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La préfecture n’avait pas le droit d’interdire de stade tout un groupe de supporters du Racing

La préfecture n’avait pas le droit d’interdire de stade tout un groupe de supporters du Racing

Après s’être rendus à un match à Nîmes en train et non dans un cortège encadré en bus, une cinquantaine de supporters du Racing Club de Strasbourg s’étaient vus privés de matches à l’extérieur en 2019. Ces interdictions administratives de stade (IAS) ont toutes été jugées illégales et la préfecture a dû verser 6 600 euros.

Le 16 mars 2019, 88 supporters du Racing Club de Strasbourg étaient arrêtés en gare de Nîmes. En se rendant au match en train depuis Avignon, ils enfreignaient en partie un arrêté préfectoral qui interdisait plusieurs lieux « à toute personne se prévalant de la qualité de supporter » du Racing et « se comportant comme tel » de venir au match par leurs propres moyens et de circuler dans plusieurs lieux de la ville. Les supporters avaient pourtant caché tout signe d’appartenance à leur club fétiche. Ils ont tous été conduits à l’école de police de Nîmes puis renvoyés en Alsace sans assister à la rencontre.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais à l’été 2019, 49 d’entre eux se sont vus notifier une interdiction administrative de stade (IAS) par la préfecture du Bas-Rhin. Une mesure de privation des libertés sans jugement prononcée par la préfecture à l’égard d’individus permise par des lois successives contre le terrorisme. Lors des déplacements du Racing à partir d’août 2019, les supporters devaient pointer au commissariat proche de leur domicile (lire notre article). Après des négociations avec le club, l’interdiction arbitraire, envisagée pour 6 mois, avait été ramenée à 3 mois.

L’interdiction annulée une première fois, puis en appel

Trois ans jour pour jour après l’arrestation collective à Nîmes, le groupe de supporters Ultra Boys 90 (UB90), a annoncé que toutes les IAS avaient été jugées illégales. En août 2020, seules 2 des 49 IAS avaient été validées selon le tribunal administratif de Strasbourg, les autres étant invalidées. Mais la majorité des personnes concernées, 44 supporters et supportrices, avait tout de même fait appel. Car en première instance, la préfecture n’avait pas été condamnée à verser les frais de justice à la partie gagnante.

Le 20 septembre 2021, la Cour d’appel de Nancy a confirmé l’illégalité de la mesure et, comme l’espéraient les supporters, elle a assorti sa décision de 150 euros de frais de justice par individu. « Sur un cas individuel, il y a généralement 1 500 euros de frais irrépétibles, là il y a eu une forme de mutualisation puisqu’il s’agissait des mêmes faits, présentés plusieurs fois », détaille l’avocat Pierre Barthelemy, spécialisé dans les questions de supporterisme et qui a défendu tous les dossiers strasbourgeois. Soit 6 600 euros à débourser par la préfecture du Bas-Rhin. Des frais « reversés à l’avocat qui s’est démené pour nous défendre », selon un communiqué des UB90.

Comme l’arrestation s’était déroulée dans un contexte pacifique, les juges ont notamment retenu que « la seule méconnaissance de cette mesure de restriction,[…] ne suffit pas à caractériser un acte grave, ni un comportement d’ensemble constitutif d’une menace à l’ordre public ». Sur ce point, « le cas strasbourgeois est classique, la jurisprudence est constante », commente Me Pierre Barthélémy.

Les recours « obligent les préfectures à verser de l’argent »

Ces recours peuvent paraitre vains, puisque ces interdictions sont annulées bien après leur effets par la justice. Mais il y a trois objectifs, explique Me Pierre Barthélémy :

« Ces décisions alimentent la jurisprudence et permettent donc de se défendre face à l’administration lorsqu’un supporter est visé par une IAS. De plus, une IAS est de 24 mois maximum et peut être portée à 36 mois si elle se répète. Donc l’annuler ne permet plus de l’invoquer lorsqu’une nouvelle procédure sanctionne “un comportement d’ensemble”. Enfin, cela oblige les préfectures à verser de l’argent. Elles n’ont pas de gros budget pour les IAS donc cela peut créer des résistances internes. S’ils ont l’assurance de perdre et mettent en parallèle tout le travail que cela va générer, comme produire une défense, les services juridiques peuvent freiner les demandes des policiers. »

Car dans le cas des UB90, l’avocat pointe directement vers la responsabilité des forces de l’ordre :

« Il y a eu une sorte de vendetta personnelle. Les policiers qui ont l’habitude de suivre les supporters leur ont dit droit dans les yeux qu’ils les feront payer pour leur geste et que la confiance était rompue. On n’explique pas bien pourquoi seulement une partie des participants ont eu une IAS, on peut supposer que le policier a donné le nom de tous les Ultra boys qu’il a reconnu et que les autres personnes n’étaient pas membres des UB ou venaient à titre exceptionnel. »

La supporters avaient célébré le triomphe de l’équipe avec des fumigènes. Photo : JFG / Rue89 Strasbourg

La déception de la nouvelle loi

Alors que « 75% des IAS sont cassées par la justice », les associations de supporters espéraient une évolution de ces règles d’exception après un rapport parlementaire de Sacha Houlié (LREM) et Marie-Georges Buffet (PCF) salué par le milieu. Mais pour Pierre Barthélémy, la « loi Sport » consécutive, votée en début d’année 2022, n’a rien changé à ces questions :

« Contrairement à la promesse initiale, environ 80% des sujets ont été escamotés, c’était juste pour dire qu’une loi a été faite. C’est une énorme occasion manquée car le rapport parlementaire était très complet avec des propositions très concrètes. On a été très déçu par la ministre des Sports Roxana Maracineau qui a empêché tous les amendements, sans vraiment développer d’arguments ou montrer qu’elle comprenait le sujet. »

Les lois relatives au sport étant rares à l’Assemblée nationale, les supporters devront reprendre un travail de lobbying pour qu’un créneau soit accordé aux IAS lors du futur quinquennat.

Dérives managériales et soupçons de détournements de fonds publics dans une association pour personnes handicapées

Dérives managériales et soupçons de détournements de fonds publics dans une association pour personnes handicapées

Le commissaire aux comptes de l’association APEI Centre Alsace a effectué un signalement auprès du procureur du tribunal judiciaire de Colmar. La comptabilité de cette structure dédiée aux personnes atteintes de handicap laisse soupçonner des détournements de fonds publics de près de 700 000 euros sur cinq ans.

Factures floues et croissance exponentielle du budget d’alimentation. C’est sur cette base qu’un signalement a été transmis par le commissaire aux comptes de l’association de 260 salariés APEI Centre Alsace auprès du procureur du tribunal judiciaire de Colmar. Au sein de cette structure dédiée à l’hébergement, l’accueil, l’insertion ou le soin de personnes atteintes d’un handicap physique ou mental, les soupçons de détournement de fonds publics portent sur la prestation de l’entreprise de restauration Api Cuisiniers d’Alsace.

« Rien à voir avec ce qu’il y a dans l’assiette »

Entre 2016 et 2021, le coût annuel de sa prestation a augmenté de plus de 40% occasionnant une dépense supplémentaire d’environ 693 000 euros en cinq ans. Selon Delphine Frank, directrice du pôle médicalisé d’APEI Centre Alsace, « cette augmentation des coûts n’a rien à voir avec ce qu’il y a dans l’assiette des résidents ».

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Grâce à la pluie, l’air strasbourgeois un peu moins pollué par le sable du Sahara

Grâce à la pluie, l’air strasbourgeois un peu moins pollué par le sable du Sahara

Un flux de sable venu du Sahara devrait traverser la France jusqu’à jeudi 17 mars. À Strasbourg, ce nuage qui a coloré le ciel en jaune mardi 15 mars dans l’après-midi n’a pas provoqué d’augmentation significative des particules présentes dans l’air car il a été lessivé par la pluie, selon l’observatoire des pollutions atmosphériques Atmo Grand-Est.

Un nuage de sable qui teint le ciel en jaune et recouvre les voitures de boue. Ce phénomène météorologique courant en hiver est causé par un vigoureux flux de vent du sud, appelé Sirocco, qui s’élève du Sahara et transporte avec lui des poussières désertiques.

Le nuage a d’abord traversé le sud et le sud-ouest de la France mardi 15 mars au matin avant de s’étendre dans tout le nord du pays. Il peut provoquer une augmentation des particules PM10 (de diamètre inférieur à 10 µm, NDLR) dans l’air, comme ce fut le cas lors du dernier épisode de nuage de sable en février 2021.

Moins de particules dans l’air grâce à la pluie

À Strasbourg, après une baisse significative à 6 µm/m3 lundi, le taux de particules est remonté à 20,6 µm/m3 mardi. Mais cette augmentation n’est pas due aux vents du Sahara, il s’agit de particules liées au trafic routier ou au chauffage, comme l’explique Mélodie Chatain, ingénieure à l’observatoire Atmo Grand-Est :

« Nos analyseurs n’ont observé aucun dépassement des valeurs limites de particules liées aux sables dans le Grand-Est et à Strasbourg. Les niveaux mesurés restent similaires voire plus faibles à ceux observés depuis début mars, où des épisodes de pollution par les particules locales ont eu lieu sur la région les 3, 11 et 12 mars 2022. Ce type de résultat est cohérent compte tenu des conditions météorologiques : la pluie a lessivé l’atmosphère et déposé le sable sur le sol avant que les concentrations ne soient importantes. Ce sont les traces que l’on observe sur les voitures. »

Document remis

Une composition normale pour du sable

En parcourant de longues distances, les particules de sable peuvent transporter des polluants. C’est ce que montre une étude publiée en 2008 par la revue Epidemiology. Les chercheurs ont détecté la présence d’une cinquantaine de substances néfastes dans les sables du Sahara, dont du sulfate, du nitrate ou encore de l’ammonium.

Plus inquiétant encore, après la précédente vague de sable du Sahara en France en février 2021, une analyse des échantillons effectués par l’ACRO (l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest) avait démontré la présence de résidus de pollution radioactive datant des essais de la bombe atomique pratiqués en Algérie dans les années 60. Ceux-ci étaient présents en concentration faible et ne représentaient pas de risque pour la santé.

