ACUNE) et le collectif Lève les yeux ! se sont adressés le 2 juillet au président de la région, dans une lettre ouverte au sujet notamment du lycée « 4.0 ». Rue89 Strasbourg a décidé de la publier en partie.

Monsieur Rottner,

Vous venez d’être reconduit à la présidence de la région Grand Est par effet de l’élection du dimanche 27 juin, ce dont nous vous félicitons.

(…)

Puisque vous vous succédez à vous-même, nous avons grand espoir qu’en matière de politique éducative ce soit cette fois la raison qui succède à vos précédents emballements, au sujet du très regrettable « lycée 4.0″ (formule fumeuse, dérivée du concept d’ »industrie 4.0 », qui porte la promesse de faire communiquer des « consommateurs » avec les machines).

Le « Lycée 4.0 » se déploie de façon autoritaire et aveugle

Aucun débat contradictoire n’a eu lieu au sujet de l’imposition de ce dispositif « lycée 4.0 », qui s’est déployé et continue de se déployer de façon autoritaire et aveugle. Le 18 juin dernier, Rue89 Strasbourg a publié un article intitulé : La Région Grand Est a dégradé l’enseignement avec les « lycées 4.0 ». Honnêtement conçu, à notre avis, cet article, dont le titre a le mérite d’être on ne peut plus clair, n’est cependant pas suffisamment approfondi quant aux effets scolaires, sanitaires, relationnels et sociétaux du « 4.0 ». La voix des élèves, en particulier, y fait défaut. On reste encore et toujours en attente d’un bilan objectif et sérieux de ce dispositif, outre les aspects techniques. Est-il notamment parvenu à démontrer sa pertinence en termes de pédagogie et de transmission ? Qui en était véritablement demandeur ? Ni les enseignants, ni les élèves, ni les familles n’ont été consultés. Il faut cesser de les prendre en otages au nom d’un progrès chimérique et de « commodités » qui valent bien plus pour la galerie que dans le quotidien des élèves et des enseignants (dont vous n’êtes pas !).

Mais, puisque vous avez voulu mettre en relief et utilité votre qualité de médecin à l’occasion de la crise sanitaire, vous ne pouvez être indifférent aux réalités suivantes :

    des enfants surexposés aux écrans dans les pays riches aux enfants exploités ou morts pour produire puis désosser des ordinateurs dans le reste du monde, le désastre environnemental et humain est effarant. Les commandes par la région de centaines de milliers d’ordinateurs au prétexte d’adapter nos jeunes au monde d’aujourd’hui ne sont pas un détail dans cette histoire : que vous le vouliez ou non, elles en sont un carburant.« Nous avons besoin d’une transformation radicale des processus et des comportements à tous les niveaux : individus, communautés, entreprises, institutions et gouvernement », plaide le projet de rapport du GIEC. La région que vous dirigez, peuplée par plus de 5,5 millions d’habitants, est l’un de ces niveaux. Le médecin que vous êtes peut apprécier cela. « Nous devons redéfinir notre mode de vie et de consommation. » Il nous semble que ces deux phrases que nous vous citons invitent à définir une attitude plus volontaire et plus résolue que celle qui consiste à faire l’autruche, quand ce n’est pas aggraver sans compter la situation des jeunes générations. Une attitude plus responsable envers les jeunes et les lycéens, qui consisterait à ne pas s’accommoder du désastre qui leur pend au nez.

La survie de la planète est-elle compatible avec cet accès vertigineux au numérique ?

M. Rottner, « face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité […] Il est temps d’être sérieux. Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. […] C’est une question de survie. Elle ne peut, par essence, pas être considérée comme secondaire. De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené. » (extrait d’une Tribune publiée dans Le Monde en septembre 2018 et signée par 200 personnalités pour sauver la planète).

Ce 1er juillet 2021, le Conseil d’État a sommé le gouvernement de prendre des mesures supplémentaires pour que la France puisse tenir ses objectifs de baisse des gaz à effet de serre (réduction de 40 % des émissions d’ici à 2030 par rapport à 1990). Qu’en est-il de la région que vous présidez ? Va-t-elle prendre sa part ? Cette part est-elle compatible avec le déploiement du « lycée 4.0 » ?

Médecin, urgentiste, vous avez déclaré – comme on peut le lire dans L’Est éclair le 27 juin 2021 : « J’ai fréquenté la mort pendant ma vie professionnelle, mais jamais autant que pendant cette crise » (du coronavirus), « Donc j’estime que c’était mon devoir d’élever la voix ». Nous formulons le souhait de vous entendre à nouveau élever la voix à un moment où les prévisions d’un futur cataclysmique et de morts bien plus nombreuses que celles du coronavirus se confirment.

La fin du numérique imposé, et un débat public

M. Rottner, vous souhaitez porter « une vision et une ambition pour tous les habitants du Grand Est ». Votre slogan est : « Ensemble, créons demain dès aujourd’hui. » À quoi doit ressembler ce demain ? Le 18 juin 2020, il y a à peine plus d’un an, parut l’Appel « Pour notre jeunesse, résistons ! ». À l’aube de votre second mandat, nous vous invitons à vous en inspirer. Vous y perdrez peut-être le soutien de quelques lobbyistes, mais vous y gagnerez le respect et l’admiration des habitants d’une région qui pourrait alors réellement afficher une vocation pionnière.

Nous vous demandons, M. Rottner :

    la fin du numérique imposé dans l’éducation, et l’arrêt de la distribution de tablettes et d’ordinateurs aux lycéens.un débat public sur le numérique éducatif, dont les parties prenantes ne présentent pas de conflit d’intérêt.une politique publique résolue de prévention des risques liés à la surexposition aux écrans.

Enfin, très courtoisement, nous vous demandons de renoncer au leurre dangereux et à l’imposture solutionniste qu’est la résilience, bien en vue dans votre propagande électorale (« Notre région est belle et vivante, mais aussi forte et résiliente »). Ce terme est devenu le travestissement d’une idéologie du consentement au pire, qui a pour principale visée de garantir la pérennité de la surconsommation, des pollutions et des dominations, en faisant mine de continuer la vie comme elle va, quand bien même elle va mal.

Nous vous invitons cordialement à lire cet été l’ouvrage de Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs. Nous parions que vous ne réduirez pas, M. Rottner, les habitants du Grand Est en Malgré-nous des catastrophes qui sont en cours. Nous voulons faire confiance à votre énergie, à votre humanisme, au médecin que vous êtes, à votre courage politique aussi bien qu’à votre talent de stratège.

,

Étudiants sans master : les Strasbourgeois réclament leur « droit à la poursuite d’études »

Étudiants sans master : les Strasbourgeois réclament leur « droit à la poursuite d’études »

Ils sont trop nombreux, pour des promos trop réduites… Alors qu’une pétition en ligne a déjà rassemblé près de 3 000 signatures, les étudiants en fin de licence font part de leur désarroi face à l’impossibilité de poursuivre leur cursus en master, faute de places dans certaines filières très demandées. Sadekh, Chloé, Quentin et June sont à l’Unistra, ils racontent.

Sadekh est étudiant en psychologie à l’Université de Strasbourg. Il entre en licence il y a 3 ans. Premier de sa famille à avoir pu aller à l’université, il mesure les sacrifices financiers faits par sa mère pour qu’il arrive jusqu’ici. En colère, il détaille son refus en master :

 « J’ai eu ma licence avec 14 de moyenne. Et malgré ça, je suis sur liste d’attente. Sans même un numéro donné par la fac de Paris pour avoir ne serait-ce qu’une indication, un espoir… Après une trentaine de demandes de masters en tout, je n’ai essuyé que des refus. »

Etudiants sans master - plateforme Trouvermonmaster
Étudiants sans master – plateforme Trouvermonmaster.fr Photo : graphie d’illustration – Rue89 Strasbourg cc

« Tout ça pour rien » : refusés en master

Comme Sadekh, Chloé et Quentin, étudiants en droit tous les deux, essuient refus après refus. Chloé a passé son baccalauréat en Allemagne. Elle parle quatre langues, et affiche un parcours sans faute avec une moyenne générale de 12,5 en Licence :

« J’ai passé plusieurs années à l’étranger : ce qui est idéal pour des Master en Droit international, par exemple…Pourtant, je n’ai pour l’instant aucune acceptation. J’ai fait 11 candidatures, et j’ai déjà eu 6 refus. Je suis en liste d’attente pour 3 Masters, mais les listes ne bougent pas ».

Même histoire du côté de Quentin, qui balaye cependant plus large : 

« J’ai candidaté dans une trentaine de masters en France : essentiellement en droit pénal et en droit privé. Je comptabilise déjà une vingtaine de refus sur une trentaine de demandes. Je n’envisage pas de redoubler, je compte aller jusqu’au bout, quitte à devoir faire un recours devant le rectorat ».

Exemple de mail de refus en master de Droit (Document remis).

June, étudiante en droit, a terminé sa licence à Strasbourg avec 14 de moyenne, après deux ans à l’Université de Bretagne Nord.

« Sur mon CV, on retrouve de l’associatif : j’accompagne les jeunes migrants dans leurs études. Je parle aussi trois langues (japonais, français, anglais). Et pourtant, il n’y a pas de place pour moi en master de droit pénal par exemple, sous prétexte de « prérequis » et « compétences » non validés : il aurait fallu que je prenne certaines options d’enseignement, qui ne sont pas disponibles à Strasbourg ! En plus, il n’y a rien sur Trouvermonmaster.fr ! »

À l’origine : la Covid-19 et Parcoursup

Depuis 2017, le problème persiste. En 2021, ils sont encore beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Les années précédentes, des recours nationaux devant le Conseil d’État avaient eu lieu. Les avocats plaidant le « droit à la poursuite d’études », désormais inscrit au Code de l’éducation depuis 2017, après les remous de la réforme de la sélection en Master. La crise sanitaire a fini de creuser les inégalités. Parmi les causes de cet impressionnant embouteillage humain devant les portes de master, figure également Parcoursup. Si le covid a changé les règles du jeu cette année, la plateforme destinée aux futurs étudiants de l’enseignement supérieur a fait son apparition en 2018. Claude Guittard, doyen de la faculté de sciences économiques et gestion de Strasbourg, explique :

« Pour parler de ma faculté, l’augmentation massive du nombre d’étudiants qui sortent de licence n’est pas un hasard. Il y a 3 ans, avec le scandale du lancement de Parcoursup, on nous a ordonné d’augmenter la capacité d’accueil. Nous avons du prendre 200 étudiants supplémentaires ».

