Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

L’institut de cancérologie et l’extension de Hautepierre ont mené les Hôpitaux de Strasbourg dans une « impasse financière »

L’institut de cancérologie et l’extension de Hautepierre ont mené les Hôpitaux de Strasbourg dans une « impasse financière »

Les Hôpitaux universitaires de Strasbourg souffrent d’un partenariat public-privé défavorable avec l’institut de cancérologie Icans. Autofinancés, les travaux de l’extension Hautepierre 2 ont également contribué au déficit et à un endettement intenable de l’établissement. Ces deux chantiers ont été soutenus par l’État, qui exige désormais des mesures d’économies.

La situation financière des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) est « l’une des plus dégradées du pays. » Dans une lettre aux élus bas-rhinois, le président de la commission médicale d’établissement (CME) des HUS, Emmanuel Andrès, cite un rapport alarmant de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et parle « d’impasse financière. » L’hôpital public strasbourgeois projette pour l’année 2021 un déficit de plus de 70 millions d’euros. Incapable de rembourser sa dette de près de 500 millions d’euros, le CHU risque une trésorerie négative de 15 millions d’euros d’ici fin 2021. D’où l’appel à l’aide du professeur Emmanuel Andrès aux personnalités politiques du Bas-Rhin :

« Il semble que la plus grande partie du déficit est liée à des facteurs exogènes, validés voire souhaités par l’État. (…) Nous ne pouvons d’ailleurs que nous étonner qu’aucune annonce de soutien n’ait été faite pour l’un des établissements les plus endettés de métropole et l’un des plus impactés lors de la première vague de Covid-19. »

Extrait de la lettre de la CME

Des investissements massifs et un niveau record d’emprunts

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« Je sais que j’ai merdé »

« Je sais que j’ai merdé »

Depuis 2020, l’Association régionale spécialisée d’action sociale d’éducation et d’animation (​Arsea) organise des « stages de responsabilisation » à Strasbourg. Ces stages sont des mesures judiciaires, prononcées lors de condamnations pour des faits de violences conjugales. Les participants doivent payer 240€ en échange d’un stage de deux heures par semaine, pendant six semaines. Rue89 Strasbourg a pu suivre l’un de ces stages, aux côtés de 13 participants (12 hommes et une femme), de mai à juin. Troisième épisode de notre BD-reportage : entre déni et reconnaissance des actes qui leur sont reprochés, les premiers pas des participants vers la « responsabilisation » ?

Escales estivales : tous les week-ends, du cinéma, du théâtre et de l’art de rue à Strasbourg

Escales estivales : tous les week-ends, du cinéma, du théâtre et de l’art de rue à Strasbourg

Du 9 juillet au 29 août, tous les week-ends, le cinéma en plein air, le FARSe et la Pause Culture animeront Strasbourg. Au total, plus d’une quarantaine de compagnies, pour 240 représentations, sont mobilisées pour cette édition.

Il déplace son matelas de rue en rue du 1er au 17 juillet. L’artiste Boijeot.Renauld traverse Strasbourg et installe ses bancs, tables et matelas de la place Kléber au parc de la Bergerie. Il incarne la figure de proue du nouveau format du Festival des Arts de la Rue de Strasbourg (FARSe) désormais étalé . Avec plus de 240 représentations prévues, les animations d’été à Strasbourg commencent officiellement vendredi 9 juillet au soir, avec la projection du film animé Le Voyage de Chihiro. Ainsi, le cinéma en plein air, les arts de rue et les compagnies de théâtre animeront les rues strasbourgeoises jusqu’au 29 août.

Performance Tokyocrossing par Boijeot.Renauld – Photo : Boijeot.Renauld cc

Un nouveau dispositif pour le FARSe

Le FARSe aura lieu cette année sous un nouveau format. Les années précédentes, le festival se tenait pendant trois jours. Pour l’été 2021, les artistes de rue déambuleront de places en parcs tous les samedis des mois de juillet et août.

L’occasion de voir Strasbourg autrement, avec une programmation axée sur l’imaginaire. Les spectacles inviteront les badauds à redécouvrir la ville à travers ses éléments : la terre, vue par la compagnie One Shot au parc de la Bergerie. Les airs, avec une représentation verticale de la compagnie In fine sur la façade de la faculté de Droit. Ou encore l’eau, lors du spectacle de clôture, les 28 et 29 août, pour une thalasso avec 3615 Dakota sur le quai des Bateliers.

Compagnie In Fine cc
A la verticale – Photo : Compagnie In Fine cc

« La ville, c’est une scène à 360° », décrit Lucile Rimbert, directrice artistique du FARSe, « c’est notre ring ». D’ailleurs, l’Agence de Psychanalyse Urbaine propose de se coucher en coin de rue. L’occasion d’étudier, le temps d’une séance, les petits problèmes de Strasbourg et son « rapport à la vieille Europe ». Sur les huit week-ends estivaux, quelques 33 compagnie, de la région et européennes, assureront plus d’une centaine de représentations.

Pause culture et cinéma plein air : le week-end affiche complet

Vendredi, ce sera cinéma en plein air. Avec les animations de début de séances proposées par plusieurs associations, petits et grands pourront profiter d’initiations au sport ou de concerts. Le programme est disponible. Les séances du vendredi sont complétées par celles du samedi soir sur toute l’Eurométropole.

Le dimanche, la Pause Culture offre une intermède artistique au sein des parcs de la ville. Concerts, théâtre et performances sont attendus. Le but ? « Remettre de l’émotion dans la ville », explique Anne Mistler, adjointe chargée des arts et de la culture. La programmation débute dès 10h. Ainsi, le dimanche 11 juillet à 11 heures, le parc de la tour Schloessel accueillera un concert de musique contemporaine de l’ensemble Accroche Note. Même heure, les musiciens du groupe de jazz Curiosity joueront au parc des Contades. Fin de matinée toujours, un concert de musique actuelle (soul, jazz, musique du monde, chants ukrainiens) se tiendra au jardin des Deux-Rives.

Envers et contre la pluie

Avec la météo qui s’annonce peu clémente, entre orages et canicule, l’Eurométropole et ses partenaires ont adapté leurs escales strasbourgeoises. Elle envisage ainsi des solutions de repli et de possibles annulations. Et les artistes ? Au vu de la difficile période passée, Guillaume Libsig, adjoint en charge de la vie associative et de l’animation urbaine, assure qu’une clause contractuelle leur permettra d’être rémunérés en cas d’annulation.

Guillaume Libsig invite aussi à suivre les annonces de la ville et le programme sur le site dédié de l’été à Strasbourg pour tout changement. Autre trouble fête envisagé : le Covid. D’où le choix de l’Eurométropole d’organiser essentiellement des représentations en plein air et sans jauge.

Des concerts ponctuels complèteront ces Escales estivales, certains mercredis et jeudis soirs.

L’Eurométropole espère déplacer la gare routière derrière la gare ferroviaire en 2023

L’Eurométropole espère déplacer la gare routière derrière la gare ferroviaire en 2023

Suite à l’extension du réseau de tram vers le nord de l’agglomération, l’Eurométropole de Strasbourg doit déplacer la gare routière derrière les Halles. L’arrière de la gare ferroviaire est envisagé par l’exécutif métropolitain mais les discussions débutent à peine.

Après le lancement de la concertation pour les extensions du tram vers le nord, l’emplacement de la gare routière place des Halles est remis en question. L’Eurométropole envisage deux hypothèses pour ce site, qui accueille 135 bus de la CTBR (compagnie des transports bas-rhinois) chaque jour de 5h30 à 22h : un déménagement derrière la gare ferroviaire, au niveau du Technicentre SNCF, ou sur plusieurs arrêts répartis autour de la gare. Envisagée au mandat précédent, l’hypothèse d’un « éclatement » des terminus des autocars, qui incluait la Rotonde à Cronenbourg et la gare routière place de l’Étoile est pour sa part abandonnée.

Vice-président de l’Eurométropole en charge des mobilités, Alain Jund (EELV) précise :

« D’une part, nous devons désengorger le centre-ville et rendre le quartier des Halles plus agréable. D’autre part, dans le cadre du plan mobilité, nous cherchons à compléter l’offre des Trains express régionaux (TER) par des lignes de bus qui seront davantage accessibles aux voyageurs si elles sont proches de la gare. »

plan tram
Dans le prolongement du tram à Schiltigheim et Bischheim, trois variantes sont à l’étude à Strasbourg à l’extérieur du centre-ville, notamment aux Halles et rue du faubourg de Pierre. Photo : doc Eurométropole

Au moins deux ans de discussions

Alain Jund aimerait une refonte des itinéraires des lignes de la CTBR dans l’Eurométropole :

« Cela consiste à transformer certaines lignes de bus pour qu’elles soient traversantes. C’est-à-dire que certaines lignes venant du nord de Strasbourg fusionneraient avec d’autres allant au sud, avec Strasbourg comme arrêt mais plus forcément comme terminus. Ces modifications n’interviendront pas avant deux ans. »

gare routiere des halles
La gare routière, place des Halles à Strasbourg – Photo : MD / Rue89 Strasbourg

Partie prenante de la CTBR, l’Eurométropole doit cependant s’accorder avec l’actionnaire majoritaire de la compagnie, la Région Grand Est. Contactée, la collectivité confirme que « des discussions sont en cours » mais ne confirme pas le site de la gare basse comme future base d’opération pour les bus de la CTBR :

« Aucune décision n’a encore été prise quant à l’implantation définitive de la future gare routière. Toute relocalisation ou déplacement se fera en étroite concertation avec l’Eurométropole de Strasbourg. Pour l’heure, nous en sommes encore au stade des réflexions techniques. »

Et pour cause, le service actuel de la CTBR permet de déposer les voyageurs bas-rhinois directement au centre-ville de Strasbourg. Un bénéfice qu’une installation derrière la gare n’est pas en mesure d’offrir. Il faut marcher une dizaine de minutes ou rejoindre les arrêts de trams de la gare pour au moins deux arrêts jusqu’à la place de l’Homme de fer.

Un impact sur 3 millions de trajets par an

Quelle que soit l'option retenue, Alain Jund insiste : "elle ira de pair avec une augmentation de cadencement et de l'amplitude horaire. En outre, un couloir dédié aux bus sera créé sur l'actuelle A35".

La CTBR exploite 37 lignes tous publics, dont 13 lignes scolaires, c'est-à-dire se calquant sur les horaires d'établissements. Un tiers, 12 d'entre elles s'arrêtent place des Halles. À cela s'ajoutent 2 lignes saisonnières : vers Europa-Park à Rust, durant les périodes d’ouverture, et vers le Champ du Feu de décembre à mars, également depuis le centre commercial.

En 2019, la CTBR a enregistré 3 174 009 validations (trajet par un seul passager) contre 1 993 791 en 2020 en raison de la crise sanitaire. Les 135 arrivées quotidiennes de bus se concentrent entre 7h et 9h et entre 16h30 et 19h.

« Militants socialistes, nous refusons la division actuelle qui conduit à notre effacement »

« Militants socialistes, nous refusons la division actuelle qui conduit à notre effacement »

Dans une tribune, une soixantaine de militants du PS du Bas-Rhin critiquent les choix stratégiques utilisés lors des scrutins 2021 et veulent reconstruire la fédération départementale « sur des bases saines ».

Les résultats des élections régionales et départementales s’inscrivent dans une spirale, enclenchée depuis 2015, de renoncements et d’échecs du Parti socialiste du Bas-Rhin. Le manque de démocratie au sein de notre fédération, le manque de dialogue avec nos partenaires de gauche ainsi que des prises de décision hasardeuses nous ont conduit vers un effacement progressif de l’échiquier politique local.