La pluie a capté les poussières venues du Sahara, qui se sont déposées sur les voitures. Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

Renaud Toussaint, directeur de l’institut terre et environnement de Strasbourg, affirme que ce nuage ne provient pas cette fois-ci de zone où les sables sont chargés en polluants :

« À priori, à l’endroit ou le vent a soufflé assez fort dans le Sahara, il n’y a pas de stock de particules polluantes dans le sable. Celui qui est arrivé chez nous a une composition minérale naturelle et normale pour du sable, donc on n’a pas de danger particulier pour l’air et les sols. De plus, le déplacement du nuage du nord de l’Afrique jusqu’à chez nous se fait dans la haute atmosphère, il n’y a donc pas non plus de risque qu’il se mélange avec des particules polluées. »

Le squat Bourgogne menacé d’expulsion, 18 occupants convoqués au tribunal

Le squat Bourgogne menacé d’expulsion, 18 occupants convoqués au tribunal

Mardi 15 mars, 18 occupants de l’immeuble en instance de démolition à la Meinau ont reçu une convocation devant le tribunal judiciaire de Strasbourg. L’agence In’Li, propriétaire du site, a porté plainte et souhaite faire évacuer l’immeuble squatté par une centaine de personnes, dont des familles sans solution d’hébergement.

« Ordonner l’expulsion sans délai […] des occupants de l’immeuble » rue de Bourgogne à la Meinau. C’est ce que demande la société In’Li Grand Est, propriétaire du bâtiment, au juge des contentieux de la protection du tribunal judiciaire de Strasbourg. L’immeuble prêt à être démoli a été investi en novembre par une centaine de réfugiés, dont des familles avec des enfants, qui n’ont pas d’autre solution d’hébergement.

18 d’entre eux ont reçu une assignation en référé devant le tribunal judiciaire de Strasbourg mardi 15 mars. Ils comparaitront le 8 avril à 9h30. In’Li Grand Est avait déposé une plainte dés le 3 décembre, suite à « l’intrusion brutale et massive, réalisée de manière probablement concertée et planifiée, ainsi qu’en attestent les nombreuses dégradations constatées, notamment sur les portes et serrures ».

Salomé, à gauche, Nino, à droite, et Elene, derrière, dormiraient dans la rue avec leurs enfants si elles ne squattaient pas cet immeuble rue de Bourgogne. Photo : TV / Rue89 Strasbourg

In’Li Grand Est demande 1 000 euros à chaque occupant

In’Li Grand Est demande au juge de constater que l’occupation de l’immeuble ne repose sur aucun droit ni titre, qu’elle constitue « trouble manifeste, et que le danger auquel s’exposent les occupants impose des mesures urgentes », c’est-à-dire une expulsion.

Le propriétaire demande au juge de condamner chacun des 18 occupants cités à lui verser 1 000 euros afin de supporter la charge des frais de la procédure judiciaire. Son avocat, Me Antoine Bon, qui représente la société immobilière, explique :

« Un huissier a constaté des détritus, des rats, des poubelles et des dégradations aux abords de l’immeuble. Il a pu saisir les identités de 18 occupants du site seulement. Nous ne pouvons plus assurer la maintenance des installations électriques et de celles liées au gaz.

Enfin, plus l’occupation dure, plus la démolition est retardée. 300 nouveaux logements doivent être construits sur place. L’agence In’Li Grand Est subit donc des pertes financières et elle n’en est pas responsable. »

Elene, mère de famille, prend soin de l’appartement qu’elle squat. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

« Si ces réfugiés occupent le site, c’est parce qu’ils n’ont pas d’autre choix »

Nicolas Fuchs, coordinateur régional de Médecins du Monde, assure que l’association, qui se rend régulièrement sur les lieux, fait en sorte d’informer et d’accompagner les personnes dans l’accès à leurs droits. C’est Me Sophie Schweitzer qui représentera les occupants du squat. « Si ces réfugiés occupent le site, c’est parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. On ne leur donne pas de solution quand ils demandent un hébergement d’urgence », dit l’avocate.

Elle estime qu’il est impossible de prouver que ce sont les habitants qui ont effectué les dégradations ou sali les environs du site. Rue89 Strasbourg avait d’ailleurs publié un article en février suite à la détérioration du système électrique de l’immeuble. Les habitants niaient fermement avoir commis ces dégradations, arguant notamment qu’ils sont les seuls à en subir les conséquences.

Le risque d’une expulsion sans relogement

Pour Me Schweitzer, « il n’est pas possible que les occupants soient condamnés à payer les frais de justice comme demandé par In’Li Grand Est étant donné qu’ils n’ont aucune ressource ». « Le plus gros risque qu’ils encourent, c’est une expulsion sans relogement, et donc une remise à la rue », ajoute-elle. La procédure juridique pourrait durer plusieurs mois.

Me Antoine Bon assure qu’In’Li Grand Est est disposé à discuter avec la préfecture du Bas-Rhin et la Ville de Strasbourg pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’expulsion sans remise à l’abri. Reste à savoir si l’État trouvera une solution pour loger ces personnes, comme il est censé le faire.

« À plein temps » : Laure Calamy, une nouvelle Wonder Woman dans un film haletant

« À plein temps » : Laure Calamy, une nouvelle Wonder Woman dans un film haletant

Julie travaille comme femme de chambre dans un palace parisien. Elle habite seule avec ses deux enfants dans un village éloigné de la capitale. Quand elle décroche enfin un entretien d’embauche intéressant, tous les transports sont paralysés par un mouvement social. Va-t-elle réussir à concilier ses trois vies de maman, femme de chambre et femme d’entreprise ?

Bande annonce

L’histoire commence par un réveil. Julie émerge doucement de son sommeil avant l’aurore. Elle se lève et ne s’arrêtera plus : il faut faire garder les enfants, traverser la banlieue parisienne en période de grève, nettoyer les chambres de riches clients indélicats, préparer un entretien d’embauche…Telle une héroïne de film d’action, sorte de Jason Bourne au féminin, Julie va se transformer en combattante d’un quotidien hostile.

La caméra d’Éric Gravel la colle au plus près durant 1h30 frénétique, en mouvement constant et sur un rythme haletant. Le film l’entraine dans une spirale infernale, le drame devient film d’action, voire thriller. Mais l’ennemi est invisible, on l’entend sourdre du bruit des mouvements de grève, d’une société patriarcale qui laisse aux femmes le soin de gérer les enfants, d’une organisation spatiale qui éloigne les classes moyennes de l’endroit où elles travaillent. À plein temps est donc aussi un film politique porté par Laure Calamy, exceptionnelle, qui exprime les différentes facettes de son personnage à la fois simple et complexe, pour qui le spectateur ressent une profonde empathie. Rue89 Strasbourg l’a rencontrée, accompagnée du réalisateur Éric Gravel.

Julie se déplace sans cesse, change de costumes plusieurs fois par jour, se partage entre une vie diurne et nocturne, comme le personnage d’un film de super-héros. Julie, c’est Wonder Woman ?

Laure Calamy : Oui !  Dans les films de super-héros, le héros est identifié par le costume qu’il revêt. Mais Julie se transforme encore plus que les super-héros : le tablier de la femme de chambre, le costume pour l’entretien d’embauche, les habits pour s’occuper des enfants… Comme chez Orson Welles où le personnage se diffracte à l’infini dans des miroirs, Julie interprète tous les rôles que l’on doit jouer dans la vie, que ce soit au travail, avec ses enfants ou lors d’un entretien d’embauche. J’ai voulu montrer cette femme sous toutes ces facettes en mettant tout ce que je pouvais pour que le spectateur soit en empathie avec elle, même si sa situation la rend parfois sourde aux limites des autres personnages.

Éric Gravel : À plein temps est en effet influencé par ce genre de films. J’ai notamment pensé à la série des films d’action Jason Bourne. Dans ces films, on comprend très vite la mission du personnage et ce qui se passe dans sa tête. Mon pari, c’était que le spectateur soit aussi accroché à un personnage de mère seule qu’il pourrait l’être avec un espion voire un super-héros !

Mais Julie travaille dans un palace, elle nettoie la merde des puissants (au karcher !). Ce personnage aurait-il pu être un homme ?

Éric Gravel : Un personnage masculin aurait eu un autre métier. Il aurait nettoyé la merde au sens figuré.

Laure Calamy : Au sens concret, c’est les femmes qui le font ! Il va également de soi qu’une femme se décarcasse pour ses mômes. Ce serait plus étonnant pour un homme. Mais pourtant, si Julie est femme de chambre, elle cherche à retrouver son métier d’avant qui était plus prestigieux. Cette quête professionnelle qui définit son identité a quelque chose de viril, on raconte d’habitude ce genre de recherche pour des hommes. C’est beau de le raconter pour une femme.

Comment avez-vous travaillé votre rôle de femme de chambre dans un palace parisien ?

Laure Calamy : J’ai fait une formation à l’hôtel Bristol. Comme pour le métier d’infirmière, c’est un domaine censé être féminin alors que c’est très physique. J’ai appris les différentes postures, comment tenir son dos, plier les genoux…Mais on a mal quand même à la fin de la journée ! Les femmes que j’ai rencontrées avaient des tendinites, des traces d’opérations, divers stigmates qui témoignaient de la difficulté de ce métier. Contrairement à l’hôtel Bristol, de nombreux palaces sous-traitent ce travail avec un nombre harassant de chambres à faire. Et dans un hôtel de luxe, rien ne peut être laissé au hasard.

Les difficultés de Julie semblent trouver un écho dans les mouvements de grève qui l’empêchent d’aller travailler. Ont-ils été construits comme une sorte de caisse de résonance ?

Éric Gravel : Oui, la grève est à la fois un obstacle dramaturgique et une caisse de résonance. J’aime ces effets contradictoires : elle est en difficulté à cause du mouvement de grève et en même temps elle a besoin d’être aidée et défendue pour que sa situation s’améliore. Il y a un dénominateur commun entre les deux. À un moment, Julie se regarde dans le miroir et écoute la radio qui évoque les mouvements de grève. J’ai conçu cette séquence pour mettre en parallèle l’individuel et le collectif.  Je pensais notamment à la grève de 1995 pour les retraites et la Sécurité Sociale, avec une solidarité que j’avais ressentie dans cette époque charnière où des personnes perdaient leur droit.

Laure Calamy : On regarde Julie comme un insecte perdu dans une fourmilière. Il est difficile pour elle de penser ou d’agir autrement. Mais il y a cette espèce de nappe du collectif qui se révolte. Elle devrait peut-être rejoindre ce mouvement car elle est trop seule.