Une charge supplémentaire, mais pourtant prévisible. Chaque année le nombre de bacheliers primo-entrants dans l’enseignement supérieur augmente d’environ 4%. Pourtant à l’époque, Parcoursup, qui prend tout juste le relai d’APB (Admission Post-Bac) n’en tient pas compte. Le Ministère demande donc, devant le nombre de laissés-pour-compte, ce geste aux Universités. Pour autant, tous n’auront pas pu trouver leur bonheur et les campagnes des syndicats étudiants pour les « Sans Facs » reprendront à chaque rentrée.

Avec la création de Parcoursup, les Universités ont déjà dû pousser les murs pour accueillir de plus en plus d’étudiants post-bac. Aujourd’hui, les masters sont le goulet d’étranglement de cette entrée en masse (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

Quant au covid, si la crise sanitaire est souvent présentée comme délétère pour les étudiants, ce n’est pas le cas ici :

« Jamais nous n’avons eu autant d’étudiants présents aux examens. Ils n’avaient vraiment que ça à faire de leurs journées : réviser, me disaient-ils. En plus, l’équipe pédagogique a été plus généreuse aux examens. Le taux de réussite dans notre UFR (Unité de Formation et de Recherche, NDLR) est passé de 80 à 85%. »

Claude Guittard, doyen de la faculté de sciences économiques et gestion de Strasbourg.

L’impossible anticipation de l’Université

Deux facteurs d’augmentation du nombre de licenciés donc, bien identifiés, et auxquels l’Université avait pourtant réagi. Fin 2020, le doyen affirme que des demandes ont été envoyées au rectorat pour ouvrir des places de master et des postes d’enseignant-chercheur.

« Ici, on reçoit des étudiants avec des gros dossiers, beaucoup de compétences. En éco-gestion, ils vont après en école de commerce, ou en IAE (écoles universitaires de management, NDLR), un peu en master… On a moins de « pertes ». Et certains masters – comme le nôtre en « Management de la qualité » –, qui ne demandent pas de technicité, sont pris d’assaut, avec plus de 800 candidatures pour 25 places ! Il s’agit là typiquement du genre de master que nous souhaitions doubler, puisqu’en plus il a un bon taux d’insertion. Pour avoir une idée de la situation : nous avons 150 places de première année de master (M1), réparties sur une quinzaine de parcours. Et il y a 400 étudiants en troisième année de licence (L3)... »

Et au total, combien d’étudiants sont concernés par ces refus d’admission en master à l’Université de Strasbourg ? Quelles sont les moyennes nécessaires pour être acceptés en master à l’Unistra ? Que conseille l’Université aux étudiants concernés ? Réponse du service communication :

« Nous ne souhaitons pas répondre à votre demande, les processus d’inscription sont encore en cours et toutes nos équipes sont mobilisées pour y répondre. »

Quant aux étudiants déçus, ils considèrent les options qu’il leur reste. Sadekh hésite : « Je ne sais pas encore si je lance un recours au rectorat, ou si je redouble pour retenter l’an prochain ». June parle même de « pourvoir un recours devant le Conseil d’État avec un avocat, si besoin ». En écho, les annonces récentes de Frédérique Vidal semblent dérisoires. L’augmentation de la capacité d’accueil dans les masters les plus sollicités n’est envisagée que pour 3 000 ou 4 000 places. Bien peu au vu de l’augmentation totale du nombre de diplômés en licence sur le territoire national. Une nouvelle plateforme, similaire à Parcoursup, est également prévue pour 2022 afin de remplacer le site Trouvermonmaster et servir de moyen d’affectation.

La société Streeteo en place jusqu’en 2024, malgré les nombreuses plaintes d’usagers

La société Streeteo en place jusqu’en 2024, malgré les nombreuses plaintes d’usagers

Depuis janvier 2018, la société privée Streeteo gère le stationnement à Strasbourg. Amendes injustifiées, difficultés à joindre la société, à se faire rembourser… Les plaintes se multiplient depuis maintenant 4 ans, mais la municipalité n’a pas prévu pour autant de mettre fin à la délégation de service public. Le contrat se termine en 2024.

Difficultés pour remplir un RAPO (Recours Administratif Préalable Obligatoire), pour se faire rembourser, ou pour joindre Streeteo… De nombreux usagers continuent de critiquer les dysfonctionnements de la société en charge du stationnement à Strasbourg, et manifestent leur mécontentement régulièrement. Rue89 Strasbourg reçoit notamment de nombreuses plaintes à ce sujet. Les Strasbourgeois attendent une réponse concrète de la Ville. Pierre Ozenne, adjoint à la maire de Strasbourg en charge des voiries, espaces publics partagés, foire et marchés, répond à nos questions.

Pierre Ozenne, à droite, adjoint en charge des voiries, espaces publics, foires et marchés, s’occupe du dossier Streeteo. Photo : PF / Rue89 Strasbourg / cc

Rue89 Strasbourg : Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte a été mis en place la délégation de service public (DSP) ?

Pierre Ozenne : Depuis janvier 2018, le contrôle du stationnement en voirie à Strasbourg est confié à une société privée, Streeteo, filiale d’Indigo. Cela avait été mis en place sous l’ancienne municipalité, avec Anne-Pernelle Richardot, conseillère municipale (PS) du groupe « Faire ensemble Strasbourg », qui était en charge du dossier. Streeteo avait remporté le marché pour la DSP. Le contrat se termine fin 2024. 

La DSP a-t-elle permis à la Ville de Strasbourg d’économiser de l’argent ?

P. O. : Le nombre de contrôles réalisés dans les zones payantes a fortement augmenté. On ne peut pas parler en termes d’économies. Ce que je peux dire, c’est que les objectifs ont été atteints. Le paiement des forfaits de post-stationnement (FPS) rapportent à la municipalité – hors Covid – 1 million d’euros par mois, dont 165 000 euros payés par les résidents et le reste par les non résidents.

La municipalité reçoit-elle de nombreuses plaintes concernant Streeteo ?

P. O. : Le nombre de contrôles a augmenté. En 2018, avant la délégation de service public, 164 000 contraventions étaient dressées annuellement par les agents de Surveillance de la Voie Publique (ASVP). En 2019, le nombre de contrôles sur la voirie était de plus de 2,6 millions. Ce nombre a augmenté donc, proportionnellement, le nombre de doléances aussi. Mais les plaintes ne sont pas toujours justifiées. Il y a aussi des gens qui rechignent à payer une amende alors qu’ils étaient en tort. En revanche, quand les utilisateurs font des réclamations, je vous assure qu’ils obtiennent gain de cause. Avant la délégation de service public, sur les 164 000 contraventions dressées annuellement par les ASVP, environ 6 000 étaient contestées, soit un ratio d’environ 3,5%. En 2019, sur les 2,6 millions de contrôles sur la voirie, il y a eu environ 243 000 FPS dressés, dont 8 900 ont été contestés, soit sensiblement le même ratio (3,6%). On peut donc voir que même si le nombre de contrôles a augmenté, le ratio de contestation est plus ou moins le même. 

Comprenez-vous la colère des gens vis-à-vis de Streeteo ? 

P. O. : Je comprends très bien que lorsqu’on reçoit une amende, on ne saute pas de joie. Mais nous travaillons avec Streeteo pour faire des améliorations. Un exemple concret : certaines amendes étaient injustifiées à cause d’erreurs lors de la saisie de la plaque d’immatriculation sur l’horodateur. Par exemple, les gens rentraient la lettre O au lieu de zéro, ou alors inversaient des lettres dans leur plaque. Nous avons résolu ces problèmes avec Streeteo. Mais je peux comprendre que ce soit agaçant. 

Depuis 2018, les contrôles des véhicules en stationnement ont été confiés à Streeteo, une filiale de l’entreprise Indigo (photo Archives / Rue89 Strasbourg / cc).

Un coût de 11 millions d’euros en cas de rupture du contrat avec Streeteo

La municipalité compte-elle prolonger la délégation de service public ? 

P. O. : Il est trop tôt pour dire si nous allons prolonger le contrat de Streeteo ou adopter une nouvelle stratégie. Nous organisons une concertation à l’automne pour réfléchir à la place du stationnement dans l’espace public. En parallèle, la Ville est en train d’expérimenter le Plan piéton, voté le 21 mai dernier en conseil municipal. L’objectif est de permettre à tous les résidents de se déplacer à pied ou à vélo pour se rendre à leur travail, accéder aux commerces et aux loisirs. Il s’agira donc de réfléchir à nos modes de déplacement dans la ville et à la place de la voiture dans celle-ci.

Combien cela coûterait à la municipalité, si le contrat avec Streeteo était rompu ? 

P. O. : Il ne s’agit pas d’interrompre le contrat avant la fin, puisque cela coûterait onze millions d’euros aux contribuables, puis une perte chaque mois d’1 million d’euros pour la municipalité. Ces chiffres s’expliquent par le fait que c’est la société Streeteo qui a investi de l’argent pour installer les horodateurs et les logiciels de traitement. Il faudrait donc rembourser cette somme. La perte d’1 million d’euros par mois correspond aux recettes engrangées par la municipalité. De plus, il faudrait embaucher des employés pour s’occuper du stationnement, ce qui représenterait un coût supplémentaire.

Des lecteurs nous alertent sur les problèmes qu’ils rencontrent pour obtenir un remboursement, que leur répondez-vous ?

P. O. : Je reconnais que la municipalité n’a pas la main là-dessus. Je sais que la commission du contentieux du stationnement payant à Limoges est débordée, et que les délais de recours sont très longs. Nous ne pouvons malheureusement pas faire grand chose. 

D’autres se plaignent de la difficulté à joindre Streeteo, que comptez-vous faire ?

P. O. : Il existe une agence Indigo dans le souterrain du parking Kléber, où les personnes peuvent se rendre si elles ont des réclamations. Nous avons fait en sorte que la localisation soit plus visible, car l’agence n’était pas facile à trouver. Il faut savoir qu’il est possible de payer les amendes sur les horodateurs, même si il y a quelques problèmes techniques parfois, et qu’il y a une marge de progression, j’en conviens. Il y a encore des dysfonctionnements à régler avec le logiciel mais nous y travaillons avec Streeteo.