Le pari d’initier « l’Appel inédit », une démarche politique en dehors de nos instances démocratiques « s’appuyant sur des partis de gauche tout en voulant les dépasser », au mépris des militants socialistes, a conduit à la division du Parti socialiste dans le Grand Est et engendré une concurrence inutile et néfaste à gauche lors du scrutin des élections régionales.

Adhérer au Parti socialiste, c’est adhérer à ses valeurs, à son éthique et à son histoire. C’est aussi veiller au respect des principes démocratiques sur lequel il s’est construit. Adhérer au Parti socialiste, c’est agir collectivement pour l’intérêt général. C’est être uni avec les forces de progrès pour défendre les droits humains, le progrès social, la démocratie, le bien-être de tous, la sauvegarde des êtres humains et de la vie sur notre planète.

C’est pas faux. Photo : Parti Socialiste / Flickr /cc

Comment se situent les instigateurs de la division ?

L’engagement individuel pour défendre ses convictions est respectable. Libre à chacune ou chacun de faire ce choix. Mais cet engagement doit se faire dans la clarté et en toute transparence. Pour un responsable socialiste, c’est un impératif. Force est de constater que ce ne fut pas le cas. La gauche est partie divisée aux élections régionales et le Parti socialiste du Bas-Rhin en a subi les conséquences, créant pour les concitoyens, la confusion quant à notre ligne politique, y compris pour les élections départementales où nous n’avions pas les mêmes alliances à Strasbourg et en Alsace.

Il appartient maintenant aux instigateurs de cette division d’en tirer toutes les conséquences et de s’interroger sur leurs rôles et responsabilités au sein du Parti socialiste. Ne se reconnaissent-ils plus dans nos valeurs ? Vont-ils poursuivre leur démarche expérimentale en dehors du Parti ? Il nous faut des explications.

Reconstruire notre parti

Militants socialistes, réunis au sein de la fédération du Bas-Rhin, nous souhaitons reconstruire notre fédération sur des bases saines, dans un cadre serein, où l’ensemble des territoires seront pleinement représentés, afin de proposer une nouvelle alternative à gauche et contribuer à l’élaboration d’une union pérenne, avec tous nos partenaires de la gauche et des écologistes. Nous entendons reconstruire un dialogue autour des marqueurs politiques du socialisme, de l’écologie et de la justice sociale pour offrir la vision d’une société répondant aux attentes de nos électeurs.

Cette approche implique pour les partis de faire fi de toute tendance hégémonique ou sectaire pour bâtir un contrat social qui tienne compte du nouveau contexte socio-économique et environnemental. Cela vaut pour nous, comme pour les autres formations. Les convergences qui se font jour doivent permettre de construire des ponts là où nous nous heurtions à des murs. Nous devons continuer à agir et poser les fondations d’une nouvelle gauche pour aujourd’hui et pour demain. Penser et réfléchir les futures alliances pour éviter la multitude de candidats à gauche doit marquer le point de départ d’une nouvelle ère.

Contre les projets immobiliers, quatre collectifs demandent plus de transparence

Contre les projets immobiliers, quatre collectifs demandent plus de transparence

Leurs quartiers vont changer. Ils le savent, mais ils ne veulent pas subir. Quatre collectifs de riverains opposés à des projets immobiliers dans le Neudorf et le Neuhof ont déposé une pétition auprès de la Ville de Strasbourg. Ils exigent une discussion en amont dès que des habitants sont impactés par des constructions d’immeubles.

Au 92 avenue du Rhin, la rencontre du lundi 21 juin a été abrégée par l’orage. Le Collectif 92 Avenue du Rhin, ceux de la rue de Cernay et de la rue Sainte-Cécile dans le Neudorf, et celui de la rue Saint-Ignace dans le Neuhof pavillonnaire avaient choisi de se réunir en parallèle du conseil municipal. Une vingtaine de personnes ont bravé la tempête qui couvait, les derniers arrivés ont tout juste eu le temps de piocher dans le pique-nique.

Des voisins, des habitants engagés dans l’un des quatre collectifs représentés, et aussi quelques candidats aux élections départementales ont fait le déplacement… Mais la première force en présence restent les moustiques et les hannetons. « Ah si on n’aime pas les insectes, il y a bien une solution, » ironise quelqu’un dans l’assemblée : « un gros cube en béton ! »

Quelques minutes avant le déluge, la réunion comptait une vingtaine de personnes Photo : Pierre Pauma

Traverser la rue pour jouer au basket

C’est justement ce qui attend le 92 avenue du Rhin : un immeuble de 30 mètres de haut qui accueillera des bureaux et un amphithéâtre. Les terrains bitumés seront ramassés sur une plus petite surface, qui empêchera de jouer au foot et au basket en même temps. Pour l’heure, la petite assemblée se place à côté du but. Derrière eux, deux gaillards partagent un panneau de basket avec des petites filles, ils enchaînent les paniers à tour de rôle.

L’initiatrice du collectif de l’avenue du Rhin, Delphine Bernard, est rompue à la politique locale. Elle sait que l’équipe municipale écologiste accorde beaucoup d’importance à l’égalité de genre dans l’espace public, et qu’elle tient là une image en or : celle d’un lieu mixte ouvert à tous et à toutes :

« Antoine Dubois (élu référent pour le Neudorf, NDLR) nous a dit que les enfants n’avaient qu’à aller jouer au parc de la Citadelle. Vous laisseriez des enfants de 10 ans traverser la route du Rhin pour se rendre seuls au parc de la Citadelle ? Bien sûr que non. Et puis les terrains sont occupés par des joueurs beaucoup plus aguerris. Jamais des gamins ne pourront se faire une place là-bas, et encore moins des jeunes filles. »

Malgré la promesse de garder un terrain, tout le monde doute que les occupants de bureaux en open-space supporteront le « TAP TAP » des ballons sur le bitume en contrebas.

À côté de la réunion, des jeunes jouent au basket. Le terrain fait partie des rares espaces sportifs publics où la mixité existe Photo : Pierre Pauma / Rue89 Strasbourg / cc

« Aucun compte à régler avec les écologistes »

Au-delà du choix de remplacer le terrain par des bureaux (et la taxe foncière qui va avec), le collectif n’apprécie pas le modus operandi : Delphine Bernard a découvert bouche bée l’intention de la nouvelle équipe de vendre ce terrain le jour du vote en mars. Le projet immobilier de trop pour cette sympathisante socialiste, qui figurait en bas de la liste de gauche de « l’Appel Inédit » aux élections régionales. Arrivée dans le quartier en 2008, elle a vu les immeubles neufs occuper les abords de la route du Rhin, jusqu’à occulter la vue sur la cathédrale. Elle sait combien le sujet crispe au Neudorf, mais aussi que ses engagements politiques font d’elle une cible facile. Celle qui a fait campagne pour Catherine Trautmann en 2020 assure n’avoir « aucun compte à régler » avec la municipalité écologiste :

« On ne veut pas mêler notre combat à celui des guerres de partis. Nous avons défini notre combat comme transpartisan et apolitique. Ce n’est pas une campagne politique, c’est un combat de riverains qui se battent pour leur espace de vie. »

Reste que certains noms sont plus appréciés que d’autres dans l’assemblée. « Pernelle Richardot a toujours défendu ce terrain, y compris quand Philippe Bies envisageait déjà de le vendre », souligne Jean-Marcel Brûlé, ancien membre du conseil de quartier Neudorf, colistier pour sa part de Chantal Cutajar (sans étiquette) aux élections municipales de 2020 et pourfendeur du projet d’immeuble dans la rue de Cernay, au centre de Neudorf.

Delphine Bernard (Collectif 92 Av du Rhin), Anne Schneider (collectif Sainte-Cécile), et Imène Sfaxi (candidate LR aux départementales sur le canton Strasbourg 3) Photo : PP / Rue89 Strasbourg / cc

La banlieue pavillonnaire comme variable d’ajustement

Sur le papier, les quatre projets à l’origine de cette « convergence des luttes » diffèrent : des bureaux sur un sol partiellement artificialisé pour l’avenue du Rhin, des logements sur un parc qui appartient à un couvent pour la rue Sainte-Cécile, et des immeubles collectifs pour remplacer des pavillons vendus par leur propriétaires privés dans la rue de Cernay et celle de Saint-Ignace au Neuhof.

La porte-parole du collectif Saint-Ignace, Anne Schaefer, redoute que son quartier pavillonnaire et les deux gîtes de France qu’elle gère à deux pas de la Forêt du Neuhof ne pèsent pas lourd face à la tension foncière et à la nécessité de préserver les sols :

« On a bien compris qu’il y avait une stratégie de ne pas refaire la ville sur la ville, tout en limitant l’artificialisation des sols. La seule solution qui reste à la municipalité, c’est de construire des immeubles à la place du pavillonnaire. Mais cela veut dire tuer l’esprit village du quartier. »

Elle partage avec les trois autres collectifs une certaine frustration conjuguée au sentiment d’impuissance face à des promoteurs immobiliers qui avancent parcelle par parcelle :

« On commence à voir des annonces immobilières conçues pour attirer directement les promoteurs. J’en ai vu une pour une maison rue Saint-Ignace publiée sur Le Bon Coin. Elle précisait d’emblée que le terrain était constructible pour plusieurs pavillons ou bien un immeuble collectif. Si c’est un promoteur qui l’emporte, ça sera encore plus de béton ! »

Dans le Neuhof, le remplacement des pavillons par des immeubles ne se fera pas sans heurts Photo : document remis

Des réunions d’information pas de concertation, peu de concessions

Dans la rue Sainte-Cécile tout près du stade de la Meinau, Anne Schneider ne digère pas davantage cette soirée de février, où une visio organisée par la Ville et le promoteur immobilier Stradim l’ont mise devant le fait accompli. Leurs voisines, les sœurs du Couvent de la Croix ont vendu un bout de leur parc pour financer leur retraite et des projets en Afrique. Le futur voisin s’appelle « Les jardins d’Adèle » : un immeuble de 3 étages. Quelques jours après la fameuse visio, le permis de construire était accordé. Anne Schneider et ses voisins devront se contenter des quelques concessions du promoteur, en ayant eu le sentiment que tout était plié avant même qu’ils n’aient élevé la voix :

« On comprend la position des sœurs et leurs besoins. Nous sommes allées les rencontrer pour signifier que notre opposition au projet n’était pas une marque d’hostilité. Mais on a été très surpris de les entendre utiliser le même vocable que le promoteur, et nous assurer que ce serait un “petit ensemble” qui s’intégrerait dans le quartier. On leur a répondu que le “petit ensemble” ferait quand même 17 mètres de haut. Elles n’avaient rien à nous répondre ! »

Dans la rue de Cernay, Jean-Marcel Brûlé a senti le coup venir un peu plus tôt. La faute à un géomètre peu discret venu faire des mesures. Cet ancien membre des instances de démocratie locale que sont les conseils de quartier a lui aussi vu trop d’immeubles sortir de terre pour ne pas connaître la musique. Le permis de construire a été délivré le 22 février 2021.