C’est donc un film politique ?

Éric Gravel : Oui, j’ai voulu mettre en scène la classe moyenne au cinéma pour exprimer son déclassement. Je viens d’un milieu très modeste et quand on est pauvre on ne peut descendre plus bas, on n’est donc pas une référence. Si la classe moyenne bascule, on sent au contraire que toute la société bascule. C’est ce que j’ai voulu montrer avec cette femme en déclassement qui cherche à remonter la pente.

On retrouve une préoccupation qui a fortement intéressé un cinéaste comme Ken Loach, notamment son dernier film Sorry We Missed You. Est-ce une référence pour vous ?

Éric Gravel : J’aime les personnages lumineux de Ken Loach et son côté très anglo-saxon qui parle au québécois que je suis. Mais si À plein temps s’approche d’un film social, je ne me vois pas comme un cinéaste naturaliste, j’ai voulu raconter une histoire haletante en insufflant une certaine cinématographie.

J’ai par exemple voulu faire ressentir la sensation des transports. Au niveau stylistique, j’ai cherché des codes dans les films du Nouvel Hollywood, notamment ceux de Sidney Lumet et John Schlesinger. J’admire aussi la façon de filmer de John Cassavetes qui parvient à capter la présence de l’acteur dans un espace restreint. Ce qui était important pour moi, c’est le personnage de Julie, tout se passe autour d’elle. J’ai essayé de m’inspirer de ce cinéaste pour sublimer mon personnage sans que le style prenne le dessus.

[Spoiler] La fin du film est ambiguë. Ce nouveau travail s’annonce compliqué…

Éric Gravel : C’est effectivement une fin ambiguë, comme ces images à double sens où l’on peut voir une jeune fille ou une vieille dame. De quelle façon va-t-elle trouver un équilibre dans sa vie ? Je suis plutôt pessimiste, ça va être compliqué pour elle. Elle s’emballe dans un nouveau projet, mais c’est la même histoire qui continue. Le manège en arrière plan tourne en rond…

Le harcèlement scolaire devient un délit, une loi insuffisante selon Céline Huet, psychologue pour enfant

Le harcèlement scolaire devient un délit, une loi insuffisante selon Céline Huet, psychologue pour enfant

Depuis la loi du 2 mars 2022, le harcèlement scolaire est reconnu comme un délit pénal. Psychologue clinicienne au Centre Médico-Psycho Pédagogique (CMPP) de Colmar, Céline Huet considère que cette loi est insuffisante et souhaite que d’autres mesures soient mises en place.

Intimidations, moqueries, insultes, menaces, agressions physiques… Le harcèlement scolaire prend diverses formes et pousse au suicide, même chez les plus jeunes. Rue89 Strasbourg a relaté en décembre 2021 l’histoire de Dinah qui s’est suicidée à seulement 14 ans en raison du harcèlement qu’elle subissait dans son collège mulhousien.

Depuis le 2 mars 2022, le harcèlement scolaire est reconnu comme un délit pénal. Auparavant, les cas de harcèlement scolaire étaient jugés sous la loi du 4 août 2014 concernant le délit de harcèlement. Les peines encourues variaient d’un à trois ans d’emprisonnement et de 15 000 à 45 000 euros d’amende.

Les personnes jugées comme responsables de harcèlement scolaire encourent aujourd’hui jusqu’à 10 ans de prison et 150 000 euros d’amende en cas de suicide ou de tentative de suicide de la victime. Les téléphones et les ordinateurs utilisés pour harceler un élève pourront être confisqués et les acteurs d’internet auront l’obligation de modérer les contenus de harcèlement scolaire sur les réseaux sociaux. Enfin, les établissement devront eux-mêmes fixer les lignes directrices et les procédures destinées à la prévention, à la détection et au traitement des faits de harcèlement.

Céline Huet est psychologue clinicienne au centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) de Colmar. Dans ce cadre, elle accompagne notamment des victimes de harcèlement scolaire. Entretien.

Céline Huet, psychologue au CMPP de Colmar. Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

Rue89 Strasbourg : Selon vous, cette nouvelle loi promulguée va-t-elle changer les choses ?

Céline Huet : Elle permet davantage la reconnaissance du harcèlement scolaire, sensibilise d’autant plus les établissements scolaires et responsabilise toutes les parties face à ce fléau. Mais dans les faits, cette loi semble peu applicable. Qui peut être considéré comme responsable ? Il n’y a jamais qu’une seule personne coupable dans le cadre du harcèlement scolaire. Il y a des effets de groupes. Certains sont harceleurs et harcelés. Les enfants reproduisent souvent une violence qu’ils ont eux-mêmes vécue, à la maison par exemple.

De plus, des stéréotypes touchant les personnes désignées comme « harceleurs » pourraient amener à des sanctions injustes. On va souvent pointer du doigt des personnes racisées en les percevant comme étant des « racailles », alors qu’elles ne sont même pas à l’origine du phénomène. On va également accuser à tort les enfants ayant des Troubles de Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH) en raison de la méconnaissance de cette pathologie. Dans la pratique, cela arrive.

Globalement, ces mesures sont insuffisantes car le phénomène de harcèlement scolaire est un phénomène de société. Ce n’est pas une simple sanction pénale qui l’arrêtera, mais davantage la prévention, un travail de fond dans la société. Les enfants sont très cruels entre eux car ils sont dans l’innocence et la spontanéité. Les adultes sont les premiers responsables du harcèlement scolaire car les enfants agissent beaucoup par mimétisme. C’est aux adultes de leur inculquer des valeurs de respect et de tolérance. La nouvelle loi ne fixe pas de cadre précis pour un plan de prévention intense avec les moyens nécessaires.

En tenant compte de cela, que préconisez-vous dans le prolongement de cette loi pour lutter de manière efficace contre le harcèlement scolaire ?

Des choses ont déjà été faites. La Maison de l’Adolescent (MDA) organise des interventions en milieu scolaire pour prévenir le harcèlement et des formations sont proposées au corps enseignant. Un travail de prévention est également réalisé depuis le collège, notamment sur le sujet du cyberharcèlement. Néanmoins, les formations sautent souvent en raison du peu de professeurs présents, et quand la MDA intervient, c’est toujours parce qu’un enseignant en a fait la demande. Ces interventions devraient avoir lieu systématiquement.

Il faudrait aussi que l’Éducation Nationale engage de vrais formateurs qui interviendraient régulièrement dans les classes, que ce soit au collège ou au lycée. Il est primordial de former tout le personnel scolaire afin qu’il puisse reconnaître les signes du harcèlement, faire un travail de prévention et savoir quels sont les outils pour faire face à une situation de harcèlement.

Il faudrait également faire de la prévention par le biais de cours de vie de classe dès la crèche ou la maternelle afin de faire comprendre aux enfants qu’on ne doit pas rejeter autrui sous prétexte de différence. Il y a enfin un véritable travail de sémantique à faire car tous les mots ont un impact sur la personne à qui on les prononce. Un coup fait mal de manière instantanée tandis que les mots font mal de manière permanente. On ne peut pas tout dire, notamment si l’on représente une figure d’autorité.

Par exemple, que doit-on faire si l’on est témoin d’une situation de harcèlement scolaire ?

En tant qu’enfant, si l’on est témoin d’harcèlement scolaire, il faut le dire à un adulte. En tant que parent, il faut en parler au corps enseignant. Si rien n’est fait, il est possible de porter plainte. En tant qu’adulte de manière générale, si un enfant nous dit quelque chose, il faut qu’on fasse quelque chose. Même si la victime craint des représailles ou ne souhaite pas qu’on en parle, il est important d’agir car c’est aux adultes de protéger les enfants. En cas d’inaction, la situation a plus de chances d’empirer.

Marche pour la Santé, samedi 19 mars : « Comment voulez-vous que les soignants restent à l’hôpital ? »

Marche pour la Santé, samedi 19 mars : « Comment voulez-vous que les soignants restent à l’hôpital ? »

Les organisateurs de la minute de silence en « hommage à la mort annoncée de l’hôpital public » appellent à manifester samedi 19 mars à 15h. Interview de l’une des coordinatrices du mouvement, Floriane Zeyons, cardiologue au Nouvel Hôpital Civil de Strasbourg.

Ils espéraient se faire entendre avec une minute de silence. Les organisateurs de l’hommage à la mort annoncée de l’hôpital public sont pour l’instant déçus. Malgré les actions hebdomadaires, malgré l’ampleur nationale du mouvement, malgré les annonces de Jean Castex en visite à Strasbourg en décembre, les soignants ne voient aucune amélioration de leurs conditions de travail, minées par le sous-effectif permanent, ou les rappels sur repos pour remplacer dans des services où ils n’ont jamais travaillé (voir notre série d’enquêtes – « La hess aux HUS »).

Pour participer au débat public dans le cadre de l’élection présidentielle à venir, des soignants appellent la population à participer à la marche pour la Santé ce samedi 19 mars à 15 heures au départ de la place Kléber. Cardiologue au Nouvel Hôpital Civil, Floriane Zeyons décrit les raisons de cette manifestation et les revendications des soignants, qui chaque semaine depuis le 10 décembre dénoncent en silence l’agonie de l’hôpital public.

Floriane Zeyons lors de la minute de silence sur le parvis du NHC le vendredi 11 mars 2022. Et à sa gauche, Sebastien Harscoat, médecin chef des urgences du NHC. Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

Rue89 Strasbourg : Il y a trois mois, vous avez lancé une minute de silence hebdomadaire en hommage à la mort annoncée de l’hôpital public. Depuis, l’hôpital continue-t-il d’agoniser ou est-ce qu’il se rétablit ?

Floriane Zeyons : Malheureusement rien n’est réglé et on se rapproche de cette mort annoncée de l’hôpital public. Quand on crie, on n’est pas entendu. On s’est dit qu’en observant une minute de silence, ce serait plus efficace. Mais non. Certes, il y a eu la visite de Jean Castex le 10 décembre, le jour de la première minute de silence. Peut-être que notre action a été un argument de plus pour qu’il vienne et annonce une enveloppe supplémentaire de 20 millions d’euros d’investissement, mais ce n’est qu’une goutte dans l’énorme dette de l’hôpital (de plus de 450 millions d’euros, NDLR).