Recours déposés par Alsace Nature contre le GCO : le verdict est reporté au 20 juillet

Recours déposés par Alsace Nature contre le GCO : le verdict est reporté au 20 juillet

Le tribunal administratif de Strasbourg devait rendre aujourd’hui son verdict sur les six recours introduits par l’association Alsace Nature, pour limiter les dégâts de l’autoroute du GCO sur la nature. Les délibérés ont finalement été reportés au 20 juillet. Le collectif GCO Non Merci reporte lui aussi sa manifestation, même heure, même endroit.

Le jeudi 17 juin, le tribunal administratif de Strasbourg a étudié les six dossiers relatifs au Grand contournement ouest (GCO – voir nos articles). Ces recours introduits par l’association Alsace Nature portent notamment sur des mesures dites « compensatoires » (plantations d’arbres, lâcher de hamster, passages à faune, renaturation d’espaces et de zones humides). L’association estime que toutes les mesures d’évitement n’ont pas été prises pour limiter les dégâts sur la nature. Les recours ont été engagés en septembre 2018, lorsque plusieurs arrêtés signés par le préfet du Bas-Rhin autorisaient le lancement des travaux de l’autoroute payante de 24 kilomètres.

Jeudi 15 juillet le même tribunal devait rendre son verdict mais on a appris ce matin le report de la lecture des jugements au 20 juillet prochain. Le collectif GCO Non Merci, finalement autorisé par la Préfecture a organiser un rassemblement à cette occasion, donne rendez-vous lui aussi le 20 juillet, toujours à 18h, et toujours Place Broglie.

Le collectif GCO Non Merci espère que le verdict du tribunal administratif pourra mener à un arrêt des travaux de l’autoroute GCO.

Le collectif rappelle que « la lutte pour le climat n’est pas finie ». Il annonce qu’il ne se privera pas d’utiliser d’autres cartouches juridiques et espère que cette décision pourra mener à un arrêt des travaux.

Vinci, le concessionnaire de la future autoroute de contournement de Strasbourg, envisage une ouverture probable au plus tard fin février 2022, mais la date n’est pas fixée avec certitude.

Après plus de 20 ans à l’usine Knorr, un couple face au vertige du licenciement

Après plus de 20 ans à l’usine Knorr, un couple face au vertige du licenciement

Emmanuel et Laurence se sont rencontrés à l’usine Knorr à Duppigheim en 1998. Après 27 et 23 ans de travail à la chaîne, le couple tente de se soutenir face à la fermeture brutale de l’entreprise de soupes industrielles, annoncée en mars.

Début juillet, Laurence et Emmanuel ont hésité à maintenir leurs vacances dans le Sud pendant la fermeture annuelle de l’usine Knorr. « Finalement, elles ont fait beaucoup de bien, on a un peu oublié le quotidien », positive Emmanuel, 52 ans.

Mais à plusieurs occasions, la fermeture définitive et la mise au chômage des 261 salariés sont revenues dans les pensées. « On a aperçu une Tesla X, ça nous a fait penser à celle du directeur », se souvient Emmanuel. Un autre jour, ce sont les embouteillages derrière une voiture polonaise qui rappellent un autre souvenir : « La délocalisation en 2007 de la recherche et développement (R&D) en Pologne, ce qui était notre force », relève Laurence, 49 ans.

Embauchés respectivement en 1994 et 1998, chacun après une seule année d’intérim, Emmanuel et Laurence se sont rencontrés à l’usine de fabrication de soupes. Autour de la table de la salle à manger, Laurence se souvient de « la grande époque » :

« On était 500, il y avait encore peu de travail automatisé et une fierté à intégrer l’entreprise. Beaucoup de personnes pensaient travailler quelques semaines en intérim l’été et se sont retrouvées à y bosser toute leur vie. C’était très jeune, dans les embauches autour de moi, beaucoup de gens avaient 18 ou 20 ans. »

Depuis, les effectifs ont été divisés par deux et l’ancienneté moyenne est désormais de 22 ans. « On sortait beaucoup, tous ensemble, notamment l’équipe qui finissait à 22h », complète Emmanuel, assis face à elle. Même si le travail est « physique et ennuyeux », le duo se rappelle que tout le monde « rigolait bien ».

Emmanuel et Laurence, 52 et 49 ans, se sont rencontrés en 1998, alors qu’ils étaient tous les deux salariés de l’usine Knorr de Duppigheim. Ils ont appris en mars 2021 que leurs emplois étaient supprimés, comme les 261 salariés de l’usine. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Deuxième femme embauchée de l’usine

Alors âgée de 26 ans, Laurence n’est que la deuxième femme embauchée à Duppigheim. Lorsqu’elle tombe enceinte, la situation est « très arrangeante », car avec « Manu », elle a la possibilité de travailler les week-ends :

« On avait deux grosses journées de 12 heures (6h/18h ou 18h/6h), mais ensuite on pouvait s’occuper de notre fille toute la semaine. On n’a jamais eu besoin d’avoir une nourrice, c’était vraiment positif. Et ma sœur s’en occupait une partie du week-end. »

Laurence a gardé ce rythme pendant sept ans, avant de retourner dans les équipes de semaine. Les deux ouvriers ont pris l’habitude de vivre en décalage. Préparateur des mélanges de légumes, au début de la chaîne, Emmanuel aurait bien gardé ce rythme toute sa vie. Cela lui permettait de s’adonner à sa passion pour la photographie. Mais en 2018, il réintègre à son tour les équipes de semaine. « Ce n’est pas de droit, c’est remis en jeu chaque année », regrette-t-il.

Le couple travaille néanmoins dans les mêmes roulements, soit de 6h à 14h, de 14h à 22h ou de nuit de 22h à 6h selon les semaines. « C’est toujours mieux qu’être en contre-équipe, comme ça a été le cas à un moment. On ne faisait que se croiser, c’était l’horreur », se souvient Laurence. Pour sa part, la jeune femme conduit alors des robots pour assurer le filmage et le conditionnement des soupes, en bout de chaîne. Les deux employés se croisent peu dans l’usine.

Des petits changements qui inquiétaient déjà

Après « l’insouciance » des premières années, Emmanuel et Laurence datent les premiers changements d’atmosphère au milieu des années 2000. « Petit à petit, il y a eu plus de pression, moins de solidarité et plus d’individualisme, un peu à l’image de la société ». Avec les années, ils ne comprennent pas les choix qui se portent sur certains salariés pour encadrer les équipes. « C’était très différent de ce que j’ai connu dans les 12 autres boîtes où j’avais travaillé avant, et où il y avait beaucoup d’autonomie, mais parfois trop de laisser-aller et des tensions non-résolues », note Laurence.

Parmi les changements notables, l’année 2010 marque le développement de la robotisation pour doubler les cadences de production et ainsi passer de 5 à 10 tonnes par heure. Après une période de productivité record à 82 000 tonnes l’année, ce total est malgré tout retombé à 44 000 en 2020. Tout ça pour ça.

Les signaux d’alerte sur la pérennité de l’usine s’additionnent, avec notamment un premier plan social en 2014, la fin des mélanges sur place, l’absence de nouvelles recettes ou la disparition du budget maintenance depuis deux ans. « En cas de défaut, on prenait des pièces sur les machines qui ne tournent pas », raconte Emmanuel. Des premières difficultés visibles à l’intérieur de l’usine donc, mais aussi dans les grandes surfaces. « En faisant les courses à Auchan ou Leclerc, on voyait bien qu’il y avait de moins en moins de soupes produites à Duppigheim dans les rayons, et de plus en plus qui venaient d’autres usines Knorr », remarque Laurence.

Malgré ces signaux, le couple n’imagine pas la fermeture brutale de cette année :

« On se savait en danger. En 2019, il y a eu la compression des effectifs (à partir de ce moment-là, Knorr a tenté de chercher un repreneur, mais les salariés l’ignoraient) et en janvier 2021, on nous a encore annoncé une restructuration. On tablait alors sur 60 ou 70 postes en moins, notamment pour les personnes proches de la retraite. Et le 25 mars, c’est finalement cette fermeture totale pour tout le monde ».

Avec le recul, Laurence a d’autant plus d’amertume que depuis 2019, la « compression » du personnel a eu un impact sur sa santé et son moral. « Je me suis retrouvée seule à mon poste au filmage, alors que nous étions deux jusque-là. Physiquement, ça a été le coup de grâce », dit elle. En dépit de douleurs, elle n’a jamais eu d’arrêt maladie lié au travail. « On ne s’est pas préservés, alors qu’on est usés. Ma psychologue m’a dit que j’étais une ouvrière à l’ancienne, qui donne tout pour son entreprise ».

Après plusieurs années à Knorr, le couple a pu acquérir un appartement neuf tout à l’ouest de Strasbourg, qui donne pour le moment sur un champ et une pépinière. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

Elle cite des douleurs au poignet ou un muscle au thorax descendu suite à un mauvais mouvement. « L’atmosphère des dernières années était en contradiction totale avec la charte Unilever qui prône le bien-être des individus« . Malgré des déceptions, comme l’absence de promotion qu’il avait sollicitée, Emmanuel estime pourtant qu’il ne serait jamais parti de lui-même : « On s’habitue à une forme de confort matériel ». Le couple gagne aujourd’hui un peu plus de 4 000 euros nets à eux deux, sans les primes.

« On a encore du mal à en parler »

Dans leur appartement au Parc des Poteries à Strasbourg, le couple se retrouve seul pour affronter ce plan social soudain. Pour Laurence, c’est comme si elle vivait « face à un miroir » :

« On voit la détresse de l’autre et on n’arrive pas à se détacher. Il n’y a pas quelqu’un avec un regard extérieur qui vient nous sortir de cette réalité. On a encore du mal à parler de la suite, on ne veut pas juger les envies de l’autre. »

Pour sortir de l’entre-soi pesant des salariés Knorr, le couple s’est décidé un samedi après-midi de juin à prendre des tracts syndicaux sur la fermeture, et à aller dans le centre-ville de Strasbourg : « On s’est promenés vers la Cathédrale. Certaines personnes s’intéressaient à ce qu’on faisait, au savoir-faire présent ici. Cela nous a fait du bien », raconte Emmanuel.