Une pétition déposée non sans difficulté

Au-delà de l’opposition spécifique qui les réunit, ils veulent aussi préparer l’avenir, et être informés des projets immobiliers futurs bien avant que la Ville et les promoteurs n’aient topé. C’est l’esprit de la pétition qu’ils ont déposé sur le site de la Ville de Strasbourg qui demande :

« Une information sur le PLU et ses modifications devrait être organisée par les directions de Territoire, dans chaque quartier de la ville. Ceci permettrait aux habitants risquant d’être impactés par une nouvelle construction, d’en être informé en amont par la connaissance des projets possibles dans son environnement immédiat. »

Extrait de la pétition

« Ce n’est pas nous qui parlons de co-construction en permanence. On aimerait bien la voir en pratique », tâcle Delphine Bernard. Si une municipalité ne peut faire ce qu’elle veut sur les ventes privées malgré son droit de préemption, rien ne lui interdit de communiquer sur un projet immobilier bien avant qu’un permis de construire ne soit délivré. Il a pourtant fallu se battre avec la Ville pour que la pétition soit acceptée, regrette Jean-Marcel Brûlé :

« Ils ont d’abord refusé la pétition, sous prétexte que tout ce qui touche au PLU relève des compétences de l’Eurométropole, et non de la Ville. C’est bien la preuve qu’ils ne l’ont pas lue, parce que nous ne demandons aucun amendement, simplement de la transparence sur les projets immobiliers qui se profilent. »

Des banderoles accrochées au gymnase qui jouxte le terrain de basket Photo : Pierre Pauma / Rue89 Strasbourg / cc

S’inspirer de la Robertsau ?

Dans l’après-midi, Delphine Bernard a un peu pesté en regardant le conseil municipal, qui n’a pas manqué d’aborder le problème de la bétonisation. Ses compagnons de lutte ont un œil braqué sur le centre administratif, mais aussi un autre sur la Robertsau. La municipalité vient de renoncer à un projet d’agroquartier de quelques 1 000 logements sur 29 hectares de terres agricoles, et préempté plusieurs terrains convoités par des promoteurs. « C’est bien la preuve que quand les riverains se mobilisent, ils peuvent être entendus » se réjouit Anne Schneider. 

Quant au projet de bureaux au 92 avenue du Rhin, le dossier traîne : aucune nouvelle du permis de construire, qui aurait dû être délivré en avril. Jean-Pierre Soares, membre du collectif de l’avenue du Rhin, y voit une bonne raison d’espérer :

« On n’a toujours pas de nouvelles, alors que la vente a été votée il y a trois mois… À mon avis, il y a de bonnes chances que projet évolue encore. »

L’État se contredit et décide la dépollution du lindane à Colmar pour compenser Stocamine

L’État se contredit et décide la dépollution du lindane à Colmar pour compenser Stocamine

En juin 2020, l’État estimait que la pollution au pesticide lindane d’une ancienne décharge près de Colmar était maîtrisée. En avril 2021, l’État considère que son impact sur la nappe phréatique nécessite que le site soit nettoyé, en compensation de la pollution que causera le confinement des déchets de Stocamine.

Le 18 janvier, Barbara Pompili, ministre de l’Écologie, annonçait que les déchets de Stocamine, à Wittelsheim, resteraient confinés sous la nappe phréatique. En compensation, l’État a alloué 50 millions d’euros pour dépolluer des sites industriels qui menacent les eaux souterraines. La mission a été confiée au préfet du Haut-Rhin, qui a mis en place un comité de pilotage intitulé « Protection de la Nappe d’Alsace ».

Ce comité a sélectionné les trois sites qui seront dépollués grâce à cette enveloppe de l’État : une ancienne décharge de lindane, un pesticide particulièrement cancérigène, située à Wintzenheim près de Colmar, les anciennes usines ABT à Richwiller dans le Haut-Rhin et l’ancienne orfèvrerie Munsch Gulden à Wingen-sur-Moder. Ces trois sites ont été choisis parce que les entreprises qui ont causé ces pollutions n’existent plus, qu’ils sont proches des habitations et que leurs effets sur les eaux souterraines sont avérés.

Rue89 Strasbourg s’est procuré un document de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), comprenant le planning prévisionnel de ces travaux de dépollution :

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Avant l’annonce de la fermeture, Knorr comptait vendre son usine depuis deux ans

Avant l’annonce de la fermeture, Knorr comptait vendre son usine depuis deux ans

Alors que la fin des négociations autour du plan social à Knorr approche, les représentants du personnel estiment que les salariés ont souffert d’un défaut d’information important. Le groupe Unilever avait choisi de se séparer de son usine alsacienne dès 2019, sans en informer les syndicats.

Environ 150 personnes étaient réunies devant le tribunal judiciaire de Strasbourg lundi 5 juillet. Des salariés de Knorr et leurs soutiens sont venus appuyer l’action en justice des cinq syndicats de l’usine à Duppigheim, promise à la fermeture. Les élus du personnel ont entamé une citation directe de la direction pour « délit d’entrave« . Ils reprochent aux dirigeants d’avoir caché leur volonté de vendre l’entreprise de fabrication de soupes pendant plus de deux ans.

Le 25 mars, les salariés ont appris à la surprise générale la fin de la production de soupes à Duppigheim. Quelque 261 personnes devraient être licenciées cet été. Les salariés ont eu des échos de visites du site par de potentiels repreneurs, mais ignorent si ces marques d’intérêt vont se concrétiser.

Maître Alexandra Bentz, l’avocate du comité social et économique (CSE), détaille le motif de l’action en justice :

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L’école et les gens du voyage, l’impossible rencontre

L’école et les gens du voyage, l’impossible rencontre

Dans l’Eurométropole, les enfants qui vivent sur les aires d’accueil des gens du voyage ne sont pas toujours scolarisés. Si la situation est très variée selon les terrains, elle s’est largement dégradée avec la pandémie de Covid. Entre les tenants d’une scolarisation forcée et la nécessité de combattre l’illettrisme pour réduire la précarité, de timides solutions émergent mais qui doivent composer avec les traumatismes du passé.

Un polygone rectangle bariolé de couleurs vives trône à l’entrée de l’aire d’accueil. Les formes rectilignes rappellent l’architecture des bâtiments industriels alentours. Et les couleurs vives, celles des tags et des grafs qui les marquent. Bienvenue au port du Rhin, l’aire d’accueil de Dunkerque est le seul endroit habité au cœur de cette zone industrielle. Avec 39 places, c’est l’une des aires de l’Eurométropole de Strasbourg (EMS) où les familles stationnent le plus longtemps dans l’année et la seule sur le ban communal de Strasbourg.

Selon le schéma départemental (2019-2024), le taux de réalisation des aires d’accueil est de 91% dans le Bas-Rhin. La loi du 5 juillet 2000 impose que toutes les communes de plus 5 000 habitants disposent d’un terrain d’accueil. Le département en compte 20, l’Eurométropole : 9. 

De l’autre côté du canal, le très résidentiel quartier des XV et trois écoles primaires dans le secteur. Pourtant, très peu d’enfants habitant l’aire sont inscrits dans une école. À l’échelle de l’EMS, les statistiques données par le Centre social ressources Gens du voyage chiffrent que 32% des enfants voyageurs sont inscrits en maternelle, 82% en primaire et seulement 19% au collège. Mais ces chiffres masquent des situations très diverses selon les aires d’accueil. 

Défiance ou confiance, des sentiments variés d’une aire à l’autre

À Fegersheim par exemple, tous les enfants entre 6 et 11 ans sont scolarisés. Pour leurs parents, ayant eux-mêmes suivi une scolarité, actifs sur le marché du travail ou entrepreneurs, la scolarisation ne pose pas de questions. Ce n’est pas le cas sur d’autres aires où les populations sont plus précaires et où l’illettrisme est très répandu.

Fête sur l’aire d’accueil de Geispolsheim organisée par Contact et promotion avec l’association Ballade le 10 juin 2021 Photo : SW / Rue89 Strasbourg / cc

L’éloignement des établissements scolaires, l’accessibilité délicate des aires, l’année scolaire (septembre à juin) qui n’épouse pas le rythme du voyage, et les horaires pour aller chercher les enfants sont des facteurs qui expliquent la faible scolarisation. En outre, par expérience ou défiance, certaines familles n’adhèrent pas à l’école. À force de suivre une scolarité en pointillé, les acquis sont fragiles, difficiles à combler et la fréquentation s’en ressent.

Sur l’aire rue de Dunkerque, les familles hésitent à parler aux journalistes. À les entendre quand les médias écrivent sur eux, c’est surtout pour dire du mal et renforcer les clichés forgés par des siècles d’antitsiganisme. Les interroger sur l’école, c’est aussi leur demander de s’expliquer et de se justifier et les premières réactions sont souvent que « tout se passe bien à l’école », « on n’a rien à raconter. » Linda (le prénom a été changé), 24 ans, prépare le déjeuner et invite avec un grand sourire à s’attabler. Elle aussi ne s’étend pas trop sur ces années là. 

« Dans le fond avec une feuille, je devais rester tranquille »

« J’ai été à l’école mais je n’y ai pas appris à lire, j’étais dans le fond de la classe avec une feuille et je devais rester tranquille. J’ai appris à lire plus tard et sur mon téléphone… »

L’expérience des générations précédentes est parfois encore plus amère, comme cet homme âgé assis devant sa caravane qui répond : 

« Je ne sais pas lire ni écrire. Je n’ai jamais appris, on n’allait pas à l’école, comment on aurait pu ? On était déplacés toutes les 24 heures par les policiers. Nous les gitans, nous étions indésirables. »

Aire d’accueil de la rue de Dunkerque au port du Rhin (au centre) Photo : Google Earth

Dans son livre « Où sont les “gens du voyage” ? » (éditions du commun), William Acker retrace l’histoire des « statuts juridiques » et autres « catégories administratives » pensées par les autorités françaises pour contrôler ces communautés et des discriminations qui les accompagnent. L’ouvrage, très documenté, est enrichi de témoignages, notamment de sa propre famille. 

La République, c’est plutôt les internements, la déportation et la spoliation

Au XXe siècle, l’internement massif des « tsiganes » suite à la défaite française en 1940, la déportation de certains et la spoliation de leurs biens pour la majorité d’entre eux a laissé des traces. Le livret de circulation, instrument de contrôle des allées et venues des gens du voyage, n’est supprimé qu’en 2017. La question de la scolarisation, vue comme essentielle dans la République, n’est pas perçue ainsi par les gens du voyage. 

Juriste, William Acker raconte avoir été choqué d’entendre des amis, défendre la « sédentarisation forcée des familles » avec des enfants de 3 à 16 ans pour pousser à la scolarisation. Une mesure qui va à l’encontre du style de vie et de la culture des gens du voyage, que beaucoup parmi eux cherchent à préserver. Pour William Acker, il devrait être possible à l’heure du numérique de permettre la scolarisation de ces enfants mais, précise-t-il, « cela impose de passer par deux chantiers préalables : la connaissance et la reconnaissance. »

Sur l’aire de la rue de Dunkerque, de nombreuses personnes interrogées désignent le bâtiment modulable à l’entrée : « regardez, les enfants sont à l’école ». Dans cet espace, chaque jour de la semaine, cinq intervenants en Français langues étrangères (FLE) accompagnent les enfants pour apprendre à lire et à écrire. Le rythme est quotidien depuis septembre 2020. Mandatée par la ville, l’association Les Francas a commencé ses activités en 2015, mais au départ l’action ne consistait qu’en une séance hebdomadaire. Insuffisant pour Manon Bonnaudet, la directrice : 

« On a entendu le besoin des familles, qui voulaient que leurs enfants sachent lire et écrire, pas forcément d’aller à l’école. On s’est rejoint sur ce point de concordance et depuis, le projet a du sens, les enfants sont assidus et affichent une bonne progression, les parents s’intéressent à ce que l’on fait. » 

Aire d’accueil de Geispolsheim, en bas à gauche Photo : Google earth

Ce projet fait partie d’un programme déployé depuis 2015 par l’Eurométropole avec l’aide de la CAF du Bas-Rhin. La philosophie est de permettre une plus importante inclusion sociale des aires d’accueil des gens du voyage. L’Eurométropole ne fait pas exception à une tendance nationale. Les terrains sont géographiquement excentrés, pas assez nombreux et pas toujours aux normes, parfois même pollués. Cela été le cas jusqu’à il y a peu pour l’aire de Dunkerque, comme le révélait une enquête de Rue89 Strasbourg en 2018.