De plus, notre mouvement s’est étendu d’abord au niveau de l’Alsace puis au niveau national. Mais cette extension n’a pas suscité d’annonce importante. Cela a simplement permis aux médecins hospitaliers de se rendre compte que leur situation était commune partout en France. On s’est rendu compte que le mal est systémique et créé par le financement et la philosophie de gestion de l’hôpital public depuis 20 ans.

Concrètement, à quoi ressemble un hôpital public qui agonise, comme à Strasbourg ?

Dans le service de soins intensifs en cardiologie, une dizaine d’infirmières ont annoncé leur départ pour septembre de cette année. Elles voudraient partir avant, mais elles ne peuvent pas. La direction leur demande de rester jusqu’à ce qu’une nouvelle promotion d’infirmières sorte d’école. Mais quand des infirmières partent, on n’arrive jamais à compenser ces départs, d’autant qu’il faut de l’expérience pour prendre en charge des patients en soins intensifs. Donc même si on arrivait à remplacer les dix infirmières, vous imaginez former dix personnes en même temps ? C’est impossible.

Sur les 23 lits de notre service de soins intensifs de cardiologie, on en a quatre de fermés. L’hôpital attribue les nouveaux postes aux services à prioriser pour le besoin en renfort de personnel. Or tous les services ne demandent pas la même expérience de travail. Systématiquement et sans l’annoncer au préalable, les offres de poste orientent les nouveaux effectifs vers les services les plus en tension, comme la gériatrie, ça ne pose pas les bases pour qu’ils restent. Cela fait donc partie de nos revendications : que les offres de postes indiquent clairement les services concernés. C’est une condition importante pour que la confiance soit possible entre le soignant et l’employeur.

Le Ségur n’a vraiment rien changé pour vous ?

Je n’ai pas l’impression que le personnel veut rester à l’hôpital grâce aux annonces du Ségur. Mais je ne suis pas la mieux placée pour en parler. Certes, la prime d’exercice public exclusif a été revalorisée, elle est passée de 500 euros à 1 000 euros par mois pour les praticiens hospitaliers qui n’exercent pas dans le privé. Et les médecins des premiers et derniers échelons ont été revalorisés, mais pas ceux en milieu de carrière.

De plus, suite au Ségur, la Cour des comptes a annoncé que les hôpitaux devraient faire des économies pour l’appliquer. C’est le serpent qui se mord la queue. On va nous demander de faire des efforts pour être revalorisés. C’est ça qui fait fuir les gens finalement, les conditions de travail insupportables.

Vous avez décidé d’organiser une manifestation en plus de la minute de silence hebdomadaire. Pourquoi ce changement de format ?

Si vous faites une action toutes les semaines, mais qu’elle reste sans effet concret, les gens se démotivent. Aujourd’hui, après trois mois, on a atteint un noyau dur qui répond toujours présent. On a voulu manifester parce qu’on voit encore autour de nous des gens qui n’ont pas connaissance des problèmes de l’hôpital.

Tous les vendredis depuis le 10 décembre 2021, des soignants se retrouvent sur différents sites des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg pour une minute de silence « en hommage à la mort annoncée de l’hôpital public ». Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

On observe aussi une faible couverture médiatique de nos minutes de silence au niveau national, alors que tous les vendredis, cette action a lieu dans plus d’une vingtaine de villes en France. L’enjeu pour nous, ce sont les élections donc il faut qu’on soit plus visible avec cette action complémentaire, d’où cette marche pour la Santé. C’était une demande de nos collègues lors d’une assemblée générale : une manifestation pour celles et ceux qui veulent des actions concrètes pour l’hôpital. L’objectif, c’est de montrer aux candidats qu’il y a des électeurs concernés par cette question de l’hôpital public et de sa mort annoncée.

Quelles sont les conditions sine qua none pour mettre fin au mouvement ?

Tout d’abord, nous souhaitons l’arrêt de la tarification à l’acte (critiquée pour la « course à la rentabilité » qu’elle occasionne, NDLR). Il faut aussi revaloriser l’objectif national de dépenses d’assurance maladie pour mieux ajuster les budgets par rapport aux besoins à partir de critères simples d’activité prévisible en fonction du bassin de population, son âge, sa précarité et autres.

On voudrait aussi établir une règle qui interdit de dépasser une infirmière pour huit patients. En général, on a plutôt une infirmière pour 15 patients. Bien sûr cette règle est à décliner selon les services. Le plus important niveau effectif aujourd’hui, c’est de remplacer les départs sans délai de carence. Car aujourd’hui, quand quelqu’un part à la retraite par exemple, on attend son remplaçant pendant trois mois. C’est une manière de faire des économies pour l’hôpital, mais ça déstabilise régulièrement les services.

Aujourd’hui, les HUS ont entre 150 et 200 postes d’infirmiers en soins généraux qui ne sont pas pourvus. Au niveau des médecins aussi nous avons des postes non-pourvus. Le déficit d’attractivité de l’hôpital touche toutes les professions. Donc une autre revendication, c’est un plan massif d’attractivité pour tout l’hôpital et une reprise de dette.

Il y a enfin des mesures simples à prendre. Il faut recréer un lien de confiance entre la direction et les agents. Il est actuellement perdu parce que les agents ont l’impression de faire face à un manque d’empathie de leur direction. Ils ont l’impression d’être pris pour des ressources et non des personnes. C’est ça le « new public management », on adapte les dépenses aux plus près des besoins. À force de chercher à éviter à tout prix le surnombre, tout est constamment à flux tendu. On cherche tellement à optimiser la ressource du personnel, qu’on oublie complètement son bien-être. C’est tellement ric rac qu’on peut plus respirer. Vous êtes un petit hamster dans une roue qui court qui court, sans aucune perspective. Comment voulez vous que les soignants restent dans ces conditions ?

Écoute, soin, urgences… Les différents services d’aide psychologique pour les jeunes strasbourgeois

Écoute, soin, urgences… Les différents services d’aide psychologique pour les jeunes strasbourgeois

Pandémie, guerre en Ukraine, inflation, précarité étudiante… Beaucoup d’actualités qui, en plus de problèmes personnels, peuvent amener à une certaine détresse psychologique. Les jeunes, particulièrement isolés et précaires, ont parfois besoin d’un soutien moral. Rue89 Strasbourg a établi une liste d’aides psychologiques gratuites et accessibles aux adolescents et jeunes adultes.

Le soutien psychologique adapté

La Maison des Adolescents à Strasbourg est un service d’écoute et d’accompagnement pour les jeunes de 11 à 25 ans et leurs proches. Cette structure peut apporter une aide psychologique, sociale voire juridictionnelle si besoin. L’accueil y est confidentiel, avec ou sans les parents.

À côté du campus de l’Esplanade, le Centre d’Accueil Médico-psychologique de Strasbourg (CAMUS) propose une aide psychologique, sociale et psychiatrique anonyme sur rendez-vous. Le centre s’adresse aux lycéens et étudiants rencontrant des difficultés financières, pédagogiques ou personnelles.

Dans les mêmes locaux, le Service de Santé Universitaire (SSU) est un service de santé générale proposé à tous les étudiants de l’Unistra. En plus d’une visite médicale de prévention à dimension psycho-sociale, le service se doit de rediriger les étudiants dans le besoin vers une infrastructure d’aide psychologique, psychiatrique ou sociale adéquate.

Le dispositif national Santé Psy Etudiants a été mis en place par le gouvernement en réponse à la détresse psychologique ressentie par un grand nombre d’étudiants depuis le début de la crise sanitaire. Ce dispositif a été prolongé jusqu’au 31 août 2022. Il est accessible à tous les étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur, qu’il soit public ou privé.

En passant par le SSU ou par un médecin généraliste, un étudiant obtient une lettre d’orientation d’un professionnel de santé sur simple présentation d’une carte étudiante. Cette lettre lui permet de bénéficier jusqu’à 8 séances gratuites avec un psychologue agréé.

Illustration Photo : Illustration Lucile Michels

Les troubles addictifs

Qu’elles soient comportementales, substantielles ou alimentaires, les addictions touchent particulièrement les adolescents et les jeunes. Selon une étude menée en 2021 à l’Université de Strasbourg par l’association Ithaque, « près de la moitié des étudiants se sentent dépendants à des addictions sans substance, majoritairement Internet [et] les réseaux sociaux ».

En plus de faire un travail de prévention et d’information, Ithaque propose d’accueillir, de soigner et de soutenir les personnes en situation d’addictions ainsi que leur entourage. L’association propose un Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD), auquel est notamment rattaché la Salle de Consommation à Moindre Risque (SCMR), à l’hôpital civil.

L’association offre également la possibilité d’être suivi par un Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA). Il s’agit d’une structure accueillant toute personne en situation d’addictions dans le but de l’aider à réduire les risques de sa consommation et la soigner. Il faut avoir rencontré un médecin, un travailleur social, un psychologue et un infirmier de l’équipe, afin d’être orienté vers la bonne structure ou d’être admis au CSAPA.

Enfin, le Réseau des Microstructures médicales d’Alsace (RMS Alsace), est un dispositif de proximité coordonné par Ithaque où différents intervenants et professionnels de santé prennent en charge les personnes ayant des tendances addictives, par exemple dans les maisons urbaines de Santé.

Les groupes de parole des Narcotiques Anonymes, une association à but non lucratif, viennent en aide aux jeunes et moins jeunes en situation d’addictions. Entièrement autonome, elle est composée uniquement de dépendants qui se réunissent pour former des groupes de paroles. Il ne s’agit pas d’une structure médicale, mais d’un réseau d’écoute et de soutien psychologique pour les personnes souffrant de troubles addictifs.

Depuis plusieurs années, des réunions en ligne sont organisées quotidiennement. Nul besoin de s’inscrire au préalable pour y participer. Une aide téléphonique est également apportée quotidiennement de 9h à 22h au 01 43 72 12 72.

Présente depuis 50 ans à Strasbourg, l’association ALT propose différents dispositifs de prévention et réduction des risques, tel que le Centre d’accueil et de soins (CAS). Ce centre soigne « toute personne consommatrice de substances psycho-actives ou souffrant d’addictions sans substance », en proposant des ateliers de médiation, du matériel de prévention et réduction des risques, ainsi qu’un suivi psycho-médical sur rendez-vous aux personnes qui le désirent. L’association accompagne aussi les jeunes en situation d’addictions, avec un réseau d’accueil et d’écoute anonyme pour les personnes âgées de 11 à 25 ans.