L’incertitude

Alors que la fermeture totale, et la mise au chômage donc, est désormais envisagée pour fin octobre, tous deux n’arrivent pas à se projeter au-delà. « On est encore dans le combat, surtout que les négociations se passent mal ». Les hypothèses sont diverses. Retourner en intérim « comme à nos 18 ans » ? Une reconversion dans le social ? Déménager ? Voyager ? Laurence aimerait éviter de poursuivre les cadences exigeantes de l’industrie, mais ne sait pas si ce sera possible. Se confronter au monde extérieur l’inquiète : « Knorr sait ce que je vaux, mais une autre entreprise ? Et à 50 ans, sommes-nous capables de suivre une longue formation ? » Emmanuel, lui, est pessimiste sur les perspectives dans l’industrie : « Si la seule différence, c’est le salaire, on ne sera plus jamais compétitif en France. C’est à se demander s’il restera des usines dans quelques années ».

Tous ces choix doivent se faire en quelques mois. Laurence aurait apprécié une transition plus douce :

« Une connaissance m’a parlé d’une délocalisation d’une usine vers Haguenau, pour laquelle les salariés viennent d’être prévenus, alors que la fermeture ne sera qu’en décembre 2022. Ils ont déjà des garanties sur les indemnités. On aurait préféré être dans cette situation pour avoir le temps de réfléchir. Là, la direction a notre avenir entre ses mains. »

Parmi les craintes : « revenir au smic », contre un salaire net d’un peu plus de 2 000 euros désormais. Autre avantage, difficile à retrouver ailleurs, les congés. Malgré le passage aux 35 heures en 2002, les ouvriers travaillent encore aujourd’hui 41 heures hebdomadaires, mais « après cinq semaines de grève » dans les années 2000, ils ont obtenu 12 semaines de vacances. « C’était indispensable pour tenir la cadence des 3×8 aussi longtemps », estime Laurence. Ces semaines nombreuses contribuent à l’équilibre du couple, passionné de grands voyages. Ils se rappellent de la Réunion, du Mexique, du Vietnam ou du Maroc…. Quelques décorations de l’appartement évoquent l’Afrique subsaharienne, des cadeaux de voyage rapportés par d’autres membres de la famille, de ce continent que le couple n’a pas visité.

Côté finances, Emmanuel et Laurence ont fait leur calcul : « À deux, on va perdre 1 500 euros nets par mois ». Inquiète, Laurence se rassure un peu en relevant que l’appartement acheté sur plans en 2005 est « presque remboursé », et que leur fille d’une vingtaine d’années aujourd’hui est moins dépendante financièrement, depuis qu’elle travaille en alternance. « On ne sera jamais à la rue, on a un équilibre familial ». Elle craint en revanche que des collègues, plus isolés, « pètent un plomb ».

Le couple n’arrive pas encore à se projeter sur l’après fermeture. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

« Je me sens redevable »

Malgré la colère actuelle envers le groupe Unilever, le couple ne veut pas être trop négatif sur l’entreprise. Titulaire d’un BEP restauration et d’une formation de moniteur à ses 25 ans, Laurence n’était pas destinée à travailler dans l’industrie :

« Je me sens un peu redevable. On a pu voyager ou acheter l’appartement grâce à Knorr. Travailler en horaires décalés permet d’avoir des demi-journées, un avantage par rapport à ceux qui font 9h-18h. Et on était bien payés avec les primes d’intéressement. »

Emmanuel nuance :

« On a participé au développement de cette usine et à son automatisation, qui a mis plusieurs années à bien fonctionner. Cela permettra à Unilever de reproduire la même chose ailleurs, et pour moins cher. Knorr va continuer, mais sans nous. »

Habitués à une forme d’indépendance l’un de l’autre, et à ne pas travailler les mêmes jours pendant des années, le couple a du mal à s’imaginer « 24 heures sur 24, ensemble dans l’appartement », et n’avoir rien à faire. Laurence a une seule certitude : « On ne travaillera plus tous les deux ensemble », avec un sourire. Presque une forme de soulagement. « Enfin, ça non plus, on ne sait pas vraiment », conclut Emmanuel.

Pesant plus de 250 kg, Bruno erre pour trouver des soins adaptés

Pesant plus de 250 kg, Bruno erre pour trouver des soins adaptés

La prise en charge médicale d’une personne en situation d’obésité peut devenir un cauchemar, plus interminable encore pour celles atteintes d’obésité morbide comme c’est le cas de Bruno. Manque d’infrastructures, complications logistiques, « errance médicale »… Tant que l’urgence n’est pas déclarée, et sans parcours de soins intégré, c’est à lui de trouver le bon service capable de l’accueillir.

« Là, mon corps est train de me lâcher », s’inquiète Bruno, au téléphone. Il se sent trop faible pour nous recevoir dans son appartement du nord de Strasbourg. Bruno est au stade 3 de l’obésité, ce qu’on appelle l’obésité morbide. Il pèse 258 kg. De services en réanimation, à la redirection vers un service hospitalier sans matériel adapté pour lui, jusqu’à devoir faire ses recherches lui-même pour passer un examen… Depuis deux ans, l’homme âgé de 54 ans subit un parcours sans fin et souffre toujours : il ne peut rester plus d’une heure assis. La même durée qu’il faut à son corps, ankylosé, pour changer de position.

« Je ne pensais pas avoir de problème », explique Bruno, qui a toujours eu tendance à être en surpoids, un sujet tabou lorsqu’il était enfant ou adolescent. Adulte, son poids a continué d’augmenter. « Mon médecin me voyait, mais il ne me disait jamais rien. Je pensais que c’était génétique et que ça allait ». En 2019, il atteint 291 kg.

« Il n’y a pas de place, c’est à prendre ou à laisser »

Un matin, il n’arrive plus à respirer. Il doit être emmené de toute urgence dans un service de réanimation mais son transport nécessite une ambulance bariatrique, c’est à dire adaptée aux personnes obèses. Il n’y en a qu’une dans le Bas-Rhin et deux dans le Haut-Rhin. À ce moment-là, Bruno pouvait encore atteindre le brancard, sans qu’une équipe de plusieurs soignants n’ait besoin de le soulever. Au service de réanimation du NHC de Strasbourg, pour que le sang circule, il ne peut rester couché mais impossible de s’asseoir, le lit qu’on lui a confié est trop petit. Une vingtaine de personnes l’aide à s’asseoir sur un fauteuil, pas adapté. Il tombe.

« J’ai répété plusieurs fois « je vais tomber, je glisse ». Et quand je suis tombé par terre, j’ai hurlé de douleur… Ils m’ont regardé et m’ont dit qu’ils allaient finalement accepter d’acheminer mon propre lit dans la chambre. J’ai compris que c’était à condition que je ne dise rien. »

En sortant, il est orienté vers un autre service, au CHU de Hautepierre, mais pour obtenir une chambre adéquate, il doit attendre. Il est renvoyé chez lui. Une machine l’aide à respirer dans son appartement, mais le masque est trop petit. Sa chambre ne se libèrera que 4 mois plus tard, en juillet 2019. À son arrivée au Centre spécialisé d’obésité (CSO), le service du CHU ne peut lui proposer qu’un lit de 90 cm de large, et il ne peut accéder à la salle de bain dans sa chambre. « On m’a dit que les deux lits adaptés étaient occupés et que c’était à prendre ou à laisser ». Bruno ne reste pas.

De retour dans son appartement, il téléconsulte et apprend qu’il doit faire, en complément d’un bilan hormonal, un scanner :

« J’ai cherché pendant deux mois un scanner à champ ouvert, adapté à mon poids. Je suis tombé sur une clinique équestre qui en possède un, après avoir vu sur des forums que ça se faisait, mais il était trop loin pour que la Sécurité sociale couvre mes frais de déplacement, il y a une limite de 500 km. J’ai même cherché dans des zoos. Avec ma femme, on était désespérés. Ça fait deux ans que je dois faire le boulot du médecin. »

Finalement, il est adressé par une connaissance vers l’hôpital de Haguenau, où il est possible de réaliser un scanner à champ ouvert avec une table capable de supporter jusqu’à 300 kg. En juillet 2020, le scanner détecte une tache dans l’hypophyse, mais l’image n’est pas assez précise. Il lui faut dorénavant réaliser une Image à résonnance magnétique (IRM).

Bruno, 54 ans, 258 kg, chez lui Photo : document remis

« Il existe des solutions »

En France, les IRM ne permettent pas d’accueillir des patients de plus de 250 kg. Bruno doit donc perdre plus de 40 kg. Il engage à ses frais une nutritionniste et recherche lui-même un établissement « vraiment adapté » à son poids, c’est à dire en capacité de l’accueillir. Problème : « plus je perds du poids, moins mon corps accepte. » Bruno est angoissé, et craint de ne pas tenir le rythme jusqu’au rendez-vous, prévu en juillet, notamment à cause de la chaleur. En outre, il doit retrouver une force musculaire suffisante pour réussir à marcher jusqu’au brancard car cet équipement, adapté à son poids, ne passe pas dans l’ascenseur.