Des espaces de vie sociale dans les aires

Sur six des neufs aires d’accueil du territoire, des « espaces de vie sociale » ont été déployés à partir de bâtiments modulables. Pour chacun d’entre eux, un partenariat a été noué avec une association pour faciliter l’accès aux droits et le suivi des démarches administratives. En outre, un « lieu d’accueil parents-enfants » itinérant fait la tournée des aires d’accueil, opéré par l’association « Contact et promotion. » 

Quelles que soient les situations, la fréquentation de l’école n’est généralement pas continue, beaucoup de familles reprennent généralement le voyage au printemps. Depuis l’an dernier avec la pandémie, la peur du virus et les confinements successifs, « la situation s’est beaucoup dégradée », constate Nathalie Jampoc-Bertrand, vice-présidente (PS) en charge des aires d’accueil pour l’Eurométropole. Selon elle, un discours d’inclusion ne suffit pas : 

« L’école ne doit pas être seulement inclusive, elle doit être accueillante. Il faut créer un pont entre l’école et les communautés, qui puisse être traversé des deux côtés, établir une confiance envers l’institution scolaire. Mais pas question de brusquer les gens, on doit d’abord restaurer la confiance en discutant. » 

En effet, en discutant avec les familles, les angoisses sont nombreuses parfois justifiées, parfois fantasmées : peur de l’insécurité, des discriminations, de l’acculturation, des mœurs dissolues, des enlèvements et autres dangers en tout genre… 

Fête sur l’aire d’accueil de Geispolsheim organisée par Contact et promotion avec l’association Ballade le 10 juin 2021 Photo : SW / Rue89 Strasbourg / cc

Rencontrée sur l’aire de Geispolsheim, Sophie mère de trois enfants qui les élève seule depuis son divorce a fait le choix du Centre national d’enseignement à distance (CNED) pour son fils Timéo, adolescent de 14 ans. Ces cours lui permettent de combler les manques de sa scolarisation intermittente dans un collège de la région parisienne, dont il avoue « avoir hâte d’y retourner en septembre pour retrouver les copains. » Mais pour sa sœur, âgée de 12 ans, plus question d’école, ce sera des cours à distance uniquement comme sa mère l’expose : 

« Chez nous, on a peur que les enfants aillent au collège, à cause des mauvaises fréquentations. Surtout pour les filles, on a peur qu’elles perdent leur virginité… C’est comme ça, on suit la coutume. Pourtant elle est intelligente ma fille. Pour l’instant j’aide mes enfants avec leurs devoirs, ça ne me dérange pas de le faire. » 

Des camions-écoles en Franche-Comté

Sophie a la capacité de suivre les devoirs de ses enfants mais ce n’est pas le cas de toutes les familles. Dans certaines régions, l’Éducation nationale détache des professeurs qui accompagnent les élèves dans les enseignements à distance. En Franche-Comté par exemple, des « camions écoles » sillonnent le territoire et interviennent sur les aires d’accueil.

Les Francas ont été voir de plus près les actions menées à Belfort pour s’inspirer. L’association intervient aussi sur l’aire d’Illkirch Graffenstaden et a vocation à essaimer. Pour Manon Bonnaudet, directrice des Francas du Bas-Rhin, apprendre à lire et écrire est un objectif important, et peut-être un tremplin pour l’école plus tard, estime-t-elle : 

« On peut entendre les blocages des parents. En raison de l’histoire entre les autorités et les voyageurs, l’école était pour eux aussi un outil de contrôle et d’acculturation très fort. Leurs enfants ont été parfois discriminés à l’école, ils ont peur, ce sont deux mondes qui ne se comprennent pas. Mais ces enfants qui ont suivi les cours et qui savent lire et écrire, ont appris à nous connaître, eux seront peut-être encouragés à scolariser leurs propres enfants. » 

Dans l’Eurométropole, un demi-poste d’enseignant sera dédié à ces aires à la rentrée 2021. 

L’Université toujours incapable de gérer les conflits entre un professeur et ses étudiants

L’Université toujours incapable de gérer les conflits entre un professeur et ses étudiants

Depuis près de deux ans, trois étudiants alertent la présidence de l’Université sur le malaise de leurs camarades face aux méthodes d’un professeur. Aujourd’hui sans espoir de changement après un combat long et éprouvant, ils dénoncent le silence et le mépris de l’administration.

Ils attendent toujours une réponse de l’administration. Depuis novembre 2019, trois étudiants de l’Université de Strasbourg ont successivement tenté d’alerter la présidence sur le comportement autoritaire et les propos sexistes et discriminatoires d’un professeur. Près de deux ans après avoir écrit pour la première fois à la vice-présidente en charge des ressources humaines, Marie, Sophie et Evan (tous les prénoms ont été modifiés) dénoncent avant tout le mépris de l’administration face à leur engagement pour améliorer les conditions d’études de leurs camarades : « Je n’ai plus confiance en l’Université, dès l’année prochaine j’étudierai ailleurs. Ici, la présidence se fout des étudiants », estime Evan, représentant des étudiants de licence au conseil de faculté.

Un premier témoignage collectif, une oreille sourde

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Les épiceries, discrètes vigies de quartier, piliers du lien social

Les épiceries, discrètes vigies de quartier, piliers du lien social

Tous les jours, des passants les croisent sans même les remarquer. Pourtant, derrière les étals de fruits et les rayons surchargés des épiceries, le quartier se retrouve, et les habitués s’y confient, sûrs de trouver une oreille attentive.

Antonio se tient debout derrière son comptoir. Accoudé à un rayon de conserves de spécialités portugaises, un poing sur le plan de travail en marbre, il surveille l’entrée de l’épicerie même si « avant midi, c’est calme ». Certains matins, la tranquillité de la boutique est rompue par les enfants de l’école voisine, qui chantent « très fort et désaccordés », ce qui amuse l’épicier de 70 ans.

Antonio dans sa boutique
À l’origine une épicerie de spécialités portugaises, italiennes et espagnoles, Chez Fernandes a élargi son offre à des produits plus généraux face à la demande. Photo : Manuel Magrez / Rue89 Strasbourg

L’épicier, ou la vigie du quartier

Dans la boutique d’Antonio, le crépi et les carreaux de carrelage bleu qui recouvrent les murs n’ont pas bougé depuis qu’il les a lui-même posés, il y a 37 ans. Si la boutique de la rue du Faubourg-de-Pierre résiste au temps qui passe, l’épicier, lui, observe le quartier changer :

« La banque d’à côté, c’était un restaurant tenu par un fils d’immigré portugais arrivé pendant le Seconde Guerre mondiale. Si vous saviez le nombre de personnes qui viennent et qui repartent. La plupart de commerces ont connu 4 ou 5 propriétaires depuis qu’on est là. Quand on est arrivés, il y avait encore les rails du tram dans la rue. Ils l’ont modernisée, mis un sens unique, agrandi les trottoirs… mais ça n’a pas apporté plus de clients. »

Solidement installé dans le quartier, la boutique du commerçant portugais est une façade familière, devant laquelle les passants s’arrêtent pour lorgner le patchwork de fruits sur les étals, acheter une bouteille d’eau ou commander des accras de morue maison. « Il y a même plusieurs habitants du quartier qui nous laissent leurs clés en nous décrivant la personne qui passera les chercher », raconte l’épicier.

Depuis l’installation du Monoprix dans la rue en 2015, quatre épiceries ont mis la clé sous la porte. Pour Antonio, son magasin a résisté grâce à la confiance des clients. « On a une clientèle d’habitués. Avec ma femme, on a connu des bébés qui viennent maintenant faire leurs courses ici, comme leurs parents ».

Antonio Fernandes devant son épicerie
Antonio Fernandes gère l’épicerie au 65 rue du Faubourg-de-Pierre depuis 37 ans. Photo : Manuel Magrez / Rue89 Strasbourg

Un comptoir pour se confier

« Ah l’américain ! », s’exclame Antonio en levant les bras au ciel, alors qu’un homme grand, mince et élégant, des cheveux gris mi-longs coincés sous un chapeau, entre dans la boutique. « Franco-américain », corrige le client en souriant, avant de commander des escalopes de poulet grillées pour le lendemain. « C’est un ancien pianiste de renom, on parle souvent de musique. ll se remet doucement d’un AVC. Pendant six mois on ne l’a pas vu, personne ne savait où il était, on s’inquiétait. Et puis un jour il est revenu et nous a dit qu’il était à l’hôpital », raconte Antonio, en ponctuant son récit de gestes de la main.

Le commerçant apprécie la proximité qui le lie aux clients. Il livre lui-même les commissions à trois personnes âgées, qui ne peuvent plus se déplacer. « Dans le temps, quand je passais, une cliente ouvrait une bouteille de champagne ou de whisky, peu importe l’heure. Elle jouait un morceau de piano, on discutait un peu et je repartais », se souvient-t-il. Mais depuis quelques années, il lui arrive de se rendre aux funérailles des plus fidèles, une manière pour lui de « leur rendre ce qu’ils ont donné ».

La nostalgie du vieil homme est interrompue par le claquement de la porte d’entrée. Une cliente commande deux tranches de pâté en croute. Antonio se penche dans la vitrine réfrigérée, où jambons secs et chorizo côtoient gorgonzola et mozzarella. L’épicier emballe la commande dans du papier aluminium, en s’excusant de la coupe un peu grossière. Malgré les protestations des clients, qui le supplient de « rester encore un peu », Antonio souhaite vendre le magasin pour profiter de sa retraite. Le principal intéressé est un jeune voisin, qui « passe devant la boutique depuis qu’il est tout gamin », sourit l’épicier.

Akhtar réapprovisionne son étal avec application. « Il faut que ça soit attractif pour le client », lâche le gérant de l’épicerie Exocity, en plaçant les plus beaux fruits au-dessus des autres quai Saint-Jean. Depuis onze ans, le commerçant originaire du Bangladesh répète les mêmes gestes, chaque jour. À l’intérieur, employés et clients tentent de se frayer un passage entre les sacs de riz de 10 kilos et les cartons de patates douces. Au milieu de ce joyeux bazar, Akhtar allume un bâton d’encens avant de vider les arrivages de légumes du matin.

« Lui, c’est comme la famille »

« Madame, on a des épinards, des rouges et des verts, tout frais », lance l’épicier à une cliente en lui présentant une botte. La jeune femme regarde le légume, tentée, avant de se raviser. « La prochaine fois », promet-elle. Akhtar la salue d’un sourire et retourne à son activité. « Ici c’est comme la maison, tous les jours il y a des clients qui passent trois ou quatre fois, dès qu’ils ont besoin de quelque chose. Certains commencent à cuisiner et se rendent compte qu’ils ont oublié le sel, on est là pour dépanner », explique le commerçant.