Il est parfois plus simple pour les jeunes de s’adresser aux personnes de son âge, plutôt qu’à des adultes. Ainsi, Etudiant Relais Addicto est un dispositif très récent, mis en place par le SSU et l’association Ithaque. Cinq étudiants de l’Université de Strasbourg ont été formés pour faire office de relai entre les structures d’aides pour troubles addictifs et les étudiants concernés. Ces étudiants informent, aident et accompagnent les personnes souffrant d’addictions à des substances, comportementales ou de Troubles du Comportement Alimentaire (TCA).

En cas d’urgence

L’association l’Étage offre un accompagnement social aux jeunes français et étrangers sans domicile fixe, en rupture familiale et scolaire. En cas d’urgence, elle propose divers services aux jeunes dans le besoin d’un logement, dont une permanence sociale d’accueil du lundi au vendredi et une orientation vers différentes aides psychologiques. L’association qui se trouve quai des Bateliers est en lien avec la mission locale de Strasbourg, le 115 ainsi que des psychologues et travailleurs sociaux. Sa cafétéria est ouverte du lundi au vendredi entre 8h45 et 20h, le jeudi de 8h45 à 14h, puis de 18h à 20h, et les samedi et dimanche de 10h à 20h. Le service repas a lieu tous les jours de 12h à 13h30 et de 18h à 19h30.

L’Etablissement Public de Santé Alsace Nord (EPSAN) propose deux pôles de psychiatrie infanto-juvénile dans l’Eurométropole. Les enfants et adolescents âgés de 0 à 16 ans peuvent trouver une aide dans le domaine de la santé mentale. Les équipes psychiatriques de ce secteur poursuivent également la prise en charge des adolescents et jeunes adultes après 16 ans. La Coordination Adolescents Alsace Nord (LACAAN) est un projet lancé également par ces pôles ; elle soigne et oriente les adolescents nécessitant une aide psychologique. L’EPSAN offre également un dispositif d’écoute et de soutien grand public dans le cadre de l’épidémie Covid 19.

Les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg proposent différents services. En cas d’urgence, une hospitalisation, avec accord des parents dans le cas d’une personne mineure, peut être requise.

Le service addictologie est doté d’une unité de sevrage. Ce service organise aussi des consultations et activités pour accompagner les personnes en situation d’addictions.

Le Centre Gratuit d’Information, de Dépistage et de Diagnostic (CGIDD) est ouvert à tout le monde, y compris les mineurs, les étrangers et les personnes sans sécurité sociale. En plus de faire des dépistages d’IST et MST gratuits, le centre accompagne psychologiquement et médicalement les patients dans le cadre de leur sexualité. Les victimes de violences peuvent s’adresser aux professionnels de santé du CGIDD. Autres possibilités, appeler le Planning familial de Strasbourg au 0800 08 11 11, ou bien le 39 19.

Le service de psychiatrie comporte des unités d’hospitalisation, un centre expert schizophrénie, ainsi que le centre médico-psychologique (CMP) qui propose des consultations psychologiques, psychiatriques ainsi que des visites à domicile d’infirmiers.

À Strasbourg, le 115 ne fonctionne toujours pas pour les réfugiés non-ukrainiens

À Strasbourg, le 115 ne fonctionne toujours pas pour les réfugiés non-ukrainiens

Des dizaines de familles géorgiennes, albanaises ou encore tchétchènes demandent un hébergement d’urgence tous les jours, sans succès. En même temps, l’État a créé plusieurs centaines de places d’accueil dans le Bas-Rhin pour les Ukrainiens. Des associations dénoncent une hiérarchisation des réfugiés. Reportage auprès d’une famille.

La voiture est stationnée sur un parking, à quelques mètres de l’arrêt de tram Port-du-Rhin. C’est le seul abri de Maria (prénom modifié) et de ses trois enfants. Les deux plus grandes viennent de rentrer du lycée. Maria repli la couverture pour qu’elles puissent se poser sur la banquette arrière. Il est 18 heures passées. Le soleil se couche et la température descend vite ce 9 mars.

Deux jours plus tôt, la préfecture du Bas-Rhin a annoncé avoir créé environ 400 places d’hébergement d’urgence pour les réfugiés d’Ukraine. Elle prévoit d’en créer plus, en collaboration avec les maires du département ou avec la Collectivité européenne d’Alsace qui utilise des logements de fonction de ses collèges. À cette mobilisation s’ajoute l’accueil chez des citoyens, coordonné notamment par les services de l’État et de la Ville.

Depuis le début de la guerre, 800 Ukrainiens ont été hébergés dans le département, selon la préfète Josiane Chevallier, rapporte 20 Minutes. Mais Maria et sa famille viennent de Géorgie. À la rue depuis le 12 février, après 5 ans à Strasbourg, Maria appelle le 115 tous les jours : « À chaque fois, ils nous disent qu’il n’y a pas de place », souffle-t-elle.

Maria et ses trois enfants, près de leur voiture. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

84% des demandes d’hébergement d’urgence non pourvues

Leur cas n’est pas isolé. Le collectif Pas d’enfant à la rue a connaissance de 25 familles avec enfants qui dorment dehors, dans des voitures, des cages d’escalier, ou d’autres solutions de fortune. Pour Sabine Carriou de l’association Les petites roues, « en tout il y a une quarantaine de familles sans-abris ».

Rue89 Strasbourg a pu consulter un point du service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO) en date du 9 mars 2022. Les maraudes ont rencontré 95 ménages, dont 52 hommes isolés, des couples avec ou sans enfants, et 37 mineurs qui passent la nuit majoritairement dans des voitures, des tentes ou dehors. Sur les 1 500 demandes d’hébergement individuel réalisées par des personnes distinctes ces dernières semaines, 84% n’ont pas obtenu de réponse favorable.

« L’État nous montre qu’il est tout à fait possible de créer des places rapidement »

Cécilia Quintiliani, du collectif Pas d’enfant à la rue, se réjouit de l’accueil des Ukrainiens. Mais elle dénonce : « La hiérarchisation des réfugiés est flagrante à Strasbourg. Selon leur pays d’origine, ils ne sont pas traités de la même manière. »

Pierre Greib, co-président de la Cimade Grand-Est, abonde :

« Depuis des années maintenant, le dispositif d’hébergement d’urgence est saturé dans le Bas-Rhin. Là, l’État nous montre qu’il est tout à fait possible de créer des places rapidement. Pourquoi ne pas le faire pour les autres réfugiés ? Des Géorgiens, des Congolais ou des Afghans dorment dans la rue. Qu’est ce qui justifie, même légalement, cette différence de traitement ? »

« Ma vie et celle de mes enfants sont en danger en Géorgie. »

En effet, quelque soit la situation administrative des personnes, l’État est censé loger toute personne en détresse qui le demande de manière inconditionnelle d’après la loi. Début mars, les Ukrainiens qui le demandent sont logés de manière systématique. « Pour les autres, le 115 est toujours saturé », assure Sabine Carriou, des Petites Roues :

« Depuis le 1er janvier, nous avons logé 12 familles à l’hôtel grâce à notre cagnotte de dons, pour un total de 5 877 euros au 15 mars. Certaines familles, souvent déboutées et en recours juridique pour obtenir l’asile, n’ont aucune solution. Demain, nous serons obligés d’arrêter, après 27 jours de mise à l’abri, de loger un couple géorgien avec deux enfants de 5 et 6 ans scolarisés à Lingolsheim. Ils retourneront donc dans la rue. »

Pour Cécilia Quintiliani « les réfugiés ont tous de bonnes raisons d’être là, et méritent tous d’être hébergés ». Emmitouflée dans sa veste, Maria raconte l’histoire de sa famille, arrivée en France en janvier 2017 :

« Ma vie et celle de mes enfants sont en danger en Géorgie. Mon mari a eu des menaces de personnes dangereuses. Si je pouvais vivre paisiblement dans mon pays, je ne serais pas dans la rue ici. Je n’en peux plus de ne rien faire. Je suis assistante vétérinaire. »

La voiture qui sert d’abri à Maria et ses enfants. Photo : TV / Rue89 Strasbourg / cc

La France considère que la Géorgie est un pays sûr

En Géorgie, des problématiques de persécutions des personnes LGBTQIA+, de certains militants politiques, de minorités ethniques et religieuses persistent. Des organisations mafieuses aux méthodes brutales y sont très implantées. Une intervention militaire menée par Vladimir Poutine avait aussi fortement déstabilisé le pays en 2008. La Géorgie a même été, début 2019, le premier pays d’origine des demandeurs d’asile dans l’Hexagone.

Mais la France, par la voix de Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, en mai 2019, a affirmé sa volonté de lutter contre « l’anomalie » de la migration géorgienne. Elle considère le pays comme « sûr », et entend « procéder systématiquement à une reconduite à la frontière ». La demande d’asile de la famille de Maria n’a donc pas été acceptée.

Son époux étant tombé malade, la famille a pu rester en France dans un premier temps grâce à un titre de séjour pour raisons de santé. Il est décédé en juillet 2021. Suite à cela, la préfecture du Bas-Rhin a adressé au reste de la famille une obligation de quitter le territoire français (OQTF). C’est pour cette raison que Maria et ses filles on dû quitter leur logement en février. Sans papier français, Maria n’a jamais eu l’autorisation de travailler depuis son arrivée.

Parallèlement, les ministres européens de l’Intérieur ont décidé d’octroyer la protection temporaire à tous les réfugiés ukrainiens, leur donnant ainsi le droit d’avoir un emploi, un logement et les APL.

Hôtel réquisitionné pour l'accueil de demandeurs d'asile à Strasbourg fin août 2021. Place de Bordeaux. (Photo JFG / Rue89 Strasbourg / cc).
Après la prise de pouvoir des Talibans en Afghanistan, 200 réfugiés avaient été accueillis dans l’hôtel Mercure pendant l’été 2021. En mars 2022, d’après les associations, des Afghans dorment dans la rue à Strasbourg. (Photo JFG / Rue89 Strasbourg / cc).