Depuis deux ans et demi, Bruno ne reçoit plus personne chez lui, en raison des risques liés au covid-19. « J’ai presque oublié à quoi ressemble une forêt, » dit-il. Sans protocole d’hospitalisation à domicile, parce que trop chère, c’est sur sa femme, épuisée, qu’il compte en permanence :

« Les cas comme moi sont rares mais ça existe. Il y a des solutions mais c’est un parcours du combattant. Il faut être bien accroché. On n’est pas préparé psychologiquement. La moindre complication entraîne d’autres complications. Je dois sans cesse choisir entre le moindre mal : avoir moins mal aux fesses ou moins mal au ventre dans telle ou telle position. »

Bruno, 54 ans, 258 kg, chez lui Photo : doc remis

Il arrive que des personnes soient dirigées vers des cliniques vétérinaires

« Des malades de plus de 200 kg, on en a un ou deux par an et généralement on les connaît », explique le Pr Didier Mutter, chef du service de chirurgie digestive et endocrinienne du NHC de Strasbourg, un centre spécialisé d’obésité homologué parmi les 37 en France. On y retrouve une table d’opération conçue qui peut supporter jusqu’à 300 kg et deux lits « super-obèses » :

« C’est possible qu’en période de pandémie de covid-19, ces deux lits soient pris, alors en cas de besoin, je mets deux lits l’un à côté de l’autre, que je sangle. »

Mais malgré son homologation, son service ne propose pas d’IRM à champ ouvert. Il détaille :

« L’obtention des IRM se fait par autorisation de l’Agence régionale de santé (ARS) qui essaie de répondre aux besoins de la population. Une IRM qui coûte 1 million et demi d’euros et pour être rentable, doit permettre 2 500 à 3 000 examens par an. C’est un problème de santé publique en France : jusqu’où l’État doit-il financer des besoins individuels ? »

Mais les besoins sont difficiles à évaluer car le nombre de personnes souffrant de leur obésité est délicat à évaluer. Au delà des obésités morbides, il y a les « super-obèses » ou « obésités massives, » dont l’indice de masse corporelle (IMC) dépasse 50 voire 60, qui ne sont pas recensées :

« Il serait discriminant de recenser au kilo. Même dans ma gestion du service, je ne peux pas extraire une liste de patients avec en regard leur poids. C’est le paradoxe du système français et de la protection des données, je ne peux pas savoir s’il y a une augmentation du nombre de super obèses ou pas. J’ai l’impression que ça infléchit un peu, mais d’un autre côté, les personnes obèses se cachent de moins en moins et commencent à sortir de chez elles, grâce à la médiatisation de solutions. »

En outre, même si Didier Mutter rappelle l’obligation de prise en charge du service public, il reconnaît ses limites :

« Quand c’est vraiment indispensable, on passe par l’école vétérinaire de France de Maisons-Alfort. Et si c’est vraiment urgent d’opérer, on se contente du scanner. Mais il faut vraiment qu’il y ait une urgence, parce qu’on n’a pas toujours tout le matériel d’opération adapté. Une infection dans 20 cm de graisse, ça ne se guérit pas. »

« Parfois mes patients en sont à leur deuxième ou troisième parcours parce qu’ils ont été mal orientés »

Il est déjà compliqué de se faire soigner compte tenu des infrastructures peu adaptées ou pas assez, mais le parcours de soins se complexifie encore lorsque le parcours se morcelle, par manque de suivi et de services disponibles. Par exemple, le traitement de l’obésité n’est qu’une spécialité en médecine, tous les soignants ne sont donc pas formés à la prendre en charge, comme l’explique le Pr Mutter :

« C’est une spécialité qui intéresse peu. Il y a à certains endroits des errances infinies parce qu’il n’y a pas de prise en charge possible. Les hôpitaux n’ont pas d’obligation de proposer des services adaptés. De même que peu de médecins libéraux vont vouloir s’équiper, alors que la prise en charge est facturée au même montant. »

Il faut alors compter sur une bonne orientation pour enfin arriver à trouver le bon service :

« Parfois mes patients en sont à leur deuxième ou troisième parcours parce qu’ils ont été mal orientés au départ. Ça peut durer longtemps. Et puis, il y aussi des malades qui ont été récusés dans un centre à cause d’un manque de compétences, de personnels ou même de motivation, étant donné que ce sont des patients qui consomment énormément de moyens… »

Pour régler ces risques de sorties de soins et d’errance médicale, une feuille de route gouvernementale 2019-2022, coécrite avec le CNAO (Collectif National d’Associations d’Obèses), demande à favoriser des « parcours intégrés » pour une prise en charge globale du patient. Ils visent plus de coordination entre les CSO avec un dossier médical partagé. Il pourrait permettre au patient d’avoir accès à toutes les composantes de soins, orienter vers le bon service avec une équipe polyvalente. Le gouvernement souhaite également que les assurances maladie et les transporteurs privés négocient une convention car, en absence d’ambulances bariatriques disponibles, le malade se voit parfois obligé de payer ses déplacements, sans remboursement.

Avec ARK Strasbourg, la frontière en débat au Maillon

Avec ARK Strasbourg, la frontière en débat au Maillon

Du vendredi 16 au dimanche 18 juillet, ARK Strasbourg appelle les Strasbourgeois à s’interroger sur la notion de frontière, dans la ville et l’espace public. Une collaboration entre le collectif anglais Quarantine et sept partenaires européens, dont Le Maillon. Une invitation à la dissidence par la conversation, et à venir habiter une arche tout au long du week-end.

Dans le cadre du projet européen Moving Borders, une collaboration entre sept théâtres, festivals et structures publiques européens, le Maillon a choisi quatre artistes, une cinquantaine de participants amateurs, et des étudiants de la Haute école des arts du Rhin, pour construire… une arche. Utopie imaginée par le collectif anglais Quarantine, cette arche, appelée ARK Strasbourg, veut susciter le dialogue et créer la rencontre autour de récits et d’expériences de vie. Et ce avec un questionnement propre à l’Eurométropole : qu’est-ce qu’être un étranger à Strasbourg, cette capitale européenne ?

Casser le quatrième mur

Le principe est simple : créer, le temps d’un week-end, un espace de rencontre et de dialogue. Dans les nouveaux locaux du Maillon, boulevard de Dresde, les spectateurs sont invités à s’emparer du lieu à travers des ateliers, des discussions, et des réunions impromptues. Et tout ça gratuitement. « On a voulu lever les barrières de la salle de théâtre, et réellement accueillir le public, qu’il se sente bien, » explique Leyla-Claire Rabih, une des quatre artistes invitées. « Le spectateur peut aussi venir et ne rien faire, s’ennuyer » poursuit-elle. Antoine Cegarra, un autre artiste sélectionné, poursuit : « on veut construire un parlement alternatif où on parle de nous, entre nous, par opposition au Parlement européen qui parle à côté de nous. » Ainsi, le visiteur-participant sera un « anti-expert, un expert de sa propre expérience pour un présent plus juste », explique Antoine Cegarra.

L’arche, c’est le point de départ du projet européen. Élise Simonet, la troisième artiste, se souvient :

« Au début on ne savait pas trop ce qu’on allait faire, mais très vite, on a voulu proposer une expérience dans le temps long, axée sur la rencontre et sur l’expérience plutôt que sur la performance. »

Ainsi le spectateur pourra rester aussi longtemps qu’il le souhaite, libre des contraintes habituelles de la représentation théâtrale. Quant à la représentation physique de l’arche, ce sont les étudiants en scénographie de la Haute école des arts du Rhin (HEAR) qui s’en chargent. L’espace sera largement ouvert, et en plus des ateliers proposés, on pourra s’y restaurer, s’y abreuver, jouer avec les jeux du Chat Noir, consulter un ouvrage prêté par la médiathèque Malraux, ou demander conseil à un bibliothécaire…

Un rendez-vous largement participatif

ARK Strasbourg est participatif. Avant le week-end ouvert au public, les artistes ont travaillé avec des participants amateurs à l’élaboration de leurs ateliers respectifs. Recrutés dès le mois de février, une cinquantaine de participants ne devaient répondre qu’à un critère : habiter le quartier du Wacken.

Parmi eux, Martine, alsacienne qui préfère « vivre le théâtre que le voir, » et « surtout pour les rencontres ». Il y a aussi Tofaan, originaire d’Afghanistan et qui a entendu parler du projet par un ami. Lui aussi participe pour vivre la « rencontre et l’expérience ». Tout comme Dagmar, professeure allemande, pour qui participer à l’arche, c’est surtout entendre des histoires individuelles qu’elle n’aurait sinon jamais connues. Et Aleksandra, d’origine polonaise, d’ajouter qu’en plus, « ça donne de la vie au nouveau Maillon ».

Leyla-Claire Rabih et des participantes à son atelier « Les promenades de l’arche », en préparation pour l’ouverture au public (Photo Le Maillon / document remis).

Des ateliers sur mesure

Et ce qui fait sa spécificité au-delà de la dimension européenne, ce sont les artistes sélectionnés et les ateliers qu’ils ont imaginés. Avec les participants amateurs, chaque artiste a créé, en 25 heures, une partie de l’arche. Antoine Ceggara par exemple, comédien et metteur en scène, anime quatre sessions de l’Assemblée des savoirs :

« On a voulu interroger ce qu’est un savoir, ce que l’on peut transmettre, et ce que l’on peut désapprendre. On travaille beaucoup sur l’écoute, sur l’attention qu’on porte aux individus, dans le but de se transmettre les uns aux autres. »

Mathilde Mertz, chanteuse lyrique et cheffe de chœur strasbourgeoise, animera le Chœur de l’arche, un ensemble lui aussi amateur composé de participants polyglottes. En cherchant à faire raisonner les différentes langues, les identités vocales se mêlent, à travers leurs sonorités et particularités. Raji, participante d’origine indienne, explique que ce travail a été une grande découverte. « Ça m’a confirmé dans l’idée que la musique est universelle, on a embarqué dans l’arche, » avoue-t-elle. Le chœur fera des apparitions surprises tout au long du week-end.

Exemplaires du jeu de carte imaginé par Élise Simonet et les étudiants en illustration de la Haute École des Arts du Rhin, dans le cadre de son atelier Converser (document remis).

Et entre deux performances vocales, il sera possible de se laisser porter par les Promenades de l’arche. Atelier créé par Leyla-Claire Rabih, le public sera guidé, individuellement ou par groupe de deux pendant 30 minutes à travers le quartier du Wacken. Il y écoutera la vision du participant, son récit :

« Chaque personne a sa partition individuelle, ses souvenirs, associe le quartier à quelque chose qui lui est propre. Les participants ont des liens très différents à l’endroit, on a vu se superposer leurs cartes à travers notre travail. »

Autre rendez-vous de l’arche, l’atelier Converser, créé par Élise Simonet. Un projet déjà entamé à Bruxelles et Fribourg. C’est un jeu de cartes illustré par les étudiants de la HEAR et accompagné d’un livret explicatif. Elle l’a imaginé à partir de conversations avec des personnes et couples polyglottes, immigrés, nouveaux arrivants… Depuis quelques semaines, ce sont des Strasbourgeois qui l’accueillent chez eux pour qu’elle continue de créer le jeu. Elle questionne le rapport à la langue, dans l’intime, dans son utilisation et dans les ressentis. Le jeu et son livret forment un condensé de ce qu’elle apprend lors de ces entretiens. Durant le week-end, le public est donc invité à s’emparer du jeu.

Extrait du jeu Converser imaginé par Élise Simonet et transcrit par les étudiants en illustration de la HEAR (document remis).