En caisse, la femme d’Akhtar, Sharifa, parle bengali avec un habitué. « Lui, c’est comme la famille », souffle l’épicier, « parfois, il vient simplement pour discuter ». Les plus fidèles, comme lui, sont accueillis par un « bonjour » un peu plus appuyé. Ils connaissent également le chemin de la réserve, où sont stockés les produits qui ne tiennent pas dans le magasin. Le long des murs qui mènent à l’arrière-boutique, des boîtes de conserves s’empilent dangereusement jusqu’au plafond. Akhtar ne cesse de se hisser et de se pencher : il aide une cliente à atteindre un produit en hauteur avant d’offrir un paquet de bonbons à un enfant tout en demandant des nouvelles à sa mère.

L’épicerie Exocity est installé depuis 2010 quai Saint-Jean, à Strasbourg. Photo : Manuel Magrez / Rue89 Strasbourg

Le monde entier dans une épicerie

Un cycliste, s’approche de l’entrée de l’épicerie, passe une roue à travers le seuil et demande s’il reste des mangues vertes. Manioc, foufou (une pâte à base de farine ou de tubercules pilés), fromage d’Amérique du Sud… l’épicerie regorge de produits difficiles à trouver dans la grande distribution. Dans le magasin, les langues se mêlent, entre des denrées du monde entier, pour le plus grand plaisir d’Akhtar, qui se félicite de « regrouper des gens de toutes les origines » dans sa boutique. Pour lui, la raison du succès repose sur sa complémentarité avec les autres commerces :

« J’ai des produits et des quantités que les supérettes n’offrent pas. Jamais on ne trouve un sac de 10 kg de riz ou de thé à Carrefour. Et l’épicerie d’à côté fait de la viande, donc je me suis adapté. J’ai arrêté d’en vendre et je fais les accompagnements : le riz, les bananes plantain… Comme ça, je résiste mieux. On se complète. »

Akhtar observe, range et conseille. Il donne une idée de recette à un cliente. « Vous cuisinez, vous ? », le taquine-t-elle. Les deux rient un instant, et le ballet incessant des clients reprend de plus belle.

L’après-midi est chaud. Des enfants entrent Chez Abdel pour acheter un soda, une glace ou un jus de fruit. À l’intérieur de l’épicerie, les réfrigérateurs ronronnent doucement. Chakib, 35 ans, rend la monnaie derrière une vitrine remplie de viennoiseries, de gâteaux à la crème et de paninis. Depuis quinze ans, le commerçant gère l’épicerie du Port du Rhin, créée par son père, Abdel, en 1981.

Un commerce qui vit au rythme du quartier

À l’entrée de la boutique, trois enfants se concertent pour savoir ce qu’ils vont acheter avec un euro trouvé par terre. « Ça serait quand même mieux si on avait trouvé 2 euros, on pourrait acheter une grande boisson », lance l’un d’eux, bientôt précipité vers la caisse par d’autres clients. Un flot continu d’habitués se rend chaque jour à l’épicerie, mais le magasin vit surtout au rythme du quartier. « Nos pics d’affluence sont en fonction de l’école, juste derrière : le matin, entre midi et 14h, à 16h30 et après le périscolaire », explique Chakib.

Les 60 mètres-carrés de surface de vente de l’épicerie sont encombrés de conserves, packs d’eau, légumes et bonbons. Photo : Manuel Magrez / Rue89 Strasbourg

L’épicier, qui connaît presque tous ses clients, s’amuse parfois de leurs achats :

« Quand je vois les ingrédients qu’ils prennent, j’arrive à deviner ce qu’ils cuisinent. Par exemple, du pain de mie et du gruyère, en général, c’est pour des croque-monsieur. Et ce qui est drôle, c’est que plusieurs familles du quartier cuisinent parfois la même chose le même jour. À mon avis, il y a des recettes qui doivent s’échanger à la sortie de l’école. »

Depuis l’installation d’un Carrefour Express dans le quartier, en 2018, certains de ses clients l’ont quitté, mais une bonne partie est revenue. « Ici, l’accueil n’est pas le même. Je connais les gens, leur métier, leur famille, je les appelle par leur prénom et on prend le temps de parler. Je suis plus inquiet pour la survie du Carrefour que pour la nôtre », assure Chakib en servant un café à un vieux monsieur.

« Dans ce métier, la fatigue est autant morale que physique »

Un homme s’attarde au comptoir. Chakib l’écoute, acquiesce, surveille la file d’attente qui se créée derrière lui. « Les gens viennent ici faire leurs courses, mais également raconter leurs problèmes. On est un peu des psys, mais c’est épuisant moralement, car nous aussi on a nos problèmes. Dans ce métier, la fatigue est autant morale que physique », soupire Chakib.

Chakib a repris l’épicerie de ses parents, présente depuis 40 ans rue Migneret, au Port du Rhin. Photo : Manuel Magrez / Rue89 Strasbourg

La nécessité de garder une posture autoritaire avec certaines personnes, « pour ne pas se faire entourlouper » rajoute à cet épuisement. « Parfois, je dois faire le mec de quartier pour me faire respecter, parce que si j’ai un vol ou un autre problème, je peux attendre longtemps la police », grince Chakib. « En décembre, j’ai abrité un jeune pendant une rixe qui a éclatée devant ma boutique. J’ai fermé le magasin et appelé la police, ils ne sont jamais venus », ajoute-t-il, amer. Face à la fatigue qui s’accumule et un rythme de vie en décalé, l’épicier, qui travaille tous les jours de 7h à 20h, envisage de devenir chauffeur de taxi.

Ruken Caroline Bulut : derrière la meneuse de manifestation, une vie de luttes

Ruken Caroline Bulut : derrière la meneuse de manifestation, une vie de luttes

Au rassemblement strasbourgeois pour la Palestine, le 15 mai 2021, Ruken Caroline Bulut menait le cortège, mégaphone à la main face à plus de 3 000 personnes. D’origine kurde, féministe et ancienne étudiante engagée, la militante de 29 ans raconte ses combats. Portrait.

« Tout le monde derrière la banderole ! » En milieu d’après-midi, samedi 15 mai, Ruken Caroline Bulut s’époumone dans un mégaphone. Face à elle, le cortège de tête de la manifestation en soutien à la Palestine. Ce sont surtout des jeunes, principalement des hommes, qui écoutent la militante sans broncher. Lorsque le premier rang s’est bien placé derrière le slogan « Palestine, urgence », la jeune femme au keffieh relance la marche. Cette autorité naturelle, qui étonne même son camarade et militant palestinien Amine, Ruken Caroline la tire d’une vie de lutte contre toutes les formes d’oppression. En tant que femme kurde, ses combats ont commencé dès le plus jeune âge.

Ruken Caroline Bulut devant la banderole, tendant le micro à un jeune derrière elle au moment du Rassemblement pour la Palestine contre les frappes israéliennes, le 15 mai 2021 à Strasbourg. ( Photo PF / Rue89 Strasbourg / Cc)Photo : PF / Rue89 Strasbourg

« Imprégnée » par la politique depuis toute petite

Ne sachant pas encore marcher, le père de Ruken la porte sur ses épaules lors de manifestations à Strasbourg. Les marches sont organisées par le Nouveau Parti Anticapitaliste, le syndicat CGT, les Kurdes… Dès son plus jeune âge, sa mère l’encourage à exprimer ses opinions et la félicite. Ruken se souvient d’une scène, lorsqu’elle avait huit ans. Debout, devant toute sa classe de primaire, Ruken quitte un cours où « l’on en apprend plus sur Atatürk (Mustafa Kemal, fondateur de la République turque) que sur la langue turque. »

À Haguenau, où elle vit avec sa mère, elle s’identifie à la communauté turque : « Je n’avais pas conscience de mes origines. Je voyais bien qu’à la maison ma mère ne parlait pas tout à fait la même langue. Mais elle ne m’a pas appris à la parler pour éviter de marquer trop tôt une différence entre les autres enfants et moi. » La jeune enfant que tout le monde appelle Caroline (son deuxième prénom) parle uniquement français à sa mère : « Je ne voulais pas que ma mère fasse partie de ces femmes, habitant depuis longtemps en France mais qui ne parlent pas la langue ».

Un changement radical

Ce n’est que vers onze ans qu’elle découvre la vérité sur ses origines. Sa famille, qui jusque-là avait voulu la préserver au maximum des potentiels conflits avec les autres enfants turcs de l’école, lui dit la vérité. Ils sont originaires du Kurdistan. Son père et son frère lui parlent de ce pays à cheval entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran. À la fois Kurde et alévi (branche de l’islam), deux minorités dans ces pays à majorité sunnite, sa famille a dû fuir les persécutions et s’est installée en France. Dès cette révélation, « un changement à 180 degrés » s’opère pour Ruken :

« J’ai commencé à beaucoup m’informer sur le sujet, me rendre à mon initiative à toutes les marches kurdes. Quand on a compris qui nous étions, je ramenais ma sœur avec moi aux manifestations à Strasbourg, Paris, Berlin… J’ai même renommé mon groupe Skyblog « les kurdish ladies » (il s’appelait « turkish ladies » auparavant, ndlr). C’était l’élément, la case de mon identité qui me manquait. Des amis ont arrêté de me parler, alors j’ai dû m’affirmer et expliquer, jusqu’à me faire accepter. »

Pendant longtemps, l’adolescente a arboré avec fierté le jaune, le rouge et le vert sur ses vêtements. Les couleurs du drapeau Kurde. Après le lycée, elle modère sa tenue et ne porte presque plus le keffieh, apprenant à choisir les moments où le porter, « surtout en manifestation ». Pour Ruken, ce foulard représente l’engagement des combattantes kurdes, les YPG (Yekîneyên Parastina Gel, Unité de protection du peuple), un support armé pour la guérilla et la branche syrienne du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) : « C’est un symbole de résistance créé par les Palestiniens. »

Ruken Caroline Bulut, faisant le peace and love munie du bandana qu’elle portait et porte toujours de temps en temps en manifestation avec les couleurs du Kurdistan (Photo GK / Rue89 Strasbourg / Cc).

Des premières expériences à l’école

Au collège, Ruken aide à constituer un groupe de jeunes pour se représenter au conseil municipal d’Haguenau, qu’elle baptise le NRJeunes. Elle s’en sert pour organiser un évènement contre le racisme, la discrimination et les violences faites aux femmes. Au lycée René Cassin à Strasbourg, la jeune fille, au tempérament de meneuse, continue de se positionner dans divers combats : elle rassemble des jeunes d’Haguenau pour se liguer contre la réforme des admissions post-bac en 2007, mobilise des camarades contre la fin des départs à la retraite à soixante ans en 2011…

À cette occasion, elle convainc ses camarades de l’aider à bloquer les portes, faire le tour des lycées de Strasbourg pour recruter du monde, deux jours de suite, jusqu’à marcher à chaque fois direction place Kleber. Une opération marquante pour elle. C’est sa vraie première expérience de meneuse pour un rassemblement :

« J’ai été surprise quand un commissaire de police m’a identifiée et compris que je guidais le groupe. Mais en discutant, tout s’est très bien passé. Quand ma mère l’a appris, elle a dit « ça, c’est bien ma fille. »

Ruken Caroline Bulut, à la deuxième manifestation du 22 mai en soutien pour la Palestine autour d’Imad et d’autres militants qui font le signe du peace and love. Photo : AM / Rue89 Strasbourg/ Cc

« Les droits de l’homme n’existent pas »

« Depuis mes 21 ans, c’est toujours Ruken », précise-t-elle. Et non plus Caroline. Ruken veut dire « souriante » en kurde. Mais la fac signifie aussi pour elle s’expérimenter en politique : en 2013, elle rejoint officiellement le Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS). Un an plus tard, elle rejoint une liste citoyenne pour les municipales, « Haguenau vous appartient » aux côtés de Luc Lehner, arrivée deuxième. « L’idée était de représenter la jeunesse », ne manque-t-elle pas de souligner.