Pour la Cimade, tous les réfugiés doivent être traités comme les Ukrainiens

Le plus jeune enfant de Maria a 5 ans. Il est à l’école maternelle Ariane Icare. Les deux filles ont 17 et 18 ans, et sont scolarisées aux lycées Jean Geiler et René Cassin. Après cinq ans passés en France, les enfants se disent attachés à leur vie ici. Combien de temps n’auront-ils pas de solution d’hébergement pérenne ? Maria l’assure, elle n’a pas d’autre choix que d’attendre : « Je ne risquerai pas ma vie et celle de mes enfants. »

Depuis le 10 mars, ils dorment dans une chambre d’hôtel payée par Les Petites Roues. « On espère que l’État trouvera une solution, parce qu’on ne pourra pas les loger indéfiniment », dit Sabine Carriou.

Elle s’inquiète :

« Malheureusement nous recevons des signalements tous les jours pour des familles qui dorment dans des voitures ou dehors, avec des enfants scolarisés. Nous n’arrivons plus à répondre à toutes les demandes. »

En plus des personnes à la rue, une centaine d’exilés sans solution de l’État, dont beaucoup de Géorgiens avec des enfants, squattent un immeuble à la Meinau. Interrogée sur la différence de traitement des réfugiés, la préfecture n’a pas répondu à nos questions. Pierre Greib, de la Cimade, espère que l’accueil des Ukrainiens sera pris comme exemple, à l’avenir, pour le traitement de tous les demandeurs d’asile et de titre de séjour.

Nouvelle manifestation jeudi pour l’augmentation des salaires

Nouvelle manifestation jeudi pour l’augmentation des salaires

Jeudi 17 mars, une intersyndicale organise des manifestations sur le pouvoir d’achat en France. À Strasbourg, le cortège doit partir à 14h de la place Kléber. 

Désormais rejoints par l’Unsa et la CFTC, la CGT, Solidaires Alsace et la FSU appellent de nouveau les Strasbourgeois à manifester jeudi pour une hausse des salaires et des pensions, en raison de l’augmentation du coût de vie en France. 

Le 1er mai 2019, les organisations CGT, FSU, SOLIDAIRES, UNEF, UNL, FO et CNT appellent à une forte journée de mobilisation sur l’ensemble du territoire.
Le pouvoir d’achat, déjà en revendication le 1er mai 2019 par les organisations CGT, FSU, SOLIDAIRES, UNEF, UNL, FO et CNT. Photo : archives Rue89 Strasbourg / cc

Esther Bauer, porte-parole de Solidaires Alsace, détaille :

« Nous continuons le mouvement entamé en janvier et qui est resté sans réponse de la part du gouvernement. L’inflation en France a commencé à dégrader le pouvoir d’achat des ménages bien avant la guerre en Ukraine, le prix de l’énergie et des produits alimentaires ont nettement augmenté tandis que les salaires et les pensions des retraités sont bloqués depuis des années. »

En plus d’une augmentation des revenus des ménages, l’intersyndicale demande au gouvernement d’augmenter les aides aux personnes les plus précaires. Dans un communiqué, les syndicats demandent notamment une augmentation du salaire minimum (Smic), du point d’indice des fonctionnaires et du montant des bourses pour les étudiants.

Le trajet

La manifestation traversera les rues des Grandes-Arcades, du Vieux-Marché-aux-Poissons, Quai des Bateliers, avenue de la Liberté, et la rue de la Haute-Montée pour revenir place Kléber.

La retraite impossible de Jean-Yves, infirmier rappelé par des hôpitaux dépassés

La retraite impossible de Jean-Yves, infirmier rappelé par des hôpitaux dépassés

De 2019 à 2021, trois hôpitaux des Vosges, du Bas-Rhin et du sud de la France ont appelé Jean-Yves, infirmier à la retraite, pour palier leur manque chronique de personnel. Il raconte son quotidien dans des services sous tension avant et pendant la pandémie de Covid-19.

Jean-Yves a pris sa retraite d’infirmer en 2017. Mais l’homme de 67 ans n’a en fait jamais vraiment raccroché sa blouse. De 2019 à 2021, il a effectué plusieurs remplacements dans des hôpitaux en sous-effectif. En France, selon le gouvernement, le nombre de postes vacants de personnels paramédicaux s’est accru d’un tiers entre 2020 et 2021, en pleine crise du Covid-19. La Fédération hospitalière de France (FHF) parlait en 20 octobre 2021 « d’un taux d’absentéisme de l’ordre de 10% » et de « 2 à 5% de postes vacants de soignants » au sein des hôpitaux et des établissements médico-sociaux publics.

Jean-Yves est à la retraite mais il n’en a pas encore fini avec l’hôpital… Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

Des mails de la réserve sanitaire

Pour combler ce manque de personnel dans les hôpitaux en cas de crise liée à des raisons de santé, l’État a mis en place depuis 2007 une réserve sanitaire par le biais des Agence régionales de santé (ARS). Chaque professionnel exerçant dans le milieu de la santé peut s’inscrire sur une liste et se voir proposer en remplacement dans les hôpitaux. Le gouvernement a mobilisé cette réserve le 6 mars 2020 pour faire face aux besoins créés par la pandémie de Covid-19.

Jean-Yves est inscrit depuis 2020 et reçoit régulièrement des propositions :

« Sur le mois de février 2022, j’ai reçu neuf demandes de renfort provenant de la Réserve Sanitaire. On a parfois des propositions pour aller remplacer en outre-mer. Parfois, ce sont les hôpitaux qui m’appellent directement. En février, j’ai reçu un appel d’un cadre de santé qui a sollicité de l’aide dans son hôpital où 5 infirmiers étaient absents… »

Trois retraités sur six professionnels de santé dans le sud

Les remplacements du retraité ont même commencé avant la pandémie de Covid. Début 2019, Jean-Yves apprend par une annonce sur le site Egora, à destination des professionnels de santé, qu’un hôpital de Roquebillière dans le Mercantour près de Nice, est sur le point de fermer faute de personnel. Après un mail à cet hôpital, il est rappelé pour effectuer un service de trois mois, de juillet à septembre. Il accepte le job par solidarité envers ses ex-collègues et pour se dépayser.

L’échange qu’il a avec la surveillante générale, elle aussi retraitée, s’avère révélateur de ce qu’il rencontrera sur place :

« L’hôpital était déjà sous tension. Il y avait quatre infirmières et deux médecins qui roulaient sur des horaires décalés. La moitié étaient des retraités, on était donc trois infirmiers retraités en tout. Il y avait 45 patients à prendre en charge, dont 15 dans une situation de totale dépendance. »

41,75 heures de travail supplémentaires pour six semaines

Il sera rappelé par ce même hôpital pour effectuer un remplacement en août 2021 et une troisième fois pour un remplacement de six semaines entre décembre 2021 et janvier 2022. Cette reprise de service est éreintante pour Jean-Yves, qui est pourtant de nature active. Même pendant ses remplacements, il est rappelé pendant ses jours de repos pour remplacer du personnel malade :

« C’était un casse-tête pour les cadres, qui devaient supprimer des RTT pour faire venir du personnel. Une fois, j’avais cinq jours de repos prévus. La cadre m’a rappelé pour que j’en donne un ou deux car une personne était malade. Des fois, j’ai dû remplacer des personnes qui étaient juste épuisées… »

En outre, ses plannings s’allongent avec parfois trois jours de 7h à 19h d’affilée. Les journées peuvent se terminer après 21h quand il faut préparer les patients afin d’alléger le service de nuit. Pendant six semaines, Jean-Yves affirme avoir effectué 41,75 heures supplémentaires de travail.

Le planning de décembre 2021 à janvier 2022… Des tunnels avec parfois trois jours d’affilée Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

Sur place, il trouve du réconfort en logeant dans un gîte situé à quelques kilomètres de l’hôpital de montagne. Il feuillette son album photo où il se remémore des séjours avec sa femme, dans des restaurants ou en promenade.

Des remplacements à Sélestat et dans les Vosges pendant le Covid

Après ses remplacements dans le sud de l’été 2019 et de février 2020, il revient dans sa commune du val de Villé en Alsace, début mars. La pandémie de Covid-19 commence à embraser les services hospitaliers voisins. Il reçoit un coup de fil de sa fille, infirmière au centre hospitalier de Sélestat. Lorsqu’il prend son service dans cet hôpital pendant le confinement d’avril 2020, l’appréhension est plus importante qu’auparavant :

« Je n’étais pas terrifié, sinon je n’y serais pas allé, mais j’avais quand même la boule au ventre. J’ai eu de la chance que ma femme accepte que j’y aille, car cela représentait un risque pour nous deux, même si nous n’avons pas de problème de santé. »

Malgré ce risque d’exposition au virus, le retraité intervient en renfort Covid-19 dans cet hôpital pendant trois mois jusqu’à juin 2020. Il fait aussi des remplacements de quelques jours en août et en décembre de cette même année. Entre temps, il est appelé à l’hôpital du Val de Madon dans les Vosges, pendant tout le mois de novembre 2021.

Du matériel récupéré et un manque criant de personnel pendant le Covid

Au début du Covid dans l’hôpital de Sélestat, les soins se font sans masque, avec des doses rationnées de gel hydroalcoolique comme seule protection. L’hôpital se démène tant bien que mal pour palier le manque de matériel en se fournissant auprès d’autres professionnels de santé ou d’entreprises qui proposent de donner leur stock :

« Grâce aux cadres, on ne manquait jamais de matériel. C’étaient des gens qui nous appelaient pour proposer d’en donner de leurs stocks. Un dentiste nous avait par exemple donné son stock de masques. Une distillerie voisine nous fournissait en gel hydroalcoolique. »

Mais le personnel manque toujours :

« Les soignants étaient plus souvent absents. C’est pour cela qu’ils ont appelé des retraités pour remplacer le personnel malade ou épuisé. Dans mon équipe, il y avait même trois personnes qui n’étaient pas du tout du domaine médical. On avait par exemple un coiffeur qui venait aider à faire le ménage… »

« On est des héros tant qu’on a besoin de nous, après on nous jette »

Lors de ces remplacements, les frais d’hébergement sur place et de trajet sont pris en charge par l’hôpital. La mission est rémunérée à hauteur de 300 euros bruts par jour de mission pour les étudiants, médecins, pharmacien ou sage-femme sans emploi ou retraité. Pour les infirmiers comme Jean-Yves, cette rémunération s’élève à 125 euros bruts par jour de mission. Il a perçu environ 1 800 euros bruts par mois.