« L’État doit reprendre la dette des Hôpitaux de Strasbourg »

« L’État doit reprendre la dette des Hôpitaux de Strasbourg »

Suite aux alertes sur les finances des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, Pernelle Richardot, conseillère municipale (PS) de Strasbourg, appelle la maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, à faire pression sur l’État.

La crise sanitaire a mis en lumière les problèmes et dysfonctionnements liés au manque de moyens des hôpitaux français. Si l’Hôpital a tenu, c’est grâce à l’implication et l’engagement sans relâche des équipes soignantes pour prendre en charge les patients, souvent dans des conditions pénibles.

Pendant le premier confinement, cela paraît si lointain déjà, tous les soirs à 20h, les citoyens et citoyennes étaient à leurs fenêtres pour montrer leur attachement à l’hôpital public et exprimer par des applaudissements leur soutien et leur gratitude à celles et ceux qui étaient en première ligne pour faire face et combattre le Covid-19. Mais les soignantes et les soignants ne demandaient ni médailles ni glorification, mais une reconnaissance d’un travail accompli au quotidien, en discrétion, et souvent dans des conditions humaines et salariales indignes de ce que doit être le service public en France.

« Il ne faut plus chercher des responsabilités, mais agir »

Par un courrier de l’Agence régionale de santé du Grand Est adressé au directeur général des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS), révélé par Rue89 Strasbourg, chacun a pu prendre connaissance d’informations inquiétantes sur la santé financière des HUS, informations relayées et confirmées par les syndicats et par la communauté médicale des HUS.

La situation des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg est grave d’un point de vue financier : notamment due à des choix d’investissements passés sans faire appel aux dons de l’État via le Comité interministériel de performance et de modernisation de l’offre de soins (Copermo), ce qui a privé l’hôpital de plusieurs millions d’euros de subvention.

La situation des HUS est grave d’un point de vue humain : un personnel en sous-effectif et en souffrance, des lits inoccupés faute de personnel soignant pour les « armer » et au bout une détérioration de l’égal accès aux soins de toutes et tous sur le territoire.

La question aujourd’hui n’est pas de chercher les responsabilités passées, mais bien d’agir vite pour sauvegarder les capacités d’action, d’enseignement, de recherche, d’innovation et de soins du CHU de Strasbourg.

Pour cela, il faut d’abord un engagement de l’État à la reprise de toute ou partie de la dette des HUS.

Une exigence de recrutement

Il faut que les autorités locales et notamment Jeanne Barseghian, maire (EELV) de Strasbourg, présidente du conseil de surveillance, réaffirme avec force le refus catégorique de fermeture de lits au sein des HUS dans les prochaines années (ce qui ne sera possible que s’il y a des équipes soignantes suffisantes pour armer les lits et assurer les gardes), comme l’a fait le maire (PS) de Nancy, Mathieu Klein, face au ministre de la Santé car plus que jamais, notre territoire a besoin d’un équipement de service public assurant un égal accès aux soins à toutes et à tous .

Depuis plusieurs années, et encore plus aujourd’hui, les HUS ont une carence de près de 200 infirmiers diplômés d’État. Il faut porter une exigence de recrutement des agents et lutter contre la dérive de l’intérim et du CDD avec la titularisation des agents et en particulier des infirmiers, infirmières et des aides-soignants.

La maire de Strasbourg a exprimé à plusieurs reprises son refus de l’externalisation de services au sein de l’Eurométropole. C’est une bonne chose ! Il est attendu la cohérence de son expression au sein du conseil de surveillance et que le même discours soit tenu face à la direction de l’hôpital et de l’Agence Régionale de Santé (ARS) sur ce point des externalisations. Car à la lecture du courrier nous apprenons qu’afin de baisser les charges, les HUS prévoient « une hausse du recours à l’intérim de 1,5 million d’euros sur les personnels non médicaux. »

Enfin, j’ai – lors du dernier conseil municipal – suggéré qu’une réflexion puisse être rapidement menée sur un accès prioritaire à des logements pour le personnel soignant qui aujourd’hui fait face à la hausse du prix des mètres-carrés dans Strasbourg et ce, en lien avec les représentants du personnel.

Il y a un an, beaucoup saluaient la « soi-disant » excellente gestion des HUS ces dernières années par son directeur alors que les agents grondaient déjà sur une politique managériale éprouvante. Ce dernier a même été décoré par la plus haute distinction de la République alors que celles et ceux promus un temps comme « les héros de la Nation » en première ligne étaient à nouveau tombés dans l’anonymat et dans le service du quotidien pour prendre soin de toutes et tous. C’est à eux et aux nombreux agents du service public, et pas uniquement du domaine de la santé, que la République est redevable. Il est temps que chacun s’en souvienne.

Pernelle Richardot

« L’Elsau, la dalle » : dans un quartier populaire, l’inégalité est aussi alimentaire

« L’Elsau, la dalle » : dans un quartier populaire, l’inégalité est aussi alimentaire

Au cours de l’année scolaire 2020/2021, les élèves de l’école primaire Martin Schongauer et du collège Hans Arp ont découvert les bases du journalisme en enquêtant sur les problématiques alimentaires dans leur quartier. Conclusion : dans un quartier délaissé par les pouvoirs publics depuis plusieurs années, les inégalités sont aussi alimentaires.

Pour son projet d’éducation aux médias dans le quartier de l’Elsau, Rue89 Strasbourg a demandé aux élèves de l’école primaire Martin Schongauer et du collège Hans Arp de travailler sur des sujets en lien avec l’alimentation. Par petits groupes de trois élèves, ils ont défini une question puis un interlocuteur pour y répondre. Que mange-t-on en prison ? Pourquoi n’y a-t-il pas de cantine dans l’établissement pour les collégiens ? Un supermarché rouvrira-t-il un jour ? Les problématiques locales étaient nombreuses. Les dizaines d’entretiens menés par les jeunes Elsauviens révèlent ainsi que les habitants du quartier souffrent des inégalités au niveau de l’alimentation.

Sujets proposés par les collégiens de l’Elsau lors de leur deuxième séance d’éducation aux médias, jeudi 18 février 2021 (photo GK / Rue89 Strasbourg).

L’absence de supermarché, première contrainte pour les Elsauviens

C’est la première préoccupation des habitants de l’Elsau : il n’y a pas de supermarché dans le quartier. Une infrastructure manquante qui complique la vie quotidienne. Rue89 Strasbourg avait déjà raconté l’itinéraire d’une mère célibataire, sans voiture, pour aller faire ses courses. Au cours d’un micro-trottoir, Zakaria, Julien et Azar ont ainsi recueilli la parole de Mohamed, retraité. Il raconte les difficultés pour les personnes âgées ou à mobilité réduite, obligée de prendre le bus pour faire leurs achats.

Sur le même sujet, Dina, Romaissa et Aboubakr ont interrogé l’épicier du quartier. Mehmet Cebic a aussi exprimé son souhait de voir arriver un supermarché à l’Elsau : « La foule attire la foule », explique le gérant, qui espère qu’un nouvel établissement lui permettra de voir venir de nouveaux clients. Mais comme de nombreux Elsauviens, le commerçant ne cache pas son pessimisme. Il peine à croire qu’un nouveau supermarché sera construit à l’entrée du quartier, car selon Mehmet Cebic le projet immobilier en cours prévoit de trop petites surfaces.

Interview du gérant de l’épicerie du quartier de l’Elsau, Mehmet Cebic, par Dina et Romaissa, deux élèves du collège Hans Arp. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

Les promesses des élus locaux

L’espoir et le pessimisme des Elsauviens sont entretenus par une même source : les promesses des élus locaux. Les collégiens Erin Salahdine et Mohammed ont pris le tram pour se rendre au conseil départemental. Ils y ont interrogé l’ancien conseiller départemental PS, Éric Elkouby. Ce dernier avait promis en 2015 l’arrivée d’un supermarché Carrefour à l’Elsau, la même année. En mars 2021, l’homme politique regrette « un revirement de dernière minute de l’entreprise » sans évoquer les habitants du quartier, qui, de longues années durant, ont vu flotter une banderole sur la façade de l’ancien Leclerc : « Ici ouvre prochainement votre Carrefour ».

Conseiller départemental du canton, Éric Elkouby s’explique sur l’absence d’un supermarché qu’il a plusieurs fois promis Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Éric Elkouby évoque une négociation en cours avec l’enseigne allemande Aldi. Si cette option est confirmée par l’élue municipale en charge du quartier de l’Elsau, Hulliya Turan décrit une autre option, qui lui paraît plus proche des besoins des Elsauviens : une supérette, certes moins grande qu’un supermarché donc, mais implantée à l’intérieur du quartier. Le projet d’Aldi concernerait plutôt une zone à l’entrée de l’Elsau.

Le règne du tacos, paroxysme du gras

À l’Elsau, c’est aussi l’offre de restauration qui manque de diversité. Les collégiennes Wiam, Sarah et Zohra ont interviewé deux salariés du Centre socioculturel (CSC) du quartier. Les deux jeunes hommes décrivent d’abord les deux camionnettes elsauviennes qui sont les seuls food-truck du quartier. La première, celle de Nourredine, propose principalement des frites, des cannettes et des sandwichs. La seconde, surnommée « La Fefe », prépare des pizzas. « Mais ici, on ne trouve pas de restaurant ou de traiteur asiatique », regrette Maxime Riech, référent du secteur jeunesse du CSC.

Interview de deux salariés du Centre socioculturel de l’Elsau, par des élèves du collège Hans Arp. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Le seul restaurant elsauvien (hors roulotte) se situe dans la rue Watteau. Son gérant, Ali El Jadeyaoui, a répondu aux questions de trois élèves de CM1 de l’école Martin Schongauer. Après avoir lancé son établissement de pâtes en mars 2020, le restaurateur s’est adapté au confinement en ajoutant des sandwichs à la carte. Ici, le double cheeseburger séduit la majorité des clients. Pour satisfaire les désirs des plus jeunes, le tacos a aussi fait son apparition dans l’offre du Calcio.