De sa licence de Droit à l’Université de Strasbourg, à son Master en Droit Européen des Droits de l’Homme, et son travail d’agente en intérim dans une institution Européenne au Luxembourg, Ruken tire plusieurs conclusions :

« J’ai malheureusement compris que les droits de l’homme n’existent pas. Avant mes études, j’étais pleine d’idéaux, maintenant je vois comment ça fonctionne. Je crois toujours en la diplomatie, mais je sais qu’il y a toujours des intérêts qui rentrent en compte dans la politique internationale. Alors je ne m’affilie à aucun parti, je soutiens en me mettant toujours du côté des opprimés. »

Ruken, qui aura 30 ans le 9 juin, nourrit le rêve de rejoindre l’ONU, là où elle pense qu’il y a plus de possibilités diplomatiques, comme pour amener « l’Europe à se positionner quant à la colonisation et à la politique d’apartheid menée par certains pays ». Le problème, dont elle a bien conscience, c’est qu’elle est connue pour son engagement au niveau local, et qu’elle doit donc faire attention à l’impact de ses actions : « Je ne peux pas avoir de casier judiciaire ». Elle se mobilise alors, grâce à sa « confiance » en elle, en comptant sur la liberté d’expression et son pacifisme. Sa mère, fière, s’inquiète néanmoins pour sa sécurité. Mais professionnellement, « ça ne m’a pas encore freiné », expose-t-elle.

La jeune femme continue de s’intégrer au tissu associatif. Elle fait des maraudes tous les mardis à Strasbourg, où elle rejoint également des membres de l’association Strasbourg for Uyghurs (ouïghours). Auparavant, elle se rendait aussi régulièrement à la maison des Kurdes, dont elle s’est éloignée car elle n’aimait pas « se conformer à l’idolâtrie pour Abdullah Öcalan (chef du PKK emprisonné en Turquie) ». Que ce soit en France ou à l’étranger, son engagement se tisse en lien étroit avec des associations locales, comme par exemple lorsqu’elle part occasionnellement au sud-est de la Turquie pour aider les mères et enfants du Kurdistan.

« J’ai tout de suite fait le lien entre la Palestine et mes origines Kurdes »

Au moment des attaques à la mosquée Al-Aqsa pendant le ramadan et des expulsions de Palestiniens du quartier Cheikh Jarrah, en Israël, elle a « tout de suite fait le rapprochement » entre les préoccupations de la Palestine et ses origines Kurdes, notamment en discutant avec son ami Palestinien, Imad Deajbis, qui habite en Allemagne.

« La similarité entre la cause palestinienne et la cause kurde, c’est qu’il s’agit de deux peuples qui se battent pour leur existence, pour leurs droits les plus élémentaires et la reconnaissance de leur État. La différence, c’est qu’en Palestine, ils se défendent contre un régime d’apartheid qui continue à coloniser la Palestine qui préexistait depuis 70 ans alors que les Kurdes ont mit en place une guérilla pour dénoncer le traité de Sèvre qui n’est pas respecté depuis près d’un siècle. Ce sont deux peuples qui se battent comme ils peuvent, on délégitime leurs actions en parlant de terrorisme. Que feriez vous si on venait à vous marginaliser, à faire en sorte de faire disparaître tout un peuple ? Ne vous défendriez vous pas avec les moyens du bord ? »

Il n’a fallu qu’un coup de fil passé à l’AFPS (Association France Palestine Solidarité) pour organiser le premier rassemblement en soutien pour la Palestine. Une façon, en passant par les associations, d’avoir plus de poids en préfecture. De son côté, Ruken compte sur la communauté qui la suit sur les réseaux sociaux et celle de son ami, ainsi que sur sa détermination pour aller dans la rue distribuer des tracts et informer, discuter de l’actualité : « Cela nous a empêché de dormir pendant une semaine ».

Sur place, quelques jours après, alors même que l’AFPS et le CJACP (Collectif Judéo Arabe et Citoyen pour la Palestine) ne l’ont jamais vue mais seulement entendue par téléphone, la militante se fait reconnaître. Elle n’a pourtant rien sur elle qui puisse dévoiler que c’est bien elle qui est à l’initiative du mouvement. Spontanée, elle s’empare du mégaphone et se dresse devant la foule pour crier : « Attendez ! » « Il était trop tôt pour démarrer la marche, le monde continuait d’arriver », justifie-t-elle. Puis elle improvise : « Enfants de Gaza, c’est l’humanité qu’on assassine ! »

« Je me suis sentie comme un chef d’orchestre, c’était une expérience sociale incroyable. »

Ruken Caroline Bulut, debout sur la camionnette, en manifestation de soutien pour la Palestine à Strasbourg, le 22 mai. Photo : AM / Rue89 Strasbourg / Cc

« On sait comment ça marche », la conscience de la mesure

Imad, son ami Palestinien et Allemand, à côté d’elle, reprend : « Elle a amené quelque chose de moderne, au niveau de ses slogans, son énergie, mais aussi le fait de représenter la jeunesse. » Ruken a en effet prêté le micro, en le maintenant toujours à la main. Tous les deux sont conscients que la jeunesse « a besoin d’exprimer sa colère, sa frustration, sa culture, de se faire entendre ». Elle explique :

« On avance ensemble. Il faut que les jeunes se sentent en confiance et qu’ils ne soient pas dégoûtés de manifester. Il faut montrer qu’une manifestation ce n’est pas juste marcher, que ça peut être fun. Que soutenir n’est jamais démodé. »

« On a vu que les associations n’aimaient pas que les jeunes entonnent des « Allah Ouakbar ». Pourtant ça veut juste dire « Dieu est Grand », comme on pourrait dire « Mon Dieu » ou « Oh my God ». Mais on sait que c’est connoté, que ça peut être instrumentalisé. On sait comment ça marche. Alors il a fallu faire en sorte de dire que non, ici il n’y a pas de religion, ni d’origine, il n’y a qu’une humanité, tout en restant ensemble, dans un rapport horizontal ». Même réflexe, à la fin de la marche, place Corbeau, lorsque la police bloque l’accès au centre-ville :

« J’ai dû aider à dissiper une foule de 4000, 5000 personnes, en entonnant : « Rentrez chez vous, ne donnez pas l’opportunité aux autorités, aux médias, de nous salir. Ne cédez pas à la provocation ! »

À la fin, Ruken et Imad sont « émus » et heureux que cela se soit bien passé. Les associations prennent leurs coordonnées et tiennent informé le groupe d’amis. « On respecte leur méthode de travail et eux adorent la nouveauté qu’on apporte dans l’organisation des évènements. » Ils se concertent avec les associations pour mieux organiser la deuxième marche du 22 mai, après l’annonce du cessez-le-feu en Israël.

Ruken Caroline Bulut, le doigt en l’air, sur la camionnette du cortège du 22 mai pour le Rassemblement pour la Palestine. Photo : AM / Rue89 Strasbourg / Cc

La bande des trois amis, qui se qualifie de « pacifiste et utopiste », aspire maintenant à plus :

« On réfléchit à une opération solidaire pour la Palestine, et, pour une opération politique, à une marche en Europe où on s’arrêterait à des points fixes pour rencontrer des représentants d’autorités, d’institutions… Comme le film « La Marche » avec Jamel Debouze. Une marche avec des jeunes conscients, issus de tous les horizons, qui se mobiliseraient. Aujourd’hui, il y a un écart entre la politique et la jeunesse. Je veux contribuer à le réduire. »

Les humains « Fous alliés des bêtes » notre série de l’été 2021

Les humains « Fous alliés des bêtes » notre série de l’été 2021

Pour sa série d’été, Rue89 Strasbourg se penche sur le rapport des humains aux animaux, et la folie qui en découle.

On ne demande jamais leur avis aux animaux. Ils ne votent pas, ils ne s’expriment pas ou ne font jamais grève. On les adore ou on les ignore, mais ils sont bien imbriqués dans nos vies. Pour Gandhi, le guide spirituel de l’Inde : « On peut juger de la grandeur d’une nation et ses progrès moraux par la façon dont elle traite les animaux. » En Alsace, ce sont d’ailleurs les cigognes qui ont été choisies comme emblème de la région. Alors, comment nous comportons-nous avec les bêtes autour de nous en 2021 ? Et que faut-il en conclure sur notre société ?

Notre relation aux animaux peut revêtir une dimension irrationnelle. Quand les humains se prennent d’adoration pour l’une ou l’autre espèce, ils ne comptent plus. Ni leur argent, ni leur temps. Tout le monde leur veut du bien, mais tout le monde n’est pas d’accord sur ce qui est bien pour eux. De quoi déclencher de vifs débats entre humains et même la fondation d’un parti politique, qui met des petits chats mignons sur ses affiches électorales, comme le Parti animaliste.

Alors, heureux ? Pas sûr… Photo : Anne Shvets / Pexels

Les paris hippiques, les animaux en captivité, domestiqués ou encore la communauté Fury, ces humains qui transposent leur identité en se déguisant en espèces sauvages, sont autant de facettes de notre société et de ce lien ambigu qui nous lie à la faune. Des animaux qui partagent pourtant avec nous la même planète. C’est cette folie humaine et notre cohabitation avec ces boules de poils que nous avons choisies d’explorer avec légèreté, chaque vendredi de l’été.

Cinéma plein air à Strasbourg : du centre à l’Eurométropole, il y en aura pour tous !

Cinéma plein air à Strasbourg : du centre à l’Eurométropole, il y en aura pour tous !

Cinéma en plein air, les pieds dans l’herbe. Du 3 juillet au 28 août 2021, le Troisième Souffle, les films du Spectre, Speaker et No Limit Orchestra organisent des soirées cinéma, en centre-ville de Strasbourg et, pour la première fois, dans 9 communes de l’Eurométropole. Deux programmations simultanées, pour en profiter tout l’été.

Comme pour répondre au besoin de s’échapper de la réalité de la crise traversée, la programmation choisie par Le Troisième Souffle pour Ciné Plein Air enroule sa thématique autour de « Voyage, Voyages ». La projection débute à la tombée de la nuit, pour s’achever sous les étoiles. Sur une place ou dans un parc, des animations seront systématiquement proposées en début d’évènement. L’occasion de s’immerger en douceur dans l’échappatoire proposée. Pour « l’été cinéma », Les films du Spectre, Speaker et No Limit Orchestra sont aussi de la partie. Avec des blockbusters diffusés au centre-ville de Strasbourg.

« Se retrouver, se détendre, découvrir et partager », faire d’un classique une nouveauté avec Ciné Plein Air

Pour « Ciné Plein Air », c’est plus qu’une simple séance de cinéma. L’évènement tient à la définition que lui apportent Etienne Hunsinger et Elsa Plaza, deux des responsables de l’association Troisième Souffle. Les animations proposées les samedis soirs permettront un temps d’évasion et de connexion avec le film à projeter. Avec la présence, entre autres, de Central Vapeur, qui proposera une activité autour de l’illustration, et Panimix, collectif de DJ’s sportifs et marmitons. Une approche ludique qui a de quoi ravir familles comme cinéphiles avertis. Si la forme – en partenariat avec l’Eurométropole – est novatrice, l’organisation est, elle, bien rodée. En effet, Ciné Plein Air compte déjà trois éditions depuis 2018. Et 14 soirées de cinéma plein air avec la Ville. C’est cependant la première fois que le projet est excentré de Strasbourg. Les mairies de Fegersheim, Entzheim, Schiltigheim, Eschau, Ostwald, Reichstett, Lampertheim et Holtzheim ont pleinement pris part à l’élaboration du projet en choisissant, dans une liste thématique, leur film favori. Alors, quand Etienne Hunsinger avance : « Nous voulons offrir une parenthèse à ceux qui ne partent pas en vacances », il ne reste plus qu’à se laisser porter.