Une situation que Jean-Yves trouve représentative d’un « manque de reconnaissance » :

« Après mes remplacements, ma taxe d’habitation a doublé et j’ai dû payer quatre fois plus d’impôts sur le revenu. Donc on répond à l’appel du gouvernement, on revient faire une mission par solidarité et on nous taxe ! On est des héros tant qu’on a besoin de nous, après on nous jette sans remerciement. »

Une profession pénible pour des primes faibles

Dans le cadre de la consultation du Ségur de la santé commencée en 2020, une nouvelle grille de salaire applicable dès le 1er octobre 2021 a été prévue pour les employés de l’hôpital public. Pour les infirmiers en soins généraux en début de carrière, cela représente une augmentation de 290 euros net par mois, soit un salaire augmenté de 1 736 à 2 026 euros nets. Mais selon Jean-Yves, ce sont des salaires faibles au regard de la charge de travail qui contribuent à rendre la profession moins attractive :

« C’est un métier qui ne donne plus envie. Il y a des services qui sont plus pénibles que d’autres, comme la gériatrie. Beaucoup de gens arrêtent et se réorientent parce que le rythme de travail est intenable, avec peu de perspectives d’augmentations. »

Son dernier service dans le Mercantour date de janvier 2022. Il avait remplacé du personnel sur la période de noël et de nouvel an. Il ne souhaite plus aujourd’hui faire de remplacements :

« Il y a une vraie ambiance de solidarité qui règne, je remercierai toujours mon équipe pour les moments de convivialité passés ensemble. Maintenant quand on m’appelle je n’accepte plus. C’est devenu trop usant. »

Stocamine : le tribunal rejette la suspension des travaux, malgré l’ouverture d’une enquête pénale

Stocamine : le tribunal rejette la suspension des travaux, malgré l’ouverture d’une enquête pénale

La justice administrative a estimé qu’il n’y avait pas d’urgence à suspendre des travaux de confinement définitif qui débuteraient en juin. L’enquête du parquet pour vérifier si des dissimulations ont eu lieu aura-t-elle le temps d’aboutir d’ici-là ?

Malgré la mobilisation d’un service de gendarmerie devant enquêter sur les doutes concernant la nature des déchets toxiques entreposés au fond de Stocamine, les travaux de pré-confinement peuvent continuer. Le tribunal administratif a rejeté une recours d’Alsace Nature qui mettait en avant cette enquête pénale sur la nature des fûts et big bags entreposés et estimait que reboucher la mine portait « une atteinte grave et manifestement illégale au droit à un recours effectif ». Le procureur de la République de Strasbourg vient de confier l’enquête à l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique.

Pas d’urgence… jusqu’en juin 2022

Les trois juges administratif ont estimé au contraire qu’il n’y avait pas de caractère d’urgence à suspendre l’arrêté préfectoral signé le 28 janvier car les travaux à caractère définitifs qui concernent le bloc 15 incendié en 2002 (1 615 tonnes de déchets sur les 42 000 entreposés) ne débuteraient qu’en juin 2022 selon la préfecture du Haut-Rhin et la société des Mines des Potasses d’Alsace (MDPA).

Avant cela, les barrages 1 et 2 « sont toutefois installés en fond de galeries et n’empêchent, par eux-mêmes, ni l’accès aux différents blocs ni, le cas échéant, la réversibilité du stockage dans le bloc 15 », estiment les magistrats. Ainsi, « il n’est pas justifié que le juge des référés prenne, dans les délais les plus brefs, des mesures de sauvegarde nécessaires à la protection des libertés fondamentales dont se prévaut l’association requérante », conclut la décision.

Le gouvernement veut boucher la mine avant qu’une enquête sur la nature des déchets soit menée à bien. Photo : Claude Ruisselet / FlickR

Le tribunal a même condamné l’association à 1 000 euros au titre des frais engagés par l’État et les MDPA pour se défendre.

L’enquête réalisée avant juin ?

Déçu, l’avocat d’Alsace Nature, François Zind, estime qu’il faudra passer par d’autres recours… et espère une enquête rapide de la gendarmerie :

« Il faudra passer par un référé-suspension, ni trop tôt pour qu’on ne nous réponde pas qu’il n’y a pas d’urgence, ni trop tard pour pas que ça ne serve rien… Mais comment savoir à l’avance ? On a appris cette date de juin pour les travaux à l’audience, on peut les croire ou ne pas les croire… On suppose que le Conseil régional et la Collectivité européenne d’Alsace se joindront au recours. Il nous faut reprendre contact avec le procureur de Strasbourg pour savoir à quel rythme peut aller l’enquête, il faut que les témoins soient réinterrogés, que des experts indépendant puissent aller au fond de la mine, y compris au bloc 15. »

Pour le confinement des autres blocs que souhaite réaliser le gouvernement et la fin de la « réversibilité » du stockage promise à l’origine, de nouvelles procédures administratives doivent être lancées.

Après une première mini-grève à l’Eurométropole, la CGT obtient un calendrier de négociations

Après une première mini-grève à l’Eurométropole, la CGT obtient un calendrier de négociations

La mini-grève initiée à l’Eurométropole de Strasbourg par la CGT a débouché sur une entrevue et un calendrier de négociations que le syndicat majoritaire chez les agents trouve satisfaisant pour les quatre corps de métier concernés.

La CGT manifeste et repart avec un calendrier de négociations. À l’issue de la première grève, de deux heures seulement, contre la politique des ressources humaines de l’exécutif écologiste à la Ville et Eurométropole de Strasbourg, le syndicat majoritaire, seul à appeler à cette mobilisation, a le sentiment d’avancer un peu sur la revalorisation salariale de quatre corps de métiers. Il s’agit des égoutiers, des agents des espaces verts, des voiries et ceux des ateliers de réparation des véhicules, dont le syndicat estime que leur pénibilité n’est pas reconnue (lire notre article). Pour trois d’entre eux, il demande qu’une prime, l’indemnité de sujétion, leur soit appliquée, et pour les égoutiers que l’heure de nuit de 5 à 6h soit majorée.

Les agents avaient entamé leur première grève visant directement la gestion des nouvelles majorités à la Ville et à l’Eurométropole Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

Une entrevue et la promesse de propositions

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Au cinéma Trèfle, des employés à tout faire, sous pression et remplaçables

Au cinéma Trèfle, des employés à tout faire, sous pression et remplaçables

Des actuels et anciens agents polyvalents du cinéma Trèfle à Dorlisheim, témoignent de leurs conditions de travail : ils doivent gérer la caisse, la vente de confiseries, le nettoyage des salles ou le bar en alternant les postes en fonction de la demande. Résultat : un turn-over très important avec des vagues de départs de salariés à bout. Enquête.

« C’est arrivé plusieurs fois que je rentre chez moi et que je fonde en larmes le soir, à cause de la pression accumulée dans la journée. Pour un travail payé au Smic, ce n’est pas acceptable », résume Claire (prénom modifié). Elle fait référence aux deux années, de 2019 à 2021, pendant lesquelles elle a travaillé au cinéma Trèfle à Dorlisheim, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Strasbourg.

Alerté par une personne qui a récemment quitté l’entreprise, Rue89 Strasbourg a interrogé six actuels et anciens salariés de l’entreprise. Tous ont souhaité rester anonymes. Ils et elles ont décrit « un système qui repose sur des agents polyvalents, auxquels on impose des conditions de travail très difficiles ».

Le cinéma Le Trèfle à Dorlisheim. Photo : Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg / cc

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#cinéma trèfle#René Letzgus

Samedi, un cortège de 700 antifascistes contre les assauts de l’extrême-droite

Samedi, un cortège de 700 antifascistes contre les assauts de l’extrême-droite

Le collectif Antifasciste 67 appelait à manifester samedi 12 mars. Des militants d’Allemagne et d’autres villes de France sont venus en soutien après l’attaque, par un groupe de néonazis, d’un événement organisé par les antifascistes strasbourgeois fin février. Des syndicats et partis politiques étaient aussi présents pour dénoncer l’extrême droite, « ennemie des travailleurs et des minorités ».

Drapeaux rouges à la main, vestes noires, des dizaines de manifestants affluent samedi 12 mars place du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny à Strasbourg. Certains viennent d’Allemagne, de Paris ou de Lyon. Le collectif Antifasciste 67 appelle à manifester contre l’extrême droite, dont les idées sont « trop présentes dans la campagne présidentielle ».

Raphaël Arnault, porte-parole national de la Jeune Garde. Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

« On vient de plusieurs villes pour soutenir les camarades strasbourgeois après l’attaque de la maison des syndicats », explique Raphaël Arnault, porte-parole national de la Jeune Garde, une organisation antifasciste. Il fait référence à la tentative d’incursion violente d’un groupe de néonazis lors d’une table-ronde sur les dangers de l’extrême droite organisée vendredi 25 février. Cem Yoldas, militant de la Jeune Garde Strasbourg, ajoute :

« C’est important de prendre la rue après un événement comme celui-là, de riposter, et d’affirmer dans l’espace public, des revendications antifascistes radicales. On veut montrer qu’on ne lâche pas face à ces agressions, au contraire. Le soutien est international, comme notre mouvement. C’est symbolique puisque nous luttons contre les nationalistes. »

Cem Yoldas, de la Jeune Garde Strasbourg. Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

« L’extrême droite, c’est l’exact inverse du monde dans lequel je veux vivre »

Les militants dressent une imposante banderole « Strasbourg Antifasciste ». Vers 16h20, le cortège part, avec des femmes en tête. Pour Éli, jeune strasbourgeoise de 23 ans, se mobiliser contre l’extrême-droite est logique :

« C’est simple, l’extrême droite est anti-féministe. Elle est contre l’IVG par exemple. Et elle est contre les minorités en général. C’est un mouvement injuste, haineux, l’exact inverse du monde dans lequel je veux vivre. »

À quelques mètres, Amélie, dégoutée par les propos de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour, a aussi décidé de venir. Elle est plutôt habituée aux manifestations écologistes. « Avec la banalisation de la présence de l’extrême-droite et de la haine des étrangers dans les médias, j’ai décidé de venir. Je trouve aussi normal de se mobiliser après l’attaque de la table ronde qui a eu lieu à Strasbourg. Face à cela, il faut une forme de radicalité, et de la désobéissance civile », dit-elle.