Interview d’Ali Eljadeyaoui, gérant du restaurant El Calcio, quartier Elsau. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Comme Yasser et Mohammed ont pu le découvrir au fil des interviews de leurs camarades, au collège Hans Arp, l’immense majorité des jeunes collégiens adore les tacos. Certains soulignent le bon rapport qualité-prix, d’autres apprécient la possibilité d’avoir deux viandes différentes dans un même sandwich. À la question : quel est le meilleur tacos du coin ? Les habitants du quartier répondent majoritairement : le Golden Kebab. Yasser et Mohammed ont donc interrogé la cuisinière du restaurant, situé dans le quartier de Montagne Verte. Emel Cakir évoque le sandwich le plus gras de sa carte comme le choix numéro 1 des plus jeunes. Sans savoir s’il est possible d’aller plus loin encore dans la quantité de matières grasses, la gérante ne doute pas que les générations futures sauront trouver une recette plus lourde encore : « Quand j’étais plus jeune, les tacos n’existaient pas ici. On mangeait juste de la viande et des crudités dans une galette », rigole la gérante d’une quarantaine d’années.

Des cantines boudées, au collège ou en prison

Au collège de l’Elsau, il n’y a pas de cantine. Trois collégiennes (Khadija, Runaz et Emmanuelle) ont interrogé la principale de leur établissement pour comprendre cette infrastructure absente. Michèle Steible a d’abord rappelé que le collège Hans Arp n’a jamais eu de cantine. La grande majorité des collégiens vient du quartier de l’Elsau, situé à cinq minutes à pied. Ils rentrent donc tous chez eux pour le déjeuner. « Pour ceux qui n’ont pas la possibilité de rentrer chez eux, nous avons un partenariat avec le Centre de Ressources d’Expertise et de Performance Sportive (CREPS). Nos élèves inscrits en demi-pension prennent donc le bus à midi et bénéficient de la cantine des jeunes sportifs de haut-niveau », décrit Michèle Steible.

Interview de la principale du collège Hans Arp, Michèle Steible. Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc

À l’école Martin Schongauer, les élèves se sont aussi demandés ce que les prisonniers mangent à la maison d’arrêt de Strasbourg. Aya, Rizhlaine et Rofrane ont donc interrogé le cuisinier de la prison située dans le quartier. C’était la première fois que Fabrice Groh répondait à un interview. L’ancien chef en restaurant gastronomique a ainsi décrit le fonctionnement de sa cuisine dans les détails : près de 1 300 repas produits chaque jour, pour les 650 personnes incarcérées à l’Elsau.

Depuis l’application de la loi Egalim en 2017, les contenants en plastique sont interdits. Les plats sont distribués à la louche directement devant les cellules. Il y a aussi la problématique du gâchis, car même si les détenus décident de ne pas manger le plat de la cantine (« la gamelle »), la maison d’arrêt est légalement tenue de produire un repas par personne. Ces repas non donnés sont finalement compostés.

Interview du cuisinier de la maison d’arrêt de Strasbourg, Fabrice Groh. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Le Ramadan, un moment culinaire adoré des jeunes musulmans

Autour de cette thématique culinaire, Kadidia, Yousra et Norane ont souhaité répondre à la question : « Que mange-t-on pendant le Ramadan ? » Une manière pour les trois écolières d’évoquer leurs plats préférés et un moment important de l’année, « où la table est toujours bien garnie », comme l’explique Kadidia. Cette dernière a d’ailleurs proposé d’emmener un enregistreur avec elle pour interviewer les mères de Yoursra et Norane. Résultat : un dernier podcast particulièrement savoureux !

Interview menée par Kadidia sur le Ramadan, à l’école primaire Martin Schongauer. Photo : GK / Rue89 Strasbourg / cc

Les petits arrangements des collectivités pour soutenir la Maison de l’Europe à Strasbourg

Les petits arrangements des collectivités pour soutenir la Maison de l’Europe à Strasbourg

Peu de temps avant l’organisation de son festival de cinéma et de cultures européennes en juin, l’association de la Maison de l’Europe à Strasbourg (MESA) a eu la confirmation de subventions accordées par la Ville de Strasbourg, le Département et la Région. Montant total de l’enveloppe allouée : 13 000 euros. Pourtant, la direction de la Culture avait rendu un avis défavorable quelques jours plus tôt. Les subventions ont finalement été accordées à la suite de pressions politiques.

Vers la mi-juin, l‘association de la MESA (Maison de l’Europe Strasbourg Alsace) reçoit la confirmation d’une demande de subvention pour l’organisation de son festival de cinéma et des cultures européennes à Strasbourg (du 11 au 14 juin) : 3 000 euros de la part de la Ville de Strasbourg, 4 000 euros de la région Grand Est et 6 000 euros de la Collectivité Européenne d’Alsace (CEA).

Pourtant, fin mai, la direction de la Culture de la Ville de Strasbourg avait émis un avis défavorable auquel Rue89 Strasbourg a eu accès :

« Nous avons retiré de la délibération de juin notre proposition de soutien à ce festival (9 000€) en raison d’une absence totale de visibilité quant à la programmation, des distributeurs des films qui refusent le prêt des films pour les projections en plein air, et des problématiques internes à l’organisation du festival (conflit de personnes). À deux semaines du festival, les demandes d’autorisations au CNC n’ont par ailleurs pas été faites (d’après nos informations). »

Extrait de l’avis de la direction de la Culture de la Ville de Strasbourg.

Cet article fait partie de l’édition abonnés. | Déjà abonné ? Connectez-vous

Abonnez-vous maintenant pour poursuivre votre lecture

Abonnez-vous
Abonnez-vous maintenant pour suivre l’actualité locale.

Déjà abonné⋅e ?

Connectez-vous

La face cachée des cigognes

La face cachée des cigognes

Toujours plus nombreuses en Alsace, les cigognes s’installent dans les villages sans autorisation depuis des années. Vol en bande organisée, dégradations, racket, squat, tapage… Leur voisinage est parfois source de tensions. Mais il est difficile de les déloger et rien ne semble pouvoir entacher leur réputation. Rue89 Strasbourg a enquêté sur le gang le plus populaire du grand ried.

À Muttersholtz, des branchages jonchent l’allée et les gouttières de Vincent Juigner. Un « cadeau » du couple de cigognes qui lorgne sur sa maison depuis 2018. Simple vandalisme ou tentative d’intimidation ? La question se pose tant la lutte a été féroce entre le propriétaire de cet ancien corps de ferme et les échassiers, bien décidés à y faire leur nid.

« Je retape cette bâtisse depuis plusieurs années, retrace le Muttersholtzois. Elles ont dû trouver que c’était sympa un toit tout neuf car elles s’y sont tout de suite installées. » Sans même déposer de permis de construire. Si les choses avaient été faites dans les règles, le propriétaire aurait pu leur signaler que la charpente de cette maison datant de 1700 ne possédait pas de poutre faitière, et risquait donc de ne pouvoir supporter un nid pouvant peser jusqu’à 500 kilogrammes. Il aurait également pu leur dire que le choix de l’emplacement était à revoir. L’interstice entre deux cheminées actives étant un endroit peu propice à l’accumulation de petit bois.

À Muttersholtz, les cigognes sont la première chose que l’on remarque en levant le nez. Photo : AM / Rue89 Strasbourg / cc

Lorsque le ramoneur refuse de lui délivrer un certificat pour sa cheminée en raison du risque d’incendie, en 2020, Vincent Juigner contacte la Ligue de protection des oiseaux (LPO) pour demander la permission d’enlever le nid qui décore son toit. Au sens propre. Les traces de fientes sur les tuiles étant toujours visibles malgré plusieurs nettoyages intensifs. Les huisseries n’ont pas été épargnées non plus. « Ce sont des carnivores. Je retrouvais des morceaux de viande de temps en temps. Et je peux vous dire que lorsque vous avez un intestin de rat planté sur votre Vélux pendant plusieurs semaines et que vous ne pouvez pas l’atteindre… c’est un peu pénible », soupire le Muttersholtzois.

La guerre des bâtons

En septembre, le nid est délogé. Il occupe toute une remorque et de l’ail a germé dans le mélange de terre, de fientes et de déchets verts qui sert de moquette aux échassiers. « C’est comme un compost », détaille Vincent Juigner. Celui-ci doit beaucoup au voisinage : les parterres alentours ayant parfois été dépouillés pour servir le projet architectural des deux oiseaux. « J’ai aussi retrouvé un arc d’enfant dans la structure… », détaille le Muttersholtzois, qui n’en revient toujours pas. Pour éviter un nouveau chantier, il installe une plaque de tôle à la verticale entre les cheminées.

À leur retour, au printemps 2021, les cigognes restent d’abord perplexes devant ce dispositif, avant de se mettre au travail. Elles calent des branches sous la plaque et commencent à reconstruire. Au même endroit. Le propriétaire ne se laisse pas faire. Il sort la canne à pêche de son fils pour enlever les branches une par une. Trois fois par jour. Au petit matin notamment, lorsque cet infirmier de nuit rentre du travail. « Je brûlais quotidiennement l’équivalent d’un baril de brindilles », se souvient-il. La canne casse ? Il s’équipe d’un sécateur de six mètres de long et poursuit la lutte.

Les oiseaux rusent. Lorsqu’il est là, le couple reste loin et stocke son bois dans un immense lierre tombant d’un réverbère. Dès que Vincent Juigner a le dos tourné en revanche, les allers-retours reprennent. Entre l’homme et les cigognes, la guerre des nerfs dure trois mois. « Elles sont têtues comme des mules », reconnaît celui qu’elles ont rendu chèvre. À la fin de la saison de nidification, en mai dernier, les oiseaux semblent s’avouer vaincus. Dans un geste d’apaisement, le Muttersholtzois fixe sur son toit une panière conçue spécialement pour accueillir un nid. Il la garnit de branchages pour leur souhaiter la bienvenue. Deux mois plus tard, elle est toujours inoccupée. Et le petit bois, éparpillé.

Quand elles arrivent en ville, tout le monde change de trottoir

À Muttersholtz, Vincent Juigner n’est pas le seul à devoir composer avec les échassiers. Cette commune d’environ 2 000 habitants compte aujourd’hui 32 nids. Soit près de 150 cigognes, essentiellement réparties le long de la rue principale, entres les églises protestante et catholique – où elles ont d’ailleurs posé leurs valises. Un spectacle de carte postale qui fait lever le nez aux touristes quand ils traversent le village. Mais quand certains changent de trottoir pour prendre une belle photo, d’autres le nettoient.