Les séances de cinéma en plein air ont été assez suivies à l'été 2018 à Strasbourg, ici à la Citadelle (photo JFG / Rue89 Strasbourg)
Les séances de cinéma en plein air ont été assez suivies à l’été 2018 à Strasbourg, ici à la Citadelle (photo JFG / Rue89 Strasbourg).

L’Été Cinéma, garder les bonnes recettes

Sur un format équivalent, mais en ville et les vendredis soirs, L’Été Cinéma propose une programmation sur les mondes imaginaires. Avec quantité de blockbusters allant des productions des Studio Ghibli aux Marvel. Les soirées seront assurées et animées par différentes associations. Les Films du Spectre proposeront par exemple une table ronde « Miyazaki, un cinéma engagé ? », avant Le Voyage de Chihiro. Speaker, média des quartiers populaires, invitera à s’initier à la vidéo et au micro-trottoir. No Limit Orchestra introduira quant à elle Le Renard et l’enfant par de courts concerts, et des ateliers de découverte des instruments.

La fièvre dans le Pur-sang

La fièvre dans le Pur-sang

Reportage à l’hippodrome de Strasbourg Hoerdt où petits et gros parieurs, curieux et accros des pistes se croisent autour de chevaux qui sont plus que des numéros. Premier épisode de notre série d’été, « Fous alliés des bêtes », sur les liens parfois extrêmes qui peuvent unir les hommes et les animaux.

Après une année entière de fermeture, l’hippodrome de Hoerdt, dans l’Est de la France, a rouvert ses portes pour le plus grand bonheur des habitués, jockeys, entraîneurs et propriétaires. Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbour

Elle n’a que deux ans et c’est l’une des stars du jour. Dans le rond de présentation, l’encolure trempée de sueur, elle avance, pattes fébriles, un peu inquiète. Autour d’elle, l’atmosphère est extatique, on se congratule, on exulte. Alors qu’elle entame un tour de piste, les appareils photos cliquètent et les smartphones sortent. Elle, c’est Why Chope, une pouliche baie qui vient de remporter la course de 15h, le prix de l’Essor, et qui a ramené 18 000 euros à partager entre jockey (7%), l’entraîneur (14%) et les propriétaires (le reste).

Justement, ils sont trois à avoir rêvé à un destin d’étoile pour la fille de Wale of York et Valiya. Trois à être propriétaires de la pouliche. Il y a d’abord un habitué des champs de courses de la région, Richard Frances, un jeune trentenaire, Thibaud Lostetter et l’entraîneur, Jess Parize. Thibaud, fils de propriétaires, est amateur de courses et travaille dans la banque : 

« C’est un rêve qui devient réalité, c’est magnifique, elle est première pour une première course. Cela va au-delà de mes espérances. En plus, l’entraîneur avait demandé au jockey de la respecter et de ne pas lui donner un seul coup de cravache. »

Richard Frances, l’autre propriétaire, n’en est pas à sa première émotion. Il a déjà eu des chevaux gagnants. Il couve son jeune ami d’un regard attendri du connaisseur qui se souvient encore fort de la saveur de la première victoire

« Il se rappellera toute sa vie du 13 juin 2021, comme à moi me revient le 27 avril 1987.  Cela procure une émotion indescriptible. »

Why Chope, pouliche de 2 ans, a remporté pour sa première course le Prix de l’Essor Photos : Abdesslam Mirdass / Hans Lucas

Comme un athlète dans la famille

Les chevaux ont été dételés et reconduits au boxe. Ils vont être nourris et douchés, et se reposer à l’écart du public avant de rentrer en van là où ils habitent et s’entraînent. Pour Why Chope, c’est à Wissembourg, l’autre hippodrome alsacien. Quel lien existe-t-il entre ces animaux qui procurent joie ou déception intenses, à ceux qui les élèvent, les achètent, les entraînent mais aussi aux centaines ou milliers de parieurs, qui suivent leurs foulées en criant et en retenant leur souffle ? Pour Richard Frances, qui travaille dans l’immobilier, huit mois d’entraînement et de petits soins ont payé.

« Ce n’est pas comme un enfant, n’exagérons pas… Mais disons que c’est comme un sportif qui rentre dans la famille. Certains amènent leurs gamins au match de foot le week-end, nous c’est à l’hippodrome que l’on va. » 

Il lance en riant à l’entraîneur qui passe : « J’ai déjà reçu deux appels ». Puis à mon adresse : « Je plaisante bien sûr. » Pourtant, ce n’est pas si loin de la réalité et suite à cette victoire, des acheteurs potentiels de Why Chope vont sûrement se manifester. Mais est ce qu’on ne s’attache pas à ceux qui nous font rêver, comme à un animal de compagnie qu’on hésiterait à céder au plus offrant ? Richard Frances met les choses au point : 

« On va étudier les offres intéressantes : les courses, c’est également une entreprise. Tous les mois on a beaucoup de frais (pension, véto, entraîneurs), c’est un hobby mais il faut couvrir les dépenses. Un accident et on perd tout. Un cheval réformé des courses, ça vaut 400 euros. » 

Pour l’instant, il garde secrète la somme en deçà de laquelle il ne vendra pas Why Chope, mais il a déjà une idée précise du prix de son attachement. Une somme qu’il investira bien sûr dans un nouveau cheval, sa passion. 

Après une année entière de fermeture, l’hippodrome de Hoerdt, dans l’Est de la France, a rouvert ses portes pour le plus grand bonheur des habitués, jockeys, entraîneurs et propriétaires.

Petits joueurs et grands gagnants

En cette dernière journée de la saison, l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt a fait le plein « dans la limite des exigences sanitaires », c’est à dire 1 000 personnes, hors acteurs des courses. L’endroit a seulement ouvert au public le 19 mai dernier, mais bien avant cela, les paris en ligne avaient déjà grimpé de 30% pendant le confinement. Les « paris en durs », sur place, constituent quant à eux la plus grande part. Hoerdt n’est évidemment pas Longchamp, Auteuil ou même Deauville.

Pourtant, il y a parieurs et parieurs. Gaël se dit habitué amateur, il a misé 50 euros « sur le 2 dans la 4 ». « En général c’est plutôt 10 euros », mais là, il y croit. Son plus gros gain s’élève à 1 400 euros, « mais il y a des gens qui misent 2 000 euros par course, vous devriez aller voir là-haut, les gens avec les chapeaux, ils misent gros. »

Pour cette journée où huit courses sont organisées, le montant des gains a été de 28 000 euros, mais il était impossible de parier à distance, même dans les PMU de la région. Rien à voir avec la journée Quinté + du 1er juin où 11,5 millions d’euros de gains ont été générés. La décentralisation des paris équins est effective depuis 1998, une volonté de Jean-Luc Lagardère alors PDG de France Galop et qui permet à certains hippodromes provinciaux d’accueillir des courses d’envergure nationale. 

Lucien Matzinger, le président de l’hippodrome de Strasbourg (Hoerdt) et des hippodromes de l’Est de la France.

« Tenue correcte exigée » annonce une affiche sur la porte d’une pièce feutrée, à l’étage. On a suivi Lucien Matzinger dans le salon des propriétaires. Le président de l’hippodrome qui chapeaute aussi la fédération de l’Est (huit champs de couses) explique l’objectif du secteur : gagner de nouveaux parieurs, plus jeunes, d’où une stratégie agressive sur les réseaux sociaux (avec par exemple une chaîne Youtube). L’homme en costume cravate et chaussette bordeaux floquées d’un pur sang monté par un jockey, tient aussi à combattre les a priori.

« Les courses sont attaquées par les animalistes, les spécistes, qui voudraient que l’on ne fasse plus rien avec le cheval pour de l’argent, mais je vous assure que dans ce milieu on s’en occupe avec attention. Sur un champ de courses, il y a deux athlètes : le jockey et le cheval. » 

La boucherie ou la retraite dorée

Alors qu’on a même pas encore évoqué l’image du cheval de course blessé ou trop vieux qui finit à la boucherie puis en viande hachée, Lucien Matzinger nous parle du « Race and care », un concept qui se décline en hashtag et en blanc, sur plusieurs casquettes d’acteurs de courses aperçues sur l’hippodrome. La filière estime avoir gagné en responsabilité et respect de l’animal. D’ailleurs, ce jour-là, des entreprises de « reconversion » des chevaux de courses sont présentes comme : Au-delà des pistes, Passerelle ou les Écuries du Winkelbach, très réputées dans la région. 

À la tête de ce centre situé à Hengwiller dans le nord-ouest du Bas-Rhin, Nathalie Dietrich a déjà transformé des pur-sangs, jugés « non montables » car trop sanguins ou cassés par leur carrière sportive, en paisibles chevaux de balade ou d’obstacles.  

« Je me suis rendue compte que plein de propriétaires ne savaient pas quoi faire de leurs « vieux » chevaux, alors j’ai commencé à les racheter et à tenter de les « déprogrammer ». J’ai placé 30 d’entre eux dans le Grand Est. Il faut savoir les écouter pour comprendre qu’ils expriment de la douleur, des difficultés ou des préférences. »

Nathalie Dietrich aime à dire que les chevaux lui murmurent à l’oreille et pas le contraire. Tout au long de la journée, d’anciens cracks des pistes défilent, paisibles, à la longe. On est loin de l’image du pur sang surexcité et potentiellement dangereux. Un propriétaire, Benjamin Bossert, qui détient 6 chevaux avec son fils a déjà utilisé les services de l’ex-entraîneuse. 

« Elle fait un boulot incroyable. Square 7 était sensible et peureux, je pensais qu’il était trop compliqué pour faire de la balade. C’est un cheval qui a gagné beaucoup de courses et m’a apporté d’immenses satisfactions, et donc c’est important pour moi qu’il coule une retraite paisible. » 

Dada où t’es ?

Un cheval c’est un investissement, mais l’attachement est réel. Ce n’est pas Joël qui dira le contraire. L’ancien éleveur, originaire des Pays de Loire, s’est installé dans le Haut-Rhin. Le passionné des champs de courses est peu intéressé par le galop. C’est le trot qui a ses faveurs. Deux mondes différents, nous explique-t-il. Dans cette discipline, un jockey est assis dans un traîneau, baptisé sulky. Si le cheval change d’allure et passe au galop, il est éliminé. Les distances sont plus longues et les courses plus intéressantes, moins prévisibles, à l’entendre. Quant à l’obstacle : « Je ne veux pas en entendre parler : trop de chevaux tombent et doivent être abattus. C’est trop triste! » 

Avant l’ouverture, on l’avait rencontré sur le parking sous le frais de l’ombre d’un platane. Autour d’une table de camping et avec sa femme Mireille et une amie, ils préparaient leurs paris en épluchant le programme de Paris-Turf qu’il lit tous les jours.

Arrivée d’une course de galop de chevaux de 2 ans, à l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt (Photos Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg).