Le cortège a aussi scandé des slogans féministes : « Solidarité, avec les femmes, du monde entier ! » Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

Des syndicats présents, « parce que l’extrême droite est aussi l’ennemie des travailleurs »

Outre la Jeune Garde, le collectif Antifasciste 67 réunit aussi l’Action Antifasciste Strasbourg, les syndicats Solidaires, FSU, CGT, CNT, Alternative Étudiante, les associations Attac, Planning Familial, le collectif D’ailleurs nous sommes d’ici, les partis France Insoumise (FI) et Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Haïdar, de la CGT Punch, entreprise de l’industrie automobile, tenait à être présent :

« Historiquement, l’extrême droite a toujours été contre le progrès social, les travailleurs et les syndicats. La population doit en prendre conscience. Regardez Éric Zemmour ! Il considère qu’on ne travaille pas assez, qu’il faut encore repousser l’âge de la retraite, et il dit souvent qu’il déteste les syndicats. »

Sur le même thème, Caroline de la France Insoumise soulève que « le progrès social est la meilleure arme contre l’extrême droite ». « Avec l’obtention de meilleurs conditions de vie, la bifurcation écologique, ou encore des mesures comme le référendum d’initiative partagée, les arguments des fascistes disparaissent », estime-t-elle. Guillaume, du NPA, abonde :

« Il nous faut aussi être plus présents sur les lieux de travail, où des idées d’extrême-droite se diffusent souvent. Nous devons montrer que ce sont des mesures sociales qui peuvent améliorer nos quotidiens, et certainement pas la discrimination raciale. »

« Le gouvernement actuel a aussi des pratiques d’extrême-droite »

Régulièrement, les manifestants font brûler des fumigènes et lancent des pétards. Ils entonnent « Tout, le monde, déteste Éric Zemmour » et « Siamo Tutti Antifascisti » (nous sommes tous antifascistes en italien, NDLR). Aux alentours de 17h, à leur arrivée place Kléber, ils sont environ 700. Après seulement une grosse demi-heure de manifestation, le parcours déclaré auprès de la préfecture est terminé. Mais le cortège poursuit sa route en direction du Molodoï pour une soirée concerts.

Le cortège est passé dans le centre-ville de Strasbourg, près de la cathédrale et place Kléber. Photo : Danaé Corte / Rue89 Strasbourg / cc

La police reste à distance. Louise tient à rappeler que « le gouvernement actuel a aussi des pratiques d’extrême-droite » : « C’est la république en marche qui a pondu la loi sécurité globale, et qui polémique régulièrement sur l’islam. Ils sont allés jusqu’à nommer Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur, malgré des accusations d’harcèlement sexuel et des convictions anti-immigration connues. »

Arrivé à l’arrêt de tram Laiterie, des antifascistes allument des feux d’artifice. La manifestation se termine à 17h50 sous des applaudissements. Environ 300 personnes ont pris part au cortège sauvage jusqu’au bout.

Jean-Luc Schaffhauser et Virginie Joron : cautions politiques alsaciennes pour les projets russes en Ukraine

Jean-Luc Schaffhauser et Virginie Joron : cautions politiques alsaciennes pour les projets russes en Ukraine

Dès 2014, l’ancien conseiller municipal FN Jean-Luc Schaffhauser s’est rendu à plusieurs reprises dans l’Est de l’Ukraine. En décrivant des scrutins comme démocratiques, il a servi de caution aux projets de Vladimir Poutine en Ukraine. Eurodéputée du Rassemblement National et conseillère régionale RN, Virginie Joron a endossé le même rôle.

Depuis l’invasion russe en Ukraine, les cadres du Rassemblement National (RN) ont cessé de faire l’éloge de Vladimir Poutine. Mais ce silence sur le dictateur russe n’efface pas l’engagement de plusieurs hommes et femmes politiques du RN en faveur de la Russie, notamment sur la question ukrainienne. En Alsace, dès 2014, le conseiller municipal du Front National Jean-Luc Schaffhauser se rendait en Ukraine en tant qu’ »observateur » de scrutins dont l’objectif principal était de légitimer la séparation des provinces séparatistes du Donetsk et du Donbass de l’Ukraine. En 2020, l’eurodéputée et conseillère régionale RN Virginie Joron a aussi participé à une délégation d’ »experts internationaux » en Crimée, annexée depuis 2014 par la Russie.

Virginie Joron et Jean-Luc Schaffhauser, une eurodéputée RN, un ancien conseiller municipal FN, deux alliés de la Russie.

Jean-Luc Schaffhauser, observateur de scrutin et négociateur de prêt russe

En 2014, Jean-Luc Schaffhauser s’est rendu à plusieurs reprises en Ukraine. Le conseiller municipal FN est allé en Crimée en mars, lors d’un « référendum » sur le rattachement à la Russie. Les habitants avaient un choix limité : être rattachés à la Russie immédiatement ou dans cinq ans. Certains bureaux avaient enregistré plus de 100 % de réponses favorables au rattachement immédiat.

Jean-Luc Schaffhauser aux côtés de sa collègue conseillère municipale du Front National Julia Abraham au cours du mandat 2014-2021. Photo : Marie Marty

En septembre 2014, Jean-Luc Schaffhauser a servi d’intermédiaire pour un prêt de 9,46 millions d’euros de la banque russe First Czech Russian Bank (FCRB) pour le Front National. Selon le Canard Enchaîné, il a perçu 450 000 euros de commission pour cette opération. L’intéressé a démenti, indiquant n’avoir perçu que 100 000 euros pour « une année de travail ».

Des scrutins aux challengers factices

Deux mois plus tard, Jean-Luc Schaffhauser a assisté aux élections présidentielles et législatives dans l’Est de l’Ukraine. Il est entré à Donetsk par la Russie, ce qui veut dire qu’il est arrivé illégalement sur le territoire ukrainien, sans passer par la frontière officielle. Une information qu’a confirmé Jean-Luc Schaffhauser à RFI

Ce scrutin a eu lieu dans les deux territoires séparatistes pro-russes de Donetsk et Lougansk. Il a fait suite à la victoire des partis pro-européens aux élections législatives ukrainiennes. Il n’y avait qu’un seul candidat à la présidentielle de la république auto-proclamée de Donetsk jusqu’au jour du scrutin, lors duquel deux challengers factices ont finalement été déclarés. Ces élections ne sont reconnues ni par l’Ukraine, ni l’Union européenne, les États-Unis ou l’ONU.

« Je ne regrette pas les missions menées »

Le conseiller municipal FN strasbourgeois a alors servi d’observateur pour des élections qui ont été boycottées par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Jean-Luc Schaffhauser était membre d’une délégation de l’Association pour la sécurité et la coopération en Europe (ASCE), un organisme sans légitimité mais qui permet notamment de donner des images de contrôle démocratique des scrutins aux télévisions russes.

Contacté suite à l’invasion russe en Ukraine, Jean-Luc Schaffhauser n’a pas souhaité répondre à nos questions tout en indiquant : « Je ne regrette absolument pas les missions que j’ai menées ni les points que j’ai défendus. » Ainsi, l’ancien conseiller municipal FN ne souhaite pas non plus se prononcer sur « une guerre qu’il a prédite ».

Les eurodéputés RN voyagent aux frais de la Russie

En juillet 2020, plusieurs eurodéputés RN se sont rendus en Crimée en tant qu’ »experts internationaux ». Parmi les députés nationalistes français : Virginie Joron, également conseillère régionale RN dans le Grand Est. Elle a fait le déplacement avec quatre camarades frontistes du groupe « Identité et Démocratie », dont Thierry Mariani. Ce dernier est notamment salarié du comité consultatif d’un fonds d’investissement franco-russe, comme l’a révélé le journal russe Vedomosti. Sur le site du Parlement européen, on découvre d’autres séjours de Thierry Mariani à Moscou. Par exemple, du 12 au 15 mars 2021, l’eurodéputé RN a voyagé en classe éco et passé deux nuits à l’hôtel Carlton. Le voyage a été financé par la Fondation russe pour la Paix de Leonid Sloutski, président de la commission des affaires étrangères de la Douma.

Virginie Joron, eurodéputée et conseillère régionale du Rassemblement National. Photo : Parlement européen

Sur le site du Parlement européen, les déclarations de l’eurodéputée RN donne les détails du voyage de Virginie Joron en Russie et en Crimée, au début du mois de juillet 2021. La chambre civique de la fédération de Russe a pris les frais de voyage en charge, donc les cinq billets d’avion entre Paris, Moscou et Minsk et cinq nuits d’hôtel. L’eurodéputée RN a été invitée pour observer un référendum sur une réforme constitutionnelle. Elle s’est ainsi rendue en Crimée, où elle a notamment rencontré le président du Conseil d’Etat de la « République de Crimée ».

Un scrutin contesté, les observateurs du RN approuvent

Sans doute fidèles à la mission qui leur a été confiée par la Russie, les parlementaires d’extrême-droite n’ont relevé aucune entorse au processus électoral qui a permis à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036. L’opposition russe a pourtant qualifié ce référendum d’antidémocratique et l’Union Européenne a invité la Russie à enquêter sur les irrégularités dénoncées. Comme le relate le journal Le Monde, le référendum a été entaché de nombreuses irrégularités :

« L’opposant Alexeï Navalny a qualifié le vote d’“énorme mensonge”, appelant ses partisans à se mobiliser pour les prochaines élections régionales, en septembre. Dénonçant une atteinte “sans précédent” à la souveraineté du peuple russe, l’ONG Golos, spécialisée dans l’observation des élections, a reçu plus de 2 100 signalements sur de possibles violations, notamment des cas de fonctionnaires contraints de se rendre aux urnes. »

L’année suivante, la délégation de soutien à la démocratie du Parlement européen place Virginie Joron sur une « liste noire » au motif que la délégation du groupe « ‘Identité et Démocratie » s’est rendue coupable de « faux voyages d’observation électorale ». Contactée par Rue89 Strasbourg en juin 2021, Virginie Joron avait dénoncé cette décision :

« Je n’ai rien à me reprocher, j’ai rempli ma mission de parlementaire qui est de vérifier que la démocratie est respectée. Tout a été déclaré auprès du Parlement européen, nous n’avons rien fait de répréhensible. Et mettre un pied en Crimée n’est pas un crime contre l’humanité. »

Contactée, Virginie Joron n’a pas souhaité répondre à Rue89 Strasbourg.