La maison d’Hubert Bass donne sur l’artère traversant le « quartier des cigognes ». Un nid a été installé il y a trois ans sur la pente de son toit, en surplomb de la rue. « Elles faisaient tomber des morceaux de bois sur le trottoir, se souvient-il. On parle de brindilles, mais c’étaient quand même de sacrés stücks. » Inquiet à l’idée que quelqu’un puisse être blessé, il demande à pouvoir enlever le nid avant qu’elles n’aient le temps de pondre et fait poser un grillage. Le surlendemain, elles ont déjà tout reconstruit grâce à des brindilles glissées à la verticale dans les mailles. « Elles sont vraiment très ingénieuses et têtues, reconnaît le Muttersholtzois dans un sourire. Elles n’abandonnent jamais. »

Nouvelle tentative d’expulsion un an et demi plus tard. Hubert Bass fait poser un « parapluie » métallique pour les empêcher de revenir. L’année suivante, les cigognes déplacent leur foyer un peu plus loin sur le faîtage et utilisent les baleines pour mieux assurer leur nid. Le voisinage semble alors pouvoir se dérouler dans de bonnes conditions. Mais c’est sans compter sur le goût prononcé des cigognes pour la menuiserie. « Elles consolident leur nid chaque année, détaille le propriétaire des lieux. Maintenant, il dépasse à nouveau du toit. » Faisant pleuvoir branches et fientes sur le trottoir et la façade de la maison. Des cigogneaux jetés par dessus bord par leurs parents parfois. Le Muttersholtzois a pris l’initiative d’accrocher une affichette d’avertissement sur le poteau bornant la place de stationnement devant chez lui, et passe le bitume au jet d’eau de temps en temps. Il réfléchit surtout à enlever le nid une troisième fois et faire installer une panière sur son toit lui aussi. « Le problème si je la met trop loin, c’est que je risque d’avoir deux couples, rit-il. Et je ne sais pas si mon toit pourra le supporter. »

Un exemple de « parapluie » anti-retour de cigognes. Quand elles le veulent bien. Photo : AM / Rue89 Strasbourg / cc

La folie des hauteurs

Les cigognes aiment nicher loin du sol et avoir une vue dégagée. Goût du luxe ? Folie des grandeurs ? « Sécurité ! » répondent celles dont les ailes mesurent 1,60 mètre d’envergure. Il faut pouvoir atterrir et s’envoler sans danger. Certaines privilégient les cheminées ou les toits. D’autres, les poteaux et pylônes électriques. À Dachstein, près de Molsheim, les quatre nids du villages sont installés au dessus des câbles gérés par Réseau électricité de Strasbourg (RES). Cette filiale d’Électricité de Strasbourg (ES) intervient chaque année sur un secteur regroupant 400 communes bas-rhinoises pour déplacer ou sécuriser ces habitats de branches.

Pour protéger le réseau électrique et les cigognes elles-mêmes, Réseau électricité de Strasbourg sécurise les nids avec une plateforme. Photo : Document remis

« Nous installons une plateforme sous les nids pour les stabiliser et les isoler des fils », détaille Juliane Da Silva, responsable de groupe en charge du « dossier cigogne » chez RES. Particulièrement corrosives, les fientes des échassiers attaquent le revêtement des câbles et peuvent provoquer des étincelles. Conséquence directe : embrasement du nid, chute des œufs et coupure de courant pour tout le quartier. Un fait-divers loin d’être rare au printemps, comme le relatent France bleu ou les Dernières Nouvelles d’Alsace.

Trompe-la-mort, les cigognes sont de plus en plus nombreuses à élire domicile sur le réseau électrique alsacien. « Il y a sept-huit ans, nous avions quinze dossiers par an, poursuit Juliane Da Silva. L’année dernière, nous en avons eu une centaine. » « À ce stade, nous n’avons que des hypothèses concernant ce phénomène. On pense qu’elles pourraient agir par mimétisme, que les cigogneaux ayant grandi dans des nids situés sur des pylônes auraient tendance à y revenir », explique de son côté Camille Fahrner, médiatrice Faune sauvage à la Ligue de protection des oiseaux (LPO).

Casseur payeur

Qu’il soit installé sur un poteau, un toit ou une cheminée, il n’est pas possible de toucher à un nid de cigogne sans autorisation. Dans le Bas-Rhin, RES, les communes et les particuliers doivent d’abord se tourner vers la LPO car l’espèce est protégée. L’association bénéficie d’une dérogation de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) pour gérer les demandes liées aux nids problématiques. Ce système réduit grandement le délai de traitement des dossiers, de quelques jours contre une à plusieurs semaines dans le Haut-Rhin, où la Dreal gère directement chaque demande. Les dérogations sont alors soumises au conseil scientifique régional du patrimoine naturel, avant de donner lieu à une consultation publique, puis à un arrêté préfectoral autorisant la destruction du nid ou son déplacement. Quel que soit le département concerné, les interventions respectent les mêmes règles et doivent être réalisées en dehors de la période de nidification, qui s’étend de mars à septembre. Exception faite des cas d’urgence, lorsqu’un nid bouche une cheminée active, gêne le fonctionnement d’une chaudière en hiver, ou quand il menace de tomber ou fait courir un risque sanitaire.

Chaque destruction de nid s’accompagne d’une mesure compensatoire : un nid de substitution doit être proposé aux oiseaux à proximité du site originel. Lorsqu’un foyer de cigognes est situé sur le réseau électrique bas-rhinois, RES met gracieusement ses équipes et ses nacelles à disposition des communes pour installer la panière règlementaire qui est, elle, à leur charge. Coût annuel de ces opérations pour RES : 40 000 euros. Coût pour les collectivités concernées : 1 000 euros par panière environ. Les particuliers doivent supporter l’intégralité des sommes seuls, ce qui représente près de 1 500 euros, entre l’achat du dispositif et la location de la nacelle.

« L’espèce étant protégée, chaque intervention relève d’un régime dérogatoire. Aucune aide publique ne peut actuellement financer ce type de mesure », explique Charline Boissard, chargée de mission espèces protégées à la Dreal Grand-Est. Vincent Juigner et Hubert Bass réfléchissent donc à constituer un petit groupe de logeurs de cigognes pour mutualiser les frais occasionnés par ce voisinage.

À Muttersholtz, la Dreal et la LPO expérimentent toutefois un assouplissement du protocole. « C’est un endroit où il y a beaucoup de nids, cela devient compliqué d’installer de nouvelles corbeilles, expose Charline Boissard. On accepte donc que les demandeurs n’installent pas de panière, s’il y en a encore de disponibles ou s’il y a des arbres étêtés à proximité. » « Les mesures compensatoires n’ont plus de sens quand il y a autant d’individus », appuie Patrick Barbier, maire de la commune. Quand je suis arrivé, en 2008, il y avait trois ou quatre nids. L’année dernière, on était à 28 nids, j’ai espoir que l’on soit à une sorte d’occupation maximale. » Élue capitale française de la biodiversité en 2017, Muttersholtz est entourée de 400 hectares de prairies humides bien préservées. Or « l’écologie, est une science des équilibres, rappelle Patrick Barbier. Les cigognes sont des prédateurs. On essaie de protéger les oiseaux qui nichent au sol dans le ried, mais ce sont des proies faciles pour les échassiers. »

Des loubardes encore et toujours populaires

Rien ne semble pourtant être en mesure d’entacher la réputation des cigognes à Muttersholtz, où « la bienveillance domine à leur égard, selon l’édile. Nous sommes très heureux de les avoir, je tiens quand même à le dire. C’est un sacré spectacle à observer sur les toits. C’est aussi un symbole de prospérité. » Ce statut de vache sacrée alsacienne, la cigogne le doit à un patient travail de lobbying. Si les premiers écrits signalant sa présence dans la région remontent au XIIIe siècle, c’est autour du XIXe siècle qu’elle devient un oiseau porte-bonheur et porte-bébé dans l’imagerie populaire alsacienne. Portée par cette légende, l’image de marque de la cigogne dépasse bientôt les frontières de l’Alsace pour devenir l’un de ses symboles international.

Une célébrité qui lui vaut aujourd’hui beaucoup de soutiens et d’admirateurs. Certains sont prêts à se plier en quatre pour leur venir en aide. Stéphanie Schmitt habite elle-aussi dans le quartier des cigognes, à Muttersholtz. Fin juin, deux femmes sonnent à sa porte avec un cigogneau groggy dans leurs bras. Il est semble-t-il tombé du nid situé sur son toit. « J’ai appelé la LPO tout de suite et je l’ai gardé en observation sur ma terrasse en espérant qu’il passe la nuit », se souvient-elle. Pompier professionnel à Strasbourg, son mari passe un coup de fil à ses collègues de Sélestat le lendemain pour tenter une opération de réintégration du nid. La nacelle est déployée et le petit confié à son foyer.

Opération délicate à Muttersholtz (vidéo remise)

Mais 24 heures plus tard, Stéphanie Schmitt le retrouve à nouveau sur sa terrasse. « On en voit souvent par terre à cette saison. Les jeunes apprennent à voler en sautant dans leur nid, comme sur un trampoline. Et parfois ils tombent. » La Muttersholtzoise rappelle la LPO et reçoit la permission de le garder en pension jusqu’à son envol. Une semaine après son arrivée, le cigogneau n’est pas encore reparti et semble à l’aise dans ses appartements, séparés d’un autre pan de terrasse par une porte pour qu’il ne soit pas dérangé. Ce n’est pas pour déplaire à Nathalie Schmitt, qui passe beaucoup de temps à regarder le ciel lorsque les échassiers sont dans les parages.

Depuis sa piscine, la Muttersholtzoise admire le ballet des jeunes qui commencent à voler, au coeur de l’été. Une chorégraphie circulaire qu’elle a rebaptisée la « storcki school ». En août ou septembre, selon les années, arrive une journée où jeunes et anciens se perchent ensemble sur les toit. « J’appelle ça le conseil des sages, sourit cette observatrice des cigognes Muttersholtzoises. Le lendemain, elles sont toutes parties. La première année, ça m’a fait tout drôle. Je suis rentrée à la maison avec un cafard terrible et j’ai versé quelques larmes. » Un chagrin proportionnel à la joie de les voir revenir en février. Preuve qu’entre les cigognes et les Hommes, tous les voisinages ne sont pas des prises de bec.

#Patrick Barbier