Grâce à Joël, j’ai reçu une formation accélérée en pronostics. Je sais désormais que jouer le 406 gagnant, veut dire: parier que le numéro 6, c’est à dire Go Fast de Vains, franchira la ligne d’arrivée en tête dans la 4ème course. Joël – qui porte un maillot de foot de l’équipe de Franc – examine, studieux, les successions de lettre et de chiffres qui suivent les noms des chevaux, comme « Da4aDa11aDa ». Quand on a les codes, on décrypte les performances passées et on mise en fonction. Ou pas… Mireille, sa femme, n’a cure de ses algorithmes de spécialistes : 

« Je joue presque toujours le 9, ou alors des dates de naissance de mes petits enfants. Sinon je me laisse inspirer aussi par les noms de chevaux. » 

Trotte avec les stars

Il est vrai que Hatchoubilicane, Gengis du Vif ou le plus local Elite de Hoerdt sont assez évocateurs et porteurs de promesses. Dans le programme, Joël scrute aussi les noms des jockeys et des entraîneurs. Ceux des propriétaires aussi : les VIP, sont supposés faire de bons choix. Je découvre ainsi qu’Héraclès Claude, le cheval de Linda de Souza (l’interprète de « La valise en carton », tube des années 80, ndlr), court aujourd’hui dans la 3ème. La fille de Michèle Denisot, le journaliste de Canal+, est elle aussi une passionnée et a un poulain en piste aujourd’hui également.

Beaucoup de « people » succombent à ce hobby selon Joël. Au-delà du jeu, c’est peut-être un marqueur de réussite aussi comme la Rolex pour d’autres. « Il y a aussi ton chéri qui a des chevaux, c’est qui déjà ? » lance Joël à Mireille, qui répond du tac au tac le nom du numéro 7 de l’équipe de France de football : Antoine Griezmann. 

Dans l’hippodrome, des structures gonflables où rebondissent et glissent les enfants ajoutent à l’ambiance festive. Beaucoup de parieurs sont venus en famille. Si à l’approche des guichets ou des bornes du PMU, la concentration se lit sur les visages, l’atmosphère est détendue sur les pelouses et dans les tribunes.  

Une parieuse sourit et lève le bras en signe de victoire du cheval sur lequel elle a parié, le 13 juin 2021. Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

Départ de course : la sonnerie retentit et les jockeys s’élancent. Au loin, on distingue juste un magma fait des robes brunes des chevaux et des éclats de couleurs vives des casaques (veste des jockeys, ndlr) et des bombes. Une course ne dure que quelques minutes, et aucune ne fait plus de 3 km. À mesure que la ligne d’arrivée approche, le rythme du commentateur s’accélère, l’adrénaline perle de sa voix. Le spectacle est autant sur la piste que sur les visages des spectateurs, traits tendus, et puis très vite : il y a ceux qui exultent et ceux qui soupirent. D’autres n’ont rien laissé transparaître du début à la fin, il faudrait les suivre au guichet, les voir récupérer leur mise pour savoir s’ils ont gagné leur journée ou de quoi s’offrir une semaine de vacances.

Connaître sa monture 

Au milieu du ballet de parieurs, une jeune femme blonde scrolle, absorbée, sur son smartphone. Pantalon blanc ajusté et bottes montantes, Alison Massin, de Deauville est venue à Hoerdt pour monter Jongo Chop. La jeune femme de 29 ans « court » depuis l’âge de 16 ans, en professionnelle depuis ses 21 ans : « C’est sûr qu’il faut se faire sa place en tant que femme parmi les hommes, mais nous sommes de plus en plus nombreuses. » Aujourd’hui, elle arborera une casaque rose et blanche, frappée d’une croix de Lorraine, le profil qu’elle examine avec soin sur France Galop, c’est celui de son partenaire de course : 

« Je ne l’ai jamais monté et je regarde un peu ses performances passées pour voir comment il va se comporter, il a déjà couru trois fois. Peut-être que l’expérience va parler. « 

 Joël, que l’on retrouve, parle un peu avec elle. Alors qu’il n’aime pas trop les courses de galopeurs, il a décidé de miser en partie sur Jongo Chop. Une affiche de la Fédération nationale des courses hippiques près des guichets énonce des conseils : « Pour que le jeu reste un jeu ».

Portrait d’Alison Massin, jockey de 29 ans, originaire de Deauville (Normandie), le 13 juin 2021, à l’hippodrome de Strasbourg-Hoerdt, juste avant sa course.

Sur le site d’aide à l’addiction Joueurs Infos Service, les risques des paris hippiques et celui de développer un jeu « pathologique » ou « problématique » sont détaillés. 

« Le fait que les paris hippiques allient hasard et connaissances hippiques peut renforcer l’illusion de contrôle des parieurs. (…) Mais ce n’est pas vraiment  le cas, car le rôle du hasard reste important dans les courses hippiques. (…) Certains joueurs vont être particulièrement sensibles à l’ambiance des hippodromes ou des bars PMU qui suscite la convivialité, le sentiment d’émulation, renforçant ainsi l’envie de jouer. »

Extrait du site d’aide à l’addiction, Joueurs Infos Service.

Une sortie en famille

Parmi les règles visibles aux abords des guichets : « Se fixer un budget » (et ne pas le dépasser). Beaucoup de parieurs croisés ce dimanche adoptent cette technique, comme Karim, qui a prévu 100 euros pour sa journée, « en comptant les bières ». Il vient de croiser sa cousine par hasard. Chloë, 19 ans, aime jouer, et elle vient de gagner : « Je suis pas une vraie joueuse, moi je ne joue que placé » (son cheval doit arriver dans les 3 premiers, le jeu « gagnant » suppose que le cheval arrive premier, ndlr). La jeune fille qui vit à Strasbourg vient de temps en temps.

« J’ai été initiée par mon père. C’est aussi une sortie en famille très sympa. Je ne mise pas beaucoup par course, 5 euros environ. Je me base à la fois sur les performances et sur le feeling. Pour cette course, je vais peut-être gagner 40 euros maximum. » 

Pas énorme, mais suffisant pour lui dessiner un large sourire sur le visage, et susciter l’envie chez son cousin Karim, qu’elle ne se prive pas de chambrer. Il n’a pas été chanceux pour le moment, mais il y a encore 5 courses et il compte bien se refaire : 

« J’aimerais bien venir avec ma femme et mes enfants, c’est sympa comme sortie, mais elle a des a priori. Regardez tout autour c’est plein de familles ! Elle croit que les courses ce n’est que l’appât du gain, l’addiction au jeu et au picon : non ! l’ambiance est chouette. »

Après la course, les chevaux défilent devant le public, ils sont rejoints par les entraîneurs et propriétaires qui félicitent chevaux et jockeys. Photos : Abdesslam Mirdass / Rue89 Strasbourg

« Rêver jusqu’à la prochaine course »

On traîne du côté des écuries pour essayer de voir Why Chope, la petite merveille du prix de l’Essor, côté coulisses. Les portes des boxes sont ouvertes, les chevaux semblent détendus. Garçons et filles d’écurie discutent entre eux, le public n’a pas accès à cette zone.  

Douchée et reposée, la pouliche est déjà repartie pour Wissembourg. Impossible de connaître son destin : en à peine plus d’un kilomètre, le temps de brûler une allumette, elle s’est fait un nom auprès des initiés des courses locales. Elle peut aller loin, ou pas. Espérer gagner ailleurs et faire les gros titres de Paris Turf. Ou pas. Et entre temps ? Comme le dit Richard Frances, l’un de ses heureux propriétaires : « On va rêver jusqu’à la prochaine course. » 

Buvette, concerts et conférences… Phare Citadelle, un nouveau lieu éphémère, a ouvert ses portes

Buvette, concerts et conférences… Phare Citadelle, un nouveau lieu éphémère, a ouvert ses portes

Desservi par l’arrêt de tram Citadelle, un nouveau lieu éphémère a ouvert mercredi 30 juin. Tout l’été, ce bar en plein air animera une zone encore méconnue des Strasbourgeois, avec des ateliers, des concerts, des conférences et des espaces adaptés aux enfants sur 3 000 mètres carrés.

C’est un lieu encore méconnu de la plupart des Strasbourgeois. Sur la presqu’île Citadelle, située entre les quartiers Port du Rhin, Neudorf et Esplanade, un nouveau lieu éphémère a ouvert ses portes mercredi 30 juin. Sur 3 000 mètres carrés, Phare Citadelle a installé ses conteneurs bleus pour mettre en place une buvette en plein air, une offre de restauration, des DJ sets et des conférences. Les pieds dans l’herbe, les enfants peuvent y courir et jouer sur quelques installations en bois. L’association Prototip, qui a remporté l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) lancé par la Ville de Strasbourg, proposera aussi des conférences et des ateliers de maraîchage. Une fois l’AMI remportée, les porteurs du projet ont créé la SCIC Phare Citadelle pour mettre en place le biergarten. Loin du centre-ville dense et minéral, l’endroit bénéficie d’une température agréable par temps de forte chaleur, grâce à l’eau des bassins Vauban et Citadelle.

Phare Citadelle, concept éphémère
Phare Citadelle, lieu éphémère et écrin de verdure sur la presqu’île Citadelle, près du Neudorf et Port-du-Rhin Photo : MD / Rue89 Strasbourg / cc

Un biergarten accessible et local

Phare Citadelle est en capacité d’accueillir simultanément plus de 400 personnes. Le mot d’ordre, autant pour la boisson que la nourriture : « Le local et de saison », martèle Léa Lemmel, chargée de communication de la société coopérative (SCIC) Phare Citadelle et cheffe de cuisine. « Et de la qualité, précise-t-elle, nous travaillons avec deux fermes locales, notamment pour les légumes. Quant aux bières, nous avons un partenariat avec Malt&Houblon. »

Le bar du Phare Citadelle, ses bières et ses infusions glacées. Photo : MD / Rue89 Strasbourg / cc

La première bière est à 5 euros la pinte. Le lieu éphémère propose aussi des cafés Mokxa à 1,5 euro l’expresso. Les thés et infusions glacés, coûtent 2 euros. Kéfir et kombucha faits maisons figurent aussi sur la carte. En renouvellement constant, la carte des vins naturels commence à 3, 50 euros avec des vins qui s’adaptent à l’offre culinaire, majoritairement végétarienne. La cuisine propose des produits faits maison à partir de 4 euros.

Inclusion et activation

« C’est dans notre ADN d’être inclusif », explique Nathalie Charvet, en charge de la programmation culturelle. En répondant à un appel à manifestation d’intérêt de la Ville de Strasbourg, l’association Prototip a promis d’attirer les habitants de tous les quartiers voisins (Esplanade, Port du Rhin, Neudorf et Neuhof-Musau), et les habitants du centre-ville de Strasbourg. Pour la municipalité, l’objectif est de dynamiser une zone en pleine urbanisation, en particulier le quartier Citadelle.

"Nous ne cherchons pas à faire de la gentrification, mais bien à donner envie de profiter du lieu, vert et bordé par l’eau", appuie Milo Alain, chargé de mission à la SPL Deux-Rives. "C'est pour cela que l’entrée est gratuite." "Le but, c’est que les gens passent du temps ici et que cela reste abordable pour tous", renchérit Lola Leandri, coordinatrice de la Société Coopérative d'Intérêt Collectif (SCIC) Phare Citadelle, en rappelant la présence d'un espace de jeu pour les enfants.

Pour appuyer leurs propos, les gérants de la SCIC Phare Citadelle précisent salarier plusieurs personnes, auparavant sans emploi. Un médiateur originaire du Neuhof a aussi été recruté pour faire le lien avec les jeunes des quartiers voisins.

Les lieux sont accessibles aux personnes à mobilité réduite et en situation de handicap.

Le calendrier de la programmation musicale, des conférences et des événements sera révélé progressivement sur la page Facebook du Phare Citadelle.